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Les réprouvés et les élus (t.2) cover

Les réprouvés et les élus (t.2)

Chapter 22: XXI La déclaration.
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About This Book

A series of interwoven narratives traces personal crises and social maneuvering as a disappearance, devoted affection, and financial intrigue set off revelations. Characters face jealousy, mistaken identities and the strain of preserving reputation while private faults and public ambitions collide. The prose alternates intimate domestic scenes with sharper exposures of hypocrisy, showing how loyalty, vanity and calculated self‑interest shape outcomes. Recurring motifs examine the cost of social advancement, the vulnerability of the innocent, and the fragile boundary between respectability and ruin.

XIX

Une rencontre.

La diligence dans laquelle se trouvait Marc venait de s’arrêter à Tiberville pour un relais. Mais les chevaux ne se trouvèrent point prêts, et, au grand mécontentement du conducteur, il fallut se résigner à attendre. L’inexactitude du maître de poste se trouvait, du reste, suffisamment expliquée, sinon justifiée, par le tumulte joyeux qui régnait partout; on était au 30 juillet, et la population tibervillaise célébrait, à grand renfort de lampions et de fusées, le souvenir de notre dernière révolution.

A Paris, où tout s’use vite et où l’ironie marche à la suite des triomphes, comme l’ombre après le corps, on rit déjà de ces grandes journées ridiculisées dans le jargon d’atelier sous le nom des trois glorieuses. Paris a splendidement enterré ses morts; il leur a élevé une colonne de bronze, il les a chantés sur toutes les cordes de sa lyre d’or; que lui demander davantage? L’apothéose finie, il faut bien en revenir au pont-neuf. Le temple est debout, les dieux reconnus: continuer à les adorer serait monotone; on les plaisante par amour pour la variété. Les Juifs crucifiaient un homme et le ressuscitaient Dieu; mais Paris est trop spirituel pour ne point perfectionner le procédé; il commence par déifier, puis il crucifie!

La province, moins prompte dans ses enthousiasmes, y persévère plus longtemps. Quels que soient les mécomptes qui aient suivi notre dernier élan populaire, le titre de héros de Juillet n’est point encore devenu ridicule à ses yeux. Elle n’a point parodié le chant national répété le lendemain de la victoire par des bouches encore noires de poudre, et au milieu des barricades arrosées d’un sang généreux. Elle a gardé sérieusement tous les souvenirs de ces miraculeux efforts, et leur anniversaire est toujours une fête nationale. Tiberville se trouvait donc monté, ce jour-là, au plus haut ton de l’exaltation patriotique. La Parisienne et la Marseillaise retentissaient de toutes parts, mêlées aux chansons militaires de l’Empire; car le peuple ne peut célébrer aucune gloire nationale sans évoquer l’héroïque image de l’homme au petit chapeau et à la redingote grise!

Un feu de joie, préparé sur la place principale, était entouré d’une foule bruyante poussant des cris d’appel. Quelques gendarmes en grand uniforme et à mine officiellement impassible se montraient de loin en loin pour maintenir l’enthousiasme dans la limite de l’arrêté municipal, tandis que les officiers de la garde nationale causaient à la porte de la mairie avec les autorités en écharpe tricolore. Or, au moment où la joie générale se trouvait portée au plus haut point de turbulence, une chaise de poste parut à l’extrémité de la place, qu’elle traversa aussi rapidement que le lui permettait la foule, et vint s’arrêter à côté de la diligence. Les chevaux furent dételés sans pouvoir être remplacés, de sorte que les deux voitures demeurèrent, l’une à côté de l’autre, immobiles et sans attelages. Les voyageurs de la chaise de poste ne s’aperçurent probablement point sur-le-champ du contre-temps qui menaçait de les retenir à Tiberville, car les stores restèrent levés jusqu’au moment où le vieux domestique, qui occupait le siége et qui était entré à la maison de poste, se présenta à l’une des portières. Il avertit sans doute ses maîtres de l’impossibilité de continuer, car deux exclamations de désappointement se firent entendre.

—Mais c’est affreux! s’écria une voix de femme. Dites qu’on cherche des chevaux, Picard, qu’on s’en procure par quelque moyen que ce soit.

—Proposez de payer un supplément, ajouta une voix d’homme.

—J’y ai déjà pensé, répliqua Picard; mais les écuries sont vides, et la diligence est là qui attend comme nous.

—De grâce, voyez ce que l’on peut faire, reprit la comtesse de Luxeuil (car c’était elle); pour rien au monde je ne voudrais rester ici au milieu de ce peuple, dont les cris me font peur.

Celui auquel s’adressait cette prière se leva avec un peu de répugnance et se présenta à la portière pour descendre; mais, au moment où il avançait la tête afin de chercher du regard le marchepied, la lueur des lanternes éclaira ses traits, et Marc, qui se trouvait appuyé à l’une des glaces de la diligence, reconnut M. de Chanteaux! Il ouvrit vivement la portière et le rejoignit à l’hôtellerie. Le marquis se faisait confirmer par le maître de poste lui-même les renseignements que lui avait donnés Picard.

—Et faudra-t-il attendre longtemps? demandait-il.

—Il est impossible de rien promettre à Monsieur, répliquait l’hôtelier; nos premiers chevaux seront pour la diligence.

—C’est-à-dire que je puis être retenu toute la nuit? Mais c’est une chose horrible! Comment se fait-il que vous manquiez de chevaux?

—Par la raison que j’en ai perdu huit depuis un mois, répliqua le maître de poste.

—Il fallait les remplacer! s’écria M. de Chanteaux.

—Pour les perdre comme les autres, reprit l’aubergiste: ce serait travailler moi-même à ma ruine.

—Et qu’importe aux voyageurs votre ruine, mon cher, fit observer le marquis avec cette dureté familière qui est le privilége des gens bien nés; vous n’êtes point maître de poste pour devenir millionnaire, mais pour nous fournir des chevaux; et pour en fournir il faut en avoir.

—Mais pour en avoir il faut qu’ils vivent, ajouta le maître de poste, et la maladie est dans le pays.

Le marquis haussa les épaules.

—Allons, dit-il, nous voilà tombés même à la merci des loueurs d’attelage. J’arrive d’Angleterre, Monsieur, et nous avons toujours fait quatre lieues à l’heure, sans accidents, sans attentes.

—Il fallait y rester, dit brusquement le maître de poste, choqué du ton de M. de Chanteaux et surtout de sa prédilection anglaise; quand on se trouve mieux de l’autre côté de la mer que dans son pays, c’est qu’on a, sans doute, ses raisons.

L’expression donnée à ces derniers mots était si claire qu’elle renfermait, pour ainsi dire, tout un jugement sur la personne et les opinions politiques du marquis; le maître de poste avait évidemment deviné l’ancien émigré saisissant toutes les occasions de vanter l’étranger aux dépens de la France. Le costume, la tournure et le visage de M. de Chanteaux ne permettaient, du reste, à cet égard aucun doute. C’était le type complet du ci-devant sorti de ces quarante années d’épreuves sans avoir rien appris ni rien oublié. Quoi qu’il en fût, la remarque parut faire quelque impression sur le marquis; une légère nuance d’inquiétude assombrit ses traits, et son ton changea subitement.

—Ah! j’étais bien sûr de piquer votre amour-propre national, dit-il au maître de poste en souriant; maintenant vous tiendrez à me prouver, j’espère, que les relais de France valent ceux de la Grande-Bretagne. Je ne demande pas mieux que d’être persuadé; je ne voudrais point seulement que la dame qui m’accompagne attendît vos chevaux dans la chaise de poste; pouvez-vous lui faire préparer une chambre?

L’hôtelier, adouci par cette demande, répondit affirmativement et rentra afin de donner les ordres nécessaires. Le marquis se retourna pour rejoindre madame de Luxeuil, et se trouva en face de Marc, qui était demeuré debout derrière lui. Il fit un geste de surprise.

—Que voulez-vous? demanda-t-il avec hauteur.

—Monsieur Content ne me reconnaît pas? dit Marc.

A cet ancien nom de guerre, le marquis tressaillit.

—D’où savez-vous?... reprit-il vivement.

Puis il s’interrompit, regarda le garçon de bureau avec plus d’attention, et s’écria:

—C’est le Rageur!

—Voilà longtemps que je vous attendais, reprit celui-ci à demi-voix; mais on m’avait dit que vous étiez en Allemagne.

—J’y ai passé quelques mois...

—Et vous êtes revenu par l’Angleterre?

—Oui, mais pourquoi ces questions? Que me voulez-vous?

Marc regarda le marquis fixement.

—Il y a quinze ans, dit-il avec amertume, que j’eus l’honneur de me présenter à M. de Chanteaux pour le prier de me venir en aide. Je subissais alors les conséquences d’une condamnation qui m’avait ôté le droit de choisir le lieu de mon séjour; je suppliai mon ancien commandant d’intercéder pour moi, d’obtenir que ma présence à Paris, jusqu’alors ignorée de la police, fût tolérée...

—Eh bien? interrompit le marquis.

—Eh bien! au lieu de le faire, continua Marc, il abusa de ma confiance pour me dénoncer et provoquer mon arrestation.

M. de Chanteaux parut troublé.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, mon cher, reprit-il d’un ton hautain; quel intérêt pouvais-je avoir à vous nuire?...

—L’intérêt qu’on a toujours à se débarrasser d’un complice, répliqua Marc à voix basse; M. le marquis n’avait point oublié l’argent pillé par son ordre pour le service de la cause royaliste, et dont il a seul profité; il se rappelait aussi sans doute ce maire misérablement assassiné...

—Tais-toi, malheureux! interrompit M. de Chanteaux effrayé; pourquoi viens-tu rappeler ces souvenirs?

—Pour prouver à M. le marquis qu’on pourrait les rappeler à d’autres, répliqua le garçon de bureau avec intention.

L’ancien chef de chouans regarda si personne n’avait pu les entendre, puis entraîna Marc à l’écart.

—C’est une menace que tu viens me faire, dit-il, un moyen d’appuyer quelque demande?

Marc fit un signe affirmatif.

—Et que veux-tu, reprit précipitamment le marquis, en portant la main à la poche de son paletot de voyage, de l’argent, sans doute?

—Non, répliqua Marc.

—Quoi donc, alors?

—La liberté du duc de Saint-Alofe.

M. de Chanteaux fit un pas en arrière.

—D’où le connais-tu, s’écria-t-il, et quel intérêt peux-tu prendre...

—Ce serait une explication inutile, monsieur le marquis, interrompit le garçon de bureau; accordez-moi seulement ce que je vous demande.

—Vous n’y pensez pas, mon cher: le duc est enfermé en vertu d’un jugement...

—Que vous avez provoqué dans le but d’extorquer sa fortune; oh! je connais la vérité, monsieur le marquis, et vous essayeriez vainement de me donner le change; mais j’ai promis de tout faire pour la délivrance du duc, et vous ne me la refuserez pas.

—Et si je vous la refuse? demanda M. de Chanteaux ironiquement.

—Alors, moi je parlerai, et ce que je vous répétais tout à l’heure tout bas, je le répèterai tout haut.

—On ne te croira pas.

—Peut-être.

—Si tu oses parler d’ailleurs, les tribunaux te condamneront comme calomniateur.

—Les tribunaux, c’est possible; mais la foule saura que j’ai dit la vérité.

—Que m’importe la foule?

—Ah! ne dites pas cela, monsieur le marquis, reprit Marc vivement, car elle est là qui peut m’entendre: qui sait ce qu’elle ferait si j’allais lui crier: Cet homme, qui passe en chaise de poste, est le chef des bandes qui ont désolé le Maine et la Normandie; il a pillé des villages, brûlé des femmes sous leurs toits, massacré les enfants qui ne criaient pas assez tôt: Vive le roi! Il y a peut-être là les fils de quelques patriotes autrefois égorgés par ceux qui portaient votre cocarde. Êtes-vous sûr que le désir de la vengeance ne se réveillera pas dans ces cœurs? Il ne faut pas tenter la patience de ceux qui ont souffert, quand ils sont devenus les plus forts. Le lieu et l’heure ne vous sont point favorables, écoutez plutôt!

Une longue clameur venait d’éclater dans la foule à l’aspect du feu de joie dont les flammes commençaient à s’élever, les cris de: Vive la Charte! se mêlaient au chant de la Marseillaise, interrompu par les coups de feu et les fusées. M. de Chanteaux fut, malgré lui, saisi. Il tourna un regard inquiet vers cette multitude dont les mille têtes flottaient dans la nuit comme des vagues sombres, puis sur sa chaise de poste immobile; il se sentit mal à l’aise. Cependant il affecta de sourire.

—Tu ne feras point cela, dit-il avec une tranquillité dédaigneuse.

—Pourquoi? demanda Marc.

—Parce qu’en excitant la violence contre un voyageur inoffensif, tu t’exposerais à une responsabilité trop dangereuse.

—Qui sait, dit Marc en regardant fixement le marquis, si ce voyageur n’est point aujourd’hui ce qu’il était autrefois, et si son séjour en Angleterre et en Allemagne n’avait point un but... qu’il désire cacher.

Cette insinuation avait été hasardée par l’ancien chouan, moins comme une probabilité que comme une épreuve, mais le coup porta juste et profondément, car M. de Chanteaux releva la tête en pâlissant. Ce fut pour Marc un trait de lumière. Il se rapprocha vivement.

—Ne niez point, monsieur le marquis, continua-t-il plus bas et d’un accent précipité; je suis au fait de tout; vous venez de remplir une mission près des princes déchus, et, si l’on cherchait bien, on pourrait en trouver la preuve.

—Ah! vous changez votre plan de bataille, dit M. de Chanteaux en s’efforçant de cacher son inquiétude sous un air d’ironie; vous espérez être plus heureux par ce nouveau moyen d’intimidation...

—Je n’ai qu’un mot à vous dire, reprit Marc, dont l’assurance croissait à mesure que le trouble du marquis devenait plus visible; je puis vous faire arrêter à l’instant même.

—Et de quel droit?

—Par un droit que vous m’avez forcé de prendre, continua l’ancien chouan amèrement; car ce que vous aviez refusé de solliciter en ma faveur, je l’ai obtenu aux dépens d’un reste d’honneur. La police me défendait d’habiter Paris; pour qu’elle me le permît, je me suis mis à ses gages.

—Vous!

—Et aujourd’hui je n’ai qu’à parler pour empêcher votre chaise de poste de continuer sa route. Voyez donc ce que vous devez faire dans l’intérêt de votre parti, de votre sûreté. Je vous demande peu de chose: la liberté d’un vieillard dont la fortune vous restera, puisqu’un arrêt des juges vous l’a livrée. Si vous me l’accordez, vous pourrez continuer jusqu’à Paris sans péril; si vous refusez, vous savez quelles peuvent être les suites de votre arrestation.

Tout en parlant, les deux interlocuteurs étaient arrivés près de la chaise de poste, et la comtesse, penchée à la portière, avait entendu la fin de leur conversation. La menace de Marc lui glaça le cœur. Une arrestation entraînait infailliblement leur perte, car elle devait fournir toutes les preuves du complot dont elle avait aidé le marquis à devenir le promoteur et l’agent. Epouvantée d’un tel péril, elle appela vivement son compagnon et il y eut entre eux, à voix basse, une explication précipitée. Il était évident que madame de Luxeuil pressait le marquis de céder et que celui-ci opposait quelque résistance; mais enfin il parut céder, se retourna vers Marc et lui fit signe d’approcher.

—Remerciez madame de Luxeuil de craindre un éclat que j’aurais bravé pour ma part, dit-il avec une contrariété mal déguisée; je cède à ses sollicitations et non à vos menaces.

—Soit, monsieur le marquis, répliqua Marc; peu importe la cause, pourvu que je sache où trouver le duc.

—Tout près d’ici, à Brionne, interrompit rapidement la comtesse, demandez la maison de santé de Bel-Air.

—Mais comment obtiendrai-je l’élargissement de M. de Saint-Alofe?

—Sur la remise d’un billet écrit par le marquis.

—Pardon, je craindrais des difficultés imprévues. Brionne est à quelques lieues et sur votre chemin, un léger détour permettrait à M. le marquis de lever lui-même tous les obstacles.

—C’est-à-dire que vous vous défiez?...

—Nullement, madame la comtesse, mais je prévois.

—Et comment pourrez-vous nous suivre?

—M. Picard ne me refusera point la moitié de son siége.

Pendant cet échange d’objections et de répliques, le marquis avait réfléchi.

—Nous passerons à Brionne, reprit-il brusquement; c’est le plus sûr moyen d’en finir. Voici heureusement les chevaux.

Marc courut chercher son manteau, revint prendre place près du valet, et quelques minutes après la diligence et la chaise de poste partirent en sens inverse, emportées au galop. Quelque pressé que fût l’ancien chouan d’arriver près d’Honorine, la rencontre du marquis avait été pour lui une bonne fortune qu’il n’avait pu laisser échapper. Il ignorait encore jusqu’à quel point la délivrance du duc de Saint-Alofe servirait ses projets; mais il se réjouissait de pouvoir annoncer à Honorine cette délivrance lorsqu’il arriverait aux Motteux. Il pensait au bonheur du vieillard en se retrouvant libre, aux chances de réhabilitation que pourrait lui présenter l’avenir. Il éprouvait enfin cette satisfaction vivifiante que donne le devoir courageusement accompli. Enveloppé dans son manteau et bercé par le mouvement de la chaise de poste, il passa insensiblement de la méditation à la rêverie et de la rêverie à ce demi-sommeil pendant lequel les objets extérieurs ne frappent nos sens que comme des images fugitives.

Au dedans de la chaise de poste tout paraissait également immobile et silencieux; mais sous cette apparence de calme se cachait l’agitation. La comtesse et M. de Chanteaux continuaient à causer vivement à voix basse, comme s’ils eussent mis en délibération quelque résolution importante; ce fut seulement près d’arriver que tous deux semblèrent tomber d’accord. La chaise de poste venait de prendre une avenue conduisant à la maison de santé de Bel-Air tenue par M. Lefort. Malgré l’heure avancée, plusieurs fenêtres étaient éclairées et l’on voyait passer des ombres sur les rideaux fermés. La voiture s’arrêta sous un mur de clôture très-élevé et devant une petite porte percée d’un guichet. Picard sonna. Un homme parut avec une lanterne à l’ouverture grillée, demanda le nom des visiteurs, puis, sur la réponse du marquis et de la comtesse qui venaient de descendre, il tira plusieurs verrous et les laissa entrer avec Marc. Tous trois traversèrent, à sa suite, une cour garnie de quelques massifs d’arbres verts, montèrent un perron de vingt marches et arrivèrent à un rez-de-chaussée dont la première pièce formait vestibule. On les introduisit enfin dans un salon assez mal meublé où leur introducteur les pria d’attendre, en annonçant que M. Lefort était occupé. Mais le marquis l’interrompit.

—Nous avons hâte de repartir, dit-il rapidement, et je viens seulement pour reprendre un de nos pensionnaires; veuillez me conduire à M. Lefort, je lui expliquerai tout en deux mots.

Le valet y consentit, et Marc resta seul avec la comtesse. Celle-ci, debout devant la glace, s’occupa d’abord, par habitude, à redresser une coiffure qui ne cachait plus ses rides, puis promena les yeux autour d’elle. L’immense salon était à peine éclairé par les deux bougies que le domestique y avait allumées, et son meuble de calicot rouge, bordé d’une grecque jaune, lui donnait je ne sais quel éclat dur et faux qui blessait le regard. Le carrelage de briques soigneusement encaustiquées avait fléchi dans certaines parties et formait des espèces d’ondulations rigides que le brillant de la cire rendait plus apparentes. Des gravures anglaises représentant la personnification des douze mois, tachaient de loin en loin la tapisserie d’un jaune sale, et la cheminée était décorée d’un groupe mythologique porté sur un char dont la roue servait de cadran à une pendule. Enfin, quelques fauteuils de merisier rouge, et une vieille bergère garnie de sa housse, meublaient, tant bien que mal, cette immense pièce qui n’avait qu’une seule porte. Madame de Luxeuil fut sans doute impressionnée de l’arrangement délabré qui donnait à ce salon l’air plus pauvre et plus triste qu’il ne l’était en réalité; car, au lieu de s’asseoir, elle se mit à le parcourir avec une visible impatience, et en tournant à chaque instant les yeux vers la porte, comme si elle eût accusé le marquis de lenteur. Enfin, un bruit de voix se fit entendre, et ce dernier parut avec le propriétaire de la maison de santé.

M. Lefort n’avait pas toujours exercé l’industrie à laquelle il se livrait alors. Nommé sous-préfet vers la fin de l’Empire, il avait successivement rempli, plus tard, les fonctions de rédacteur-responsable, de correspondant pour une agence de remplacement militaire, d’inspecteur des travaux dans une ferme modèle fondée par souscription. Enfin, un mariage l’avait rendu propriétaire de cette maison de Bel-Air, primitivement destinée aux traitements orthopédiques, et qu’il avait transformée en maison de santé. Un médecin de Brionne soignait les malades, tandis qu’il veillait à la direction générale. M. Lefort était un homme entreprenant, trouvant tout facile, par ignorance ou faute de scrupule, et qui, malgré vingt entreprises destinées à le rendre millionnaire, n’avait pu réussir encore à vivre sans créanciers. Il s’avança vivement vers madame de Luxeuil et se confondit en excuses de l’avoir fait attendre.

—Je commençais, en effet, à m’inquiéter du retard de monsieur le marquis, dit la comtesse; d’autant plus que nous sommes attendus à Paris.

—Ainsi, je ne puis espérer que madame la comtesse accepte pour quelques heures notre humble hospitalité? dit M. Lefort le corps incliné; je suis véritablement désespéré!... j’aurais été si heureux de prouver à Madame la comtesse mon respectueux dévouement.

—Mille grâces, c’est impossible, interrompit madame de Luxeuil rapidement; M. de Chanteaux vous a sans doute dit qu’il venait reprendre le duc?

—Oui, mais il ne m’a pas parlé...

—De Monsieur, interrompit le marquis en désignant Marc; c’est à sa prière que je suis venu.

M. Lefort toisa l’ancien chouan.

—Ah! fort bien, dit-il; monsieur est un serviteur dévoué du duc.

Marc fit un signe affirmatif.

—Et il ne craint pas que M. de Saint-Alofe n’abuse de la liberté qui lui sera rendue?

—Plût à Dieu que tous les hommes pussent en faire un aussi bon usage! dit Mare.

L’ancien sous-préfet le regarda plus fixement...

—C’est-à-dire que monsieur ne croit pas à la folie du duc, reprit-il; fort bien; je conçois; alors il persiste à vouloir l’emmener.

—Je suis venu ici dans ce but, reprit Marc un peu étonné du ton de M. Lefort, et je ne me retirerai qu’avec M. de Saint-Alofe.

Le propriétaire de la maison de santé remua la tête d’un air réfléchi.

—Dans ce cas, reprit-il lentement, monsieur va avoir la bonté de me suivre jusqu’au dortoir des hommes; Monsieur le marquis et Madame la comtesse voudront bien m’excuser.

—Nous vous attendons, répliqua M. de Chanteaux.

M. Lefort salua deux fols, fit un signe à Marc, et tous deux quittèrent le salon.

XX

La Maison de Bel-Air.

L’ancien chouan et son conducteur montèrent d’abord un escalier, prirent un long corridor et arrivèrent vis-à-vis d’une porte à guichet, comme toutes les autres. M. Lefort appuya sur un bouton caché dans l’une des moulures, et il invita par un geste Marc à entrer. Celui-ci passa en s’excusant, mais à peine eut-il fait un pas que la porte se referma sourdement derrière lui.

Il se retourna étonné, et aperçut M. Lefort au guichet.

—Que faites-vous, Monsieur? s’écria-t-il.

—Je prends mes précautions, répondit Lefort qui poussait un nouveau verrou.

—Comment, que signifie?...

—Cela signifie, mon cher ami, que M. le marquis m’a heureusement averti de ne pas me fier à la mine, vu que votre folie tournait subitement à la fureur.

Marc devint pâle.

—Ah! c’est un piége horrible! s’écria-t-il; le marquis est un infâme!...

—Nous y voilà! murmura M. Lefort toujours la main sur le verrou.

—Ouvrez, reprit Marc en se précipitant contre la porte; vous n’avez aucun droit de me retenir contre ma volonté, Monsieur; ouvrez, je le veux!

M. Lefort fit un mouvement pour se retirer; Marc comprit que s’il le laissait partir tout était perdu.

—Au nom de Dieu, écoutez-moi! reprit-il en cherchant à maîtriser son indignation; on vous a trompé, Monsieur; parlez-moi, interrogez-moi; je suis prêt à vous prouver que je jouis de toute ma raison.

—Pourquoi êtes-vous venu à Bel-Air?

—Je vous l’ai déjà dit, pour obtenir la liberté du duc.

—Que vous regardez comme un sage?

—Comme un martyr.

—Indignement persécuté par son cousin?...

—Qui aura un jour à rendre compte de ses odieuses manœuvres!

—C’est bien ce que m’avait annoncé M. de Chanteaux, murmura-t-il; ils se ressemblent tous! quand ils ne sont pas rois, ils sont poursuivis par des ennemis!... toujours la vanité ou la peur.

Il haussa encore les épaules et fit un pas pour se retirer.

—Ah! vous ne croyez point au mensonge du marquis, s’écria Marc; vous ne pouvez y croire; si vous le feignez, c’est que vous êtes son complice! mais prenez garde à ce que vous allez faire, Monsieur; tôt ou tard la vérité sera connue, et alors je demanderai justice...

M. Lefort avait quitté le corridor et ne pouvait plus l’entendre. Marc saisit les barreaux du guichet en s’efforçant d’ébranler la porte; elle resta immobile et comme scellée à sa place. Il poussa un cri en portant à son front ses deux poings fermés; toutes ses précautions avaient été inutiles, le marquis l’emportait, il était enfermé!

Au premier instant, un nuage de colère sembla obscurcir son esprit; mais ce ne fut qu’un court égarement. Ramené à la possession de sa volonté par la grandeur même du danger, il regarda autour de lui. Les deux fenêtres qui éclairaient la pièce où il se trouvait avaient été aux deux tiers murées, et le dernier tiers était garni d’une grille de fer qui ôtait jusqu’à la pensée de chercher par là une issue. Autant que lui permit de juger la lueur stellaire qui glissait à travers les grillages, la pièce n’avait point d’autre porte que celle par laquelle il venait d’entrer. Cependant, il se mit à marcher à tâtons, en suivant les murs matelassés, et finit par rencontrer une saillie ronde et mobile qui sembla fuir sous sa main: c’était un tour destiné à passer au prisonnier la nourriture. En le faisant rouler sur son axe, Marc aperçut, par une ouverture ménagée à dessein, un second corridor éclairé et conduisant à des cellules numérotées. Il cherchait le moyen d’utiliser sa découverte, lorsqu’un bruit de voix se fit entendre de l’autre côté.

C’était d’abord celle de M. Lefort parlant vivement, selon son habitude, puis la voix ferme et calme du duc qui paraissait demander une explication refusée. Bientôt l’ancien sous-préfet sortit d’une des cellules en répétant au vieillard que la voiture du marquis l’attendait. Il passa près du tour et descendit précipitamment l’escalier.

Marc n’en pouvait plus douter, non content de le retenir prisonnier, on enlevait le duc, afin d’éviter leur rapprochement. Alors même que sa prison lui serait ouverte le lendemain, la possibilité de délivrer ce dernier lui était enlevée, car il ignorerait sa nouvelle retraite et il ne lui resterait aucun moyen de la découvrir. L’avantage que le hasard avait pu lui donner sur M. de Chanteaux serait d’ailleurs perdu. C’était une occasion manquée..... à jamais peut-être! Livré tout entier à l’amertume de cette conviction, Marc était resté le front appuyé contre le mur, lorsqu’un bruit de pas retentit dans le corridor. Il se baissa de nouveau. Le duc sortait de sa cellule et s’avançait seul vers l’escalier. Marc eut une rapide inspiration. Enfonçant la tête dans le tour jusqu’à l’ouverture qui laissait voir de l’autre côté, il appela M. de Saint-Alofe à voix basse. Les deux premiers appels furent inutiles, mais au troisième, le vieillard s’arrêta et chercha autour de lui d’où pouvait venir la voix.

—Qui m’appelle? demanda-t-il.

—C’est moi, Marc, répondit l’ancien chouan.

—Vous! s’écria le duc qui l’aperçut à travers l’ouverture du tour: qui a pu vous conduire ici?

—Je venais dans l’espoir de vous délivrer. Mais le marquis de Chanteaux m’a tendu un piége... Je suis prisonnier.

—Ciel!

—Et il vous emmène?

—A l’instant.

—Où cela?

—Je l’ignore.

—Vous pouvez lui échapper.

—Que dites-vous?

—Le marquis n’a avec lui que madame de Luxeuil et un domestique. Il ne peut vous retenir de force; au premier relais, descendez de la chaise de poste et refusez de poursuivre.

—Et s’il en appelle à l’autorité pour me faire saisir?

—Alors vous déclarez hardiment que M. le marquis et madame la comtesse arrivent de Goritz avec tous les éléments d’un complot en faveur de la branche aînée.

—Vous êtes sûr?

—Sûr. La peur d’une enquête les forcera à vous laisser aller. Votre liberté est dans vos mains, monsieur le due, il suffit d’un peu de résolution...

—J’en aurai, répliqua vivement le vieillard; mais vous-même, comment échapper...

—Ne vous inquiétez point de moi, interrompit Marc; moi, je n’ai rien à craindre. Quoi que l’on puisse faire, je serai bientôt hors d’ici. Ne songez qu’à profiter de l’avertissement que je vous donne; on vient; adieu, bonne chance et bon courage.

Quelqu’un montait en effet l’escalier; Marc se retira promptement et reconnut la voix d’un gardien, qui après avoir reproché au duc sa lenteur, l’obligea à descendre avec lui.

Bientôt le bruit de leurs pas s’éteignit et tout rentra dans le silence. Marc courut à la fenêtre, atteignit le grillage et y demeura l’oreille collée jusqu’à ce qu’un roulement confus lui eût appris le départ de la chaise de poste. Descendant alors avec précaution, il recommença à tâtons l’inventaire de sa prison, rencontra un lit et s’y jeta tout habillé, pour attendre le lendemain.

XXI

La déclaration.

Il y a dans l’aspect de la campagne, vers la fin de l’automne, alors que les moissons ont disparu, que l’herbe devient moins fleurie, que les arbres commencent à jaunir, je ne sais quoi de décourageant et de plaintif qui semble se communiquer à nous malgré nous-mêmes. La saison des espérances est passée, les jours d’activité finis, tout décline et pâlit sans que l’on puisse encore entrevoir de loin l’époque à laquelle tout doit renaître. Mélancolique passage où l’homme s’arrête un instant inoccupé devant la création languissante! Pénible attente des heures sans verdure, sans parfums et sans soleil. L’on se trouvait précisément arrivé à cette triste saison. Le domaine des Motteux n’offrait plus aux regards que des sillons hérissés de chaume et des vergers dépouillés de leurs fruits. Les prairies elles-mêmes étaient garnies d’une herbe plus rare qu’émaillaient seules, de loin en loin, quelques frêles marguerites ou quelques fleurs de trèfle pâle. Aux gazouillements des grives, des pinsons et des bouvreuils, avaient succédé les gloussements des perdrix ou les cris des vanneaux s’abattant dans les genêts. L’horizon, enveloppé de brumes, ne montrait plus que des lignes confuses et la brise faisait tourbillonner les feuilles mortes à la lisière des fourrés.

Le jour commençait à baisser. Tous les champs étagés sur la pente qui descend de la route d’Isigny vers l’Esques, étaient déserts; mais on apercevait au sommet de la colline le troupeau de moutons d’Anselme Micou, broutant les herbes menues qui poussent parmi le chaume. Le vieux berger se tenait lui-même à l’une des extrémités du plateau, appuyé sur le bâton ferré qui lui servait de houlette, et son chien favori couché à ses pieds. Son neveu Pierre, assis un peu plus loin, sur le rebord d’un sillon, tressait de la paille en chantant une vieille reverdie, léguée par les mères à leurs filles et conservée intacte depuis le temps de Basselin. Au milieu du silence mélancolique de la soirée, la voix de l’enfant s’élevait claire et joyeuse.

Anselme Micou, qui n’avait point paru prendre garde aux premiers vers de cette naïve pastorale, se retourna enfin vers son neveu.

—Le temps des violettes est passé, mon gars, dit-il, et aussi celui des chansons. Maintenant, il faut moins songer aux bouquets qu’aux migauts (provision de fruits pour l’hiver).

—Ah bah! ça regarde mam’Louis, reprit le jeune garçon en souriant, c’est elle qui boulange le pain que je mange.

Anselme remua la tête.

—Oui, oui, dit-il d’un ton pensif, les enfants, ça vit comme les oiselets du bon Dieu, qui chantent en attendant que les graines mûrissent sur le buisson. J’ai été comme ça aussi, mais depuis j’ai reçu bien des harées (averses) et conduit bien des brebis au boucher.

—Dame! c’est sûr que vous devez avoir de l’esquience (expérience), reprit l’enfant; y a pas un berger dans tout le pays à qui on ait tant de fiat (foi) qu’en vous, vieux Anselme, et si vous vouliez...

—Tais-toi, interrompit le berger sans lever les yeux, voici qué’qu’un qui nous arrive.

—Comment que vous savez ça? dit l’enfant étonné.

—Regarde Farraut.

Le chien qui paraissait endormi, venait en effet de dresser légèrement les oreilles, bientôt ses yeux s’entr’ouvrirent, son museau s’allongea et il fit entendre un léger grondement.

—Ah! il a senti qu’on venait dans les étos (chaumes), dit le jeune garçon.

—Oui, mais n’y a pas de danger, ajouta Micou sans faire un mouvement, ce sont des amis.

L’enfant se redressa et porta la main à son bonnet en prononçant le nom de M. de Gausson. Celui-ci suivait, en effet, un des sillons et n’était plus qu’à quelques pas. Il portait un costume de chasse et tenait son fusil sous le bras.

—Vous avez donc changé de pâturage, papa Micou? dit-il en saluant de la tête le vieux berger.

—Où il n’y a plus d’herbe, les moutons ne font plus de laine, répondit Anselme du ton sentencieux qui lui était ordinaire. Monsieur va sans doute à la ferme?

—Précisément; comment y est-on aujourd’hui?

Le berger plia les épaules.

—Toujours bien petitement, Monsieur.

—Ainsi madame Louis ne se trouve point mieux?

—Il n’y a pas d’apparence; on a hier battu dans les granges et elle n’a pas voulu descendre, parce qu’elle avait peur du henu (brouillard). Quand une femme comme mam’ Louis pense au temps qu’y fait, c’est mauvais signe.

—Il est vrai que ses forces semblent diminuer chaque jour, reprit Marcel: depuis cette affreuse nuit où madame Honorine a failli périr, elle n’a pu se relever.

—Monsieur Vorel dit qu’elle a pris un chaud et froid, fit observer le jeune garçon; sans compter que ça lui a fait une révolution de voir comme ça la dame de Paris quasi neyée.

—Et malheureusement on ne peut lui faire accepter aucun remède! ajouta de Gausson.

Anselme secoua la tête et fit un soupir.

—C’est pas tout ça qui aurait soumis une felle femme comme mam’ Louis, reprit-il: non, non; elle en a supporté bien d’autres!

—Et à quelle cause attribuez-vous donc sa maladie? demanda Marcel.

—A la cause qui a amené tous les autres malheurs, répliqua le berger. Il y a des temps, voyez-vous, où l’on dirait que tous les bons anges-gardiens abandonnent une maison. Voici la treizième récolte depuis que le feu a pris aux granges, où mam’ Louis a manqué brûler! treize ans avant, son fils le général est mort quasi subitement, et il y avait alors juste treize ans qu’elle était veuve!

—Et que concluez-vous de ces coïncidences?

—Ça prouve, Monsieur, que tous les treize ans l’esprit de malheur est maître du Motteux et que nous tombons tous à sa merci.

De Gausson sourit.

—Encore les mêmes idées, père Micou, dit-il; vous ne pouvez croire que le mal vienne naturellement.

—Non, Monsieur, dit le berger, ça ne peut pas être le bon Dieu qui frappe comme ça sans regarder; faut que l’autre soit queuq’ fois le maître pour tout bonessonner (troubler). Sans ça comment qu’y aurait tant d’injustice et de méchanceté sous la toiture du ciel? Voyez plutôt cette jeune dame de Paris pour qui vous avez de l’amitié, qui est-ce qui lui a fait faire un cumblet (saut) dans le Petit-Tourbillon?

—Toutes mes recherches pour le découvrir ont été inutiles, répliqua Marcel.

—Parce que les auteurs de la chose ne craignent pas les juges, reprit Micou avec conviction; vous n’avez ni vu leur figure, ni entendu leur voix, non! c’était noir et ça ne parlait pas; mais s’ils n’ont pas réussi à neyer la dame, y n’la perdent pas pour ça de vue.

—Que voulez-vous dire?

—Qu’y a comme un mauvais sort qui la poursuit. Tout ce qu’elle fait dans le pays amène des fouah (huées); on l’accuse de tout le mal et on ne veut pas croire au bien.

—Ah! je ne m’étais donc pas trompé, interrompit vivement Marcel, qui croyait avoir fait la même observation, et d’où peuvent venir ces préventions?

—Qu’est-ce qui sait d’où vient le vent qui brûle les prairies ou la pluie qui noie les blés? répondit Micou; voilà cinquante ans que je garde les moutons dans les friches et que je regarde dans le ciel sans pouvoir dire comment arrive le plus petit nuage. Les dires des vieux ne sont pas des lures (sornettes), allez, not’ maître; les hommes sont, sans comparaison, comme mes moutons; y z’ont des bergers et des chiens qui les conduisent; seulement y en a de bons et de maxis; et c’est ça qui fait le malheur ou la chance.

De Gausson savait qu’il eût été inutile de combattre les opinions du vieux berger; il prit congé de lui et continua sa route vers la ferme. Mais cet entretien, en confirmant ses propres remarques sur l’espèce de réprobation qui frappait Honorine, le jeta dans une sombre préoccupation. Quel hasard, ou plutôt quel ennemi secret pouvait avoir ainsi prévenu le plus grand nombre contre la jeune femme? Le vieil Anselme avait raison; un mauvais esprit pesait sur la vie d’Honorine, mais ce mauvais esprit avait un corps, un nom qu’il fallait découvrir. Les soupçons de Marcel allaient de l’un à l’autre sans oser ni sans pouvoir s’arrêter. Il arriva enfin à la ferme et trouva à l’entrée Françoise qui lui ouvrit la porte de l’espèce de salon où se tenait la malade.

C’était cette pièce du rez-de-chaussée, dont nous avons déjà parlé et qui servait à la fois de parloir, de bureau et de lingerie. Depuis sa maladie, la mère Louis avait encore ajouté à ces destinations. Ne pouvant quitter ce qu’elle appelait la chambre jaune, elle en avait fait le centre de son activité valétudinaire. C’était là que l’on portait les échantillons de récolte, les provisions de ménage, les instruments à réparer. Son inquiétude soupçonneuse avait grandi avec sa faiblesse. Ne pouvant promener sa surveillance, comme autrefois, sur toutes les parties de la ferme, elle eût voulu concentrer celle-ci tout entière dans l’étroit espace où la retenait son mal, rapprocher ce qu’il ne lui était plus permis d’aller trouver, tout amener enfin à portée de sa main et de son regard. Cette monomanie donnait à la pièce où elle se trouvait une apparence de désordre et d’encombrement impossible à rendre. On y voyait, pêle-mêle, des pains sortant du four, des livres de comptabilité, des tisanes et des tourtes de saindoux. A toutes les poutres étaient suspendues des touffes desséchées de plantes potagères conservées pour graines ou des paniers remplis de vieilles ferrailles. Dans les coins on voyait entassés les socs destinés à la forge, les pioches sans pointe, les faux ébréchées et les bêches qui attendaient un manche. Le plancher était enfin couvert de mannequins de fruits, de barres de savon et de poupées de lin peigné; une petite roue de charrue toute neuve avait été placée sous la fenêtre.

Assise au milieu de ce chaos, la mère Louis s’occupait à battre du lait, tout en donnant ses ordres à une servante qui arrangeait des œufs dans une corbeille. Sans avoir beaucoup maigri, la fermière avait perdu cette apparence de vigueur qui frappait autrefois dès le premier coup d’œil. Son teint coloré avait pris je ne sais quelle pâleur jaune et jaspée de petits filaments rougeâtres; ses chairs flasques flottaient à chaque mouvement et ses membres roidis semblaient avoir perdu leurs articulations. Ses yeux seuls, plus ronds et plus ouverts, avaient pris un éclat fiévreux qui, joint à la mobilité de la prunelle, leur donnait quelque chose de légèrement égaré. Une toux opiniâtre appelait par instant le sang au visage qui devenait ensuite subitement plus pâle. Son costume, dont la propreté soignée frisait autrefois l’élégance, avait éprouvé la même transformation. Composé de pièces disparates, il annonçait une sorte d’abandon de soi-même qui est, même chez la femme la moins recherchée, le symptôme le plus certain du triomphe de la souffrance. Un verre et un broc remplis de maître-cidre étaient placés à portée de sa main, car depuis que la maladie avait enlevé à la paysanne son activité, elle cherchait une consolation malheureusement trop fréquente dans la tisane de Marin-Onfroy, et tous les efforts d’Honorine pour combattre cette déplorable passion, devenaient chaque jour plus inutiles. Au moment où reprend notre récit, elle venait encore de recourir à ce dangereux remède, tandis que la jeune femme, assise devant un petit bureau, achevait tout haut quelques calculs.

—Alors tu ne trouves pas le compte! s’écria tout à coup la mère Louis, y manque encore un écu et sept sous?

—Je vais recommencer l’addition, balbutia la jeune femme troublée par la voix de Marcel qu’elle crut reconnaître.

—C’est la malédiction du bon Dieu qui est sur moi, reprenait la fermière d’un ton lamentable. Tous les goureurs du pays se sont donné le mot pour profiter de ma maladie. Y me feront mourir sur une botte de paille... et dire que personne ne prendrait les intérêts d’une pauvre malheureuse qui ne peut plus gandoler (remuer). Ah! Jésus-Sauveur, qu’est-ce que je vais donc devenir? Eh bien! pourquoi que tu laisses tes chiffres, toi?

—Voici M. de Gausson, ma mère, dit Honorine, en montrant le jeune homme qui venait d’ouvrir la porte.

—Ah! qu’est-ce qu’i veut? demanda la fermière en détournant à demi la tête.

—Je venais savoir comment vous vous trouviez aujourd’hui, chère madame Louis, dit Marcel qui s’avança vers la malade avec empressement.

—Aujourd’hui c’est comme hier et comme les jours d’avant, répliqua la mère Louis d’un air maussade; on gavaille (gaspille) tout, on me ruine, et j’ peux rien faire; quand on souffre on n’a plus d’ami, voisin.

—Vous me permettrez de croire le contraire, reprit le jeune homme; pour ma part, je suis désolé de cette persistance de la maladie, et si je pouvais quelque chose...

—Oui, oui, on dit toujours ça quand on est sûr qu’on ne peut rien, interrompit la mère Louis.

Honorine rougit, et de Gausson parut lui-même embarrassé; mais il s’efforça de se remettre en répondant gaiement:

—Allons, vous êtes une ingrate, voisine; vous niez l’amitié que l’on a pour vous, afin de ne pas être obligée d’en rendre; mais vous aurez beau faire, vous ne m’empêcherez pas de m’intéresser à votre santé et de déplorer que vous vous refusiez à tout traitement...

—Ah! voilà la chanson, reprit aigrement la paysanne; faudrait prendre des drogues. Comme si c’était pas assez de l’ennui du mal, sans avoir l’ennui des remèdes. La mezette aussi me fait des reproches tant que le jour dure. Faudrait appeler le médecin. Des médecins; on mourra bien sans ça, allez, et ça ne fera pas de chagrin à beaucoup; quand on n’est plus bonne à rien, le mieux est de se laisser crever dans un coin comme un chien qui a perdu son maître.

Honorine jeta un regard désolé à de Gausson, et une larme vint mouiller ses cils. Quelque égoïste que fût l’affection de la vieille femme, c’était la seule parente en qui elle eût trouvé quelque sympathie; ce cœur avait d’ailleurs donné ce qu’on pouvait en espérer; et Honorine aimait la mère Louis par comparaison et par disette de tendresse. Celle-ci s’aperçut de son émotion; mais loin d’en être touchée, elle s’en irrita, car, comme la plupart des malades, elle s’indignait également que l’on contrariât sa triste prévision, et qu’on parût y croire.

—Vas-tu geindre maintenant, s’écria-t-elle; Dieu me pardonne! ils ont tous juré de me faire damner! et quand je serais portée en terre, voyons, qu’est-ce que ça te fera? tu auras ta part de mon bien, et les écus d’un mort, ça vaut toujours mieux que les gronderies du vivant. Mais j’suis pas encore cousue dans le drap, ma chère! toi et le mière faut que vous attendiez vot’tour.

—Ah! pouvez-vous me parler ainsi! dit la jeune femme, dont les larmes, retenues jusqu’alors, coulèrent silencieusement.

—Allons v’là qu’elle pigne maintenant, reprit la fermière en repoussant la baratte à beurre; si c’est pas capable de vous tourner le sang! Emporte ça, voyons, emporte vite; j’aime mieux être toute seule que de voir des figures de mater dolorosa. M. Marcel t’ouvrira la porte.

L’invitation était trop claire pour que le jeune homme pût feindre de ne point comprendre; il prit congé de la mère Louis et suivit Honorine. Celle-ci arrivée dans la pièce voisine s’assit sur un banc et fondit en larmes. Depuis tant de jours que ses soins près de la fermière n’étaient payés que par des reproches ou des duretés, elle avait le cœur trop plein; ce dernier choc le fit déborder. Marcel qui était demeuré d’abord debout devant elle, sans pouvoir parler, fit un geste de désespoir.

—C’est trop aussi! murmura-t-il enfin à voix basse; c’est trop pour qui n’a mérité aucune de ces épreuves! Le berger dit vrai, il y a un mauvais esprit acharné à votre poursuite.

—Ah! quand je me suis décidée à venir ici.., bégaya Honorine au milieu de ses sanglots... pourquoi n’ai-je pas eu plutôt... le courage... de mourir...

De Gausson lui prit vivement la main.

—Ne dites pas cela, reprit-il avec angoisse, vous me brisez le cœur. Mon Dieu, ne puis-je donc rien faire pour vous! mais à quoi servent alors le dévouement, l’affection, le courage... Je vous suis inutile, moi qui rachèterais chacun de vos chagrins au prix de tout mon bonheur.

—Ah! je le sais! dit la jeune femme qui pleurait toujours, mais dont la douleur se transformait en attendrissement à la voix de Marcel; je sais que vous êtes mon meilleur, mon seul ami.

—Plus qu’un ami, répliqua de Gausson, qui avait saisi sa main et qui la pressait dans les siennes...

—Un frère! répéta la jeune femme.

—Plus qu’un frère, ajouta-t-il, en attirant contre son cœur la main qu’il tenait.

Honorine tressaillit et voulut se dégager. Marcel la retint avec force.

—Plus que vous n’avez cru, plus que je n’ai jamais osé vous dire! continua le jeune homme avec une exaltation croissante. Je vous aime, Honorine! oh! ne tremblez pas, ne cherchez point à m’échapper: je vous aime depuis le premier jour où je vous ai revue. Mariage, séparation, rien n’a pu me guérir de cet amour, rien ne m’en guérira.

—Pourquoi... me le dire... murmura la jeune femme, pleurant plus fort de trouble et peut-être de bonheur.

—Parce que je me suis tû trop longtemps! reprit Marcel avec passion. Ce secret me pesait là, comme une chaîne; il arrêtait tous mes épanchements; il étouffait ma voix quand je voulais vous consoler! Maintenant je vous ai dit que ma vie vous appartenait, que ma joie était en vous, ordonnez ce que je puis faire; sachant que vous êtes tout pour moi, vous oserez, j’espère, tout me demander.

Honorine voulut répondre, mais elle n’en trouva point la force. Cet aveu que de Gausson avait retenu jusqu’alors, elle le prévoyait, elle le désirait peut-être; aussi n’éveilla-t-il chez elle ni surprise ni révolte. Les objections qu’il pouvait faire naître s’étaient depuis longtemps présentées à son esprit, qui les avait discutées, combattues. Fascinée par la voix de celui qu’elle aimait, honteuse, éperdue, elle fit un dernier effort pour échapper à ses étreintes, puis, cédant à sa propre émotion, elle cacha son visage sur la poitrine du jeune homme. Celui-ci sentit ses yeux se mouiller, un flot de joie inonda son âme; il avait compris! Sa tête se pencha vers celle d’Honorine, et posant chastement les lèvres sur ses cheveux:

—Merci! balbutia-t-il à son oreille; mais, maintenant, vous ne direz plus que vous voulez mourir...

Quand Honorine reparut dans la chambre de sa grand’mère, une sorte de transfiguration s’était opérée en elle. Son visage, altéré par la fatigue et les veilles, rayonnait d’une auréole de joie; sa voix était plus harmonieuse, ses mouvements plus souples, un souffle de flamme semblait avoir pénétré tout son être embelli et allégé. Elle se mit à genoux sur le tabouret placé aux pieds de la malade et, à force de douces paroles et de caresses, elle arriva à trouver le chemin de cette âme aigrie. La mère Louis, qui avait longtemps résisté à toutes ses avances, finit par lui prendre la tête à deux mains et l’embrassant au front:

—Tiens, tu n’es pas une humaine, toi, s’écria-t-elle attendrie; faudrait être plus méchant qu’un lancret pour te faire du chagrin.

—Alors, vous qui êtes bonne, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse, dit Honorine de ce ton plaintivement caressant qui a tant de charme chez les femmes et les enfants.

—Non que je ne le veux pas, chère câline.

—Alors vous consentez à vous soigner?

—Ah! tu vas encore me parler de médecin...

—Essayez seulement, grand’mère; je vous en conjure... pour moi... rien que pour moi.

Elle avait pris les mains de la mère Louis et y appliqua ses lèvres. La vieille femme finit par céder.

—Allons, on ne peut pas te résister, mezette, dit-elle plus gaiement, nous verrons le mière puisque tu le veux. S’y peuvent me relever, ça ne sera pas malheureux pour nous tous, car ça mettra peut-être fin aux voleries. Ah! pauvre mezette, le proverbe a bien raison: