De Luxeuil et ses convives applaudissaient à cette gaieté étrange en remplissant et vidant leurs verres. Pendant que les vins étourdissaient leurs sens, la voix du bouffon étourdissait leurs esprits; les mauvaises passions entraient en fermentation, les instincts grossiers se faisaient jour, le repas tournait rapidement à l’orgie.
—Le tokai! verse le tokai, s’écria enfin Clotilde en avançant son verre.
—C’est juste, dit Floridor, voilà une heure que la bouteille est là demandant à être bue et chantant comme M. le curé: introibo ad altare Dei.
—Qu’est-ce que ça veut dire Dei? demanda Euphrosine.
—Ça veut dire l’estomac, ma chère, répondit gravement Derval.
—Dans quel langage?
—Dans le langage parlementaire.
—Eh bien! comment trouvez-vous le piqueton? demanda Arthur qui avait pris le ton de ses hôtes.
—Fameux! répliqua la petite élève du Conservatoire.
—Du pur hypocras, Monseigneur! ajouta Léa qui buvait avec recueillement.
—Faudrait que la bouteille ne coûtât que trente sous, acheva l’actrice, tout le monde pourrait en goûter.
—Le souhait a déjà été formulé par feu Couteaudier, fit observer le bouffon.
—Qu’est-ce que Couteaudier? demanda de Luxeuil.
—Un homme complet, répondit Floridor, qui demandait un ordre de choses où l’on pût s’enrichir en satisfaisant son attraction pour ne rien faire, et qui voyant sa pétition rejetée par la Chambre des députés, s’est trouvé poussé à nier l’ordre social, ou, selon l’expression plus vulgaire de ceux qui parlent pour qu’on les comprenne, à paraître devant la Cour d’assises.
—Ah! c’est la charge qu’il nous avait promise, interrompit Clotilde; voyons, mon vieux, il faut que tu nous contes ça.
—Alors, ouvrez les écluses, le moulin ne marche pas sans eau, dit Floridor en tendant son verre.
—Et moi, je n’écoute bien qu’en fumant, ajouta l’actrice, qui prit une des cigarettes placées autour de la cassolette; en uses-tu, Phrosine?
—Tout de même.
—Dans ce cas, prends, allume et silence; voici les trois coups, la toile se lève: bas le chapeau. A toi, Floridor.
—Pour lors, Messieurs, reprit celui-ci avec l’accent aigu d’un aboyeur de saltimbanques, nous disons que le théâtre représente une cour d’assises. Il y a l’avocat, le procureur du roi, la cour et une douzaine d’honnêtes gens appelés à régler le sort du criminel, vu qu’il doit être jugé par ses pairs. Le prévenu est enroué du larynx et le président enrhumé de l’esprit. L’huissier crie: Silence.
LE PRÉSIDENT. Accusé, levez-vous. (L’accusé se lève.) Vos noms et prénoms?
L’ACCUSÉ (d’une voix enrouée). Rue de la Huchette.
LE PRÉSIDENT (insistant). Je vous demande vos noms et vos prénoms?
L’ACCUSÉ. Numéro 23.
LE PRÉSIDENT (avec indulgence). Vous semblez ne pas bien saisir ma question; je désirerais savoir comment vous vous appelez.
L’ACCUSÉ. Ah! bon, Ernest, le bel Ernest, dit Couteaudier.
LE PRÉSIDENT. Accusé, soyez attentif à ce que vous allez répondre.
Ici un petit homme en perruque se lève et marmotte pendant trois quarts d’heure. En justice, ça s’appelle un greffier lisant l’acte d’accusation.
Quand il a fini, on interroge les témoins. Puis le président recommence.
LE PRÉSIDENT. Accusé, qu’avez-vous à répondre à ces dépositions?
L’ACCUSÉ (avec énergie). C’est pas vrai! C’est des gens qui veulent me faire arriver de la peine. Je suis une victime politique. Dans les journées 17 et 19 Transnonain, 12 et 13 mai, j’ai bousculé des réverbères, tutoyé des municipaux et marché sur les corps des sergents de ville. Voilà pourquoi on m’ostine. Le préfet de police prend prétexte d’un vieux, que j’aurais soi-disant maltraité, pour me faire avoir des mots avec le procureur du roi (se tournant vers les témoins), vous êtes tous des galopins.
LE PRÉSIDENT (avec impartialité). Ces raisons, quoique bonnes, sont étrangères à la cause qui nous préoccupe.
L’ACCUSÉ. La défense n’est pas libre. (Il se lève, le gendarme le force à se rasseoir.)
LE PRÉSIDENT. Je vous ferai observer, accusé, que vous avez été vu par plusieurs personnes sur le lieu du crime. Que faisiez-vous, à trois heures du matin, sur le quai des Invalides?
L’ACCUSÉ. J’attendais un omnibus.
LE PRÉSIDENT. Le prétexte est plausible; mais malheureusement d’autres témoins vous ont vu frapper la victime.
L’ACCUSÉ. Voilà comment la chose est arrivée, mon président. Je venais d’arriver sur la place de la Révolution...
LE PRÉSIDENT (le reprenant). De la Concorde.
L’ACCUSÉ. Oui... J’étais donc sur la place Louis XV...
LE PRÉSIDENT. Vous affectez de ne pas savoir le véritable nom de cette place. Pourquoi l’appeler place Louis XV?
L’ACCUSÉ. C’te farce! mais parce qu’on y a guillotiné Louis XVI!
LE PRÉSIDENT (d’un air satisfait). Ah! je comprends.
L’ACCUSÉ. Pour lors donc, j’enquille le pont de la chambre des députés, autrement dit des grands hommes.
LE PRÉSIDENT (avec sévérité). Accusé, je vous défends de plaisanter les représentants de la nation..... Je ferai observer de plus que vous ne parlez pas très-distinctement, et je vous engage, au nom de la société, à ôter le tabac que vous avez dans la bouche.
L’ACCUSÉ. Ma chique! pourquoi donc que j’ôterais ma chique? Est-ce que les Français ne sont plus égales devant la loi. Depuis une heure, vous avez prisé au moins une demi-once de régie; ça vous fait parler du nez et cependant je ne vous ai rien dit.
LE PRÉSIDENT (se tournant vers les juges). C’est juste, pardon, accusé, continuez.
L’ACCUSÉ. J’arrivais donc sur le quai des Invalides, quand j’aperçois un vieux en redingote verte, pantalon blanc, gilet blanc, cravate blanche, cheveux blancs! Je me dis, c’est un ennemi du gouvernement, un carliste! Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur le président?
LE PRÉSIDENT. Je l’aurais salué.
L’ACCUSÉ. Moi je l’y ai demandé l’heure! Pour lors il s’est mis à courir; mais je le rattrape, je le couche et je le fouille, et je ne trouve sur lui que trente sous... Trente sous! et encore y se met à crier parce que je les prends! Tapage nocturne, septième chambre; je lui ai donné un coup de vivacité pour le faire taire... et voilà!
LE PRÉSIDENT. C’est là tout ce que vous avez à dire pour excuser votre crime?
L’ACCUSÉ. Encore un mot, mon président: quand j’ai voulu passer la pièce de trente sous, elle était rognée... c’est une circonstance atténuante.
LE PRÉSIDENT. Vous vous trompez, accusé, l’altération de la pièce ne vous justifie pas d’avoir attenté à la vie d’un de vos semblables.
L’ACCUSÉ. Un de mes semblables! un vieux qui avait deux cautères et qui portait de la flanelle: mais il appartenait déjà aux pompes funèbres, votre protégé. Qu’est-ce qu’il pouvait avoir à vivre? quinze jours?..... trois semaines?..... je les rembourse et nous serons quittes.
LE PRÉSIDENT. C’est encore une erreur, accusé.
L’ACCUSÉ (l’interrompant). Ah! donnez-nous la paix, vous; ça me scie le dos à la fin; vous êtes un vieux serin.
LE PRÉSIDENT. Accusé, je dois vous avertir que vous prenez là un funeste système de défense et que vous aggravez votre position.
L’ACCUSÉ. Ça m’est égal, condamnez-moi à seize francs d’amende; je ne crains pas la mort!
Après le réquisitoire du procureur du roi et le plaidoyer de l’avocat, Couteaudier entend prononcer la peine capitale et sort en demandant le cordon.
Cette cynique parodie, merveilleusement mimée par l’ancien comédien, avait fréquemment excité le rire d’Arthur et de ses compagnes. Tous se levèrent enfin de table dans un demi enivrement et passèrent au salon voisin en dansant une sauteuse de bal masqué.
La beauté sensuelle de Clotilde avait encore grandi dans l’orgie. L’œil allumé, les lèvres humides, le sein palpitant, elle tournait entre les bras d’Arthur qui finit par aller tomber, avec elle, sur un divan.
—En voilà une soirée dans le genre Chicard, dit l’actrice, qui relevait ses cheveux dénoués, tandis que de Luxeuil baisait son épaule; sais-tu que c’est joliment commode ici, on pourrait danser un galop infernal, comme chez Musard. Elle est mieux logée que moi, ta femme.
—Est-ce que tu es jalouse, par hasard? demanda de Luxeuil, en lui enveloppant la taille d’un de ses bras.
—Tiens, c’est peut-être pas agréable d’habiter un hôtel; elle a son appartement de ce côté.
—Oui.
—Et elle y est?
—Oui.
—Quel dommage!
—Pourquoi?
—J’aurais été si contente de le voir.
—L’appartement de ma femme?
—Certainement.
—Je vais t’y conduire! s’écria Arthur qui se redressa brusquement et prit l’actrice par la main.
—Quelle farce! dit celle-ci, en haussant les épaules, puisque tu dis qu’elle y est.
—Raison de plus!
—Quoi! pour de bon!
—Viens, te dis-je.
L’actrice lui sauta au cou.
—Ah! si tu fais cela, tu es le roi des bons enfants, s’écria-t-elle: avez-vous entendu, vous autres? il me conduit chez son épouse.
—Et vous pouvez venir tous, reprit de Luxeuil qui, exalté par l’ivresse et par la haine, avait saisi avec transport l’occasion d’insulter Honorine.
Floridor offrit le bras à Léa en chantant l’air de la Parisienne:
Contre leurs canons.
—Est-ce dans le quartier? Où faut-il prendre un omnibus? ajouta-t-il.
—Suivez-moi, dit Arthur, qui ouvrait la porte du salon.
Le bouffon tendit l’autre bras à Euphrosine, et reprit:
Boum! boum! boum!
—Allons, donne-nous la paix, Floridor, interrompit Clotilde en se détournant, et tâche d’être meilleur genre.
—Le genre masculin est le plus noble, répliqua Floridor: Exemple: bonus, bona, bonum.
—Silence!
—C’est ce qu’eût dit mon père s’il avait été huissier.
Ils étaient arrivés au petit salon qui précédait la chambre d’Honorine, une camériste parut.
—Madame de Luxeuil? demanda Arthur.
—Elle est chez elle, dit la femme de chambre stupéfaite.
—Annoncez-nous alors.
—Pardon, Monsieur, qui faut-il annoncer?
—Madame de Montespan et sa société.
—Tiens, c’est vrai! s’écria Clotilde en éclatant de rire, c’est mon dernier rôle; faut-il que j’entre sur la ritournelle:
Quel doux émoi,
Au cœur du roi!
De Luxeuil l’entraîna vers la porte que la femme de chambre venait d’ouvrir et entra au moment même où celle-ci répétait d’une voix mal assurée l’annonce de madame de Montespan et sa société.
Honorine, assise à l’autre extrémité de sa chambre, se retourna stupéfaite.
—Mille pardons de vous déranger, dit Arthur d’un ton léger; mais Madame désirait voir votre appartement, et je n’ai pu la refuser.
Honorine, qui s’était levée, regarda les visiteuses avec une surprise mêlée d’incertitude, et salua faiblement.
—Je ne devine point, dit-elle, l’intérêt que peut avoir un pareil examen pour ces dames auxquelles je suis inconnue...
—Cela leur procure l’avantage de faire votre connaissance, reprit de Luxeuil ironiquement. Du reste, comme vous me paraissez peu en train de faire les honneurs de votre logement, vous me permettrez de vous remplacer.
Et se tournant vers Clotilde:
—Comment madame la marquise trouve-t-elle l’appartement? demanda-t-il.
—Ça ne serait pas mal si c’était un peu plus gai, répliqua l’actrice.
—Cette gravité majestueuse convient à la mélancolie, fit observer Léa.
—Possible! reprit Clotilde, mais moi ça me tarabuste; on dirait une chambre de religieuse.
—Pourquoi de religieuse? demanda Euphrosine.
—Tu ne vois donc pas ce petit bénitier?
—Tiens! j’ai cru que c’était pour mettre des allumettes phosphoriques!
—Et dans la ruelle? Il n’y a pas seulement de glace.
—C’est trop froid à l’estomac; on préfère le lait de poule, fit observer Floridor.
—Y a que les rideaux du lit que j’aime, reprit l’actrice; ils ont un reflet qui doit être avantageux.
—A propos de rideaux, qu’est-ce que c’est que celui-là? interrompit l’élève du Conservatoire.
—Eh bien! tu ne vois pas qu’il cache un tableau?
—C’est donc quelque chose d’indécent?
—C’est le portrait d’Henri IV.
—Ah! bah!
—Ces dames demandent la toile! cria le bouffon.
—Oui! oui!
—Alors que l’honorable société ouvre l’œil; voici le moment, voici l’instant.
Tout ce dialogue avait été trop rapide pour qu’Honorine pût l’interrompre. D’abord incertaine, comme nous l’avons dit, puis frappée de stupeur, elle n’avait point compris sur-le-champ quelles étaient les femmes présentées par Arthur; mais les dernières paroles échangées ne pouvaient lui laisser de doute; aussi, lorsque Floridor s’avança pour écarter le rideau qui couvrait le portrait de la baronne, la jeune femme se jeta devant lui, pâle de honte et d’indignation.
—Emmenez ces gens, Monsieur, dit-elle en regardant de Luxeuil.
—Comment, ces gens! s’écria Clotilde; par exemple! Est-ce que Madame nous prend pour des servantes?
—Je suis chez moi, reprit la jeune femme palpitante; emmenez-les, Monsieur, je le veux.
—Vous voulez! répéta de Luxeuil qui appuya avec ironie sur chaque syllabe.
—La femme doit obéissance à son mari, article 213, murmura Floridor.
—Et elle ne doit point oublier que le domicile conjugal appartient à ce dernier, continua Arthur.
—C’est clair, nous sommes chez toi! dit effrontément Clotilde; puisque dans le mariage c’est l’homme qui est le maître... D’ailleurs Madame pouvait nous prier de la laisser sans nous appeler des gens.
—Surtout quand ce n’est le nom d’aucun de nous, ajouta Floridor.
—Et quand on se présentait en personnes bien nées! ajouta majestueusement Léa.
Honorine, appuyée au portrait de sa mère, écoutait et regardait avec stupéfaction; une pareille audace dépassait toutes ses craintes; elle pouvait à peine y croire! Elle porta les deux mains à son front, pour s’assurer qu’elle veillait, regarda les femmes qui se trouvaient devant elle, puis de Luxeuil et s’écria enfin:
—Je ne suis point folle pourtant; c’est vous, Monsieur, qui les avez conduites ici... mais si vous ne respectez rien autre chose, respectez au moins votre nom que je porte.
—Fi donc, interrompit Arthur, vous oubliez que votre honneur n’est plus le mien, madame; c’est vous qui avez établi le principe. Et désormais je veux le mettre en pratique. Puisque vous réclamez vos droits, je ferai valoir aussi les miens. A l’avenir vous voudrez bien vous soumettre à ce que j’aurai décidé, en faisant bon visage aux personnes qu’il me plaira de recevoir et cela parce que vous êtes chez moi, Madame, et parce que je le veux, entendez-vous. Je le veux!
Ce mot avait été prononcé d’un accent si absolu et accompagné d’un geste si violent qu’Honorine en eut froid jusqu’au cœur. Elle voulut répondre, mais elle ne put que bégayer quelques mots entrecoupés; de Luxeuil se tourna vers Clotilde et changea subitement de ton.
—Tu désires voir ce qu’il y a sous cette toile, ma belle, reprit-il; cela n’en vaut guère la peine; mais tu vas juger.
—Je vous en conjure, Monsieur, s’écria Honorine, en voulant l’arrêter.
Il haussa les épaules, tira brusquement le rideau, et montra à tous les yeux l’image de la baronne.
—Tiens, ce n’est qu’un vieux portrait de femme, dit Euphrosine étonnée.
—Ah! ciel! un costume de l’Empire! quelle horreur! interrompit Léa.
—Oui, mais voyez comme elle a des diamants! reprit l’élève du Conservatoire; ça vous relève joliment une figure.
—Ah bien! les goûts sont libres, interrompit Clotilde, j’aime mieux la mienne sans diamants.
—Et avec dix amants! ajouta Floridor.
Ce grossier quolibet fit rire les trois femmes; Honorine ne put se contenir plus longtemps. Elle avait supporté les humiliations, les railleries, les menaces, mais cette espèce de profanation du portrait de sa mère fut un coup trop fort pour son cœur navré; elle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes.
Cette explosion inattendue produisit sur les témoins un effet singulier. Les femmes se regardèrent avec un embarras ému, tandis que Floridor faisait une grimace d’étonnement grotesque, et que les traits d’Arthur s’assombrissaient.
—Une scène de larmes, dit-il durement; pardieu! Madame, vous ne pouviez mieux choisir votre moment; voici mademoiselle Léa qui a joué le drame et qui pourra apprécier votre talent.
—Taisez-vous donc! interrompit Clotilde à demi-voix; elle pleure tout de bon.
—Les pluies d’orage entretiennent la fraîcheur, marmotta Floridor.
—Et pourrait-on savoir d’où vient ce débordement subit de sensibilité? reprit de Luxeuil. Est-ce parce qu’on a vu ce portrait?
—Madame, assurément, aime trop la peinture, dit le bouffon.
—Mais parlez donc, reprit Arthur irrité; veuillez répondre...
—Et si elle ne le veut pas! s’écria Clotilde, touchée des pleurs de la jeune femme, et qui était passée, avec la mobilité habituelle à ces natures d’instinct, de la mauvaise humeur à l’intérêt. Faut pas non plus brusquer les gens comme ça! nous ferons mieux de nous en aller...
—Je reste! dit de Luxeuil avec une sorte d’acharnement.
—Et moi je ne veux pas, reprit l’actrice résolûment; vous êtes un vrai sans-cœur... Qu’est-ce qu’elle vous a fait après tout pour la tourmenter? C’est nous qui avons eu tort de venir comme ça la braver... Allons-nous-en tout de suite.
Allons-nous-en chacun chez nous.
murmura Floridor entre ses dents.
Il avait repris le bras d’Euphrosine et de Léa; Clotilde prit celui d’Arthur et l’entraîna malgré lui.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il en est de certaines destinées comme de ces ballons captifs retenus à la terre par une seule corde: que le hasard ou la violence la brise, et le ballon s’élance exposé à tous les vents. Honorine l’éprouva pour elle-même. Arrêtée jusqu’alors dans la triste union qui lui avait été imposée par de fragiles liens qu’Arthur venait de rompre, elle se trouva tout à coup sans direction et sans but. Elle ne pouvait rester plus longtemps dans cette demeure où on lui refusait même un coin solitaire pour pleurer; mais à qui demander protection?
Elle s’était d’abord levée avec une seule pensée, fuir! et elle avait rassemblé à la hâte quelques vêtements, quelques objets précieux, quelques chers souvenir; puis la raison avait murmuré tout bas:—Où aller? Où aller, en effet, alors que sa tante l’avait vendue, que son tuteur était mort, que le duc avait disparu! Et cependant il le fallait! dût-elle partir exposée à toutes les chances de l’abandon, il le fallait; c’était le seul moyen de consentir à vivre.
Elle pria devant le portrait de sa mère, lui demandant conseil et appui, jusqu’à ce que la fatigue fermât ses yeux rougis de larmes.
Mais alors même, par un de ces phénomènes fréquents qui semblent constater l’indépendance de l’âme, celle-ci continua à rester éveillée et à chercher une voie de salut. Seulement, chaque pensée se traduisait en image, et tous ceux qui avaient laissé une trace au cœur d’Honorine, lui apparurent successivement dans son rêve. Elle vit ainsi la prieure, le jardinier Étienne, Marcel, le duc de Saint-Alofe; tous murmuraient des paroles d’affection, mais sans donner de conseil ni d’espérance.
Et à chaque vision, l’âme plus désolée invoquait un nouveau protecteur.
Enfin, il lui sembla qu’elle se trouvait dans la Maison-Verte à Château-la-Vallière. Les lieux dont elle ne gardait, éveillée, aucun souvenir, lui apparurent comme dans un miroir fidèle et avec tous leurs détails. Elle se voyait elle-même toute petite, debout sur le perron. Plus bas était un homme tenant à la main un bâton de voyage et près d’elle sa mère, qui tout en passant les doigts dans ses cheveux, disait:
—Mon enfant n’avait plus personne au monde, aussi je suis revenue, quoique morte, pour la sauver. Vous allez la prendre par la main et la conduire à sa grand’-mère qui aura peut-être pitié d’elle; et de peur que vous ne la perdiez ou qu’elle vous perde dans la foule, voici un anneau dont je vous donne à chacun la moitié.
Alors sa mère se pencha sur Honorine, posa les lèvres sur ses yeux, et comme l’enfant refusait de partir, elle la poussa doucement vers son guide, en lui disant:
—Va et crois en lui, car il a le signe!
A ces mots tout disparut et Honorine se réveilla.
Elle appuya son front sur ses deux mains, repassa dans sa mémoire tout le rêve et, redressant vivement la tête:
—Oui, ma mère, s’écria-t-elle en tendant la main vers la peinture adorée, oui, je croirai et j’irai.
Elle se leva aussitôt sans hésitation et écrivit un billet adressé à Arthur.
«Les derniers liens sont rompus entre nous; je pars pour les Motteux, où j’espère trouver asile et protection. Je vous laisse la libre jouissance de tout ce qui m’appartient. Tant que vous respecterez ma retraite, je m’interdirai toute réclamation de mes droits; si vous essayez de la troubler, j’en appellerai aux juges qui, en légitimant une séparation nécessaire entre les personnes, devront la prononcer également entre les intérêts...
»J’espère que vous comprendrez cette position et que vous éviterez un éclat qui ne pourrait tourner que contre vous-même.
»Adieu, soyez heureux si vous le pouvez; je pars sans rancune et sans haine.
»Honorine.»
Ce billet cacheté, elle chercha les objets qu’elle avait réunis la veille, prit une capote, un manteau de voyage et sortit de l’hôtel.
Le jour commençait seulement à paraître. Les premières rues qu’elle traversa étaient encore désertes; mais elle allait sans crainte et dans une sorte d’ivresse. Préparée par sa première éducation de couvent à croire possible l’intervention des êtres invisibles, elle avait accepté son rêve, non comme une symbolisation des pensées qui préoccupaient son âme, mais comme un avertissement surnaturel adressé par sa mère. Aussi n’avait-elle aucune des incertitudes que laissent les résolutions basées sur les raisonnements humains. Elle allait, conduite par une autorité irrésistible et sainte, ne sentant ni le poids de la responsabilité, ni la crainte du résultat. Les sages eussent peut-être regardé cette confiante audace comme une crise de folie; mais, aux yeux d’Honorine ce n’était que la foi dans l’ordre et les promesses de sa mère.
Sept heures sonnaient à l’horloge de Saint-Louis lorsqu’elle frappa à la porte de la maison de la rue des Morts.
VIII
Les Motteux.
Trois jours après les derniers événements connus du lecteur, Marc et Honorine gravissaient le coteau qui s’élève au nord de Trévières, entre la route d’Isigny et la petite rivière d’Esques. Tous deux venaient de quitter la voiture de Bayeux et se dirigeaient vers l’habitation de la mère Louis, dont ils aperçurent bientôt la toiture élevée.
Ancien domaine seigneurial transformé en exploitation agricole, les Motteux s’offraient sous un aspect équivoque dont le regard était désagréablement affecté. L’allée d’arbres qui menait directement au château avait été abattue et l’avenue elle-même livrée à la culture. Un chemin oblique conduisait maintenant aux bâtiments de service dans lesquels l’ancienne meunière avait établi sa ferme.
Quant au château, le rez-de-chaussée servait de magasin pour les récoltes, et l’étage supérieur de grenier à foin. Les combles avaient été abandonnés aux dégradations successives du temps, qui avaient fait fléchir le toit et brisé la plupart des fenêtres. A gauche de l’entrée s’élevait la chapelle dont la mère Louis avait fait une écurie, et la serre changée en grange. L’ancienne cour d’honneur était devenue une aire à battre le blé; enfin, les jardins dépouillés de leurs tonnelles, de leurs charmilles et de leurs fleurs, n’offraient plus à l’œil que de grands carrés de pommes de terre ou de choux qu’encadraient quelques restes de bordures de buis et au milieu desquels s’élevaient des socles de pierre surmontés de vases à demi détruits ou de statues mutilées.
Toutes ces transformations brutales donnaient aux Motteux un air trivial et dévasté. On n’y trouvait ni la triste majesté que l’abandon imprime aux grands édifices, ni la grâce champêtre de la ferme. C’était je ne sais quelle association de splendeur déguenillée et de simplicité prétentieuse. Le château n’avait pu devenir une ferme, et la ferme avait trop conservé du château. Ajoutez le désordre, inévitable dans toute grande exploitation dirigée par une femme, et l’économie inintelligente qui laissait les chemins impraticables et les clôtures en ruines.
Marc s’arrêta à quelques pas de la cour d’entrée, péniblement saisi. Son regard, après s’être promené un instant autour de lui, se reporta sur Honorine avec une sorte d’angoisse: mais une autre préoccupation troublait alors celle-ci: elle songeait à l’accueil qu’elle allait recevoir de sa grand’mère, et comme il arrive souvent dans les inquiétudes extrêmes, elle pressait le pas afin de savoir plus vite ce qu’elle avait à craindre ou à espérer. Marc franchit avec elle la porte d’entrée, et allait s’avancer vers la ferme pour demander la mère Louis, lorsqu’elle parut à la porte des écuries avec un paysan. Tous deux paraissaient vivement irrités.
—Moi, je te dis, Romain, que tu me paieras la bringée (vache tachetée), s’écriait la fermière, vu que c’est ton chien qui l’a égohinée (étouffée).
—Pourquoi que vous faites pâturer la bête dans un endroit qu’est pas enclos, répliquait le paysan; je réponds pas de mon chien.
—Non! eh bien! c’est ce que nous verrons; je te ferai venir devant le juge.
—Faut pas m’écarer (irriter), mam’ Louis, reprenait Romain, qui froissait son bonnet entre ses mains: vous m’avez fait de la peine assez souvent; mais y a pas de saint qui ne se fatigue à la fin.
Comme la mère Louis allait répondre, Honorine, qui venait de l’apercevoir, courut à sa rencontre.
—Dieu nous sauve! c’est la petite! s’écria-t-elle à sa vue.
—Ah! vous ne m’avez point oubliée! dit la jeune femme qui se jeta dans ses bras.
—Toi ici! reprit la mère Louis en se dégageant; c’est-y bien possible! et comment que t’es venue? où donc qu’est ton homme?
—A Paris! répliqua Honorine embarrassée.
—Pourquoi ça, reprit la fermière, est-ce qu’une femme doit voster (courir) sans son mâle? Qu’est-ce que c’est donc que celui-là, alors?
La mère Louis désignait Marc.
—Je vous expliquerai tout, dit Honorine qui ne pouvait répondre devant le paysan; mais je voudrais parler... à vous seule?
—Oh! je devine, interrompit la fermière, je parie que t’as planté là ton mari.
—De grâce!!...
—C’est-y vrai ou non, voyons? oh! y faut pas se catuner (baisser la tête avec humeur). Je te vois arriver sans savoir quoi ni qu’est-ce, et l’air tout douillant; qu’est-ce qui s’est passé, voyons; parle vite, je puis pas perdre de temps; j’ai là une bête au mouroir!
—Je tâcherai de ne vous prendre que peu d’instants, dit Honorine émue de cet accueil; seulement permettez-moi de vous parler en particulier.
La mère Louis céda en grommelant; mais avant de partir elle se retourna vers Romain et lui répéta sa menace; celui-ci y répondit par un regard haineux, remit son bonnet à deux mains, et tourna brusquement les talons.
Cependant la paysanne avait conduit Honorine dans une pièce basse de la ferme qui lui servait en même temps de salon, de bureau et d’office. Dès qu’elles se trouvèrent seules, la jeune femme commença le récit des faits que le lecteur connaît déjà. A mesure qu’elle avançait dans cette confession, ses souvenirs réveillés semblaient raviver sa douleur, et, arrivée au dernier outrage qui l’avait forcée de fuir, les larmes l’empêchèrent d’achever.
La fermière parut ne rien comprendre à cette désolation.
—Dieu me sauve! elle est affolée! s’écria-t-elle. Comment! c’est pour des lures (sornettes) pareilles que tu as quitté ton mari! un biau gars, qu’avait tout ce qui faut pour te rendre heureuse. Ah! Jésus! le proverbe a-t-il raison:
»Ne savent où ils vont.»
—Mais vous n’avez donc point entendu? s’écria Honorine avec désespoir.
—J’ai entendu, j’ai entendu que tu parlais de ton mari comme d’un gadolier (garnement), interrompit la mère Louis: mais qu’est-ce qu’il a fait après tout? T’a-t-il refusé de l’argent? T’a-t-il empêchée de sortir? T’a-t-il battue! non! eh bien! pourquoi donc que tu griches alors! Il fait la riotte avec des créatures, que tu dis! Est-ce que tu espères l’avoir pour toi toute seule, par hasard? Ah ben! un joli garçon qui n’aurait point de jeunesse; ça ferait hodiner la tête aux saints du Paradis. D’ailleurs, je peux-t-y y faire quéqu’chose, moi? Qu’est-ce que tu viens chercher aux Motteux?
—Je croyais vous l’avoir dit? reprit Honorine tremblante. Je venais vous demander... de me recevoir.
—Toi! s’écria la mère Louis; une grande dame dans la ferme! ah bien, il n’y aurait plus alors qu’à mettre le feu aux quatre coins. Non, non, je veux que tu retournes avec ton mari.
—Ah! jamais! s’écria Honorine exaltée, je partirai plutôt seule, en mendiant sur mon chemin. Vous pouvez me condamner, me repousser; mais aucune puissance humaine ne me forcera à rentrer dans cette chaîne honteuse.
—Eh bien! v’là une femme soumise! reprit l’ancienne meunière étonnée de l’air résolu d’Honorine; on la croirait jodane (bonasse), et c’est comme les agneaux de Caumont, il n’en faut que trois pour étrangler un loup. Mais tu me crois donc cousue d’écus, malheureuse, pour que je peuve entretenir ici une Parisienne à battre le Job (rien faire).
—Oh! je ne vous serai point à charge! dit vivement Honorine, je vous aiderai, je travaillerai.
—Toi, s’écria la fermière; si ça ne fait pas compassion! Qu’est-ce que tu sais faire? boire, manger, dormir et chanter? Ça n’est pas assez pour nous autres. Ici, vois-tu, il faut savoir aussi ben gagner que les grandes dames savent dépenser. C’est pas assez de dire:—j’aiderai! il faut voir à quoi tu pourras m’aider, car comme dit le proverbe: Il est difficile de peigner un diable qui n’a pas de cheveux.
—Eh bien! si je suis mal habile d’abord, vous me dirigerez, dit Honorine avec une humilité touchante; ce que les autres ont appris, je puis aussi l’apprendre. Essayez au moins, Madame, ne me traitez point plus mal qu’une étrangère qui viendrait vous demander du travail. Songez que j’arrive de bien loin vers vous, que j’ai compté sur votre pitié; que vous êtes ma seule espérance! ne me repoussez pas, mon Dieu! je vous en prie à mains jointes, Madame... et si j’osais... oui, tenez, je vous en prie à genoux.
Le mouvement de la jeune femme avait été si instantané que la paysanne en fut tout étourdie.
—Allons! qu’est-ce qu’elle fait donc, s’écria-t-elle un peu émue, veux-tu bien finir tes adoremus. Lève-toi, je te dis... tu resteras!
Honorine poussa un cri de joie et baisa les mains de la vieille femme que cette caresse acheva de gagner.
—Puisque tu le veux, nous essaierons, reprit-elle... Et pour commencer, laisse là ta roquelaure et ta bourguignote!
La jeune femme se débarrassa vivement de son manteau et de sa coiffure.
—Je vas te montrer ce qu’il y a à faire dans la maison, pendant que moi j’irai donner un roc (réprimande) aux garçons.
A ces mots elle passa devant Honorine et la conduisit dans la pièce voisine où Marc l’attendait. La jeune femme courut à lui.
—Elle a cédé, dit-elle rapidement et à voix basse.
—J’ai tout entendu, répondit Marc.
—Je reste.
—Mais à quelles conditions!
—Silence, au nom du ciel! c’est mon seul refuge.
—Eh bien! c’est comme ça que tu viens, s’écria la mère Louis de l’autre bout de la pièce.
—Adieu, revenez avant de partir, dit Honorine en tendant la main à son conducteur.
Et elle courut rejoindre la paysanne.
Marc la suivit des yeux, resta quelque temps immobile, dans une attitude de méditation douloureuse, puis, faisant un effort, il quitta la ferme et se dirigea vers le bourg de Trévières.
Le jour baissait: l’atmosphère était humide et froide. Le brouillard qui s’élevait de la vallée commençait à envelopper les coteaux de ses plis glacés. Bien qu’il ne fût point encore tard, on n’apercevait plus de travailleurs aux champs, et à peine entendait-on, de loin en loin, les sonnettes de quelques attelages attardés qui regagnaient les fermes.
Marc, qui avait d’abord marché lentement, hâta le pas, et il venait d’atteindre la route qui conduit au bourg, quand il aperçut à peu de distance, une jeune femme qui suivait la même direction, avec un enfant dans ses bras.
Les vêtements de ce dernier, frais, soignés et élégants, formaient un contraste singulier avec ceux de la voyageuse, misérables et souillés par une longue marche. Elle se traînait avec peine, mais semblait oublier sa fatigue pour égayer l’enfant par ces agaceries que les mères seules savent trouver.
Le nourrisson y répondait par mille gazouillements et mille gestes joyeux entremêlés d’embrassements.
Intéressé malgré lui, Marc s’approcha de la jeune femme pour lui adresser la parole; mais en entendant le son de sa voix, celle-ci se retourna brusquement et s’écria.
—Dieu! monsieur Marc!
—Mademoiselle Françoise! dit le garçon de bureau stupéfait.
—Ah! c’est une rencontre du bon Dieu, reprit la fleuriste, dont les traits pâlis et fatigués se ranimèrent; voilà la première figure d’ami que je trouve sur mon chemin.
—Mais que faites-vous ici? demanda Marc.
—D’où je viens? reprit Françoise; eh bien! vous ne voyez donc pas que je l’ai, mon fils, mon trésor!... ce n’a pas été sans peine; mais enfin, on me l’a rendu, et, maintenant, je défie bien qu’on me l’ôte! Cher sang de mon cœur, va!
Elle avait rapproché l’enfant de ses lèvres et le couvrait de baisers. Il la serra dans ses petits bras potelés, en répétant mam... man, mam... man, avec cette accentuation saccadée des enfants qui s’essaient à répéter les sons.
—Entendez-vous? il parle! s’écria Françoise triomphante. Est-il beau, n’est-ce pas? et fort, cher monsieur Marc, et bien portant, et gai!... Ah! Dieu m’a-t-il fait une grande grâce de me le rendre ainsi!
Et la grisette attendrie se remit à embrasser son fils avec une ivresse triomphante.
Marc la regardait silencieusement. Cette exaltation de mère semblait n’avoir rien qui l’étonnât; loin de là, on eût dit qu’il y trouvait ses propres sensations: il laissa la tendresse de la jeune femme s’épancher librement, et ne reprit qu’après une pause:
—J’avais su tout ce qui était arrivé: votre maladie, votre départ pour chercher l’enfant, mais le petit était près de Gaillon, comment vous trouvez-vous à Trévières?
—Ah! ce n’est pas volontairement, allez, reprit Françoise; j’ai eu bien du tourment depuis que j’ai quitté Paris et il y en aurait pour longtemps à vous conter.
—Donnez-moi d’abord le petit à porter, interrompit Marc; vous êtes morte de fatigue.
Il avança les bras pour prendre l’enfant; mais celui-ci se rejeta sur l’épaule de sa mère.
—Vous avez cru qu’il irait comme ça avec vous? dit Françoise en riant; ah! bien oui, il ne connaît que moi: voilà deux mois qu’il vit, pour ainsi dire, entre mes bras.
—Mais il vous tue, fit observer le garçon de bureau, qui avait été frappé du changement opéré chez Françoise.
—Oh! ne croyez pas ça, reprit-elle en couvant l’enfant d’un regard passionné, quand je ne l’ai plus je suis brisée; mais dès que je le reprends, il me revient des forces. De sentir comme ça sa petite main sur mon épaule et son haleine sur ma joue ça me soulage, ça m’empêche de penser à autre chose. On dirait qu’il le sait, car il ne se laisse prendre par personne; faut que ça soit toujours moi qui le porte! n’est-ce pas, cher ange du bon Dieu?
Et elle recommença à caresser l’enfant, toute reconnaissante de la fatigue qu’il lui imposait. Marc n’insista pas.
—Vous avez pu retrouver sans peine le petit? demanda-t-il.
—Parce que je suis arrivée avant les échanges, répliqua Françoise. Figurez-vous, monsieur Marc, que maintenant dans les hospices, ils ont pris la manière de faire des trocs d’enfants d’un endroit à l’autre. Ça s’échange, tête pour tête, entre les administrations. Il y a des parents qui, de peur de voir éloigner leurs enfants, les reprennent: comme ça on a des bouches de moins à nourrir, et il est clair que l’hospice y gagne.
—Et les orphelins qui n’ont point de famille?
—Oh! ceux-là, ils ont encore la chance d’être adoptés par leurs pères nourriciers; car vous savez qu’on donne les enfants trouvés en pension dans les campagnes; il y a des gens qui s’attachent à ces pauvres abandonnés comme si c’était leur sang, et, quand on leur demande de les échanger contre un autre, ils ne peuvent pas comme ça transporter leur affection à commandement, et abandonner l’ancien enfant qu’ils aiment pour un nouveau qu’ils ne connaissent pas. J’en ai vu qui faisaient mal à voir: ils priaient, ils suppliaient de leur laisser le petit, et le monsieur de l’hospice leur répondait:—Alors, adoptez-le.—Mais nous avons déjà notre famille que nous pouvons à peine nourrir, répondaient-ils.—Alors, rendez-le, reprenait le monsieur. Les braves gens se consultaient quelque temps, et ceux qui avaient trop de cœur, finissaient par dire:—Eh bien, nous partagerons avec lui; nous le garderons! C’était encore autant de gagné pour l’hospice.
—Oui, répliqua Marc, on exploite comme ça les bons cœurs, on espère qu’ils auront plus d’amitié que de prudence, et on s’arrange pour mettre à leur seule charge ce qui devrait être à la charge de tout le monde. Pour nourrir le nouvel adopté, il faut que toute la famille mange un peu moins que sa faim, et marche nu-pieds au lieu d’aller en sabots; mais l’hospice prospère, il fait des économies. Dans le public, on dit que c’est un établissement bien conduit! Je connais ça, moi qui ai été élevé aux enfants trouvés!
—Vous, monsieur Marc? dit Françoise surprise.
—Oui, oui, reprit le garçon de bureau, qui semblait sous le poids de souvenirs pénibles; mais il n’est pas question de moi, vous vouliez me parler de votre petit!
—Eh bien! je vous disais donc que j’étais justement venue le jour des échanges, reprit Françoise; il y avait de pauvres innocents à qui on avait ôté leurs anciennes mères-nourrices, et qui les appelaient sans pouvoir se consoler. La religieuse m’a dit qu’on en voyait de si attachés, qu’ils dépérissaient à vue d’œil après l’échange, et mouraient avant la fin du mois.
—Nouvelle économie pour l’hospice, murmura Marc.
—On était donc au moment de donner aussi mon fils à une nouvelle nourrice quand je suis arrivée, reprit la grisette; mais j’ai dit tout de suite que je venais pour le réclamer, et alors on m’a reçue bien poliment. J’ai payé les dépenses qui avaient été faites pour le petit, et je l’ai emporté comme une folle. Je n’aurais pas été plus heureuse si je l’avais sauvé d’un naufrage.
—Et vous n’avez pas voulu reprendre la route de Paris?
—Oh! non! répliqua vivement Françoise. Paris m’aurait rappelé trop de choses... Puis, j’aurais pu rencontrer... Non, je n’ai pas voulu retourner à Paris, mais je suis allée à Louviers, espérant que je trouverais à travailler de mon état; il n’y avait rien! à Évreux, on m’a proposé une place dans un magasin, mais il eût fallu me séparer encore du petit; je n’en ai pas eu la force. Alors on a dit que j’étais une paresseuse, que les femmes comme nous ne devaient pas tant s’occuper de leurs enfants, que c’était bon pour les bourgeoises qui n’avaient rien autre chose à faire. Ça m’a navrée, monsieur Marc, car c’est vrai, pourtant.
—Et vous avez continué à chercher du travail?
—Oui, n’importe lequel, pourvu qu’il me permît de rester avec mon chérubin; mais partout j’étais renvoyée à cause de lui. Une pauvre femme qui a un enfant dans les bras, c’est comme un homme infirme, on pense qu’elle ne sera bonne à rien. Puis, quand on me demandait le nom de son père, je balbutiais toujours et je devenais rouge, de sorte qu’on me renvoyait avec un air de mépris. Je trouvais bien, de loin en loin, à m’occuper; mais au bout de quelque temps, le travail manquait toujours; aussi j’arrivai à me trouver presque sans ressources.
—Pauvre femme! murmura Marc en jetant à la jeune mère un regard d’affectueuse compassion.
—Enfin, reprit Françoise, il y a huit jours, j’appris par hasard qu’une dame dont j’avais été autrefois la protégée à Paris, habitait Bayeux; je me décidai aussitôt et je partis à pied.
—Avec votre enfant?
—Oui. Oh! je crus d’abord que les forces me manqueraient; de lieue en lieue je m’arrêtais et je m’asseyais sur la route en pleurant; mais le petit riait et jouait avec les brins d’herbe, baisait mes larmes et alors je reprenais courage. Des fermiers qui revenaient du marché me prenaient aussi quelquefois en pitié, et me donnaient place dans leurs chariots; des saulniers me faisaient monter sur celles de leurs mules dont ils avaient vendu la charge; enfin, après huit jours de fatigues, je suis arrivée hier matin à Bayeux.
—Et vous y avez trouvé votre ancienne protectrice?
—J’ai appris que, depuis un mois, elle était repartie pour Paris!
—Ah! pauvre créature! s’écria Marc en s’arrêtant tout court.
—Oh! oui, dit la jeune femme, à qui les larmes vinrent aux yeux; vous avez raison de me plaindre, allez, car j’avais usé pour ce voyage toutes mes forces, dépensé jusqu’au dernier sou, et il ne me restait même pas de quoi donner à manger à ce pauvre innocent! Comprenez-vous, monsieur Marc, n’avoir rien pour mon enfant! Cette idée me fit tourner le sang. Je m’échappai, en courant devant moi, jusqu’à ce qu’on ne vît plus de maisons (car je ne sais pourquoi je n’ose pas pleurer devant tout le monde); et quand je me trouvai dans la campagne, je m’assis sur une pierre, où je me laissai aller. Jules, qui ne comprenait rien, continua d’abord à jouer et à me caresser comme d’habitude; mais, cette fois, le cœur était trop malade: ses caresses, au lieu de me consoler, me faisaient pleurer plus fort. J’étais comme folle, et je me répétais en l’embrassant:—Plus rien... rien pour lui!... il faudra mourir tous deux!... Personne pour avoir pitié de mon enfant!... Il faut croire que dans ma douleur je parlais tout haut, car, au milieu de mes sanglots, j’entendis tout à coup une voix qui me demandait:—Qu’avez-vous, pauvre femme? Et en relevant la tête, j’aperçus un jeune homme à cheval, qui s’était arrêté devant moi.
—Vous ne le connaissiez point?
—Non; mais le chagrin vous ouvre le cœur: je lui racontai, aussi bien que je le pouvais en pleurant, ce qui m’était arrivé et comment je me trouvais sans ressources. Alors il m’interrogea en détail sur ce que je pouvais faire, et, après m’avoir bien écoutée, il me dit:
—Je suis attendu à Caen pour une affaire importante qui ne me permet pas de m’arrêter; mais je vais vous remettre un billet avec lequel j’espère que vous trouverez à vous placer.
Il tira alors un carnet, écrivit sur une feuille qu’il détacha, y mit l’adresse et me la donna avec l’argent nécessaire pour continuer ma route.
—Et ce billet? demanda Marc.
—Le voici, dit Françoise en présentant un petit papier plié sur lequel le garçon de bureau lut:
A Madame Louis, propriétaire aux Motteux
(près Trévières).
Il fit un mouvement de surprise.
—Connaissez-vous la personne? demanda Françoise.
—Je viens de la quitter, répondit Marc.
—Elle est donc en affaires avec votre maison? car c’est à votre tour de me dire comment vous avez pu laisser votre bureau pour venir ici.
—Plus tard je vous le dirai, répondit Marc... pour le moment il faut tâcher de faire accepter vos services par madame Louis. Il y a maintenant aux Motteux sa petite-fille... une pauvre femme qui est aussi bien malheureuse et qui vous trouvera, j’espère, prête à la consoler et à lui rendre service.
—Ah! si je peux quelque chose, elle n’a qu’à parler, s’écria Françoise avec l’empressement dévoué qui lui était naturel; ça rend si heureux de faire plaisir aux autres, surtout quand ils souffrent. Mais qu’est-ce qu’une pauvre créature comme moi pourrait faire pour la petite-fille de madame Louis.
—Plus tard, si vous êtes reçue aux Motteux, vous le saurez, dit Marc; aujourd’hui vous ne devez songer qu’à vous reposer; voici précisément l’auberge qui m’avait été indiquée; entrons ensemble, il me reste encore beaucoup de choses à vous demander.
Après avoir donné à son fils tous les soins que réclamait son âge, et s’être assurée qu’il dormait paisiblement, Françoise descendit pour rejoindre Marc.
Celui-ci avait fait apprêter un repas propre à réparer les forces épuisées de la jeune femme, et tous deux se mirent à table.
Le garçon de bureau interrogea longuement la jeune fille sur son passé, sur ses projets; on eût dit qu’il voulait entrer plus avant dans cette âme et savoir jusqu’à quel point Honorine pourrait y trouver de la sympathie et de l’appui. La fleuriste, étrangère à tout détour, se laissa voir telle qu’elle était, déjà oublieuse d’un triste passé qu’elle pardonnait, et n’ayant pour l’avenir d’autre rêve que son fils. Aussi, après un long entretien, Marc demeura-t-il persuadé que la rencontre de Françoise était un coup du ciel. Il pensa que s’il réussissait à l’établir à la ferme près d’Honorine, celle-ci n’y serait plus seule, et qu’il pourrait la quitter plus tranquille, sûr de lui laisser quelqu’un qui saurait la servir et l’aimer.
Mais tandis qu’il songeait aux moyens d’assurer la réussite de ce projet, Honorine se trouvait déjà aux prises avec les difficultés de sa nouvelle position.
IX
Un gendre.
Restée seule avec sa petite fille, la mère Louis voulut mettre sur-le-champ sa bonne volonté à l’épreuve, en l’occupant aux soins domestiques dont elle-même avait l’habitude.
Bien qu’elle eût été jusqu’alors étrangère à ces travaux, la jeune femme s’y soumit avec une résignation empressée. Elle était à cet âge où les changements extrêmes découragent moins qu’ils n’excitent, et dans une de ces heures d’exaltation qui rendent toute tâche possible. Résolue de s’affranchir à tout prix, elle était prête à payer cet affranchissement par la fatigue, les veilles, la souffrance même.
La fermière, qui triomphait d’avance des maladresses et des répugnances de la dame de Paris, fut donc complétement trompée dans son attente. Honorine obéissait à tous ses ordres, ne reculant devant aucun détail et suppléait à l’habitude par l’intelligence.
Cette aptitude, loin de plaire à la vieille paysanne, l’irrita. Comme toutes les femmes exclusivement appliquées aux détails du ménage, elle tirait gloire de sa capacité reconnue et souffrait impatiemment tout ce qui pouvait en amoindrir la valeur. Elle avait espéré jouir de sa supériorité en constatant l’ignorance de la Parisienne, et jouer près d’elle ce rôle de protectrice bourrue qui satisfaisait en même temps sa vanité et sa mauvaise humeur; mais l’activité intelligente d’Honorine dérangeait toutes ses espérances. A peine trouvait-elle, de loin en loin, l’occasion d’une réprimande, reçue même trop doucement pour être renouvelée.
Ce désappointement aigrit la vieille femme. Irritée de ne pouvoir trouver sa petite-fille en faute, elle multiplia les ordres, demanda des choses plus difficiles, les exigea plus rapidement. On eût dit une de ces fées malfaisantes des vieux contes, soumettant quelque pauvre princesse, belle comme le jour, à des épreuves au-dessus des forces humaines.
Par malheur, Honorine n’avait pas de marraine toute-puissante qui pût lui prêter le secours de sa baguette. Aussi ses forces et sa présence d’esprit ne purent-elles longtemps suffire.
Elle avait, d’ailleurs, à surmonter, dans ses nouvelles fonctions, mille difficultés, mille frayeurs, dont la volonté ne triomphait qu’avec peine. Le vieux puits ruiné auquel la mère Louis l’envoyait lui donnait le vertige; chaque fois qu’elle devait franchir le seuil, les aboiements furieux du dogue enchaîné près de la porte la faisaient pâlir et trembler. Mais ce fut encore bien pis, quand il fallut visiter les étables avec la fermière, effleurer les taureaux qui lui jetaient, de côté, un regard farouche, sentir sur sa joue l’haleine brûlante des chevaux impatients de l’entrave, entendre toutes ces voix fauves hennir et beugler à son oreille. Cependant, elle s’efforçait de cacher son trouble, et la fermière, de plus en plus mécontente, redoublait d’exigence. Enfin, elle s’écria aigrement:
—En v’là assez, voyons; c’est pas des métiers de Parisienne que tu fais là. Je veux pas que tu t’estermines par gloriole.
Honorine voulut répondre; la vieille femme l’interrompit.
—C’est bon, c’est bon, dit-elle sèchement; on sait bien que tu ne voudras pas en venir à jubé (à repentance); les dames de Paris c’est toujours un tantinet jésuet (hypocrite); mais tu vas me suivre.
—Où cela? Madame.
—Chez le mière; faut ben qu’y sache que t’es ici; c’est ton oncle après tout. Prends le panier qui est là; c’est de la victuaille sur quoi il compte... Eh bien! est-ce que tu le trouves trop lourd?
—Non, dit Honorine, qui fit un effort violent pour enlever le panier.
—Est-elle glorieuse, grommela la mère Louis, avec un dépit concentré; elle n’avouera pas qu’elle en a trop; c’est pour m’erjuer (m’agacer), eh bien! tant pis, elle le portera pour lui apprendre!
Et elle prit le chemin du bourg avec la jeune femme qui, chargée de son fardeau, avait peine à la suivre.
M. Vorel n’habitait point à Trévières même. Sa maison, située sur la gauche, n’était que la plus petite partie d’un ancien manoir dont le docteur avait démoli le reste pour en vendre les pierres et la charpente. Ce fragment d’édifice, revu et corrigé par son propriétaire, ne conservait, d’ailleurs, plus rien de sa physionomie primitive. Le docteur en avait fait un pavillon, sans autre caractère apparent que la propreté. Tout y était entretenu avec un soin qui annonçait l’intelligence et l’économie. Les crépis de chaux ne présentaient ni lézardes ni soufflures; les volets, qui garnissaient toutes les croisées, étaient parfaitement d’équerre sur leurs gonds; la vigne, récemment taillée, courait régulièrement le long du cordon placé entre le rez-de-chaussée et le premier étage, et les gouttières descendaient du toit, sans aucune déviation, jusqu’à des tonneaux soigneusement goudronnés.
Devant la maison se trouvait une petite cour défendue par une grille de fer, et dont les pavés cimentés ne laissaient paraître ni le plus léger brin d’herbe, ni la moindre mousse.
Cependant, cet air de bon entretien avait quelque chose de sec qui lui ôtait son charme. On voyait bien partout la surveillance attentive du propriétaire qui veut conserver sa chose, mais rien qui annonce qu’on l’aime ou qu’on en jouit. La plupart des volets étaient fermés, la cour restait déserte, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre.
Ce que l’on apercevait du jardin confirmait, en quelque sorte, ce premier aspect. C’étaient des arbres fruitiers sévèrement taillés, des plates-bandes tirées au cordeau et en pleine culture, mais pas un arbuste, pas une fleur, rien de ce qui réjouit l’œil. Tout dans cette demeure semblait soumis à une règle d’arithmétique: évidemment le maître savait compter, mais il n’avait pas de goût!
Cette sévérité calculée donnait au pavillon du docteur, malgré son élégance relative, une apparence plus triste encore que celle des Motteux. A la ferme du moins, la création se montrait par instants au milieu des dégradations et du désordre; le lierre tapissait les murs en ruines, les gramens germaient autour de l’aire, et quelques fleurettes s’épanouissaient sur la toiture de chaume. Puis il y avait le bruit, le mouvement; c’était la vie en désordre, mais enfin la vie! Ici, c’était la mort régulièrement administrée, mais toujours la mort!
Honorine, que la fatigue avait forcée de s’arrêter à une centaine de pas du manoir, fut saisie, dès le premier coup d’œil de cet aspect morne, et demanda si c’était le logis du docteur.
—Ah! t’es pressée d’arriver? dit la mère Louis ironiquement. Oui, c’est la maison du mière; y la soigne plus que son âme; tu vas voir ça en dedans. Ah! dame, y a pas de varivara (désordre) chez lui; c’est l’autel avant la grand’messe. Voyons, encore un coup de jarret, Madame de Paris, nous voilà rendues.
Honorine fit un dernier effort et reprit le panier.
—Y a pas beaucoup de logement au manoir, reprit la fermière, mais aussi y sont que trois; M. Vorel, le grand’jodane et la Sureau. Une fière servante, la Sureau! Y en a pas une pareille dans le pays. Mais le mière a toujours eu, comme ça, de la chance.
—Sauf pour son fils, à ce qu’il me semble, fit observer Honorine.
—De quoi! son fils? reprit l’ancienne meunière, parce qu’il est de la famille de M. Matignon[A]? Voilà le mière bien à plaindre! Il restera toujours tuteur, donc, et c’est autant de gagné. Ah! y serait bien fâché si les sorciers du pays pouvaient redonner de l’esprit au grand’jodane. Ton oncle, vois-tu, c’est un grec (avare) dans le cœur; il a toujours faim de ce qui se garde.
Elles étaient arrivées à la porte du manoir: la mère Louis frappa.
Une servante déjà vieille, mais encore robuste, vint ouvrir.
C’était la Sureau, espèce de bête de somme qui servait le docteur depuis trente ans sans avoir jamais reçu de lui autre chose que le vêtement et la nourriture. Ses gages restaient aux mains de son maître, qui lui avait promis de ne point l’oublier dans son testament. Cette espérance était devenue l’unique pensée de la Sureau; elle vivait pour l’accomplissement de ce rêve, elle y rapportait toutes ses actions; c’était le règne de mille ans promis à son avenir. Fatigues, privations, gronderies, elle se consolait de tout avec ce mot:
—Je serai sur le testament de Monsieur.
Elle salua la mère Louis du ton familier ordinaire aux vieux serviteurs.
—Eh bien! oùs’ que vous êtes restée? demanda-t-elle un peu brusquement, j’attendais toujours après les œufs que vous aviez promis.
—Fallait-il pas tout laisser pour te les apporter, dobiche (vieille femme), répliqua la fermière, pourquoi que tu n’es pas venue les chercher.
—J’ai pas eu le temps dans la veprée (soirée).
—Eh bien! ni moi; chacun connaît midi à sa porte, vois-tu; j’avais une vache malade... puis il m’est arrivé une Parisienne à la ferme; tu ne vois pas?
—Ah! c’est une dame de Paris! dit la Sureau, qui jeta à Honorine un regard soupçonneux et presque malveillant; et quoi donc qu’elle vient faire au pays?
—C’est la fille du général, reprit la fermière avec une nuance d’orgueil; elle n’a pas pris avec son mari, et alors elle est venue me demander de la garder.
—Voyez-vous ça, dit la Sureau en continuant à regarder Honorine qui rougissait; on a ben raison de dire que dans la grande ville les ménages sont comme la caniviere au diable; le mâle et la femelle n’en valent rien. Mais dites-moi donc, mam’Louis, si c’est la fille au général, c’est la cousine à Zozo.
—Certainement.
—Ah bien! il va être joliment étonné; dis donc, Zozo, viens ici; il y a une belle dame de Paris qui est ta parente; viens l’embrasser.
Celui qu’on appelait parut à la porte du pavillon. Bien qu’il eût trois ans de plus qu’Honorine, sa taille ne dépassait pas celle d’un enfant. Il avait les cheveux rares et blonds, les yeux gros, la mâchoire pendante et le teint d’une blancheur blafarde. De longs poils follets, témoignages d’une virilité manquée, garnissaient son menton et ses joues.
Il s’avança d’abord, d’un air incertain et en se balançant, jusqu’à moitié de la cour; mais dès que sa myopie lui permit de reconnaître la fermière, il s’arrêta.
—Eh bien! approche donc, grand’jodane, s’écria celle-ci; est-il mal housté (habillé) au moins; toujours les bas sur les talons. Avec ça qu’il marche de travers comme un chien qui revient de vêpres; c’est ma vraie croix que ce failli gars de rien du tout.
L’idiot, qui était d’abord resté immobile, fit un mouvement pour rentrer au manoir; Honorine en eut pitié; elle courut à lui, prit sa main et dit doucement:
—C’est moi, monsieur Henri, qui suis votre cousine, ne voulez-vous point me souhaiter la bien-venue?
Zozo, rassuré par cette douce voix, regarda la jeune femme dont il n’avait pu, de loin, distinguer les traits, et parut frappé d’admiration.
—Ma cou.... cousine! répéta-t-il avec un bégaiement qui semblait moins chez lui un défaut d’organe que l’effet de la timidité.
Et ses yeux restèrent fixés sur le visage triste et charmant de la jeune femme.
—Eh bien! embrasse-la donc, jodane, s’écria la mère Louis avec un gros rire.
L’idiot fit un mouvement pour obéir, mais la crainte l’arrêta: Honorine pencha en souriant son front jusqu’à ses lèvres.
—Oh! ma....a cousine, vous n’êtes pas mé...méchante.... vous! bégaya-t-il.
—C’est-à-dire que nous autres nous le sommes? interrompit la fermière qui fit un geste de menace.
Par un mouvement instinctif, l’idiot se rangea contre Honorine, comme s’il eût déjà compté sur sa protection.
—Ce n’est point la pensée de M. Henri, reprit celle-ci d’un ton conciliant; il a seulement voulu me dire une chose aimable, et je l’en remercie! J’espère que nous serons bons amis.
—Oh! ou...i... oui, répliqua Zozo, avec une sorte de vivacité; je vous fe....ferai des corbeilles.
—C’est tout ce qu’y peut faire, le pauvre innocent! dit la Sureau avec commisération; y tresse des paniers de jonc pour ses amis..... ça n’peut servir à rien; mais y croit vous rendre service.
—V’là pourquoi il n’a jamais voulu m’en faire à moi, le souton (dissimulé), reprit la fermière; du reste, je m’en bats l’œil; amitié de crapaud ne fait pas de profit; mais, voyons, où est le mière, il faut que je lui mène la Parisienne.
—Le voici, dit la Sureau en montrant le médecin qui descendait le perron.
Il avait vu arriver la fermière avec sa petite-fille; mais, fidèle à son habitude de prudence, il s’était décidé à écouter la conversation des trois femmes avant de se montrer.
En apprenant qu’Honorine arrivait aux Motteux pour y rester, il n’avait pu réprimer un tressaillement d’inquiétude. Son front se plissa et ses sourcils grisonnants se rapprochèrent. Il était évident que cette arrivée imprévue dérangeait quelque projet longuement médité. Il pencha la tête en portant la main à ses lèvres, comme il avait coutume de faire lorsqu’une difficulté à résoudre l’absorbait, et demeura à la même place jusqu’à ce que la voix de la mère Louis se fît entendre de plus près. Il sortit alors brusquement de sa rêverie. L’expression soucieuse de ses traits s’effaça sous cette espèce de rire normal dont nous avons déjà parlé, et il s’avança sur le perron avec tous les signes de la surprise et de l’empressement.
—Suis-je bien éveillé! madame de Luxeuil ici! s’écria-t-il, en courant au-devant de la jeune femme les mains tendues; par quel heureux hasard..... comment se fait-il?.... mais vous n’êtes point seule?
—On va vous conter tout ça, dit la fermière qui montait le perron en soufflant. J’ai tant vosté (couru) aujourd’hui, que les jambes me rentrent dans l’estomac; voyons, arrivez donc, vous vous ferez des politesses plus tard.
Le docteur, qui se confondait en humilités près d’Honorine, lui offrit le bras et la conduisit au salon.
C’était une grande pièce boisée, sans autre ameublement que des chaises, une table et un casier formant pharmacie. Vorel s’excusa de recevoir madame de Luxeuil dans son pauvre logis de médecin de campagne.
—En v’là un gas mentoux (menteur), s’écria la mère Louis, y rabaisse sa turne (cabane) pour qu’on l’admire.
—Vous oubliez qui est madame et d’où elle arrive? fit observer Vorel avec respect.
—Eh ben, quoi? elle arrive de Paris; le pays de la noblesse à Martin-Firou, gilet de velours et ventre de son.
—Ce proverbe peut être vrai pour beaucoup de gens, reprit le médecin en souriant, mais pour madame de Luxeuil...
—Ah! non; elle, c’est pas ce soulier-là qui la blesse, interrompit l’ancienne meunière; mais elle n’en a pas moins sa croix à porter, et la preuve c’est qu’elle s’en est fui de Paris.
La mère Louis se mit alors à raconter au docteur l’arrivée de la jeune femme à la ferme et tout ce qui s’était passé entre elles.
—Je voulais la renvoyer, dit-elle en finissant, mais elle a tant pigné (pleuré) qu’a ben fallu la garder.
—Il me semble que vous ne pouviez avoir un seul instant d’hésitation, répliqua le médecin de sa voix caressante: recevoir madame doit être pour vous, pour nous tous, un devoir et un plaisir.
—Merci, j’aime pas ce qui me dérange, moi, répondit grossièrement la fermière, et j’aurais autant aimé qu’elle restât chez elle.