Chicot, le railleur personnage, interrompit un instant la gymnastique incessante de ses bras et de sa physionomie, pour écouter cette douleur majestueuse qui parlait si noblement, si sincèrement, par la voix la plus douce et la plus persuasive que Dieu ait jamais donnée à la jeunesse et à la beauté.
Son oeil brillant s'éteignit en reflétant le regard désolé du frère de Joyeuse, tout son corps s'étendit et s'affaissa par la sympathie de ce découragement qui semblait avoir, non pas détendu, mais tranché chaque fibre du corps de du Bouchage.
Le roi, lui aussi, avait senti son coeur se fondre à l'audition de cette douloureuse requête.
— Ah! je comprends, ami, dit-il, tu veux entrer en religion, mais tu te sens homme encore, et tu crains les épreuves.
— Je ne crains pas pour les austérités, sire, mais pour le temps qu'elles laissent à l'indécision; non, non, ce n'est point pour adoucir les épreuves qui me seront imposées, car j'espère ne rien retirer à mon corps des souffrances physiques, à mon esprit des privations morales; c'est pour enlever à l'un ou à l'autre tout prétexte de revenir au passé; c'est pour faire, en un mot, jaillir de la terre, cette grille qui doit me séparer à jamais du monde, et qui, d'après les règles ecclésiastiques, d'ordinaire pousse lentement comme une haie d'épines.
— Pauvre garçon, dit le roi qui avait suivi le discours de du Bouchage en scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles, pauvre garçon! je crois qu'il fera un bon prédicateur, n'est-ce pas, Chicot?
Chicot ne répondit rien. Du Bouchage continua:
— Vous comprenez, sire, que c'est dans ma famille même que s'établira la lutte; que c'est dans mes proches que je trouverai la plus rude opposition; mon frère le cardinal, si bon en même temps qu'il est si mondain, cherchera mille raisons de me faire changer d'avis, et s'il ne réussit point à me persuader, comme j'en suis sûr, il s'attaquera aux impossibilités matérielles, et m'alléguera Rome, qui met des délais entre chaque degré des ordres. Là, Votre Majesté est toute-puissante, là je reconnaîtrai la force du bras que Votre Majesté veut bien étendre sur ma tête. Vous m'avez demandé ce que je désirais, sire, vous m'avez promis de satisfaire à mon désir; mon désir, vous le voyez, est tout en Dieu; obtenez de Rome que je sois dispensé du noviciat.
Le roi, de rêveur qu'il était, se releva souriant, et prenant la main du comte:
— Je ferai ce que tu me demandes, mon fils, lui dit-il; tu veux être à
Dieu, tu as raison, c'est un meilleur maître que moi.
— Beau compliment que tu lui fais là! murmura Chicot entre sa moustache et ses dents.
— Eh bien! soit, continua le roi, tu seras ordonné selon tes désirs, cher comte, je te le promets.
— Et Votre Majesté me comble de joie! s'écria le jeune homme en baisant la main de Henri avec autant de joie que s'il eût été fait duc, pair ou maréchal de France. Ainsi, c'est chose dite.
— Parole de roi, foi de gentilhomme, dit Henri.
La figure de du Bouchage s'éclaira; quelque chose comme un sourire d'extase passa sur ses lèvres; il salua respectueusement le roi, et disparut.
— Voilà un heureux, un bien heureux jeune homme! s'écria Henri.
— Bon! s'écria Chicot, tu n'as rien à lui envier, ce me semble, il n'est pas plus lamentable que toi, sire.
— Mais comprends donc, Chicot, il va être moine, il va se donner au ciel.
— Eh! qui diable t'empêche d'en faire autant? Il demande des dispenses à son frère le cardinal; mais j'en connais un cardinal, moi, qui te donnera toutes les dispenses nécessaires; il est encore mieux que toi avec Rome, celui-là; tu ne le connais pas? c'est le cardinal de Guise.
— Chicot!
— Et si la tonsure t'inquiète, car, enfin, c'est une opération délicate que celle de la tonsure, les plus jolies mains du monde, les plus jolis ciseaux de la rue de la Coutellerie, des ciseaux d'or, ma foi, te donneront ce précieux symbole, qui portera au chiffre trois le nombre des couronnes que tu auras portées et qui justifiera la devise: Manet ultima coelo.
— De jolies mains, dis-tu?
— Eh bien! voyons, est-ce que tu vas dire, par hasard, du mal des mains de madame la duchesse de Montpensier après en avoir dit de ses épaules? Quel roi tu fais, et quelle sévérité tu montres à l'endroit de tes sujettes!
Le roi fronça le sourcil et passa sur ses tempes une main tout aussi blanche que celles dont on lui parlait, mais plus tremblante assurément.
— Voyons, voyons, dit Chicot, laissons tout cela, car je vois, du reste, que la conversation t'ennuie, et revenons aux choses qui m'intéressent personnellement.
Le roi fit un geste moitié indifférent, moitié approbatif.
Chicot regarda autour de lui, faisant marcher son fauteuil sur les deux pieds de derrière.
— Voyons, dit-il à demi-voix, réponds, mon fils: ces messieurs de Joyeuse sont partis comme cela pour les Flandres.
— D'abord, que veut dire ton comme cela?
— Il veut dire que ce sont des gens si âpres, l'un au plaisir, l'autre à la tristesse, qu'il me paraît surprenant qu'ils aient quitté Paris sans faire un peu de vacarme, l'un pour s'amuser, l'autre pour s'étourdir.
— Eh bien?
— Eh bien! comme tu es de leurs meilleurs amis, tu dois savoir comment ils s'en sont allés.
— Sans doute, que je le sais.
— Alors, dis-moi, Henriquet, as-tu entendu dire?…
Chicot s'arrêta.
— Quoi?
— Qu'ils aient battu quelqu'un de considérable, par exemple?
— Je ne l'ai pas entendu dire.
— Ont-ils enlevé quelque femme avec effraction et pistolades?
— Pas que je sache.
— Ont-ils… brûlé quelque chose, par hasard?
— Quoi?
— Que sais-je, moi? ce qu'on brûle pour se distraire quand on est grand seigneur, la maison d'un pauvre diable, par exemple.
— Es-tu fou, Chicot? brûler une maison dans ma ville de Paris, est-ce que l'on oserait se permettre d'y faire de ces choses-là?
— Ah! oui, l'on se gêne!
— Chicot!
— Enfin, ils n'ont rien fait dont tu aies entendu le bruit ou vu la fumée?
— Ma foi, non.
— Tant mieux, dit Chicot, respirant avec une sorte de facilité qu'il n'avait pas eue pendant tout le temps qu'avait duré l'interrogatoire qu'il venait de faire subir à Henri.
— Sais-tu une chose, Chicot? dit Henri.
— Non, je ne la sais pas.
— C'est que tu deviens méchant.
— Moi?
— Oui, toi.
— Le séjour de la tombe m'avait édulcoré, grand roi, mais ta présence me surit. Omnia letho putrescunt.
— C'est-à-dire que je suis moisi? fit le roi.
— Un peu, mon fils, un peu.
— Vous devenez insupportable, Chicot, et je vous attribue des projets d'intrigue et d'ambition que je croyais loin de votre caractère.
— Des projets d'ambition, à moi? Chicot ambitieux! Henriquet, mon fils, tu n'étais que niais, tu deviens fou, il y a progrès.
[Illustration: Quelque bruit que vous entendiez, n'y pénétrez pas. — PAGE 96.]
— Et moi je vous dis, monsieur Chicot, que vous voulez éloigner de moi tous mes serviteurs, en leur supposant des intentions qu'ils n'ont pas, des crimes auxquels ils n'ont pas pensé; je dis que vous voulez m'accaparer, enfin.
— T'accaparer! moi! s'écria Chicot; t'accaparer! pourquoi faire? Dieu m'en préserve, tu es un être trop gênant, bone Deus! sans compter que tu es difficile à nourrir en diable. Oh! non, non, par exemple.
— Hum! fit le roi.
— Voyons, explique-moi d'où te vient cette idée cornue?
— Vous avez commencé par écouter froidement mes éloges à l'endroit de votre ancien ami, dom Modeste, à qui vous devez beaucoup.
— Moi, je dois beaucoup à dom Modeste? Bon, bon, bon! après?
— Après, vous avez essayé de me calomnier mes Joyeuse, deux amis véritables, ceux-là.
— Je ne dis pas non.
— Ensuite, vous avez lancé votre coup de griffe sur les Guises.
— Ah! tu les aimes à présent, ceux-là aussi; tu es dans ton jour d'aimer tout le monde, à ce qu'il paraît.
— Non, je ne les aime pas; mais comme, en ce moment, ils se tiennent cois et couverts; comme, en ce moment, ils ne me font pas le moindre tort; comme je ne les perds pas un instant de vue; que tout ce que je remarque en eux c'est toujours la même froideur de marbre, et que je n'ai pas l'habitude d'avoir peur des statues, si menaçantes qu'elles soient, je m'en tiens à celles dont je connais le visage et l'attitude; vois-tu, Chicot, un fantôme, lorsqu'il est devenu familier, n'est plus qu'un compagnon insupportable. Tous ces Guises, avec leurs regards effarouchés et leurs grandes épées, sont les gens de mon royaume qui jusque aujourd'hui m'ont fait le moins de tort; et ils ressemblent, veux-tu que je dise à quoi?
— Dis, Henriquet, tu me feras plaisir; tu sais bien que tu es plein de subtilités dans les comparaisons.
— Ils ressemblent à ces perches qu'on lâche dans les étangs pour donner la chasse aux gros poissons et les empêcher d'engraisser par trop: mais suppose un instant que les gros poissons n'en aient pas peur.
— Eh bien?
— Elles n'ont pas assez bonnes dents pour entamer leurs écailles.
— Oh! Henri, mon enfant, que tu es donc subtil!
— Tandis que ton Béarnais….
— Voyons, as-tu aussi une comparaison pour le Béarnais?
— Tandis que ton Béarnais, qui miaule comme un chat, mord comme un tigre….
— Sur ma vie, dit Chicot, voilà Valois qui pourlèche Guise! Allons, allons, mon fils, tu es en trop bonne voie pour t'arrêter. Divorce tout de suite et épouse madame de Montpensier; tu auras au moins une chance avec elle; si tu ne lui fais pas d'enfant, elle t'en fera; n'a-t-elle pas été amoureuse de toi dans le temps?
Henri se rengorgea.
— Oui, dit-il, mais j'étais occupé ailleurs; voilà la source de toutes ses menaces. Chicot, tu as mis le doigt dessus; elle a contre moi une rancune de femme, et elle m'agace de temps en temps, mais heureusement je suis homme, et je n'ai qu'à en rire.
Henri achevait ces paroles en relevant son col rabattu à l'italienne, quand l'huissier Nambu cria du seuil de la porte:
— Un messager de M. le duc de Guise pour Sa Majesté!
— Est-ce un courrier ou un gentilhomme? demanda le roi.
— C'est un capitaine, sire.
— Par ma foi, qu'il entre, et il sera le bienvenu.
En même temps un capitaine de gendarmes entra vêtu de l'uniforme de campagne, et fit le salut accoutumé.
LXXX
LES DEUX COMPÈRES
Chicot, à cette annonce, s'était assis, et, selon son habitude, tournait impertinemment le dos à la porte, et son oeil à demi voilé se plongeait dans une de ces méditations intérieures qui lui étaient si habituelles, quand les premiers mots que prononça le messager des Guises le firent tressaillir.
En conséquence, il rouvrit l'oeil.
Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupé du nouveau venu, ne fit point attention à cette manifestation, toujours effrayante de la part de Chicot.
Le messager se trouvait placé à dix pas du fauteuil dans lequel Chicot s'était blotti, et comme le profil de Chicot dépassait à peine les garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier, tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot.
— Vous venez de la Lorraine? demanda le roi à ce messager, dont la taille était assez noble et la mine assez guerrière.
— Non pas, sire, mais de Soissons, où M. le duc, qui n'a pas quitté cette ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté.
L'oeil de Chicot étincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu, comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole.
Le messager ouvrit son buffle fermé par des agrafes d'argent, et tira d'une poche de cuir, doublée de soie, placée sur le coeur, non pas une lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna l'autre à laquelle elle s'était attachée par la cire de son cachet, de sorte que, comme le capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis.
L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le vol de l'oiseau.
Il vit aussi, à la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se répandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme pour donner la première au roi.
Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modèle de confiance, c'était son heure, ne fit attention à rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres qu'on voulait bien lui offrir, et lut.
De son côté, le messager, voyant le roi absorbé dans sa lecture, s'absorba dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le reflet de toutes les pensées que cette intéressante lecture pouvait faire naître dans son esprit.
— Ah! maître Borromée! maître Borromée! murmura Chicot, en suivant de son côté des yeux chaque mouvement du fidèle de M. de Guise! Ah! tu es capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans ta poche; attends, mon mignon, attends.
— C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et dites à M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait.
— Votre Majesté ne m'honore point d'une réponse écrite? demanda le messager.
— Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par conséquent, je le remercierai moi-même; allez!
Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement.
— Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi à son compagnon, qu'il croyait toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relèvent la tête, car il a appris que les Allemands veulent déjà envoyer du renfort au roi de Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait.
Chicot ne répondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication.
— Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armée qu'il vient de lever en Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prévient que, dans six semaines, cette armée sera tout à ma disposition avec son général. Que dis-tu de cela, Chicot?
Silence absolu de la part du Gascon.
— En vérité, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon ami, que tu es entêté comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es.
Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de manifester d'une façon si franche sur son ami.
Il y avait quelque chose qui déplaisait plus encore à Henri que la contradiction, c'était le silence.
— Je crois, dit-il, que le drôle a eu l'impertinence de s'endormir. Chicot, continua-t-il en s'avançant vers le fauteuil, ton roi te parle, veux-tu répondre?
Mais Chicot ne pouvait répondre, attendu qu'il n'était plus là. Et Henri trouva le fauteuil vide.
Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'était pas plus dans la chambre que dans le fauteuil.
Son casque avait disparu comme lui et avec lui.
Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait quelquefois par l'esprit que Chicot était un être surhumain, quelque incarnation diabolique, de la bonne espèce, c'est vrai, mais diabolique, enfin.
Il appela Nambu.
Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'était un esprit fort au contraire, comme le sont en général ceux qui gardent les antichambres des rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des êtres vivants, et non des spectres.
Nambu assura positivement à Sa Majesté avoir vu Chicot sortir cinq minutes avant la sortie de l'envoyé de monseigneur le duc de Guise.
Seulement il sortait avec une légèreté et les précautions d'un homme qui ne voulait pas qu'on le vît sortir.
— Décidément, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fâché d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour tous, et même pour les plus spirituels.
Maître Nambu avait raison; Chicot, coiffé de sa salade et raidi par sa longue épée, avait traversé les antichambres sans grand bruit; mais quelque précaution qu'il prît, il lui avait bien fallu laisser sonner ses éperons sur les degrés qui conduisaient des appartements au guichet du Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu à Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot près du roi, et beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salué le duc d'Anjou.
Dans un angle du guichet, Chicot s'arrêta comme pour rattacher un éperon.
Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, était sorti cinq minutes à peine après Chicot, auquel il n'avait prêté aucune attention. Il avait descendu les degrés et avait traversé les cours, fier et enchanté à la fois; fier, parce qu'à tout prendre il n'était point un soldat de mauvaise mine, et qu'il se plaisait à faire parader ses grâces devant les Suisses et les gardes de Sa Majesté très chrétienne: enchanté, parce que le roi l'avait accueilli de façon à prouver qu'il n'avait aucun soupçon contre M. de Guise. Au moment où il franchissait le guichet du Louvre, et où il traversait le pont-levis, il fut réveillé par un cliquetis d'éperons qui semblait être l'écho des siens.
Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-être courir après lui, et grande fut sa stupéfaction en reconnaissant, sous les pointes retroussées de sa salade, le visage bénin et la physionomie chattemite du bourgeois Robert Briquet, sa damnée connaissance.
On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes à l'égard l'un de l'autre n'avait pas été précisément un mouvement de sympathie.
Borromée ouvrit sa bouche d'un demi-pied carré, comme dit Rabelais, et croyant voir que celui qui le suivait désirait avoir affaire à lui, il suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambées.
On sait, au reste, quelles enjambées c'étaient que celles de Chicot.
— Corboeuf! dit Borromée.
— Ventre de biche! s'écria Chicot.
— Mon doux bourgeois!
— Mon révérend père!
— Avec cette salade!
— Sous ce buffle!
— C'est merveille pour moi de vous voir!
— C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre!
Et les deux fiers à bras se regardèrent pendant quelques secondes avec l'hésitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots.
Borromée fut le premier qui passa du grave au doux.
Les muscles de son visage se détendirent, et avec un air de franchise guerrière et d'aimable urbanité:
— Vive Dieu! dit-il, vous êtes un rusé compère, maître Robert Briquet!
— Moi, mon révérend! répondit Chicot, à quelle occasion me dites-vous cela, je vous prie?
— A l'occasion du couvent des Jacobins, où vous m'avez fait croire que vous n'étiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vérité, que vous soyez dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout ensemble.
Chicot sentit que le compliment était fait des lèvres, et non du coeur.
— Ah! ah! répondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous, seigneur Borromée?
— De moi?
— Oui, de vous.
— Et pourquoi?
— Pour m'avoir fait croire que vous n'étiez qu'un moine. Il faut, en vérité, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-même; et, compère, je ne vous déprécie point en disant cela, car le pape d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude éventeur de mèches.
— Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromée.
— Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi?
— Eh bien! touchez là.
Et il tendit la main à Chicot.
— Ah! vous m'avez malmené au convent, frère capitaine, dit Chicot.
— Je vous prenais pour un bourgeois, mon maître, et vous savez bien le souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'épée.
— C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant vous m'avez pris au piège.
— Au piège?
— Sans doute; car, sous ce déguisement vous tendiez un piège. Un brave capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse contre un froc.
— Avec un homme d'épée, dit Borromée, je n'aurai pas de secrets. Eh bien! oui, j'ai certains intérêts personnels dans le couvent des Jacobins; mais vous?
— Et moi aussi, dit Chicot; mais chut!
— Causons un peu de tout cela, voulez-vous?
— Sur mon âme, j'en brûle.
— Aimez-vous le bon vin?
— Oui, quand il est bon.
— Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris.
— Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vôtre?
— La Corne d'Abondance.
— Ah! ah! fit Chicot en tressaillant.
— Eh bien! que se passe-t-il donc?
— Rien.
— Avez-vous quelque chose contre ce cabaret?
— Non pas, au contraire.
— Vous le connaissez?
— Pas le moins du monde, et je m'en étonne.
— Vous plaît-il que nous y marchions, compère?
— Comment donc! tout de suite.
— Allons donc.
— Où est-ce?
— Du côté de la porte Bourdelle. L'hôte est un vieux dégustateur, et qui sait parfaitement apprécier la différence qu'il y a entre le palais d'un homme comme vous et le gosier d'un passant altéré.
— C'est-à-dire que nous y pourrons causer à l'aise.
— Dans la cave, si nous voulons.
— Et sans être dérangés?
— Nous fermerons les portes.
— Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.
— Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte?
— Cela m'en a tout l'air.
— Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout.
— Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet.
— Et qui tient. Venez, compère, venez.
— Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot.
LXXXI
LA CORNE D'ABONDANCE
Le chemin que Borromée faisait suivre à Chicot, sans se douter que Chicot le connaissait aussi bien que lui, rappelait à notre Gascon les beaux jours de l'âge de sa jeunesse.
En effet, combien de fois, la tête vide, les jambes souples, les bras pendants ou ballants, comme dit l'admirable argot populaire, combien de fois Chicot, sous un rayon de soleil d'hiver ou dans l'ombre fraîche de l'été, avait-il été trouver cette maison de la Corne d'Abondance vers laquelle un étranger le conduisait en ce moment!
Alors quelques pièces d'or, et même d'argent sonnant dans son escarcelle, le faisaient plus heureux qu'un roi; il se laissait aller au savoureux bonheur de fainéantiser, autant que bon lui semblerait, à lui qui n'avait ni maîtresse au logis, ni enfant affamé sur la porte, ni parents soupçonneux et grondants derrière la fenêtre.
Alors Chicot s'asseyait insoucieux sur le banc de bois ou l'escabeau du cabaret; il attendait Gorenflot, ou plutôt le trouvait exact aux premières fumées du repas préparé.
Alors Gorenflot s'animait à vue d'oeil, et Chicot, toujours intelligent, toujours observateur toujours anatomiste, Chicot étudiait chacun de degrés de son ivresse, étudiant cette curieuse nature à travers la vapeur subtile d'une émotion raisonnable; et sous l'influence du bon vin, de la chaleur et de la liberté, la jeunesse remontait splendide, victorieuse et pleine de consolations à son cerveau.
Chicot, en passant devant le carrefour Bussy, se haussa sur les pointes pour tâcher d'apercevoir la maison qu'il avait recommandée aux soins de Remy, mais la rue était sinueuse, et s'arrêter n'eût pas été d'une bonne politique; il suivit donc le capitaine Borromée avec un petit soupir.
Bientôt la grande rue Saint-Jacques apparut à ses yeux, puis le cloître Saint-Benoît, et presque en face du cloître, l'hôtellerie de la Corne d'Abondance, de la Corne d'Abondance un peu vieillie, un peu crasseuse, un peu lézardée, mais ombragée toujours par des platanes et des marronniers à l'extérieur, et meublée à l'intérieur de ses pots d'étain luisants et de ses casseroles brillantes qui sont les fictions de l'or et de l'argent pour les buveurs et les gourmands, mais qui attirent réellement le véritable or et le véritable argent dans la poche du cabaretier, par des raisons sympathiques dont il faut demander compte à la nature.
Chicot, après son coup d'oeil jeté du seuil de la porte sur l'intérieur et l'extérieur, Chicot fit le gros dos, perdit encore six pouces de sa taille, qu'il avait déjà diminuée en présence du capitaine, il y ajouta une grimace de satyre fort différente de ses allures franches et de ses jeux honnêtes de physionomie, et se prépara à affronter la présence de son ancien hôte, maître Bonhomet.
D'ailleurs Borromée passa le premier pour lui montrer le chemin, et, à la vue de ces deux nasques, maître Bonhomet ne se donna la peine de reconnaître que celui qui marchait devant.
Si la façade de la Corne d'Abondance s'était lézardée, la façade du digne cabaretier, de son côté aussi, avait subi les ravages du temps.
Outre les rides, qui correspondent sur le visage humain aux gerçures que le temps imprime au front des monuments, maître Bonhomet avait pris des façons d'homme puissant, qui, pour tous autres que pour les gens d'épée, le rendaient de difficile approche, et qui racornissaient, pour ainsi dire, son visage.
Mais Bonhomet respectait toujours l'épée: c'était son faible; il avait contracté cette habitude dans un quartier fort éloigné de toute surveillance municipale, sous l'influence des Bénédictins pacifiques.
En effet, s'il s'élevait, par malheur, une querelle en ce glorieux cabaret, avant qu'on eût été à la Contrescarpe chercher les Suisses ou les archers du guet, l'épée avait déjà joué, et joué de façon à mettre plusieurs pourpoints en perce; ce méchef était arrivé sept ou huit fois à Bonhomet et lui avait coûté cent livres chaque fois; il respectait donc l'épée, d'après ce système: crainte fait respect.
Quant aux autres clients de la Corne d'Abondance, écoliers, clercs, moines et marchands, Bonhomet s'en arrangeait tout seul; il avait acquis une certaine célébrité en coiffant d'un large seau de plomb les récalcitrants ou déloyaux payeurs, et cette exécution mettait toujours de son côté certains piliers de cabaret qu'il s'était choisis parmi les plus vigoureux courtauds des boutiques voisines.
Au reste, on savait si bon et si pur le vin que chacun avait le droit d'aller chercher lui-même à la cave; on connaissait si bien sa longanimité à l'égard de certaines pratiques créditées à son comptoir, que personne ne murmurait de ses humeurs fantasques.
Ces humeurs, quelques vieux habitués les attribuaient à un fond de chagrin que maître Bonhomet aurait eu dans son ménage.
Telles furent, du moins, les explications que Borromée crut devoir donner à Chicot sur le caractère de l'hôte dont ils allaient apprécier ensemble l'hospitalité.
Cette misanthropie de Bonhomet avait eu un fâcheux résultat pour la décoration et le confortable de l'hôtellerie. En effet, le cabaretier se trouvant, c'était son idée du moins, fort au-dessus de ses pratiques, ne donna aucun soin à l'embellissement du cabaret; il en résulta que Chicot, en entrant dans la salle, se reconnut tout d'abord; rien n'était changé, sinon la teinte fuligineuse du plafond, qui, du gris, était passée au noir.
En ces temps bienheureux, les auberges n'avaient point encore contracté l'odeur si âcre et si fade du tabac brûlé, dont s'imprègnent aujourd'hui les boiseries et les tentures des salles, odeur qu'absorbe et qu'exhale tout ce qui est poreux et spongieux.
Il résultait de là que, malgré sa crasse vénérable et sa tristesse apparente, la salle de la Corne d'Abondance ne contrariait point, par des exhalaisons exotiques, les miasmes vineux profondément engagés dans chaque atome de l'établissement, en sorte que, permis soit-il de le dire, un vrai buveur trouvait plaisir dans ce temple du dieu Bacchus, car il respirait l'arôme et l'encens le plus cher à ce dieu.
Chicot passa derrière Borromée, comme nous l'avons dit, et ne fut aucunement vu, ou plutôt aucunement reconnu de l'hôte de la Corne d'Abondance.
Il connaissait le coin le plus obscur de la salle commune, et comme s'il n'en eût pas connu d'autre, il allait s'y installer, lorsque Borromée l'arrêtant:
— Tout beau! l'ami, dit-il, il y a derrière cette cloison un petit réduit où deux hommes à secrets peuvent honnêtement converser après boire, et même pendant qu'ils boivent.
— Allons-y, alors, dit Chicot.
Borromée fit un signe à notre hôte, qui voulait dire:
— Compère, le cabinet est-il libre?
Bonhomet répondit par un autre signe qui voulait dire:
— Il l'est.
Et il conduisit Chicot, qui faisait semblant de se heurter à tous les angles du corridor, dans ce petit réduit si connu de ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu perdre leur temps à lire la Dame de Monsoreau.
— Là! dit Borromée, attendez-moi ici tandis que je vais user d'un privilège accordé aux familiers de l'établissement, et dont vous userez vous-même à votre tour, quand vous y serez plus connu.
— Lequel? demanda Chicot.
— C'est d'aller moi-même à la cave choisir le vin que nous allons boire.
— Ah! ah! fit Chicot; joli privilège. Allez.
— Borromée sortit.
Chicot le suivit de l'oeil; puis, aussitôt que la porte se fut refermée derrière lui, il alla soulever de la muraille une image de l'assassinat de Crédit tué par les mauvais payeurs, laquelle image était encadrée dans un cadre de bois noir, et faisait pendant à un autre représentant une douzaine de pauvres hères tirant le diable par la queue.
Derrière cette image, il y avait un trou, et par ce trou on pouvait voir dans la grande salle sans être vu.
Ce trou, Chicot le connaissait, car c'était un trou de sa façon.
— Ah! ah! dit-il, tu me conduis dans un cabaret dont tu es l'habitué; tu me pousses dans un réduit où tu crois que je ne pourrai pas être vu, et d'où tu penses que je ne pourrai pas voir, et dans ce réduit il y a un trou, grâce auquel tu ne feras pas un geste que je ne le voie. Allons, allons, mon capitaine, tu n'es pas fort!
Et Chicot, tout en prononçant ces paroles avec un air de mépris qui n'appartenait qu'à lui, appliqua son oeil à la cloison, forée artistement dans un défaut du bois.
Par ce trou, il aperçut Borromée appuyant d'abord précautionnellement son doigt sur ses lèvres, et causant ensuite avec Bonhomet, qui acquiesçait à ses désirs par un signe de tête olympien.
Au mouvement des lèvres du capitaine, Chicot, fort expert en pareille matière, devina que la phrase prononcée par lui voulait dire:
— Servez-nous dans ce réduit, et quelque bruit que vous y entendiez, n'y pénétrez pas.
Après quoi Borromée prit une veilleuse qui brûlait éternellement sur un bahut, souleva une trappe, et descendit lui-même à la cave, profitant du privilège le plus précieux accordé aux habitués de l'établissement.
Aussitôt Chicot frappa à la cloison d'une façon particulière.
En entendant cette façon de frapper, qui devait lui rappeler quelque souvenir profondément enraciné dans son coeur, Bonhomet tressaillit, regarda en l'air et écouta.
Chicot frappa une seconde fois, et en homme qui s'étonne que l'on n'ait pas obéi à un premier appel.
Bonhomet se précipita vers le réduit et trouva Chicot debout et le visage menaçant.
A cette vue, Bonhomet poussa un cri, il croyait Chicot mort, comme tout le monde, et pensait se trouver en face de son fantôme.
— Qu'est-ce à dire, mon maître, dit Chicot, et depuis quand habituez-vous les gens de ma trempe à appeler deux fois?
— Oh! cher monsieur Chicot, dit Bonhomet, serait-ce vous, ou n'est-ce que votre ombre?
— Que ce soit moi ou mon ombre, dit Chicot, du moment où vous me reconnaissez, mon maître, j'espère que vous m'obéirez de point en point.
— Oh! certainement, cher seigneur, ordonnez.
— Quelque bruit que vous entendiez dans ce cabinet, maître Bonhomet, et quelque chose qui s'y passe, j'espère que vous attendrez que je vous appelle pour y venir.
— Et cela me sera d'autant plus facile, cher monsieur Chicot, que la recommandation que vous me faites est exactement la même que vient de me faire votre compagnon.
— Oui, mais ce n'est pas lui qui appellera, entendez-vous bien, seigneur Bonhomet, ce sera moi; ou, s'il appelle, vous entendez, ce sera exactement comme s'il n'appelait pas.
— C'est chose convenue, monsieur Chicot.
— Bien; et maintenant éloignez tous vos autres clients sous un prétexte quelconque, et que dans dix minutes nous soyons aussi libres et aussi isolés chez vous, que si nous étions venus pour y pratiquer le jeûne, le jour du vendredi-saint.
— Dans dix minutes, seigneur Chicot, il n'y aura pas un chat dans tout l'hôtel, à l'exception de votre humble serviteur.
— Allez, Bonhomet, allez, vous avez conservé toute mon estime, dit majestueusement Chicot.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Bonhomet en se retirant, que va-t-il donc se passer dans ma pauvre maison?
Et comme il s'en allait à reculons, il rencontra Borromée qui remontait de la cave avec ses bouteilles.
[Illustration: Il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son compagnon. — PAGE 103.]
— Tu as entendu? lui dit celui-ci; dans dix minutes, pas une âme dans l'établissement.
Bonhomet fit de sa tête, si dédaigneuse à l'ordinaire, un signe d'obéissance et se retira dans sa cuisine, afin d'y rêver aux moyens d'obéir à la double injonction de ses deux redoutables clients.
Borromée rentra dans le réduit, et trouva Chicot qui l'attendait, la jambe en avant et le sourire sur les lèvres.
Nous ignorons comment maître Bonhomet s'y était pris; mais, la dixième minute écoulée, le dernier écolier franchissait le seuil de sa porte, donnant le bras au dernier clerc, et disant:
— Oh! oh! le temps est à l'orage chez maître Bonhomet; décampons, ou gare la grêle.
LXXXII
CE QUI ARRIVA DANS LE RÉDUIT DE MAÎTRE BONHOMET
Lorsque le capitaine rentra dans le réduit avec un panier de douze bouteilles à la main, Chicot le reçut d'un air tellement ouvert et souriant, que Borromée fut tenté de prendre Chicot pour un niais.
Borromée avait hâte de déboucher les bouteilles qu'il était allé chercher à la cave; mais ce n'était rien, en comparaison de la hâte de Chicot.
Aussi les préparatifs ne furent-ils pas longs. Les deux compagnons, en buveurs expérimentés, demandèrent quelques salaisons, dans le but louable de ne pas laisser éteindre la soif. Ces salaisons leur furent apportées par Bonhomet, auquel chacun d'eux jeta un dernier coup d'oeil.
Bonhomet répondit à chacun d'eux; mais si quelqu'un eût pu juger ces deux coups d'oeil, il eût trouvé une grande différence entre celui qui était adressé à Borromée et celui qui était adressé à Chicot.
Bonhomet sortit et les deux compagnons commencèrent à boire.
D'abord, comme si l'occupation était trop importante pour que rien dût l'interrompre, les deux buveurs avalèrent bon nombre de rasades sans échanger une seule parole.
Chicot surtout était merveilleux; sans avoir dit autre chose que:
— Par ma foi, voilà du joli bourgogne!
Et:
— Sur mon âme, voilà d'excellent jambon!
Il avait avalé deux bouteilles, c'est-à-dire une bouteille par phrase.
— Pardieu! murmurait à part lui Borromée, voilà une singulière chance que j'ai eue de tomber sur un pareil ivrogne.
A la troisième bouteille, Chicot leva les yeux au ciel.
— En vérité, dit-il, nous buvons d'un train à nous enivrer.
— Bon! ce saucisson est si salé! dit Borromée.
— Ah! cela vous va, dit Chicot, continuons, l'ami, j'ai la tête solide.
Et chacun d'eux avala encore sa bouteille.
Le vin produisait sur les deux compagnons un effet tout opposé: il déliait la langue de Chicot et nouait celle de Borromée.
— Ah! murmura Chicot, tu te tais, l'ami; tu doutes de toi.
— Ah! se dit tout bas Borromée, tu bavardes, donc tu te grises.
— Combien faut-il donc de bouteilles, compère? demanda Borromée.
— Pour quoi faire? dit Chicot.
— Pour être gai.
— Avec quatre, j'ai mon compte.
— Et pour être gris?
— Mettons-en six.
— Et pour être ivre?
— Doublons.
— Gascon! pensa Borromée; il balbutie et n'en est encore qu'à la quatrième.
— Alors nous avons de la marge, dit Borromée, en tirant du panier une cinquième bouteille pour lui et une cinquième pour Chicot.
Seulement Chicot remarquait que des cinq bouteilles rangées à la droite de Borromée, les unes étaient à moitié, les autres aux deux tiers, aucune n'était vide.
Cela le confirma dans cette pensée qui lui était venue tout d'abord, que le capitaine avait de mauvaises intentions à son égard.
Il se souleva pour aller au devant de la cinquième bouteille que lui présentait Borromée, et oscilla sur ses jambes.
— Bon! dit-il, avez-vous senti?
— Quoi?
— Une secousse de tremblement de terre.
— Bah!
— Oui, ventre de biche! heureusement que l'hôtellerie de la Corne d'Abondance est solide, quoiqu'elle soit bâtie sur pivot.
— Comment! elle est bâtie sur pivot? demanda Borromée.
— Sans doute, puisqu'elle tourne.
— C'est juste, dit Borromée en avalant son verre jusqu'à la dernière goutte; je sentais bien l'effet, mais je ne devinais pas la cause.
— Parce que vous n'êtes pas latiniste, dit Chicot, parce que vous n'avez pas lu le traité De natura rerum; si vous l'eussiez lu, vous sauriez qu'il n'y a pas d'effet sans cause.
— Eh bien! mon cher confrère, dit Borromée, car enfin vous êtes capitaine comme moi, n'est-ce pas?
— Capitaine depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe des cheveux, répondit Chicot.
— Eh bien! mon cher capitaine, reprit Borromée, dites-moi, puisqu'il n'y a pas d'effet sans cause, à ce que vous prétendez, dites-moi quelle était la cause de votre déguisement?
— De quel déguisement?
— De celui que vous portiez lorsque vous êtes venu chez dom Modeste.
— Comment donc étais-je déguisé?
— En bourgeois.
— Ah! c'est vrai.
— Dites-moi cela, et vous commencerez mon éducation de philosophe.
— Volontiers; mais, à votre tour, vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi vous étiez déguisé en moine? confidence pour confidence.
— Tope! dit Borromée.
— Touchez là, dit Chicot, et il tendit sa main au capitaine.
Celui-ci frappa d'aplomb dans la main de Chicot.
— A mon tour, dit Chicot.
Et il frappa à côté de la main de Borromée.
— Bien! dit Borromée.
— Vous voulez donc savoir pourquoi j'étais déguisé en bourgeois? demanda
Chicot d'une langue qui allait s'épaississant de plus en plus.
— Oui, cela m'intrigue.
— Et vous me direz à votre tour?
— Parole d'honneur.
— Foi de capitaine; d'ailleurs n'est-ce pas chose convenue?
— C'est vrai, je l'avais oublié. Eh bien! c'est tout simple.
— Dites alors.
— Et en deux mots vous serez au courant.
— J'écoute.
— J'espionnais pour le roi.
— Comment, vous espionniez.
— Oui.
— Vous êtes donc espion par état?
— Non, en amateur.
— Qu'espionniez-vous chez dom Modeste?
— Tout. J'espionnais dom Modeste d'abord, puis frère Borromée ensuite, puis le petit Jacques, puis tout le couvent.
— Et qu'avez-vous découvert, mon digne ami?
— J'ai d'abord découvert que dom Modeste était une grosse bête.
— Il ne faut pas être fort habile pour cela.
— Pardon, pardon, car Sa Majesté Henri III, qui n'est pas un niais, le regarde comme la lumière de l'Église, et compte en faire un évêque.
— Soit, je n'ai rien à dire contre cette promotion, au contraire; je rirai bien ce jour-là; et qu'avez-vous découvert encore?
— J'ai découvert que certain frère Borromée n'était pas un moine, mais un capitaine.
— Ah! vraiment! vous avez découvert cela?
— Du premier coup.
— Après?
— J'ai découvert que le petit Jacques s'exerçait avec le fleuret, en attendant qu'il s'escrimât avec l'épée, et qu'il s'exerçait sur une cible, en attendant qu'il s'exerçât sur un homme.
— Ah! tu as découvert cela! dit Borromée, en fronçant le sourcil, et, après, qu'as-tu découvert encore?
— Oh! donne-moi à boire, ou sans cela je ne me souviendrai plus de rien.
— Tu remarqueras que tu entames la sixième bouteille, dit Borromée en riant.
— Aussi je me grise, dit Chicot, je ne prétends pas le contraire; sommes- nous donc venus ici pour faire de la philosophie?
— Non, nous sommes venus ici pour boire.
— Buvons donc!
Et Chicot remplit son verre.
— Eh bien! demanda Borromée lorsqu'il eut fait raison à Chicot, te souviens-tu?
— De quoi?
— De ce que tu as vu encore dans le couvent?
— Parbleu! dit Chicot.
— Eh bien! qu'as-tu vu?
— J'ai vu que les moines, au lieu d'être des frocards, étaient des soudards, et au lieu d'obéir à dom Modeste, t'obéissaient à toi. Voilà ce que j'ai vu.
— Ah! vraiment; mais sans doute ce n'est pas encore tout?
— Non; mais à boire, à boire, à boire, ou la mémoire va m'échapper.
Et comme la bouteille de Chicot était vide, il tendit son verre à
Borromée, qui lui versa de la sienne.
Chicot vida son verre sans reprendre haleine.
— Eh bien! nous rappelons-nous? demanda Borromée.
— Si nous nous rappelons?… je le crois bien!
— Qu'as-tu vu encore?
— J'ai vu qu'il y avait un complot.
— Un complot! dit Borromée, pâlissant.
— Un complot, oui, répondit Chicot.
— Contre qui?
— Contre le roi.
— Dans quel but?
— Dans le but de l'enlever.
— Et quand cela?
— Quand il reviendrait de Vincennes.
— Tonnerre!
— Plaît-il?
— Rien. Ah! vous avez vu cela?
— Je l'ai vu.
— Et vous en avez prévenu le roi!
— Parbleu! puisque j'étais venu pour cela.
— Alors c'est vous qui êtes cause que le coup a manqué?
— C'est moi, dit Chicot.
— Massacre! murmura Borromée entre ses dents.
— Vous dites? demanda Chicot.
— Je dis que vous avez de bons yeux, l'ami.
— Bah! répondit Chicot en balbutiant, j'ai vu bien autre chose encore. Passez-moi une de vos bouteilles, à vous, et je vous étonnerai quand je vous dirai ce que j'ai vu.
Borromée se hâta d'obtempérer au désir de Chicot.
— Voyons, dit-il, étonnez-moi.
— D'abord, dit Chicot, j'ai vu M. de Mayenne blessé.
— Bah!
— La belle merveille! il était sur ma route. Et puis, j'ai vu la prise de
Cahors.
— Comment! la prise de Cahors! vous venez donc de Cahors?
— Certainement. Ah! capitaine, c'était beau à voir, en vérité, et un brave comme vous eût pris plaisir à ce spectacle.
— Je n'en doute pas; vous étiez donc près du roi de Navarre?
— Côte à côte, cher ami, comme nous sommes.
— Et vous l'avez quitté?
— Pour annoncer cette nouvelle au roi de France.
— Et vous arrivez du Louvre?
— Un quart d'heure avant vous.
— Alors, comme nous ne nous sommes pas quittés depuis ce temps-là, je ne vous demande pas ce que vous avez vu depuis notre rencontre au Louvre.
— Au contraire, demandez, demandez, car, sur ma parole, c'est le plus curieux.
— Dites, alors.
— Dites, dites! fit Chicot; ventre de biche! c'est bien facile à dire:
Dites!
— Faites un effort.
— Encore un verre de vin pour me délier la langue… tout plein, bon. Eh bien! j'ai vu, camarade, qu'en tirant la lettre de Son Altesse le duc de Guise de ta poche, tu en as laissé tomber une autre.
[Illustration: Ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois. — PAGE 105.]
— Une autre! s'écria Borromée en bondissant.
— Oui, dit Chicot, qui est là.
Et après avoir fait deux ou trois écarts, d'une main avinée, il posa le bout de son doigt sur le pourpoint de buffle de Borromée, à l'endroit même où était la lettre.
Borromée tressaillit comme si le doigt de Chicot eût été un fer rouge, et que ce fer rouge eût touché sa poitrine au lieu de toucher son pourpoint.
— Oh! oh! dit-il, il ne manquerait plus qu'une chose.
— A quoi?
— A tout ce que vous avez vu.
— Laquelle?
— C'est que vous sussiez à qui cette lettre est adressée.
— Ah! belle merveille! dit Chicot en laissant tomber ses deux bras sur la table; elle est adressée à madame la duchesse de Montpensier.
— Sang du Christ! s'écria Borromée, et vous n'avez rien dit de cela au roi, j'espère?
— Pas un mot, mais je le lui dirai.
— Et quand cela?
— Quand j'aurai fait un somme, dit Chicot.
Et il laissa tomber sa tête sur ses bras, comme il avait laissé tomber ses bras sur la table.
— Ah! vous savez que j'ai une lettre pour la duchesse? demanda le capitaine d'une voix étranglée.
— Je sais cela, roucoula Chicot, parfaitement.
— Et si vous pouviez vous tenir sur vos jambes, vous iriez au Louvre?
— J'irais au Louvre.
— Et vous me dénonceriez?
— Et je vous dénoncerais.
— De sorte que ce n'est pas une plaisanterie?
— Quoi?
— Qu'aussitôt votre somme achevé….
— Eh bien?
— Le roi saura tout?
— Mais, mon cher ami, reprit Chicot en soulevant sa tête et en regardant Borromée d'un air languissant, comprenez donc; vous êtes conspirateur, je suis espion; j'ai tant par complot que je dénonce; vous tramez un complot, je vous dénonce. Nous faisons chacun notre métier, et voilà. Bonsoir, capitaine.
Et en disant ces mots, non-seulement Chicot avait repris sa première position, mais encore il s'était arrangé sur son siège et sur la table de telle façon, que le devant de sa tête étant enseveli dans ses mains et le derrière abrité par son casque, il ne présentait de surface que le dos.
Mais aussi, ce dos, dépouillé de sa cuirasse placée sur une chaise, s'était complaisamment arrondi.
— Ah dit Borromée, en fixant sur son compagnon un oeil de flamme, ah! tu veux me dénoncer, cher ami?
— Aussitôt que je serai réveillé, cher ami, c'est convenu, fit Chicot.
— Mais il faut savoir si tu te réveilleras! s'écria Borromée.
Et, en même temps, il appliqua un furieux coup de dague sur le dos de son compagnon de bouteille, croyant le percer d'outre en outre et le clouer à la table.
Mais Borromée avait compté sans la cotte de mailles empruntée par Chicot au cabinet d'armes de dom Modeste.
La dague se brisa comme du verre sur cette brave cotte de mailles, à laquelle, pour la seconde fois, Chicot devait la vie.
En outre, avant que l'assassin fût revenu de sa stupeur, le bras droit de Chicot, se détendant comme un ressort, décrivit un demi-cercle et vint frapper d'un coup de poing pesant cinq cents livres le visage de Borromée, qui alla rouler, tout sanglant et tout meurtri, contre la muraille.
En une seconde, Borromée fut debout; en une autre seconde il eut l'épée à la main.
Ces deux secondes avaient suffi à Chicot pour se redresser et dégainer à son tour.
Toutes les vapeurs du vin s'étaient dissipées comme par enchantement; Chicot se tenait à demi rejeté sur sa jambe gauche, l'oeil fixe, le poignet ferme et prêt à recevoir son ennemi.
La table, comme un champ de bataille sur lequel étaient couchées les bouteilles vides, s'étendait entre les deux adversaires, et servait de retranchement à chacun.
Mais la vue du sang qui coulait de son nez sur son visage, et de son visage à terre, enivra Borromée, et, perdant toute prudence, il s'élança contre son ennemi, se rapprochant de lui autant que le permettait la table.
— Double brute! dit Chicot, tu vois bien que décidément c'est toi qui es ivre, car, d'un côté à l'autre de la table, tu ne peux pas m'atteindre, tandis que mon bras est de six pouces plus long que le tien, et mon épée de six pouces plus longue que la tienne. Et la preuve, tiens!
Et Chicot, sans même se fendre, allongea le bras avec la rapidité de l'éclair, et piqua Borromée au milieu du front.
Borromée poussa un cri, plus encore de colère que de douleur; et comme, à tout prendre, il était d'une bravoure excessive, il redoubla d'acharnement dans son attaque.
Chicot, toujours de l'autre côté de la table, prit une chaise et s'assit tranquillement.
— Mon Dieu! que ces soldats sont stupides! dit-il en haussant les épaules. Cela prétend savoir manier une épée, et le moindre bourgeois, si c'était son bon plaisir, les tuerait comme mouches. Allons, bien! il va m'éborgner maintenant. Ah! tu montes sur la table; bon! il ne manquait plus que cela. Mais prends donc garde, âne bâté que tu es, les coups de bas en haut sont terribles, et, si je le voulais, tiens, je t'embrocherais comme une mauviette.
Et il le piqua au ventre, comme il l'avait piqué au front.
Borromée rugit de fureur, et sauta en bas de la table.
— A la bonne heure, dit Chicot; nous voilà de plain-pied, et nous pouvons causer tout en escrimant. Ah! capitaine, capitaine, nous assassinons donc quelquefois comme cela dans nos moments perdus, entre deux complots?
— Je fais pour ma cause ce que vous faites pour la vôtre, dit Borromée, ramené aux idées sérieuses, et effrayé, malgré lui, du feu sombre qui jaillissait des yeux de Chicot.
— Voilà parler, dit Chicot, et cependant, l'ami, je vois avec plaisir que je vaux mieux que vous. Ah! pas mal.
Borromée venait de porter à Chicot un coup qui avait effleuré sa poitrine.
— Pas mal, mais je connais la botte; c'est celle que vous avez montrée au petit Jacques. Je disais donc que je valais mieux que vous, l'ami, car je n'ai point commencé la lutte, quelque bonne envie que j'en eusse; il y a plus, je vous ai laissé accomplir votre projet, en vous donnant toute latitude, et même encore, dans ce moment, je ne fais que parer; c'est que j'ai un arrangement à vous proposer.
— Rien! s'écria Borromée, exaspéré de la tranquillité de Chicot, rien!
Et il lui porta une botte qui eût percé le Gascon d'outre en outre, si celui-ci n'eût pas fait, sur ses longues jambes, un pas qui le mit hors de la portée de son adversaire.
— Je vais toujours te le dire, cet arrangement, pour ne rien avoir à me reprocher.
— Tais-toi! dit Borromée, inutile, tais-toi!
— Écoute, dit Chicot, c'est pour ma conscience; je n'ai pas soif de ton sang, comprends-tu? et ne veux te tuer qu'à la dernière extrémité.
— Mais, tue, tue donc, si tu peux! s'écria Borromée exaspéré.
— Non pas; déjà une fois dans ma vie j'ai tué un autre ferrailleur comme toi, je dirai même un autre ferrailleur plus fort que toi. Pardieu! tu le connais, il était aussi de la maison de Guise, lui, un avocat.
— Ah! Nicolas David! murmura Borromée, effrayé du précédent et se remettant sur la défensive.
— Justement.
— Ah! c'est toi qui l'as tué?
— Oh! mon Dieu, oui, avec un joli petit coup que je vais te montrer, si tu n'acceptes pas l'arrangement.
— Eh bien! quel est l'arrangement, voyons?
— Tu passeras du service du duc de Guise à celui du roi, sans quitter cependant celui du duc de Guise.
— C'est-à-dire que je me ferais espion comme toi?
— Non pas, il y aura une différence; moi on ne me paie pas, et toi on te paiera; tu commenceras par me montrer cette lettre de M. le duc de Guise à madame la duchesse de Montpensier; tu m'en laisseras prendre une copie, et je te laisserai tranquille jusqu'à nouvelle occasion. Hein! suis-je gentil?
— Tiens, dit Borromée, voilà ma réponse.
La réponse de Borromée était un coupe sur les armes, si rapidement exécuté, que le bout de l'épée effleura l'épaule de Chicot.
— Allons, allons, dit Chicot, je vois bien qu'il faut absolument que je te montre le coup de Nicolas David, c'est un coup simple et joli.
Et Chicot, qui jusque-là s'était tenu sur la défensive, fit un pas en avant et attaqua à son tour.
— Voici le coup, dit Chicot: je fais une feinte en quarte basse.
Et il fit sa feinte; Borromée para en rompant; mais, après ce premier pas de retraite, il fut forcé de s'arrêter, la cloison se trouvant derrière lui.
— Bien! c'est cela, tu pares le cercle, c'est un tort, car mon poignet est meilleur que le tien; je lie donc l'épée, je reviens en tierce haute, je me fends, et tu es touché, ou plutôt tu es mort.
En effet, le coup avait suivi ou plutôt accompagné la démonstration, et la fine rapière, pénétrant dans la poitrine de Borromée, avait glissé comme une aiguille entre deux côtes et piqué profondément, et avec un bruit mat, la cloison de sapin.
[Illustration: Jacques Clément.]
Borromée étendit les bras et laissa tomber son épée, ses yeux se dilatèrent sanglants, sa bouche s'ouvrit, une écume rouge parut sur ses lèvres, sa tête se pencha sur son épaule avec un soupir qui ressemblait à un râle, puis ses jambes cessèrent de le soutenir, et son corps, en s'affaissant, élargit la coupure de l'épée, mais ne put la détacher de la cloison, maintenue qu'elle était contre la cloison par le poignet infernal de Chicot, de sorte que le malheureux, semblable à un gigantesque phalène, resta cloué à la muraille que ses pieds battaient par saccades bruyantes.
Chicot, froid et impassible comme il était dans les circonstances extrêmes, surtout quand il avait au fond du coeur cette conviction qu'il avait fait tout ce que sa conscience lui prescrivait de faire, Chicot lâcha l'épée qui demeura plantée horizontalement, détacha la ceinture du capitaine, fouilla dans son pourpoint, prit la lettre et en lut la suscription: