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Les quarante-cinq — Tome 3 cover

Les quarante-cinq — Tome 3

Chapter 28: LXXXIX
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About This Book

The narrative follows members of an intimate court circle as shifting loyalties, secret deals and personal rivalries shape political and military events. Councils and whispered intrigues alternate with sieges, duels and battlefield manoeuvres, and commanders navigate uneasy alliances while local populations and foreign forces influence outcomes. Characters weigh ambition against duty, experience betrayal and make pragmatic compromises, revealing how power depends on fragile coalitions and private favors. The prose moves between lively action and strategic debate, emphasizing the human costs of political gamesmanship and the small, often brutal choices that determine public fates.

Le jeune homme demeura immobile et silencieux. Le cardinal espéra l'avoir attendri et ébranlé dans sa résolution.

— Tiens, dit-il, essaie d'une autre ressource, Henri; ce dard empoisonné que tu traînes à ton coeur, porte-le partout, dans le bruit, dans les fêtes, assieds-toi avec lui à nos festins; imite le faon blessé, qui traverse les taillis, les halliers, les ronces, pour essayer d'arracher de son flanc la flèche retenue aux lèvres de la blessure; quelquefois la flèche tombe.

— Mon frère, par grâce, dit Henri, n'insistez pas davantage; ce que je vous demande, n'est point le caprice d'un instant, la décision d'une heure, c'est le fruit d'une lente et douloureuse résolution. Mon frère, au nom du ciel, je vous adjure de m'accorder la grâce que je vous demande.

— Eh bien! quelle grâce demandes-tu, voyons?

— Une dispense, monseigneur.

— Pour quoi faire?

— Pour abréger mon noviciat.

— Ah! je le savais, du Bouchage, tu es mondain jusque dans ton rigorisme, pauvre ami. Oh! je sais la raison que tu vas me donner. Oh! oui, tu es bien un homme de notre monde, tu ressembles à ces jeunes gens qui se font volontaires et veulent bien du feu, des balles, des coups, mais non pas du travail de la tranchée et du balayage des tentes. Il y a de la ressource, Henri; tant mieux, tant mieux!

— Cette dispense, mon frère, cette dispense, je vous la demande à genoux.

— Je te la promets; je vais écrire à Rome. C'est un mois qu'il faut pour que la réponse arrive; mais en échange, promets-moi une chose.

— Laquelle?

— C'est, pendant ce mois d'attente, de ne refuser aucun des plaisirs qui se présenteront à vous; et si dans un mois vous tenez encore à vos projets, Henri, eh bien! je vous livrerai cette dispense de ma main. Êtes vous satisfait maintenant et n'avez-vous plus rien à demander?

— Non, mon frère, merci; mais un mois, c'est si long, et les délais me tuent.

— En attendant, mon frère, et pour commencer à vous distraire, vous plairait-il de déjeuner avec moi? J'ai bonne compagnie ce matin.

Et le prélat se mit à sourire d'un air que lui eût envié le plus mondain des favoris de Henri III.

— Mon frère… dit du Bouchage en se défendant.

— Je n'admets pas d'excuse; vous n'avez que moi ici, puisque vous arrivez de Flandre, et que votre maison ne doit pas être remontée encore.

A ces mots, le cardinal se leva, et tirant une portière qui fermait un grand cabinet somptueusement meublé:

— Venez, comtesse, dit-il, que nous persuadions M. le comte du Bouchage de demeurer avec nous.

Mais au moment où le cardinal avait soulevé la portière, Henri avait vu, à demi-couché sur des coussins, le page qui était rentré avec le gentilhomme de la grille du bord de l'eau, et dans ce page, avant même que le prélat n'eût dénoncé son sexe, il avait reconnu une femme.

Quelque chose comme une terreur subite, comme un effroi invincible le prit, et tandis que le mondain cardinal allait chercher le beau page par la main, Henri du Bouchage s'élançait hors de l'appartement, si bien que lorsque François ramena la dame, toute souriante de l'espoir de ramener un coeur vers le monde, la chambre était parfaitement vide.

François fronça le sourcil, et s'asseyant devant une table chargée de papiers et de lettres, il écrivit précipitamment quelques lignes.

— Veuillez sonner, chère comtesse, dit-il, vous avez la main sur le timbre.

Le page obéit.

Un valet de chambre de confiance parut.

— Qu'un courrier monte à l'instant même à cheval, dit François, et porte cette lettre à M. le grand-amiral, à Château-Thierry.

LXXXVI

ON A DES NOUVELLES D'AURILLY

Le lendemain de ce jour, le roi travaillait au Louvre avec le surintendant des finances, lorsqu'on vint le prévenir que M. de Joyeuse l'aîné venait d'arriver et l'attendait dans le grand cabinet d'audience, venant de Château-Thierry, avec un message de M. le duc d'Anjou.

Le roi quitta précipitamment sa besogne et courut à la rencontre de cet ami si cher.

Bon nombre d'officiers et de courtisans garnissaient le cabinet; la reine- mère était venue ce soir-là, escortée de ses filles d'honneur, et ces demoiselles si fringantes étaient des soleils toujours escortés de satellites.

Le roi donna sa main à baiser à Joyeuse et promena un regard satisfait sur l'assemblée.

[Illustration: Est-ce que je ne me trompe pas, mon Dieu? — PAGE 133.]

Dans l'angle de la porte d'entrée, à sa place ordinaire, se tenait Henri du Bouchage, accomplissant rigoureusement son service et ses devoirs.

Le roi le remercia et le salua d'un signe de tête amical, auquel Henri répondit par une révérence profonde.

Ces intelligences firent tourner la tête à Joyeuse qui sourit de loin à son frère, sans cependant le saluer trop visiblement de peur d'offenser l'étiquette.

— Sire, dit Joyeuse, je suis mandé vers Votre Majesté par M. le duc d'Anjou, revenu tout récemment de l'expédition des Flandres.

— Mon frère se porte bien, monsieur l'amiral? demanda le roi.

— Aussi bien, sire, que le permet l'état de son esprit, cependant je ne cacherai pas à Votre Majesté que monseigneur paraît souffrant.

— Il aurait besoin de distraction après son malheur, dit le roi, heureux de proclamer l'échec arrivé à son frère tout en paraissant le plaindre.

— Je crois que oui, sire.

— On nous a dit, monsieur l'amiral, que le désastre avait été cruel.

— Sire….

— Mais que, grâce à vous, bonne partie de l'armée avait été sauvée; merci, monsieur l'amiral, merci. Ce pauvre monsieur d'Anjou désire-t-il pas nous voir?

— Ardemment, sire.

— Aussi, le verrons-nous. Êtes-vous pas de cet avis, madame? dit Henri, en se tournant vers Catherine, dont le coeur souffrait tout ce que son visage s'obstinait à cacher.

— Sire, répondit-elle, je serais allée seule au devant de mon fils; mais, puisque Votre Majesté daigne se réunir à moi dans ce voeu de bonne amitié, le voyage me sera une partie de plaisir.

— Vous viendrez avec nous, messieurs, dit le roi aux courtisans; nous partirons demain, je coucherai à Meaux.

— Sire, je vais donc annoncer à monseigneur cette bonne nouvelle?

— Non pas! me quitter si tôt, monsieur l'amiral, non pas! Je comprends qu'un Joyeuse soit aimé de mon frère et désiré, mais nous en avons deux… Dieu merci!… Du Bouchage, vous partirez pour Château-Thierry, s'il vous plaît.

— Sire, demanda Henri, me sera-t-il permis, après avoir annoncé l'arrivée de Sa Majesté à monseigneur le duc d'Anjou, de revenir à Paris?

— Vous ferez comme il vous plaira, du Bouchage, dit le roi.

Henri salua et se dirigea vers la porte. Heureusement Joyeuse le guettait.

— Vous permettez, sire, que je dise un mot à mon frère? demanda-t-il.

— Dites. Mais qu'y a-t-il? fit le roi plus bas.

— Il y a qu'il veut brûler le pavé pour faire la commission, et le briller pour revenir, ce qui contrarie mes projets, sire, et ceux de M. le cardinal.

— Va donc, va, et tance-moi cet enragé amoureux.

Anne courut après son frère et le rejoignit dans les antichambres.

— Eh bien! dit Joyeuse, vous partez avec beaucoup d'empressement, Henri?

— Mais oui, mon frère.

— Parce que vous voulez bien vite revenir?

— C'est vrai.

— Vous ne comptez donc séjourner que quelque temps à Château-Thierry?

— Le moins possible.

— Pourquoi cela?

— Où l'on s'amuse, mon frère, là n'est point ma place.

— C'est justement, au contraire, Henri, parce que monseigneur le duc d'Anjou doit donner des fêtes à la cour, que vous devriez rester à Château-Thierry.

— Cela m'est impossible, mon frère.

— A cause de vos désirs de retraite, de vos projets d'austérité?

— Oui, mon frère.

— Vous êtes allé au roi demander une dispense?

— Qui vous a dit cela?

— Je le sais.

— C'est vrai, j'y suis allé.

— Vous ne l'obtiendrez pas.

— Pourquoi cela, mon frère?

— Parce que le roi n'a pas intérêt à se priver d'un serviteur tel que vous.

— Mon frère le cardinal fera alors ce que Sa Majesté ne voudra pas faire.

— Pour une femme, tout cela!

— Anne, je vous en supplie, n'insistez pas davantage.

— Ah! soyez tranquille, je ne recommencerai pas; mais, une fois, allons au but. Vous partez pour Château-Thierry; en bien! au lieu de revenir aussi précipitamment que vous le voudriez, je désire que vous m'attendiez dans mon appartement; il y a longtemps que nous n'avons vécu ensemble; j'ai besoin, comprenez cela, de me retrouver avec vous.

— Mon frère, vous allez à Château-Thierry pour vous amuser, vous. Mon frère, si je reste à Château-Thierry, j'empoisonnerai tous vos plaisirs.

— Oh! que non pas! je résiste, moi, et suis d'un heureux tempérament, fort propre à battre en brèche vos mélancolies.

— Mon frère….

— Permettez, comte, dit l'amiral avec une impérieuse insistance, je représente ici notre père, et vous enjoints de m'attendre à Château- Thierry; vous y trouverez mon appartement qui sera le vôtre. Il donne, au rez-de-chaussée, sur le parc.

— Si vous ordonnez, mon frère… dit Henri avec résignation.

— Appelez cela du nom qu'il vous plaira, comte, désir ou ordre, mais attendez-moi.

— J'obéirai, mon frère.

— Et je suis persuadé que vous ne m'en voudrez pas, ajouta Joyeuse en pressant le jeune homme dans ses bras.

Celui-ci se déroba un peu aigrement peut-être à l'accolade fraternelle, demanda ses chevaux et partit immédiatement pour Château-Thierry.

Il courait avec la colère d'un homme contrarié, c'est-à-dire qu'il dévorait l'espace.

Le soir même il gravissait, avant la nuit, la colline sur laquelle
Château-Thierry est assis, avec la Marne à ses pieds.

Son nom lui fit ouvrir les portes du château qu'habitait le prince; mais, quant à une audience, il fut plus d'une heure à l'obtenir.

Le prince, disaient les uns, était dans ses appartements; il dormait, disait un autre; il faisait de la musique, supposait le valet de chambre.

Seulement nul, parmi les domestiques, ne pouvait donner une réponse positive.

Henri insista pour n'avoir plus à penser au service du roi et se livrer, dès lors, tout entier à sa tristesse.

Sur cette insistance, et comme on le savait lui et son frère des plus familiers du duc, on le fit entrer dans l'un des salons du premier étage, où le prince consentait enfin à le recevoir.

Une demi-heure s'écoula, la nuit tombait insensiblement du ciel.

Le pas traînant et lourd du duc d'Anjou résonna dans la galerie; Henri, qui le reconnut, se prépara au cérémonial d'usage.

Mais le prince, qui paraissait fort pressé, dispensa vite son ambassadeur de ces formalités en lui prenant la main et en l'embrassant.

— Bonjour, comte, dit-il, pourquoi vous dérange-t-on pour venir voir un pauvre vaincu?

— Le roi m'envoie, monseigneur, vous prévenir qu'il a grand désir de voir
Votre Altesse, et que, pour la laisser reposer de ses fatigues, c'est Sa
Majesté qui se rendra au devant d'elle et qui viendra visiter Château-
Thierry demain au plus tard.

— Le roi viendra demain! s'écria François avec un mouvement d'impatience.

Mais il se reprit promptement.

— Demain, demain! dit-il, mais, en vérité, rien ne sera prêt au château ni dans la ville pour recevoir Sa Majesté.

Henri s'inclina en homme qui transmet un ordre, mais qui n'a point charge de le commenter.

— La grande hâte où Leurs Majestés sont de voir Votre Altesse ne leur a pas permis de penser aux embarras.

— Eh bien! eh bien! fit le prince avec volubilité, c'est à moi de mettre le temps en double. Je vous laisse donc, Henri; merci de votre célérité, car vous avez couru vite, à ce que je vois: reposez-vous.

— Votre Altesse n'a pas d'autres ordres à me transmettre? demanda respectueusement Henri.

— Aucun. Couchez-vous. On vous servira chez vous, comte. Je n'ai pas de service ce soir, je suis souffrant, inquiet, j'ai perdu appétit et sommeil, ce qui me compose une vie lugubre et à laquelle, vous le comprenez, je ne fais participer personne.

A propos, vous savez la nouvelle?

[Illustration: Le prince passa son bras autour de la taille de Diane. —
PAGE 137.]

— Non, monseigneur; quelle nouvelle?

— Aurilly a été mangé par les loups….

— Aurilly! s'écria Henri avec surprise.

— Eh! oui… dévoré!… C'est étrange: comme tout ce qui m'approche meurt mal! Bonsoir, comte, dormez bien.

Et le prince s'éloigna d'un pas rapide.

LIXXVII

DOUTE

Henri descendit, et en traversant les antichambres il trouva bon nombre d'officiers de sa connaissance qui accoururent à lui, et qui avec force amitiés lui offrirent de le conduire à l'appartement de son frère, situé à l'un des angles, du château.

C'était la bibliothèque que le duc avait donnée pour habitation à Joyeuse, durant son séjour à Château-Thierry.

Deux salons, meublés au temps de François 1er, communiquaient l'un avec l'autre et aboutissaient à la bibliothèque; cette dernière pièce donnait sur les jardins.

C'est dans la bibliothèque qu'avait fait dresser son lit Joyeuse, esprit paresseux et cultivé à la fois: en étendant le bras il touchait à la science, en ouvrant les fenêtres il savourait la nature; les organisations supérieures ont besoin de jouissances plus complètes, et la brise du matin, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs ajoutaient un nouveau charme aux triolets de Clément Marot ou aux odes de Ronsard.

Henri décida qu'il garderait toutes choses comme elles étaient, non pas qu'il fût mu par le sybaritisme poétique de son frère, mais au contraire par insouciance, et parce qu'il lui était indifférent d'être là ou ailleurs.

Mais comme, en quelque situation d'esprit que fût le comte, il avait été élevé à ne jamais négliger ses devoirs envers le roi ou les princes de la maison de France, il s'informa avec le plus grand soin de la partie du château qu'habitait le prince depuis son retour.

Le hasard envoyait, sous ce rapport, un excellent cicérone à Henri; c'était ce jeune enseigne dont une indiscrétion avait, dans le petit village de Flandre où nous avons fait faire une halte d'un instant à nos personnages, livré au prince le secret du comte; celui-ci n'avait pas quitté le prince depuis son retour, et pouvait parfaitement renseigner Henri.

En arrivant à Château-Thierry, le prince avait d'abord cherché la dissipation et le bruit; alors il habitait les grands appartements, recevait matin et soir, et, pendant la journée, courait le cerf dans la forêt, ou volait à la pie dans le parc; mais depuis la nouvelle de la mort d'Aurilly, nouvelle arrivée au prince sans que l'on sût par quelle voie, le prince s'était retiré dans un pavillon situé au milieu du parc; ce pavillon, espèce de retraite inaccessible, excepté aux familiers de la maison du prince, était perdu sous le feuillage des arbres, et apparaissait à peine au-dessus des charmilles gigantesques et à travers l'épaisseur des haies.

C'était dans ce pavillon que depuis deux jours le prince s'était retiré; ceux qui ne le connaissaient pas disaient que c'était le chagrin que lui avait causé la mort d'Aurilly qui le plongeait dans cette solitude; ceux qui le connaissaient prétendaient qu'il s'accomplissait dans ce pavillon quelque oeuvre honteuse ou infernale qui, un matin, éclaterait au jour.

L'une ou l'autre de ces suppositions était d'autant plus probable, que le prince semblait désespéré quand une affaire ou une visite l'appelait au château; si bien qu'aussitôt cette visite reçue ou cette affaire achevée, il rentrait dans sa solitude, servi seulement par deux vieux valets de chambre qui l'avaient vu naître.

— Alors, fit Henri, les fêtes ne seront pas gaies, si le prince est de cette humeur.

— Assurément, répondit l'enseigne, car chacun saura compatir à la douleur du prince, frappé dans son orgueil et dans ses affections.

Henri continuait de questionner sans le vouloir, et prenait un étrange intérêt à ces questions; cette mort d'Aurilly qu'il avait connu à la cour, et qu'il avait revu en Flandre; cette espèce d'indifférence avec laquelle le prince lui avait annoncé la perte qu'il avait faite; cette réclusion dans laquelle le prince vivait, disait-on, depuis cette mort; tout cela se rattachait pour lui, sans qu'il sût comment, à la trame mystérieuse et sombre sur laquelle, depuis quelque temps, étaient brodés les événements de sa vie.

— Et, demanda-t-il à l'enseigne, on ne sait pas, avez-vous dit, d'où vient au prince la nouvelle de la mort d'Aurilly?

— Non.

— Mais enfin, insista-t-il, raconte-t-on quelque chose à ce sujet?

— Oh! sans doute, dit l'enseigne; vrai ou faux, vous le savez, on raconte toujours quelque chose.

— Eh bien! voyons.

— On dit que le prince chassait sous les saules près de la rivière, et qu'il s'était écarté des autres chasseurs, car il fait tout par élans, et s'emporte à la chasse comme au jeu, comme au feu, comme à la douleur, quand tout à coup on le vit revenir avec un visage consterné.

Les courtisans l'interrogèrent, pensant qu'il ne s'agissait que d'une simple aventure de chasse.

Il tenait à la main deux rouleaux d'or.

— Comprenez-vous cela, messieurs? dit-il d'une voix saccadée; Aurilly est mort, Aurilly a été mangé par les loups!

Chacun se récria.

— Non pas, dit le prince, il en est ainsi, ou le diable m'emporte; le pauvre joueur de luth avait toujours été plus grand musicien que bon cavalier; il paraît que son cheval l'a emporté, et qu'il est tombé dans une fondrière où il s'est tué; le lendemain deux voyageurs qui passaient près de cette fondrière, ont trouvé son corps à moitié mangé par les loups, et la preuve que la chose s'est bien passée ainsi, et que les voleurs n'ont rien à faire dans tout cela, c'est que voici deux rouleaux d'or qu'il avait sur lui et qui ont été fidèlement rapportés.

— Or, comme on n'avait vu personne rapporter ces deux rouleaux d'or, continua l'enseigne, on supposa qu'ils avaient été remis au prince par ces deux voyageurs, qui, l'ayant rencontré et reconnu au bord de la rivière, lui avaient annoncé cette nouvelle de la mort d'Aurilly.

— C'est étrange, murmura Henri.

— D'autant plus étrange, continua l'enseigne, que l'on a vu, dit-on, encore, — est-ce vrai? est-ce une invention? — le prince ouvrir la petite porte du parc, du côté des châtaigniers, et, par cette porte, passer comme deux ombres. Le prince a donc fait entrer deux personnes dans le parc, les deux voyageurs probablement; c'est depuis lors que le prince a émigré dans son pavillon, et nous ne l'avons vu qu'à la dérobée.

— Et nul n'a vu ces deux voyageurs? demanda Henri.

— Moi, dit l'enseigne, en allant demander au prince le mot d'ordre du soir pour la garde du château, j'ai rencontré un homme qui m'a paru étranger à la maison de Son Altesse, mais je n'ai pu voir son visage, cet homme s'étant détourné à ma vue et ayant rabattu sur ses yeux le capuchon de son justaucorps.

— Le capuchon de son justaucorps!

— Oui, cet homme semblait un paysan flamand, et m'a rappelé, je ne sais pourquoi, celui qui vous accompagnait, quand nous nous rencontrâmes là- bas.

Henri tressaillit; cette observation se rattachait pour lui à cet intérêt sourd et tenace que lui inspirait cette histoire: à lui aussi qui avait vu Diane et son compagnon confiés à Aurilly, cette idée était venue que les deux voyageurs qui avaient annoncé au prince la mort du malheureux joueur de luth, étaient de sa connaissance.

Henri regarda avec attention l'enseigne.

— Et quand vous crûtes avoir reconnu cet homme, quelle idée vous est venue, monsieur? demanda-t-il.

— Voici ce que je pense, répondit l'enseigne; cependant je ne voudrais rien affirmer; le prince n'a sans doute pas renoncé à ses idées sur la Flandre; il entretient en conséquence des espions; l'homme au surcot de laine est un espion, qui dans sa tournée aura appris l'accident arrivé au musicien et aura apporté deux nouvelles à la fois.

— Cela est vraisemblable, dit Henri rêveur; mais cet homme, que faisait- il quand vous l'avez vu?

— Il longeait la haie qui borde le parterre, vous verrez cette haie de vos fenêtres, et gagnait les serres.

— Alors vous dites que les deux voyageurs, car vous dites qu'ils sont deux….

— On dit qu'on a vu entrer deux personnes, moi, je n'en ai vu qu'une seule, l'homme au surcot.

— Alors, selon vous, l'homme au surcot habiterait les serres?

— C'est probable.

— Et ces serres, ont-elles une sortie?

— Sur la ville, oui, comte.

Henri demeura quelque temps silencieux; son coeur battait avec violence; ces détails, indifférents en apparence pour lui, qui semblait dans tout ce mystère avoir une double vue, avaient un immense intérêt.

La nuit était venue sur ces entrefaites, et les deux jeunes gens causaient sans lumière dans l'appartement de Joyeuse.

Fatigué de la route, alourdi par les événements étranges qu'on venait de lui raconter, sans force contre les émotions qu'ils venaient de faire naître en lui, le comte était renversé sur le lit de son frère et plongeait machinalement les yeux dans l'azur du ciel, qui semblait constellé de diamants.

Le jeune enseigne était assis sur le rebord de la fenêtre, et se laissait aller volontiers, lui aussi, à cet abandon de l'esprit, à cette poésie de la jeunesse, à cet engourdissement velouté de bien-être que donne la fraîcheur embaumée du soir.

Un grand silence couvrait le parc et la ville, les portes se fermaient, les lumières s'allumaient peu à peu, les chiens aboyaient au loin dans les chenils contre les valets chargés de fermer le soir les écuries.

Tout à coup l'enseigne se souleva, fit avec la main un signe d'attention, se pencha en dehors de la fenêtre et appelant d'une voix brève et basse le comte étendu sur le lit:

— Venez, venez, dit-il.

— Quoi donc? demanda Henri, sortant violemment de son rêve.

— L'homme, l'homme!

— Quel homme?

— L'homme au surcot, l'espion.

— Oh! fit Henri en bondissant du lit à la fenêtre et en s'appuyant sur l'enseigne.

— Tenez, continua l'enseigne, le voyez-vous là-bas? il longe la haie; attendez, il va reparaître; tenez, regardez dans cet espace éclairé par la lune; le voilà, le voilà!

— Oui.

— N'est-ce pas qu'il est sinistre?

— Sinistre, c'est le mot, répondit du Bouchage en s'assombrissant lui- même.

— Croyez-vous que ce soit un espion?

— Je ne crois rien et je crois tout.

— Voyez, il va du pavillon du prince aux serres.

— Le pavillon du prince est donc là? demanda du Bouchage, en désignant du doigt le point d'où paraissait venir l'étranger.

— Voyez cette lumière qui tremble au milieu du feuillage.

-Eh bien?

— C'est celle de la salle à manger.

— Ah! s'écria Henri, le voilà qui reparaît encore.

— Oui, décidément il va aux serres rejoindre son compagnon; entendez- vous?

— Quoi?

— Le bruit d'une clef qui crie dans la serrure.

— C'est étrange, dit du Bouchage, il n'y a rien dans tout cela que de très ordinaire, et cependant….

— Et cependant vous frissonnez, n'est-ce pas?

— Oui! dit le comte, mais qu'est-ce encore?

On entendait le bruit d'une espèce de cloche.

— C'est le signal du souper de la maison du prince; venez-vous souper avec nous, comte?

— Non, merci, je n'ai besoin de rien, et si la faim me presse, j'appellerai.

— N'attendez point cela, monsieur, et venez vous réjouir dans notre compagnie.

— Non pas; impossible.

— Pourquoi?

— S.A.R. m'a presque enjoint de me faire servir chez moi; mais que je ne vous retarde point.

— Merci, comte, bonsoir! surveillez bien notre fantôme.

— Oh! oui, je vous en réponds; à moins, continua Henri, craignant d'en avoir trop dit, à moins que le sommeil ne s'empare de moi. Ce qui me paraît plus probable et plus sain que de guetter les ombres et les espions.

— Certainement, dit l'enseigne en riant.

Et il prit congé de du Bouchage.

A peine fut-il hors de la bibliothèque, que Henri s'élança dans le jardin.

— Oh! murmura-t-il, c'est Remy! c'est Remy! je le reconnaîtrais dans les ténèbres de l'enfer.

Et le jeune homme, sentant ses genoux trembler sous lui, appuya ses deux mains humides sur son front brûlant.

— Mon Dieu! dit-il, n'est-ce pas plutôt une hallucination de mon pauvre cerveau malade, et n'est-il pas écrit que dans le sommeil ou dans la veille, le jour ou la nuit, je verrai incessamment ces deux figures qui ont creusé un sillon si sombre dans ma vie?

En effet, continua-t-il comme un homme qui sent le besoin de se convaincre lui-même, pourquoi Remy serait-il ici, dans ce château, chez le duc d'Anjou? Qu'y viendrait-il faire? Quelles relations le duc d'Anjou pourrait-il avoir avec Remy? Comment enfin aurait-il quitté Diane, lui, son éternel compagnon? Non! ce n'est pas lui.

Puis, au bout d'un instant, une conviction intime, profonde, instinctive, reprenant le dessus sur le doute:

— C'est lui! c'est lui! murmura-t-il désespéré et en s'appuyant à la muraille pour ne pas tomber.

Comme il achevait de formuler cette pensée dominante, invincible, maîtresse de toutes les autres, le bruit aigu de la serrure retentit de nouveau, et quoique ce bruit fût presque imperceptible, ses sens surexcités le saisirent.

Un inexprimable frisson parcourut tout le corps du jeune homme.

Il écouta de nouveau.

Il se faisait autour de lui un tel silence, qu'il entendait battre son propre coeur.

Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'il vît apparaître rien de ce qu'il attendait.

Cependant, à défaut des yeux, ses oreilles lui disaient que quelqu'un approchait.

Il entendait crier le sable sous ses pas.

Soudain la ligne noire de la charmille se dentela; il lui sembla sur ce fond sombre voir se mouvoir un groupe plus sombre encore.

— Le voilà qui revient, murmura Henri, est-il seul? est-il accompagné?

Le groupe s'avançait du côté où la lune argentait un espace de terrain vide.

C'est au moment où, marchant en sens opposé, l'homme au surcot traversait cet espace, que Henri avait cru reconnaître Remy.

Cette fois Henri vit deux ombres bien distinctes; il n'y avait point à s'y tromper.

Un froid mortel descendit jusqu'à son coeur et sembla l'avoir fait de marbre.

Les deux ombres marchaient vite, quoique d'un pas ferme; la première était vêtue d'un surcot de laine, et, à cette seconde apparition comme à la première, le comte crut bien reconnaître Remy.

La seconde, complètement enveloppée d'un grand manteau d'homme, échappait à toute analyse.

Et cependant, sous ce manteau, Henri crut deviner ce que nul n'eût pu voir.

Il poussa une sorte de rugissement douloureux, et dès que les deux mystérieux personnages eurent disparu derrière la charmille, le jeune homme s'élança derrière et se glissa de massifs en massifs à la suite de ceux qu'il voulait connaître.

— Oh! murmurait-il tout en marchant, est-ce que je ne me trompe pas, mon
Dieu? est-ce que c'est possible?

LXXXVIII

CERTITUDE

Henri se glissa le long de la charmille par le côté sombre, en observant la précaution de ne point faire de bruit, soit sur le sable, soit le long des feuillages.

Obligé de marcher, et, tout en marchant, de veiller sur lui, il ne pouvait bien voir. Cependant, à la tournure, aux habits, à la démarche, il persistait à reconnaître Remy dans l'homme au surcot de laine.

De simples conjectures, plus effrayantes pour lui que des réalités, s'élevaient dans son esprit à l'égard du compagnon de cet homme.

Ce chemin de la charmille aboutissait à la grande haie d'épines et à la muraille de peupliers qui séparait du reste du parc le pavillon de M. le duc d'Anjou, et l'enveloppait d'un rideau de verdure au milieu duquel, comme nous l'avons dit, il disparaissait entièrement dans le coin isolé du château. Il y avait de belles pièces d'eau, des taillis sombres percés d'allées sinueuses, et des arbres séculaires sur le dôme desquels la lune versait les cascades de sa lumière argentée, tandis que, dessous, l'ombre était noire, opaque, impénétrable.

En approchant de cette haie, Henri sentit que le coeur allait lui manquer.

En effet, transgresser aussi audacieusement les ordres du prince et se livrer à des indiscrétions aussi téméraires, c'était le fait, non plus d'un loyal et probe gentilhomme, mais d'un lâche espion ou d'un jaloux décidé à toutes les extrémités.

Mais comme, en ouvrant la barrière qui séparait le grand parc du petit, l'homme fit un mouvement qui laissa son visage à découvert, et que ce visage était bien celui de Remy, le comte n'eut plus de scrupules et poussa résolument en avant, au risque de tout ce qui pouvait arriver.

La porte avait été refermée; Henri sauta par-dessus les traverses et se remit à suivre les deux étranges visiteurs du prince.

Ceux-ci se hâtaient.

D'ailleurs un autre sujet de terreur vint l'assaillir.

Le duc sortit du pavillon au bruit que firent sur le sable les pas de Remy et de son compagnon.

Henri se jeta derrière le plus gros des arbres, et attendit.

Il ne put rien voir, sinon que Remy avait salué très bas, que le compagnon de Remy avait fait une révérence de femme et non un salut d'homme, et que le duc, transporté, avait offert son bras à ce dernier comme il eût fait à une femme.

Puis tous trois, se dirigeant vers le pavillon, avaient disparu sous le vestibule, dont la porte s'était refermée derrière eux.

— Il faut en finir, dit Henri, et adopter un endroit plus commode d'où je puisse voir chaque signe sans être vu.

Il se décida pour un massif situé entre le pavillon et les espaliers, massif au centre duquel jaillissait une fontaine, asile impénétrable, car ce n'était pas la nuit, par la fraîcheur et l'humidité naturellement répandues autour de cette fontaine, que le prince affronterait l'eau et les buissons.

Caché derrière la statue qui surmontait la fontaine, se grandissant de toute la hauteur du piédestal, Henri put voir ce qui se passait dans le pavillon, dont la principale fenêtre s'ouvrait tout entière devant lui.

Comme nul ne pouvait, ou plutôt ne devait pénétrer jusque-là, aucune précaution n'avait été prise.

Une table était dressée, servie avec luxe et chargée de vins précieux enfermés dans des verres de Venise.

Deux sièges seulement à cette table attendaient deux convives.

Le duc se dirigea vers l'un, et quittant le bras du compagnon de Remy, en lui indiquant l'autre siège, il sembla l'inviter à se séparer de son manteau, qui, fort commode pour une course nocturne, devenait fort incommode lorsqu'on était arrivé au but de cette course, et que ce but était un souper.

Alors, la personne à laquelle l'invitation était faite jeta son manteau sur une chaise, et la lumière des flambeaux éclaira sans aucune ombre le visage pâle et majestueusement beau d'une femme que les yeux épouvantés de Henri reconnurent tout d'abord.

C'était la dame de la maison mystérieuse de la rue des Augustins, la voyageuse de Flandre: c'était cette Diane enfin dont les regards étaient mortels comme des coups de poignard.

Cette fois elle portait les habits de son sexe, était vêtue d'une robe de brocart; des diamants brillaient à son cou, dans ses cheveux et à ses poignets.

Sous cette parure, la pâleur de son visage ressortait encore davantage, et sans la flamme qui jaillissait de ses yeux, on eût pu croire que le duc, par l'emploi de quelque moyen magique, avait évoqué l'ombre de cette femme plutôt que la femme elle-même.

Sans l'appui de la statue sur laquelle il avait croisé ses bras plus froids que le marbre lui-même, Henri fût tombé à la renverse dans le bassin de la fontaine.

Le duc semblait ivre de joie; il couvait des yeux cette merveilleuse créature qui s'était assise en face de lui, et qui touchait à peine aux objets servis devant elle. De temps en temps François s'allongeait sur la table pour baiser une des mains de sa muette et pâle convive, qui semblait aussi insensible à ses baisers que si sa main eût été sculptée dans l'albâtre dont elle avait la transparence et la blancheur.

De temps en temps, Henri tressaillait, portait la main à son front, essuyait avec cette main la sueur glacée qui en dégouttait et se demandait:

— Est-elle vivante? est-elle morte?

Le duc faisait tous ses efforts et déployait toute son éloquence pour dérider ce front austère.

Remy, seul serviteur, car le duc avait éloigné tout le monde, servait ces deux personnes, et de temps en temps, frôlant avec le coude sa maîtresse lorsqu'il passait derrière elle, semblait la ranimer par ce contact, et la rappeler à la vie ou plutôt à la situation.

Alors un flot de vermillon montait au front de la jeune femme, ses yeux lançaient un éclair, elle souriait comme si quelque magicien avait touché un ressort inconnu de cet intelligent automate et avait opéré sur le mécanisme des yeux l'éclair, sur celui des joues le coloris, sur celui des lèvres le sourire.

Puis elle retombait dans son immobilité.

Le prince cependant se rapprocha, et par ses discours passionnés commença d'échauffer sa nouvelle conquête.

Alors Diane, qui, de temps en temps, regardait l'heure à la magnifique horloge accrochée au-dessus de la tête du prince, sur le mur opposé à elle, Diane parut faire un effort sur elle-même et, gardant le sourire sur les lèvres, prit une part plus active à la conversation.

Henri, sous son abri de feuillage, se déchirait les poings et maudissait toute la création, depuis les femmes que Dieu a faites, jusqu'à Dieu qui l'avait créé lui-même.

Il lui semblait monstrueux et inique que cette femme, si pure et si sévère, s'abandonnât ainsi vulgairement au prince, parce qu'il était doré en ce palais.

Son horreur pour Remy était telle, qu'il lui eût ouvert sans pitié les entrailles, afin de voir si un tel monstre avait le sang et le coeur d'un homme.

C'est dans ce paroxysme de rage et de mépris, que se passa pour Henri le temps de ce souper si délicieux pour le duc d'Anjou.

Diane sonna. Le prince, échauffé par le vin et par les galants propos, se leva de table pour aller embrasser Diane.

Tout le sang de Henri se figea dans ses veines. Il chercha à son côté s'il avait une épée, dans sa poitrine s'il avait un poignard.

Diane, avec un sourire étrange, et qui certes n'avait eu jusque-là son équivalent sur aucun visage, Diane l'arrêta en chemin.

— Monseigneur, dit-elle, permettez qu'avant de me lever de table, je partage avec Votre Altesse ce fruit qui me tente.

A ces mots, elle allongea la main vers la corbeille de filigrane d'or, qui contenait vingt pêches magnifiques, et en prit une.

Puis, détachant de sa ceinture un charmant petit couteau dont la lame était d'argent et le manche de malachite, elle sépara la pêche en deux parties et en offrit une au prince, qui la saisit et la porta avidement à ses lèvres, comme s'il eût baisé celles de Diane.

Cette action passionnée produisit une telle impression sur lui-même, qu'un nuage obscurcit sa vue au moment où il mordait dans le fruit.

Diane le regardait avec son oeil clair et son sourire immobile.

Remy, adossé à un pilier de bois sculpté, regardait aussi d'un air sombre.

Le prince passa une main sur son front, y essuya quelques gouttes de sueur qui venaient de perler sur son front, et avala le morceau qu'il avait mordu.

Cette sueur était sans doute le symptôme d'une indisposition subite; car, tandis que Diane mangeait l'autre moitié de la pêche, le prince laissa retomber ce qui restait de la sienne sur son assiette, et, se soulevant avec effort, il sembla inviter sa belle convive à prendre avec lui l'air dans le jardin.

Diane se leva, et sans prononcer une parole prit le bras que lui offrait le duc.

Remy les suivit des yeux, surtout le prince que l'air ranima tout à fait.

Tout en marchant, Diane essuyait la petite lame de son couteau à un mouchoir brodé d'or, et le remettait dans sa gaîne de chagrin.

Ils arrivèrent ainsi tout près du buisson où se cachait Henri.

Le prince serrait amoureusement sur son coeur le bras de la jeune femme.

— Je me sens mieux, dit-il, et pourtant je ne sais quelle pesanteur assiège mon cerveau; j'aime trop, je le vois, madame.

Diane arracha quelques fleurs à un jasmin, une branche à une clématite et deux belles roses qui tapissaient tout un côté du socle de la statue, derrière laquelle Henri se rapetissait effrayé.

— Que faites-vous, madame? demanda le prince.

— On m'a toujours assuré, monseigneur, dit-elle, que le parfum des fleurs était le meilleur remède aux étourdissements. Je cueille un bouquet dans l'espoir que, donné par moi, ce bouquet aura l'influence magique que je lui souhaite.

Mais, tout en réunissant les fleurs du bouquet, elle laissa tomber une rose, que le prince s'empressa de ramasser galamment.

Le mouvement de François fut rapide, mais point si rapide cependant qu'il ne donnât le temps à Diane de laisser tomber, sur l'autre rose, quelques gouttes d'une liqueur renfermée dans un flacon d'or qu'elle tira de son sein.

Puis elle prit la rose que le prince avait ramassée et la mettant à sa ceinture:

— Celle-là est pour moi, dit-elle, changeons.

Et, en échange de la rose qu'elle recevait des mains du prince, elle lui tendit le bouquet.

[Illustration: Le prince ne donnait aucun signe d'existence. — PAGE 142.]

Le prince le prit avidement, le respira avec délices et passa son bras autour de la taille de Diane. Mais cette pression voluptueuse acheva sans doute de troubler les sens de François, car il fléchit sur ses genoux et fut forcé de s'asseoir sur un banc de gazon qui se trouvait là.

Henri ne perdait pas de vue ces deux personnages, et cependant il avait aussi un regard pour Remy, qui, dans le pavillon, attendait la fin de cette scène, ou plutôt semblait en dévorer chaque détail.

Lorsqu'il vit le prince fléchir, il s'approcha jusqu'au seuil du pavillon. Diane, de son côté, sentant François chanceler, s'assit près de lui sur le banc.

L'étourdissement de François dura cette fois plus long-temps que le premier; le prince avait la tête penchée sur la poitrine. Il paraissait avoir perdu le fil de ses idées et presque le sentiment de son existence, et cependant le mouvement convulsif de ses doigts sur la main de Diane indiquait que d'instinct il poursuivait sa chimère d'amour.

Enfin, il releva lentement la tête, et ses lèvres se trouvant à la hauteur du visage de Diane, il fit un effort pour toucher celles de sa belle convive; mais comme si elle n'eût point vu ce mouvement, la jeune femme se leva.

— Vous souffrez, monseigneur? dit-elle, mieux vaudrait rentrer.

— Oh! oui, rentrons! s'écria le prince dans un transport de joie; oui, venez, merci!

Et il se leva tout chancelant; alors, au lieu que ce fût Diane qui s'appuyât à son bras, ce fut lui qui s'appuya au bras de Diane; et grâce à ce soutien, marchant plus à l'aise, il parut oublier fièvre et étourdissement; se redressant tout à coup, il appuya, presque par surprise, ses lèvres sur le col de la jeune femme.

Celle-ci tressaillit comme si, au lieu d'un baiser, elle eût ressenti la morsure d'un fer rouge.

— Remy, un flambeau! s'écria-t-elle, un flambeau!

Aussitôt Remy rentra dans la salle à manger et alluma, aux bougies de la table, un flambeau isolé qu'il prit sur un guéridon; et, se rapprochant vivement de l'entrée du pavillon ce flambeau à la main:

— Voilà, madame, dit-il.

— Où va Votre Altesse? demanda Diane en saisissant le flambeau et détournant la tête.

— Oh! chez moi!… chez moi!… et vous me guiderez, n'est-ce pas, madame? répliqua le prince avec ivresse.

— Volontiers, monseigneur, répondit Diane.

Et elle leva le flambeau en l'air, en marchant devant le prince.

Remy alla ouvrir, au fond du pavillon, une fenêtre par où l'air s'engouffra de telle façon, que la bougie portée par Diane lança, comme furieuse, toute sa flamme et sa fumée sur le visage de François, placé précisément dans le courant d'air.

Les deux amants, Henri les jugea tels, arrivèrent ainsi, en traversant une galerie, jusqu'à la chambre du duc, et disparurent derrière la tenture de fleurs de lis qui lui servait de portière.

Henri avait vu tout ce qui s'était passé avec une fureur croissante, et cependant cette fureur était telle qu'elle touchait à l'anéantissement.

On eût dit qu'il ne lui restait de force que pour maudire le sort qui lui avait imposé une si cruelle épreuve.

Il était sorti de sa cachette, et, brisé, les bras pendants, l'oeil atone, il se préparait à regagner, demi-mort, son appartement dans le château.

Lorsque, soudain, la portière derrière laquelle il venait de voir disparaître Diane et le prince se rouvrit, et la jeune femme, se précipitant dans la salle à manger, entraîna Remy, qui, debout, immobile, semblait n'attendre que son retour.

— Viens!… lui dit-elle, viens, tout est fini….

Et tous deux s'élancèrent comme ivres, fous ou furieux dans le jardin.

Mais, à leur vue, Henri avait retrouvé toute sa force; Henri s'élança au devant d'eux, et ils le trouvèrent tout à coup au milieu de l'allée, debout, les bras croisés, et plus terrible dans son silence, que nul ne le fut jamais dans ses menaces. Henri, en effet, en était arrivé à ce degré d'exaspération, qu'il eût tué quiconque se fût avisé de soutenir que les femmes n'étaient pas des monstres envoyés par l'enfer pour souiller le monde.

Il saisit Diane par le bras, et l'arrêta court, malgré le cri de terreur qu'elle poussa, malgré le couteau que Remy lui appuya sur la poitrine, et qui effleura les chairs.

— Oh! vous ne me reconnaissez pas, sans doute, dit-il avec un grincement de dents terrible, je suis ce neuf jeune homme qui vous aimait et à qui vous n'ayez pas voulu donner d'amour, parce que, pour vous, il n'y avait plus d'avenir, mais seulement un passé. Ah! belle hypocrite, et toi, lâche menteur, je vous connais enfin, je vous connais et vous maudis; à l'un je dis: je te méprise; à l'autre: tu me fais horreur!

— Passage! cria Remy, d'une voix étranglée, passage! jeune fou… ou sinon….

— Soit, répondit Henri, achève ton ouvrage, et tue mon corps, misérable, puisque tu as tué mon âme.

— Silence! murmura Remy furieux, en enfonçant de plus en plus sa lame sous laquelle criait déjà la poitrine du jeune homme.

Mais Diane repoussa violemment le bras de Remy, et saisissant celui de du
Bouchage, elle l'amena en face d'elle.

Elle était d'une pâleur livide; ses beaux cheveux, raidis, flottaient sur ses épaules; le contact de sa main sur le poignet d'Henri faisait à ce dernier un froid pareil à celui d'un cadavre.

— Monsieur, dit-elle, ne jugez pas témérairement des choses de Dieu!… Je suis Diane de Méridor, la maîtresse de M. de Bussy, que le duc d'Anjou laissa tuer misérablement quand il pouvait le sauver. Il y a huit jours que Remy a poignardé Aurilly, le complice du prince; et quant au prince, je viens de l'empoisonner avec un fruit, un bouquet, un flambeau. Place! monsieur, place à Diane de Méridor, qui, de ce pas, s'en va au couvent des Hospitalières.

Elle dit, et, quittant le bras de Henri, elle reprit celui de Remy, qui l'attendait.

Henri tomba agenouillé, puis renversé en arrière, suivant des yeux le groupe effrayant des assassins, qui disparurent dans la profondeur des taillis, comme eût fait une infernale vision.

Ce n'est qu'une heure après que le jeune homme, brisé de fatigue, écrasé de terreur et la tête en feu, réussit à trouver assez de force pour se traîner jusqu'à son appartement; encore fallut-il qu'il se reprît à dix fois pour escalader la fenêtre. Il fit quelques pas dans la chambre et s'en alla, tout trébuchant, tomber sur son lit.

Tout dormait dans le château.

LXXXIX

FATALITÉ

Le lendemain, vers neuf heures, un beau soleil poudrait d'or les allées sablées de Château-Thierry.

De nombreux travailleurs, commandés la veille, avaient, dès l'aube, commencé la toilette du parc et des appartements destinés à recevoir le roi qu'on attendait.

Rien encore ne remuait dans le pavillon où reposait le duc, car il avait défendu, la veille, à ses deux vieux serviteurs, de le réveiller. Ils devaient attendre qu'il appelât.

Vers neuf heures et demie, deux courriers, lancés à toute bride, entrèrent dans la ville, annonçant la prochaine arrivée de Sa Majesté.

Les échevins, le gouverneur et la garnison prirent rang pour faire haie sur le passage de ce cortège.

A dix heures le roi parut au bas de la colline. Il était monté à cheval depuis le dernier relais. C'était une occasion qu'il saisissait toujours, et principalement à son entrée dans les villes, étant beau cavalier.

La reine-mère le suivait en litière; cinquante gentilshommes, richement vêtus et bien montés, venaient à leur suite.

Une compagnie des gardes, commandée par Crillon lui-même, cent vingt Suisses, autant d'Écossais, commandés par Larchant, et toute la maison de plaisir du roi, mulets, coffres et valetaille, formaient une armée dont les files suivaient les sinuosités de la route qui monte de la rivière au sommet de la colline.

Enfin le cortège entra en ville au son des cloches, des canons et des musiques de tout genre.

Les acclamations des habitants furent vives; le roi était si rare en ce temps-là, que, vu de près, il semblait encore avoir gardé un reflet de la Divinité.

Le roi, en traversant la foule, chercha vainement son frère. Il ne trouva que Henri du Bouchage à la grille du château.

[Illustration: Veuillez prévenir madame la supérieure. — PAGE 148.]

Une fois dans l'intérieur, Henri III s'informa de la santé du duc d'Anjou, à l'officier qui avait pris sur lui de recevoir Sa Majesté.

— Sire, répondit celui-ci, Son Altesse habite depuis quelques jours le pavillon du parc, et nous ne l'avons pas encore vue ce matin. Cependant il est probable que, se portant bien hier, elle se porte bien encore aujourd'hui.

— C'est un endroit bien retiré, à ce qu'il paraît, dit Henri, mécontent, que ce pavillon du parc, pour que le canon n'y soit pas entendu?

— Sire, se hasarda de dire un des deux serviteurs du duc, Son Altesse n'attendait peut-être pas si tôt Votre Majesté.

— Vieux fou, grommela Henri, crois-tu donc qu'un roi vienne comme cela chez les gens sans les prévenir? M. le duc d'Anjou sait mon arrivée depuis hier.

Puis, craignant d'attrister tout ce monde par une mine soucieuse, Henri, qui voulait paraître doux et bon aux dépens de François, s'écria:

— Puisqu'il ne vient pas au devant de nous, allons au devant de lui.

— Montrez-nous le chemin, dit Catherine du fond de sa litière.

Toute l'escorte prit la route du vieux parc.

Au moment où les premiers gardes touchaient la charmille, un cri déchirant et lugubre perça les airs.

— Qu'est cela? fit le roi se tournant vers sa mère.

— Mon Dieu! murmura Catherine essayant de lire sur tous les visages, c'est un cri de détresse ou de désespoir.

— Mon prince! mon pauvre duc! s'écria l'autre vieux serviteur de François en paraissant à une fenêtre avec les signes de la plus violente douleur.

Tous coururent vers le pavillon, le roi entraîné par les autres.

Il arriva au moment où l'on relevait le corps du duc d'Anjou, que son valet de chambre, entré sans ordre, pour annoncer l'arrivée du roi, venait d'apercevoir gisant sur le tapis de sa chambre à coucher.

Le prince était froid, raide, et ne donnait aucun signe d'existence qu'un mouvement étrange des paupières et une contraction grimaçante des lèvres.

Le roi s'arrêta sur le seuil de la porte, et tout le monde derrière lui.

— Voilà un vilain pronostic! murmura-t-il.

— Retirez-vous, mon fils, lui dit Catherine, je vous prie.

— Ce pauvre François! dit Henri, heureux d'être congédié et d'éviter ainsi le spectacle de cette agonie.

Toute la foule s'écoula sur les traces du roi.

— Étrange! étrange! murmura Catherine agenouillée près du prince ou plutôt du cadavre, sans autre compagnie que celle des deux vieux serviteurs; et, tandis qu'on courait toute la ville pour trouver le médecin du prince et qu'un courrier partait pour Paris afin de hâter la venue des médecins du roi restés à Meaux avec la reine, elle examinait avec moins de science sans doute, mais non moins de perspicacité que Miron lui-même aurait pu le faire, les diagnostics de cette étrange maladie à laquelle succombait son fils.

Elle avait de l'expérience, la Florentine; aussi avant toute chose, elle questionna froidement, et sans les embarrasser, les deux serviteurs, qui s'arrachaient les cheveux et se meurtrissaient le visage dans leur désespoir.

Tous deux répondirent que le prince était rentré la veille à la nuit, après avoir été dérangé fort inopportunément par M. Henri du Bouchage, venant de la part du roi.

Puis ils ajoutèrent qu'à la suite de cette audience, donnée au grand château, le prince avait commandé un souper délicat, ordonné que nul ne se présentât au pavillon sans être mandé; enfin, enjoint positivement qu'on ne le réveillât pas au matin, ou qu'on n'entrât pas chez lui avant un appel positif.

— Il attendait quelque maîtresse, sans doute? demanda la reine-mère.

— Nous le croyons, madame, répondirent humblement les valets, mais la discrétion nous a empêchés de nous en assurer.

— En desservant, cependant, vous avez dû voir si mon fils a soupé seul?

-Nous n'avons pas desservi encore, madame, puisque l'ordre de monseigneur était que nul n'entrât dans le pavillon.

— Bien, dit Catherine, personne n'a donc pénétré ici?

— Personne, madame.

— Retirez-vous.

Et Catherine, cette fois, demeura tout à fait seule.

Alors, laissant le prince sur le lit, comme on l'avait déposé, elle commença une minutieuse investigation de chacun des symptômes ou de chacune des traces qui surgissaient à ses yeux comme résultat de ses soupçons ou de ses craintes.

Elle avait vu le front de François chargé d'une teinte bistrée, ses yeux sanglants et cerclés de bleu, ses lèvres labourées par un sillon semblable à celui qu'imprimé le soufre brûlant sur des chairs vives.

Elle observa le même signe sur les narines et sur les ailes du nez.

— Voyons, dit-elle en regardant autour du prince.

Et la première chose qu'elle vit, ce fut le flambeau dans lequel s'était consumée toute la bougie allumée la veille au soir par Remy.

— Cette bougie a brûlé longtemps, dit-elle, donc il y a longtemps que
François était dans cette chambre. Ah! voici un bouquet sur le tapis….

Catherine le saisit précipitamment, puis remarquant que toutes les fleurs étaient encore fraîches, à l'exception d'une rose qui était noircie et desséchée:

— Qu'est cela? murmura-t-elle, qu'a-t-on versé sur les feuilles de cette fleur?… Je connais, il me semble, une liqueur qui fane ainsi les roses.

Elle éloigna le bouquet d'elle en frissonnant:

— Cela m'expliquerait les narines et la dissolution des chairs du front; mais les lèvres?

Catherine courut à la salle à manger. Les valets n'avaient pas menti, rien n'indiquait qu'on eût touché au couvert depuis la fin du repas.

Sur le bord de la table, une moitié de pêche, dans laquelle s'imprimait un demi-cercle de dents, fixa plus particulièrement les regards de Catherine.

Ce fruit, si vermeil au coeur, avait noirci comme la rose et s'était émaillé au dedans de marbrures violettes et brunes. L'action corrosive se distinguait plus particulièrement sur la tranche, à l'endroit où le couteau avait dû passer.

— Voilà pour les lèvres, dit-elle; mais François a mordu seulement une bouchée dans ce fruit. Il n'a pas tenu longtemps à sa main ce bouquet, dont les fleurs sont encore fraîches, le mal n'est pas sans remède, le poison ne peut avoir pénétré profondément.

Mais alors, s'il n'a agi que superficiellement, pourquoi donc cette paralysie si complète et ce travail si avancé de la décomposition! Il faut que je n'aie pas tout vu.

En disant ces mots, Catherine porta ses yeux autour d'elle, et vit suspendu à son bâton de bois de rose, par sa chaîne d'argent, le papegai rouge et bleu qu'affectionnait François.

L'oiseau était mort, raide, et les ailes hérissées.

Catherine ramena son visage anxieux sur le flambeau dont elle s'était déjà occupée une fois, pour s'assurer, à sa complète combustion, que le prince était rentré de bonne heure.

— La fumée! se dit Catherine, la fumée! La mèche du flambeau était empoisonnée; mon fils est mort!

Aussitôt elle appela. La chambre se remplit de serviteurs et d'officiers.

— Miron! Miron! disaient les uns.

— Un prêtre, disaient les autres.

Mais elle, pendant ce temps, approchait des lèvres de François un des flacons qu'elle portait toujours dans son aumônière, et interrogea les traits de son fils pour juger l'effet du contre-poison.

Le duc ouvrit encore les yeux et la bouche; mais dans ses yeux ne brillait plus un regard, à ce gosier ne montait plus la voix.

Catherine, sombre et muette, s'éloigna de la chambre en faisant signe aux deux serviteurs de la suivre avant qu'ils n'eussent encore communiqué avec personne.

Alors elle les conduisit dans un autre pavillon, où elle s'assit, les tenant l'un et l'autre sous son regard.

— M. le duc d'Anjou, dit-elle, a été empoisonné dans son souper, c'est vous qui avez servi ce souper?

A ces paroles on vit la pâleur de la mort envahir le visage des deux hommes.

— Qu'on nous donne la torture, dirent-ils; qu'on nous tue, mais qu'on ne nous accuse pas.

— Vous êtes des niais; croyez-vous que si je vous soupçonnais, la chose ne serait pas faite? Vous n'avez pas, je le sais bien, assassiné votre maître, mais d'autres l'ont tué, et il faut que je connaisse les meurtriers. Qui est entré au pavillon?

— Un vieil homme, vêtu misérablement, que monseigneur recevait depuis deux jours.

— Mais… la femme?

— Nous ne l'avons pas vue… De quelle femme Votre Majesté veut-elle parler?

— Il est venu une femme qui a fait un bouquet….

[Illustration: Diane avait déjà pris l'habit de l'ordre. — PAGE 149.]

Les deux serviteurs se regardèrent avec tant de naïveté, que Catherine reconnut leur innocence à ce seul regard.

— Qu'on m'aille chercher, dit-elle alors, le gouverneur de la ville et le gouverneur du château.

Les deux valets se précipitèrent vers la porte.

— Un moment! dit Catherine, en les clouant par ce seul mot sur le seuil. Vous seuls et moi nous savons ce que je viens de vous dire; je ne le dirai pas, moi; si quelqu'un l'apprend, ce sera par l'un de vous; ce jour-là vous mourrez tous deux. Allez!

Catherine interrogea moins ouvertement les deux gouverneurs. Elle leur dit que le duc avait reçu de certaine personne une mauvaise nouvelle qui l'avait affecté profondément, que là était la cause de son mal, qu'en interrogeant de nouveau les personnes, le duc se remettrait sans doute de son alarme.

Les gouverneurs firent fouiller la ville, le parc, les environs, nul ne sut dire ce qu'étaient devenus Remy et Diane.

Henri seul connaissait le secret, et il n'y avait point danger qu'il le révélât.

Tout le jour, l'affreuse nouvelle, commentée, exagérée, tronquée, parcourut Château-Thierry et la province; chacun expliqua, selon son caractère et son penchant, l'accident survenu au duc.

Mais nul, excepté Catherine et du Bouchage, ne s'avoua que le duc était un homme mort.

Ce malheureux prince ne recouvra pas la voix ni le sentiment, ou, pour mieux dire, il ne donna plus aucun signe d'intelligence.

Le roi, frappé d'impressions lugubres, ce qu'il redoutait le plus au monde, eût bien voulu repartir pour Paris; mais la reine-mère s'opposa à ce départ, et force fut à la cour de demeurer au château.

Les médecins arrivèrent en foule; Miron seul devina la cause du mal, et jugea sa gravité; mais il était trop bon courtisan pour ne pas taire la vérité, surtout lorsqu'il eut consulté les regards de Catherine.

On l'interrogeait de toutes parts, et il répondait que certainement M. le duc d'Anjou avait éprouvé de grands chagrins et essuyé un violent choc.

Il ne se compromit donc pas, ce qui est fort difficile en pareil cas.

Lorsque Henri III lui demanda de répondre affirmativement ou négativement à cette question:

— Le duc vivra-t-il?

— Dans trois jours, je le dirai à Votre Majesté, répliqua le médecin.

— Et à moi, que me direz-vous? fit Catherine à voix basse.