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Les quarante-cinq — Tome 3 cover

Les quarante-cinq — Tome 3

Chapter 23: LXXXIV
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About This Book

The narrative follows members of an intimate court circle as shifting loyalties, secret deals and personal rivalries shape political and military events. Councils and whispered intrigues alternate with sieges, duels and battlefield manoeuvres, and commanders navigate uneasy alliances while local populations and foreign forces influence outcomes. Characters weigh ambition against duty, experience betrayal and make pragmatic compromises, revealing how power depends on fragile coalitions and private favors. The prose moves between lively action and strategic debate, emphasizing the human costs of political gamesmanship and the small, often brutal choices that determine public fates.

Duchesse de Montpensier.

Cependant le sang filtrait en filets bouillants de la blessure, et la souffrance de l'agonie se peignait sur les traits du blessé.

— Je meurs, j'expire, murmura-t-il; mon Dieu, seigneur, ayez pitié de moi!

Ce dernier appel à la miséricorde divine, fait par un homme qui sans doute n'y avait guère songé que dans ce moment suprême, toucha Chicot.

— Soyons charitable, dit-il, et puisque cet homme doit mourir, qu'il meure au moins le plus doucement possible.

Et s'approchant de la cloison, il retira avec effort son épée de la muraille, et, soutenant le corps de Borromée, il empêcha que ce corps ne tombât lourdement à terre.

Mais cette dernière précaution était inutile, la mort était accourue rapide et glacée, elle avait déjà paralysé les membres du vaincu; ses jambes fléchirent, il glissa dans les bras de Chicot et roula lourdement sur le plancher.

Cette secousse fit jaillir de la blessure un flot de sang noir, avec lequel s'enfuit le reste de la vie qui animait encore Borromée.

Alors Chicot alla ouvrir la porte de communication, et appela Bonhomet.

Il n'appela pas deux fois, le cabaretier avait écouté à la porte, et avait successivement entendu le bruit des tables, des escabeaux, du frottement des épées et de la chute d'un corps pesant; or, il avait, surtout après la confidence qui lui avait été faite, trop d'expérience, ce digne monsieur Bonhomet, du caractère des gens d'épée en général, et de celui de Chicot en particulier, pour ne pas deviner de point en point ce qui s'était passé.

La seule chose qu'il ignorât, c'était celui des deux adversaires qui avait succombé.

Il faut le dire à la louange de maître Bonhomet, sa figure prit une expression de joie véritable, lorsqu'il entendit la voix de Chicot, et qu'il vit que c'était le Gascon qui, sain et sauf, ouvrait la porte.

Chicot, à qui rien n'échappait, remarqua cette expression, et lui en sut intérieurement gré.

Bonhomet entra en tremblant dans la petite salle.

— Ah! bon Jésus! s'écria-t-il, en voyant le corps du capitaine baigné dans son sang.

— Eh! mon Dieu, oui, mon pauvre Bonhomet, dit Chicot, voilà ce que c'est que de nous; ce cher capitaine est bien malade, comme tu vois.

— Oh! mon bon monsieur Chicot, mon bon monsieur Chicot! s'écria Bonhomet prêt à se pâmer.

— Eh bien! quoi? demanda Chicot.

— Que c'est mal à vous d'avoir choisi mon logis pour cette exécution; un si beau capitaine!

— Aimerais-tu mieux voir Chicot à terre et Borromée debout?

— Non, oh! non! s'écria l'hôte du plus profond de son coeur.

— Eh bien! c'est ce qui devait arriver cependant sans un miracle de la
Providence.

— Vraiment?

— Foi de Chicot; regarde un peu dans mon dos, mon dos me fait bien mal, cher ami.

Et il se baissa devant le cabaretier pour que ses deux épaules arrivassent à la hauteur de son oeil.

Entre les deux épaules le pourpoint était troué, et une tache de sang ronde et large comme un écu d'argent rougissait les franges du trou.

— Du sang! s'écria Bonhomet, du sang! ah! vous êtes blessé!

— Attends, attends.

Et Chicot défit son pourpoint, puis sa chemise.

— Regarde maintenant, dit-il.

— Ah! vous aviez une cuirasse! ah! quel bonheur, cher monsieur Chicot; et vous dites que le scélérat a voulu vous assassiner?

— Dame! il me semble que ce n'est pas moi qui ai été m'amuser à me donner un coup de poignard entre les deux épaules. Maintenant que vois-tu?

— Une maille rompue.

— Il y allait bon jeu bon argent, ce cher capitaine; et du sang?

— Oui, beaucoup de sang sous les mailles.

— Enlevons la cuirasse alors, dit Chicot.

Chicot enleva la cuirasse et mit à nu un torse qui semblait ne se composer que d'os, de muscles collés sur les os, et de peau collée sur les muscles.

— Ah! monsieur Chicot, s'écria Bonhomet, vous en avez large comme une assiette.

— Oui, c'est cela, le sang est extravasé; il y a ecchymose, comme disent les médecins; donne-moi du linge blanc, verse en partie égale dans un verre de bonne huile d'olive et de la lie de vin, et lave-moi cette tache, mon ami, lave.

— Mais ce corps, cher monsieur Chicot, ce corps, que vais-je en faire?

— Cela ne te regarde pas.

— Non. Donne-moi encre, plume et papier.

— A l'instant même, cher monsieur Chicot.

Bonhomet s'élança hors du réduit.

Pendant ce temps, Chicot, qui n'avait probablement pas de temps à perdre, chauffait à la lampe la pointe d'un petit couteau, et coupait au milieu de la cire le scel de la lettre.

Après quoi, rien ne retenant plus la dépêche, Chicot la tira de son enveloppe et la lut avec de vives marques de satisfaction.

Comme il venait d'achever cette lecture, maître Bonhomet rentra avec l'huile, le vin, le papier et la plume.

Chicot arrangea la plume, l'encre et le papier devant lui, s'assit à la table, et tendit le dos à Bonhomet avec un flegme stoïque.

Bonhomet comprit la pantomime et commença les frictions.

Cependant, comme si, au lieu d'irriter une douloureuse blessure, on l'eût voluptueusement chatouillée, Chicot, pendant ce temps, copiait la lettre du duc de Guise à sa soeur, et faisait ses commentaires à chaque mot.

Cette lettre était ainsi conçue:

« Chère soeur, l'expédition d'Anvers a réussi pour tout le monde, mais a manqué pour nous; on vous dira que le duc d'Anjou est mort; n'en croyez rien, il vit.

Il vit, entendez-vous, là est toute la question.

Il y a toute une dynastie dans ces mots; ces deux mots séparent la maison de Lorraine du trône de France mieux que ne le ferait le plus profond abîme.

Cependant ne vous inquiétez pas trop de cela. J'ai découvert que deux personnes que je croyais trépassées, existent encore, et il y a une grande chance de mort pour le prince dans la vie de ces deux personnes.

Pensez donc à Paris seulement; dans six semaines il sera temps que la Ligue agisse; que nos ligueurs sachent donc que le moment approche et se tiennent prêts.

L'armée est sur pied; nous comptons douze mille hommes sûrs et bien équipés; j'entrerai avec elle en France, sous prétexte de combattre les huguenots allemands qui vont porter secours à Henri de Navarre; je battrai les huguenots, et, entré en France en ami, j'agirai en maître. »

— Eh! eh! fit Chicot.

— Je vous fais mal, cher monsieur? dit Bonhomet, suspendant les frictions.

— Oui, mon brave.

— Je vais frotter plus doucement, soyez tranquille.

Chicot continua.

« P.S. J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante- Cinq; seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent…. »

— Ah! diable! murmura Chicot, voilà qui devient obscur. Et il relut:

« J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq…. »

— Quel plan? se demanda Chicot.

« Seulement, permettez-moi de vous dire, chère soeur, que vous ferez à ces drôles-là plus d'honneur qu'ils n'en méritent. »

— Quel honneur?

Chicot reprit:

« Qu'ils n'en méritent.

Votre affectionné frère,

H. DE LORRAINE. »

— Enfin, dit Chicot, tout est clair, excepté le post-scriptum. Bon! nous surveillerons le post-scriptum.

— Cher monsieur Chicot, se hasarda de dire Bonhomet, voyant que Chicot avait cessé d'écrire, sinon de penser, cher monsieur Chicot, vous ne m'avez point dit ce que j'aurais à faire de ce cadavre.

— C'est chose toute simple.

— Pour vous qui êtes plein d'imagination, oui, mais pour moi?

— Eh bien! suppose, par exemple, que ce malheureux capitaine se soit pris de querelle dans la rue avec des Suisses ou des reîtres, et qu'on te l'ait apporté blessé, aurais-tu refusé de le recevoir?

— Non, certes, à moins que vous ne me l'eussiez défendu, cher monsieur
Chicot.

— Suppose que, déposé dans ce coin, il soit, malgré les soins que tu lui donnais, passé de vie à trépas entre tes mains. Ce serait un malheur, voilà tout, n'est-ce pas?

— Certainement.

— Et au lieu d'encourir des reproches, tu mériterais des éloges pour ton humanité. Suppose encore qu'en mourant, ce pauvre capitaine ait prononcé le nom bien connu pour toi du prieur des Jacobins Saint-Antoine.

— De dom Modeste Gorenflot? s'écria Bonhomet avec étonnement.

— Oui, de dom Modeste Gorenflot. Eh bien! tu vas prévenir dom Modeste; dom Modeste s'empresse d'accourir, et comme on retrouve dans une des poches du mort sa bourse, tu comprends, il est important qu'on retrouve la bourse, je te dis cela par manière d'avis, et comme on retrouve dans une des poches du mort sa bourse, et dans l'autre cette lettre, on ne conçoit aucun soupçon.

— Je comprends, cher monsieur Chicot.

— Il y a plus, tu reçois une récompense au lieu de subir une punition.

— Vous êtes un grand homme, cher monsieur Chicot; je cours au prieuré
Saint-Antoine.

— Attends donc, que diable! j'ai dit, la bourse et la lettre.

— Ah! oui, et la lettre, vous la tenez?

— Justement.

— Il ne faudra pas dire qu'elle a été lue et copiée?

— Pardieu! c'est justement pour cette lettre parvenue intacte que tu recevras une récompense.

— Il y a donc un secret dans cette lettre?

— Il y a, par le temps qui court, des secrets dans tout, mon cher
Bonhomet.

Et Chicot, après cette réponse sentencieuse, rattacha la soie sous la cire du scel en employant le même procédé, puis il unit la cire si artistement, que l'oeil le plus exercé n'y eût pu voir la moindre fissure.

Après quoi, il remit la lettre dans la poche du mort, se fit appliquer sur sa blessure le linge imprégné d'huile et de lie de vin en manière de cataplasme, remit la cotte de mailles préservatrice sur sa peau, sa chemise sur sa cotte de mailles, ramassa son épée, l'essuya, la repoussa au fourreau et s'éloigna.

Puis, revenant:

— Après tout, dit-il, si la fable que j'ai inventée ne te paraît pas bonne, il te reste à accuser le capitaine de s'être passé lui-même son épée au travers du corps.

— Un suicide?

— Dame! cela ne compromet personne, tu comprends.

— Mais on n'enterrera point ce malheureux en terre sainte.

— Peuh! dit Chicot, est-ce un grand plaisir à lui faire?

— Mais, oui, je crois.

— Alors, fais comme pour toi, mon cher Bonhomet; adieu.

Puis, revenant une seconde fois:

— A propos, dit-il, je vais payer, puisqu'il est mort.

Et Chicot jeta trois écus d'or sur la table.

Après quoi, il rapprocha son index de ses lèvres en signe de silence et sortit.

LXXXIII

LE MARI ET L'AMANT

Ce ne fut pas sans une puissante émotion que Chicot revit la rue des Augustins si calme et si déserte, l'angle formé par le pâté de maisons qui précédaient la sienne, enfin sa chère maison elle-même avec son toit triangulaire, son balcon vermoulu et ses gouttières ornées de gargouilles.

Il avait eu tellement peur de ne trouver qu'un vide à la place de cette maison; il avait si fort redouté de voir la rue bronzée par la fumée d'un incendie, que rue et maison lui parurent des prodiges de netteté, de grâce et de splendeur.

Chicot avait caché dans le creux d'une pierre servant de base à une des colonnes de son balcon, la clef de sa maison chérie. En ce temps-là une clef quelconque de coffre ou de meuble égalait en pesanteur et en volume les plus grosses clefs de nos maisons d'aujourd'hui; les clefs des maisons étaient donc, d'après les proportions naturelles, égales à des clefs de villes modernes.

Aussi Chicot avait-il calculé la difficulté qu'aurait sa poche à contenir la bienheureuse clef, et avait-il pris le parti de la cacher où nous avons dit.

Chicot éprouvait donc, il faut l'avouer, un léger frisson en plongeant les doigts dans la pierre; ce frisson fut suivi d'une joie sans pareille lorsqu'il sentit le froid du fer.

La clef était bien réellement à la place où Chicot l'avait laissée.

Il en était de même des meubles de la première chambre, de la planchette clouée sur la poutre et enfin des mille écus sommeillant toujours dans leur cachette de chêne.

Chicot n'était point un avare: tout au contraire; souvent même il avait jeté l'or à pleines mains, sacrifiant ainsi le matériel au triomphe de l'idée, ce qui est la philosophie de tout homme d'une certaine valeur; mais quand l'idée avait cessé momentanément de commander à la matière, c'est-à-dire lorsqu'il n'y avait pas besoin d'argent, de sacrifice, lorsqu'en un mot l'intermittence sensuelle régnait dans l'âme de Chicot, et que cette âme permettait au corps de vivre et de jouir, l'or, cette première, cette incessante, cette éternelle source des jouissances animales, reprenait sa valeur aux yeux de notre philosophe, et nul mieux que lui ne savait en combien de parcelles savoureuses se subdivise cet inestimable entier que l'on appelle un écu.

— Ventre de biche! murmurait Chicot accroupi au milieu de sa chambre, sa dalle ouverte, sa planchette à côté de lui et son trésor sous ses yeux; ventre de biche! j'ai là un bienheureux voisin, digne jeune homme, qui a fait respecter et a respecté lui-même mon argent; en vérité c'est une action qui n'a pas de prix par le temps qui court. Mordieu! je dois un remercîment à ce galant homme, et ce soir il l'aura.

Et là-dessus Chicot replaça sa planchette sur la poutre, sa dalle sur la planchette, s'approcha de la fenêtre, et regarda en face.

La maison avait toujours cette teinte grise et sombre que l'imagination prête comme une couleur de teinte naturelle aux édifices dont elle connaît le caractère.

— Il ne doit pas encore être l'heure de dormir, dit Chicot, et d'ailleurs ces gens-là, j'en suis certain, ne sont pas de bien enragés dormeurs; voyons.

Il descendit et alla, préparant toutes les gracieusetés de sa mine riante, frapper à la porte du voisin.

Il remarqua le bruit de l'escalier, le craquement d'un pas actif, et attendit cependant assez longtemps pour se croire obligé de frapper de nouveau.

A ce nouvel appel, la porte s'ouvrit, et un homme parut dans l'ombre.

— Merci et bonsoir, dit Chicot en étendant la main, me voici de retour et je viens vous rendre mes grâces, mon cher voisin.

— Plaît-il? fit une voix désappointée et dont l'accent surprit fort
Chicot.

En même temps l'homme qui était venu ouvrir la porte faisait un pas en arrière.

— Tiens! je me trompe, dit Chicot, ce n'est pas vous qui étiez mon voisin au moment de mon départ, et cependant, Dieu me pardonne, je vous connais.

— Et moi aussi, dit le jeune homme.

— Vous êtes monsieur le vicomte Ernauton de Carmainges.

— Et vous, vous êtes l'Ombre.

— En vérité, dit Chicot, je tombe des nues.

— Enfin, que désirez-vous, monsieur? demanda le jeune homme avec un peu d'aigreur.

— Pardon, je vous dérange peut-être, mon cher monsieur?

— Non, seulement vous me permettrez de vous demander, n'est-ce pas, ce qu'il y a pour votre service.

— Rien, sinon que je voulais parler au maître de la maison.

— Parlez alors.

— Comment cela?

— Sans doute; le maître de la maison, c'est moi.

— Vous? et depuis quand je vous prie?

— Dame! depuis trois jours.

— Bon! la maison était donc à vendre?

— Il paraît, puisque je l'ai achetée.

— Mais l'ancien propriétaire?

— Ne l'habite plus, comme vous voyez.

— Où est-il?

— Je n'en sais rien.

— Voyons, entendons-nous bien, dit Chicot.

— Je ne demande pas mieux, répondit Ernauton avec une impatience visible; seulement entendons-nous vite.

— L'ancien propriétaire était un homme de vingt-cinq à trente ans, qui en paraissait quarante?

— Non; c'était un homme de soixante-cinq à soixante-six ans, qui paraissait son âge.

— Chauve?

— Non, au contraire, avec une forêt de cheveux blancs.

— Il a une cicatrice énorme au côté gauche de la tête, n'est-ce pas?

— Je n'ai pas vu la cicatrice, mais bon nombre de rides.

— Je n'y comprends plus rien, fit Chicot.

— Enfin, reprit Ernauton, après un instant de silence, que vouliez-vous à cet homme, mon cher monsieur l'Ombre?

Chicot allait avouer ce qu'il venait faire; tout à coup le mystère de la surprise d'Ernauton lui rappela certain proverbe cher aux gens discrets.

— Je voulais lui rendre une petite visite comme cela se fait entre voisins, dit-il, voilà tout.

De cette façon, Chicot ne mentait pas et ne disait rien.

— Mon cher monsieur, dit Ernauton avec politesse, mais en diminuant considérablement l'ouverture de la porte qu'il tenait entrebâillée, mon cher monsieur, je regrette de ne pouvoir vous donner des renseignements plus précis.

— Merci, monsieur, dit Chicot, je chercherai ailleurs.

— Mais, continua Ernauton, en continuant de repousser la porte, cela ne m'empêche point de m'applaudir du hasard qui me remet en contact avec vous.

— Tu voudrais me voir au diable, n'est-ce pas? murmura Chicot, en rendant salut pour salut.

Cependant comme, malgré cette réponse mentale, Chicot, dans sa préoccupation, oubliait de se retirer, Ernauton, enfermant son visage entre la porte et le chambranle, lui dit:

— Bien au revoir, monsieur.

— Un instant encore, monsieur de Carmainges, fit Chicot.

— Monsieur, c'est à mon grand regret, répondit Ernauton, mais je ne saurais tarder, j'attends quelqu'un qui doit venir frapper à cette porte même, et ce quelqu'un m'en voudrait de ne pas mettre toute la discrétion possible à le recevoir.

— Il suffit, monsieur, je comprends, dit Chicot; pardon de vous avoir importuné, et je me retire.

— Adieu, cher monsieur l'Ombre.

— Adieu, digne monsieur Ernauton.

Et Chicot, en faisant un pas en arrière, se vit doucement fermer la porte au nez.

Il écouta pour voir si le jeune homme défiant guettait son départ, mais le pas d'Ernauton remonta l'escalier; Chicot put donc regagner sans inquiétude sa maison, dans laquelle il s'enferma, bien résolu à ne pas troubler les habitudes de son nouveau voisin; mais, selon son habitude à lui, à ne pas trop le perdre de vue.

En effet, Chicot n'était pas homme à s'endormir sur un fait qui lui paraissait de quelque importance, sans avoir palpé, retourné, disséqué ce fait avec la patience d'un anatomiste distingué; malgré lui, et c'était un privilège ou un défaut de son organisation, malgré lui toute forme incrustée en son cerveau se présentait à l'analyse par ses côtés saillants, de façon que les parois cérébrales du pauvre Chicot en étaient blessées, gercées et sollicitées à un examen immédiat.

Chicot, qui jusque-là avait été préoccupé de cette phrase de la lettre du duc de Guise:

« J'approuve entièrement votre plan à l'égard des Quarante-Cinq, » abandonna donc cette phrase dont il se promit de reprendre plus tard l'examen, pour couler à fond, séance tenante, la préoccupation nouvelle qui venait de prendre la place de l'ancienne préoccupation.

Chicot réfléchit qu'il était on ne peut plus étrange de voir Ernauton s'installer en maître dans cette maison mystérieuse dont les habitants avaient ainsi disparu tout à coup.

D'autant plus, qu'à ces habitants primitifs pouvait bien se rattacher pour
Chicot une phrase de la lettre du duc de Guise relative au duc d'Anjou.

C'était là un hasard digne de remarque, et Chicot avait pour habitude de croire aux hasards providentiels.

Il développait même à cet égard, lorsqu'on l'en sollicitait, des théories fort ingénieuses.

La base de ces théories était une idée qui, à notre avis, en valait bien une autre.

— Cette idée, la voici.

Le hasard est la réserve de Dieu.

Le Tout-Puissant ne fait donner sa réserve qu'en des circonstances graves, surtout depuis qu'il a vu les hommes assez sagaces pour étudier et prévoir les chances d'après la nature et les éléments régulièrement organisés.

Or, Dieu aime ou doit aimer à déjouer les combinaisons de ces orgueilleux, dont il a déjà puni l'orgueil passé en les noyant, et dont il doit punir l'orgueil à venir en les brûlant.

Dieu donc, disons-nous, ou plutôt disait Chicot, Dieu aime à déjouer les combinaisons de ces orgueilleux avec les éléments qui leur sont inconnus, et dont ils ne peuvent prévoir l'intervention.

Cette théorie, comme on le voit, renferme de spécieux arguments, et peut fournir de brillantes thèses; mais sans doute le lecteur, pressé comme Chicot de savoir ce que venait faire Carmainges dans cette maison, nous saura gré d'en arrêter le développement.

Donc Chicot réfléchit qu'il était étrange de voir Ernauton dans cette maison où il avait vu Remy.

Il réfléchit que cela était étrange par deux raisons: la première, à cause de là parfaite ignorance où les deux hommes vivaient l'un de l'autre, ce qui faisait supposer qu'il devait y avoir eu entre eux un intermédiaire inconnu à Chicot.

La seconde, que la maison avait dû être vendue à Ernauton, qui n'avait pas d'argent pour l'acheter.

— Il est vrai, se dit Chicot en s'installant le plus commodément qu'il put sur sa gouttière, son observatoire ordinaire, il est vrai que le jeune homme prétend qu'une visite va lui venir, et que cette visite est celle d'une femme; aujourd'hui, les femmes sont riches, et se permettent des fantaisies. Ernauton est beau, jeune et élégant: Ernauton a plus, on lui a donné rendez-vous, on lui a dit d'acheter cette maison; il a acheté la maison, et accepté le rendez-vous.

Ernauton, continua Chicot, vit à la cour; ce doit donc être quelque femme de la cour à qui il ait affaire. Pauvre garçon, l'aimera-t-il? Dieu l'en préserve! il va tomber dans ce gouffre de perdition. Bon! ne vais-je pas lui faire de la morale, moi?

De la morale doublement inutile et décuplement stupide.

Inutile, parce qu'il ne l'entend point, et que l'entendit-il, il ne voudrait pas l'écouter.

Stupide, parce que je ferais mieux de m'aller coucher et de penser un peu à ce pauvre Borromée.

À ce propos, continua Chicot devenu sombre, je m'aperçois d'une chose: c'est que le remords n'existe pas, et n'est qu'un sentiment relatif; le fait est que je n'ai pas de remords d'avoir tué Borromée, puisque la préoccupation où me met la situation de M. de Carmainges me fait oublier que je l'ai tué; et lui de son côté, s'il m'eût cloué sur la table comme je l'ai cloué contre la cloison, lui, n'aurait certes pas à cette heure plus de remords que je n'en ai moi-même.

Chicot en était là de ses raisonnements, de ses inductions et de sa philosophie, qui lui avaient bien pris une heure et demie en tout, lorsqu'il fut tiré de sa préoccupation par l'arrivée d'une litière venant du côté de l'hôtellerie du Fier-Chevalier.

Cette litière s'arrêta au seuil de la maison mystérieuse.

Une femme voilée en descendit, et disparut par la porte qu'Ernauton tenait entr'ouverte.

— Pauvre garçon! murmura Chicot, je ne m'étais pas trompé, et c'était bien une femme qu'il attendait, et là-dessus je m'en vais dormir.

Et là-dessus Chicot se leva, mais restant immobile quoique debout.

— Je me trompe, dit-il, je ne dormirai pas; mais je maintiens mon dire: si je ne dors pas, ce ne sera point le remords qui m'empêchera de dormir, ce sera la curiosité, et c'est si vrai ce que je dis là, que, si je demeure à mon observatoire, je ne serai préoccupé que d'une chose, c'est à savoir laquelle de nos nobles dames honore le bel Ernauton de son amour.

Mieux vaut donc que je reste à mon observatoire, puisque si j'allais me coucher, je ne me relèverais certainement pas pour y revenir.

Et là-dessus, Chicot se rassit.

Une heure s'était écoulée à peu près, sans que nous puissions dire si Chicot pensait à la dame inconnue ou à Borromée, s'il était préoccupé par la curiosité ou bourrelé par le remords, lorsqu'il crut entendre au bout de la rue le galop d'un cheval.

En effet, bientôt un cavalier apparut enveloppé dans son manteau.

Le cavalier s'arrêta au milieu de la rue et sembla chercher à se reconnaître.

Alors le cavalier aperçut le groupe que formaient la litière et les porteurs.

Le cavalier poussa son cheval sur eux; il était armé, car on entendait son épée battre sur ses éperons.

Les porteurs voulurent s'opposer à son passage; mais il leur adressa quelques mots à voix basse, et non seulement ils s'écartèrent respectueusement, mais encore l'un d'eux, comme il eut mis pied à terre, reçut de ses mains les brides de son cheval.

L'inconnu s'avança vers la porte, et y heurta rudement.

— Tudieu! se dit Chicot, que j'ai bien fait de rester! mes pressentiments, qui m'annonçaient qu'il allait se passer quelque chose, ne m'avaient point trompé. Voilà le mari, pauvre Ernauton! nous allons assister tout à l'heure à quelque égorgement.

Cependant, si c'est le mari, il est bien bon d'annoncer son retour en frappant si rudement.

Toutefois, malgré la façon magistrale dont avait frappé l'inconnu, on paraissait hésiter à ouvrir.

— Ouvrez! cria celui qui heurtait.

— Ouvrez, ouvrez! répétèrent les porteurs.

— Décidément, reprit Chicot, c'est le mari; il a menacé les porteurs de les faire fouetter ou pendre, et les porteurs sont pour lui.

Pauvre Ernauton! il va être écorché vif.

Oh! oh! si je le souffre, cependant, ajouta Chicot.

Car enfin, reprit-il, il m'a secouru, et par conséquent, le cas échéant, je dois le secourir.

Or, il me semble que le cas est échu ou n'échoira jamais.

Chicot était résolu et généreux; curieux, en outre; il détacha sa longue épée, la mit sous son bras, et descendit précipitamment son escalier.

Chicot savait ouvrir sa porte sans la faire crier, ce qui est une science indispensable à quiconque veut écouter avec profit.

Chicot se glissa sous le balcon, derrière un pilier et attendit.

A peine était-il installé que la porte s'ouvrit en face, sur un mot que l'inconnu souffla par la serrure; cependant il demeura sur la porte.

Un instant après, la dame apparut sur l'encadrement de cette porte.

La dame prit le bras du cavalier qui la reconduisit à la litière, en ferma la porte et monta à cheval.

— Plus de doute, c'était le mari, dit Chicot, bonne pâte de mari après tout, puisqu'il ne cherche pas un peu dans la maison pour faire éventrer mon ami de Carmainges.

La litière se mit en route, le cavalier marchant à la portière.

— Pardieu! se dit Chicot, il faut que je suive ces gens-là; que je sache ce qu'ils sont et où ils vont; je tirerai certainement de ma découverte quelque solide conseil pour mon ami de Carmainges.

Chicot suivit en effet le cortège, en observant cette précaution de demeurer dans l'ombre des murs et d'éteindre son pas dans le bruit du pas des hommes et des chevaux.

La surprise de Chicot ne fut pas médiocre, lorsqu'il vit la litière s'arrêter devant l'auberge du Fier-Chevalier.

Presque aussitôt, comme si quelqu'un eût veillé, la porte s'ouvrit.

La dame, toujours voilée, descendit, entra et monta à la tourelle, dont la fenêtre du premier étage était éclairée.

Le mari monta derrière elle.

Le tout était respectueusement précédé de dame Fournichon, laquelle tenait à la main un flambeau.

— Décidément, dit Chicot en se croisant les bras, je n'y comprends plus rien!…

LXXXIV

COMMENT CHICOT COMMENÇA A VOIR CLAIR DANS LA LETTRE DE M. DE GUISE

Chicot croyait bien avoir déjà vu quelque part la tournure de ce cavalier si complaisant; mais sa mémoire, s'étant un peu embrouillée pendant ce voyage de Navarre, où il avait vu tant de tournures différentes, ne lui fournissait pas avec sa facilité ordinaire le nom qu'il désirait prononcer.

Tandis que, caché dans l'ombre, il se demandait, les yeux fixés sur la fenêtre illuminée, ce que cet homme et cette femme étaient venus faire en tête-à-tête au Fier-Chevalier, oubliant Ernauton dans la maison mystérieuse, notre digne Gascon vit ouvrir la porte de l'hôtellerie, et, dans le sillon de lumière qui s'échappa de l'ouverture, il aperçut comme une silhouette noire de moinillon.

— Oh! oh! murmura-t-il, voilà ce me semble une robe de jacobin; maître Gorenflot se relâche-t-il donc de la discipline, qu'il permet à ses moutons d'aller vagabonder à pareille heure de la nuit et à pareille distance du prieuré?

Chicot suivit des yeux ce jacobin pendant qu'il descendait la rue des Augustins, et un certain instinct particulier lui dit qu'il trouverait dans ce moine le mot de l'énigme qu'il avait vainement demandé jusque-là.

D'ailleurs, de même que Chicot avait cru reconnaître la tournure du cavalier, il croyait reconnaître dans le moinillon certain mouvement d'épaule, certain déhanchement militaire qui n'appartiennent qu'aux habitués des salles d'armes et des gymnases.

— Je veux être damné, murmura-t-il, si cette robe-là ne renferme point ce petit mécréant qu'on voulait me donner pour compagnon de route et qui manie si habilement l'arquebuse et le fleuret.

A peine cette idée fut-elle venue à Chicot, que, pour s'assurer de sa valeur, il ouvrit ses grandes jambes, rejoignit en dix pas le petit compère, qui marchait retroussant sa robe sur sa jambe sèche et nerveuse pour aller plus vite.

Cela ne fut pas difficile, d'ailleurs, attendu que le moinillon s'arrêtait de temps en temps pour jeter un regard derrière lui, comme s'il s'éloignait à grand'peine et à regret.

Ce regard était constamment dirigé vers les vitres flamboyantes de l'hôtellerie.

Chicot n'avait pas fait dix pas qu'il était certain de ne pas s'être trompé.

— Holà! mon petit compère, dit-il; holà! mon petit Jacquot: holà! mon petit Clément. Halte!

Et il prononça ce dernier mot d'une façon si militaire, que le moinillon en tressaillit.

— Qui m'appelle? demanda le jeune homme avec un accent rude et plus provocateur que bienveillant.

— Moi! répliqua Chicot en se dressant devant le jacobin; moi, me reconnais-tu, mon fils?

— Oh! monsieur Robert Briquet! s'écria le moinillon.

— Moi-même, petit. Et où vas-tu comme cela si tard, enfant chéri?

— Au prieuré, monsieur Briquet.

— Soit; mais d'où viens-tu?

— Moi?

— Sans doute, petit libertin.

Le jeune homme tressaillit.

— Je ne sais pas ce que vous dites, monsieur Briquet, reprit-il; je suis, au contraire, envoyé en commission importante par dom Modeste, et lui-même en fera foi près de vous, si besoin est.

— Là, là, tout doux, mon petit saint Jérôme; nous prenons feu comme une mèche, à ce qu'il paraît.

— N'y a-t-il pas de quoi, lorsqu'on s'entend dire ce que vous me dites?

— Dame! c'est que, vois-tu, une robe comme la tienne sortant d'un cabaret à pareille heure….

— D'un cabaret, moi?

— Eh! sans doute, cette maison d'où tu sors, n'est-ce pas celle du Fier-
Chevalier
? Ah! tu vois bien que je t'y prends!

— Je sortais de cette maison, dit Clément, vous avez raison, mais je ne sortais pas d'un cabaret.

— Comment, fit Chicot, l'hôtellerie du Fier-Chevalier n'est-elle pas un cabaret?

— Un cabaret est une maison où l'on boit, et comme je n'ai pas bu dans cette maison, cette maison n'est point un cabaret pour moi.

— Diable! la distinction est subtile, et je me trompe fort, ou tu deviendras un jour un rude théologien; mais enfin si tu n'allais pas dans cette maison pour y boire, pourquoi donc y allais-tu.

Clément ne répondit rien, et Chicot put lire sur sa figure, malgré l'obscurité, une ferme volonté de ne pas dire un seul mot de plus.

Cette résolution contraria fort notre ami, qui avait pris l'habitude de tout savoir.

Ce n'était pas que Clément mît de l'aigreur dans son silence; bien au contraire, il avait paru charmé de rencontrer d'une façon si inattendue son savant professeur d'armes, maître Robert Briquet, et il lui avait fait tout l'accueil qu'on pouvait attendre de cette nature concentrée et revêche.

La conversation était complètement tombée. Chicot, pour la renouer, fut sur le point de prononcer le nom de frère Borromée; mais, quoique Chicot n'eût point de remords, ou ne crût pas en avoir, ce nom expira sur ses lèvres.

Le jeune homme, tout en demeurant muet, semblait attendre quelque chose; on eût dit qu'il regardait comme un bonheur de rester le plus longtemps possible aux environs de l'hôtellerie du Fier-Chevalier.

Robert Briquet essaya de lui parler de ce voyage que l'enfant avait eu un instant l'espoir de faire avec lui.

Les yeux de Jacques Clément brillèrent aux mots d'espace et de liberté.

Robert Briquet raconta que, dans le pays qu'il venait de parcourir, l'escrime était fort en honneur: il ajouta négligemment qu'il en avait même rapporté quelques coups merveilleux.

C'était mettre Jacques sur un terrain brûlant. Il demanda à connaître ces coups, et Chicot, avec son long bras, en dessina quelques-uns sur le bras du petit frère.

Mais tous ces marivaudages de Chicot n'amollirent pas l'opiniâtreté du petit Clément: et tout en essayant de parer ces coups inconnus que lui montrait son ami maître Robert Briquet, il gardait un obstiné silence à l'endroit de ce qu'il était venu faire dans le quartier.

Dépité, mais maître de lui, Chicot résolut d'essayer de l'injustice; l'injustice est une des plus puissantes provocations qui aient été inventées pour faire parler les femmes, les enfants et les inférieurs, de quelque nature qu'ils soient.

— N'importe, petit, dit-il, comme s'il revenait à sa première idée, n'importe, tu es un charmant moinillon; mais tu vas dans les hôtelleries, et dans quelles hôtelleries encore; dans celles où l'on trouve de belles dames, et tu t'arrêtes en extase devant la fenêtre où l'on peut voir leur ombre; petit, petit, je le dirai à dom Modeste.

Le coup frappa juste, plus juste même que ne l'avait supposé Chicot, car il ne se doutait pas, en commençant, que la blessure dût être si profonde.

— Ce n'est pas vrai! s'écria-t-il, rouge de honte et de colère, je ne regarde point les femmes.

— Si fait, si fait, poursuivit Chicot, il y avait au contraire une fort belle dame au Fier-Chevalier, lorsque tu en es sorti, et tu t'es retourné pour la voir encore, et je sais que tu l'attendais dans la tourelle, et je sais que tu lui as parlé.

Chicot procédait par induction.

Jacques ne put se contenir.

— Sans doute, je lui ai parlé! s'écria-t-il, est-ce un péché que de parler aux femmes?

— Non, lorsqu'on ne leur parle pas de son propre mouvement et poussé par la tentation de Satan.

— Satan n'a rien à faire dans tout ceci, il a bien fallu que je parle à cette dame puisque j'étais chargé de lui remettre une lettre.

— Chargé par dom Modeste! s'écria Chicot.

— Oui, allez donc vous plaindre à lui maintenant!

Chicot, un moment étourdi et tâtonnant dans les ténèbres, sentit à ces paroles un éclair traverser l'obscurité de son cerveau.

— Ah! dit-il, je le savais bien, moi.

— Que saviez-vous?

— Ce que tu ne voulais pas me dire.

— Je ne dis pas même mes secrets, à plus forte raison les secrets des autres.

— Oui; mais à moi.

— Pourquoi à vous?

— A moi qui suis un ami de dom Modeste, et puis à moi….

— Après?

— A moi qui sais d'avance tout ce que tu pourrais me dire.

Le petit Jacques regarda Chicot en secouant la tête avec un sourire d'incrédulité.

— Eh bien! dit Chicot, veux-tu que je te raconte, moi, ce que tu ne veux pas me raconter?

— Je le veux bien, dit Jacques.

Chicot fit un effort.

— D'abord, dit-il, ce pauvre Borromée….

La figure de Jacques s'assombrit.

— Oh! fit l'enfant, si j'avais été là….

— Si tu avais été là?

— La chose ne se serait point passée ainsi.

— Tu l'aurais défendu contre les Suisses avec lesquels il avait pris querelle?

— Je l'eusse défendu contre tout le monde!

— De sorte qu'il n'eût pas été tué?

— Ou que je me fusse fait tuer avec lui.

— Enfin, tu n'y étais pas, de sorte que le pauvre diable est trépassé dans une méchante hôtellerie et en trépassant a prononcé le nom de dom Modeste?

— Oui.

— Si bien qu'on a prévenu dom Modeste?

— Un homme tout effaré, qui a jeté l'alarme dans le couvent.

— Et dom Modeste a fait appeler sa litière, et a couru à la Corne d'Abondance.

— D'où savez-vous cela?

— Oh! tu ne me connais pas encore, petit; je suis un peu sorcier, moi.

Jacques recula de deux pas.

— Ce n'est pas tout, continua Chicot qui s'éclairait, à mesure qu'il parlait, à la propre lumière de ses paroles; on a trouvé une lettre dans la poche du mort.

— Une lettre, c'est cela.

— Et dom Modeste a chargé son petit Jacques de porter cette lettre à son adresse.

— Oui.

— Et le petit Jacques a couru à l'instant même à l'hôtel de Guise.

— Oh!

— Où il n'a trouvé personne.

— Bon Dieu!

— Que M. de Mayneville.

— Miséricorde!

— Lequel M. de Mayneville a conduit Jacques à l'hôtellerie du Fier-
Chevalier
.

— Monsieur Briquet, monsieur Briquet, s'écria Jacques, si vous savez cela!…

— Eh! ventre de biche! tu vois bien que je le sais, s'écria Chicot, triomphant d'avoir dégagé cet inconnu, si important pour lui, des langes ténébreux où il était enveloppé d'abord.

— Alors, reprit Jacques, vous voyez bien, monsieur Briquet, que je ne suis pas coupable.

— Non, dit Chicot, tu n'es coupable ni par action, ni par omission, mais tu es coupable par pensée.

— Moi?

— Sans doute, tu trouves la duchesse fort belle.

— Moi!

— Et tu te retournes pour la voir encore à travers les carreaux.

— Moi!!!

Le moinillon rougit et balbutia:

— C'est vrai, elle ressemble à une vierge Marie qui était au chevet de ma mère.

— Oh! murmura Chicot, combien perdent de choses les gens qui ne sont pas curieux!

— Alors il se fit raconter par le petit Clément, qu'il tenait désormais à sa discrétion, tout ce qu'il venait de raconter lui-même, mais, cette fois, avec des détails qu'il ne pouvait savoir.

— Vois-tu, dit Chicot quand il eut fini, quel pauvre maître d'escrime tu avais dans frère Borromée!

— Monsieur Briquet, fit le petit Jacques, il ne faut pas dire de mal des morts.

— Non, mais avoue une chose.

— Laquelle?

— C'est que Borromée tirait moins bien que celui qui l'a tué.

— C'est vrai.

— Et maintenant, voilà tout ce que j'avais à te dire. Bonsoir, mon petit
Jacques, à bientôt, et si tu veux….

— Quoi, monsieur Briquet?

— Eh bien! c'est moi qui te donnerai des leçons d'escrime à l'avenir.

— Oh! bien volontiers.

— Maintenant, en route, petit, car on t'attend avec impatience au prieuré.

— C'est vrai; merci, monsieur Briquet, de m'en avoir fait souvenir.

Et le moinillon disparut en courant.

Ce n'était pas sans raison que Chicot avait congédié son interlocuteur. Il en avait tiré tout ce qu'il voulait savoir et, d'un autre côté, il lui restait encore quelque chose à apprendre.

Il rejoignit donc à grands pas sa maison. La litière, les porteurs et le cheval étaient toujours à la porte du Fier-Chevalier.

Il regagna sans bruit sa gouttière.

La maison située en face de la sienne était toujours éclairée.

Dès lors, il n'eut plus de regards que pour cette maison.

Il vit d'abord, par la fente d'un rideau, passer et repasser Ernauton, qui paraissait attendre avec impatience.

Puis il vit revenir la litière, il vit partir Mayneville, enfin, il vit entrer la duchesse dans la chambre où palpitait Ernauton plutôt qu'il ne respirait.

Ernauton s'agenouilla devant la duchesse qui lui donna sa blanche main à baiser.

Puis la duchesse releva le jeune homme et le fit asseoir devant elle, à une table élégamment servie.

— C'est singulier, dit Chicot, cela commençait comme une conspiration, et cela finit comme un rendez-vous d'amour.

Oui, continua Chicot, mais qui l'a donné ce rendez-vous d'amour?

Madame de Montpensier.

Puis s'éclairant à une lumière nouvelle:

— Oh! oh! murmura-t-il. « Chère soeur, j'approuve votre plan à l'égard des Quarante-Cinq: seulement, permettez-moi de vous dire que c'est bien de l'honneur que vous ferez à ces drôles-là. »

 Ventre de biche! s'écria Chicot, j'en reviens à ma première idée; ce
n'est pas de l'amour, c'est une conspiration.

Madame la duchesse de Montpensier aime M. Ernauton de Carmainges; surveillons les amours de madame la duchesse.

Et Chicot surveilla jusqu'à minuit et demi, heure à laquelle Ernauton s'enfuit, le manteau sur le nez, tandis que madame la duchesse de Montpensier remontait en litière.

— Maintenant, murmura Chicot en descendant son escalier, quelle est cette chance de mort qui doit délivrer le duc de Guise de l'héritier présomptif de la couronne? quelles sont ces gens que l'on croyait morts et qui sont vivants?

Mordieu! je pourrais bien être sur la trace!

LXXXV

LE CARDINAL DE JOYEUSE

La jeunesse a des opiniâtretés dans le mal et dans le bien qui valent l'aplomb des résolutions d'un âge mûr.

Tendus vers le bien, ces sortes d'entêtements produisent les grandes actions et impriment à l'homme qui débute dans la vie un mouvement qui le porte, par une pente naturelle, vers un héroïsme quelconque.

Ainsi Bayard et du Guesclin devinrent de grands capitaines pour avoir été les plus hargneux et les plus intraitables enfants qu'on eût jamais vus; ainsi ce gardeur de pourceaux dont la nature avait fait le pâtre de Montalte, et dont le génie fit Sixte-Quint, devint un grand pape pour s'être obstiné à mal faire sa besogne de porcher.

Ainsi les pires natures Spartiates se développèrent-elles dans le sens de l'héroïsme, après avoir commencé par l'entêtement dans la dissimulation et la cruauté.

Nous n'avons ici à tracer que le portrait d'un homme ordinaire; cependant plus d'un biographe eût trouvé dans Henri du Bouchage, à vingt ans, l'étoffe d'un grand homme.

Henri s'obstina dans son amour et dans sa séquestration du monde. Comme le lui avait demandé son frère, comme l'avait exigé le roi, il demeura quelques jours seul avec son éternelle pensée; puis, sa pensée s'étant faite de plus en plus immuable, il se décida un matin à visiter son frère le cardinal, personnage important, qui à l'âge de vingt-six ans était déjà cardinal depuis deux ans, et qui de l'archevêché de Narbonne était passé au plus haut degré des grandeurs ecclésiastiques, grâce à la noblesse de sa race et à la puissance de son esprit.

François de Joyeuse, que nous avons déjà introduit en scène pour éclaircir le doute de Henri de Valois à l'égard de Sylla, François de Joyeuse, jeune et mondain, beau et spirituel, était un des hommes les plus remarquables de l'époque. Ambitieux par nature, mais circonspect par calcul et par position, François de Joyeuse pouvait prendre pour devise: Rien n'est trop, et justifier sa devise.

Peut-être seul de tous les hommes de cour et François de Joyeuse était un homme de cour avant tout, il avait su se faire deux soutiens des deux trônes religieux et laïque desquels il ressortissait comme gentil homme français et comme prince de l'Eglise; Sixte le protégeait contre Henri III, Henri III le protégeait contre Sixte. Il était Italien à Paris, Parisien à Rome, magnifique et adroit partout.

L'épée seule de Joyeuse, le grand-amiral, donnait à ce dernier plus de poids dans la balance; mais on voyait, à certains sourires du cardinal, que, s'il manquait de ces pesantes armes temporelles que, tout élégant qu'il était, maniait si bien le bras de son frère, il savait user et même abuser des armes spirituelles confiées à lui par le souverain chef de l'Église.

Le cardinal François de Joyeuse était promptement devenu riche, riche de son propre patrimoine d'abord, puis ensuite de ses différents bénéfices. En ce temps-là, l'Église possédait, et même possédait beaucoup, et quand ses trésors étaient épuisés, elle connaissait les sources, aujourd'hui taries, où les renouveler.

François de Joyeuse menait donc grand train. Laissant à son frère l'orgueil de la maison militaire, il encombrait ses antichambres de curés, d'évêques, d'archevêques; il avait sa spécialité. Une fois cardinal, comme il était prince de l'Église, et par conséquent supérieur à son frère, il avait pris des pages à la mode italienne et des gardes à la mode française. Mais ces gardes et ces pages n'étaient encore pour lui qu'un plus grand moyen de liberté. Souvent il rangeait gardes et pages autour d'une grande litière, par les rideaux de laquelle passait la main gantée de son secrétaire, tandis que lui, à cheval, l'épée au dos, courait la ville déguisé avec une perruque, une fraise énorme, et des bottes de cavalier dont le bruit réjouissait l'âme.

Le cardinal jouissait donc d'une fort grande considération, car, à de certaines élévations, les fortunes humaines sont absorbantes, et forcent, comme si elles étaient composées rien que d'atomes crochus, toutes les autres fortunes à s'allier à elles comme des satellites, et par cette raison, le nom glorieux de son père, l'illustration récente et inouïe de son frère Anne, jetaient sur lui tout leur éclat. En outre, comme il avait suivi scrupuleusement ce précepte, de cacher sa vie et de répandre son esprit, il n'était connu que par ses beaux côtés, et, dans sa famille même, passait pour un fort grand homme, bonheur que n'ont pas eu bien des empereurs chargés de gloire et couronnés par toute une nation.

Ce fut vers ce prélat que le comte du Bouchage alla se réfugier après son explication avec son frère, après son entretien avec le roi de France. Seulement, comme nous l'avons dit, il laissa s'écouler quelques jours pour obéir à l'injonction de son aîné et de son roi.

François habitait une belle maison dans la Cité. La cour immense de cette maison ne désemplissait pas de cavaliers et de litières; mais le prélat, dont le jardin confinait à la berge de la rivière, laissait ses cours et ses antichambres s'emplir de courtisans; et, comme il avait une porte de sortie sur la berge, et un bateau qui le transportait sans bruit aussi loin et aussi doucement qu'il lui plaisait, près de cette porte, il arrivait souvent que l'on attendait inutilement le prélat, auquel une indisposition grave ou une pénitence austère servait de prétexte pour ne pas recevoir. C'était encore de l'Italie au sein de la bonne ville du roi de France, c'était Venise entre les deux bras de la Seine.

François était fier, mais nullement vain; il aimait ses amis comme des frères et ses frères presque autant que ses amis. Plus âgé de cinq ans que du Bouchage, il ne lui épargnait ni les bons ni les mauvais conseils, ni la bourse ni le sourire.

Mais comme il portait merveilleusement bien l'habit de cardinal, du Bouchage le trouvait beau, noble, presque effrayant, en sorte qu'il le respectait plus peut-être qu'il ne respectait leur aîné à tous deux. Henri, sous sa belle cuirasse et ses chamarrures de militaire fleuri, confiait en tremblant ses amours à Anne, il n'eût pas même osé se confesser à François.

Cependant, lorsqu'il se dirigea vers l'hôtel du cardinal, sa résolution était prise, il abordait franchement le confesseur d'abord, l'ami ensuite.

Il entra dans la cour d'où sortaient à l'instant même plusieurs gentilshommes fatigués d'avoir sollicité, sans l'avoir obtenue, la faveur d'une audience.

Il traversa les antichambres, les salles, puis les appartements. On lui avait dit, à lui comme aux autres, que son frère était en conférence; mais il ne serait venu à aucun domestique l'idée de fermer une porte devant du Bouchage.

Du Bouchage traversa donc tous les appartements et parvint jusqu'au jardin, véritable jardin de prélat romain, avec de l'ombre, de la fraîcheur et des parfums, comme on en trouve aujourd'hui à la villa Pamphile ou au palais Borghèse.

Henri s'arrêta sous un massif: en ce moment la grille du bord de l'eau roula sur ses gonds, et un homme entra caché dans un large manteau brun et suivi d'une sorte de page. Cet homme aperçut Henri, qui était trop absorbé dans son rêve pour penser à lui, et se glissa entre les arbres, évitant d'être vu ni par du Bouchage ni par aucun autre.

Henri ne prit pas garde à cette entrée mystérieuse; ce ne fut qu'en se retournant qu'il vit l'homme entrer dans les appartements.

Après dix minutes d'attente, il allait y entrer à son tour et questionner un valet de pied pour savoir à quelle heure précisément son frère serait visible, quand un domestique, qui paraissait le chercher, l'aperçut, vint à lui et le pria de vouloir bien passer dans la salle des livres, où le cardinal l'attendait.

Henri se rendit lentement à cette invitation, car il devinait une nouvelle lutte: il trouva son frère le cardinal qu'un valet de chambre accommodait dans un habit de prélat, un peu mondain peut-être, mais élégant et surtout commode.

— Bonjour, comte, dit le cardinal; quelles nouvelles, mon frère?

— Excellentes nouvelles quant à notre famille, dit Henri; Anne, vous le savez, s'est couvert de gloire dans cette retraite d'Anvers, et il vit.

— Et, Dieu merci! vous aussi vous êtes sain et sauf, Henri?

— Oui, mon frère.

— Vous voyez, dit le cardinal, que Dieu a ses desseins sur nous.

— Mon frère, je suis tellement reconnaissant à Dieu, que j'ai formé le projet de me consacrer à son service; je viens donc vous parler sérieusement de ce projet, qui me parait mûr, et dont je vous ai déjà dit quelques mots.

— Vous pensez toujours à cela, du Bouchage? fit le cardinal en laissant échapper une légère exclamation, qui indiquait que Joyeuse allait avoir un combat à livrer.

— Toujours, mon frère.

— Mais c'est impossible, Henri, reprit le cardinal; ne vous l'a-t-on pas déjà dit?

— Je n'ai pas écouté ce que l'on m'a dit, mon frère, parce qu'une voix plus forte, qui parle en moi, m'empêche d'entendre toute parole qui me détournerait de Dieu.

— Vous n'êtes pas assez ignorant des choses du monde, mon frère, dit le cardinal du ton le plus sérieux, pour croire que cette voix soit véritablement celle du Seigneur; au contraire, et je l'affirmerais, c'est un sentiment tout mondain qui vous parle. Dieu n'a rien à voir dans cette affaire, n'abusez donc pas de son saint nom, et surtout ne confondez pas la voix du ciel avec celle de la terre.

— Je ne confonds pas, mon frère, je veux dire seulement que quelque chose d'irrésistible m'entraîne vers la retraite et la solitude.

— A la bonne heure, Henri, et nous rentrons dans les termes vrais. Eh bien! mon cher, voici ce qu'il faut faire; je m'en vais, prenant acte de vos paroles, vous rendre le plus heureux des hommes.

— Merci! oh! merci, mon frère!

— Écoutez-moi, Henri. Il faut prendre de l'argent, deux écuyers, et voyager par toute l'Europe, comme il convient à un fils de la maison dont nous sommes. Vous verrez des pays lointains, la Tartarie, la Russie même, les Lapons, ces peuples fabuleux que ne visite jamais le soleil; vous vous ensevelirez dans vos pensées jusqu'à ce que le germe dévorant qui travaille en vous soit éteint ou assouvi… Alors vous nous reviendrez.

Henri, qui s'était assis, se leva plus sérieux que n'avait été son frère.

— Vous ne m'avez pas compris, dit-il, monseigneur.

— Pardon, Henri, vous avez dit retraite et solitude.

[Illustration: Par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloître, mon frère. — PAGE 121.]

— Oui, j'ai dit cela; mais, par retraite et solitude, j'ai entendu parler du cloître, mon frère, et non des voyages; voyager, c'est jouir encore de la vie, moi je veux presque souffrir la mort, et, si je ne la souffre pas, la savourer du moins.

— C'est là une absurde pensée, permettez-moi de vous le dire, Henri, car enfin quiconque veut s'isoler est seul partout. Mais soit, le cloître. Eh bien! je comprends que vous soyez venu vers moi pour me parler de ce projet. Je connais des bénédictins fort savants, des augustins très ingénieux, dont les maisons sont gaies, fleuries, douces et commodes. Au milieu des travaux de la science ou des arts, vous passerez une année charmante, en bonne compagnie, ce qui est important, car on ne doit pas s'encrasser en ce monde, et si au bout de cette année, vous persistez dans votre projet, eh bien! mon cher Henri, je ne vous ferai plus opposition, et moi-même vous ouvrirai la porte qui vous conduira doucement au salut éternel.

— Vous ne me comprenez décidément pas, mon frère, répondit du Bouchage en secouant la tête, ou plutôt votre généreuse intelligence ne veut pas me comprendre: ce n'est pas un séjour gai, une aimable retraite que je veux, c'est la claustration rigoureuse, noire et morte; je tiens à prononcer mes voeux, des voeux qui ne me laissent pour toute distraction qu'une tombe à creuser, qu'une longue prière à dire.

Le cardinal fronça le sourcil et se leva de son siège.

— Oui, dit-il, j'avais parfaitement compris, et j'essayais, par ma résistance sans phrases et sans dialectique, de combattre la folie de vos résolutions; mais vous m'y forcez, écoutez-moi.

— Ah! mon frère, dit Henri avec abattement, n'essayez pas de me convaincre, c'est impossible.

— Mon frère, je vous parlerai au nom de Dieu d'abord, de Dieu que vous offensez, en disant que vient de lui cette résolution farouche: Dieu n'accepte pas des sacrifices irréfléchis. Vous êtes faible, puisque vous vous laissez abattre par la première douleur; comment Dieu vous saurait-il gré d'une victime presque indigne que vous lui offrez?

Henri fit un mouvement.

— Oh! je ne veux plus vous ménager, mon frère, vous qui ne ménagez personne d'entre nous, reprit le cardinal; vous qui oubliez le chagrin que vous causerez à notre frère aîné, à moi.

— Pardon, interrompit Henri, dont les joues se couvrirent de rougeur, pardon, monseigneur, le service de Dieu est-il donc une carrière si sombre et si déshonorante, que toute une famille en prenne le deuil! Vous, mon frère, vous dont je vois le portrait en cette chambre, avec cet or, ces diamants, cette pourpre, n'êtes-vous pas l'honneur et la joie de notre maison, bien que vous ayez choisi le service de Dieu, comme mon frère aîné celui des rois de la terre?

— Enfant! enfant! s'écria le cardinal avec impatience; vous me feriez croire que la tête vous a tourné. Comment! vous allez comparer ma maison à un cloître; mes cent valets, mes piqueurs, mes gentilshommes et mes gardes, à la cellule et au balai, qui sont les seules armes et la seule richesse du cloître! Êtes-vous en démence? N'avez-vous pas dit tout à l'heure que vous repoussez ces superfluités qui sont mon nécessaire, les tableaux, les vases précieux, la pompe et le bruit? Avez-vous, comme moi, le désir et l'espoir de mettre sur votre front la tiare de saint Pierre? Voilà une carrière, Henri; on y court, on y lutte, on y vit; mais vous! vous, c'est la sape du mineur, c'est la bêche du trappiste, c'est la tombe du fossoyeur que vous voulez; plus d'air, plus de joie, plus d'espoir! Et tout cela, j'en rougis pour vous qui êtes un homme, tout cela, parce que vous aimez une femme qui ne vous aime pas. En vérité, Henri, vous faites tort à votre race!

— Mon frère! s'écria le jeune homme pâle et les yeux flamboyants d'un feu sombre, aimez-vous mieux que je me casse la tête d'un coup de pistolet, ou que je profite de l'honneur que j'ai de porter une épée pour me l'enfoncer dans le coeur? Pardieu! monseigneur, vous qui êtes cardinal et prince, donnez-moi l'absolution de ce péché mortel, la chose sera faite si vite que vous n'aurez pas eu le temps d'achever cette laide et indigne pensée: que je déshonore ma race, ce que, grâce à Dieu, ne fera jamais un Joyeuse.

— Allons, allons, Henri! dit le cardinal en attirant à lui son frère, et le retenant dans ses bras, allons, cher enfant, aimé de tous, oublie et sois clément pour ceux qui t'aiment. Je t'en supplie en égoïste; écoute: chose rare ici-bas, nous sommes tous heureux, les uns par l'ambition satisfaite, les autres par les bénédictions de tout genre que Dieu fait fleurir sur notre existence; ne jette donc pas, je t'en supplie, Henri, le poison mortel de la retraite sur les joies de ta famille; songe que notre père en pleurera, songe que tous, nous porterons au front la tache noire de ce deuil que tu vas nous faire. Je t'adjure, Henri, de te laisser fléchir: le cloître ne te vaut rien. Je ne te dis pas que tu y mourras, car tu me répondrais, malheureux, par un sourire, hélas! trop intelligible; non, je te dirai que le cloître est plus fatal que la tombe: la tombe n'éteint que la vie, le cloître éteint l'intelligence, le cloître courbe le front, au lieu de relever au ciel; l'humidité des voûtes passe peu à peu dans le sang et s'infiltre jusque dans la moelle des os, pour faire du cloîtré une statue de granit de plus dans son couvent. Mon frère, mon frère, prends-y garde: nous n'avons que quelques années, nous n'avons qu'une jeunesse. Eh bien! les années de la belle jeunesse se passeront aussi, car tu es sous l'empire d'une grande douleur, mais à trente ans tu te feras homme, la sève de maturité viendra; elle entraînera ce reste de douleur usée, et alors tu voudras revivre, mais il sera trop tard, car alors tu seras triste, enlaidi, souffreteux, ton coeur n'aura plus de flamme, ton oeil n'aura plus d'étincelles, ceux que tu chercheras, te fuiront comme un sépulcre blanchi, dont tout regard craint la noire profondeur: Henri, je te parle avec amitié, avec sagesse; écoute-moi.