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Les quarante-cinq — Tome 3 cover

Les quarante-cinq — Tome 3

Chapter 9: LXX
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About This Book

The narrative follows members of an intimate court circle as shifting loyalties, secret deals and personal rivalries shape political and military events. Councils and whispered intrigues alternate with sieges, duels and battlefield manoeuvres, and commanders navigate uneasy alliances while local populations and foreign forces influence outcomes. Characters weigh ambition against duty, experience betrayal and make pragmatic compromises, revealing how power depends on fragile coalitions and private favors. The prose moves between lively action and strategic debate, emphasizing the human costs of political gamesmanship and the small, often brutal choices that determine public fates.

LXX

LA FUITE

Henri, sans perdre de temps à rassurer la dame, l'emporta hors de la maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.

Mais elle, avec un mouvement d'invincible répugnance, glissa hors de cet anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé pour elle.

— Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique, pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s'agit de fuir plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les oiseaux qui fuient?

En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et, dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols bruyants, favorisés par la sombre rafale, avaient quelque chose de sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux.

La dame ne répondit rien; mais, comme elle était en selle, elle poussa son cheval en avant sans détourner la tête.

Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours, étaient fatigués.

A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le suivre:

— Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et pourtant je le retiens des deux mains; par grâce, madame, tandis qu'il en est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras, mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre.

— Merci, monsieur, répondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et sans que la moindre altération se trahît dans son accent.

— Mais, madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui des regards désespérés, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous!

En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment même; c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers, supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines, commençait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de démons passait sous sa feuillée.

Les arbres déracinés s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons écroulées flottant à la surface de l'eau; les hennissements et les cris lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inondation, formaient un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue.

Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.

Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.

A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors il leur criait:

— Plus vite, madame! par grâce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt! la voici!

Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillonnante, irritée; elle emporta comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maîtresse; elle souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de l'inconnue.

Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la combattre.

— Mais vous voyez bien que vous êtes perdue! hurla-t-il, désespéré. Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi, venez!

— Non, monsieur, dit-elle.

— Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc!

La dame détourna la tête; l'eau était à cinquante pas à peine.

— Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez!

Le cheval de Remy, épuisé, butta des deux jambes de devant et ne put se relever, malgré les efforts de son cavalier.

— Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle, s'écria Remy.

Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme un gigantesque monument sur la tête du fidèle serviteur.

Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa monture, résolue à mourir avec Remy.

Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé en même temps qu'elle; il la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur son cheval, il partit comme un trait.

— Remy! Remy! cria la dame, les bras étendus de son côté, Remy!

Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet espoir indomptable, bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jusqu'au bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.

A côté, de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur.

Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espérait, en mourant, que celle qu'il aimait uniquement serait sauvée.

— Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire à celui qui nous attend que vous vivez pour….

Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.

— Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied à terre; au nom du Dieu vivant, je le veux!

Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant:

— Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci à vous qui me faites cette joie que je n'eusse jamais espérée.

Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre.

Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes pêle-mêle avec d'autres débris.

C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes efforts de son agonie.

Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de l'eau, tandis que de la main gauche Henri écartait les bois flottants et les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval.

Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira:

— Adieu! madame, adieu!

— Par le ciel! s'écria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je te sauverai.

Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer librement.

Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés pliant sous lui, il disparut tout à fait.

— Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure.

Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous!

En ce moment, Henri sentit Remy qui lui échappait; il ne fit aucune résistance pour le retenir; toute résistance était inutile.

Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la mort.

Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de joie retentit à ses côtés.

Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.

Cette barque, c'était celle de la petite maison que nous avons vu soulever par l'eau; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces, grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait atteinte.

Ses deux rames étaient attachées à son abordage, une gaffe roulait au fond.

Il tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraînant avec lui la dame, qu'il souleva par dessous ses épaules et que Remy reprit de ses mains.

Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux.

Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondées et la barque se balançant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris.

A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline qui, entièrement entourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer.

Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline vers laquelle d'ailleurs le courant les portait.

Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.

Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Remy, on aborda ou plutôt on fut jeté contre la colline.

Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui.

Henri s'avança pour prendre la dame entre ses bras; mais elle étendit la main et, se levant seule, elle sauta à terre.

Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idée de se rejeter dans l'abîme et de mourir à ses yeux; mais un irrésistible sentiment l'enchaînait à la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais.

Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de la dame et de Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus douloureuse que le sang.

Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau; l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la colline.

Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient contempler cette grande colère des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu.

Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes.

Remy ressentait une vive douleur à l'épaule; un madrier flottant l'avait atteint au moment où son cheval s'était dérobé sous lui.

Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son pouvoir de la garantir.

Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres, si miraculeusement échappés à la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces.

La jeune femme fut debout la première; elle remarqua qu'au fond de l'horizon, du côté de l'occident, on apercevait quelque chose comme des feux à travers la brume.

Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation n'avait pu atteindre.

Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ.

Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces feux, et il revint dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de l'endroit où l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui s'avançait en droite ligne vers les feux.

Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin, c'était une double ligne d'arbres, directe et régulière.

Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner beaucoup au hasard.

L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait rejetés à gauche de leur route en leur faisant décrire un angle considérable; cette dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout moyen de s'orienter.

Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard; dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eût aperçu le clocher de Malines, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près.

— Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux?

— Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me semblent menaçants, à moi, et je m'en défie.

— Et pourquoi cela?

— Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont français, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand désastre: les digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle a été vaincue; pour détruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé. Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumés par des ennemis que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse ayant pour but d'attirer les fugitifs?

— Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim tueraient ma maîtresse.

— Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.

— Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre bras, je suis prête.

Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible d'autorité, auquel personne n'avait l'idée de résister un seul instant.

Henri s'inclina et marcha le premier.

L'inondation était plus calme, la jetée, qui venait aboutir à la colline, formait une espèce d'anse où l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et des cadavres flottants.

Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée.

Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantée de tilleuls étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannière française.

Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva la mèche de son mousquet en criant:

— Qui vive?

— France! répondit du Bouchage.

Puis se retournant vers Diane:

— Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée; je reconnais le guidon des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.

Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes.

Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il fut ardemment questionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose.

Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu.

Tous deux étaient encore ruisselants d'eau.

— Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison: je me suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, pardonnez-moi.

Et sans attendre les remercîments de ceux auxquels il avait sauvé la vie,
Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.

Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été le remercîment si bien mérité de son courage et de sa délicatesse.

Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander l'hospitalité, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le sauve qui peut des chefs.

Partout où il y a homogénéité de position, identité de sentiment et habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité dans l'exécution après l'unité dans la pensée.

C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis.

Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher différents partis pour leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal à cause de sa naissance, ils prirent la route de Bruxelles.

Comme tous les acteurs de cette terrible scène, ils virent tous les progrès de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les éléments.

Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté leurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant trouvèrent-ils de la résistance; mais la mort hurlait derrière eux: ils attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles, perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et firent décamper les Flamands.

Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses compagnons.

Tel fut le récit que firent à du Bouchage les gendarmes d'Aunis.

— Et le reste de l'armée? demanda Henri.

— Regardez, répondit l'enseigne, à chaque instant passent des cadavres qui répondent à votre question.

— Mais… mais mon frère? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée.

— Hélas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retiré du feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation nous ne pouvons le dire.

Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions; puis tout à coup:

— Et le duc? demanda-t-il.

L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse:

— Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des premiers. Il était monté sur un cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien! tout à l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de débris; la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la hauteur de la selle.

— Grand Dieu! s'écria Henri.

— Grand Dieu! murmura Remy qui, à ces mots du comte: « Et le duc! » s'étant levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent vivement sur sa pâle compagne.

— Après? demanda le comte.

— Oui, après? balbutia Remy.

— Eh bien! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval; il l'atteignit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à notre prince.

— Mort! mort, lui aussi, l'héritier de la couronne, quel désastre!

Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible à rendre:

— Il est mort, madame! dit-il, vous voyez.

— Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime, répondit-elle, en levant en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.

— Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy.

— Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à l'homme que lorsque Dieu oublie.

Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette exaltation des deux étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort; il les observait de loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs désirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de leurs physionomies.

La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.

— Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire?

Le comte tressaillit.

— Moi? dit-il.

— Oui, vous.

— J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir; alors moi aussi je tâcherai de l'attirer à terre, pour lui donner une sépulture chrétienne, et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.

Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme un regard plein d'affectueux reproches.

Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait.

LXXI

TRANSFIGURATION

Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et d'admiration.

[Illustration: Le bateau fut jeté contre la colline. — PAGE 38.]

Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui imprime au front humide du dormeur les tortures chimériques de son rêve.

Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au milieu de la mort sur son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête pour le ciel.

La jeune femme, sortie de cette léthargie, promena autour d'elle un regard si doux, si suave, et chargé d'une si angélique bonté, que Henri, crédule comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance et de pitié.

Tandis que les gendarmes, après leur frugal repas, dormaient ça et là dans les décombres; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise:

— Madame, dit-il, vous vivez!… Oh! laissez-moi vous dire toute la joie qui déborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau.

— C'est vrai, monsieur, répondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t- elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis reconnaissante.

— Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et d'abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à ceux que vous aimez.

— Que dites-vous? demanda la dame.

— A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta
Henri.

— Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le sont aussi.

— Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui vous ai tant aimée. Oh! ne vous détournez pas; vous êtes jeune, vous êtes belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez les heures passées, pesez-les une à une: laquelle m'a donné la joie? laquelle l'espoir? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer, j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs; vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce moment, où vous détournez la tête, où chacune de mes paroles, toute brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre coeur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez. Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous? Qu'ai-je demandé? rien. Votre main, l'ai-je touchée? Jamais, autrement que pour vous tirer d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour.

— Oh! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi.

— Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez personne; oh! répétez-moi cette assurance: c'est une singulière faveur, n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est pas aimé! mais je préfère cela, puisque vous me dites en même temps que vous êtes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui êtes la seule adoration de ma vie, répondez-moi.

Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune femme.

— Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitié de moi que vous: il a essayé de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des espérances de mon frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aimé, mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer!

— Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme; je suis une créature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous avais vu moins noble, moins bon, moins généreux; si je n'avais pour vous au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frère, je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis plus: à présent que je vous connais, je vous prendrais la main, je l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur ne bat plus; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour, si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par les tortures de l'âme; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un bonheur, j'en suis sûre…

— Oh! oui, s'écria Henri.

— Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque chose vient d'être changé en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de cette noble créature qui repose là-bas et qui a pendant un instant le bonheur d'oublier! Hélas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa voix la première inflexion de sensibilité que Henri eût remarquée en elle, pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste; tu ne sais pas les progrès de ma pensée, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois monter à Dieu.

— Que dites-vous? s'écria Henri: pensez-vous donc à mourir aussi, vous?

Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et écouta.

— Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme.

Henri fit un signe affirmatif.

— Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre: cette joie que vous avez remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire: Lève-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu!

— Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez….
Diane! nom chéri, nom adoré!…

Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune femme, en répétant ce nom avec l'ivresse d'un indicible bonheur.

— Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom qui m'est échappé; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur en le prononçant.

— Oh! madame, madame, s'écria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne me dites pas que vous allez mourir.

— Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave, je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres passions, d'intérêts vils et de désirs sans noms; je dis que je n'ai plus rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables; je n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur, ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui l'emplissait tout entière est morte; je ne suis plus qu'une victime sans prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir, ni espérances, en renonçant au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance.

Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva lentement et vint droit à sa maîtresse.

— Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre.

— Pour Dieu, répliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pâle et amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.

— C'est vrai! répondit Remy en laissant retomber sa tête sur sa poitrine, c'est vrai!

Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte.

— Oh! que suis-je auprès de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec le frisson de l'épouvante.

— Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à jamais.

Henri s'agenouilla.

— Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière; merci, je vois clairement ma destinée: à partir de cette heure, plus un mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi celui qui vous aimait.

Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.

Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand, dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.

Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le commandement.

Henri écoutait.

— Messieurs, messieurs! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral, je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles m'annoncer mon frère!

— Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane, et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui n'aiment plus personne?

— Un cheval! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval!

— Mais par où sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous environne de tout côtés.

— Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.

— Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne, le temps s'éclaircit et peut-être pourrez-vous voir.

— J'y vais, dit le jeune homme.

Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni s'éloigner.

Remy avait repris sa place auprès de Diane.

LXXII

LES DEUX FRÈRES

Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées et retranchées.

A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à reparaître, comme après un déluge.

Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y réussir, soit le bourg, soit la colline.

De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi les trompettes sonnaient incessamment.

[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. — PAGE 60.]

Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel.

Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie.

Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation, desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête d'une espèce de chemin de communication.

Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils seraient par le fond solide du sol.

Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin.

En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre en chemin pour se rendre au bourg.

Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications.

Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et surtout qu'on ne le craignait pour eux.

Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé que cherchait l'ongle actif des chevaux.

Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre.

— France! cria le cavalier qui venait de la colline.

Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche.

— Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie, vous, monseigneur?

— Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier.

Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement.

Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau- légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le chemin ouvert par les deux frères.

Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille Français crier merci au ciel et vive la France!

— Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur d'embrasser nos compatriotes.

Une immense acclamation accueillit ces paroles.

Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le premier:

— Et le duc? demanda Joyeuse à Henri.

— Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci.

— La nouvelle est-elle sûre?

— Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était enfoncée sous l'eau.

— Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral.

Puis, se retournant vers ses gens:

— Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement; retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des vivres.

— Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher; les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres bêtes meurent de faim.

— Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment ferons-nous pour les hommes?

— Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande: les hommes vivront comme les chevaux.

— Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous parler un moment.

— Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un logement pour moi et m'y attendez.

Henri alla retrouver ses deux compagnons.

— Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez- vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à vous faire plus libres.

Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux ordres de l'amiral.

Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout désordre fût évité.

Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en parcourant les postes.

Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de reconnaissance.

— Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture.

Puis lui jetant le bras autour du cou:

— Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en
Flandre quand je te croyais à Paris.

— Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à
Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.

— Toujours par amour? demanda Joyeuse.

— Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus amoureux; ma passion, c'est la tristesse.

— Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que vous êtes tombé sur une misérable femme.

— Comment cela?

— Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu, les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu, ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation barbare, c'est une absence de charité chrétienne.

— Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu!

— Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement, bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place, moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore! alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.

Henri saisit la main de son frère.

— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit- il.

— Si, par ma foi.

— Vous si bon, si généreux!

— Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère.

— Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.

— Mille démons! je ne veux pas la connaître.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime, et que je nommerais, moi, un acte de justice.

— Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre.

— Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.

— Vous voyez que nous manquons de vivres.

— Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer.

— Et l'avez-vous trouvé?

— Je pense qu'oui.

— Lequel?

— Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée, attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays.

— Pas trop, mon frère, pas trop.

[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. — PAGE 61.]

— Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri, quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les affaires de qui… de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri, que les Anversois se sont bien battus?

— Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère.

— Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui m'a excité.

— Laquelle?

— C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma connaissance.

— Un Français?

— Un Français.

— Dans les rangs des Flamands?

— A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève.

— Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie; mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque chose aussi.

— Et que voulez-vous faire?

— Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie.

— Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir, je vous réserve mieux que cela.

— Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir ici.

— Allons, je comprends!

— Que comprenez-vous?

— Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette insistance.

— J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère.

— Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se rendent parfois à un peu de bruit.

— Je n'espère pas cela.

— Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir. Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme, sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.

— Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère?

— Il le faut bien, puisque vous le voulez.

— Je puis partir ce soir même?

— C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre plus longtemps.

— Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition?

— Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri, vous comprenez bien cela.

— Moins, si vous voulez, mon frère.

— Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.

— Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire que vous ne me livrez pas.

— Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un autre officier commandera la reconnaissance.

— Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai.

— Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples, mais vous ne dépasserez point cela.

— Je vous le jure.

— Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?

— Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que je voudrai.

— Va pour les gendarmes d'Aunis.

— Quand partirai-je?

— Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles promptes et sûres.

— Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret?

— Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp. Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint- Denis.

— Bien, mon frère; est-ce tout?

— C'est tout.

Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans ses bras.

— Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?

— Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette pensée, je vous jure, n'est plus en moi.

— Et depuis quand vous a-t-elle quitté?

— Depuis deux heures.

— A quelle occasion?

— Mon frère, excusez-moi.

— Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous.

— Oh! que vous êtes bon, mon frère!

Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.

LXXIII

L'EXPÉDITION

Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy.

— Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois qui aboutit à ce corridor; mêlez-vous à notre suite et ne soufflez mot.

Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la maison:

— Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle.

L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes vinrent se ranger devant la maison.

Leurs gens venaient derrière eux avec quelques mulets et deux chariots. Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au milieu d'eux.

— Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le commandement de votre compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte; cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les hommes de bonne volonté?

Les trois cents hommes se présentèrent.

— Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard décidera.

Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au sort, je vous en prie.

Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières instructions à son frère.

— Écoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessèchent; il doit exister, à ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des bateaux ramenés d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable à passer. J'espère que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'à Rupelmonde pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.

Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles.

— Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de fausse pitié; à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou de poignard.

Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre du départ.

Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se mirent en route à l'instant même.

Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet au poing.

Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des précautions plus dangereuses que salutaires.

Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard, après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la compagnie.

Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait embourbé.

Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se résigner à marcher comme avec des entraves.

Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils avaient voulu anéantir.

Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis, préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route.

On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou, glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans l'eau encore rapide de la rivière.

Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme.

Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.

Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la mort.

A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi- douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours.

L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta assis et les retint en disant:

— Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose sera finie tout de suite.

— France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous, pauvres gens.

Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de monter en croupe derrière les valets.

Ils suivirent ainsi le détachement.

Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval pour quatre; ils furent recueillis également.

Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand, d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.

Celui-ci refusait avec des menaces.

L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:

— Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.

L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent français:

— C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes pas à l'instant même.

— Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes nous sommes à vous.

Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.

Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un coup de pistolet.

Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.

Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y logèrent les premiers.

Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.

— Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît?

— Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît.

— Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez- vous point nous accompagner?

— Volontiers, messieurs.

— Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous suivre à pied.

— Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de marine qui n'avait point encore parlé.

— Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.

— Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une troupe.

— C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.

Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.

— Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous.

— Et combien étaient-ils? demanda Henri.

— Une cinquantaine d'hommes.

— Eh bien! et c'est cela qui vous arrête?

— Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et, s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée.

— C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.

— Il y a un village, dit une voix.

— Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve avec le bateau, tandis que nous le côtoierons.

— Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le voulez bien.

— Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village.

— Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?

— Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous le remettrez.

— C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron, il s'éloigna du rivage.

— C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix que je connais.

Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le moins, ils firent à peine résistance.

Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.

Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau.

Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec promesse d'être relevés au bout d'une heure.

Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on venait d'enlever.

Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy, qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.

Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du bateau.

Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens dans leurs diverses positions.

Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.

Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise des Hollandais.