XIII
Projets de vengeance.
La première visite du docteur fut à la ferme. La mère Louis se trouvait dans la chambre qu’elle occupait au rez-de-chaussée, et où elle venait de toucher le prix d’une vente de fourrages. En reconnaissant la voix du médecin, elle rejeta l’argent dans le sac de toile et le fourra au fond de son armoire, qu’elle referma; prudence de paysan fondée sur cette morale normande, que notre main gauche ne doit point savoir ce que notre main droite a compté d’écus.
Cependant, quelle qu’eût été sa promptitude, le docteur en vit assez, sans doute, pour deviner, car il dit en souriant:
—Maintenant, je sais où est le magot, mère Louis.
—Eh bien! de quoi? Est-ce que vous voulez le voler? demanda la fermière avec une maussaderie brutale. Y en a assez d’autres qui s’en occupent, allez.
—Vous avez donc découvert quelque nouveau gavaillage (gaspillage)? dit Vorel.
—Pardi! y a pas besoin de chercher, répliqua la paysanne, les voleries, c’est comme le gloria patri, on en trouve partout... sans parler du malheur qui est sur le pays à c’t’heure.
—Et dont vous avez été heureusement préservée? fit observer Vorel.
La mère Louis haussa les épaules.
—Belle avance! reprit-elle; faudra bien que notre tour arrive; et alors Dieu sait ce que nous deviendrons tous. Si ça continue, voyez-vous, nous n’aurons plus qu’à prendre le bissac et le bâton blanc.
—Ne croyez donc pas cela! dit Vorel en souriant; j’espère, d’abord, que cette prétendue contagion va s’arrêter; on a fait des découvertes qui ont donné certains soupçons... Enfin, j’attends demain deux de mes confrères et le vétérinaire du département. Nous examinerons les animaux morts...
—Et y resteront toujours morts! interrompit brusquement la paysanne; mières pour hommes, mières pour bêtes, c’est toujours de la même farine; ça vous égohine (assassine) en vous disant de grands mots. Non, non, le malheur, pour moi, c’est que j’aie pas vendu l’an dernier tout mon bétail.
—Vendu votre bétail, dit le médecin étonné; mais quand je suis parti, il y a huit jours, vous étiez décidée à l’augmenter!
—Moi?
—A telles enseignes que vous m’avez chargé de vous chercher trois paires de bœufs maigres.
—Et vous les avez trouvées?
—On doit vous les amener aujourd’hui.
La mère Louis, qui était assise, frappa sur ses genoux.
—Ah! ça me manquait, s’écria-t-elle; trois paires de bœufs maigres... Et vous croyez que je les recevrai?
—J’ai donné des arrhes, objecta Vorel.
—Ça vous regarde! s’écria la vieille femme; vous avez fait le marché, vous le déferez. Trois paires de bœufs! ici!... quand les bêtes meurent comme mouche! un mière qui va se mettre à faire le harivelier (marchand de bestiaux); mais c’est donc exprès pour me ruiner; vous voulez donc tous ma mort? pourquoi donner des arrhes? pourquoi acheter des bœufs? qui vous l’a demandé? Ce dernier mot, qui pour le geste et le ton, pouvait être regardé comme la parodie du fameux qui te la dit d’Hermione, produisit sur Vorel le même effet que sur Oreste. Il resta d’abord étourdi.
—Qui l’a demandé? s’écria-t-il; mais c’est vous, ici, il y a cinq jours; vous ne pouvez l’avoir oublié?
—C’est-à-dire que je mens? interrompit la mère Louis.
—Ah! je mens, répéta la fermière, qui se hâtait de prendre le rôle d’offensée, afin de n’avoir pas à donner de raisons, eh bien! alors vous garderez les trois paires de bœufs à votre compte; oui! je n’en veux plus entendre parler; je dirai que vous n’aviez pas d’ordre... que vous avez voulu faire votre esbrouffe (important). Y s’arrangeront avec vous à leur idée; je ne paierai rien.
Le sang monta au visage de Vorel. Quelle que fût chez lui la domination habituelle du calcul sur la sensation, il arrivait des instants où la violence de cette nature s’échappait malgré lui.
Depuis l’arrivée d’Honorine, il avait refoulé dans son âme tant de mouvements de dépit, que cette âme, refermée sur sa haine, ressemblait aux mines trop chargées; une étincelle suffisait pour qu’elle éclatât. Il tordit convulsivement la cravache qu’il tenait à la main, et ses lèvres se tendirent.
—Prenez garde à ce que vous ferez, dit-il en regardant fixement la mère Louis; voilà longtemps que je souffre, sans rien dire, ce qui se passe ici; mais il ne faut pas me pousser à bout. Je me suis engagé sur votre prière; vous ferez honneur à ma parole, ou sinon...
—Eh bien! quoi? demanda la fermière en l’interrogeant d’un regard de défi.
—Sinon je vous y forcerai! s’écria Vorel avec emportement; et la preuve, c’est que vous allez me compter tout de suite la somme que je dois payer pour vous: tout de suite, entendez-vous bien?
Les yeux du médecin lançaient des éclairs, et il avait saisi le bras de la mère Louis; mais la paysanne se dégagea brusquement.
—Laissez-moi! s’écria-t-elle pâle de colère; vous êtes bien hardi d’oser me toucher.
—Finissons! murmura Vorel les dents serrées et comme ayant peine à se maîtriser.
La fermière recula d’un pas, le regarda en face et son visage vulgaire s’éclaira de je ne sais quelle audace vaillante.
—Et si je n’veux pas finir, moi! cria-t-elle énergiquement; non, je n’veux pas. Ah! v’là donc q’vous montrez enfin vot’naturel... Eh bien! j’aime mieux ça que des lousses (tromperies); mais faut pas croire seulement q’vos menaces pourront m’effriter (effrayer); ah! mais non, mais non! vous vous croyez le bourgeois ici, parce qu’un temps je vous ai laissé tout faire; mais c’temps-là est passé et y n’reviendra pas.
—Peut-être, murmura Vorel sourdement.
La mère Louis tressaillit.
—Au fait y sera un jour le maître, reprit-elle comme frappée d’un souvenir subit.... avec cet acte qu’y m’ont fait signer...
—Mon Dieu, il ne s’agit point de cela, dit le médecin précipitamment; je voudrais seulement vous faire comprendre...
—Qu’l’autre n’a plus de droit, n’est-ce pas? interrompit la fermière, vous m’avez entortillée tezi-tezant (tout doucement), j’ai signé le papier; mais j’irai voir le notaire...
Et s’interrompant tout à coup.
—C’est-à-dire non, s’écria-t-elle; j’ai même pas besoin de lui.
Elle courut à son armoire, l’ouvrit vivement, fouilla sous une énorme pile de draps, jaunis faute d’usage, et retira un papier dont l’enveloppe soigneusement cachetée portait le mot TESTAMENT.
A sa vue Vorel fit un geste de saisissement.
—Vous n’saviez pas qu’on m’l’avait rendu, dit la fermière d’un air de triomphe; mais le v’là.
—Et que voulez-vous faire? s’écria le médecin.
—J’veux rendre justice à tout l’monde! répliqua la mère Louis; avec ça vous comptiez houquer (voler) sa part à la petite de Paris, et ben faut en faire vot’deuil.
L’action avait accompagné la parole et le testament était déchiré avant que le médecin eût pu s’y opposer. Au cri qu’il jeta, la paysanne tourna vers lui un regard de vengeance satisfaite et continua son œuvre de destruction.
—Ah! tu me menaces, méchant halabre, reprit-elle avec un acharnement haineux; tu oses mettre la main sur moi, eh bien, ça te coûtera gros. Tiens, tiens, en v’là une pluie de papier; autant de morceaux autant de lesches de terre perdues pour toi. Tu m’disais tout à l’heure de tout finir: v’là que j’finis: mais tu vois bien que c’est toi qui paies les trois paires de bœufs, et un bon prix encore; vingt mille écus de rente pour six bêtes maigres. Ah! ah! ah! ça t’apprendra qu’y faut pas faire le maxi (méchant) avec la mère Louis.
Le premier mouvement de Vorel avait été de surprise, le second fut de rage. Il demeura un instant devant la fermière les poings fermés, le corps rejeté en arrière, l’œil flamboyant comme la bête fauve prête à s’élancer: enfin, au moment où elle jeta à ses pieds les débris du testament, une exclamation furieuse monta de son cœur à ses lèvres, un nuage passa sur ses yeux; il fit un pas en avant, un reste de raison l’arrêta!... Effrayé de lui-même, il tourna la tête, chercha la porte et s’élança hors de la ferme dans un inexprimable transport de colère.
C’était en effet plus que n’en pouvait supporter cette âme déjà gonflée de venin et ulcérée d’avarice. Perdre en une seule fois tout le prix de tant de ruse, de tant de patience! Voir tomber l’épi d’or cultivé pendant quinze années, être dépouillé, non de vingt mille écus de revenus, comme l’avait dit la fermière qui connaissait mal ses propres ressources, mais de cinquante mille écus peut-être! Cette seule pensée soulevait en lui des flots de désespoir et de rage. Violentées de bonne heure par la loi sociale, toutes les énergies de cette nature absorbante s’étaient tournées vers la richesse. C’était le seul but permis à son ambition et il y tendait avec l’âpreté farouche de toutes les ardeurs qui grandissent à l’ombre de la dissimulation. Pour l’atteindre il eût tout brisé devant lui sans hésitations, sans regrets; c’était son goût, sa foi, son besoin.
Aussi, en quittant la ferme ne laissa-t-il point son esprit flotter dans de vains ressentiments; sa logique prit en bride sa colère. Sans s’occuper de la mère Louis, il retourna toute sa haine contre la rivale qui lui avait enlevé la domination et qui pouvait seule profiter de ses dépouilles.
Mais cette haine ne se borna point à des malédictions intérieures: sa pensée roulait mille projets sinistres.
Arrêtée sur l’image d’Honorine, elle cherchait le point pour frapper, comme ces magiciens qui tuent de loin leur ennemi, en perçant au cœur son simulacre.
Là, en effet, se trouvait le véritable obstacle. Délivré d’Honorine, Vorel était sûr de recouvrer son influence et de ressaisir cette fortune qu’elle seule pouvait lui disputer. Tout sans elle, rien avec elle, peut-être! L’alternative était trop pressante pour laisser aucun doute: le médecin voulait tout.
Mais le moyen, le moyen! il le cherchait en suivant la route du manoir. Qui eût pu lire, dans ce moment, au fond de ce cœur ténébreux, eût peut-être reculé d’épouvante; mais à l’extérieur, rien ne trahissait ses pensées. Protégé par son masque souriant, Vorel s’avançait d’un pas lent et la tête baissée, comme un homme livré à une méditation paisible.
Ce fut seulement en arrivant à sa porte qu’il sortit de sa rêverie. La Sureau vint lui ouvrir, et l’avertit que Richard l’attendait depuis longtemps avec le fameux sorcier Roc Jallu, qu’il avait demandé à voir aussitôt son arrivée. Cette annonce sembla donner un nouveau cours aux idées du médecin; il passa dans le salon que le lecteur connaît déjà, et dit à la servante de lui amener le sorcier sans son conducteur.
Un instant après, Roc parut.
C’était un homme déjà vieux et portant un costume qui pouvait également appartenir au paysan et à l’ouvrier. Il s’arrêta près de la porte, salua le médecin avec une certaine brusquerie, et lui demanda en quoi il pouvait le servir.
Vorel remarqua que son accent n’avait rien de normand.
—Je vous ai fait appeler comme maire, dit le médecin, dont le regard scrutateur restait attaché sur l’étranger.
—Alors, ce sont mes papiers que vous voulez? dit Jallu.
Et il tira de sa poche un portefeuille usé dans lequel il chercha un passe-port, qu’il présenta à Vorel.
Celui-ci le prit, mais ne l’ouvrit point et continua à observer le sorcier.
—Vous faites profession de guérir les animaux atteints par la contagion? reprit-il; vous vous présentez à Trévières dans ce but?
—Je ne me suis pas présenté, répliqua Roc sans répondre directement; on est venu me chercher à Isigny.
—Comment vous y trouviez-vous?
—Eh bien!... pour mes affaires, donc!
—Pour quelles affaires?
Roc parut embarrassé.
—Cela me regarde, dit-il; mes papiers sont en règle, et je peux aller où il me convient.
—Et il vous convient d’aller où la maladie se déclare? ajouta Vorel.
—Quand cela serait, répliqua le sorcier, qu’est-ce qu’il y a d’étonnant?
—Ce qu’il y a d’étonnant, reprit le médecin, dont le regard ne quittait point Jallu, je vais vous le dire: c’est que, d’après la remarque faite dans plusieurs autres cantons, partout où la maladie éclate, on vous voit arriver dès le lendemain, comme si vous connaissiez d’avance son invasion! C’est que vous employez, pour arrêter le mal, des moyens illusoires, et que cependant le mal s’arrête, dit-on, à votre commandement; c’est qu’enfin les vétérinaires de Ryes et de Creuilly ont cru reconnaître, dans plusieurs des animaux morts, la trace du poison.
—Et c’est moi qu’on accuse de le leur avoir donné? s’écria Roc; je prouverai que j’étais absent du pays; qu’ils étaient malades avant mon arrivée; que je ne les ai pas approchés! Ah! je comprends la chose maintenant; ce sont les médecins de bêtes qui m’en veulent, parce que je suis plus recherché qu’eux; mais je ne les crains pas: on ne peut pas dire que j’exerce leur métier, puisque je ne donne aucun remède; que je ne suis venu que pour le bien; et si on ne veut pas de moi à Trévières, je ne demande pas mieux que d’en partir.
Il fit un mouvement pour sortir; mais, tout en parlant, le médecin s’était placé, sans affectation, entre lui et la porte; il l’arrêta du geste.
—Il faut auparavant que tout s’explique, dit-il, et d’abord, je ne sais pourquoi, plus je vous regarde, et plus il me semble vous avoir vu ailleurs.
—C’est impossible! interrompit Roc visiblement troublé.
—Vous n’êtes point Normand?
—Non, Bourguignon, il n’y a qu’à voir mes papiers.
Vorel ouvrit lentement le passe-port, mais, pendant que ses yeux le parcouraient machinalement, sa pensée continuait à fouiller dans le passé et à y chercher quelque réminiscence qui pût aider sa mémoire. Enfin, en relevant la tête, son regard rencontra le portrait du général suspendu vis-à-vis de la fenêtre!
Ce fut pour lui comme un éclair dans la nuit! son souvenir alla, par un enchaînement rapide, du général à la mère d’Honorine, et de la mère d’Honorine à la Maison verte!... Il regarda de nouveau son interlocuteur, tressaillit et recula jusqu’à la porte.
Le sorcier, qui remarqua ce mouvement, parut inquiet.
—Est-ce que tout n’est pas en règle? demanda-t-il en désignant du doigt le passe-port.
—A peu près, dit Vorel, dont l’œil alla chercher l’un des casiers de sa pharmacie portative; il y a seulement une légère erreur.
—Dans le signalement?
—Dans les noms et qualités du signataire.
—Comment?
—On a écrit ici Roc Jallu, exerçant la profession de marchand de bestiaux.
—Eh bien! qu’est-ce qu’il fallait donc écrire?
—Il fallait écrire, dit Vorel qui le regarda en face, Jacques dit le Parisien condamné pour vol à Château-Lavallière.
Le sorcier changea de visage: il avait reconnu, dès son entrée, le médecin pour l’un des témoins appelés à déposer contre lui dans l’affaire de la Maison verte, mais l’espoir que le temps aurait fait oublier ses traits à ce dernier l’avait d’abord rassuré: en se voyant découvert, il demeura un instant saisi, puis regarda autour de lui. La pièce n’avait d’autre issue que la fenêtre garnie de barreaux de fer, et la porte contre laquelle le médecin se tenait appuyé! Les lèvres de Jacques se serrèrent; il enfonça sa main dans la poche de sa veste.
—Monsieur le maire se trompe, dit-il d’une voix brève: et, en tous cas, il ne peut me retenir; il n’a point de mandat d’arrêt: qu’il me rende mon passe-port, et je quitte le pays.
—Vous n’êtes point seul ici? demanda Vorel en le regardant.
—Peut-être, reprit le Parisien; c’est une raison pour ne pas chercher à m’ostiner... Rendez-moi mon passe-port, mille noms!
—Il ne vous appartient pas, dit le médecin en le repliant.
—Ainsi, vous le gardez! s’écria Jacques dont l’œil devenait plus farouche.
Vorel fit un signe affirmatif.
—Et vous ne voulez pas me laisser passer?
—Non.
—Vous êtes décidé?
—Décidé.
Le Parisien tira brusquement un couteau de la poche de sa veste et voulut s’élancer vers le médecin; mais celui-ci, qui avait étendu la main dans le casier, lui présenta le bout d’un pistolet armé.
—Ah! tu joues toujours à ce jeu là, vaurien, dit-il d’un ton qui n’exprimait ni crainte ni colère; ton nouveau métier ne t’a pas fait renoncer à l’ancien.
—Ne me poussez pas à bout! dit le Parisien, qui avait reculé d’un pas et qui se tenait à demi replié sur lui-même, le couteau en arrière et comme prêt à l’attaque; j’ai juré de ne pas retourner au pré (bagne), et, si vous ne me laissez pas passer, il y aura du sang versé.
—Tu passeras, dit Vorel, mais à une condition.
—Laquelle?
—C’est que tu me rendras un service.
Le Parisien le regarda.
—Vous avez quelque ennemi? demanda-t-il en baissant la voix et d’un air d’intelligence.
Vorel posa un doigt sur ses lèvres, désarma son pistolet, et, rouvrant la porte, il fit signe à Jacques de le suivre au jardin.
XIV
Le sorcier.
Quelques heures après l’entrevue de Vorel et du Parisien, celui-ci descendit seul, à la tombée du jour, un des petits sentiers qui traversaient le fourré placé au sommet de la colline. Il s’arrêtait de temps en temps avec hésitation pour regarder autour de lui, puis reprenait sa route, comme s’il eût aperçu des signes indiquant la direction qu’il devait suivre. Cependant, il eût été difficile de rien remarquer, dans le taillis, qui pût servir de reconnaissance ou d’avertissement. Sauf quelques petites branches brisées çà et là par le vent, quelques touffes d’herbes arrachées par les chèvres qui s’échappaient parfois dans le fourré, rien ne pouvait y frapper l’œil le plus attentif. Ceux que nos guerres de chouannerie avaient initiés à ces mystères de la vie des bois auraient seuls observé peut-être que ces branches n’étaient point brisées à rencontre du vent, et que les touffes d’herbe se trouvaient arrachées seulement de loin en loin, là où Jacques changeait de direction.
Il fit d’assez longs détours, et la nuit était complétement venue lorsqu’il s’arrêta à la lisière du taillis, dans un endroit singulièrement sauvage. Plusieurs rochers ombragés de buissons rabougris, nés dans les fentes de la pierre, y étaient groupés de manière à présenter, de loin, l’apparence d’une tour en ruine; mais les ronces et les orties ne permettaient point de reconnaître si le centre de ce groupe formait un espace libre comme l’extérieur pouvait le faire supposer. Le problème offrait, du reste, assez peu d’intérêt pour que personne, dans le pays, n’eût songé à le résoudre, et l’on n’y connaissait guère les Grandes Mercs que pour les digitales et les épines blanches que les enfants allaient quelquefois y cueillir.
Cet amas de pierres servait pourtant de limites à la propriété de la mère Louis, et c’était là ce qui lui avait valu le nom de Mercs, employé par les Normands pour désigner les bornes qui séparent les héritages. Au-dessous commençaient les terres du Vrillet, dont les vergers s’étendaient jusqu’au groupe de rochers.
Jacques en fit deux fois le tour, afin de s’assurer qu’il était bien seul, puis se baissant pour examiner de plus près les arbustes qui bordaient les Grandes Mercs, il s’arrêta devant un buisson de houx dont une branche pendait brisée, plaça ses deux mains, réunies en porte-voix, devant sa bouche et fit entendre le cri du hibou, si longtemps employé comme signal parmi les chouans.
Aucun cri ne répondit, et il y eut un assez long intervalle avant que Jacques fît entendre de nouveau son appel.
Cette fois une sorte de glapissement qui rappelait imparfaitement celui du renard, retentit au milieu des ronces qui couvraient les Grandes Mercs; bientôt les broussailles s’agitèrent, et un petit chien griffon parut sous les branches d’un houx.
—Ah! c’est toi, Sapajou, dit Jacques à voix basse; eh bien! bonne bête, le juif ne sort donc pas de son trou?
Pour toute réponse, le chien fit entendre un léger grognement et rentra sous les buissons. Le Parisien le suivit en rampant sur les mains et sur le ventre jusqu’à ce qu’il eût atteint une sorte d’enceinte, d’environ dix pieds carrés, où l’attendait Moser.
Celui-ci portait un déguisement dont la forme étrange rappelait à la fois le costume de Méphistophélès et celui de Crispin. Il donnait à la grande taille de l’Alsacien quelque chose de si bouffon, que Jacques ne put s’empêcher de rire.
—Ah! tu es donc déjà en habit de bataille, toi? dit-il à voix basse et en regardant son compagnon de la tête aux pieds; tonnerre! sais-tu que c’est une vraie bonne fortune d’avoir soulevé la malle de ce cabotin de Caen; ça te va comme un gant.
—Bas frai? dit Moser, qui se redressa et avança avec une certaine fatuité ses jambes maigres qui flottaient dans le maillot noir; bas frai que j’ai l’air gomme y faut?
—Tu as l’air d’un grand bâton de cire à cacheter, répliqua le Parisien.
—Eh pien! ça leur fait beur! reprit le Juif avec une expression d’orgueil souriant; y m’brennent pour le tiable!... Eh! eh! eh! frai, ça m’amuse! d’autres fois, je m’hapille en pierrot, et y m’brennent pour un revenant; d’autres fois je me change en fagot...
—C’est bon, interrompit Jacques, dont la gaieté avait duré peu de temps; en voilà assez pour le quart d’heure...
—J’sais pien, dit Moser; puisque te foilà, y faut plus tonner de boudre aux pêtes, bour que t’aies l’air de jasser la maladie.
—Il s’agit bien de maladie, reprit le Parisien; la boutique est enfoncée, monsieur Jérusalem, il y a un gredin qui connaît nos couleurs.
—Pach!
—Si bien qu’il nous faut trousser bagage.
—Ah! mein godd! alors ma beine y sera berdue?... et ma boudre aussi!
—Oui.
—Mein Godd, mein Godd!... mais on beut bas même attendre... pour faire un beu de gommerce?
—Je te dis qu’il faut partir! seulement avant de filer nous travaillerons... dans l’ancien genre.
—Ah! et y aura cras?
—Pas trop: mais il faut que l’affaire se fasse... à moins que nous ne voulions être raccourcis.
—Faut bas, faut bas, interrompit gaiement Moser; on n’est jamais trop crand.
—Excepté quand il faut mettre les pantalons des autres! fit observer Jacques, en regardant le maillot de l’Alsacien, qui ne pouvait rejoindre la veste; du reste l’affaire en question n’est pas commode; il y aura des précautions à prendre. Et d’abord, dis-moi, tu es allé à la ferme des Motteux?
—Rien qu’une fois; y a là une betite, tu sais pien, celle que nous affons vue à l’hôtel des Étranchers; elle m’a regonnu et j’ai bas osé retourner.
—Mais il y a aussi une jeune dame de Paris.
—Ah! foui, matame Honorine? J’ai là une lettre bour elle.
—Une lettre, d’où te vient-elle?
—C’est une varce, reprit Moser en riant; une cholie varce. Imachine-toi que c’matin en refenant de faire ma tournée, je bassais près du vercher qui est là, plus pas, quand je fois un pourcheois qui sort du pois, tout toucement, tout toucement; il recarte s’y a bersonne, y gourt au bommier qui est au port du gemin et pouff! y chette une lettre dans le fieux tronc.
—Tiens!
—C’est ce que j’ai dit: diens! mais guand il a été barti, je me suis abroché du bommier.
—Et tu a pris la lettre?
—Chuste!
—Donne-la.
—Bourquoi faire, tu beux bas lire la nuit?
—Ah! c’est vrai, mais tu l’as lue, toi?
—Foui, foui; faut pien faire quéq’chosse bendant le jour; on beut pas touchours tormir?
—Eh bien! qu’est-ce qu’elle chante?
—Elle jante la romance:
—Ah! diable!
—Et buis y s’blaint.... y temande à foire matame Honorine; y la brie d’aborter sa rébonse au bommier.
—Et sais-tu si elle l’a portée?
—Non, non, c’est blus tard, en refenant de gontuire la betite oufrière. Je la fois basset tous les chœurs à dix heures.
—Et elle est seule?
—Toute seule.
Le Parisien parut réfléchir.
—Ce serait une bonne occasion, murmura-t-il; mais ce soir, c’est impossible, il y aura par-là des gens qui nous empêcheraient de travailler.
—Quelles chens?
—Les hommes du Vrillet: ils m’ont demandé de chasser le mauvais air de leur ferme, je leur ai donné rendez-vous dans la cabane du verger pour la cérémonie.
—Ah! pon, s’écria Moser réjoui; ça fera un betit goup de gommerce afant de bartir; compien qu’ils ont bromis?
Jacques ne répondit pas. La tête baissée et les poings appuyés sur ses genoux, il concentrait évidemment toutes les forces de son intelligence sur une idée qui venait de surgir dans son esprit: le Juif qui le comprit respecta sa méditation, et il y eut un assez long silence.
Enfin il se leva résolûment et frappant la terre du pied:
—J’ai notre affaire, monsieur Jérusalem, dit-il avec un éclat de gaieté farouche.
—Un noufeau brochet? demanda Moser.
—Oui, mon vieux, reprit Jacques, à qui son idée souriait évidemment d’une façon toute particulière; quelque chose de neuf, d’étourdissant. Ca vaudra mademoiselle Georges dans Lucrèce Borgia. Tu te rappelles Lucrèce Borgia?
—Barfaitement; c’est une bièce où nous afons fait un pracelet.
—Oui.
—Un pien pel ouvrage, Barisien, le pracelet y fallait cent écus.
—Eh bien! mon ouvrage à moi nous en rapportera quatre cents, vieux squelette, sans nous exposer à aucun désagrément.
—Gomment que tu feras tonc?
—Je vas te dire ça, reprit le Parisien en regardant le ciel. Mais il doit être déjà neuf heures; nous allons filer jusqu’à la lisière du fourré pour que tu me montres le pommier qui sert de boîte aux lettres et là je t’expliquerai tout. Envoie Sapajou en avant; il nous servira d’éclaireur.
Moser appela le chien griffon qui, sur un signe, s’élança dans l’espèce de corridor par lequel Jacques était entré. Les deux compagnons prirent bientôt le même chemin et atteignirent l’enceinte extérieure des Grandes Mercs.
Bien que le ciel fût sombre pour la saison, on pouvait encore distinguer les objets d’assez loin. Une lueur morne qui filtrait à travers l’atmosphère grisâtre, jetait sur la campagne une teinte pâle mais uniforme, au milieu de laquelle les rochers, les arbres, les maisons, se dessinaient en masses vigoureusement sombres. On entendait encore à l’horizon quelques roulements de charrettes et quelques bêlements de troupeaux, mais ni chants, ni cris d’appel, car la contagion avait suspendu les réunions dans les fermes et les rondes dansées devant les seuils. Chacun demeurait renfermé chez soi, oppressé par la tristesse.
Moser et le Parisien purent donc atteindre les vergers du Vrillet sans faire aucune rencontre.
Arrivés là, ils s’abritèrent derrière un massif de noisetiers toujours gardés par Sapajou qui faisait sentinelle à quelques pas, l’oreille droite et le museau au vent.
Là, Moser désigna à son compagnon l’arbre choisi pour la correspondance établie entre Honorine et Marcel. C’était un de ces pommiers appelés Marin-Onfroy, du nom de leur introducteur en Normandie, et qui, à en juger par son apparence de vétusté, pouvait dater de l’époque même de cette introduction. Le tronc miné par les ans ne conservait de sève qu’à sa surface, et les branches desséchées pour la plupart, n’avait plus pour ornement que la verdure parasite du gui.
A environ trente pas du vieil arbre s’élevait une de ces huttes en torchis, recouvertes de paille, destinées à abriter un gardien pendant la récolte. C’était là que Jacques avait donné rendez-vous aux gens du Vrillet. Il les aperçut déjà rassemblés à la porte et attendant son arrivée.
Après avoir examiné avec soin la disposition des lieux qu’il trouva favorable à son projet, et donné à Moser toutes les instructions nécessaires, il quitta le massif de noisetiers, fit un long détour et rentra enfin dans le verger par un côté opposé.
Ceux qui l’attendaient l’aperçurent et vinrent à sa rencontre.
Il y avait là outre Romain, son oncle Pierre Fareu, vieil avare au cœur d’acier, son jeune frère Richard, chez qui les superstitions populaires étouffaient toute conscience, sa femme et sa fille âgée de douze ans.
Le Parisien les compta du regard, puis entra sans rien dire dans la hutte.
Le choix qu’il avait fait de cet abri écarté pour l’accomplissement de ses sortiléges, avait d’autant moins surpris les gens du Vrillet, qu’il était en tout conforme à la tradition. C’était toujours dans un lieu solitaire et inhabité, que de pareilles opérations devaient s’accomplir. Pierre Fareu se rappelait avoir assisté, dans sa jeunesse, à une de ces évocations magiques, entreprise pour démasquer un voisin soupçonné d’avoir le cordeau[B], et elle avait lieu dans une bergerie abandonnée. Instruit par les leçons d’un mendiant de Falaise, longtemps voué à la profession de sorcier, et qu’il avait eu pour compagnon de chaîne à Toulon, le Parisien connaissait toutes les formes usitées pour ces incantations, et ce qu’il y mettait de sa propre inspiration, selon les besoins du moment, ne faisait qu’ajouter à l’infaillible effet produit sur son auditoire. Cette fois surtout, l’importance du but à atteindre l’engagea à plus de soins et d’efforts.
La hutte dans laquelle il se trouvait n’avait d’autre ouverture que la porte et une fenêtre sans volet, trop étroite pour que l’on pût y passer la tête. Il la parcourut d’abord en tous sens afin de s’orienter, puis se plaça debout au milieu, se dépouilla jusqu’à la ceinture, et commença à prononcer quelques paroles incompréhensibles, d’une intonation de plus en plus accentuée. Enfin il se pencha et traça sur la terre une ligne qui brilla quelques instants autour de lui comme un cercle de flamme; il jeta alors trois cris d’appel, et presque au même instant, un murmure semblable à celui d’une voix qui parle bas se fit entendre vers la fenêtre. Tous les regards se tournèrent de ce côté, mais sans rien apercevoir.
Jacques répondit en mots mystérieux, et l’entretien continua ainsi quelques instants, jusqu’à ce que l’être invisible, qui semblait parler dehors, eût poussé un rugissement accompagné d’une secousse dont la cabane fut ébranlée.
La petite fille cacha sa tête sur les genoux de sa mère, qui n’avait pu retenir une exclamation de saisissement; les trois hommes eux-mêmes pâlirent.
Quant à Jacques, il s’était accroupi avec toute l’apparence de la terreur; mais au bout d’un instant, il se redressa lentement, traça de nouveau, autour de lui, plusieurs cercles de feu, murmura quelques phrases cabalistiques, puis, respirant avec effort, il s’écria:
—Le grand Varou m’a parlé; je sais d’où vient le mal qui frappe le pays.
—Et d’où vient-il? demanda Romain qui était le moins effrayé.
—Il vient d’une personne qui a un pacte rouge avec le noir-velu; le pacte rouge lui donne le droit sur tout ce qui vit, depuis le moindre animal jusqu’à l’homme fait.
—Alors, c’est elle qui a enfantômé nos bêtes? reprit Fareu.
—Et elle les prendra toutes, y compris la gerce (vieille brebis), et le poulain.
Le vieux paysan joignit les mains d’un air consterné.
—Et après les bêtes, continua le sorcier, viendra le tour des enfants!
—Ah! Jésus! cria la femme de Romain en serrant sa fille entre ses genoux.
—Et après les enfants, le reste! acheva Jacques.
Les trois hommes se regardèrent.
—Mais ne peut-on rien faire pour empêcher le mal? demanda Richard.
—Pour sauver les bêtes? continua Fareu.
—Et les enfants, ajouta la paysanne.
—Si on connaissait seulement la magicienne, murmura Romain d’un air sombre.
—Quand on la connaîtrait, dit Jacques, ça empêcherait-il quelque chose?
—Oui bien, oui bien, reprit le fermier du Vrillet, dont la nature violente commençait à se révéler, car, dans ce cas, je la matrasterais.
—C’est le seul moyen d’échapper à son pouvoir, fit observer Richard.
—Et ça nous empêcherait d’être ruinés! continua Fareu.
—Faites-nous savoir quelle est la sorcière de malheur qui m’a enlevé mes banons[C], reprit le fermier du Vrillet avec une exaltation croissante; aussi vrai que v’là deux mains, je l’étranglerai comme une mauve (mauviette).
—Faut prendre garde de faire des promesses, objecta Jacques; si vous n’alliez pas les tenir, le grand Varou se vengerait sur vous et sur moi! peut-être qu’en connaissant la personne qui a amené la malédiction sur le pays vous n’oserez plus...
—Moi! s’écria Romain avec rage, j’oserai pas me revenger de celle qui m’a fait mourir une paire de bœufs! Dites donc, père Fareu, est-ce que vous croyez que j’oserais pas?
—Je t’aiderai, répliqua le vieillard, pour sauver ce qui nous reste! Perjou! si tu l’étrangles j’tirerai la corde.
—Et moi les pieds, ajouta Richard.
—Le nom seulement, dites le nom, reprit Romain; faut en finir tout de suite.
Jacques parut céder, mais déclara que ce qui allait se passer demandait certaines précautions. Il ordonna aux trois hommes de tirer leurs habits et leurs chaussures, de se noircir le visage avec de la poudre de charbon qu’il avait apportée; puis il recommença ses évocations.
Bientôt la voix se fit entendre de nouveau, et, a chaque repos, Jacques traduisait tout haut ce qu’elle lui avait dit.
—La personne qui jette le mauvais air est une femme... Elle n’est pas du pays... La ferme où elle demeure est épargnée par la maladie... Ce sont ses ennemis qui ont été les premiers frappés.
Ces désignations étaient trop claires pour laisser le moindre doute; aussi le nom d’Honorine sortit presque en même temps de toutes les lèvres.
Romain ferma les poings et ses yeux s’injectèrent de sang: au milieu de sa rage, il éprouvait une sorte de joie féroce à trouver l’intérêt de sa vengeance si bien d’accord avec l’inspiration de sa haine.
—Où peut-on la trouver maintenant? demanda-t-il.
—Sur ta terre, répondit Jacques; elle vient tous les soirs pour y jeter ses maléfices.
—Tous les soirs! et je ne l’ai jamais aperçue!
—Parce qu’elle se rend invisible; mais veux-tu que le grand Varou te la montre?
—Oui.
Le Parisien fit quelques signes magiques, puis, sur un léger glapissement qui se fit entendre derrière la hutte, il ouvrit brusquement la porte et les trois hommes qui avaient avancé la tête avec une avidité palpitante, demeurèrent immobiles de surprise.
Plongés dans l’ombre, ils apercevaient devant eux la campagne doucement éclairée par la lune, comme un tableau lumineux qu’encadrait la porte de la cabane. Au premier plan apparaissaient les arbres du verger projetant leurs ombres gigantesques; un peu plus loin, le pommier séculaire, et, tout au fond, le sentier qui côtoyait le fourré.
Or, dans ce sentier, au penchant du coteau, glissait une forme blanche qui s’avançait vers la pommeraie. Elle dépassa les derniers buissons du fourré, atteignit la ligne de lumière et les trois paysans la reconnurent.
—C’est elle, dit Romain.
—Elle traverse la viette.
—La voilà qui entre dans notre champ.
—Faut qu’elle y reste! reprit le fermier en faisant un mouvement pour sortir.
Sa femme se jeta devant lui.
—Prends garde, Romain, elle peut te reconnaître! s’écria-t-elle.
—Il est trop bien peint, murmura le sorcier.
—Mais demain, quand on la retrouvera dans notre verger...
—La rivière n’est pas loin, continua Jacques.
—C’est ça, la rivière! répéta Romain; c’est le plus sûr... Vous avez promis de m’aider, vous autres?
—Nous sommes prêts.
—Alors, c’est dit.
Il sortit suivi de Richard et de Fareu. Dans ce moment, Honorine avait dépassé le massif de noisetiers et arrivait près du vieil arbre, au creux duquel sa main plongea: elle parut surprise de n’y rien trouver, fouilla de nouveau, et, y déposant enfin sa lettre, voulut regagner le sentier. Elle atteignait déjà le détour du verger lorsque Romain, qui avait suivi le sillon à travers les blés, se dressa tout à coup sur son passage.
A la vue de ce noir visage, elle poussa un cri et voulut reculer; mais, au même instant, deux bras vigoureux la saisirent par derrière, une main s’appuya sur sa bouche, tandis que son écharpe, violemment serrée, lui ôtait la respiration; elle ne se débattit que quelques instants et tomba suffoquée aux pieds de ses meurtriers.
Le Parisien, qui avait tout regardé sans dire un mot et sans faire un mouvement, s’approcha.
—A l’eau, maintenant! murmura-t-il d’un ton bas et précipité.
Les paysans s’efforcèrent de soulever le corps immobile.
—Nous ne pourrons jamais la chiboler (transporter) jusque-là, dit Fareu.
—J’ai vu plus bas un cheval au vert, fit observer Jacques.
—Oui, à la friche! répéta Romain.
Tous trois prirent à gauche, et, gagnant un champ voisin où des bestiaux se trouvaient parqués, s’approchèrent du cheval, sur lequel ils déposèrent leur fardeau.
Le fermier du Vrillet monta lui-même par derrière, tandis que Richard se plaçait à côté.
—Prenez la quaire, mon oncle, dit-il à Fareu; nous allons au petit tourbillon.
Le vieux paysan détacha la corde qui retenait le cheval au piquet et ils se mirent en marche.
XV
Le Petit—Tourbillon.
Romain et ses deux compagnons traversèrent d’abord plusieurs champs, puis arrivèrent à la route qui longeait les prairies. On apercevait plus bas l’Esques, dont le cours, dessiné par une ligne d’aunes et de saules, serpentait au fond de la vallée. Le silence de la nuit n’était troublé que par le lourd clapotement de l’eau contre ses rives, ou, de temps en temps, par les hurlements sinistres d’un chien dans quelque ferme éloignée.
Les meurtriers marchaient palpitant d’une sourde terreur; mais tout à coup le fermier du Vrillet, qui soutenait la morte d’une main crispée, crut la sentir s’agiter.
—Qu’est-ce que c’est? demanda Richard.
—Elle a gandolé (remué), dit Romain.
—Faut aller plus vite, interrompit Fareu, qui excita le cheval à presser le pas.
Ce mouvement sembla ranimer Honorine, qui se raidit sous l’étreinte du fermier; Richard, qui la soutenait, recula.
—Eh ben! picot (dindon), c’est comme ça que t’es rufle (courageux), dit le fermier avec colère. Veux-tu nous faire sourguer (surprendre)?
Il ramena en même temps le corps vers lui et frappa sa monture du talon; mais, au même instant, le galop d’un cheval se fit entendre au fond du chemin creux qu’ils allaient prendre; il approchait rapidement et les trois paysans aperçurent bientôt, dans l’ombre, un cavalier qui venait droit à eux.
Il y eut un mouvement d’épouvante. Fareu s’était arrêté; Richard lâcha de nouveau le fardeau qu’il soutenait, et Romain lui-même fit un mouvement pour sauter à terre.
—Nous sommes pris! murmura le vieux paysan.
—Faites entrer le cheval dans le pré! répliqua le fermier.
Fareu tira la corde à lui; mais la brèche qu’il fallait franchir se trouva fermée par une claie, et le cavalier approchait toujours; il n’était plus qu’à quelques pas lorsque Honorine se redressa avec un soupir.
Romain serra convulsivement l’écharpe, se courba à moitié pour retenir le corps qui glissait à terre, et murmura à l’oreille de Richard:
—Si tu grouces (remues), tu es frit.
Le jeune paysan demeura glacé et muet.
Le cavalier n’était plus qu’à quelques pas; il avait ralenti l’allure de son cheval, et tenait les yeux fixés sur les trois hommes que l’ombre des arbres ne lui permettait point de bien distinguer. Il s’arrêta même un instant, comme s’il eût voulu se rendre compte de ce groupe étrange, puis remettant son cheval au trot, il passa en se retournant plusieurs fois.
Lorsqu’il eut disparu dans la nuit, Romain respira fortement.
—Au Petit-Tourbillon, maintenant, dit-il, d’un accent précipité, et vitement, car elle joufle (respire) toujours.
Fareu, qui avait réussi à ouvrir la barrière, reprit la corde du cheval, et ils descendirent rapidement vers la rivière. Ils la rejoignirent sur un point où le lit, subitement abaissé, donnait lieu à une chute assez forte. L’eau tombant du niveau supérieur, avait fini par creuser plus bas une sorte de gouffre au-dessus duquel on voyait tournoyer l’écume, et que l’on connaissait dans le pays sous le nom de Petit-Tourbillon. Romain, qui était descendu, fit signe à Richard. Tous deux saisirent Honorine, redevenue immobile, et s’approchèrent du petit cap qui surplombait la rivière. Mais les arbustes formaient, dans cet endroit, une barrière qui ne permettait point d’apercevoir le tourbillon; il fallut poser le corps au penchant de la berge et écarter les branches pour lui faire un passage. Il glissa doucement entre les feuilles... on entendit sa chute dans le gouffre... et tout redevint silencieux.
Les trois hommes se regardèrent glacés de terreur, puis, par un mouvement involontaire, tous trois se découvrirent, se signèrent et reprirent en silence la route du Vrillet.
Comme ils y arrivaient, Jacques sortit de derrière une haie, les regarda rentrer, puis, se tournant vers Moser:
—Le pain est cuit, dit-il; il faut maintenant, qu’on nous paye la façon.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Pendant que ceci se passait, le cavalier qui avait croisé Romain et ses compagnons, continuait à suivre la route conduisant au Vrillet. Ce cavalier n’était autre que M. de Gausson, qui dans sa fièvre d’impatience, n’avait pu attendre le matin pour venir chercher la réponse déposée au creux du vieux pommier. Mais, quelles que fussent ses préoccupations, la rencontre qu’il venait de faire le frappa. Deux ou trois fois il s’arrêta pour chercher derrière lui l’étrange apparition et il crut voir des ombres traverser la prairie.
Il remit son cheval au pas, cherchant à s’expliquer quelles pouvaient être ces ombres et ce qu’elles faisaient.
Or, parmi les phénomènes psychologiques auxquels notre nature complexe donne naissance, il en est un que tout le monde connaît par sa propre expérience. Un objet a frappé notre regard au passage sans que nous ayons pu le distinguer assez nettement pour le juger, et cependant, à mesure que nous y pensons, l’impression obscure qu’il nous a laissée s’éclaircit; les détails prennent plus de précision, le raisonnement éclaircit les images vaguement imprimées dans notre mémoire; enfin, ce qui n’était qu’une vision confuse devient subitement une perception nette et arrêtée!
Ce fut là ce qui arriva à M. de Gausson; à mesure qu’il réfléchissait à son apparition; elle se dessinait plus distinctement à ses yeux. Les trois hommes qu’il venait de rencontrer avaient le visage peint ou masqué de noir, et le fardeau porté sur leur cheval rappelait la forme humaine. Selon toute apparence un crime avait été commis; Marcel venait de rencontrer la victime et les assassins.
Il en était là de ses inductions lorsque ses yeux, baissés vers la route, y virent briller quelque chose à la lueur des étoiles; il descendit de cheval et releva une petite croix de brillants qu’Honorine tenait de la prieure et qu’elle portait toujours au cou.
Ce fut pour lui un horrible trait de lumière! Saisi d’épouvante, il remonta vivement sur son cheval, et lui faisant franchir la clôture qu’il avait à sa droite, afin de couper au plus court, il gagna au galop le point vers lequel il avait vu les ombres se diriger.
Mais dans ce moment même les gens du Vrillet venaient de finir leur sinistre expédition et revenaient, comme nous l’avons vu, par la route ordinaire.
Ils étaient déjà rentrés depuis quelque temps et ils avaient fait disparaître tout ce qui pouvait les trahir, lorsqu’un grand bruit de voix et de pas précipités retentit au dehors.
La femme, qui était assise sur l’âtre, pâle et frissonnante, jeta un cri. Le fermier lui imposa silence par un geste terrible.
Le bruit approchait; on heurta à la porte et plusieurs voix appelèrent Romain.
Il fit signe de ne pas répondre.
L’appel se renouvela plus élevé.
—Dieu Sauveur! c’est sa grand’mère! balbutia la fermière du Vrillet, dont les dents claquaient, et qui, par un mouvement instinctif, attira sa fille près d’elle.
Romain s’était approché de la porte et demanda d’un accent altéré ce que l’on voulait.
—Ouvrez, c’est Madame Louis répliquèrent plusieurs voix.
Le fermier tira le verrou avec répugnance, et l’ancienne meunière entra précipitamment.
Elle était essoufflée, couverte de sueur et dans un désordre de costume prouvant qu’elle avait quitté les Motteux au moment de se mettre au lit.
—Ma petite-fille, dit-elle d’une voix haletante; avez-vous vu, par ici, ma petite-fille?
—Vous voulez dire la dame de Paris, balbutia Romain qui cherchait ses mots.
—Oui, oui, savez-vous où elle est?
—Comment est-ce que je pourrais le savoir? répliqua le paysan.
—Elle m’a quitté après neuf heures pour retourner aux Motteux, fit observer Françoise qui avait suivi la mère Louis avec la plupart des gens de la ferme, et elle a pris, comme d’habitude, par le petit sentier qui longe le verger de M. Romain.
—On ne peut pas voir d’ici dans la viette, objecta le bonhomme Fareu.
—Qui est-ce qui te dit le contraire, vieux grec (avare), reprit la grand’mère dont l’inquiétude ne pouvait changer le ton habituel; mais quelqu’un de vous a dû aller aux champs ce soir.
—Personne.
—Personne, répéta la mère Louis, dont le regard venait de s’arrêter sur une charge de luzerne déposée près de la porte; d’où vient alors la pagnolée fraîche que je vois là?
Les trois hommes demeurèrent interdits, mais la fermière du Vrillet vint à leur secours.
—C’est moi, mam’Louis, dit-elle doucement, qui suis allée au vert.
—Et tu n’as rien vu, rien entendu? demanda la grand’mère.
—Rien, mam’Louis, répliqua la fermière avec effort. Mais peut-être bien... qu’en cherchant ailleurs... vous trouverez...
—Nous avons cherché partout, dit la vieille paysanne en se laissant tomber sur un escabeau... Tu vois que je suis rouge comme un papi (coquelicot). C’est au moment d’aller dormir que je me suis étonnée de ne pas voir la mezette. D’ordinaire à cette heure elle n’est pas avaux les champs; j’ai voulu savoir ce qu’elle était devenue; mais on a eu beau parler, courir!... Faut qu’il lui soit arrivé un malheur.
—Ah! pauv’ chère dame! dit Fareu d’un air hypocrite; pourquoi donc que le bon Dieu lui aurait fait du chagrin? Vous verrez qu’elle reviendra dans un moment ou dans un autre.
—Et qu’elle vous expliquera tout, ajouta Romain.
—Peut-être bien qu’elle est déjà en route pour les Motteux.
—Ou même qu’elle est arrivée.
—Vous allez la revoir.
—La voici! cria une voix haletante.
Et de Gausson parut à l’entrée portant dans ses bras Honorine sans mouvement.
Au milieu des cris de surprise qui s’élevèrent, il y en eut trois d’une inexprimable terreur poussés par Richard, par la fermière et par sa fille: Romain et Fareu restèrent seuls muets; le saisissement les avait pétrifiés.
La mère Louis s’était levée, hors d’elle; à la vue d’Honorine ruisselante d’eau et immobile, elle s’écria:
—Ah! Dieu sauveur! elle est noyée.
—Non, dit Marcel, tout à l’heure elle a parlé.
—Mais qu’est-il donc arrivé? d’où vient-elle?
—Vous saurez tout... plus tard... Ce qu’il faut maintenant, c’est un médecin.
—Allez chercher le mière! cria la mère Louis.
Deux des domestiques qui l’avaient suivie y coururent pendant que de Gausson déposait Honorine sur un lit, dont la grand’mère s’approcha avec de bruyantes lamentations.
—Seigneur Jésus! dans quel état la voilà! s’écriait-elle, en prenant la main de la jeune femme; froide comme marbre et les yeux clos... Mezette, pauvre mezette, est-ce que tu ne m’entends pas, dis? Ah! elle a groucé (remué), monsieur Marcel; y a encore du remède. Ouvre les yeux, mezette, je t’en prie; c’est moi, c’est grand’mère.
Elle était penchée sur Honorine, qu’elle secouait et qu’elle embrassait avec une tendresse mêlée d’impatience. La jeune femme parut enfin se ranimer; elle ouvrit et referma les yeux plusieurs fois, comme si la lumière l’eût blessée, regarda la mère Louis et voulut murmurer quelques mots; la vieille paysanne fit un geste de joie.
—Bon! tu es revivante! s’écria-t-elle en frappant dans ses mains; garde les yeux ouverts, mezette; reviens à ton esto; c’est rien, va, c’est rien du tout; nous allons bien te migeoter et demain y n’y paraîtra plus. Mais comment donc qu’ça t’est arrivé? et par quel hasard que le voisin s’est trouvé là?...
—Par un hasard dont je devrais remercier Dieu à deux genoux, dit Marcel encore palpitant, car quelques instants plus tard le crime était accompli!
Il raconta alors en mots rapides et entrecoupés la rencontre que le lecteur connaît déjà, les soupçons qu’elle avait fait naître en lui, ses recherches au bord de l’Esques, où des gémissements l’avaient enfin conduit jusqu’à Honorine, emportée par le courant au milieu des roseaux.
On devine les exclamations de surprise et d’épouvante des auditeurs. Françoise qui s’était approchée, sanglotait en baisant les mains de sa jeune maîtresse; la mère Louis jurait qu’elle découvrirait les haingeux (méchants) qui avaient voulu lui égorger sa mezette, et les gens des Motteux se perdaient en conjectures.
Marcel venait de finir son récit lorsque Vorel arriva avec les domestiques qui avaient couru l’avertir. Il paraissait vivement ému, et s’informa, dès la porte, avec anxiété, de l’état d’Honorine.
—Venez, venez, mon mière, dit la mère Louis joyeusement, il n’y a pas trop de mal, grâce à ce fel gars qui me l’a retirée de la mort. La voilà qui se ravigote, regardez: elle va pouvoir nous raconter comment la chose s’est passée.
—Ne la fatiguez pas, de grâce, interrompit le médecin, ce qu’il lui faut par-dessus tout c’est du repos...
—Laissez-la nous dire seulement quelques mots, reprit la vieille paysanne.
Mais Vorel s’y opposa en déclarant qu’il fallait la laisser se remettre et changer ses vêtements.
Françoise se dépouilla d’une partie des siens, et la fermière du Vrillet fournit le reste. Le médecin, qui s’était écarté de quelques pas avec Marcel, pendant cette toilette, apprit de lui tout ce que le jeune homme avait déjà raconté avant son arrivée; il se rapprocha ensuite et engagea la mère Louis à se rendre aux Motteux pour revenir avec le char-à-banc; mais celle-ci, qui avait déjà commencé à questionner Honorine, résista à toutes ses instances et voulut d’abord l’entendre.
La jeune femme, dont l’affaissement commençait à se dissiper, apprit alors de quelle manière elle avait été enlevée à l’improviste par trois hommes rencontrés près du petit sentier. Pendant qu’elle parlait, les gens du Vrillet s’étaient groupés au coin le plus obscur, de peur de laisser voir leur trouble, et écoutaient dans une angoisse inexprimable.
Quant à Vorel, il se tenait debout près du lit, la tête penchée, une main sur le pouls d’Honorine. Aucune pâleur, aucune contraction ne se faisait remarquer sur son visage, seulement la veine qui traverse le front était gonflée!
—Et tu n’as pas reconnu les scélérats qui t’ont prise? demanda la mère Louis, quand sa petite-fille eut achevé.
—Ils étaient masqués, répondit-elle.
—Mais tu as au moins remarqué leurs habits?
—Je n’ai point eu le temps.
—Et leur voix?
—Ils n’ont point parlé.
—De sorte que quand on te les montrerait tu ne pourrais pas dire: les v’là!
—Non.
Un frisson de soulagement parcourut le groupe caché dans l’ombre; Vorel ne fit aucun mouvement, mais la veine de son front s’effaça.
—Que le diable m’épouse si j’y comprends rien! reprit la vieille fermière: les gens du pays ne peuvent pas avoir fait un pareil coup; faut que ce soient des horsains (étrangers).
—Mais dans quel intérêt auraient-ils commis ce crime? objecta de Gausson.
—Au fait, ils ne lui ont rien pris, continua la paysanne; c’est pas des voleurs; pourquoi donc alors qu’ils en voulaient à la mezette?
—Oh! je sais bien moi! dit tout à coup une voix grêle et traînante.
Les regards se tournèrent vers le foyer et l’on aperçut le fils de Vorel accroupi sur l’âtre.
L’idiot, qui avait entendu crier que la dame de Paris était assassinée, s’était levé sans rien dire; il avait suivi le médecin à son insu, et au milieu du trouble général, personne ne s’était aperçu de son arrivée. Assis à l’angle du foyer, il avait donc tout écouté et tout vu. Or, quel que fût l’affaiblissement intellectuel et moral de cette nature, quelques lueurs de la flamme divine y survivaient encore. L’idiotisme chez Henri était moins l’effet d’une organisation manquée que d’une organisation détruite; cette âme n’était que cendres et ruines; mais sous ces débris pétillaient encore, par instants, quelques étincelles. Depuis l’arrivée d’Honorine surtout, ces éclairs de lucidité étaient devenus plus fréquents; ainsi que nous l’avons déjà dit, sa douce influence avait fait germer quelques bourgeons dans cette terre stérile, et la mère Louis elle-même s’était émerveillée deux ou trois fois de ce que le grand’jodane eût l’air d’un humain. L’annonce que la dame de Paris avait été tuée et la vue d’Honorine, pâle, échevelée, mourante, avaient produit chez Henri une secousse qui sembla soulever, momentanément, le voile de plomb étendu sur son intelligence; à force de sentir, il put comprendre et se rappeler. Ce fut d’abord un travail lent et confus; mais insensiblement le jour se fit dans cette âme, et, au moment où il s’écria:—Je sais bien moi! il avait une complète conscience et de ce qu’il avait entendu et de ce qu’il venait de dire.
Son regard exprimait sans doute quelque chose de cette illumination intérieure, car la mère Louis, qui ne se donnait point habituellement la peine de lui répondre, se tourna de son côté et dit d’un ton dans lequel l’ironie n’était qu’une habitude.
—Tu sais quelque chose, toi, grand’jodane?
—J’étais réveillé, reprit l’idiot, qui tenait les yeux fixés devant lui, comme s’il eût vu ses souvenirs, j’ai entendu marcher dehors... puis causer... je me suis levé... la fenêtre était ouverte... il y avait deux hommes dans le jardin.
—Ne voyez-vous pas qu’il va nous raconter un rêve, interrompit Vorel; en voilà assez, Henri.
—Non, laissez-le parler, reprit la mère Louis que l’air de l’idiot frappait de plus en plus; voyons, grand’jodane, qu’est-ce que c’étaient que ces hommes?
—Le petit avait un habit comme tout le monde, et le grand ressemblait aux images des livres.
—Vous voyez bien qu’il divague! interrompit de nouveau le médecin.
—N’importe, reprit la paysanne; et qu’est-ce que disaient les deux hommes, mon gars?
—Ah! d’abord j’ai pas entendu! répliqua l’idiot... ils parlaient trop bas. Mais après le grand a dit: Elle est bien noyée!
—Il a dit cela! s’écria la mère Louis.
—Et alors, reprit Henri, l’autre a répondu: le bourgeois sera content.
Tout le monde fit un geste de stupéfaction; la veine se gonfla de nouveau au front de Vorel.
—Je suis véritablement désolé, dit-il en s’approchant sans affectation de son fils, que vous preniez garde aux folies de cet innocent; c’est l’encourager.
—Qu’est-ce que ça vous fait, interrompit la fermière des Motteux avec impudence, puisque nous voulons l’écouter!.... ont-ils encore dit autre chose, mon ami?
—Oui, murmura l’idiot d’une voix moins assurée.
—Eh bien! raconte tout...
—Ils ont dit, reprit Henri, ils ont dit...
Mais ses yeux avaient rencontré ceux du médecin qui semblaient le fasciner. Il balbutia quelques instants, puis l’éclair d’intelligence qui brillait dans son regard s’éteignit, il baissa la tête et se mit à se balancer avec un murmure monotone sans que les questions de la mère Louis et de Marcel pussent l’arracher à son hébétement.
Vorel fit alors observer doucement que la confusion de l’idée avec le fait, était une conséquence naturelle de l’état dans lequel se trouvait Henri. Il entra même à ce sujet dans quelques explications physiologiques, puis passant à l’événement dont Honorine avait failli être victime, il demanda si l’on ne pouvait pas l’attribuer à une méprise.
C’était ouvrir aux imaginations une nouvelle voie dans laquelle elles se précipitèrent. Chacun se mit à chercher d’où pouvait venir l’erreur; on épuisa toutes les suppositions. Enfin, l’arrivée du char-à-banc que l’on avait envoyé demander y mit momentanément un terme. On y porta Honorine qui prit le chemin de la ferme, accompagnée de la mère Louis et de Marcel, tandis que le médecin retournait au manoir avec Henri.
Celui-ci, qui avait repris son allure habituelle, marchait en chantonnant et en repoussant du pied, devant lui, les pierres de la route. Vorel suivait, le regard fixé sur l’idiot.
Quiconque eût pu lire l’expression de ce regard à travers les lunettes sombres qui le cachaient, se fût senti glacé. C’était à la fois de la terreur, de la colère, de la haine! Les bras croisés sur sa poitrine, comme pour comprimer son agitation intérieure, le médecin continuait, au fond de son esprit, une de ces méditations entrecoupées auxquelles le monologue dramatique a donné une voix. Les pensées se succédaient en lui comme autant de traits sombres et rugissants.
—Vivante!... tous mes efforts inutiles.... et si l’on allait découvrir.... Cet idiot sait... tout peut-être!... et sa vie m’est nécessaire... C’est par lui que je possède, que j’hérite!... Oui... mais son intelligence n’est point encore assez éteinte; il ne faut plus qu’il voie, qu’il entende, il ne faut plus qu’il parle surtout... je saurai l’empêcher...
Ici la pensée de Vorel cessait de se formuler; son esprit flottait entre mille projets confus à peine entrevus et aussitôt abandonnés; enfin un mot prononcé intérieurement sembla fixer ses irrésolutions. Il hâta le pas pour rejoindre Henri, qui venait d’arriver au manoir.
La Sureau les attendait curieuse de savoir ce qui s’était passé. Vorel répondit brièvement et lui reprocha d’avoir laissé l’idiot le suivre au Vrillet.
—Pardi! c’est pas ma faute, s’écria la servante. J’ai huché après lui, mais il s’en est fui comme un autenais (poulain) échappé.
—Je crains que cette sortie, au milieu de la nuit, ne vaille rien pour lui, reprit Vorel; chauffez son lit et faites-le coucher sur-le-champ.
—Soyez tranquille, je vas le mettre dans sa niche comme un petit Jésus.
—Il faudrait aussi lui faire prendre quelque chose de chaud.
—Oui.
—Et fermer ses volets.
—Je les fermerai.
La Sureau se hâta, en effet, d’exécuter les ordres de son maître, en reprochant à Zozo d’être sorti sans permission, et lui déclarant qu’il ne méritait pas d’avoir un père si occupé de sa santé.
L’idiot venait de se coucher, lorsque Vorel entra lui-même avec le lait chauffé par sa servante; il le présenta à son fils qui, après l’avoir goûté, déclara qu’il le trouvait amer; mais la Sureau se récria, et, sur l’ordre de son père, le grand’Jodane acheva de boire.
Il ne tarda pas à tomber dans un sommeil lourd qui parut rassurer également le médecin et la servante, et tous deux le quittèrent.
Cependant rentré chez lui, Vorel ne se recoucha point. Après s’être promené quelque temps, il ouvrit un portefeuille et en retira les deux lettres remises par Moser; c’étaient celles de Marcel et d’Honorine. Il les lut en entier; puis, s’asseyant devant son secrétaire, il traça quelques lignes en déguisant son écriture, joignit son billet aux lettres, et réunissant le tout sous une enveloppe cachetée, il y mit pour adresse:
A Monsieur
Arthur de Luxeuil,
Rue de Lille, 17. Paris.