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Les réprouvés et les élus (t.2) cover

Les réprouvés et les élus (t.2)

Chapter 18: XVII Rupture.
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About This Book

A series of interwoven narratives traces personal crises and social maneuvering as a disappearance, devoted affection, and financial intrigue set off revelations. Characters face jealousy, mistaken identities and the strain of preserving reputation while private faults and public ambitions collide. The prose alternates intimate domestic scenes with sharper exposures of hypocrisy, showing how loyalty, vanity and calculated self‑interest shape outcomes. Recurring motifs examine the cost of social advancement, the vulnerability of the innocent, and the fragile boundary between respectability and ruin.

XVI

Soirée de grisette.

C’est une étrange existence que celle de la femme qui choisit le théâtre, non pour y cultiver un art, mais pour y exposer sa beauté. Si elle réussit, vous la voyez subitement transportée de la loge ou de la mansarde au milieu de tous les raffinements de l’opulence. Hier, son cercle ne se composait que de commis marchands et de clercs d’avoué, aujourd’hui la voilà mêlée, par la galanterie, à ce que la naissance, la richesse ou la politique ont de plus renommé.

Comme tous les parvenus, du reste, elle apportera dans cette fortune inattendue, une exagération de luxe, d’égalité et de manières qui trahira son ancienne condition. Trop longtemps pauvre pour avoir appris à compter, elle sèmera l’or avec l’insouciance qu’elle mettait autrefois à semer les gros sous; trop longtemps confondue dans les derniers rangs pour savoir tenir sa place dans les premiers, elle outrera le ton de l’aristocratie. Quoi qu’elle fasse, la liberté et le naturel manqueront toujours à ses grands airs; on y sentira le rôle appris. Elle-même s’en lassera parfois. Ennuyée de ces plaisirs dispendieux qui ne lui rappellent rien, elle regrettera les joies faciles de ses pauvres années, cette vie de bohémien passée sous les toits, au milieu de la senteur des giroflées et du gazouillement des hirondelles, alors qu’on avait une seule robe, lavée le samedi soir pour la partie de campagne du dimanche, une seule collerette qu’on repassait dans un livre, et un chapeau de paille cousue dont on devait encore les rubans.

Ah! quelles belles promenades, quelles joyeuses parties! Que de danses, de rires, de chants, de plaisanteries! Si le cœur a tressailli une seule fois, c’est dans ces années de liberté et d’insouciance. Aussi, le souvenir en est-il toujours resté charmant. Aussi, vienne l’occasion, et la grande dame se refera grisette quelques heures pour retrouver ses folles gaietés, boire du cidre et faire des farces.

C’était à une fantaisie de ce genre qu’il fallait attribuer le singulier désordre dans lequel se trouvait le logement de Clotilde. L’actrice, fatiguée des soupers fins et des roués de la fashion, avait voulu revenir à un de ses plaisirs d’autrefois, alors qu’elle chantait l’opéra-comique à la classe de M. Ponchard, et donnait, dans la loge de sa mère, des thés composés d’eau sucrée et de marrons. Les invités avaient été choisis en conséquence. C’étaient, outre Floridor, la nièce du cocher, grande élève du Conservatoire, noire et laide, mais qui avait adopté la danse pour faire valoir des formes capables de compenser tout le reste; une modiste du troisième, moins occupée de coiffures que de bals masqués; deux musiciens de Valentino et un jeune étudiant dentiste, récemment arrivé de Normandie; tous trois locataires des combles.

Euphrosine, liée depuis peu avec le co-intéressé d’un agent de change, était arrivée par hasard au moment de la soirée et avait été retenue par Clotilde; enfin, la société particulière de madame Beauclerc complétait le cercle: c’étaient, outre le cocher, la portière qui l’avait remplacée au Marais et une garde-malade à qui elle donnait le titre de cousine.

Tout ce monde réuni dans l’élégant salon de l’actrice, formait trois groupes principaux et distincts. Au fond se trouvait d’abord l’ex-portière avec ses chiens et sa compagnie; les chiens dormaient dispersés sur deux divans et la compagnie jouait aux cartes en buvant du vin cacheté. La conversation était sur ce point peu active et se bornait à quelques réflexions philosophiques de madame Beauclerc, entrecoupées, de loin en loin, par les grognements du cocher ou par les dictons égrillards de la garde-malade.

Le second groupe était composé de la future danseuse, qui interrogeait Euphrosine sur son Monsieur, d’un des musiciens lutinant la modiste, et du jeune Normand uniquement occupé de rougir et de chercher ce qu’il pourrait faire de ses mains. Après les avoir successivement employées à brosser son chapeau, à battre le rappel sur ses genoux et à effiler les glands du canapé, il venait enfin de suspendre ses deux pouces dans les emmanchures de son gilet, attitude qui lui donnait, pensait-il, un air d’aisance tout à fait parisien.

Enfin, près du foyer, se trouvaient l’autre musicien, Floridor, et Clotilde qui avait fait apporter une poêle dans le salon, et qui confectionnait des beignets aux pommes, en canezou de dentelle et en robe de soie.

Il y avait entre ce dernier groupe et le second un échange continuel de remarques, de rires et de plaisanteries, au milieu desquels Floridor lançait, comme d’habitude, ses quolibets, tout en mangeant sournoisement les beignets les mieux réussis.

Clotilde s’en aperçut.

—Eh bien! qu’est-ce qu’il fait donc, s’écria-t-elle en retirant vivement l’assiette; il dévore tout, ce grand squelette-là? Tu ne peux pas attendre que j’aie fini mes beignets?

—Tu ne veux donc pas qu’ils finissent par la faim? objecta le comédien, en appuyant sur le mot pour faire sentir le calembour.

—Je veux que nous mangions tous ensemble, reprit l’actrice; dis donc, Phrosine, prépare le couvert, ma petite, voilà que j’ai bientôt plus de pâte.

—Faut alors que j’aille chercher une table? demanda la jeune fille.

—Non, non, reprit Clotilde; une table serait un genre trop vertueux; faut faire un repas de grisette; mets la nappe là, sur le divan.

—Je veux bien, s’il y avait une nappe.

—Est-elle princesse au moins, depuis qu’elle a son tiers d’agent de change; prends la première chose venue.

—Un tire-botte ou un faux-col? fit observer Floridor.

—Je ne vois que ton écharpe de velours.

—Eh bien! est-ce que c’est pas bon? reprit Clotilde, qui fit jaillir la friture autour d’elle; approche seulement le cidre qui est là-bas.

—Et des verres?

—Parbleu! ma chère, regarde, cherche ce qui pourra servir. S’il faut te dire tout, alors y a pas de plaisir.

—Attendez, reprit la modiste qu’une pratique journalière avait rendue habile dans cette science d’expédients; je vas vous aider. Quand on a un peu d’idée, on trouve toujours moyen de s’arranger. J’ai donné le mois dernier un déjeuner de six couverts avec deux assiettes. Dans le petit Dunkerque nous trouverons tout ce qu’il faut.

Les deux musiciens se joignirent à la modiste et trouvèrent en effet sur les étagères de curiosités, les éléments d’un service complet. Les coquilles d’huîtres perlières et les cocos sculptés tinrent lieu de verres; les assiettes furent remplacées par des fragments de mosaïque, et l’on servit à chacun, en guise de fourchettes, une belle flèche madécasse armée de son arête. L’étudiant dentiste seul fut favorisé d’un couvert chinois composé d’un cure-dents et de ses petits bâtons d’ivoire.

Un grand couteau en silex, destiné à découper, et deux urnes lacrymatoires métamorphosées en sucriers, complétèrent le service.

A sa vue Clotilde éclata de rire.

—A la bonne heure donc, s’écria-t-elle; voilà un couvert! Cristi! un carabin de septième année n’aurait pas mieux fait la chose. Y vous manque seulement des flambeaux, vu que le soleil se couche; eh bien! mes enfants, voici une manière de candélabre, qui servira en même temps de surtout. A ces mots elle apporta une mandoline indienne incrustée d’ivoire et percée de plusieurs ouvertures, dans lesquelles on plaça des bougies allumées. Floridor frappa trois coups sur un gong chinois pour avertir que tout était prêt, prononça le benedicite de Sardanapale, arrangé à l’usage du dix-neuvième siècle: et chacun s’assit par terre autour du divan. On avait déjà commencé à entamer le plat de beignets, lorsqu’on frappa à la porte du salon.

—Tiens, qu’est-ce qui vient là? demanda Clotilde sans se déranger.

—Passez votre chemin, bonhomme, on a donné à votre père, cria Floridor.

—Il n’y a personne, ajoutèrent les deux musiciens.

On frappa de nouveau.

—Entrez, dit Euphrosine, qui grignotait le beignet piqué à sa flèche malgache.

La porte s’ouvrit et Marquier parut. Le petit homme qui avait la vue basse fit d’abord quelques pas sans rien distinguer; mais il s’arrêta tout à coup devant l’étrange couvert et les convives qui l’entouraient. Un hourrah général l’accueillit.

—Offre donc à Monsieur ses talons pour s’asseoir, dit Floridor en montrant le parquet.

—Monsieur est tambour de la garde nationale, ajouta un des musiciens.

—Donnez vos buffleteries, Mesdemoiselles.

—Et joignez-y ma bénédiction.

—Avec le moyen de s’en servir.

—Comment! s’écria Marquier étourdi et lorgnant autour de lui; vous avez un raout, ma belle, et vous ne nous aviez point avertis.

—Non, dit le comédien, qui commençait son quatrième beignet, elle n’a pas voulu d’hommes comme il faut... par décence et vu qu’il se trouvait des demoiselles.

—Eh bien! pardieu! je m’invite, reprit Marquier.

—Servez une flèche à Monsieur et faites-lui place, dit Clotilde; je vous avertis seulement, mon petit, que nous prenons tous au même plat, comme les amis de Saint-Antoine.

—Monsieur en est, fit observer Floridor qui donna place au banquier près de lui.

—Je vois que c’est une orgie de grisette, reprit celui-ci en s’asseyant sur le tapis.

—Juste, cria Clotilde, on a droit d’être mauvais genre et on danse le cancan; passez donc le plat au petit gros, vous autres.

—Ce sont des beignets? demanda Marquier qui cherchait à en piquer un avec sa flèche sans pointe.

—Beignets de potiron au racahout, reprit gravement Floridor, communément nommés beignets des sultanes, vu l’emploi que les lorettes du grand seigneur font de ce légume savoureux.

—C’est moi qui les ai faits, interrompit Clotilde.

—Et le fauteuil rouge a tenu la queue de la poêle, acheva Floridor.

Marquier, qui était enfin parvenu à s’emparer d’un beignet, le déclara excellent. L’actrice versa à boire, et la gaieté devint de plus en plus expansive. Le cidre fini, on passa au vin muscat et du vin muscat au vin de Champagne. Les musiciens, qui étaient gris, se livraient à des plaisanteries équivoques; le jeune Normand, rouge comme une pêche en espalier, se défendait à chaque instant plus mal contre les agaceries de la nièce du cocher. Floridor seul avait conservé sa même figure blafarde et son même flegme effronté. Il continuait à manger, à boire, à lancer ses quolibets avec une continuité mécanique, tandis que Clotilde, folle de gaieté, dansait une polonaise des plus hasardées avec Marquier. Mais après trois ou quatre tours de salon, elle se laissa tomber sur un divan en s’éventant avec un coussin.

—Ah! bah! vous n’avez pas le chic, s’écria-t-elle, on dirait que vous avez peur de vous échauffer.

—Près de vous, cela se comprend, dit le banquier avec une galanterie égrillarde.

Clotilde le regarda par-dessus son épaule nue.

—Ah! si vous retombez dans le genre pair de France, merci! dit-elle; j’en ai assez comme ça.

—En effet, reprit Marquier qui jeta un coup d’œil dédaigneux sur la réunion; je vois que vous vous ennuyez de la bonne compagnie.

—Tiens, c’est étonnant peut-être? vous ne parlez que de chevaux et de Bourse. Vous, surtout, vous êtes amusant comme un almanach de cabinet.

—Ah! ah! est-elle méchante, dit Marquier en s’efforçant de rire, vous voulez me taquiner, mais j’ai toujours été cité pour mon bon caractère, ma belle; je ne me fâche jamais... mal à propos, et, la preuve c’est que je veux vous rendre un service.

—Avec combien de commission? demanda l’actrice hardiment.

—De commission, répéta Marquier un peu déconcerté; pardieu! vous m’y faites penser; au fait, j’ai droit à une commission, je la réclame.

—Voyons d’abord le service.

—Eh bien! voici, ma belle, continua-t-il en se penchant vers elle et baissant la voix. J’ai cru m’apercevoir depuis quelque temps que vous étiez moins contente d’Arthur; madame Beauclerc m’a même fait entendre que vous ne seriez pas éloignée de rompre; ce qui ne m’étonne pas... vu que j’ai moi-même à me plaindre de lui.

—Après?

—Eh bien! vous vous rappelez sans doute un Belge que je vous ai présenté il y a quinze jours.

—Ce monsieur qui a l’air d’un bonhomme de pain d’épice?

—Il a deux cent mille écus de rente.

—C’est pas trop pour sa boule.

—Outre un million dans les fonds publics.

—Qu’est-ce que ça me fait?

—Cela peut vous faire beaucoup, si vous voulez.

—A cause?

—A cause de l’effet que vous avez produit sur M. Vankrof qui est prêt à vous offrir ses hommages.

—Pour de bon! interrompit madame Beauclerc, qui venait de quitter le jeu et de s’approcher.

—Pour tout de bon! répondit Marquier.

—Et y fera les choses... comme y faut?

—Il souscrira à tous les désirs de votre fille!

—Si tu manques encore celui-là, n’y a plus qu’à aller se jeter dans la Seine! dit la grosse femme avec énergie.

—Un bain de rivière, je n’en suis pas, répliqua l’actrice.

—Mais songe donc, malheureuse!... reprit la mère Beauclerc.

Clotilde interrompit.

—Ah! si vous allez recommencer vos monologues, je file, dit-elle avec humeur; ça m’ennuie à la fin d’entendre toujours répéter la même chose. C’est vous qui m’avez mise avec Arthur, après tout.

—Parce qu’alors il avait de quoi, reprit l’ancienne portière; mais maintenant c’est fini; tu le sais bien; si tu le gardes, c’est qui t’a ensorcelée.

—Lui!

—Tu en as besoin comme une nouvelle mariée de son mari.

—Ah! par exemple! s’écria Clotilde visiblement blessée; voilà qui est un peu foncé de couleur! moi je suis amoureuse! ah! ah! ah! mais vous me croyez donc bête à bâter?

—Pourquoi est-ce que tu tiens au Luxeuil alors?

—Qui vous a dit que j’y tenais?

—Puisque tu le gardes!

—Parbleu! on garde bien ses vieilles pantoufles... quand on les a.

—Alors tu consentirais à rompre?

—Je m’en moque pas mal.

—Eh bien, nous allons voir, reprit vivement madame Beauclerc, si tu n’as pas menti: tu vas écrire tout de suite au monsieur pour lui dire de chercher fortune ailleurs; aussi bien tu es dans ton droit, voilà deux mois qu’y ne t’a pas payé la pension.

—Et vous ne devez plus espérer qu’il la paie, fit observer Marquier, ses affaires sont dans un état désespéré; moi-même je me trouve compromis pour une somme énorme.

—Entends-tu ça? dit madame Beauclerc, en posant sur le guéridon tout ce qui était nécessaire pour écrire; voudrais-tu garder un homme ruiné..... pour qu’y te mange tout... et que tu deviennes la dernière des dernières?... faudrait avoir bien peu de cœur.

Clotilde prit la plume sans répondre. En voyant tarir le flot d’or dans lequel Arthur l’avait jusqu’alors laissée puiser, elle s’était dit à elle-même toutes ces choses, et l’ouverture faite par Marquier la trouvait beaucoup mieux disposée qu’elle ne voulait le paraître et que sa mère ne semblait le supposer. Sous son apparence légère, Clotilde cachait, comme toutes ses pareilles, une avidité native qui réglait tous ses goûts. Ce n’était pas de l’avarice, car l’avarice suppose l’esprit de conservation, mais cet instinct des courtisanes qui les tourne vers la richesse comme le fer se tourne vers l’aimant.

Elle trempa la plume dans l’écritoire et écrivit avec quelque lenteur les lignes suivantes:

«Mon pauvre Tutur,

»Y me dize tous, depuis si l’ontan, qu’y faut nous séparé, que sa m’en donn la migrainn; n’y a pas moien autrman d’avoir du repau; aussi je me résign; fée com’ moi, et cherche ailleur une bonne fille qui remplace ta fidèle amie,

»Clotilde.»

La mère Beauclerc, qui avait mis ses lunettes pour lire par-dessus l’épaule de sa fille, battit des mains.

—Bravo! ma biche! s’écria-t-elle; c’est tourné comme aurait pu le faire un rédacteur-écrivain public. S’il se fâche après ça, c’est qu’il a un bien mauvais caractère. Ah! mais, minute; avant de fermer, redemande-lui ton collier, qu’il avait pris pour le faire réparer: les bons comptes, comme on dit, font les bons amis.

L’actrice reprit la plume et écrivit:

P. S. «Renvoie-moi le collié de perle fine aveq le fermoire d’émail. Je tien à tout se qui me rapèle ton souvenire chérie.»

Elle écrivit ensuite l’adresse, et donna la lettre à la grosse femme, qui la baisa au front.

—Va, tu es une fille raisonnable, dit-elle avec attendrissement; aussi le bon Dieu t’en récompensera. Je vas descendre moi-même pour jeter ton billet dans la boîte; maintenant, tu peux t’amuser, ma biche; tout ira bien.

La mère Beauclerc sortit, et Clotilde rejoignit ses invités, qui jouaient à la main chaude à l’autre extrémité du salon. La gaieté était bruyante, et chaque incident amenait quelque quolibet de la part de Floridor, dont les gravelures devenaient de plus en plus transparentes. L’intervention de Clotilde et de Marquier donnèrent au jeu un nouvel essor.

Autant le banquier avait l’air gauche dans le monde aristocratique où le hasard l’avait implanté, autant il semblait à l’aise dans un autre milieu. Le mauvais ton lui était si naturel, que pour le prendre il n’avait qu’à se laisser aller; aussi, au bout de quelques instants, était-il devenu le héros de la réunion. Heureux de faire jouer à l’étudiant-dentiste le rôle qu’il avait l’habitude de jouer lui-même, il le prit pour but de ses plaisanteries, et lui retourna toutes les mystifications apprises ailleurs à ses propres dépens. Quand il fallut se séparer, il envoya le Normand complétement hébèté à l’omnibus de la barrière du Trône, en lui persuadant qu’il logeait à Vincennes. Pendant ce temps, un des musiciens reconduisait chez elle la nièce du cocher, et Floridor regagnait sa chambre garnie dans la calèche d’Euphrosine. Au moment de prendre congé de Clotilde, Marquier lui demanda quand il pourrait lui conduire M. Vankrof.

—Venez quand vous voudrez, répondit l’actrice; demain, si le cœur vous en dit: je n’ai pas de répétition.

—Alors vous serez ici?

—Tout le jour.

Le banquier promit de venir avec son protégé, et salua pour partir; mais, en ouvrant la porte, il parut se raviser.

—Pardon, dit-il, je fais une réflexion; demain, Arthur aura votre lettre; dès qu’il l’aura lue, il ne peut manquer d’accourir. Si, en conduisant ici mon ami Vankrof, j’allais le rencontrer?...

—Eh bien!...

—Je crains que cela n’amène quelque scène désagréable...

—C’est-à-dire que vous avez peur, mon petit homme.

—Moi! quelle plaisanterie! De quoi pourrais-je avoir peur, ma belle? Ce que j’en dis, c’est pour vous... et pour mon ami Vankrof. Si vous pouviez nous recevoir le soir dans votre loge... Arthur n’y vient jamais.

—Je le veux bien, mais alors il faut que je vous donne un billet de passe.

—Comment?

—Ce polisson de directeur ne veut plus nous laisser recevoir au théâtre que nos parents.

—Ah! bah!

—Je vais attester que vous êtes deux cousins... du côté de mon père... ce qui est possible, vu que je ne l’ai jamais connu. Si la portière vous dit quelque chose, vous lui fermerez la bouche avec une pièce de cent sous. Elle n’a jamais su résister à ça, la mère Lampou.

Le banquier promit de rappeler le moyen à son compagnon, et Clotilde lui écrivit l’autorisation nécessaire pour arriver le lendemain jusqu’à sa loge. Rentrée dans sa chambre, elle y trouva madame Beauclerc, qui, tout en la déshabillant, s’informa de ce que Marquier venait de lui dire, et de ce que l’on pouvait espérer de ce Melchior Vankrof. Clotilde ne l’avait vu que deux ou trois fois, mais elle en avait entendu parler à de Luxeuil et à ses amis comme d’un des plus riches étrangers de Paris. Son oncle, d’abord batelier sur l’Escaut, puis négociant-armateur, lui avait laissé en mourant une fortune de plusieurs millions que Melchior apprenait à manger noblement, c’est-à-dire à force de vices. Tous ces détails ravirent l’ancienne portière.

—C’est le bon Dieu qui t’envoie ce monsieur, ma biche, dit-elle avec une sorte d’onction; je savais bien qu’y t’arriverait comme ça quéq’bonne chance un jour ou l’autre... J’avais encore fait un cierge pour toi à Saint-Roch le mois dernier. On a beau dire, vois-tu, que c’est des superstitions de jésuites; moi j’ai toujours eu un fond de religion; aussi, tu vois que ça ne m’a pas trompée! Maintenant c’est à toi de profiter de l’occasion. Tu vas avoir une belle boule en main!...

—Une belle boule! répéta Clotilde; c’est pas celle de M. Vankrof, toujours, on dirait un potiron avarié.

—Y s’agit pas de plaisanteries, ma chère, interrompit la grosse femme choquée du peu d’effet produit par son discours; je parle sérieusement.

—Tiens, ça vous est égal à vous le physique de l’individu, reprit hardiment l’actrice; mais moi c’est autre chose. Après tout, Tutur était un beau garçon, tandis que ce M. Melchior est un vrai hérisson... Mon Dieu, ça ne m’empêchera pas de bien le recevoir, ajouta-t-elle en voyant le mouvement d’impatience de sa mère; on fera tout ce qu’il faudra, mais on a bien le droit de faire la différence peut-être!

Madame Beauclerc secoua la tête et poussa un gros soupir.

—Ah! les jeunesses, murmura-t-elle; ça a-t-il des idées petites! On voit bien, pauvres créatures, que vous ne connaissez encore rien de rien à la vie... ou plutôt, vois-tu, j’en reviens à mes moutons; tu as un faible pour ce monsieur de Luxeuil.

Clotilde haussa les épaules sans répondre, et acheva de se déshabiller en chantonnant. La vérité était qu’elle regrettait Arthur, non pour lui-même, mais par suite de la comparaison avec Melchior. Derrière le calcul de la courtisane il y avait le goût de la femme qui répugnait à l’échange, bien qu’en s’y soumettant. Puis, comme il arrive toujours, au moment de rompre cette liaison, elle y trouvait des charmes auparavant inaperçus: sa mémoire lui rappelait mille souvenirs endormis, réveillant mille riantes images!... La mère Beauclerc était déjà sortie depuis longtemps et l’actrice, demi-nue, continuait à rouler ses papillotes avec distraction, lorsque ses yeux, fixés sur le miroir, virent tout à coup la portière de velours se soulever doucement et la tête d’Arthur apparaître. Elle se retourna avec un cri...

—Chut! interrompit de Luxeuil en imposant silence de la main.

—Vous ici! reprit-elle stupéfaite.

—La femme de chambre causait dans l’escalier, reprit le jeune homme, la porte était ouverte, je suis entré comme un voleur.

—Alors personne ne t’a vu?

—Personne.

Une folle idée traversa l’esprit de l’actrice. Arthur n’avait point encore reçu sa lettre; il ignorait ses intentions: la rupture pouvait être remise au lendemain, et avant de tenter une nouvelle liaison, elle trouvait l’occasion de faire au passé un tendre et dernier adieu; le projet fut aussitôt accepté que conçu, et courant à la porte par laquelle de Luxeuil venait d’entrer, elle la referma vivement et poussa le verrou.

XVII

Rupture.

Le jour, depuis longtemps levé, pénétrait à travers les doubles rideaux et inondait la chambre de joyeuses clartés: assis sur un fauteuil près de la fenêtre, Arthur écrivait un billet tandis que Clotilde, encore couchée, luttait contre un reste de sommeil. Tout à coup on frappa à la porte.

—Ouvrez, balbutia l’actrice qui oubliait avoir fermé la veille.

—C’est le valet de monsieur de Luxeuil, dit la femme de chambre du dehors.

Arthur alla tirer le verrou.

A sa vue la femme de chambre fit deux pas en arrière.

—Monsieur est là! s’écria-t-elle.

—Sans que vous le sachiez, répliqua l’actrice, ce qui prouve qu’on entre ici comme sur le Pont-Neuf. Voyons, préparez-moi tout ce qu’il faut pour me lever.

Elle s’était mise sur son séant et avait ôté sa coiffure de nuit pour relever ses cheveux. Arthur reparut bientôt des lettres à la main et s’approcha de la fenêtre pour les lire, tandis que l’actrice se faisait chausser et passait une robe de chambre de cachemire blanc. Il parcourut d’abord l’adresse de plusieurs billets, à travers le papier desquels on apercevait des colonnes de chiffres annonçant clairement des mémoires de créanciers, puis une lettre plus volumineuse avec le timbre de Bayeux, et enfin une douzaine de circulaires portant l’inévitable estampille des frères Bidault. Il rejeta le tout sur la table, sans rien ouvrir, s’arrêta à une petite missive, dont l’enveloppe glacée exhalait une forte odeur d’ambre, et en examina la suscription.

—Dieu me pardonne! on croirait que c’est votre écriture, ma chère, dit-il en se tournant vers Clotilde, voyez donc?

L’actrice jeta un regard sur la lettre et ne put retenir une exclamation.

—Est-ce que vous m’auriez vraiment écrit? demanda de Luxeuil.

—Pourquoi pas? répliqua-t-elle en prenant son air résolu.

—Diable! c’est une faveur rare, reprit Arthur d’un ton légèrement ironique, et cela ne vous arrive d’habitude que dans les occasions solennelles; il y a donc quelque chose de nouveau?

—Ça se peut.

—Quelque négociation diplomatique trop délicate pour être traitée de vive voix?

—Justement.

—Vous piquez ma curiosité et j’ai hâte de connaître...

—Ça vous est facile, dit Clotilde, qui faisait évidemment provision d’assurance pour l’explication dont elle était menacée.

Malgré son prétendu empressement, de Luxeuil brisa le cachet et dégagea le billet de son enveloppe avec une visible lenteur: il savait que les autographes de Clotilde se payaient en général fort cher, et qu’elle n’écrivait que pour des réclamations sérieuses. Aussi, cherchait-il, tout en dépliant la lettre, le moyen d’éluder la demande qu’il prévoyait sans la connaître. L’actrice, de son côté, s’était placée devant son miroir en fredonnant et suivait de l’œil tous les mouvements du jeune homme. Lorsqu’il commença la lettre, celui-ci crut à une plaisanterie, et ce fut seulement arrivé au post-scriptum que la chose lui parut sérieuse. Encore eut-il besoin de lire une seconde fois pour s’en assurer. Bien que cette rupture ne pût le surprendre, il en demeura un instant étourdi, mais il se remit presque aussitôt. Dans la carrière galante qu’il avait parcourue, de pareils événements étaient trop ordinaires pour qu’il n’y eût point pensé d’avance: c’était un de ces échecs prévus pour lesquels la fashion avait établi certaines règles que l’on ne pouvait violer sans s’exposer au ridicule. Quel que fût le dépit, il fallait, comme le gladiateur, tomber selon les traditions du cirque et dans l’attitude voulue. De Luxeuil comprima donc son premier élan; il tourna la lettre en tous sens, comme s’il eût voulu s’assurer qu’elle ne renfermait rien de plus, la parcourut de nouveau pour gagner du temps et mieux se remettre, puis, se tournant vers Clotilde, qui continuait à défaire ses papillotes:

—Comment donc! ma chère, dit-il avec une colère contenue qui s’efforçait d’imiter l’ironie, mais vous avez un véritable talent épistolaire. Sauf l’orthographe, qui vise un peu trop au pittoresque, votre lettre me paraît un chef-d’œuvre.

—Oh! vous pouvez vous en moquer, dit Clotilde embarrassée de la tranquillité d’Arthur; je l’ai écrite comme j’ai pu, et bien malgré moi.

—Pourquoi cela? reprit de Luxeuil, vous étiez complétement dans votre droit; le terme peut être indifféremment déclaré par le propriétaire ou par le locataire.

—Eh bien! merci, s’écria Clotilde, vous me regardez alors comme un appartement à louer? Du reste, je vous permets tout, vu que vous devez m’en vouloir.

—Moi! interrompit de Luxeuil en riant avec effort; oh! charmant! elle me croit contrarié.

Clotilde le regarda d’un air de surprise mêlé de dépit.

—Ça vous est donc égal? s’écria-t-elle.

—Du tout, reprit Arthur, ne voyez-vous pas, au contraire, que je suis désespéré... Comment pourrait-on perdre sans regret des charmes... qui augmentent chaque jour.

Clotilde se mordit les lèvres. Depuis quelque temps en effet, elle luttait contre un embonpoint toujours croissant, et qui lui inspirait de sérieuses inquiétudes.

—Malheureusement, je devais m’attendre à cet abandon! continua de Luxeuil, qui comprit qu’il avait touché le point sensible; il y a maintenant à Paris trop d’Orientaux amoureux des beautés développées... Je parie, ma chère, que vous êtes en pourparlers avec l’ambassade ottomane.

L’actrice haussa les épaules.

—Dans ce cas, tenez bon, continua Arthur du même accent persiffleur; la beauté est pour ces messieurs une question de poids, et vous avez à cet égard un avenir incalculable!...

—Ah! vous m’ennuyez à la fin! s’écria Clotilde poussée à bout; si j’engraisse physiquement plus que de raison, vous, mon cher, vous maigrissez pécuniairement plus qu’il ne faudrait.

Ce fut au tour d’Arthur de se mordre les lèvres.

—C’est gentil de faire le millionnaire, continua-t-elle aigrement, mais il ne faut pas que ce soit avec l’argent du carrossier, du maquignon et du tapissier. Croyez-moi, mon petit, il est temps de mettre de l’ordre dans vos affaires et de vous corriger de vos vices.

—Vous remarquerez que j’en ai déjà un de moins, fit observer de Luxeuil, qui regarda l’actrice; mon plus gros vice. Quant aux autres, je m’en corrigerai avec l’aide de Dieu et de mes créanciers. Je n’en suis pas moins touché de votre sollicitude, ma belle, et, pour la reconnaître, je vous donnerai un bon conseil.

—Je n’en veux pas.

—Parce que vous ne pourrez jamais me le rendre, n’est-ce pas? mais je vous en fais cadeau. Vous avez, sans doute, déjà trouvé l’heureux infortuné qui doit me remplacer.

—Oui, je l’ai trouvé! interrompit Clotilde aigrement, et je peux choisir entre plusieurs, si je veux.

—Ne choisissez pas! reprit Arthur.

—Pourquoi cela?

—Parce qu’il vaut mieux les garder tous.

L’actrice lui lança un regard flamboyant.

—S’ils oubliaient les fins de mois comme certaines gens que je connais, c’est possible, dit-elle avec intention; mais il y a un millionnaire... oui, Monsieur, un millionnaire... seulement il n’est pas grand seigneur! ce qui fait qu’il ne se croit pas obligé d’être insolent, et qu’il paie ses dettes. Ça vous paraît bien mauvais genre, hein?

Arthur avait avidement recueilli le renseignement qui venait d’échapper à l’actrice, mais il ne laissa rien paraître.

—Mon Dieu, vous appuyez bien sur le mérite de payer ses créanciers, dit-il avec une hauteur railleuse; est-ce que par hasard, je resterais votre débiteur? Voyons, dans ce cas, réglons nos comptes: donnez votre chiffre.

Quelle que fût son impudence, mademoiselle Beauclerc recula devant une demande faite de cette manière et sur ce ton.

—Il ne s’agit point de cela, dit-elle, je ne vous ai point parlé de moi.

—Ah! j’y suis, s’écria de Luxeuil, en retournant la lettre de l’actrice qu’il tenait toujours à la main; ce billet a dû être écrit hier soir?

—Certainement, dit Clotilde.

—Avant mon arrivée.

—Eh bien?

—Eh bien! alors, ma chère, je n’avais aucun droit de me présenter ici; notre contrat de mariage était déchiré; vous ne m’avez reçu que par hospitalité, pour me rendre service, et tout service rendu mérite récompense.

Et parlant ainsi, il avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel il prit un billet de banque qu’il présenta à Clotilde. Celle-ci devint pourpre. En voyant de Luxeuil ouvrir sa lettre, elle s’était préparée à combattre ses reproches, et sa froideur moqueuse l’avait déjà déconcertée, mais ce dernier acte mit le comble à son désappointement. Habituée à recevoir le prix de ses complaisances sous des formes qui en déguisaient la honte, elle avait mis sa dignité à éviter tout ce qui révélait trop clairement le marché; là était, à ses propres yeux, l’étroite limite qui la séparait de la prostituée. Aussi cette offre de paiement immédiat et direct lui sembla-t-il le plus sanglant de tous les outrages. Elle recula avec un geste violent.

—Par exemple! s’écria-t-elle, il faut que vous soyez bien insolent!...

—D’offrir si peu, interrompit Arthur, qui feignit de se méprendre sur le motif de l’indignation; je puis augmenter la somme, ma chère.

—Sortez d’ici, cria Clotilde dont les yeux lançaient des flammes et qui lui montra la porte; sortez d’ici tout de suite ou j’appelle!

De Luxeuil éclata de rire.

—Il faut avouer que les rôles sont singulièrement intervertis, dit-il, ravi de la fureur de l’actrice; c’est moi que l’on congédie et c’est vous qui menacez!... décidément vous n’êtes point dans votre bon sens.

—Ah! quel gueux! s’écria Clotilde à qui le sang-froid d’Arthur donnait des transports de rage.

—Le mot est peu littéraire, fit observer celui-ci en ricanant, mais il avait cours sans doute dans la loge de la mère Beauclerc. Du reste, je ne veux pas vous retenir plus longtemps, ma belle; vous attendez peut-être votre millionnaire et je craindrais que ma présence ne l’effarouchât. Je vais m’occuper sur-le-champ de vous faire renvoyer le bracelet que vous voulez bien garder en mémoire de moi... ce qui est une résolution pleine de sagesse! car toute liaison peut se rompre, mais les souvenirs restent!...

Il prit sa canne, son chapeau, et déposant sur la toilette le billet de banque:

—Si je dois davantage, vous enverrez votre quittance, dit-il, ceci est une dette d’honneur... comme toutes les dettes qu’on ne peut avouer.

Il venait de sortir lorsque la porte opposée s’ouvrit pour donner passage à la mère Beauclerc. Sa fille s’était laissée tomber sur le divan.

—Qu’est-ce que c’est? Comment, tu pleures! s’écria la grosse femme.

L’actrice pleurait en effet, mais de rage.

—Ah! le misérable, le sans-cœur, balbutiait-elle.

—C’est donc vrai que tu l’as reçu?

—Oh! je me vengerai! à tout prix je me vengerai!

Elle arrachait avec fureur les torsades du coussin placé près d’elle. La mère Beauclerc le retira.

—Faut pas dégraboliser les meubles pour ça, interrompit-elle. Qu’est-ce donc qu’il t’a encore fait, ce gredin-là?

—Ce qu’il m’a fait, répéta Clotilde en fermant les poings; je ne pourrai jamais vous dire tout. D’abord, il a ri de ma lettre... Il a en l’air content d’avoir son congé.

—Par exemple!

—Il m’a traitée comme la dernière des créatures.

—Toi?

—Parce que j’engraisse!

Madame Beauclerc bondit sur elle-même.

—Ah! le brigand, s’écria-t-elle, il veut te déprécier. Pourquoi que je ne me suis pas trouvée là!

—Et bien pis que tout ça, reprit Clotilde d’une voix entrecoupée.

—Encore pis? répéta la grosse femme hors d’elle.

—Il a osé...

—Quoi donc?

—M’offrir de l’argent...

L’exaspération de l’ex-portière au lieu de grandir, parut s’arrêter tout à coup.

—Ah! il t’a offert... de l’argent, reprit-elle en regardant instinctivement autour d’elle...

Son œil rencontra le billet de banque laissé par de Luxeuil.

—C’est sans doute ça, dit-elle en avançant la main.

—Donnez, s’écria Clotilde, je veux le lui renvoyer en morceaux.

Mais la mère Beauclerc avait reculé de trois pas avec le billet.

—Lui, c’est un polisson, dit-elle; mais son argent n’a aucun tort à ton égard.

—Je vous dis que je n’en veux pas.

—Alors, c’est moi qui le garderai.

—Non, rendez-moi ce billet, entendez-vous; rendez-le moi, il me le faut.

L’actrice, irritée, poursuivait madame Beauclerc, qui cherchait à lui échapper; enfin celle-ci fourra le précieux papier dans son châle, et, y appuyant les deux mains:

—Vous ne l’aurez pas, Clotilde, s’écria-t-elle, quand vous devriez m’arracher la vie.

Il y avait dans le mouvement de la portière et dans l’énergie de son accent quelque chose de si grotesquement majestueux, que Clotilde s’arrêta tout à coup: la pose de la grosse femme défendant son billet lui rappela celle du fameux écuyer de Franconi défendant son drapeau, et, prise d’une subite gaieté, elle éclata de rire. Madame Beauclerc, habituée à ces changements d’humeur, n’en parut ni surprise ni blessée.

—Riez, folle que vous êtes, dit-elle en haussant les épaules, mais, pendant ce temps, l’heure de la répétition arrive.

—Ah! fichtre! je n’y pensais plus! s’écria Clotilde, dont la pensée avait déjà pris un autre cours. C’est ce méchant gant-jaune qui m’a fait perdre mon temps. Je serai encore à l’amende. Voyons, il faut pourtant que je déjeune avant de partir.

—Tout est prêt, fit observer la vieille femme; vous n’avez qu’à passer au salon.

Mademoiselle Beauclerc essuya quelques traces de larmes qui restaient sur ses joues, s’arrêta un instant en passant devant sa psyché pour lisser ses cheveux, puis sortit en fredonnant. Sa mère fit de la tête et des yeux un mouvement qui voulait dire:

—Est-elle heureuse de m’avoir!

Puis tournant autour de la chambre, elle se mit à ranger machinalement et arriva près de la table sur laquelle de Luxeuil avait posé ses lettres.

—Tiens, grommela-t-elle, il a laissé sa correspondance... sans l’ouvrir... savoir ce que ça peut être!

Elle chercha ses lunettes, prit les lettres l’une après l’autre, et les entr’ouvrant, avec une adresse qui eût révélé à elle seule son ancienne profession, elle lut quelques mots constatant des réclamations de créanciers; mais arrivée à la lettre plus volumineuse de Vorel, tous ses efforts furent inutiles. L’enveloppe, en papier épais et soigneusement cachetée, ne laissait rien paraître: elle la retourna quelque temps entre ses doigts avec le sentiment d’inquiétude et de convoitise du chat qui aperçoit un mets friand dont il est séparé par une vitre; enfin son regard s’arrêta sur le timbre de Bayeux qui coupait en deux l’adresse.

—Bayeux, reprit-elle, c’est pas loin de là qu’est la jeune dame que Marc protége; je lui ai promis d’avoir l’œil ouvert... peut-être bien que ça pourra lui servir...

A ces mots elle glissa la lettre dans la poche de son tablier, et regagna sa chambre.

Pendant ce temps Arthur suivait le boulevard, livré à des réflexions singulièrement agitées. Son dépit avait d’abord été maintenu par la nécessité de faire bonne contenance devant Clotilde, puis par le plaisir de l’humilier; mais lorsqu’il se trouva seul, son apparente insouciance s’évanouit. Depuis longtemps sur cette pente glissante qui devait le conduire, un peu plus tôt ou un peu plus tard, au fond de l’abîme, il comprit que l’abandon de l’actrice était l’avant-coureur de tous les autres désastres. C’était la première pierre qui se détachait de cet édifice de luxe et de plaisirs désormais sans base et maintenu seulement par l’habitude.

Puis il faut bien le dire, Clotilde avait acquis sur lui l’inexplicable ascendant qu’acquièrent presque infailliblement les courtisanes et qu’elles savent conserver, sans esprit, sans amour, sans beauté. Cet homme qui n’avait connu aucune des affections de la famille, qui riait de toutes les nobles passions, et dont toute la vie prouvait l’insensibilité, cet homme avait besoin de Clotilde; il l’aimait à sa manière, par vanité, par habitude, par sensualité. L’idée de ne plus l’avoir pour maîtresse éveillait en lui des mouvements de regrets furieux; son unique pensée était de deviner celui qui la lui avait arrachée et de se venger. Mais pour cela il fallait se hâter, car une fois la nouvelle liaison de l’actrice déclarée, toute provocation devenait ridicule. L’usage qui permet de se battre pour sa femme ou pour une maîtresse du grand monde défendait une pareille vengeance à propos de Clotilde. Près d’elle le rival n’était qu’un remplaçant. Pour pouvoir se venger décemment de ce dernier, il fallait donc trouver un prétexte de querelle avant sa prise de possession. Mais l’important était de le découvrir. De Luxeuil chercha longtemps sans pouvoir arrêter ses soupçons; la qualité de millionnaire donnée par l’actrice à son successeur l’embarrassait. Fallait-il regarder ce titre comme un trope ou comme une réalité? Dans le premier cas, le cercle des suppositions devenait trop immense; dans le second, il se faisait trop restreint. Il en était donc toujours aux mêmes incertitudes, lorsqu’une main se posa sur son épaule; c’était de Cillart qui venait de descendre de voiture avec d’Alpoda et Dovrinski.

—Eh bien! c’est comme cela que vous vous trouvez à nos rendez-vous? dit le garde-du-corps en souriant.

—Quel rendez-vous? demanda de Luxeuil.

—Quoi! vous avez oublié que nous allons ce matin chez le Belge?

—M. Vankrof?

—Vous vouliez voir sa galerie, et nous avions pris jour.

—Arthur se frappa le front.

—C’est juste! s’écria-t-il, je me rappelle maintenant...

—Nous venons de votre hôtel.

—Je vous dois alors des excuses...

—Nullement; nous voilà, nous allons entrer.

XVIII

M. Vankrof.

De Cillart s’était arrêté devant la porte d’un vaste hôtel, dont le péristyle était soutenu par des colonnes de stuc. Il entra avec ses compagnons, et tous quatre arrivèrent à un vaste escalier couvert de tapis précieux et bordé de vases de marbre garnis de plantes rares. Ils traversèrent un large palier, au milieu duquel s’élevait une naïade de bronze versant l’eau dans une vasque marine, et se trouvèrent enfin dans une antichambre où attendaient plusieurs laquais en livrée. L’un d’eux leur ouvrit un salon somptueusement décoré, tandis qu’un second allait les annoncer à M. Vankrof. D’Alpoda plaça son lorgnon entre la joue et le sourcil et l’y retint au moyen de cette grimace qui nous a été transmise par le dandysme d’outre-mer; il promena autour de lui un regard rapide.

—Eh bien, ce n’est pas trop hollandais tout cela, dit-il avec un accent moqueur dans lequel perçait l’envie; il faut que ce M. Vankrof ait près de lui quelqu’un qui s’y entende.

—Personne, répliqua de Cillart, c’est lui-même qui s’occupe de tout.

—Ah! bah! Est-ce qu’on aurait du goût sur l’Escaut?

—On a de l’argent qui en tient lieu. Tout ce que vous voyez ici n’est qu’imitation; ces consoles sont copiées sur celles du Louvre, cet éclairage sur celui de la galerie Aguado, ces socles sur ceux de Munich, seulement on y a mis le prix, et l’imitation est parfaite.

—Ah! j’entends, reprit d’Alpoda, notre Belge se livre à la contrefaçon sous toutes les formes. Eh bien, à la bonne heure, j’aime que l’on soit de son pays. En définitive, son hôtel est magnifique et tout m’y semble parfaitement à sa place... excepté lui. Comprenez-vous un pareil type vivant familièrement au milieu des Antinoüs et des Apollons!

—Mon Dieu! n’en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu’il soit, il n’a qu’à vouloir pour vous enlever vos amis et votre maîtresse.

—Parce que?...

—Parce qu’il est millionnaire.

Arthur qui était demeuré muet jusqu’alors tressaillit à ce mot. En cherchant l’homme qui le supplantait, sa pensée ne s’était pas reportée une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononcé par hasard réveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout à coup l’admiration que M. Vankrof avait exprimée devant lui pour la beauté de Clotilde, sa demande de lui être présenté, les avances indirectes faites à l’actrice, et qui ne lui avaient semblé alors que de banales galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification évidente. Toutes ces réflexions, qui surgirent à la fois dans son esprit, furent pour lui comme une révélation. Cependant il doutait encore, lorsqu’un domestique vint les avertir que M. Vankrof les attendait. Ils traversèrent plusieurs salons garnis de tableaux, d’antiquités, de meubles précieux, et arrivèrent à une sorte d’atelier que le Beige appelait son cabinet d’étude.

C’était une vaste pièce que l’on eût pu prendre, au premier abord, pour la boutique d’un marchand de curiosités. Les différents fournisseurs de M. Vankrof y déposaient les objets qui lui étaient proposés, et, avant d’en faire l’acquisition, le Belge les soumettait à un examen minutieux. On y voyait des tableaux dépouillés de leurs cadres, des poteries péruviennes, des guipures de Flandre, des collections minéralogiques et des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce capharnaüm, allait d’un objet à l’autre, le faisant placer et déplacer, donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel à ses compatriotes. C’était un homme de quarante ans, à large encolure, à tournure épaisse, dont les traits justifiaient, vu la grossièreté du dessin et la couleur, cette dénomination de bonhomme de pain d’épice donnée par Clotilde. Il vint d’un pas lourd au-devant des visiteurs qu’il salua familièrement.

—Ah! vous voilà! dit-il d’un ton brusque; j’en suis bien aise! vous me trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?

—Quelques nouveaux objets d’art? demanda d’Alpoda.

—Non, répliqua le Belge, c’est un herbier renfermant toutes les mousses connues.

—Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?

—Du tout; mais une collection unique, c’est toujours curieux. Avec ça que j’ai eu du bonheur! le voyageur qui l’avait faite vient de mourir, ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous préférez peut-être les coquillages?

—Je n’en suis pas sûr, dit d’Alpoda, en fait de conchyologie, mes études se sont à peu près bornées à celles que l’on peut faire au Rocher de Cancale.

—N’importe, regardez-moi ça, reprit Vankrof, en montrant deux magnifiques armoires vitrées, c’est un véritable écrin et qui ne m’a coûté presque rien, vu que le propriétaire avait besoin d’argent.

Dans ce moment un domestique se présenta avec une riche cassette de laque. Le Belge l’emmena à l’écart, lui fit quelques recommandations à voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant: Détails d’un bahut... ce n’est pas cela... Liste des toiles de l’Ecole flamande... pas encore cela... Mémoire de frais... au diable! Le portier du théâtre laissera entrer la personne... ah! c’est cela!... De Luxeuil qui examinait un médailler à quelques pas, retourna vivement la tête et, jetant un regard de côté sur le papier que tenait M. Vankrof, crut reconnaître l’allure novice d’une écriture d’autant facile à distinguer qu’il venait de la voir un instant auparavant: il se rapprocha sans affectation du Belge qui continuait à chercher, mais qui s’arrêta enfin.

—Ah! voici l’adresse, dit-il en s’adressant au domestique, mademoiselle Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette à elle-même... ou à sa mère.

—Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.

—C’est inutile, je la verrai ce soir.

Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s’extasiait devant une panoplie placée à l’autre extrémité de la pièce. Mais Arthur avait tout entendu et ses soupçons étaient désormais une certitude! les yeux toujours fixés sur le médailler qu’il ne voyait plus, il mordait avec rage la pomme d’or de sa badine et cherchait le moyen de se venger. La voix de Dovrinski l’arracha à ses réflexions. Le prince polonais venait l’avertir que d’Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof dans sa galerie de tableaux. Lorsqu’ils les rejoignirent, ce dernier était occupé à leur montrer des panneaux de bois sculpté qu’il venait de faire achever.

—Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c’est un chef-d’œuvre! eh bien, ça ne m’a coûté presque rien. L’ouvrier est un pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l’employer à ce que je voudrais, et je l’ai pris à la journée.

—Mais c’est un grand artiste! s’écria de Cillart, qui ne pouvait se lasser d’admirer l’entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui encadrait les panneaux.

—Certainement, répliqua Vankrof avec un gros rire: si on démontait les panneaux ça se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu ici, il a voulu connaître le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en vogue, le drôle refuserait de travailler au même prix! Je ne veux pas qu’on me le gâte... avant qu’il ait fini mes panneaux.

D’Alpoda et de Cillart trouvèrent la précaution prudente, et l’on continua la revue des richesses artistiques entassées dans l’hôtel de Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non à la peinture ou à l’artiste, mais au marché qui l’en avait rendu propriétaire. Pour lui, sa collection n’était qu’un placement de fonds, sa manie artistique, une application détournée de l’instinct commercial. Ce qu’il aimait n’était point l’œuvre, mais l’acquisition: il se réjouissait moins de sa perfection que de la médiocrité de son prix: il se glorifiait d’avoir tout acheté pour rien, c’est-à-dire d’avoir volé l’art ou l’artiste; le goût de l’amateur servait de prétexte au calcul du marchand. Après avoir tout montré aux visiteurs, avec cet empressement qui sent moins la complaisance que la vanité, il arriva enfin à un petit salon exclusivement consacré à ces galants peintres de marquises et de bergères longtemps méprisés, mais dont la grâce chatoyante survivra à tous les ponsifs académiques de notre école pédantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudière et charmante. En l’apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.

—Pardieu! voilà le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de votre bibliothèque d’été.

—Ça, Messieurs, reprit Vankrof d’un air triomphant, c’est mon chef-d’œuvre.

—C’est-à-dire celui de Vatteau, fit observer d’Alpoda.

—Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l’ai payé presque rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donné de peines!... D’abord j’avais été averti trop tard, et il était passé aux mains d’un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

—En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l’avoir vu et marchandé.

—Et l’on en voulait un prix fou, n’est-ce pas? mais j’ai là-dessus des principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver que je désire sa marchandise. J’ai laissé celui-ci vanter son tableau; seulement je lui envoyais tous les jours quelqu’un qui découvrait un défaut, qui mettait en doute l’authenticité. Au bout d’une semaine le malheureux n’était plus sûr d’avoir un original; au bout d’un mois il était convaincu qu’il n’avait qu’une copie.

—Et c’est alors que vous avez acheté?

—C’est-à-dire que j’ai fait proposer un prix, puis un second, puis un troisième; enfin j’allais avoir la toile quand un amateur arrive, surenchérit et conclut le marché.

—Ah! diable!

—A ma place vous auriez cru tout perdu, n’est-ce pas, dit Vankrof de sa plus grosse voix; mais nous autres Belges, nous ne nous laissons point décourager ainsi. L’amateur n’avait point donné d’arrhes, j’ai détaché au marchand quelqu’un d’adroit qui l’a averti que son acheteur était un homme ruiné, insolvable.

—Qui vous l’avait dit?...

—Personne. Mais cela a effrayé le brocanteur; là-dessus je suis arrivé avec de l’argent comptant et il m’a livré la toile... ah! ah! ah! comment trouvez-vous le moyen?

—Parfait pour vous, dit d’Alpoda, mais le mystifié eût pu se fâcher.

—Bah! nous ne nous sommes jamais vus, répliqua le Belge, et mon marchand a promis le secret.

Depuis quelques instants de Luxeuil était devenu singulièrement attentif, et à ces derniers mots un éclair traversa son regard.

—Ainsi, vous ne connaissez point le concurrent que vous avez si habilement écarté, Monsieur? demanda-t-il.

—Pas même de nom! répliqua Vankrof, et comme il y a déjà trois mois que le tour lui a été joué, je conclus qu’il ne viendra pas m’en demander raison.

—Vous vous trompez, s’écria Arthur, il est venu; car le mystifié, c’est moi!

Ce fut un véritable coup de théâtre. De Luxeuil tenait sous son regard hautain le Belge stupéfait, tandis que de Cillart, d’Alpoda et Dovrinski se jetaient un coup d’œil embarrassé.

—Comment! reprit Vankrof, après un moment de silence, c’est vous, monsieur de Luxeuil...

—Cet homme ruiné, insolvable, qui a manqué le Vatteau faille d’arrhes, oui, Monsieur. Je suis désolé de n’avoir point su plutôt ce que ma réputation vous devait; mais je tiens à vous prouver que je puis encore au moins payer certaines dettes.

Vankrof parut déconcerté.

—Monsieur, j’ai vraiment regret, dit-il avec quelque hésitation, si j’avais su, si j’avais pu prévoir...

—Mon Dieu! il me semble que tout ceci est un malentendu, fit observer de Cillart en s’entremettant. Il suffit que M. Vankrof rétracte sa plaisanterie.

—Très-volontiers, reprit le Belge, qui, sans être poltron, n’avait nulle envie de donner suite à cette affaire.

—Et cette rétractation changera-t-elle quelque chose au tort que Monsieur a pu me faire? reprit vivement de Luxeuil; m’ôtera-t-elle l’humiliation d’avoir été joué? me rendra-t-elle enfin le tableau que j’avais acheté le premier?

—M. Vankrof consentirait peut-être à vous le céder, hasarda de Cillart en regardant le Belge.

Mais le visage de celui-ci se rembrunit.

—Ça, c’est impossible, s’écria-t-il; il est indispensable à ma collection... puis ce serait une perte...

—N’en parlons plus, reprit rapidement de Luxeuil: toute explication nouvelle serait inutile... Aujourd’hui même M. Vankrof recevra la visite de deux de mes amis.

A ces mots il salua cavalièrement le Belge, qui rendit le salut avec une solennité gourmée et se retira.

Ainsi que nous l’avons dit, Vankrof n’était point un lâche, mais sa nature n’avait rien de militaire. Capable d’un acte de courage civil, il avait toujours eu une invincible répugnance pour les armes; puis c’était avant tout un homme de calcul, et le calcul lui annonçait dans cette occasion trop peu de chances favorables pour qu’il se résignât volontiers à les courir. Il avait entendu parler de l’adresse d’Arthur; il se voyait à sa merci, à peu près sûr de succomber, et cette persuasion assombrissait singulièrement ses réflexions. Il cherchait en lui-même le moyen d’arriver à une transaction sans avoir l’air de faiblir, lorsqu’on lui annonça Marquier. Le banquier, qui lui avait envoyé dès le matin un billet avec le laissez-passer de l’actrice, s’attendait à le trouver dans la joie de son prochain triomphe; il demeura tout saisi de son air soucieux. Mais ce fut bien autre chose lorsqu’après lui avoir raconté ce qui venait de se passer, le Belge déclara qu’il l’avait choisi pour témoin. Bien que l’état embarrassé des affaires d’Arthur eût singulièrement refroidi l’amitié du banquier, qui se prétendait compromis pour des sommes considérables, il avait toujours prudemment évité de rompre avec lui, et leur liaison était restée, en apparence, aussi intime. Or, en s’interposant dans le débat qui allait avoir lieu, il craignait que quelque explication n’amenât la découverte de ses dernières démarches près de Clotilde. Sa position, déjà fausse, pouvait devenir dangereuse si l’on en venait à des éclaircissements. Aussi son premier cri fut-il que ce duel ne pouvait avoir lieu: Vankrof objecta la provocation d’Arthur.

—C’est une folie, dit le banquier avec agitation; se couper la gorge pour une peinture!

—Il le faut, dit le Belge en pliant les épaules.

—Non, c’est impossible! reprit Marquier que la peur exaltait; le duel n’est plus dans nos mœurs, tous les hommes avancés le regardent comme un reste de barbarie auquel on doit avoir le courage de se soustraire.

Le millionnaire secoua la tête.

—Songez enfin à ma position, mon cher monsieur Vankrof, continua le petit homme; vous savez si je vous suis dévoué; j’ai chez moi une partie de vos fonds! mais d’un autre côté de Luxeuil est mon débiteur; s’il lui arrive malheur, ma créance est perdue, vous me tuez quatre-vingt mille francs! Je suis donc obligé, dans l’intérêt de mes affaires, de faire des vœux pour lui et contre vous!... C’est horrible, parole d’honneur, horrible, monsieur Vankrof; vous ne voudrez point me placer dans une pareille alternative!

—Mais comment y échapper? demanda le Belge pensif.

—Je n’en sais rien, reprit Marquier en parcourant la chambre; mais il faut tout employer, forcer de Luxeuil à partir... le faire enlever comme dans le Chevalier de Saint-Georges!... Ah! quel dommage que nous n’ayons plus la Bastille... c’était si commode pour...

Il s’arrêta brusquement.

—Mais nous l’avons toujours! s’écria-t-il avec un élan subit: seulement elle a changé de quartier.

—Comment?

—On l’a transportée rue de la Clef.

—Quoi! Sainte-Pélagie...

—Est maintenant notre Bastille, et il dépend de vous d’y envoyer votre adversaire.

—Mais il n’est point mon débiteur.

—Il est le mien.

—En vérité!

—Soixante mille francs de billets souscrits et que j’ai passés à l’ordre d’un certain Duroc pour pouvoir exercer les poursuites. Il y a eu protêt, jugement; tout est en règle; on peut faire arrêter de Luxeuil aujourd’hui même. Quelques jours de captivité le calmeront, et tout s’arrangera.

—Ce serait en effet un moyen, dit Vankrof; mais si l’on savait que la chose vient de moi?...

—Ne craignez donc rien: Duroc est sûr; il prendra tout sur lui; vous ne paraîtrez en rien.

—Vous êtes certain?

—Je vous y engage ma parole.

—Alors... je ne vois point d’obstacle... et l’on pourrait voir...

—Je me charge de tout! interrompit Marquier en reprenant son chapeau; je vais passer chez Duroc pour l’avertir que vous achetez les billets?

—Ah! c’est-à-dire que vous me les vendez! fit observer le Belge.

—Pour que vous traitiez de Luxeuil en débiteur, il faut bien que vous soyez créancier?... Du reste vous ne perdrez rien... il doit hériter de sa mère; puis sa femme est riche; c’est simplement une affaire de temps, et que vous importe à vous d’être payé un peu plus tôt, un peu plus tard? Songez, d’ailleurs, que c’est le seul moyen d’éviter un désastre; car vous savez sans doute que votre adversaire a la main singulièrement malheureuse...

Vankrof fit un geste affirmatif.

—Alors c’est convenu! vous m’autorisez à traiter. Avant deux heures je viendrai vous avertir du succès de notre expédition.

Cependant, malgré sa promesse, Marquier ne revint que le soir. Une partie de la journée avait été perdue en démarches inutiles; enfin, Arthur avait été arrêté au moment où il sortait de son hôtel. Vankrof, rassuré, fit atteler pour se rendre à la loge de Clotilde avec le banquier ravi d’avoir empêché le duel et d’être rentré dans les fonds prêtés à de Luxeuil. Presqu’au même instant Marc, à qui la mère Beauclerc avait remis la dénonciation de Vorel, montait dans la diligence de Bayeux pour avertir Honorine du danger qui la menaçait.