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Les réprouvés et les élus (t.1) cover

Les réprouvés et les élus (t.1)

Chapter 26: XXIV. Dénoûment.
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About This Book

A collection of linked tales and sketches set in a provincial town contrasts outward reputation with inward worth, opening with a popular legend in which a divine judgment reveals hidden virtues and secret vices. Through intimate portraits and episodes drawn from village life and folklore, apparently honorable figures are shown to harbor corrupt impulses while socially condemned people display redeeming affections. The narratives trace how legal and civic judgments can be superficial, arguing for compassion and a search for deeper causes of conduct. The tone mixes local color, moral reflection, and realist observation to probe social hypocrisy and human complexity.

XXIII.

Une rencontre.

Vous n’attendez pas de moi, sans doute, le récit détaillé de ces années d’épreuves; je vous en ai dit assez pour pouvoir les franchir d’un bond et arriver à l’aventure qui me força de hâter mon changement de position.

Je revenais un matin d’Auteuil, où j’avais rapporté quelques commandes, lorsque, en arrivant à l’extrémité d’une des avenues, j’aperçus une calèche découverte rapidement emportée par des chevaux sans conducteur, et dans laquelle une femme seule poussait des cris perçants. L’attelage venait vers moi, en suivant le milieu de la route. Par un mouvement instinctif, je laissai tomber la règle à mesurer que je tenais à la main, et, au moment où la calèche arriva près de moi, je m’élançai à la tête des chevaux.

Ils me traînèrent quelque temps, puis se ralentirent. Je pus saisir une des rênes, et, la tirant brusquement, je forçai l’attelage à reculer. Les roues allèrent heurter le mur d’un parc qui bordait le chemin, et la calèche s’arrêta.

Comme je m’efforçais de calmer les chevaux en les flattant de la main et de la voix, je fus rejoint par le cocher, qui avait été précipité de son siége sans recevoir aucune blessure. Il se rendit bientôt maître de l’attelage, se retourna vers sa maîtresse, dont les cris avaient cessé, et nous nous aperçûmes alors seulement qu’elle était évanouie.

Je l’aidai à la dégager de son chapeau et de la douillette fourrée qui l’enveloppait. L’air frais la ranima; elle rouvrit les yeux, mais pour tomber dans une crise nerveuse qui nous effraya. Il n’y avait autour de nous aucune habitation ni aucun moyen de secours.

—Remontez vite sur le siége, dis-je au cocher, et gagnez Passy, on vous indiquera un médecin.

Il approuva l’expédient, reprit les rênes et partit.

Je restai debout à la même place, jusqu’à ce qu’il eût tourné l’allée: alors je me baissai pour prendre ma règle à mesurer, et mon regard s’arrêta sur quelque chose de brillant; j’avançai la main, c’était un bracelet à fermoirs de diamants!

Je courus aussitôt dans la direction prise par la voiture, mais elle avait disparu. Je continuai jusqu’à Passy, où toutes mes informations furent inutiles. On avait bien vu passer une calèche peu auparavant, mais elle ne s’était point arrêtée.

Je me trouvais dans un grand embarras. Le bracelet devait avoir une valeur considérable, et, à tout prix, je voulais le rendre. Mais comment retrouver la personne qui l’avait perdu?

En le regardant avec plus d’attention, j’aperçus, par bonheur, un petit écusson émaillé qui occupait le centre du fermoir: je pensai qu’en consultant les principaux joailliers, ils pourraient reconnaître les armoiries et me tirer d’embarras.

Je me rendis, en conséquence, au Palais-Royal; j’entrai dans un des plus riches magasins et je présentai le bracelet, en demandant le renseignement désiré.

Le commis parut émerveillé de la beauté de la monture. Il appela le joaillier, qui déclara, au premier coup d’œil, que c’était un bracelet de mille écus. Je ne pus retenir une exclamation d’étonnement.

—Et connaissez-vous les armes gravées sur le fermoir? demandai-je.

Le joaillier répondit négativement.

—Alors je vais ailleurs, repris-je, en tendant la main pour redemander le bracelet.

Le marchand me regarda et voulut savoir comment j’étais détenteur d’un pareil bijou. Pressé de continuer mes recherches, je répliquai rapidement que je l’avais trouvé, et comme, à bout de patience, je refusais de répondre davantage, il glissa le bracelet dans une de ses montres, la referma à clef et déclara qu’il ne le rendrait qu’à son légitime propriétaire.

Exaspéré, je voulus le reprendre de force; il en résulta un débat à la suite duquel je fus arrêté et conduit chez le commissaire du quartier.

Il fallut nécessairement raconter à celui-ci tout ce qui s’était passé dans l’avenue d’Auteuil. Pendant ce temps un nouveau joaillier avait reconnu l’écusson; c’était celui d’un général devenu dignitaire de l’Empire. On voulut vérifier l’exactitude de mon récit, et je fus obligé de me laisser conduire à l’hôtel qu’il habitait.

Au moment où nous arrivions à l’hôtel, le cocher qui se trouvait dans la cour me reconnut et s’approcha. Quelques paroles suffirent pour me justifier; le commissaire s’excusa en alléguant la nécessité de la défiance et j’allais me retirer, après l’avoir prié de remettre lui-même le bracelet, lorsque la femme du général, avertie que j’étais là, me fit demander.

Malgré ma répugnance, il fallut céder, et, après avoir traversé plusieurs salons richement décorés, j’arrivai à un boudoir où elle m’attendait.

Je l’avais entrevue si rapidement le matin qu’il m’eût été impossible de la reconnaître. Sans être belle, elle avait, dans toute sa personne, quelque chose de doux et de caressant, qui vous attirait dès le premier coup d’œil. Elle se leva vivement à mon entrée, courut à moi et me prit les mains avec une reconnaissance expansive dont je fus surpris.

—Ah! venez, dit-elle, j’ai besoin de vous voir et de vous remercier.

Je voulus protester contre l’importance qu’elle donnait à un service que tout autre eût pu lui rendre, mais elle m’interrompit, me fit asseoir près d’elle et commença à m’adresser des questions sur mon nom, mon état, ma position.

Je répondis avec une contrariété évidente. Elle crut sans doute que je redoutais des offres d’argent qui eussent blessé ma fierté, car elle se hâta de dire:

—Pardon, monsieur Michel, si je vous interroge ainsi; mais la seule récompense que je puisse vous proposer est mon amitié.... et il faut bien connaître ses amis!

Je répondis qu’elle me faisait trop d’honneur.

—Ne dites pas cela, reprit-elle, avec une sensibilité sincère; si le général se fût trouvé à Paris, il eût mieux réussi à vous remercier: un homme fait des offres de service à un autre homme sans l’humilier: mais je suis seule et je ne puis... Je n’ose vous proposer que ma reconnaissance... ne la refusez pas, Monsieur.

Elle me tendait la main, je la pris et la baisai avec émotion.

—Madame me récompense au delà de ce que je mérite, répliquai-je; et désormais c’est moi qui serai son obligé.

Elle me regarda, jeta un rapide coup d’œil sur mon costume, et fit un geste d’étonnement.

Je compris que j’avais oublié mon rôle d’ouvrier, et me levant brusquement:

—J’espère bien, du reste, que si Madame a besoin d’employer un tourneur, elle se souviendra de moi, ajoutai-je en saluant du pied.

—Votre adresse? continua la jeune femme, dont le regard continuait à m’observer.

Je lui remis une des cartes imprimées que j’avais toujours sur moi.

—Vous reviendrez me voir, dit-elle, d’un ton qui exprimait bien moins l’ordre que la prière.

Je le promis en demandant à quelle heure on pouvait parler à madame la baronne.

—Vous, à toute heure, répondit-elle; seulement ne m’appelez point par mon titre, on pourrait vous confondre avec tout le monde, mais par mon nom de baptême. Quand vous viendrez, demandez madame Nancy; c’est le mot de passe pour mes amis.

Je la remerciai et pris congé d’elle; mais au moment où j’allais partir, une femme de chambre annonça plusieurs noms parmi lesquels fut prononcé celui du chevalier de Rieul.

Ce dernier se montra en effet à l’entrée du boudoir donnant le bras à une dame en grande parure et suivi de deux autres groupes.

Il ne parut d’abord frappé que de trouver un homme portant mon costume dans un pareil lieu; mais à cette première surprise en succéda une seconde plus marquée.

Il s’arrêta court, me regarda fixement et jeta un cri: il m’avait reconnu!

Je fis un mouvement vers la porte pour m’échapper; il quitta vivement le bras de la dame qu’il conduisait, me saisit par la main et me ramena vers la fenêtre du boudoir, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se trompait pas.

—Dieu me damne! c’est bien lui, s’écria-t-il.

—Quoi! vous connaissez monsieur Michel? demanda vivement la femme du général.

—Michel, répéta le chevalier; il a donc aussi changé de nom en changeant de costume?

Madame Nancy parut stupéfaite.

—Que parlez-vous de changement de costume, reprit-elle; monsieur serait-il donc déguisé?

—Et si habilement, continua de Rieul, que j’ai eu peine à le reconnaître. Je ne soupçonnais point un pareil talent à ce cher duc...

—Comment, s’écria la dame en grande toilette, monsieur serait...

—Mon cousin, madame la comtesse.

Tout le monde se récria de surprise; quant à moi, je regardais toujours la porte, que j’essayais de gagner; mais le chevalier me retint.

—Oh! vous ne vous échapperez pas ainsi, mon bon, dit-il en riant; fermez la porte, colonel; et vous, mesdames, permettez-moi de vous présenter un parent, excellent gentilhomme, sur ma parole, philanthrope de premier ordre et un des plus riches propriétaires de la Touraine.

On s’inclina et je fus obligé de rendre le salut, tandis que la femme du général, qui était d’abord restée muette de surprise, racontait ce qui s’était passé le matin et comment je me trouvais là.

—Mais pourquoi ce costume? demanda la dame conduite par de Rieul.

—Comment vous ne devinez pas, ma chère, s’écria le petit homme à culottes courtes que l’on avait appelé colonel et que je reconnus alors pour un de nos émigrés de l’armée de Condé; c’est un habit de guerre: avec un costume d’ouvrier on entre partout sans inquiéter les jaloux.

—Les jaloux, reprit la dame; ainsi vous pensez que quand monsieur a rencontré Nancy ce matin...

—Il venait, comme Jupiter, de doubler quelque malheureux Amphitryon!...

Les femmes sourirent, et je m’aperçus que les regards se fixaient sur moi avec une curiosité qui n’avait rien de malveillant; l’explication supposée par le colonel émigré avait évidemment donné à mon déguisement quelque chose de galant qui en relevait la vulgarité.

Je ne crus cependant pas devoir accepter les bénéfices d’une pareille erreur. Je déclarai que mon costume était celui de la profession que j’avais adoptée, et, comme le vieux gentilhomme paraissait douter, j’expliquai brièvement les motifs de ce changement, apportant pour preuve la carte remise à la femme du général et qu’elle tenait encore.

A cette révélation, la bienveillance fit subitement place à un étonnement moqueur: des exclamations partirent de tous côtés. La dame, qui avait déjà parlé, et que madame Nancy nommait sa sœur, s’écria que c’était impossible; le colonel répétait que, même en Angleterre, il n’avait jamais entendu parler d’une pareille excentricité; le chevalier seul se déclara convaincu et raconta mes essais à la Brisaie, pour prouver que j’étais capable de tout. Aux regards qui se fixèrent alors sur moi, je compris qu’on me croyait fou. Tout essai de justification eût été inutile: je me hâtai de saluer pour prendre congé; mais madame Nancy s’avança vivement.

—Je n’avais pu offrir que ma reconnaissance à monsieur Michel, dit-elle avec une émotion pleine de grâce; monsieur Henri de la Brisaie me permettra-t-il d’y joindre mes témoignages de sympathie et d’admiration?

—Ah! le ciel vous sert à souhait, Nancy, s’écria sa sœur ironiquement; vous qui avez appris à lire dans le Contrat social et que l’on a dressée au respect pour les amis du genre humain, vous avez trouvé votre héros.

—Il est vrai, dit la jeune femme, d’un accent pénétrant; ce que Monsieur vient de dire, ce qu’il a fait surtout, excite en moi un respect, un attendrissement que je voudrais en vain cacher: maintenant que je connais le noble emploi de ses journées, je crains d’en détourner à mon profit quelques instants... et j’ose à peine renouveler ma prière de tout à l’heure...

—Et moi, je demande à Madame la baronne la permission de me la rappeler, répliquai-je, en baisant la main qu’elle me présentait.

Puis, saluant tout le monde, je sortis bien décidé à revenir.

Ainsi que je vous l’ai dit, je touchais au terme fixé par moi-même à mon espèce d’enquête pratique; la rencontre que je venais de faire me décida à hâter ma transformation. J’avais porté assez longtemps la livrée du peuple, et je m’étais assez mêlé à ses plaisirs, à ses misères, à ses vices pour apprendre ce que j’avais voulu savoir; je déposai la veste de travail et rentrai dans les rangs des privilégiés que je devais aussi étudier.

Mais avant de renoncer à la condition que je venais de traverser, je voulus veiller au sort de ceux que j’avais connus.

Le père Jérôme prospérait, grâce à sa bonne conduite et à son activité; j’accrus cette prospérité par des avances qui lui permirent d’agrandir sa fabrication: Barrier, vieux, malade et sans ressources, continuait à poursuivre ses inventions au milieu des tortures de l’impuissance et de la misère; je lui assurai une place à l’établissement des Petits-Ménages, en lui fournissant tout ce qui pouvait aider à ses recherches; quant à Farandole et à Robert, tombés aux dernières limites de la dégradation, je ne pus que leur constituer un petit revenu inaliénable qui défendît leurs derniers jours contre la faim. Quitte ainsi envers mes amis du peuple, j’abordai le monde des riches et des puissants.

Je rencontrai chez madame Nancy, outre sa sœur et le colonel émigré, son beau-frère, une grande partie de l’ancienne noblesse et de la nouvelle. Ou touchait à la fin de l’Empire, dont les hommes prévoyants pouvaient déjà soupçonner la chute prochaine; les intrigues, des royalistes avaient recommencé, et, afin de les mieux dissimuler, ils avaient soin de se montrer dans les salons fréquentés par les officiers et les fonctionnaires les plus dévoués à l’empereur.

Je passais presque toutes mes soirées chez madame Nancy, dont l’amitié expansive avait fini par me devenir nécessaire: c’était près d’elle que je retrouvais du courage dans mes jours d’abattement, et de la sympathie dans mes jours d’espérance. Toujours prête à s’associer à vos enthousiasmes, devinant vos tristesses sans vous en parler, et sachant rétablir l’équilibre dans vos sentiments troublés, elle devenait, au bout de quelque temps, la ménagère de votre âme, et y maintenait tout en ordre, sans mouvements et sans bruit.

Cette merveilleuse faculté qui en faisait pour moi l’idéal de la femme, n’avait malheureusement trouvé d’emploi ni avec sa sœur, qui l’avait toujours enviée et haïe, ni avec le général, accoutumé à la rude existence des camps. Je fus le premier à la remarquer et à en jouir. Ce fut pour madame Nancy une sensation toute nouvelle que de se voir utile au bonheur de quelqu’un; elle en éprouva une joie qui participait de la reconnaissance.

Plusieurs mois s’écoulèrent pour tous deux dans un enchantement qui est resté le plus doux souvenir de ma vie. La différence d’âge ne se faisait point sentir entre nous, car l’âge est presque autant dans les goûts que dans la somme des années. Etranger jusqu’alors à toute affection individuelle, j’entrais dans ces nouveaux sentiments avec la jeunesse du cœur, tandis que madame Nancy, vieillie par de précoces souffrances, y apportait toute l’énergie que la maturité donne aux passions chez les femmes. Nous nous aimions pourtant sans nous l’être dit, presque sans le savoir, et cette ignorance volontaire éloignait de notre esprit toute angoisse.

La chute de l’Empire et le retour du général vinrent troubler cette innocente intimité; mais ce fut pour peu de temps. Le débarquement de l’empereur à Cannes rappela ce dernier sous les drapeaux, et madame Nancy alla habiter sa villa d’Auteuil où je continuai à la voir tous les jours.

Le colonel avait suivi les Bourbons à Gand, tandis que la comtesse sa femme était demeurée à Paris avec le chevalier de Rieul. Les relations de parti en couvraient d’autres plus intimes, mais l’habileté des deux amants les sauvait du scandale; car dans ce monde frivole, où tout s’arrête à l’apparence, la corruption expérimentée est plus sûre que l’honneur. La comtesse masquait d’ailleurs son indulgence pour elle-même sous sa sévérité pour les autres. Mes assiduités auprès de sa sœur excitèrent ses critiques, et, par suite, les malignes suppositions de ses amis. J’en fus instruit sans pouvoir me décider à interrompre des rapports qui étaient devenus la sérieuse occupation de ma vie.

Cependant, ces rapports avaient insensiblement perdu leur charme paisible. A l’affection indulgente des premiers mois avait succédé une ardeur jalouse, inquiète, querelleuse. Bien que devenus plus indispensables l’un à l’autre, nous nous séparions souvent malheureux et brouillés. Une de ces querelles fut assez vive pour me laisser, le lendemain, un ressentiment qui me décida à ne point retourner ce jour-là à la villa du général. Je maintins assez bien ma résolution pendant les premières heures; mais, peu à peu, mon courage faiblit, les hésitations commencèrent; je pensai aux torts que je pouvais avoir, à l’inquiétude de madame Nancy lorsqu’elle ne me verrait pas, et, tout en discutant sur ce que je devais faire, je pris la route d’Auteuil.

XXIV.

Dénoûment.

J’arrivai à la villa plus tard que de coutume, et je rencontrai à la porte du parc la comtesse avec le chevalier.

Celui-ci m’apprit qu’il venait prendre congé de la femme du général.

—Il part pour l’ouest, ajouta la comtesse, en donnant à ces mots une intention qui me fit comprendre sur-le-champ de quoi il s’agissait.

—Voulez-vous venir avec moi? reprit de Rieul légèrement; nous nous trouverons là-bas en pays de connaissance.

—En effet, répliquai-je, les journaux m’ont appris que MM. de Lescot et d’Arvière venaient de se mettre à la tête des bandes insurgées.

—Eh bien! nous les verrons à l’œuvre, continua de Rieul, qui ne tenait point évidemment à cacher le but de son voyage; pour un philosophe comme vous, ce doit être une étude à faire.

—Et vous pouvez ajouter que c’est un devoir pour tout gentilhomme, dit la comtesse avec intention.

Je fis observer, en souriant, que j’avais trop dérogé pour oser encore prétendre à ce titre.

—Avouez plutôt que vous ne voulez pas quitter Paris, répliqua le chevalier.

—On ne le permettrait point à Monsieur, ajouta la comtesse avec une sorte d’aigreur.

—Qui donc s’y opposerait? demandai-je.

Elle s’arrêta pour me regarder, puis s’écria avec un rire forcé.

—Il le demande! Mais vous nous croyez donc aveugles et sourds? Que deviendrait ma sœur si vous n’étiez plus là?

Je rougis involontairement.

—Je pense, en effet, repris-je, que madame Nancy ne verrait point avec indifférence le départ d’un de ses amis les plus dévoués... mais je sais aussi que je ne lui suis pas assez nécessaire pour qu’elle essayât de me retenir, si mon devoir m’appelait ailleurs.

—Vous croyez?

—J’en suis sûr, Madame.

—Alors vous me permettrez d’acquérir la même conviction.

—Si vous en trouvez le moyen...

—Je l’ai trouvé, dit vivement la comtesse qui venait d’apercevoir sur le perron sa sœur avec quelques visiteurs qu’elle reconduisait.

—Comment cela? demandai-je étonné.

—Laissez-moi faire et veuillez seulement ne pas me contredire.

Je n’eus point le temps de faire de questions; madame Nancy venait de nous voir et elle accourait à notre rencontre. Après avoir embrassé sa sœur, elle me tendit la main en me reprochant doucement d’arriver si tard.

—Ah! ne le grondez pas! car il a failli ne pas venir, dit la comtesse.

—Pourquoi donc? demanda sa sœur.

—Il avait à vous faire une confidence qu’il redoutait.

—Quelle confidence?

—Vous saurez d’abord que le chevalier part demain pour la Vendée.

—Mais... M. Henri?...

—Eh bien! M. Henri s’est décidé à partir avec lui.

Je voulus protester; la comtesse m’interrompit.

—Oh! il ne faut point nier, reprit-elle vivement; il voulait d’abord partir sans vous revoir, mais je lui ai fait comprendre que vous n’étiez point femme à le retenir quand son devoir l’appelait ailleurs. Aussi l’ai-je décidé à vous faire ses adieux.

Madame Nancy devint pâle. Notre brouillerie de la veille l’avait laissée dans un trouble que l’isolement de la nuit et l’attente de la journée avaient encore exalté. L’ébranlement nerveux, qui en était la suite, l’avait préparée aux douloureuses émotions; aussi, ce départ brusquement annoncé lui parut-il une rupture. Frappée au cœur, elle me regarda, poussa un faible cri et chercha de la main un appui.

Je me précipitai pour la soutenir; mais, en sentant mon bras l’effleurer, le reste de domination qu’elle avait sur elle-même sembla l’abandonner, et, oubliant tout ce qui l’entourait, elle laissa aller sa tête sur mon épaule en fondant en larmes et en criant à travers ses sanglots:

—Ne partez pas!... ne partez pas!...

Tous les assistants demeurèrent embarrassés, et la comtesse recula stupéfaite. Elle avait bien espéré que son épreuve causerait à sa sœur quelque embarras; mais, ignorant ce qui s’était passé la veille, elle n’avait pu prévoir l’espèce d’explosion qui venait d’avoir lieu.

Quant à moi, partagé entre la confusion, la joie, l’attendrissement, je ne pouvais que répéter des protestations entrecoupées, en suppliant madame Nancy de se remettre; mais, livrée à une de ces crises où le cœur s’ouvre malgré nous, sous un choc subit, elle ne songeait plus au lieu, à l’heure, à rien de ce qui l’entourait. Pressée sur ma poitrine, elle continuait de supplier, en ajoutant l’aveu de ses torts passés et mille promesses pour l’avenir.

J’avais d’abord résisté à l’entraînement de cette expansion inattendue, bientôt subjugué moi-même, je répondis tout ce que m’inspirait mon émotion.

La voix de la comtesse m’arracha à ce court égarement. Muette de surprise d’abord, elle venait de saisir la main de sa sœur en s’écriant:

—Que faites-vous, Monsieur? Avez-vous oublié qu’on vous entend, qu’on vous regarde?

Nancy releva la tête, et la conscience de ce qui l’entourait lui revint avec la rapidité de l’éclair. Elle rougit et se dégagea. Je retins sa main qui glissait de mon épaule, et, me tournant vers les visiteurs retirés à quelques pas avec une discrétion ironique:

—On peut nous regarder et nous entendre, Madame la comtesse, répondis-je, car notre affection n’a rien à cacher. La cruelle épreuve que vous venez d’essayer était seulement inutile...

—Pouvais-je prévoir un tel éclat? murmura-t-elle.

—En effet, repris-je amèrement, de plus habiles auraient mieux su maîtriser leur trouble; l’habitude des secrets honteux apprend la dissimulation.

—Monsieur...

—Mais nous, Madame, nous pouvons laisser voir sans crainte notre attachement, car la liberté même de son expression est un témoignage de sa pureté.

—Ainsi, vous osez l’avouer! s’écria la comtesse.

—Et je voudrais que tous ceux qui en doutent pussent m’entendre, répliquai-je exalté par les émotions que je venais d’éprouver; je voudrais pouvoir répéter partout que cet amour est toute ma consolation, toute ma force, toute ma gloire; que je lui dois ce que j’ai goûté de plus douce joie sur la terre! Ah! ne tremblez pas, Nancy, ne baissez point les yeux; cet aveu, je pourrais le faire devant Dieu lui-même sans rougir... et si quelqu’un en doute encore maintenant, qu’il le dise.

En parlant ainsi, je tenais les mains de la jeune femme serrées sur mon cœur qui battait à se briser, et je promenais un regard interrogateur sur le chevalier et sur ses compagnons. J’aurais voulu, dans l’espèce d’ivresse irritée qui me transportait, saisir le plus léger signe d’incertitude ou de raillerie: mais tous restèrent immobiles. La comtesse seule nous jeta un regard dont le dédain affecté déguisait mal la colère.

—A la bonne heure! dit-elle; dès que la menace devient un moyen de justification, je dois garder le silence. Le général saura défendre lui-même son honneur!...

Elle reprit le bras du chevalier et partit.

Je rentrai au salon avec Nancy, qui se laissa tomber sur un canapé et se couvrit le visage de ses mains. Je m’agenouillai devant elle. En me retrouvant seul, toute mon exaltation était tombée, et j’avais peur de ce que je venais de faire.

—Pardonnez-moi, Nancy, murmurai-je tristement. Oh! j’ai eu tort, je le sens; mais je n’ai pu accepter que ces gens-là nous fissent un déshonneur de notre amour. Il eût mieux valu nier, car le monde peut croire à un mensonge, et il ne croit jamais à la pureté d’un attachement. Ah! pourquoi suis-je venu? pourquoi n’ai-je point démenti plus tôt votre sœur quand elle vous a annoncé mon départ? Vous pleurez, Nancy! Mon Dieu! vous pleurez, et c’est moi qui suis cause... c’est moi qui vous ai compromise!

—Je ne pleure point pour cela, dit-elle doucement, mais parce que maintenant il faudra vous quitter.

—Me quitter!...

—Voulez-vous donc que la comtesse me dénonce au général?

—Hélas! quoi que vous fassiez désormais, elle lui révèlera ce qui s’est passé.

—Non, car je la préviendrai, dit Nancy avec résolution. Dès demain, je pars pour le rejoindre, et je lui confesserai tout.

Je fis un mouvement.

—Oh! ne cherchez point à me dissuader, Henri, ajouta-t-elle; bien des fois, déjà, j’ai pensé à tout lui dire. Si dans nos unions formées par le calcul ou le hasard la femme ne peut promettre l’amour, elle doit, au moins, la sincérité: le général saura tout, et puis... lui-même décidera de mon sort.

—Mais s’il vous repousse? m’écriai-je.

—Alors, dit-elle, en se levant et en me tendant la main, je me rappellerai qu’il me reste un ami.

Je couvris cette main de baisers, de larmes, puis Nancy me fit ses adieux en me promettant de m’écrire le résultat de son entrevue avec le général.

Elle partit le lendemain comme elle l’avait décidé, et j’attendis huit jours avec un serrement de cœur inexprimable.

Enfin, je reçus d’elle un billet; il ne renfermait que quelques lignes écrites d’une main tremblante; je les ai toujours retenues; les voici:

«Je ne verrai le général que demain; mais n’attendez aucune nouvelle de moi; quittez Paris, la France; partez pour les États-Unis comme vous en aviez autrefois le projet, tout est fini entre nous!

»Ne me demandez pas pourquoi, ne cherchez jamais à le savoir; aimez-moi assez pour obéir aveuglément.

»Adieu!»

Cette lettre me foudroya. Qu’était-il arrivé et d’où venait cette résolution nouvelle? Pourquoi cette rupture? Pourquoi mon départ? Pourquoi le désespoir visible de cette lettre? Que devais-je faire enfin? Rester ou obéir?

Après une nuit passée dans de déchirantes hésitations, je me décidai à écrire à Nancy en l’avertissant que j’attendais un nouvel ordre. Elle me répondit:

«Partez et oubliez celle qui mourra en vous bénissant.»

Le papier était taché par la trace de ses larmes; je le baisai avec un brisement de cœur indicible, et je partis le soir même pour le Havre.

Huit jours après j’étais en route pour l’Amérique.

Ici le vieillard s’arrêta. La dernière partie de son récit semblait avoir réveillé chez lui des souvenirs ensevelis dans sa mémoire, mais auxquels il revenait avec une joie douloureuse. Il garda quelque temps le silence, comme s’il eût voulu contempler ces fantômes de jeunesse apparus une seule fois dans sa vie, et maintenant si loin de lui.

Les auditeurs respectèrent cette espèce de rêverie. Sans pénétrer le sens de tout ce qu’il venait de leur dire, le portier, Marc et Françoise avaient compris qu’ils entendaient l’histoire d’un grand esprit et d’un grand cœur, et leur amitié pour le vieux voisin s’était insensiblement transformée en une admiration respectueuse. Quant au Furet, il écoutait avec cette patience indifférente des gens qui pensent à autre chose.

Après une assez longue pause, M. Michel releva la tête, et, voyant tous les yeux fixés sur lui:

—Pardon, reprit-il, j’oublie que vous attendez la suite de mon récit; je puis maintenant le terminer rapidement et vous faire franchir, sans nouvelles haltes, un long espace d’années.

Quelques mois après mon arrivée en Amérique, la rencontre d’un voyageur qui arrivait de France me fit apprendre, par hasard, la mort de Nancy.

Cette horrible nouvelle m’ôta tout désir de revenir en Europe: je partis pour les États les plus reculés de l’Union, cherchant à détruire ma douleur par des sensations nouvelles et tâchant de revenir à mes études d’autrefois. Mes efforts réussirent enfin; et, lorsque je repartis pour Paris, six ans plus tard, j’avais complété mes recherches et formulé le système de réorganisation sociale dont je réunissais les éléments depuis tant d’années.

J’avais résolu d’en faire l’essai dans une colonie fondée aux portes mêmes de Paris, afin que son succès ouvrît les yeux aux plus aveuglés. Je consacrai toute ma fortune à cette tentative; mais elle ne suffisait pas, il fallait d’autres ressources. Je m’adressai d’abord au gouvernement, en exposant, dans un mémoire, les misères et l’ignorance du peuple; mais il me fut répondu par l’entremise de mon cousin, qui avait hérité d’un nouveau titre et qui occupait alors d’importantes fonctions, que les gens bien pensants ne désiraient point l’instruction du peuple et ne devaient point parler de sa misère!

J’étais encore tout étourdi de cette réponse, lorsque je reçus la visite d’un homme vêtu de noir, à la mine modeste et au parler caressant, qui avait eu connaissance de mon projet et qui venait me proposer l’appui du clergé. Il demandait seulement quelques petites modifications dans mon plan. J’aurais substitué l’église au théâtre, les processions aux réjouissances publiques, les litanies des saints aux conversations du soir, et le pouvoir absolu du confesseur au pouvoir limité de l’Élu. Ma colonie devenait ainsi un calque des réductions établies par les Jésuites dans le Paraguay. Je remerciai l’homme noir en lui faisant observer que je n’avais point pour but de changer un peuple d’hommes en une troupe d’enfants, et que loin de vouloir organiser la mort, je désirais donner plus d’expansion à la vie.

Après le gouvernement et le clergé restait la bourgeoisie. Je m’adressai à l’un des chefs de cette opposition qui se glorifiait alors de représenter toutes les idées populaires et progressives. Après m’avoir entendu, il me fit observer que la réalisation de mon projet n’aurait aucun résultat sur les élections et serait par conséquent inutile au pays.

Ainsi repoussé par ceux qui avaient en main la richesse ou la puissance, j’en appelai à tous et je fis paraître une exposition de mon système.

Cette publicité, loin de le servir, acheva de le compromettre: je me vis subitement entouré de cette nuée de frelons accoutumés à se nourrir du miel des autres et vivant de piqûres au lieu d’en mourir. Grâce à eux, mes idées furent dénaturées; on m’en prêta que je n’avais jamais eues; on substitua à mon nom un sobriquet grotesque; je devins enfin un de ces jouets qui remplissent, dans la vie, le rôle du niais de mélodrame chargé d’amuser toutes les fois que l’imagination manque à l’auteur, et contre lequel tout est permis.

Voyant que je ne pouvais espérer des autres aucun secours pour mon entreprise, je voulus la tenter seul. Tous mes biens furent engagés et je fis commencer les premiers travaux. Là fut ma faute! J’aurais dû comprendre qu’un système ne pouvait se traduire dans la pratique sans une longue éducation de ceux qui doivent y prendre leur place. Pour que la régénération soit possible, il faut que chacun ait appris son rôle d’homme nouveau, et vouloir lui changer, sans préparation, son atmosphère sociale, c’est transporter subitement dans les zones torrides un habitant né sous le pôle.

Mes ressources étaient insuffisantes d’ailleurs, et, avant que les travaux préparatoires fussent achevés, l’argent manqua.

Ce contre-temps m’affligea, sans me décourager. Désintéressé de ce qui occupe les autres, j’avais reporté tout ce qu’il y avait en moi de force et de patience sur cette idée que je voyais raillée, mais que je sentais féconde. Que m’importait l’injustice des hommes? Christophe Colomb aussi avait été traité de visionnaire, jusqu’au jour où il avait pu montrer à tous son Nouveau-Monde. Or, le mien était là, au milieu même de ceux qui le niaient; il n’y avait qu’à le rendre visible, et une somme médiocre suffisait pour cela.

Mais il fallait l’obtenir à tout prix! Je sollicitai d’abord ceux que j’avais fréquentés dans ma prospérité, puis ceux dont les noms seuls m’étaient connus, puis tout le monde. Enveloppé de mes espérances comme d’un magique nuage qui m’empêchait de voir les regards ironiques et les sourires dédaigneux, j’affrontai tout sans honte. J’avais commencé par m’adresser aux gens qui pouvaient me comprendre et auxquels j’essayai d’expliquer mon projet: mais enfin, repoussé partout, je résolus de m’adresser à la foule.

On voyait alors souvent des mendiants placés debout aux portes des édifices publics, et qui là, une main tendue et la tête voilée, répétaient à chaque passant:

—Pour une pauvre famille!

Ce que leur faisait faire la faim, je voulus le faire pour une idée. Je m’arrêtai un soir près du Louvre, et je présentai la main à ceux qui passaient en disant:

—Pour le bonheur du genre humain!

La singularité de la demande me valut ce soir-là d’abondantes aumônes; elles augmentèrent encore les jours suivants. J’étais devenu un objet de curiosité, et la foule se portait vers le Louvre pour me voir; mais le but même de la quête trahit bientôt celui qui la faisait; mon cousin, informé de quelle manière je déshonorais un nom allié au sien, m’en fit interdire la continuation.

Je me trouvais donc à bout de ressources, lorsque fut votée la loi qui accordait aux émigrés une indemnité pour les biens vendus au profit de la nation.

Outre la Brisaie et ses dépendances, que le dévouement des fermiers m’avait conservées, ma famille possédait, en Bretagne, des domaines considérables dont la Révolution m’avait dépouillé, et qui me donnaient droit à des dédommagements. Je regardai donc la loi nouvelle comme un coup de la Providence. J’étais loin de prévoir ce que celle-ci me préparait.

Un matin je reçus l’invitation de paraître devant un conseil de famille, assemblé d’après l’ordre du tribunal de première instance de la Seine, et j’appris que mon cousin poursuivait mon interdiction.

Je ne m’arrêterai point sur l’interrogatoire que j’eus alors à subir, ni sur celui auquel je fus de nouveau soumis à la chambre du conseil; il suffira de vous dire qu’on s’arma, devant le tribunal, de réponses mal comprises, des passages les plus hardis de mes livres, de l’opinion publique enfin et de mes derniers actes pour me faire déclarer en état de démence.

Mon cousin me fut donné pour tuteur et se trouva ainsi en possession de la nouvelle fortune que je devais à l’indemnité.

Le reste vous est connu. Enfermé dans la maison de santé où cet homme était gardien, j’y suis resté jusqu’à ce que le hasard m’ait permis de fuir. Par un bonheur inespéré, mon ancien propriétaire avait conservé, sans y rien déranger, le petit logement occupé par moi avant ma captivité; je vendis l’ameublement pour satisfaire aux loyers arriérés et je ne gardai que mes papiers, avec ce fauteuil et ce bureau qui avaient appartenu à ma mère.

—Ah! je comprends maintenant pourquoi ils sont si différents de tout le reste, dit Françoise, qui regarda les deux meubles avec attendrissement.

—Oui, reprit doucement le vieillard, ils me parlent de temps meilleurs, mais sans que leur vue ait, pour moi, rien de décourageant: loin de là, il semble qu’elle me réjouisse et me relève, car elle me rappelle ce que j’ai sacrifié à la vérité. En regardant les écussons de ce bureau et la couronne sculptée au haut de ce fauteuil, le pauvre M. Michel se sent fier de n’être plus seigneur de la Brisaie ni duc de Saint-Alofe.

Marc qui écoutait les bras croisés et la tête penchée se redressa à ce mot.

—De Saint-Alofe, répéta-t-il, vous avez dit duc de Saint-Alofe?

—C’est mon nom, reprit M. Michel.

—Et vous êtes seul à le porter?

—Seul.

—Mais alors, s’écria Marc palpitant, la femme que vous avez aimée... c’était la baronne Louis?

Le vieillard tressaillit.

—D’où le savez-vous? demanda-t-il d’une voix altérée.

—C’était elle! reprit Marc avec agitation, ah! je m’explique maintenant son départ pour rejoindre le général en Vendée... puis... plus tard, cette lettre!

Il s’arrêta et passa la main sur son front qui était devenu pâle.

—Achevez, dit le duc.

—Je comprends tout, continua-t-il, sans répondre au vieillard et en se parlant à lui-même; aussi, en mourant, c’était le duc de Saint-Alofe qu’elle appelait..... c’était à lui qu’elle recommandait sa fille.

—Sa fille! interrompit le vieillard saisi, elle a laissé une fille?

—Que son testament confiait à votre tutelle.

—Grand Dieu! et cette fille est vivante?

—Elle est ici, livrée aux mains de la comtesse, sa tante, et bientôt sacrifiée!

—Que voulez-vous dire?

—Que dans quelques jours, elle sera la femme d’un débauché sans cœur, Arthur de Luxeuil.

Le duc fit un mouvement.

—Et elle n’a pour la défendre, ni conseil, ni appui? s’écria-t-il.

—J’en attends un, répliqua Marc, celui-là même qui, en votre absence, a accepté la tutelle, M. de Vercy.

Françoise qui avait jusqu’alors écouté avec un intérêt curieux, interrompit le garçon de bureau.

—Attendez, dit Françoise, de Vercy... il me semble que j’ai déjà entendu ce nom... n’est-ce pas un monsieur qui demeure en province?

—En effet, répliqua Marc.

—Ce doit être lui que j’ai rencontré ce matin à l’hôtel, reprit la grisette; vous savez bien, l’étranger qui demandait l’adresse de M. Dufloc le banquier?... Du reste, je dois avoir la carte qu’il m’a remise; voyez plutôt!

Marc la prit vivement et lut:

DE VERCY,

Conseiller à la Cour Royale d’Angers.

—Ainsi il est arrivé, s’écria-t-il; vous l’avez vu, Madame Charles?

—Hier soir, à l’hôtel des Étrangers. Il faut même que j’y retourne pour l’avertir de ne pas compter sur Charles aujourd’hui; il devait l’attendre vers une heure.

Marc tira sa montre.

—Midi et demi, dit-il; mais avec un cabriolet nous arriverons; vite, mademoiselle Françoise, votre châle, votre bonnet; je vous emmène.

La grisette courut se préparer tandis qu’il cherchait son chapeau.

—Qu’allez-vous faire et qu’espérez-vous? demanda le vieillard anxieux.

—Vous le saurez à mon retour, monsieur le duc, dit Marc en gagnant la porte. Si M. de Vercy fait son devoir, tout peut être encore sauvé. Je ne lui parlerai pas seulement de sa pupille, mais de vous. Il faut que l’interdiction soit annulée, qu’on vous remette en possession de votre nom, de vos biens... Avant la fin du jour, monsieur le duc saura ce que nous pouvons espérer.

XXV.

Le voyageur de l’hôtel des Étrangers.

Françoise l’attendait aux pieds de l’escalier avec un carton de fleurs qu’elle portait à madame Ouvrard. Tous deux coururent au premier porche, sous lequel stationnait un cabriolet de remise et y montèrent.

En arrivant à l’hôtel la grisette entra au salon pour remettre ses bouquets, tandis que Marc montait au numéro 47.

Les hôtels meublés de Paris ont une physionomie spéciale qui mérite d’être étudiée. Ce ne sont point, comme les auberges de province, des lieux de repos où l’on arrive et d’où l’on part à toute heure, mais des gîtes de nuit que l’on quitte le matin, et où l’on ne rentre qu’après l’heure du spectacle. A voir, pendant le jour, leurs chambres fermées, leurs escaliers déserts, leurs longs corridors silencieux, on dirait une de ces villas royales dont les seuls locataires sont le gardien et le portier.

Le garçon de bureau monta trois étages sans rencontrer personne et arriva à l’appartement indiqué.

Il se composait de deux pièces dont la première servait d’antichambre. Marc y trouva, par hasard, un des garçons de l’hôtel qui sortait avec le plateau du déjeuner et auquel il demanda M. le conseiller de Vercy. Une voix, partant de la pièce voisine, prévint la réponse en criant d’entrer. Le garçon montra la porte au visiteur et se retira.

Mais Marc, après avoir fait un pas en avant, s’arrêta tout à coup sur le seuil qui séparait les deux chambres. Au moment de parler à l’homme qui allait décider du sort d’Honorine, une angoisse douloureuse l’avait saisi; il sembla hésiter.

Or, bien que cette hésitation n’eût duré qu’un instant, elle donna le temps au conseiller, qui se tenait près du foyer, de se retourner et d’apercevoir le garçon de bureau. Il tressaillit, se leva à demi avec une exclamation étouffée et regarda autour de lui, comme s’il eût cherché une issue; mais s’apercevant que Marc venait de se décider à entrer, il se rejeta dans son fauteuil en relevant brusquement le collet de velours qui garnissait son ample redingote verte.

Dominé par sa préoccupation inquiète, le garçon de bureau ne remarqua pas ce singulier mouvement. Il s’avança avec un peu de timidité et s’arrêta, la tête nue, à quelques pas du conseiller. Ce dernier demeura enfoui dans son collet et le mouchoir sur la bouche, de manière à ne laisser voir que ses yeux.

—Monsieur le conseiller m’excusera si je le dérange, dit Marc, en s’assurant par un regard rapide qu’ils étaient seuls; mais il s’agit d’une affaire importante... je viens lui parler de sa pupille, mademoiselle Honorine Louis.

M. de Vercy fit entendre une sorte de grognement et s’agita sur son fauteuil.

—Monsieur le conseiller doit avoir reçu une lettre signée Marc? reprit le garçon de bureau.

—Oui... je crois... me rappeler, murmura l’homme à la redingote verte.

—Ce Marc, c’est moi, Monsieur.

Le conseiller lança au visiteur, par-dessus son collet, un regard flamboyant.

—Après? dit-il brusquement.

—Pardon, reprit le garçon de bureau, un peu étonné des manières du magistrat, mais j’avais promis à Monsieur des explications... que je viens lui donner.

—Plus tard, plus tard! balbutia M. de Vercy, qui semblait éprouver un inexplicable malaise et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la porte.

—Plus tard il ne sera plus temps, dit vivement Marc, le mariage de mademoiselle Louis doit avoir lieu demain.

—Eh bien! qu’est-ce que ça me fait? répliqua l’homme à la redingote.

Marc ne put retenir un geste de surprise.

—Monsieur le conseiller a-t-il oublié qu’il est tuteur de mademoiselle Honorine Louis, reprit-il vivement, et, qu’à ce titre, il doit veiller sur son avenir?

—Eh bien? demanda M. de Vercy.

—Eh bien! cet avenir est perdu si elle épouse son cousin, continua le garçon de bureau; car le mariage de M. de Luxeuil n’est qu’un moyen de réparer sa ruine, un arrangement promis à ses créanciers, à sa maîtresse.

En voyant l’agitation de M. de Vercy, qui s’était levé:

—Je puis le prouver, continua-t-il, en élevant la voix; que M. le conseiller s’informe, je fournirai tous les moyens de connaître la vérité. Je lui donnerai les adresses, les noms de ceux qu’il peut interroger.

—Soit, dit le conseiller, qui venait d’entendre la porte de la première chambre s’ouvrir; écrivez-les... sur cette table... je prendrai des renseignements.

Marc, un peu déconcerté du laconisme du tuteur d’Honorine, s’approcha en hésitant de la table qu’il lui avait désignée et s’assit pour écrire. Mais, tout en préparant lentement la plume et le papier, il réfléchissait à ce qu’il devait faire. M. de Vercy avait évidemment un motif pour éviter toute explication, et, d’après son accueil, Marc devait douter au moins de son zèle, sinon de sa loyauté. Il se demandait s’il fallait insister de nouveau ou chercher quelque autre moyen de salut pour la jeune fille, lorsque ses yeux, en se levant, rencontrèrent la glace placée vis-à-vis du bureau sur lequel il écrivait. Tout à coup sa plume s’arrêta, et lui-même demeura immobile de saisissement.

La scène qui se reflétait dans cette glace avait, en effet, quelque chose de trop étrange pour ne pas fixer l’attention.

Le conseiller lui tournait le dos, mais il échangeait des signes rapides avec la personne qui venait d’entrer dans l’antichambre et dont on distinguait de loin la livrée. Il se retournait par instants pour s’assurer que Marc ne pouvait le voir, puis recommençait des gestes qui semblaient devoir signifier:

—Prenez garde! ne vous montrez pas... il est là...

Celui auquel les signes s’adressaient ne les comprit point, sans doute, car il s’approcha à petits pas, et comme en hésitant, jusqu’à l’entrée de la seconde chambre.

Au moment où sa grande taille s’encadra dans la baie de la porte, l’homme à la redingote verte, furieux de ne pouvoir se faire comprendre, lui montra les deux poings fermés et se retourna vers Marc avec effroi.

Dans ce mouvement son collet se rabattit et laissa voir son visage tout entier.

Le garçon de bureau lâcha la plume qu’il tenait, en poussant un cri. Il venait de reconnaître Jacques le Parisien!

Ce qui suivit fut plus prompt que la parole ne peut le dire, aussi prompt que la pensée.

Au cri du garçon de bureau qui s’était levé d’un bond, l’homme en livrée, qui n’était autre que Moser, avait enfin deviné le danger et refermé la porte derrière lui, tandis que Jacques, fouillant dans la poche de côté de sa polonaise, s’était élancé vers Marc: celui-ci se sentit frappé sous l’épaule avant d’avoir pu songer à se mettre en défense. Il recula étourdi; un second coup, puis un troisième l’abattirent.

Le Parisien se précipita à deux genoux sur sa poitrine et lui enveloppa la tête dans le tapis pour étouffer ses gémissements.

—Est-y serfi? demanda Moser qui était resté appuyé contre la porte.

—Ferme, ferme vite! bégaya Jacques.

L’Alsacien fit faire un tour à la clef et accourut.

—Il pouge encore! dit-il en se penchant sur le garçon de bureau.

—Le tourniquet, dit Jacques, dont la voix était épaisse et entrecoupée comme dans l’ivresse.

Le Juif comprit; il releva le couteau que son compagnon avait laissé tomber, passa le manche dans la cravate de Marc, et fit plusieurs tours.

La faible plainte du blessé s’arrêta aussitôt; un frémissement convulsif parcourut ses membres, puis tout resta immobile.

—C’est fait! dit Jacques en rejetant le tapis dont il lui avait couvert le visage.

—Ça été engore blus fite que bour le gonseiller! fit observer Moser.

—Oui, reprit le Parisien; mais pour le conseiller on travaillait en plein air, et il y avait la Loire à côté... tandis qu’ici... qu’est-ce que nous allons faire maintenant de ce ballot?

Avant que l’Alsacien eût en le temps de répondre, un bruit de voix se fit entendre dans la pièce voisine.

Les deux assassins se redressèrent épouvantés.

—Il y a quelqu’un dans l’antichambre, dit Jacques, dont tous les muscles du visage se crispèrent.

—Faut bas oufrir! répliqua le Juif, pâle et les yeux grands ouverts.

—Ils savent que nous sommes ici!

—Ah! c’est frai, gomment sortir alors?

—Faudrait pouvoir cacher la chose, reprit le Parisien qui regardait le cadavre, puis autour de lui.

Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une de ces armoires sous tenture, destinées à suspendre les vêtements. Il la montra du doigt à l’Alsacien.

—Là, murmura-t-il; vite, aide-moi!

Moser l’aida à soulever le corps sans mouvement et à le porter jusqu’à la garde-robe. Comme ils le déposaient on frappa doucement à la porte.

—Ne réponds pas, et referme les battants, dit le Parisien en courant au tapis plein de sang qu’il roula dans un coin.

On frappa plus fort.

—Qui est là? demanda-t-il.

—C’est moi, monsieur le conseiller, dit la voix de Françoise; je viens pour cette adresse du banquier...

—Du panquier! répéta le Juif; faut lui barler.

—Tout à l’heure! cria Jacques, je m’habille.

Et se tournant vers Moser:

—Essuie le sang, ajouta-t-il à voix basse; là, près de la fenêtre.

—Et toi, relèfe le gouteau, dit celui-ci.

—Il n’y a plus rien?

—Je crois.

—Ouvre alors.

—Bas encore, bas encore!... Faut bien regarder bartout... Si la betite allait foir quéq’ chose...

—Tant pis pour elle, dit Jacques, dont la main serrait convulsivement le manche du couteau; le garçon qui la conduisait est redescendu... Quoi qu’il arrive, j’empêcherai bien la fille de nous vendre. Ouvre, je te dis.

—Foilà!

—Et surtout garde la porte; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Tout cela s’était dit rapidement et à voix basse, tandis que le Juif faisait disparaître les traces du meurtre; il se dirigea enfin vers la porte qu’il ouvrit.

La grisette entra leste et riante.

—Tiens! où est donc monsieur Marc? demanda-t-elle en apercevant seulement les deux, compagnons qu’à leurs costumes elle prenait pour le maître et le valet.

—Quel monsieur Marc? répliqua Jacques d’une voix rauque.

—Eh bien! mais celui qui était tout à l’heure avec monsieur le conseiller, reprit Françoise en souriant; le garçon de l’hôtel m’a dit qu’il vous avait laissés ensemble.

—C’est-y pour le gercher que fous êtes fenue? demanda Moser brusquement.

—Non, dit la jeune fille étonnée; mais je ne comprends pas comment il a pu sortir.

En parlant ainsi, elle promenait autour d’elle un regard curieux, comme si elle eût encore espéré apercevoir le garçon de bureau. Jacques fit un geste d’impatience.

—Tonnerre! vous voyez bien que nous sommes seuls! dit-il d’un ton brutal; je suis pressé; finissons! Qu’est-ce que vous avez à me dire?

A cette violence inattendue, Françoise, qui n’avait point jusqu’alors pris garde à son interlocuteur, releva la tête et fut frappée de l’altération de ses traits.

—Pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle d’une voix tremblante; je voulais... j’étais venue...

—Pour l’adresse de M. Tufloc! interrompit Moser; fotre mari toit fous l’afoir tonnée?

—Pas encore, reprit Françoise timidement, et je venais justement pour vous avertir que Charles ne pourrait vous voir avant demain.

—Au diable! interrompit Jacques en frappant du pied, ce serait trop tard pour faire payer le billet.

—Trop tard! c’est bas bossible, s’écria le Juif, un pillet de garante mille francs!

—Veux-tu aller le présenter demain, toi, quand nous aurons quitté l’hôtel, dit le Parisien en jetant un regard significatif vers l’armoire...

Le Juif fit un geste de désespoir.

—Imbécile! d’avoir attendu les renseignements de cette fille, reprit Jacques avec une véritable rage.

—Elle tisait que son mari était tans la panque! fit observer Moser.

—Oui, et grâce à elle nous perdrons tout.

—C’est frai... c’est elle qui est gause...

Tous deux lancèrent à Françoise un regard qui la fit trembler. Le Parisien était appuyé au marbre de la cheminée, pâle et farouche, tandis que Moser barrait l’entrée. La grisette laissa tomber le carton qu’elle tenait, et recula de quelques pas en essayant de se justifier d’une voix entrecoupée; mais tout à coup elle s’interrompit.

Derrière elle, il lui avait semblé qu’un sourd gémissement sortait de la muraille.

Elle se retourna glacée de surprise et prêta l’oreille.

Les deux associés avaient également entendu la plainte et vu le mouvement de la jeune fille, ils se lancèrent un regard; Moser se rapprocha de l’entrée, tandis que le Parisien portait la main à la poche de sa polonaise.

Il se fit une pause, et il y eut une attente terrible; mais tout resta silencieux.

Persuadée qu’elle s’était trompée, Françoise balbutia de nouveau quelques excuses, releva le carton qui lui était échappé, et s’avança vers la porte. Après avoir interrogé Jacques du regard, l’Alsacien tira sans affectation le verrou qu’il avait précédemment poussé, et se rangea pour la laisser passer. La grisette franchit rapidement l’antichambre et disparut.

—Maintenant donnons-nous la (prenons la fuite), dit précipitamment le Parisien en boutonnant sa redingote et saisissant près de la cheminée un rotin plombé.

—Tu as l’archent, au moins? demanda Moser.

—Oui, et le portefeuille?

—Le foici.

—Allons, en route.

—Je fais, je fais, dit le Juif qui se mit à réunir à la hâte quelques effets.

Mais voyant que Jacques partait sans l’attendre et avait déjà gagné l’escalier, il se décida à tout abandonner et à le suivre.

Cependant Françoise, redescendue toute troublée, s’était arrêtée à la loge pour y demander Marc; on ne l’avait point vu sortir. Madame Ouvrard, qui arriva dans ce moment, remarqua la pâleur de la grisette et demanda ce qu’elle avait.

—Ce sont vos voyageurs d’en haut... qui m’ont fait peur... répliqua Françoise haletante.

—Quels voyageurs?

—Ce conseiller, vous savez bien... et son domestique.

—Vous auraient-ils manqué, par hasard?

—Non... oh! non; mais ils se sont mis en colère parce que Charles ne pouvait venir... et ils avaient un air... puis... il m’a semblé entendre...

—Quoi donc?

—Rien... rien, dit la grisette en cherchant à sourire; c’est drôle comme il y a des jours où l’on se saisit pour peu de chose... vrai, j’ai cru un moment qu’ils voulaient me faire du mal... mais voilà qui est fini... Seulement, je ne comprends pas comment M. Marc a pu repartir.

—Repartir, dit madame Ouvrard, c’est impossible; le cabriolet est toujours là.

Françoise regarda à travers le vasistas de la loge.

—C’est pourtant vrai! s’écria-t-elle; comment ça peut-il se faire?... il n’y avait pourtant personne avec ces messieurs.

—Ah! mon Dieu! dans quoi que vous avez marché, m’ame Charles? interrompit la portière; vos pas marquent partout.

Françoise baissa les yeux et aperçut, en effet, la trace de son brodequin imprimée sur le tapis de jonc.

—C’est une empreinte rouge et humide, reprit madame Ouvrard étonnée... on dirait du sang.

Françoise poussa un cri.

—Du sang... en haut... bégaya-t-elle; ah! mon Dieu!... et ce bruit que j’ai entendu.

—Quel bruit? demanda l’hôtesse.

—C’était comme un gémissement!...

Les trois femmes se regardèrent.

—Allons, elle est folle! reprit madame Ouvrard, la peur lui aura fait tinter les oreilles.

—Non, non, insista Françoise, je suis sûre... et puis je me rappelle maintenant... ils n’ont point ouvert tout de suite... et quand je suis entrée à la fin, ils avaient un air!... Oh! ce ne sont pas des voyageurs comme les autres, madame Ouvrard.

—Mon Dieu! reprit l’hôtesse, que le trouble de la jeune ouvrière commençait à gagner, sans qu’elle voulût l’avouer, s’il ne faut que cela pour vous rassurer, je puis envoyer Olivier au numéro 47 où ils logent...

—Les voilà qui sortent! interrompit vivement la portière.

Françoise et madame Ouvrard avancèrent la tête. Moser et Jacques franchissaient rapidement la porte cochère.

—Ils ont l’air de s’enfuir, dit celle-ci frappée de leur précipitation.

—Et ils n’ont point remis la clef, fit observer la portière.

Madame Ouvrard sonna vivement; deux garçons accoururent.

—La double clef du numéro 47? demanda-t-elle.

Un des garçons alla la prendre et tous montèrent ensemble à l’appartement indiqué.

Ils ouvrirent la première porte et traversèrent la pièce qui servait d’antichambre sans rien remarquer; mais arrivés à la seconde, madame Ouvrard fut frappée du désordre dans lequel Jacques et Moser l’avaient laissée. Elle approcha du bureau et aperçut sur le carreau quelques traces de sang mal essuyé; ce sang formait une traînée encore humide jusqu’à l’armoire dont la clef avait été emportée; mais un garçon souleva, avec effort un battant qui s’ouvrit et laissa voir le corps sanglant de Marc.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Après le premier moment d’épouvante, le commissaire et le médecin furent appelés. Le premier dressa procès-verbal tandis que le second s’efforçait de ranimer le garçon de bureau qui donnait encore quelques signes de vie. Françoise, à qui la possibilité d’être utile avait rendu tout son courage, l’aida avec autant d’intelligence que de zèle, et, grâce à leurs soins, le blessé finit par reprendre ses sens.

Ses regards, après avoir flotté un instant, s’arrêtèrent sur la fleuriste et il lui tendit la main.

—Voyez, voyez, il me reconnaît, s’écria-t-elle avec ravissement; pas vrai, monsieur Marc, que vous me reconnaissez?

Celui-ci fit, de la tête, un signe affirmatif.

—Si le blessé a recouvré ses facultés, dit le commissaire en s’approchant, nous allons procéder à l’interrogatoire...

—Je m’y oppose! interrompit le médecin; dans l’état où il se trouve, la plus légère fatigue peut être funeste.

—Je ferai observer à monsieur le docteur que le moindre retard peut être irréparable, répliqua vivement le premier interlocuteur; si la victime a peu d’instants à vivre on aura perdu l’occasion d’obtenir d’elle de précieuses lumières.

—Pour le moment, reprit le médecin, il s’agit avant tout de secourir un être qui souffre.

—Il s’agit avant tout de punir des coupables, Monsieur, ajouta le commissaire.

—Je déclare que vous ne l’interrogerez pas! s’écria le docteur.

—Je déclare contradictoirement que je l’interrogerai! répliqua le commissaire.

—Mon Dieu! vous allez le tuer avec vos discussions, interrompit Françoise; à quoi sert de dire qu’il faut ou qu’il ne faut pas l’interroger, est-ce que vous ne voyez pas que le pauvre cher homme veut parler sans pouvoir; ses lèvres remuent et on n’entend rien.

Le commissaire et le docteur constatèrent la justesse de la remarque, en se penchant sur le blessé.

—Dans ce cas, dit le premier, je vais clore mon procès-verbal par la déclaration que ledit Marc, interpellé, s’est trouvé hors d’état de répondre. A-t-on fait demander un brancard?

—Il vient d’arriver, répliquèrent plusieurs voix.

Le commissaire réunit ses papiers.

—Alors c’est à M. le docteur d’indiquer les précautions à prendre pour le transport du blessé, dit-il enfermant son portefeuille de maroquin.

—Mon Dieu! qu’on le porte le plus doucement possible, répliqua le médecin, qui, du moment qu’on cessait de lui disputer le patient, n’avait plus de raison pour y tenir.

Il mit ses gants, le commissaire prit son chapeau, et tous deux sortirent sans se saluer.

Le lendemain, toute la presse parisienne racontait l’événement arrivé à l’Hôtel des Étrangers.

On lisait d’abord dans les journaux ministériels:

«Un meurtre dont les circonstances ne sont point encore connues, vient d’être commis dans un des hôtels de la rue Richelieu. Aussitôt que le commissaire du quartier, M. Levasseur, en a été averti, il s’est transporté sur les lieux et a procédé à l’information du crime avec son zèle et son intelligence accoutumés. Les améliorations apportées dans les services de sûreté publique par la présente administration, ne permettent point de douter que l’on n’arrive à la découverte des coupables.»

Puis, dans les journaux de l’opposition:

«Encore une nouvelle preuve de l’incurie du Pouvoir pour tout ce qui intéresse la fortune ou la vie des citoyens.. Un homme vient d’être assassiné et dépouillé en plein jour, dans un des hôtels de la rue Richelieu; M. le docteur Arnout, qui demeure vis-à-vis, au numéro 24, a été heureusement averti sur-le-champ, et grâce à son habileté le blessé a pu être rappelé à la vie.»

Cependant Françoise, restée seule près du garçon de bureau, avait aidé à le placer sur le brancard, et l’avait suivi jusqu’à l’hôpital. Arrivée là, elle voulut prendre congé de lui en promettant de revenir le lendemain.

Mais cette promesse sembla réveiller chez Marc toute une série de souvenirs; il fit un effort pour relever la tête, et ne put lui faire quitter le traversin qui la soutenait. Une expression de désespoir crispa ses traits.

—Ne craignez rien, répéta Françoise, persuadée qu’il ne l’avait pas comprise; je reviendrai demain, vous dis-je... et de bonne heure!

Le blessé étendit les mains avec angoisse et voulut parler, mais les paroles n’arrivèrent à l’oreille de Françoise que connue un murmure inintelligible. Elle se pencha sur le brancard.

—Allons, tranquillisez-vous, cher monsieur Marc, dit-elle d’un accent attendri; tout ira bien... Vous voudriez me dire quelque chose, n’est-ce pas... est-ce pour me demander d’avertir à votre bureau?... ou de veiller à votre chambre... Non, mon Dieu! quoi donc alors?...

L’expression du blessé était déchirante à voir; ses lèvres s’agitaient pour parler, ses paupières tremblaient et tout son visage était contracté par un effort suprême! enfin, la continuité de cet effort brisa le sceau glacé qui fermait ses lèvres; un faible son arriva jusqu’à la jeune ouvrière, qui se pencha davantage et sentit mourir à son oreille le nom du duc de Saint-Alofe!

C’était lui que le blessé voulait voir; elle courut à la rue des Morts pour le lui ramener.