XVII.
La révélation.
A la menace d’Arthur, la pensée d’Honorine s’était reportée d’un bond vers Marcel. Bien qu’aucune des paroles de son cousin n’eût témoigné qu’il soupçonnât celui-ci, les craintes de la jeune fille devancèrent le danger. Elle comprit qu’en définitive la lutte ne pouvait s’ouvrir que là où était la rivalité, et que, tôt ou tard, de Luxeuil et de Gausson se trouveraient en présence.
Son esprit n’osa aller plus loin! la seule idée de cette rencontre lui donnait le vertige. Elle courut s’enfermer dans sa chambre où la solitude et le silence excitèrent encore ses inquiétudes. Elle se reprochait de n’avoir pas retenu Arthur, de n’avoir rien fait pour le dissuader. Elle se représentait déjà, avec la vivacité d’une imagination effrayée, toutes les conséquences du débat qui allait s’engager; elle se maudissait elle-même d’y donner lieu; elle se demandait, avec d’indicibles angoisses, ce qu’elle devait faire. Enfin, comme il lui arrivait toujours dans ses agitations extrêmes, elle courut au portrait de la baronne pour lui demander conseil et protection.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, la tendresse de la jeune fille pour sa mère s’était traduite par une sorte d’adoration superstitieuse envers l’image qui la lui rappelait. Elle s’était habituée à lui adresser ses confidences et ses prières, comme autrefois à l’image de Marie qui ornait sa cellule de pensionnaire. Debout, devant le portrait, le cœur gonflé, les yeux humides, les mains jointes, elle regardait ces traits souriants avec une angoisse suppliante.
—Que faire, murmurait-elle, inspirez-moi, ma mère... aidez-moi!... Comment prévenir une lutte?... Mon Dieu! pourvu qu’il ne soit pas déjà trop tard... Si mon cousin avait soupçonné... S’il était parti..... Si Marcel et lui...
Un coup de pistolet l’interrompit.
Elle se détourna en poussant un cri. Au même instant Justine entra.
—Mademoiselle a eu peur, dit-elle en souriant.
—Qu’y a-t-il, que se passe-t-il? demanda Honorine palpitante.
—Rien, Mademoiselle; c’est M. de Luxeuil qui tire dans le jardin.
La jeune fille courut à la fenêtre et aperçut, en effet, une légère fumée qui s’élevait à travers les arbres dépouillés. Presque au même instant un second coup se fit entendre. Elle recula en frissonnant.
—Mon Dieu! il n’y a aucun danger, fit observer Justine; Mademoiselle sait bien que M. Arthur a fait disposer la grande allée pour le tir et qu’il s’y exerce souvent.
—Il est seul? demanda Honorine.
—Oui, Mademoiselle; j’ai su qu’il allait tirer parce que je l’ai entendu tout à l’heure demander ses pistolets au valet de chambre, en disant qu’il voulait se refaire la main.
Honorine pâlit.
—C’est dommage que Mademoiselle ne puisse pas voir d’ici, continua Justine, qui s’était approchée de la fenêtre, elle prendrait plaisir à admirer l’adresse de Monsieur. Il atteint le but à chaque coup.
—Vous l’avez donc vu? demanda la jeune fille anxieuse.
—Oh! bien des fois, Mademoiselle. Surtout quand il amenait ses amis, MM. Rovoy, d’Alpode, Marquier, de Gausson; mais aucun d’eux ne pouvait lutter avec lui. M. de Rovoy tirait trop bas, M. de Gausson trop haut, et quanta M. Marquier, il lui arrivait toujours quelque accident... Mais le bruit de ces coups de pistolet a l’air de faire mal à Mademoiselle...
—Il est vrai, dit Honorine qui tressaillait à chaque explosion et que les confidences de la femme de chambre achevaient d’épouvanter.
—Je vais prier Monsieur de cesser, reprit celle-ci en faisant un mouvement pour sortir.
—Non, interrompit la jeune fille, je craindrais qu’il ne trouvât étrange...
—De faire une chose agréable à Mademoiselle?... Ah! M. Arthur sera trop heureux. Mademoiselle ne se doute pas combien il lui est dévoué. Je vais l’avertir tout de suite...
—C’est inutile, il ne tire plus.
La femme de chambre se pencha au balcon.
—C’est vrai, dit-elle, voilà Pierre qui rapporte les armes. Je me doutais bien, du reste, que Monsieur ne continuerait pas longtemps; car il avait ordonné d’atteler le tilbury.
—Il va donc sortir?
Le roulement d’une voiture sur le pavé de la cour venait d’ébranler légèrement les vitrages. Honorine courut à la fenêtre opposée et aperçut le tilbury, conduit par son cousin, qui franchissait la porte cochère et disparaissait dans le faubourg.
L’idée qu’il se rendait chez de Gausson la frappa comme un trait. Surexcitée par la série d’émotions qui venaient de l’assaillir, elle en était arrivée à ce moment où un dernier choc jette l’âme hors de toute réserve et rend une plus longue incertitude impossible. Elle se tourna brusquement vers Justine et s’écria qu’elle voulait parler à madame de Luxeuil. La femme de chambre sortit et revint au bout de quelques minutes, avec la comtesse elle-même. Celle-ci fit signe à Justine de se retirer et se trouva seule avec sa nièce.
En demandant à voir madame de Luxeuil, Honorine avait obéi à un élan irréfléchi de douleur et d’épouvante. Elle avait voulu conjurer, à tout prix, le danger qui semblait menacer Marcel; mais à l’aspect de la comtesse, elle se sentit subitement glacée et demeura à la même place, sans voix et sans mouvement.
Madame de Luxeuil l’observa un instant, puis s’assit.
Il y avait dans ses manières quelque chose de solennel, de dur et de résolu. Elle attendit d’abord qu’Honorine prit la parole, mais voyant qu’elle continuait à garder le silence, elle dit enfin d’un accent bref:
—Quand vous m’avez fait demander, j’allais venir, Mademoiselle, car les derniers mots de mon fils, en vous quittant, annonçaient un projet qui m’a effrayée...
—Ah! c’est de ce projet que je voulais vous parler, Madame, interrompit Honorine précipitamment; il ne faut point qu’il s’accomplisse; vous vous opposerez...
—Vous ne pouvez ignorer, Mademoiselle, répliqua froidement la comtesse, que l’autorité d’une femme, et surtout d’une mère, s’arrête toujours aux questions où les hommes ont placé leur honneur. Mes prières seraient inutiles et vous seule pouvez tout empêcher.
—Moi, Madame, et par quel moyen?
—En épargnant à Arthur l’outrage qui l’irrite et l’afflige. Je suppose que vous le pouvez encore, et que vous n’êtes point tellement engagée ailleurs qu’un autre ait désormais le droit de régler votre conduite.
—Je n’ai donné à personne un pareil droit, répliqua Honorine les yeux baissés.
—Alors, reprit vivement la comtesse, il s’agit seulement d’une de ces préférences de jeune fille qui sont notre roman à toutes, au sortir du couvent. Réfléchissez-y, Honorine, vous avez entre vos mains votre réputation, votre bonheur, deux existences peut-être!... Les sacrifierez-vous à une frivole fantaisie?
Madame de Luxeuil prononça ces derniers mots d’un accent plus doux, et, voyant que la jeune fille se taisait, elle crut devoir rappeler toutes les raisons qui rendaient son mariage avec Arthur indispensable pour tous deux.
Elle parla longtemps avec adresse et autorité; Honorine écoutait, appuyée à la fenêtre ouverte, les bras pendants, la tête baissée et dans une attitude d’abattement.
Tout à coup, un sifflement cadencé se fit entendre au-dessous du balcon.
La jeune fille redressa la tête: c’était l’appel autrefois employé au couvent par le vieux jardinier, et dont Marc était convenu pour avertissement.
Au même instant, une flèche de papier traversa l’air et vint tomber à ses pieds.
Elle se pencha précipitamment au balcon, un commissionnaire en veste de velours et la scie sur l’épaule franchissait le seuil de la grande porte.
La comtesse surprise s’était levée.
—Que signifient ce signal et ce papier? demanda-t-elle, en jetant un regard dans la cour déserte.
Au lieu de répondre, Honorine voulut relever la flèche; mais sa tante la prévint.
—Vous savez sans doute ce que renferme cette missive? dit-elle en regardant sa nièce d’un air soupçonneux.
—Nullement... Madame... répliqua Honorine troublée.
La comtesse déroula la flèche et en retira un billet, artistement caché dans la spirale de papier.
—Une lettre! s’écria-t-elle.
—Une lettre! répéta la jeune fille.
—Elle explique, sans doute, la cause de vos refus plus clairement que vous n’avez voulu le faire, ajouta madame de Luxeuil.
—Madame, je proteste que j’ignore ce que peut contenir ce billet.
—Alors vous me permettrez de vous en faire la lecture.
Et dépliant la lettre elle lut tout haut.
«Un grand danger vous menace!
»La première fois que je me suis fait connaître a vous, je n’ai pu que vous dire:—Prenez garde! je ne savais pas encore l’intérêt qu’on pouvait avoir à vous faire des amitiés; maintenant, je le connais; on veut vous marier à votre cousin!
»Ce mariage est promis à ses...»
Ici madame de Luxeuil s’arrêta brusquement, elle parcourut rapidement des yeux le reste de la lettre, poussa deux ou trois exclamations d’étonnement d’abord, puis de colère et arriva enfin à la signature.
—Marc! s’écria-t-elle. Quel est cet homme! vous le connaissez donc?
—Je le connais, dit Honorine, frappée de ce qu’elle venait d’entendre.
—Et quel droit a-t-il de vous écrire? reprit impétueusement la comtesse; qu’est-il enfin? répondez sur-le-champ, répondez, Mademoiselle.
En parlant ainsi, elle s’était avancée vers sa nièce, l’œil étincelant, et froissant le billet de Marc; mais la jeune fille soutint son regard avec une hardiesse presque calme. Étrange mystère de l’âme humaine qu’un seul encouragement retire de ses plus profonds abattements! ce signal et cette lettre avaient suffi pour la relever. Elle n’était plus seule au monde; elle se sentait soutenue! Les quelques lignes qui avaient été lues venaient de lui faire entrevoir dans le mariage proposé une sorte de complot, et elle avait compris que cette révélation changerait sa position vis-à-vis de la comtesse et de son cousin; de suppliante elle pouvait devenir accusatrice! aussi, le courage lui revint-il subitement avec l’espoir.
—Madame la comtesse me permettra de taire un secret qui n’est pas seulement le mien, dit-elle d’un ton ferme.
—Ainsi, vous avouez, dit madame de Luxeuil surprise et irritée d’un changement aussi inattendu: il y a au dehors des gens que vous n’osez faire connaître et dont les conseils vous dirigent, en nous accusant! car cette lettre est une dénonciation infâme!
—Madame la comtesse ne m’a point permis d’en juger, fit observer Honorine.
—Ah! ne feignez point l’ignorance, s’écria la mère d’Arthur, ces mensonges ne sont point les premiers qui vous aient été écrits contre nous; avant la demande de mon fils, vous étiez déjà prévenue! Ne cherchez point à le cacher, Mademoiselle. On vous avait avertie d’être en garde contre nos projets, on les avait noircis, on vous avait présenté ce mariage comme une spéculation qui devait nous enrichir. Pourquoi vous taire? avouez, avouez tout!
Emportée par la colère, la comtesse révélait ainsi à la jeune fille, sans s’en apercevoir, le contenu de la lettre de Marc; Honorine leva les yeux avec une certaine surprise.
—Jusqu’à ce moment j’avais ignoré ces accusations, dit-elle, en regardant madame de Luxeuil, et vous êtes, Madame, la première à m’éclairer.
—Vous éclairer, répéta la comtesse exaspérée de la fermeté de la jeune fille et de sa propre maladresse, c’est-à-dire que vous acceptez pour vraies ces calomnies? votre titre de riche héritière vous paraît un droit suffisant à tous les orgueils!
—C’est la seconde fois que madame la comtesse parle de cette richesse à laquelle je n’avais jamais pensé, interrompit vivement Honorine; mais puisque je l’ai obtenue du hasard, elle reconnaîtra, sans doute, qu’une telle faveur ne peut rien diminuer à ma liberté, et que je reste maîtresse d’en jouir seule ou de choisir celui qui doit la partager.
Madame de Luxeuil recula d’un pas.
—Ah! vous le prenez ainsi, dit-elle, la voix tremblante; vous déclarez enfin votre volonté! A la bonne heure! J’aime mieux la révolte que la dissimulation, vous demandez la guerre, vous l’aurez!...
—Je ne l’ai point cherchée, Madame, fit observer Honorine avec douceur; il n’y a eu, dans mes paroles, ni provocation, ni menace; j’ai seulement réclamé mes droits...
—Tes droits! interrompit la comtesse avec explosion; malheureuse! mais tu n’en as aucun!
—Comment! s’écria Honorine stupéfaite.
—J’ai gardé le silence aussi longtemps que je l’ai pu, continua madame de Luxeuil; ma pitié et ma folle affection m’ont retenue; mais tant d’ingratitude mérite enfin un châtiment. Tu veux nous résister, tu parles de droits! Eh bien! écoute et ne t’en prends qu’à toi-même de ce que tu vas savoir, car tu l’auras voulu!... La position dont tu jouis, la fortune qui te rend fière, le nom que tu portes... tout cela est un vol!
—Grand Dieu! que voulez-vous dire!
—Tu n’es pas la fille du général Louis!
Honorine recula jusqu’au portrait de la baronne.
—Non, continua madame de Luxeuil avec un acharnement haineux; et si le général eût vécu, tu croupirais maintenant au fond d’un hospice de mendiants, car il savait la vérité!
—La vérité! répéta Honorine éperdue; et de qui donc suis-je la fille, Madame?
—De l’amant de ta mère.
—Ah! vous mentez! cria l’orpheline, en se redressant pâle et les yeux indignés.
Un éclair traversa les traits de la comtesse: elle retira brusquement un papier caché dans son corsage et fit un pas vers sa nièce.
—Voilez ce portrait, dit-elle les dents serrées; voilez-le, qu’il ne puisse nous voir, ni nous entendre, et, puisqu’il vous faut des preuves, lisez!...
Elle avait tendu le papier à la jeune fille qui le prit en frissonnant, et l’ouvrit.
—Connaissez-vous cette écriture? demanda madame de Luxeuil.
—C’est celle de ma mère, répliqua Honorine saisie.
—Lisez.
La jeune fille reporta les yeux sur le billet qui ne contenait que quelques mots et lut machinalement ce qui suit:
«Mon ami,
»Le général a tout découvert; il sait qu’Honorine n’est point sa fille! Venez, si vous voulez nous sauver toutes deux!»
Ces trois lignes étaient adressées à M. le duc de Saint-Alofe.
Honorine les lut une seconde fois sans pouvoir en croire ses yeux, puis regarda la comtesse d’un air égaré. La force de la surprise et de l’émotion lui avait ôté la parole.
—Ainsi ce n’est pas moi qui ai menti, reprit madame de Luxeuil en désignant la lettre par un geste d’ironie poignante; non, ce n’est pas moi, mais celle qui a usurpé un nom qu’elle n’a point le droit de porter, une fortune qui est à nous!... Car comprends-tu enfin, malheureuse abandonnée, que tout ce qui fait ton orgueil est un prêt dû à ma pitié; que toi qui parles de liberté de choix, tu serais repoussée de tous si je le voulais; que pour te rejeter dans la honte et la misère, je n’aurais qu’à dire un mot?
—Ah! vous ne le direz pas! s’écria Honorine, arrachée à sa torpeur par cette menace.
—Je le dirai puisqu’on m’y a forcée, continua madame de Luxeuil; ce mariage, je l’ai sollicité avec prière: je vous ai avertie qu’il y allait du bonheur de mon fils, de son repos, de sa vie peut-être; vous n’avez rien écouté, eh bien! moi aussi, je serai implacable. Puisque vous avez parlé de droits, je ferai valoir les miens, et j’irai redemander l’héritage qu’on nous a dérobé, cette lettre à la main...
—Non! cria Honorine, en courant éperdue à la comtesse, dont elle s’efforça de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mère, Madame, grâce pour la mémoire de ma mère.
—Et pourquoi montrerais-je plus de dévouement à cette mémoire que sa fille n’en montre elle-même, fit observer madame de Luxeuil; n’est-ce point sa fille qui m’a forcée à cette révélation honteuse? Pour l’éviter, j’avais formé un projet qui confondait ses intérêts avec ceux de mon fils; je voulais justifier par l’alliance une position usurpée, faire que celle qui n’a point droit de se dire ma nièce devînt légitimement ma fille... Elle a repoussé ma demande... Elle a douté de mes intentions... elle m’a insultée!
La comtesse s’interrompit: soit qu’elle eût jugé nécessaire de feindre la sensibilité, soit que la longueur de ce débat eût ébranlé ses nerfs et qu’elle cédât à une émotion physique involontaire, sa voix, d’abord entrecoupée, s’éteignit, et quelques larmes mouillèrent ses paupières.
Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force à Honorine. Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se défendre, et succombant à tant d’épreuves successives, elle se laissa glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux mains qu’elle avait saisies, et lui dit en sanglotant:
—Que l’honneur de ma mère soit sauvé, Madame, et puis... faites de moi ce que vous voudrez!
XVIII.
Dès le lendemain, madame de Luxeuil écrivit à la mère Louis et à M. le conseiller de Vercy, tuteur d’Honorine, pour demander leur autorisation; mais sûre que celle-ci ne pouvait être refusée, elle annonça d’avance le mariage à tous les amis de la famille.
De Gausson en demeura foudroyé; les autres avaient pu, en se méprenant sur l’intimité établie entre Arthur et sa cousine, présager depuis longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour qu’il lui fût possible de le craindre. Depuis une année qu’il étudiait cette nature délicate et tendre, il avait pu comprendre quel abîme la séparait de son cousin.
Son dernier entretien lui avait d’ailleurs persuadé que son amour était compris et accepté. Aussi hésita-t-il à croire, jusqu’au moment où la nouvelle lui fut confirmée par de Luxeuil.
Ce dernier, dont les soupçons s’étaient portés naturellement sur Marcel, lors du premier refus d’Honorine, voulut éclaircir ses doutes en lui parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson écouta tout sans exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L’expérience du monde l’avait accoutumé à ces épreuves, qui font de nos salons un champ de bataille où le courage est dans l’impassibilité. Comprimant donc la violence de sa douleur, il ne songea plus qu’à voir Honorine afin de s’expliquer avec elle.
L’union annoncée était trop inattendue pour qu’il n’y soupçonnât pas quelque surprise ou quelque piége; mais la difficulté était d’arriver jusqu’à la jeune fille. Dans nos mœurs, pleines de contraintes et de fausses apparences, l’usage a établi une séparation presque absolue entre ceux qui auraient le plus besoin de se voir, de s’étudier, de se connaître. C’est seulement à la dérobée, et par rencontre, que le jeune homme et la jeune fille peuvent échanger librement leurs pensées. Hors ces hasards inespérés, tous deux ne doivent se voir qu’à travers la famille, espèce de voile placé entre leurs âmes, comme on en place ailleurs entre leurs yeux.
De Gausson essaya vainement de parvenir jusqu’à Honorine: il la trouva toujours surveillée, entourée. Madame de Luxeuil avait redoublé de précautions et la quittait à peine. Vingt fois Marcel fut sur le point de s’adresser ouvertement à la jeune fille pour demander à l’entretenir seule un instant, et toujours le joug de l’usage le retint.
Aucune promesse ne lui avait été faite d’ailleurs; il ne pouvait même se recommander d’un aveu reçu! Son amour et celui d’Honorine, visibles pour tous deux, n’étaient point sortis de ce premier crépuscule qui donne tant de charme à la passion naissante; ses droits pouvaient être sentis mais non formulés. Une lettre eût été impuissante à les traduire; pour les faire valoir, il fallait toute l’indépendance d’un long épanchement.
Marcel continua à en chercher l’occasion, mais les jours se succédèrent sans la lui offrir. Le moment du mariage approchait; il comprit enfin que l’heure d’une explication était passée; dans tous les cas, inutile peut-être, elle devenait inopportune et impossible après un si long retard.
La jeune fille, du reste, semblait elle-même la fuir. Tremblante à l’aspect de Marcel, elle évitait de le regarder, de lui parler. Celui-ci finit par croire qu’il s’était trompé. Il se dit que tout ce qui avait eu lieu était un de ces jeux de cœur dont la plupart des jeunes filles s’amusent quelques jours, essais de romans sans portée et sans suite, auxquels elles renoncent en même temps qu’aux longues correspondances et aux amies du couvent.
Cette pensée fut un trait aigu qui s’enfonça au plus profond de son âme; ne pouvant en supporter la douleur, il résolut d’y échapper par la fuite. Avant de partir, il voulut seulement voir Honorine une dernière fois.
Il la trouva en compagnie de sa tante et de madame des Brotteaux; Arthur, Marquier et de Cillart causaient à l’autre bout du salon.
Au moment où on l’annonça, madame des Brotteaux s’écria avec plus de vivacité que d’habitude.
—Ah! tant mieux; nous allons prendre M. de Gausson pour juge!
Honorine, qui avait tressailli au nom de Marcel, voulut la retenir; mais elle continua:
—Non, non, je veux qu’il donne son avis, lui qui vous connaît bien et qui est de vos amis; venez, monsieur Marcel, venez.
Le jeune homme s’approcha en demandant de quoi il s’agissait.
—C’est une grave question, dit la comtesse en riant, et pour la décider, nous avons besoin de toutes vos lumières.
—Ne l’influencez pas! reprit Hortense, il faut qu’il donne son opinion franchement. Il s’agit de la corbeille de noces.
Les lèvres de Marcel se serrèrent, et sa main pressa convulsivement les bords du chapeau qu’il tenait; mais sa voix resta ferme pour demander quelle était la difficulté à juger.
—Faites-moi d’abord le plaisir de regarder cette chère petite, dit madame des Brotteaux, qui se retourna vers Honorine.
Le regard de Marcel suivit la direction indiquée, et rencontra celui de la jeune fille, qui rougit, s’efforça de sourire, puis baissa les yeux avec une affreuse palpitation de cœur.
—Vous la voyez, reprit madame des Brotteaux, eh bien! maintenant, dites-nous quelle est la couleur qui lui sied davantage, le rose ou le bleu?
—En vérité, Madame, dit de Gausson avec effort, vous présumez trop de mon observation ou de mon goût; je craindrais que mon avis ne détruisît la bonne opinion que vous voulez bien en avoir.
—C’est une défaite, répondit Hortense avec insistance, je veux savoir quelle est la couleur que vous préférez voir à Honorine.
—La couleur que je préfère, répéta lentement de Gausson, en jetant vers la jeune fille un regard ému.
—Précisément; est-ce le rose?
—Non, Madame.
—Alors c’est le bleu! s’écria-l-elle en se tournant triomphante vers madame de Luxeuil; vous le voyez, chère comtesse, il est de mon avis.
—Oui, reprit de Gausson, dont les yeux s’étaient pour ainsi dire oubliés sur Honorine; c’était la couleur que Mademoiselle portait la première fois que je la vis... chez la prieure...
Bien que ces mots eussent été prononcés sans intention apparente, il y avait, dans le timbre de la voix, une nuance qui n’échappa point à la jeune fille. C’était à la fois de la tristesse, de l’amour et du reproche. Elle sentit son cœur défaillir.
Madame de Luxeuil avait également paru frappée, non de l’accent de Marcel, mais de ses paroles.
—Vous aviez vu ma nièce avant son arrivée à Paris? demanda-t-elle.
—En passant eu Touraine, Madame, il y a douze ans.
—Douze ans!... Ah! vous étiez des enfants alors, reprit la comtesse soulagée; je m’étonne seulement qu’Honorine ne m’ait jamais parlé de cette rencontre.
—C’était une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle, fit observer de Gausson, avec une légère nuance d’amertume.
—Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mémoire miraculeuse. Croiriez-vous qu’il reconnaissait tous les villages, lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons traversé la Normandie?
—J’y ai été élevé, répondit de Gausson; je l’ai vingt fois parcourue en tous sens...
—Et vous avez voulu nous la faire également parcourir, interrompit madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse! Figurez-vous des dunes exposées au soleil et au vent, des chemins horribles... où l’on est obligé d’aller à pied! J’ai cru en mourir.
—M. de Gausson vante pourtant la beauté de son pays, objecta madame de Luxeuil.
—Laissez donc, je voudrais le voir forcé d’y habiter.
—Votre souhait va s’accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans quelques jours pour la Normandie.
—Vous! répétèrent à la fuis la comtesse et madame des Brotteaux.
—Je venais vous faire ma visite d’adieux.
Honorine eut peine à retenir un cri. Le souvenir précédemment réveillé par de Gausson l’avait déjà ébranlée, mais cette brusque annonce de départ acheva de briser son courage. L’idée qu’elle ne verrait plus Marcel et qu’il allait partir malheureux, irrité, imposa silence à tout le reste. L’exaltation de dévouement qui l’avait jusqu’alors étourdie, fit place au désespoir, puis à la résolution de se justifier en avouant tout à de Gausson.
Un nouvel incident vint traverser cette tentation.
Pendant l’entretien que nous venons de rapporter, Arthur et les visiteurs réunis à l’autre extrémité du salon, avaient continué, de leur côté, une conversation qui était devenue de plus en plus animée. Marquier en semblait le héros, et, à la multiplicité de ses gestes et de ses affirmations, il était facile de deviner qu’il avait à vaincre l’incrédulité d’une partie de ses auditeurs.
—Quand je vous répète que je le tiens du caissier! s’écria-t-il enfin; qu’il a reçu les deux cent mille francs; qu’il les a comptés!
—Qu’y a-t-il donc? demanda madame de Luxeuil, étonnée de la chaleur du banquier.
—Ah! pardieu il faut raconter la chose à ces dames, s’écria de Cillart en riant; voyons, Marquier, recommencez pour elles votre roman.
—Je soutiens que c’est une histoire, répliqua celui-ci, et j’offre au capitaine de parier cent louis.
—N’acceptez pas! interrompit Arthur; s’il veut parier, c’est qu’il est sûr de gagner.
—Mais de quoi s’agit-il enfin? reprit la comtesse.
—Mon Dieu! d’une folie de philanthrope, reprit Marquier, madame la comtesse doit avoir entendu parler de l’auteur de l’Avenir dévoilé?
Madame de Luxeuil jeta un regard rapide du côté d’Honorine.
—Oui est-ce qui ne connaît pas ce vieux rêveur? reprit de Cillart, en haussant les épaules; il envoyait autrefois ses livres gratuitement à tout le monde, moi-même j’en ai reçu.
—Avec l’épigraphe latine invariable: Omnis omnibus.
—Oui; on lui en avait fait un sobriquet, et les petits journaux ne l’appelaient que le duc omnis omnibus.
—Adoptons le nom, dit vivement madame de Luxeuil, je n’en veux pas d’autre.
—Va pour omnis omnibus, reprit Marquier en riant; voici ce que je racontais de lui à ces Messieurs.
A l’époque où le duc était encore riche, il avait pour ami M. de Lannaut, le père des banquiers actuels, qui était aussi dans les affaires. Il paraît même que le bonhomme goûtait les idées du duc, et qu’il rêvait, comme lui, le bonheur du genre humain!... Ils ont toujours eu quelque chose de détraqué dans cette famille....
—Enfin, demanda madame Luxeuil, qui semblait mal à l’aise et impatientée du récit de Marquier.
—Enfin, continua celui-ci, à force de s’occuper des affaires de la société, le père Lannaut laissa les siennes se déranger, de sorte qu’un beau jour il se trouva avec un passif qui dépassait son actif de près de cent mille écus! Le bonhomme eut beau se retourner, faire argent de tout, la faillite était inévitable. Alors, ne sachant plus où trouver du secours, ruiné, déshonoré, il perdit la tête et prit la fuite. Il avait déjà rejoint le Havre où il allait s’embarquer, quand il reçut une lettre de son caissier, qui lui apprenait que tous les billets présentés avaient été payés.
—Payés! s’écria Honorine, qui, distraite d’abord, avait fini par écouter malgré elle et par s’intéresser.
—Intégralement! ajouta Marquier, et cela par un inconnu.
Toutes les femmes poussèrent une exclamation.
—Voilà où nous tournons au conte de fée, dit de Cillart.
—Pas du tout, reprit Marquier, car le soi-disant inconnu n’était autre que le duc omnis omnibus, qui, de retour d’un petit voyage, avait appris, du caissier lui-même, la fuite de Lannaut, et s’était immédiatement dépouillé de tout ce qu’il avait de fonds disponibles chez son notaire.
—Mais vous passez le plus merveilleux! s’écria Cillart; c’est que votre duc avait exigé le secret de la part du caissier, et que ledit Lannaut est mort sans savoir à qui il devait ces deux cent mille francs.
—Mais il ne les devait pas! s’écria Marquier; je vous ai déjà dit qu’il n’y avait eu ni acte ni reçu.
—Eh bien! je déclare, moi, reprit le garde-du-corps, que je ne puis croire à une pareille folie.
—Vous avez tort, reprit sérieusement de Gausson; j’ai connu le notaire entre les mains duquel les fonds furent remis, et je savais, depuis longtemps, tous les détails de cette affaire.
—Me croirez-vous, maintenant? demanda Marquier en se retournant vers de Cillart.
—Alors, je n’ai qu’un mot à répondre, dit-il, c’est qu’omnis omnibus était un échappé de Charenton.
—Le malheureux! fit observer madame des Brotteaux, perdre deux cent mille francs!
—Encore s’il eût demandé un reçu, ajouta Marquier.
—Mon Dieu! sa vie est pleine de traits semblables, reprit madame de Luxeuil avec le désir évident de mettre fin à cette conversation; il serait plus généreux de ne point les rappeler et d’imiter le charitable silence de M. de Gausson.
—Je voudrais pouvoir accepter l’approbation de madame la comtesse, dit celui-ci, en s’inclinant avec gravité; mais je ne l’ai point méritée, et si je garde le silence, c’est que loin de pouvoir m’associer aux anathèmes dont le duc est l’objet, je ne pourrais exprimer pour lui que de l’admiration.
L’étonnement parut général.
—Quoi! s’écria de Cillart, même pour le cadeau des deux cent mille francs?
—Pour lui surtout, reprit Marcel en s’animant, car ce que M. Marquier ne vous a point dit, c’est que l’homme sauvé par le duc était un de nos industriels les plus ingénieux et les plus hardis; que sa ruine arrêtait vingt tentatives dont la réussite pouvait enrichir le pays; qu’elle réduisait à la misère plusieurs centaines de familles; que la prévenir enfin, n’était pas seulement un acte d’ami, mais de bon citoyen. Il fallait aussi ajouter que le duc ne fit un mystère de sa généreuse assistance que parce qu’il savait M. Lannaut capable de la refuser et de préférer, dans son découragement, une ruine immédiate à des obligations qu’il eût craint de ne pouvoir remplir.
—C’est avec des raisonnements pareils que ce pauvre duc a mangé un million! dit Marquier en ricanant.
—Et qu’il a fini par l’hôpital, ajouta de Cillart.
—Tandis que les fils Lannaut ont équipage et qu’ils se moquent, comme tout le monde, d’omnis omnibus, acheva Arthur.
—Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le monde restera ce qu’il est, le dévouement sera l’orgueil des niais.
—Non, dit Marcel avec une fermeté calme, ce sera la vertu des courageux! Un jour viendra, je l’espère, où les sociétés plus intelligentes n’auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le salut du plus grand nombre et où le bonheur de chacun aidera au bonheur de tous; mais d’ici-là, c’est aux généreux à accepter l’abnégation, à s’oublier pour les autres, à nourrir le monde de leur âme et de leur sang.
—Et le monde, une fois nourri se moquera d’eux, objecta Marquier.
—Peut-être, continua Marcel; mais pour celui qui s’est imposé une tâche, qu’importe l’approbation? Le dévouement est un martyre; il se fortifie de ses souffrances, il s’encourage de son abandon, il tire ses joies et ses récompenses de lui-même. Tout perd son charme à la longue; les passions s’attiédissent, les ambitions trompent, les espérances fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le souvenir du bien accompli. Quiconque se dévoue doit accepter la douleur, l’injustice, le dédain, car c’est de ces fleurs amères que se compose le miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!...
De Gausson s’était laissé emporter, sans y prendre garde, à l’expression de ses pensées les plus intimes; les sourires de Marquier, d’Arthur et du garde-du-corps le rappelèrent tout à coup au souvenir du lieu et de l’auditoire; il rougit un peu, s’interrompit brusquement et se leva.
Mais ses paroles avaient frappé Honorine. Prête à regretter le sacrifice qu’elle faisait à la mémoire de sa mère, elle y avait trouvé une sorte d’à-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au dévouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus éloquent que dans aucune autre; que c’était enfin un avertissement providentiel auquel il ne lui était point permis de résister!
Cette sensation fut si complète et si vive que son projet de tout confier au jeune homme fut à l’instant abandonné, et qu’elle revint, avec une sorte d’enthousiasme passionné à l’idée du sacrifice silencieux.
Aussi, lorsque de Gausson s’approcha d’elle, afin de prendre congé, réunit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d’un air tranquille.
Marcel prit sa main, la porta à ses lèvres et prononça le mot d’adieu avec une expression de désespoir étouffé! Elle sentit un frisson glacé parcourir ses veines; mais ses lèvres répétèrent adieu avec une sorte de froideur machinale.
Ce fut seulement lorsque le jeune homme s’éloigna que ses forces l’abandonnèrent. Elle porta les deux mains à son cœur qui se brisait, se laissa retomber sur son fauteuil, sans pensée et sans mouvement.
Ce trouble, qui n’avait échappé ni à la comtesse ni à son fils, confirma leurs soupçons. Aussi, bien que le départ de M. Marcel de Gausson semblât devoir les rassurer, résolurent-ils de redoubler de surveillance.
La lettre jetée par la fenêtre d’Honorine, et interceptée par la comtesse, était toujours restée pour eux un inexplicable mystère. Quel était ce protecteur caché qui, sous le nom de Marc, veillait sur la jeune fille. Cette dernière eût pu le leur dire, mais madame de Luxeuil craignait, avec raison, qu’une nouvelle explication n’amenât de nouveaux débats, et, par suite, quelque changement dans les résolutions d’Honorine.
L’autorisation demandée à la grand’mère Louis était arrivée, il ne restait plus à recevoir que celle du tuteur, M. de Vercy, dont le silence commençait à étonner de Luxeuil et sa mère; mais ils apprirent enfin la cause de ce retard.
Partageant la répugnance de tous les provinciaux à se servir de la poste, le conseiller avait confié sa lettre à un substitut de la cour d’Angers qui se rendait à Paris et qui avait voulu l’apporter lui-même. Cette réponse renfermait une autorisation régulière pour la publication du mariage avec un modèle de contrat; elle annonçait, en outre, l’arrivée de M. de Vercy, appelé à Paris pour une affaire personnelle.
Cette nouvelle inquiéta Arthur et madame de Luxeuil. Ils interrogèrent adroitement le substitut sur les intentions que pouvait avoir exprimées M. de Vercy, et sur l’affaire qui l’obligeait à quitter Angers, mais celui-ci ne put leur donner aucun éclaircissement. Il leur parla seulement d’une seconde lettre confiée par le conseiller, et qu’il chercha dans son portefeuille. Elle était adressée:
A Monsieur Marc,
Garçon de Bureau.
Rue des Morts, nº 16.
A ce nom de Marc, la mère et le fils échangèrent un coup d’œil.
—J’espère au moins que vous ne porterez pas cette lettre à domicile? fit observer madame de Luxeuil.
—Pardonnez-moi, madame la comtesse, dit le substitut: M. de Vercy m’a bien prié de la remettre en mains propres.
La comtesse se récria.
—Mais il n’y a point songé, dit-elle, c’est hors ville.
—J’ai été, en effet, un peu effrayé en cherchant hier la rue des Morts sur un plan de Paris, avoua le substitut.
—Sans compter que vous pourrez y aller dix fois avant de rencontrer cet homme.
—Ne suffirait-il pas de jeter la lettre à la poste? demanda Arthur.
Le substitut objecta la crainte d’une erreur d’adresse ou d’un changement de domicile.
—Eh bien! donnez-la moi, reprit madame de Luxeuil, je la ferai porter.
—Mille grâces, madame la comtesse; mais je n’oserais abuser à ce point...
—Donnez, vous dis-je, j’enverrai mon chasseur, et il retournera plusieurs fois au besoin. Que Monsieur vienne dîner avec nous après-demain, je pourrai lui apprendre le résultat de ses recherches.
Le substitut se confondit en remerciements, et se retira enfin ravi de l’amabilité de la comtesse.
A peine fut-il parti, qu’Arthur courut fermer la porte, tandis que sa mère ouvrait la lettre de M. de Vercy.
C’était une réponse à celle qui avait été écrite par Marc, au sortir de chez madame Beauclerc, et dans laquelle il dénonçait les véritables motifs d’Arthur, en recherchant la main de sa cousine. Le conseiller, sans rien croire ni rien contester, déclarait qu’il serait à Paris vers la fin du mois pour un placement de fonds et des remboursements, et qu’il demanderait alors des éclaircissements plus détaillés.
La mère et le fils comprirent en même temps que, s’ils ne prévenaient les révélations de Marc, tout était perdu. A quelque prix que ce fût, ils devaient donc le gagner, l’effrayer ou le tromper. Mais pour savoir lequel de ces moyens tenter, il fallait avant tout connaître l’homme auquel on avait affaire.
Comme ils cherchaient les moyens d’y parvenir sans se compromettre, on annonça à de Luxeuil que M. Hartmann, le maquignon, demandait à lui parler.
Ce fut un trait de lumière! Il ordonna de le faire monter à son appartement, demanda la lettre à sa mère, et lui déclara qu’ils auraient tous les renseignements dès le lendemain.
Il trouva l’Allemand qui l’attendait dans son cabinet, debout et le chapeau à la main. Malgré sa grosse cravate de laine rouge, remontant jusqu’au-dessus des oreilles, sa barbe épaisse qui lui cachait les deux tiers du visage, et la capote de castorine blanchâtre sous laquelle sa maigreur se trouvait déguisée, nos lecteurs eussent facilement reconnu, dans le prétendu Hartmann, le juif alsacien dont nous avons donné au commencement de notre récit, le signalement détaillé. C’était bien lui, en effet, mais dans une meilleure position que nous ne l’avons vu d’abord.
Le hasard s’était plu à le favoriser: rencontré par un compatriote qui cherchait précisément un second pour son industrie, il était d’abord entré à son service, et, quelques mois après, la mort de son patron lui avait permis de continuer les affaires pour son propre compte. Quant à la nature de ces affaires, elle était singulièrement obscure. Bien qu’il s’instituât maquignon, M. Hartmann ne vendait point de chevaux, mais il connaissait tous les cochers de grande maison, tous les jockeys, tous les valets d’écurie. Nul ne savait mieux que lui procurer le placement d’une bête tarée, créer une généalogie à un coureur vulgaire, assurer le gain d’un pari en corrompant les jockeys, ou en énervant, par quelque drogue, le cheval redouté. Ses relations étendues lui permettaient de joindre à cette spécialité quelques industries accessoires qui ne laissaient pas que d’avoir aussi leurs profits. Il pouvait, au besoin, faire parvenir une lettre jusqu’au fond de l’hôtel le mieux fermé, donner des renseignements sur les habitudes des maîtres, procurer un logement de passade, loué sous son nom dans quelque maison à double issue où l’on pouvait venir sans éveiller les soupçons, grâce à une affiche de dentiste ou de couturière. Il se chargeait enfin des emprunts sur gage ou de la fabrication des lettres anonymes destinées à servir les haines et les rivalités.
Cette université avait fait de Moser l’agent préféré de ce que la fashion avait de plus méprisable. C’était lui qui mettait en contact toutes les mauvaises passions, associait les vices et mariait les lâchetés.
Arthur l’avait employé plus d’une fois et avec profit; aussi ne balança-t-il pas à s’adresser à lui pour prendre des renseignements sur Marc.
Le juif comprit sur-le-champ de quoi il s’agissait; il demanda la lettre adressée au garçon de bureau, afin qu’elle lui servît d’introduction, et partit en promettant de faire diligence.
Mais au moment où il atteignait l’extrémité du faubourg Saint-Honoré, et où il allait tourner vers la Madeleine, il se trouva en face d’un homme en costume militaire qui à sa vue s’arrêta tout court: c’était Jacques le Parisien.
Tous deux s’étaient séparés peu après l’aventure de la forge des Buttes, et ils ne s’étaient point revus depuis.
Jacques entraîna l’Alsacien chez un marchand de vin du faubourg et monta avec lui à l’entresol, dans un cabinet séparé, afin de pouvoir causer plus librement.
XIX.
Une Fête dans un grenier.
Cinq jours après la rencontre du Parisien et de Moser, ce dernier ne s’était point encore présenté chez Marc, qui attendait avec une inexprimable impatience, la réponse de M. de Vercy. Craignant qu’elle n’arrivât en son absence, il avait même prétexté une indisposition pour ne point quitter la maison, en recommandant à M. Brousmiche de lui apporter sur-le-champ les lettres qui pourraient arriver à son adresse.
Cependant, ce jour-là, une autre préoccupation semblait avoir momentanément remplacé ses inquiétudes. Sorti plusieurs fois le matin, il venait de rentrer suivi d’un commissionnaire chargé, et il avait trouvé à la porte de la loge, Françoise, avec laquelle il échangea un signe d’intelligence, et qui remonta rapidement sur ses pas. M. Brousmiche lui-même ne tarda pas à les suivre, portant une vieille théière bleue à bec ébréché et trois tasses dépareillées avec lesquelles il gagna les mansardes.
Il était évident que quelque chose d’extraordinaire se passait dans le grenier du vieux Michel. On y entendait des pas qui se pressaient, des voix parlant vivement et des rires tantôt éclatants, tantôt étouffés.
L’absence du vieillard pouvait seule expliquer ces bruits inaccoutumés. Françoise, qui avait été forcée de sortir dès le matin, l’avait en effet prié de veiller à son logement, où l’on devait se présenter pour quelques réparations; et, trop heureux de pouvoir rendre à sa voisine ce léger service, M. Michel avait apporté chez elle ses papiers et s’était établi devant la grande table de la jeune fleuriste.
Il y était depuis plusieurs heures quand celle-ci rentra rouge, haletante, et les yeux brillants de gaieté.
—Ah! mon pauvre monsieur Michel, vous aurez cru que je vous avais oublié? s’écria-t-elle; comme vous avez dû vous ennuyer ici, tout seul!
—La solitude m’est familière, dit le vieillard, qui, à la vue de la jeune fille, avait déposé sa plume; j’étais d’ailleurs occupé.
—Encore à vos vilains chiffres, fit observer la jeune fille en jetant les yeux sur les états à colonnes rouges et noires que son vieux voisin achevait; mon Dieu! comment avez-vous pu vous accoutumer à un pareil travail, vous qui détestez les calculs?
—Ne savez-vous pas qu’il faut accepter ici-bas, non la tâche que l’on aime et que l’on sait remplir, mais celle que le hasard vous impose? dit le vieux voisin, avec une triste douceur; ces chiffres me font vivre: c’est un impôt que la faim prélève sur mes goûts et sur ma liberté. Quand je l’ai payé, je puis redevenir moi-même. En consacrant le jour entier à ce travail machinal et stérile, il me reste le soir pour la pensée. Je donne dix heures aux besoins de mon estomac et deux heures à ceux de mon âme. Combien d’autres sont moins heureux!
—C’est vrai, reprit la grisette; mais pour aujourd’hui, monsieur Michel, en voilà assez. Vous n’avez pas déjeuné, d’ailleurs.
—En effet, il doit être plus tard que d’habitude, si j’en juge par mon appétit.
—Vous avez appétit! Ah! tant mieux; donnez ces papiers, mon bon monsieur Michel, et remontons bien vite; j’ai tout préparé chez vous.
Elle avait pris les états et monta rapidement, suivie de M. Michel. Arrivée au logement de ce dernier, elle frappa en disant:
—C’est nous!
Et elle s’effaça de côté, pour laisser entrer le vieillard.
Celui-ci, étonné, franchit le seuil; mais à peine eut-il fait un pas en avant, qu’il s’arrêta stupéfait.
Il ne reconnaissait plus son grenier.
Les fentes du toit, qui laissaient autrefois paraître les tuiles, avaient été garnies de nattes proprement clouées; des rideaux de mousseline, à franges bariolées, ornaient l’étroite fenêtre, et un poêle de faïence tout allumé, derrière lequel apparaissait une petite provision de houille et de bois flotté, occupait un des angles. Enfin, sur une table dressée au milieu de la mansarde et garnie d’une nappe bien blanche, étaient servis plusieurs plats recouverts d’assiettes, au milieu desquels se dressait la cafetière ébréchée de M. Brousmiche. Ce dernier se tenait lui-même debout à quelques pas, le sourire sur les lèvres et son bonnet de soie à la main, tandis qu’un peu plus loin, Marc, appuyé au vieux fauteuil d’ébène, regardait alternativement M. Michel et Françoise.
En voyant la surprise de son vieux voisin, la grisette n’avait pu retenir une exclamation de joie.
—Il ne se doutait de rien! s’écria-t-elle, en battant des mains comme une enfant; il ne se doutait de rien. Oh! la bonne plaisanterie; mais vous ne devinez donc pas, monsieur Michel?... Ce sont vos étrennes!
—Mes étrennes! répéta le vieillard en la regardant; quoi! c’est aujourd’hui...
—Le premier de l’an! Vous ne le saviez pas! Oh! tant mieux. Mais ne trouvez-vous pas que nous avons bien employé notre temps? Voyez donc, il ne vous viendra plus de vent par le toit; il y a des nattes partout; c’est M. Marc qui les a posées; car M. Marc est pour sa part dans tout ceci; et M. Brousmiche aussi. Mais parlez donc, mon bon monsieur Michel, vous avez l’air tout drôle! Dites au moins que vous êtes content.
Le vieillard tendit la main à la jeune fille, puis à Marc, puis à Brousmiche, et une larme vint se suspendre à ses cils blanchis.
La jeune fille et le petit bossu ne purent voir cette émotion sans la partager.
—Allons, allons, ce que nous avons fait... ne vaut pas... tant de remerciements, dit Françoise d’une voix que l’attendrissement faisait trembler: M. Marc avait des économies... et moi aussi... en faisant bourse commune nous avons pu acheter les nattes d’abord et ensuite le poêle... car il n’est pas neuf le poêle, monsieur Michel, c’est une occasion, nous l’avons eu pour rien... et quant au bois, c’est M. Brousmiche qui a donné une partie de sa provision...
—J’en avais trop, interrompit vivement le bossu: foi d’homme, c’est un service que me rend M. Michel. Ça m’empêchera de chauffer la loge comme je faisais toujours, à la température du Sénégal. Madame Berton, la femme de ménage du pharmacien, m’a dit qu’il n’y avait rien de plus malsain pour Lolo et pour Fanfan.
—Ne cherchez donc pas à vous justifier, père Brousmiche, dit Marc, qui voyait que les explications augmentaient l’émotion du vieillard, nous avons fait à M. Michel une politesse de voisin, comme on en a le droit le premier janvier; voilà! Seulement, je le préviens que nous nous sommes invités à déjeuner avec lui, et s’il le permet, nous ne laisserons pas les plats refroidir davantage.
—Vous avez raison, mon ami, dit M. Michel avec un sourire au milieu duquel tremblaient encore des larmes. L’expression manque toujours à la reconnaissance sincère; pour les dons faits avec le cœur, le meilleur remerciement est d’en jouir. Aussi, ne craignez pas que j’affecte des regrets ou de l’humiliation. Vous avez voulu donner quelque aisance à un pauvre vieillard qui ne peut vous récompenser qu’avec sa joie, eh bien! soyez satisfaits, mes amis: il est heureux.
M. Michel se mit alors à parcourir son grenier transformé, à tout regarder en détail, à tout essayer avec l’empressement et les cris d’un enfant. Il ouvrit et ferma les rideaux, s’assura que la brise ne pouvait traverser les nattes qui tapissaient le toit, s’arrêta devant le poêle dont le ronflement annonçait l’activité, vint à la table, où les plats découverts par Françoise commençaient à répandre leur fumet appétissant; puis, son examen achevé, il le recommença avec le même plaisir.
La jeune fille riait, sautait et chantait de joie.
—Allons, c’est assez, monsieur Michel, dit-elle cependant au bout de quelque temps; vous reprendrez votre inventaire plus tard. Vite à table, car j’ai mille choses à faire après le déjeuner... D’abord il faut que j’écrive à Charles.
—Comment, ne viendra-t-il pas vous souhaiter une heureuse année? demanda le vieux voisin en s’asseyant dans le fauteuil que Marc lui avait avancé.
—Il est venu il y a trois jours, dit la jeune fille, qui prit également place à table avec le garçon de bureau et Brousmiche; il m’a même apporté mes étrennes... Une livre de dragées fines! vous en goûterez au dessert... Mais j’ai fait hier une rencontre qui pourra peut-être bien le servir.
—Quelle rencontre?
—Ah! c’est à l’Hôtel des Étrangers, vous savez, rue Richelieu. Madame Ouvrard m’avait commandé des fleurs pour les jardinières du salon, et en les lui apportant, j’ai rencontré, au parloir, un voyageur qui demandait l’adresse d’un monsieur Dufloc, qui s’occupe de banque à ce qu’il paraît; mais il n’a pu le trouver dans l’Almanach du commerce. Vous le connaissez peut-être, vous, monsieur Marc?
—Non, répondit le garçon de bureau.
—Ni moi, mais madame Ouvrard qui, en venant un soir, pour me faire une commande, a vu Charles chez moi, et à qui j’ai été obligée de dire qui il était, ce qu’il faisait... et que nous étions mariés... Madame Ouvrard s’est tout rappelé sur l’instant; elle a répondu que mon mari était commis chez un banquier, et qu’il pourrait peut-être donner l’adresse de M. Dufloc.
—Et l’étranger vous a prié de la lui demander?
—Oh! pas seulement cela! il m’a beaucoup interrogé sur Charles, il a voulu savoir où il travaillait, ce qu’il gagnait, et il a fini par me dire qu’il désirait le voir, qu’il pourrait peut-être le charger d’une affaire qui lui rapporterait beaucoup d’argent. Vous comprenez que j’ai écrit tout de suite à Charles, mais il ne m’a pas répondu, et c’est pourquoi je vais lui adresser une seconde lettre...
—Mille excuses, mademoiselle Françoise, interrompit Brousmiche en dressant la tête; mais il me semble entendre quelqu’un dans l’escalier... J’ai confié le cordon à madame Breton, et j’ai peur que par manque d’habitude elle laisse monter du public peu délicat... Vous m’excuserez si je vérifie par mes yeux...
Tout en parlant le bossu avait gagné la porte qu’il ouvrit.
—Que demande Monsieur? dit-il de l’entrée, en apercevant un homme en veste sur le palier inférieur.
—Monsieur Marc est donc sorti? dit l’inconnu qui montrait la chambre du garçon de bureau.
—Faites excuse, reprit le bossu, il a le plaisir d’être ici en société; et je vais avoir celui de l’avertir...
Mais le visiteur ne lui en donna pas le temps; il franchit l’escalier, repoussa hardiment la porte entrebâillée et se trouva en face des convives.
—Il paraît que ça va mieux, dit-il gaiement, en portant la main à sa casquette.
—Tiens, le Furet! s’écria le garçon de bureau.
—A votre service, monsieur Marc, dit le nouveau venu qui, comme par habitude, promena autour de lui un regard rapide afin de prendre connaissance des lieux, je venais pour vous voir et vous la souhaiter bonne et heureuse.
—Merci, mon garçon, dit Marc en se levant et allant au Furet; je te retourne le souhait.
—Trop honnête, monsieur Marc, j’étais aussi chargé par le patron de savoir si vous étiez moins souffrant...
—Tu avais quelque chose à me dire de sa part? demanda le garçon de bureau plus bas.
—Non, dit le Furet qui échangea avec lui un regard significatif; il n’y a rien de neuf, si ce n’est qu’on aurait besoin de vous au bureau pour trouver l’adresse... d’un mauvais payeur.
—J’irai demain.
—Ça suffit, monsieur Marc, je vous souhaite bon appétit alors, ainsi qu’à la compagnie, bien du plaisir et à l’avantage...
Il allait regagner la porte où M. Brousmiche continuait à se tenir, lorsque Françoise s’entremit.
—Monsieur ne partira pas sans boire à notre santé, dit-elle en se levant pour chercher un verre, priez-le donc de rester un instant, monsieur Marc.
—C’est juste, reprit le garçon de bureau, avance ici, Furet; c’est du bordeaux... et du bouché!
—Pardon, excuse, dit le Furet, c’est que j’ai déjà déjeuné avec le gros Georges.
—N’importe, n’importe, insinua M. Brousmiche, qui, à l’invitation de Françoise avait refermé la porte; le bordeaux est comme le lézard, c’est un ami de l’homme. Aussi les anciens l’avaient appelé le lait des vieillards. Approchez, Monsieur, je vous en prie.
Le Furet céda, on s’excusant, prit le verre que Françoise lui offrait et s’approcha de la table.
M. Michel, qui était resté jusqu’alors étranger à la conversation, se leva la bouteille à la main pour lui verser à boire; mais à sa vue, le Furet demeura le bras tendu, les yeux grands ouverts, et comme pétrifié par la surprise.
—Qu’as-tu donc? demanda Marc.
—Ce que j’ai, répéta l’homme à la veste, dont les regards restaient attachés sur le vieillard, c’est que... il me semble... oui... je ne me trompe pas... j’ai déjà vu monsieur.
—Moi, dit M. Michel en souriant, et quand cela?
—Dans le temps que j’étais gardien à Vanvres.
M. Michel reposa la bouteille sur la table.
—Vous avez été gardien?... s’écria-t-il.
—A Vanvres, répéta Marc; il n’y a là qu’une maison de fous...
—Monsieur avait le numéro 121, répliqua le Furet.
Le vieillard se laissa retomber sur son fauteuil. Françoise, Marc et le bossu demeurèrent stupéfaits.
—Vous ne vous étiez donc aperçu de rien? reprit le Furet plus bas, en regardant M. Michel; au fait, il a de bons moments; c’est ce qui fait qu’on le surveillait moins et qu’il en a profité pour s’échapper.
—Quoi! s’écria Françoise en joignant les mains, il serait possible! M. Michel pourrait... M. Michel aurait été... Non, il faut que vous le preniez pour un autre.
—Il ne me prend point pour un autre, dit le vieillard avec amertume. Oui, mes amis, cette raison dont vous avez cru que je jouissais, la justice l’a déclarée absente! Celui que vous regardiez comme votre égal n’est qu’un fou échappé de sa loge et qu’un mot peut y ramener.
—Mais comment cela a-t-il pu se faire? demanda Françoise anxieuse.
—Ah! ce serait un long récit, chère enfant, dit M. Michel, il faudrait vous raconter l’histoire de toute ma vie.
—Si on la connaissait, on trouverait peut-être moyen de faire réparer l’erreur commise à l’égard de M. Michel, fit observer Marc.
Le vieillard secoua la tête.
—Il n’y a point eu d’erreur commise, dit-il tristement; aux yeux du monde dans lequel nous vivons, ce qui a été fait est bien fait. Mais votre bonté pour moi vous a donné droit de savoir qui je suis. La confiance est la seule générosité que puissent faire les malheureux. Écoutez-moi donc et vous me jugerez ensuite.
Tous les convives reprirent leurs places; le Furet alla chercher une chaise dépaillée, sur laquelle il s’assit, et le vieillard commença.