Tout le monde y passe.
—Allons, reprit Honorine, qui voulait profiter des bonnes dispositions de la fermière; je vais faire avertir tout de suite M. Vorel.
—Rien ne presse, fit observer la paysanne; je dormirai bien sans ses drogues; demain s’il y a du soleil, nous attellerons le char-à-bancs et nous irons ensemble au manoir. Mais en attendant je veux prendre quéqu’chose, un peu de tisane de Marin-Onfroy.
Honorine fit un geste de prière.
—Eh bien, non, reprit la mère Louis avec un visible effort; je ne veux pas t’erjuer (te contrarier), fais-moi une piquette et puis j’irai me coucher. C’est pas que je m’ennuie avec toi, au moins, mais, comme disait le roi Dagobert à ses chiens, il n’est si bonne compagnie qu’on ne se sépare.
Honorine prépara à la vieille femme le mélange de crème, de lait caillé et de sucre qu’elle lui avait demandé, l’aida à se mettre au lit, puis se retira elle-même dans sa chambre. Mais elle était peu disposée au sommeil; la nuit entière se passa pour elle dans un enivrement de cœur entrecoupé de larmes. La pensée qu’elle était aimée de Marcel lui causait tour à tour des élans de joie et des tressaillements d’épouvante. Cependant sa joie était plus forte. Elle repassait dans sa mémoire tous les souvenirs qui prouvaient cet amour; elle rêvait un avenir uniquement occupé par lui; son imagination aidait son cœur à créer tous les incidents de ce poëme ineffable qui comprend tout le reste et que résume un seul mot. Les premières lueurs du jour la trouvèrent encore bercée dans ces enivrantes images. Mais cette veille loin d’épuiser ses forces les avait ranimées et rafraîchies. Elle se leva comme l’alouette qui reprend possession des airs. En se réveillant, la mère Louis rencontra son doux visage penché sur son oreiller.
—Déjà debout, ma moissonnette, dit la vieille femme étonnée.
—Il fait beau, grand’mère, répliqua Honorine, en baisant les joues flétries de la vieille femme.
—Ah! parbleu! t’as pas besoin de le dire, reprit la mère Louis, on voit le soleil levant dans tes yeux. Eh bien! puisqu’il fait beau, mezette, nous irons au manoir.
—J’ai fait sortir le char-à-bancs.
—Bon.
—Et j’ai dit de préparer la Caillie; c’est la jument que vous préférez.
—Parce qu’elle ne vole pas sa branée (mesure de son); c’est une vieille dure-à-cuire comme moi, vois-tu, on n’en fait plus comme de not’ temps. A propos, donne-moi un coup de cassis; je me sens mal au cœur quand je me réveille.
Honorine n’osa refuser et versa la liqueur demandée dans une des petites mesures appelées demoiselles. La mère Louis l’obligea à la remplir.
—Est-elle grecque au moins, dit-elle d’un air mécontent; elle me regrette toujours mon petit coup du matin.
—Vous savez ce que monsieur Vorel vous a dit, grand’mère.
—Bah! bah! laisse-moi donc avec le Vorel.
Court après la bière.
—Ah! grand’mère, vous oubliez vos promesses d’hier.
—Du tout! mais nous n’avons pas encore eu la consultation. Ainsi je suis ma maîtresse et j’veux en profiter. Avant que nous partions, faut que tu me fasses manger queuq’chose qui me soutienne.
Honorine eut beaucoup de peine à obtenir que la vieille paysanne se contentât d’un peu de lait jusqu’à ce que M. Vorel eût indiqué le régime à suivre, et, pour couper court à sa réclamation, elle lui annonça que le char-à-bancs attendait.
—Allons! je vois qu’on veut me faire mourir de famine, reprit la mère Louis en se levant; les mières auront beau dire, vois-tu, je sens que j’ai besoin et que si je pouvais manger je me remettrais debout. Y suffirait de trouver ce qui convient à mon estomac... A propos, apporte donc queuq’chose pour boire en chemin... J’ai toujours soif..... Ah! Jésus! je suis-t’y faible sur mes pieds; y m’semble que j’marche sur du coton.
Honorine lui donna le bras et toutes deux rejoignirent le char-à-bancs où la mère Louis monta avec peine.
XXII
Le château de Vertbec.
Le ciel était brillant et pur, et les dernières senteurs de la végétation mourante flottaient sur les brises du matin. C’était la première fois depuis plusieurs semaines que la mère Louis quittait la ferme, car, comme il arrive toujours aux gens d’action, le mal l’avait jetée dans une inertie subite et exagérée. Le jour où elle s’était trouvée trop faible pour continuer ce qu’elle faisait d’habitude, elle avait renoncé à tout et s’était alitée plus par dépit que par nécessité. Depuis, l’immobilité, l’irritation et une hygiène déplorable avaient assez aggravé le mal pour lui faire croire à l’impossibilité de remuer; aussi éprouva-t-elle une surprise joyeuse lorsqu’à la suite de l’effort qu’elle venait de tenter, elle se trouva plus ferme et plus vaillante qu’elle ne l’avait supposé. En passant près des étables, elle voulut voir son bétail, examina tout avec l’ardeur d’une convalescente, gronda un peu pour n’en point perdre l’habitude, mais remonta en char-à-bancs plus satisfaite qu’elle ne voulait le paraître. La route qu’elles suivaient pour se rendre au manoir était bordée de buissons dont les oiseaux venaient becqueter les baies mûres. On entendait les chants des pâtres, et les passants s’arrêtaient, pour saluer la mère Louis et la félicitaient sur sa sortie. Celle-ci ne manquait point de répondre qu’elle ne se trouvait pas mieux et que l’on sortait bien les morts pour les porter en terre; mais dans le fond, elle se trouvait raffermie et ranimée par ce qu’elle sentait, ce qu’elle voyait et ce qu’elle entendait. Aussi répondait-elle plus affectueusement aux prévenances d’Honorine qui avait été l’occasion, sinon la cause de cette résurrection; elle l’aimait par retour sur elle-même, comme on aime ce qui égaie et soulage.
—Allons, fouette la Caillie, petite, lui dit-elle; faut que nous arrivions avant que le mière soit parti pour ses visites; j’veux lui demander à déjeuner à ce grec-là.
Honorine obéit, et elles arrivèrent bientôt à la porte de M. Vorel. Celui-ci qui les avait aperçues vint à leur rencontre et fit de grandes démonstrations de joie.
—Oui, recevez-moi bien, dit la mère Louis en descendant avec peine; car je viens vous consulter.
—Enfin!
—C’est pas que j’aie plus de fiat (confiance) qu’autrefois, non; mais c’est la mezette qui l’a voulu, et donc je viens prendre queuq’chose avec vous.
—J’ai bien peur de n’avoir à vous offrir que des tisanes, dit le médecin en souriant; la première condition de rétablissement est une diète sévère.
—Oh! j’en étais sûre! s’écria la paysanne; c’est toujours le même oremus. Mais, après ça, faudra voir..... Ah! Dieu! j’ai-t-y les jambes emolentées (fatiguées); donnez-moi donc de quoi m’asseoir.
Vorel apporta un fauteuil et commença quelques questions sur ce qu’éprouvait la mère Louis.
—Pardi! vous savez bien ce que j’ai, interrompit celle-ci; je vous l’ai dit assez souvent depuis un mois; c’est toujours la même chose... Voyez si vous aurez dans vot’sac des remèdes pour me redonner du cœur aux jambes.
Vorel répondit qu’il ne doutait point qu’un traitement suivi ne ramenât la santé, mais qu’une plus longue négligence pouvait tout compromettre. Il examina ensuite la malade attentivement, indiqua à Honorine les précautions à prendre, en ajoutant qu’il apporterait lui-même, dans la journée, une potion dont l’effet ne pouvait manquer d’être favorable.
—Eh bien! à propos, reprit la mère Louis, qui avait écouté tous ces détails avec une répugnance évidente, puisque vous êtes si habile, pourquoi que vous ne guérissez pas le grand Jodane... car il est toujours malade, à ce qu’il paraît.
—Toujours, répliqua Vorel.
—Pauvre Henri!... ne pourrions-nous le voir? demanda Honorine.
—En vérité, je ne sais s’il serait prudent... objecta Vorel.
—Pourquoi donc ça? reprit la fermière, à laquelle le quasi refus du médecin inspira un désir subit de rendre visite à l’idiot; y me semble qu’on ne peut pas m’empêcher de voir mon petit-fils.
—Si vous y tenez... absolument...
—Certainement que j’y tiens; j’serais pas fâchée de savoir si y m’trouvera bien changée.
Vorel parut se raviser.
—Ce sera, en effet, un moyen d’éprouver son intelligence, murmura-t-il; je vais alors le prévenir.
—C’est inutile, nous montons avec vous.
Vorel voulut essayer quelques objections, qui, comme à l’ordinaire, ne firent que confirmer la mère Louis dans sa résolution. Appuyée sur le bras d’Honorine, elle se mit à monter l’escalier à la suite du médecin, qui parut enfin prendre son parti. Arrivé au premier étage, Vorel ouvrit une porte, et introduisit les deux visiteuses dans une première pièce couverte d’un tapis qui amortissait le bruit des pas. Il ouvrit ensuite une seconde pièce fermée à clef, et où les persiennes ne laissaient pénétrer qu’une lueur crépusculaire.
—Ah! Jésus! c’est noir comme un tombeau! s’écria la fermière qui, venant de quitter la pleine lumière, n’aperçut rien au premier instant.
Le médecin entra sans répondre, et s’avança vers un lit enveloppé de rideaux sombres qu’il entr’ouvrit.
—Voici votre grand’mère et votre cousine qui viennent vous voir, mon cher Henri, dit-il de sa voix mélodieuse.
Une sorte de gloussement, qui n’avait rien d’humain, lui répondit.
—C’est donc là qu’il est? demanda la mère Louis; voyons un peu ce qu’il va dire...
Elle s’était approchée du lit pour apercevoir le malade; mais lorsque son œil, déjà accoutumé à l’obscurité, rencontra ce qu’il cherchait, elle s’arrêta tout à coup frappée de stupeur. L’idiot se tenait accroupi au fond de la ruelle, entouré de draps roulés et de couvertures en lambeaux, et occupé à retirer les crins du matelas sur lequel il était assis. Son étiolement d’autrefois avait fait place à une maigreur effrayante; ses cheveux, plus pâles, se dressaient par touffes rudes et inégales; les muscles de son visage étaient agités d’un frémissement convulsif, et une écume visqueuse bordait ses lèvres bleuies. Honorine, qui était restée immobile comme la fermière, joignit les mains avec un cri étouffé.
—Vous le trouvez bien changé? demanda Vorel d’un air triste. Hélas! tous mes soins ont échoué contre l’abâtardissement de cette nature avortée.
—Comme il nous regarde! s’écria la mère Louis; on dirait qu’il ne sait pas qui nous sommes.
—C’est votre grand’mère, Henri, dit Vorel en montrant la paysanne à l’idiot.
Pour toute réponse, celui-ci porta avec avidité à sa bouche le crin qu’il avait arraché au matelas, en faisant entendre l’espèce de cri animal qu’il avait déjà poussé à l’arrivée du médecin.
—Est-ce que tu ne me reconnais pas, grand Jodane? reprit la fermière, troublée malgré elle à la vue d’une telle misère.
L’idiot tourna de son côté des yeux égarés, et fit claquer ses dents.
—Quoi! vous ne vous souvenez plus de moi, Henri? demanda à son tour Honorine.
—Vite, répondit le grand Jodane. C’est l’heure... du pain.
—Tu as oublié la dame de Paris que tu aimais tant? ajouta la mère Louis.
—Beaucoup... beaucoup! reprit l’idiot.
—Dieu nous sauve! il n’y a plus rien à faire de lui! dit la paysanne.
—Je le crains! soupira Vorel, sous les lunettes duquel brillait un regard de triomphe, il a perdu la mémoire, le jugement... mais les fonctions animales ne sont nullement troublées, et nous n’avons pas à craindre du moins pour sa vie.
—La vie! répéta la mère Louis; que je sois damnée s’il ne vaudrait pas mieux pour vous le voir entre quatre planches.
—Oh! vous ne savez pas ce que c’est qu’un fils unique, ma mère! dit Vorel avec une expression si ardente qu’Honorine en fut remuée jusqu’au cœur.
—Mon Dieu! mais ne peut-on rien faire? demanda-t-elle.
—J’ai eu recours à tous les moyens connus, répliqua le médecin d’un ton accablé.
—Et... si l’on en essayait d’autres? reprit la jeune femme; pardon d’oser donner un avis... Mais il me semble que ce silence, cette obscurité doivent à la longue énerver et anéantir. Puisque le traitement indiqué par la science n’a point réussi, ne pourrait-on en essayer un autre, rendre à Henri de l’air, de la lumière et de la liberté?
—Maintenant, je n’y vois point d’empêchement, répliqua Vorel, les regards fixés sur l’idiot; il se pourrait que cet isolement, nécessaire pour le but que je désirais atteindre, altérât à la longue la santé de ce malheureux enfant et... avant tout, je veux qu’il vive!
—Alors permettez qu’il sorte, reprit vivement Honorine; qu’il vienne à la ferme comme autrefois; je vous promets de veiller sur lui comme sur un frère.
—Pardi! pourquoi qu’y ne viendrait pas tout de suite? dit la mère Louis; y fait un temps pour les malades aujourd’hui. Voyons, grand Jodane, lève-loi et viens avec ta grand’mère; nous déjeunerons ensemble!
L’idiot comprit ce dernier mot, car il se mit à rire en étendant ses mains crochues et répétant:
—Déjeuner! hou! hou! toujours déjeuner...
—Y paraît qu’il a appétit, reprit la fermière... Je parie que vous l’aurez fait jeûner pour le guérir! la diète, c’est comme les licous, ça va à toutes bêtes. Envoyez la Sureau habiller ce pauvre innocent, nous allons l’attendre en bas.
Les deux femmes descendirent au salon et le médecin alla donner les ordres nécessaires à la vieille servante. Il les rejoignit bientôt et engagea Honorine à visiter plusieurs variétés de chrysanthèmes qui venaient de fleurir au jardin, tandis qu’il préparait la potion nécessaire pour la mère Louis. Celle-ci regarda la jeune femme descendre le perron et traverser le parterre.
—A-t-elle l’air coquet, dit-elle, avec cette complaisance des grands parents pour la beauté de leurs petites-filles; y en a pas une autre dans le pays qui l’égale, non!
—Madame de Luxeuil est, en effet, charmante, répliqua Vorel.
—Et courageuse! continua la fermière; y a pas de basse (servante) qui en approche pour le travail, sans compter que c’est attaché...
—Oui, reprit Vorel d’un air paterne; je la crois d’une nature fort affectueuse.
—Y faut ça! car vrai, y a des fois où je la tarabuste.
—Vous êtes vive, mais au fond si bonne...
—Eh ben, v’là où est la menterie! s’écria la fermière qui, par contradiction, se trouvait en veine de franchise; je suis pas bonne du tout; et vous le savez bien mieux que personne.
—Oui, oui; vous me l’avez dit.... D’abord, je suis pas bonne quand ça m’ennuie. Mais la mezette ne s’fâche jamais, j’ai beau l’agonir, elle garde toujours sa mine douce et sa voix de petit oiseau. Aussi, moi, ça me touche, et maintenant, voyez-vous, je sais pas ce que j’deviendrais si je l’avais plus.
—C’est un malheur que vous ne devez point craindre, objecta Vorel; madame Honorine est retenue ici par un intérêt trop puissant....
—Quel intérêt donc?
—Allons, vous le savez aussi bien que moi.
—Parole! je ne sais rien de rien.
—Alors, je dois me taire.
—Et moi je veux que vous parliez, s’écria la paysanne impatientée. Y a rien qui m’est maque comme d’entendre dire: v’là une chose; mais vous ne la verrez pas. Voyons, mon gendre, qui est-ce qui retient la mezette?
—Eh bien! puisque vous voulez que je vous dise.... ce que tout le monde sait: Madame Honorine reste ici parce que M. de Gausson s’y trouve.
—Ah bah! reprit la mère Louis intéressée; vous croyez qu’elle en tient pour le beau brun?
—Il suffit de regarder.
—Au fait, c’est juste, maintenant que j’y pense... quand le voisin se trouve là, mezette est toute... chose!... Ah! c’est pour ça qu’elle reste aux Motteux!
La mère Louis devint pensive, à la grande joie du médecin; il connaissait l’égoïsme exigeant de l’ancienne meunière et savait la malveillance des vieilles femmes contre tout amour qu’elles n’ont point permis et protégé. Aussi, ne doutait-il pas que la révélation qu’il venait de faire n’amenât tôt ou tard, entre la grand’mère et la petite-file, des débats qui pourraient finir par une séparation. En toute autre occasion, ses espérances se fussent réalisées; mais la maladie avait attaqué l’énergique personnalité de la fermière. Plus dépendante des autres, elle était devenue moins absolue dans ses prétentions, et l’idée d’une rupture à laquelle elle se fût arrêtée autrefois avant toute autre, lui causait maintenant un effroi qui la rendait plus indulgente. Elle étouffa son premier dépit, accepta une place secondaire dans les affections de la jeune femme et ne songea qu’aux moyens de l’exploiter le plus fructueusement qu’il serait possible. Or, il lui sembla, à la réflexion, que cet amour d’Honorine et de Marcel, loin d’être nuisible aux soins qu’elle attendait de sa petite-fille, pouvait les lui assurer plus attentifs et plus tendres. Il suffisait pour cela de le prendre sous sa protection, de se faire volontairement l’occasion du rapprochement entre les deux amants, comme elle l’avait été jusqu’alors à son insu; d’entrer enfin dans ce roman de manière à profiter d’une double reconnaissance. Tout ceci se présenta à l’esprit de la mère Louis, comme nous venons de le dire, mais sous des formes plus vagues, plus grossières. Sans bien s’expliquer les motifs, elle comprit que la révélation faite par Vorel pouvait tourner à son profit. Grâce au médecin, elle tenait désormais sa petite-fille par le cœur! aussi l’expression de mécontentement qui avait d’abord plissé son front, fit-elle presque immédiatement place à un épanouissement de bonne humeur.
—Ah! perjou! dit-elle, vous êtes un fameux dénicheur, mon mière; rien ne vous échappe! moi, qui vois ces jeunesses tous les jours, je ne savais rien de leur secret.
—La chose était pourtant assez claire! reprit Vorel surpris de la placidité de la mère Louis, et je ne suis point le seul à l’avoir devinée!
—Si c’est possible!
—Tout le monde en parle à Trévières.
—Voyez-vous ces jacasseurs (bavards).
—Je crois même qu’il serait prudent de faire quelques représentations à madame Honorine dans son intérêt.
—On les lui fera, dit la mère Louis, on les lui fera; mais Jésus Dieu! voyez donc le grand Jodane qui vient là. On dirait qu’il a oublié de marcher.
L’idiot s’avançait soutenu par la jeune femme et en chancelant à chaque pas. Son changement, plus visible au grand jour, sembla effrayer Vorel lui-même.
—Est-ce que vous croyez qu’il pourra vivre comme ça? demanda la mère Louis avec cette naïveté brutale des paysans.
—Je l’espère, je n’ai aucune raison d’en douter, répliqua le médecin, dont l’œil interrogeait les traits de l’idiot avec une attention qui ressemblait à de la sollicitude; seulement je crois que vous avez raison, et qu’il faut lui rendre un peu d’air et de mouvement.
—Laissez-le venir avec nous, Monsieur, dit Honorine, à qui la langueur de l’idiot inspirait une sérieuse pitié.
—Au fait, ça ne peut que lui être bon, reprit la fermière; pas vrai, grand Jodane que tu veux venir avec nous?
Pour toute réponse, le grand Jodane se pressa contre la jeune femme en poussant son cri habituel qui ressemblait à un gémissement.
—Nous allons le faire monter en char-à-bancs, reprit la fermière qui s’était levée, et ce soir on vous le ramènera.
Vorel parut balancer un instant, puis finit par consentir, et les deux femmes partirent avec leur nouveau compagnon. Il y eut d’abord un assez long silence, mais lorsque l’on eut perdu de vue le manoir, la mère Louis se tourna vers Honorine qui tenait les rênes.
—Est-ce que tu n’as pas envie de faire une plus longue promenade, mezette? demanda-t-elle d’un air malicieux.
—Moi, volontiers, ma mère, répliqua la jeune femme; mais où faut-il aller?
—Consulte-toi un petit, voyons; n’y a donc pas un côté vers où ton cœur se tourne, hein? Allons, ne fais pas la jesuette.
—Je vous assure... que je ne comprends point, répliqua Honorine qui rougit de manière à prouver qu’elle craignait de comprendre.
—Et ben petiote, faut tourner là, à gauche, et, en allant toujours devant, nous arriverons à un endroit qui s’appelle Vertbec!
Honorine tira brusquement les rênes.
—Quoi! vous voulez aller chez M. de Gausson? dit-elle vivement.
—Pourquoi donc pas? reprit la fermière d’un ton narquois; y nous a fait assez de visites pour qu’on lui en rende une: entre voisins, faut ben voisiner, pas vrai?
—Je crains qu’il ne soit absent, reprit Honorine, qui n’eût point voulu comprendre les allusions de sa grand’mère.
—Alors nous retournerons une autre fois, reprit la paysanne... y me semble que ça n’peut pas te faire de peine?... T’es pas ennemie du beau brun, je crois.
—Vous savez que j’ai toujours eu... beaucoup d’amitié... pour M. Marcel, répliqua Honorine embarrassée.
—Juste! répliqua la mère Louis ironiquement, t’as de l’amitié... et lui itou... et comme on dit que deux amitiés valent un amour...
—Ma mère...
—Eh ben! faut pas t’estomaquer pour ça; pardi! on est tous mortels, comme dit c’t’autre, et un beau gars est toujours un beau gars.
—Pouvez-vous penser?...
—Je pense pas; je pense rien, interrompit la vieille femme; ce que j’en dis, c’est pas pour te faire de la peine, au contraire, suis ta fantaisie, mezette, et n’aie pas peur que nous ayons d’halmèche pour ça...
La mère Louis accompagna ces mots d’un gros baiser sur la joue d’Honorine qui demeura étourdie. La découverte de sa grand’mère l’avait épouvantée, et sa grossièreté indulgente l’humiliait plus que des reproches. Aussi voulut-elle s’expliquer, se défendre, mais la fermière lui ferma la bouche.
—C’est bon, c’est bon, dit-elle, on ne te demande pas de dire s’y retourne du pique ou du cœur; t’es cachottière comme toutes les jeunesses. Je t’en aime pas moins pour ça. Plus tard t’auras plus de fiat en ta grand’mère; pour le moment, fouette la Caillie que nous arrivions à Vertbec le plus tôt possible; j’ai l’estomac dans les talons.
Honorine qui savait toute contestation inutile, obéit en silence, et ils aperçurent enfin l’habitation de Marcel. Ainsi que nous l’avons dit ailleurs, l’ancien château de Vertbec n’était plus qu’une ruine dont les débris couronnaient le sommet d’une verdoyante colline. Un antiquaire eût facilement retrouvé parmi ces pans de murailles à demi-abattus et ces tourelles rongées de lierre, le plan primitif de l’édifice. Mais, pour le passant, il n’y avait là qu’un amas de décombres dont il supputait la valeur marchande ou dont il admirait l’effet pittoresque, selon sa profession et ses instincts. Une seule partie de la construction primitive était restée intacte; c’était le donjon! Sa masse colossale s’élevait au centre comme un géant que rien n’a pu terrasser. Les violiers en fleurs, les pariétaires et les élégantes ciguës qui ondoyaient au sommet des créneaux, loin de leur donner un aspect de ruines, semblaient un ornement destiné à les égayer. Aucune réparation récente n’avait du reste altéré le caractère du vieux monument. Les pierres, que joignait l’une à l’autre le lierre ou la mousse, semblaient rongées par le temps; les étroites fenêtres étaient garnies de châssis plombés; la porte basse et déjetée était défendue par des lames de fer boulonnées. La mère Louis, qui n’était point venue au Vertbec depuis quelques années, parut stupéfaite.
—Comment! il n’y a pas de maison! s’écria-t-elle, où donc est-ce qu’il demeure alors?
—M. de Gausson s’est arrangé un logement dans le donjon, fit observer Honorine.
—Quoi! dans ce pigeonnier? demanda la fermière; ah! perjou! mais comment qu’on fait pour entrer là-dedans? Faut donc monter avec une échelle?
Avant qu’Honorine eût pu répondre, de Gausson parut lui-même à la porte de la tour; il accourait à la rencontre du char-à-bancs avec de grandes démonstrations de surprise et de joie.
—Ah! vous ne vous attendiez pas à ça, voisin, s’écria la mère Louis; c’est une surprise que j’ai voulu vous faire; je vous amène mezette... c’est bien malgré elle, par exemple.
—Se peut-il? dit Marcel.
—Oui, dit la paysanne; elle donnait des raisons pour ne pas venir... histoire de faire la sainte n’y touche, vous comprenez; mais moi j’ai pas donné dans les lures (sornettes), et nous voilà.
De Gausson exprima sa reconnaissance avec une vivacité qui fit cligner les yeux à la vieille femme.
—C’est bon, c’est bon, dit-elle; on sait que vous aimez mieux voir la mezette que le tonnerre!... Faut pas rougir pour ça, petiote.
Com’la faucil’ pour la moisson.
C’est un proverbe aussi vieux que Mathieu-Salé.
Honorine était au supplice; Marcel s’en aperçut et se hâta de couper court, en conduisant ses hôtes au donjon.
—Je suis désolé de vous faire monter mes cent marches de pierre, dit-il à la mère Louis; mais le plus haut étage est le seul qui ait été remis en état; vous allez trouver que j’habite un nid de hiboux.
—Ça m’est égal, pourvu qu’on y déjeune, dit la fermière, car je vous ai pas encore dit que nous étions venus pour casser la croûte avec vous.
Marcel répondit qu’il les traiterait le moins mal qu’il lui serait possible, et aida la vieille paysanne à atteindre le sommet de l’escalier étroit et tournant. Honorine suivait avec l’idiot.
—Nous voilà arrivés, dit enfin de Gausson, en poussant une petite porte de chêne qui servait d’entrée à son logement.
—C’est pas malheureux, reprit la mère Louis essoufflée: faut que vous ayez du jarret pour vous loger, comme une cloche, auprès des nuages. Ouf! heureusement que voici de quoi s’asseoir.
Le jeune homme avança un grand fauteuil gothique garni de cuir, dans lequel la vieille femme se laissa tomber; puis des tabourets de même forme pour Honorine et pour l’idiot. Mais celui-ci s’était accroupi dans le coin le plus obscur, près d’une petite cheminée de fonte incrustée dans l’intérieur du mur, et la jeune femme regardait autour d’elle avec une curiosité et une émotion involontaires.
Le logement de Marcel avait, en effet, dès le premier aspect, quelque chose de singulièrement remarquable. Il ne se composait que de deux pièces séparées par une portière alors ouverte, et qui permettait ainsi de le voir tout entier. Les murs, sans tapisserie, n’avaient d’autres ornements que quelques armes de chasse; un filet de pêche et un caban de peau de chèvre suspendu près de la porte. Tout l’ameublement de la première pièce consistait en quelques siéges gothiques, une table à pieds tors et une grande armoire de chêne sur les battants de laquelle avait été sculpté l’H symbolique surmonté de la croix des chrétiens. Dans la seconde pièce, on apercevait une couchette de fer recouverte d’un tapis brun, quelques rayons chargés de livres, et un pupitre d’ébène incrusté; enfin, sur l’un des pans de la muraille, vis-à-vis du chevet du lit, Honorine reconnut la petite croix trouvée par de Gausson le jour où il l’avait arrachée à la mort. Il y avait dans cet intérieur quelque chose de pauvre, de noble et de sévère qui toucha la jeune femme jusqu’aux larmes. Le logis révélait complétement le maître. Au milieu de ces meubles de chêne, de ces armes, de cette couche de fer, la croix de brillants apparaissait comme un symbole; c’était la seule richesse et le seul ornement de cette demeure, comme l’amour qu’elle rappelait était le seul espoir et la seule joie de celui qui s’y abritait.
Honorine s’approcha de la fenêtre pour cacher son trouble. La vue embrassait un horizon immense entrecoupé de collines, de bois, de villages, au delà duquel une bande d’un bleu sombre allait se réunir aux nuages, c’était la mer. Plus près, le regard s’arrêtait sur les taillis et les vergers qui entouraient Vertbec, et plus près encore sur les ruines au milieu desquelles s’élevait le donjon. Le vent qui soupirait à peine aux pieds de la colline, grondait sourdement au haut de la tour, et les oiseaux nichés dans les créneaux passaient à chaque instant devant le vitrage qu’ils effleuraient de leurs ailes.
Honorine, un coude appuyé au rebord de la croisée, regardait et écoutait, le cœur gonflé d’attendrissement. La grandeur poétique du spectacle qu’elle avait sous les yeux, la pensée qu’elle se trouvait chez Marcel, mille souvenirs qui traversaient sa mémoire, mille espérances qui tourbillonnaient confusément devant son âme, tout en elle et hors d’elle semblait se réunir pour accroître son trouble! De Gausson s’était excusé près de ses hôtes et était ressorti afin de donner des ordres au jeune paysan qui le servait; la mère Louis, fatiguée de sa course, venait de s’asseoir sur son fauteuil; l’idiot ne faisait entendre, comme d’habitude, qu’un murmure monotone. Honorine resta longtemps à la même place, en proie à une émotion qui n’était ni le bonheur ni la tristesse, mais qui tenait, à la fois, de tous deux.
XXIII
Une journée chez Marcel.
Le retour de Marcel arracha Honorine à sa rêverie. Il revenait avec le jeune paysan chargé de tout ce qu’il avait pu se procurer à la ferme de Vertbec. La mère Louis se réveilla à son entrée.
—A la bonne heure, dit-elle en apercevant les provisions, nous allons faire une sapée (festin), moi d’abord j’ai la frinvalie. Voyons, mezette, aide donc le jeune gars à nous mettre le couvert.
Honorine obéit. Elle éprouvait une sensation étrange à remplir chez Marcel ces soins domestiques; c’était en même temps comme de la honte et de la joie. Le jeune homme, de son côté, semblait fasciné. Il la regardait aller et venir dans ses deux chambres, dresser le couvert, préparer le repas comme si elle se fût trouvée à la ferme, et son cœur se gonflait d’ivresse; il eût désiré oublier tout le reste, croire un instant qu’elle était là chez elle, pour lui et avec lui! Il contemplait avec une sorte de respect ce pauvre ménage de solitaire, la veille encore sans valeur et aujourd’hui consacré par sa visite. Il eût voulu baiser chaque objet qu’elle avait touché, il se sentait enivré de cet air qu’elle remplissait de son haleine, des froissements de sa robe, du léger bruit de ses pas! La mère Louis l’arracha à son extase en criant de se mettre à table. L’exercice et le grand air avaient éveillé l’appétit de la fermière qui avait d’ailleurs le principe normand, que tout ce que l’on mange chez les autres est autant d’ajouté à notre bien. Honorine voulut la rappeler à la prudence, mais elle s’écria:
—La paix, voyons, mezette; je t’ai conduite à ton valentin (galant), faut être reconnaissante.
Et la jeune femme, toute honteuse, n’osa plus hasarder aucune objection. L’idiot montrait encore plus d’avidité. On eût dit qu’il satisfaisait une faim longtemps inassouvie. La mère Louis prenait plaisir à cette voracité que rien ne pouvait rassasier.
—Va, va, grand Jodane, disait-elle en chargeant l’assiette de l’idiot, le voisin ne regarde pas à son commentage (vivres), faut t’en donner à mort. Ce grec de mière l’aura fait jeûner par économie et il aura pris sa faim pour une maladie. Encore un coup, grand Jodane; justement la bouteille est débouchée; mais, comme on dit, à bon bère n’y a pas besoin de bouchon.
A tout cela de Gausson et Honorine répondaient peu de chose. Heureux de se trouver l’un vis-à-vis de l’autre à la même table, ils jouissaient silencieusement de leur joie. Mais enfin, le repas fini, Marcel proposa de visiter avant de repartir, ce qu’il appelait en souriant son domaine.
—J’ai fait labourer quelques pieds de terre près de la grande tour ruinée, dit-il, et j’y ai moi-même planté des fleurs. A défaut de dessert, je puis vous offrir un bouquet.
—Merci, dit la mère Louis, qui se sentait alourdie par le déjeuner; j’ai pas le cœur à marcher maintenant; montrez ça à la petite, qui aime les fleurs comme une avette (abeille).
Honorine voulut se défendre de quitter sa grand’mère; mais celle-ci l’y obligea.
—As-tu peur du voisin, dit-elle, fais donc pas la mijaurée comme ça, voyons! Y te mangera pas, M. Marcel. Va avec lui pendant que moi je ferai un somme.
La jeune femme ne pouvant refuser plus longtemps sans affectation, appela l’idiot, qui descendit avec elle.
De Gausson les conduisit à travers les ruines vers un petit plateau qui avait dû former autrefois une cour intérieure, et que ceignaient encore des restes de murailles. C’était là que se trouvait établi le parterre dont il venait de parler. Il y avait réuni une collection de plantes, si habilement choisies, que tout y semblait également fleuri; on y voyait des rhododendrons à feuilles lustrées, des chrysanthèmes de couleurs variées, des dalhias tardifs et des lauriers thyms à fleurs blanches ou lilas. Sur les vieux murs rampaient des chèvrefeuilles blancs mêlés aux roses du Bengale, et les plates-bandes étaient bordées de résédas et de violettes. A l’extrémité du plateau, sous l’arcade d’une porte en ruines, étaient posées deux ruches entourées de thym et de fenouil. Marcel y conduisit Honorine, qui s’arrêta à quelques pas, un peu effrayée par les bourdonnements des abeilles, suspendues en grappes à l’entrée de leurs cellules.
—Ne craignez rien, lui dit de Gausson en souriant, ce sont les amies de ma solitude, et nous nous connaissons. Vous voyez ce banc placé sous les ruches? C’est là que je viens tous les soirs attendre la nuit. Le bourdonnement des abeilles rentrant au logis me berce et me tient compagnie; c’est comme une musique champêtre qui donne plus de sérénité à mes rêveries. En fermant les yeux, j’arrive par instant adonner un corps à mes chimères. Je ne me crois plus seul ici; j’entends, de loin, une voix connue qui donne des ordres; il me semble que des pieds légers font crier le sable des allées; mon nom retentit prononcé à voix basse, je sens une main se poser sur mes cheveux!..... Alors, je rouvre vivement les yeux..... et je ne vois rien que mon donjon isolé, mon jardin désert et la nuit qui descend!... mais j’ai fait un doux rêve, et je le dois à mes abeilles. Honorine écoutait palpitante, n’osant répondre et cependant heureuse d’écouter. Marcel prit son silence pour un reproche.
—Mes confidences vous déplaisent, Honorine? dit-il en la prenant par la main.
—Non, répondit la jeune femme sans lever les yeux; mais... elles... me troublent... Je sens que j’ai tort de les écouter.
—Pourquoi cela? reprit doucement de Gausson; doutez-vous donc de la pureté de cet amour qui fait ma seule occupation depuis tant d’années? Ah! ne vous faites point de vains remords! La vie n’a-t-elle pas assez de ses réelles douleurs. Honorez-vous, honorez-moi par votre confiance. Tant que j’ai espéré pour vous le maintien d’une union désormais brisée, j’ai gardé le silence; mais aujourd’hui que nous nous restons seuls à nous-mêmes, ne repoussons pas les pures joies d’une affection consolante. Croyez en moi, Honorine, comme je crois en vous, avec simplicité et résolution. Nos existences peuvent rester séparées, mais regardez nos âmes comme fiancées et jouissez de leur union sans remords, puisqu’elle est sans honte.
L’accent de Marcel avait cette gravité pénétrante dont la jeune femme avait été si vivement émue la première fois qu’il lui parla à Bagatelle. Elle sentit ses tremblements s’apaiser et son bonheur raffermi prendre possession de lui-même. Levant un regard encore troublé, mais plein de tendresse vers Marcel:
—Ah! parlez ainsi, dit-elle doucement; vous me rassurez moi-même. Oui, vous avez raison, la règle qui guide les autres ne peut plus me conduire, hélas! Dieu doit avoir quelque indulgence pour les malheurs qu’on n’a point mérités, et il ne nous défend pas, sans doute, toute consolation. J’ai foi en vous, Marcel; soyez mon ami, mon conseiller; je mets notre amour à tous deux sous la garde de votre honneur.
Il ne répondit qu’en serrant contre sa poitrine le bras de la jeune femme qu’il avait posé sur le sien; il avait le cœur trop plein pour parler. Tous deux continuèrent quelque temps à parcourir les allées du parterre sans rien dire, tout entiers à l’enchantement de se voir, de se sentir, de s’entendre respirer. Mais sortant peu à peu de ce muet extase, la conversation reprit, entrecoupée d’abord, incertaine, sans suite, puis plus intime et plus suivie. Chacun laissa lire plus avant qu’il ne l’avait encore fait dans ses goûts, dans ses regrets, et cette confession mutuelle rapprochait insensiblement deux cœurs déjà l’un à l’autre. Chaque ressemblance constatée ajoutait un anneau à la chaîne sympathique qui les unissait. Les heures s’écoulèrent ainsi dans des ravissements toujours renouvelés, et ce fut seulement en voyant l’ombre de la tour s’allonger sur le parterre qu’Honorine se rappela qu’il fallait songer au retour.
—Vous reviendrez, demanda de Gausson, en retenant son bras contre sa poitrine palpitante; vous me le promettez?
—Je tâcherai, répondit la jeune femme, pour qui cette journée était la plus belle de sa vie entière.
Il prit ses deux mains qu’il tint longtemps pressées sur ses lèvres, puis remonta avec elle l’escalier du donjon. Mais, avant d’arriver à l’étage supérieur, tous deux furent frappés par des éclats de voix qui les firent tressaillir. On chantait une vieille bacchanale du Bessin:
—Dieu! c’est ma grand’mère, s’écria Honorine qui s’arrêta saisie. La voix continua.
Les avaricieux
Qui boivent de la bière,
Encore sont trop heureux!
Leurs écus sont leurs dieux;
Ils en sont amoureux
Car ils n’ont autre attente.
Il n’est qu’être joyeux
Et boire à qui mieux mieux
Jusqu’à ce qu’on s’en sente.
Pendant que ce couplet s’achevait, la jeune femme et son conducteur avaient atteint la porte du dernier étage; ils la poussèrent vivement. La mère Louis, qui était assise devant la table et qui tenait un verre plein à la main, se retourna.
A boire!
Et toujours
Vidons
Les flacons!
—Eh! arrivez donc, mes tourtereaux, s’écrie-t-elle, sans quoi y aura plus rien dans la bouteille.
—Grand Dieu! ma mère, que faites-vous? s’écria Honorine, en courant à la paysanne et voulant lui retirer son verre.
—Eh ben! veux-tu laisser! balbutia la vieille femme avec un hoquet d’ivresse... Mille millions! ne touche pas à ma vinée, je veux boire!
Que ma table fût bien garnie
D’un bon jambon parfumé...
Houp! avalons..... Le v’là dedans comme frère Jean.
Honorine joignit les mains avec une exclamation de douleur; de Gausson paraissait sérieusement embarrassé.
—Il est impossible d’emmener madame Louis maintenant, dit-il enfin; vous pourriez rencontrer quelqu’un... puis, pour traverser Trévières...
—Mon Dieu! que faire! s’écria Honorine les larmes aux yeux.
—Attendre encore. Quand la nuit sera venue, vous partirez. D’ici là, madame Louis aura eu le temps de se remettre; et, dans tous les cas, vous ne serez point vues.
—C’est sa maladie qui a amené ces fatales habitudes! dit Honorine en enlevant rapidement tout ce qui se trouvait sur la table. Pourvu que son mal ne soit point aggravé!... Ah! j’aurais dû veiller... ne pas descendre!
Elle fut interrompue par la fermière, qui redemandait à grands cris la bouteille, et qui, sur le refus de sa petite-fille et de Marcel, se livra à un accès d’indignation furieuse.
—Ah! c’est comme ça que tu traites ceux qui viennent te voir! cria-t-elle à de Gausson; tu leur regrettes ta piscantine (piquetton)! Eh ben! tu ne verras plus la mezette; je te défends d’être son valentin, entends-tu? et je t’avertis que je ne l’amènerai plus dans ta cranière (masure), failli halabre (garnement)... Parisien ruiné... T’as beau faire ton air grichu (mécontent), tu seras jamais qu’un Iroquois... et je me moque de toi... comme de la police de Bayeux!...
Honorine avait en vain essayé d’arrêter ce torrent d’injures. Appuyée sur l’épaule de la vieille paysanne, elle avait en vain posé la main sur ses lèvres avec des supplications et des larmes; la mère Louis avait, selon l’expression normande, un vin de lansquenet; elle continua ses imprécations jusqu’à ce que la vue de l’idiot eût donné à ses idées une autre direction. Elle appela le grand Jodane, lui fit boire ce qui restait dans son verre et recommença à lui chanter des bacchanales et des branles villageois. Ces vieux couplets dont la naïveté ne rachète pas toujours les gravelures, causaient à Honorine un embarras que de Gausson voulut soulager en se retirant. Il ne revint qu’à la tombée du jour et pour annoncer à la jeune femme que le char-à-bancs était attelé. Il eût voulu les reconduire lui-même, mais la mère Louis déclara qu’elle ne partirait pas avec un grec qui lui avait ôté le verre des lèvres, et il fallut céder.
Honorine, humiliée de la triste fin d’une journée d’abord si charmante, serra la main de Marcel et reprit tristement la route des Motteux. Par malheur, l’ivresse de la mère Louis, loin de se dissiper, semblait prendre un caractère plus bruyant et plus fâcheux; exaltée par la fièvre, elle tournait au délire. La vieille femme continuait à chanter et à parler haut, en s’interrompant tout à coup pour pousser des plaintes sourdes ou recommencer des imprécations contre tous ceux dont elle avait eu à se plaindre récemment ou autrefois. C’était tantôt de Gausson, tantôt son gendre, tantôt Romain. Tous les efforts d’Honorine, pour calmer cette exaltation, avaient été inutiles, et maintenant elle ne songeait qu’à gagner la ferme le plus tôt possible. Elle aperçut enfin les toits crevassés du château, traversa Trévières et arriva à la porte de la grande cour. Françoise les y attendait et courut à leur rencontre.
—Ah! vous voilà enfin! s’écria-t-elle d’une voix altérée; je languissais d’inquiétude; il ne vous est rien arrivé au moins?
—A boire! la Parisienne, cria la mère Louis d’une voix rauque; j’ai la falle (estomac) pleine de charbons ardents.
—Grand Dieu! est-ce que vous êtes malade? demanda la grisette.
—Non, interrompit Honorine, en rejetant les rênes sur le cou de la Caillie; aidez-moi à la descendre et ne dites rien à personne.
Françoise comprit, et aida la jeune femme qui fit le tour pour ne point traverser la grande pièce du rez-de-chaussée où tout le monde se trouvait, conduisit la mère Louis à sa chambre et l’obligea à se mettre au lit. La grisette avait averti un des garçons de remiser le char-à-bancs en se contentant de répondre à ses questions que les dames étaient rentrées fatiguées de leur promenade et désiraient du repos. Elle rejoignit ensuite Honorine demeurée près du lit de sa grand’mère. Cette espèce de mystère éveilla nécessairement la curiosité de la ferme. On avait cru entendre la mère Louis parler à haute voix; on continuait à marcher dans sa chambre et Françoise ne redescendait pas: une des servantes voulut savoir ce qui se passait et monta sous prétexte d’offrir ses services, mais Honorine qui craignait de laisser voir sa grand’mère dans l’état honteux où elle se trouvait, la remercia sans lui ouvrir, et elle descendit sans avoir entendu autre chose que les plaintes de la fermière qui demandait à boire. Il était évident qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire que la dame de Paris voulait cacher. On essaya d’interroger l’idiot, mais il ne put donner aucun renseignement. Anselme Micou consulté à son tour ne répondit rien sinon que l’on était dans le treizième automne, l’année du malheur des Motteux. Il fallut donc se retirer sans en savoir davantage.
Mais le lendemain, en se levant, les valets apprirent que l’on avait envoyé chercher M. Vorel et que leur vieille maîtresse se trouvait dans un état alarmant. La nuit avait été terrible pour Honorine et Françoise. A l’ivresse de la mère Louis avait succédé une exaltation fébrile que rien n’avait pu apaiser: elle voulait se lever, visiter ses voisins, faire bandours et bobans (réjouissance et bonne chère); c’était enfin un délire d’épicuréisme dont les deux jeunes femmes avaient été d’autant plus effrayées qu’il semblait plus contraire à toutes les habitudes de la vieille paysanne. Elles ne savaient point encore que ce qui leur semblait du délire n’était que l’expansion de goûts longtemps contenus. Car, nous en avons déjà fait ailleurs la remarque, si la maladie dénature parfois les instincts, souvent aussi elle les affranchit et relève tout à coup un caractère ignoré des autres et de nous-mêmes. Une vie laborieuse avait pu comprimer les penchants sensuels de la mère Louis, mais sans les éteindre; cette nature, sobre par économie, avait conservé toute son avidité inassouvie. En sentant la vie lui échapper, elle se retournait avec une sorte de fureur vers ces plaisirs dont elle s’était sevrée et qu’elle ne pouvait plus ajourner. Chose étrange à dire et pourtant ordinaire, tous les désirs se réveillaient chez la fermière des Motteux au moment où la maladie la rendait impuissante à les satisfaire! Elle regrettait le temps perdu, les joies oubliées: comme ces affamés auxquels il ne reste plus que quelques instants pour assouvir leur faim, elle eût voulu ressaisir à la fois tout cet arriéré de jouissances.
Telle était même l’énergie de cette sensation qu’elle lui avait fait oublier ses inquiétudes avaricieuses; elle demandait que tout fût en fête aux Motteux, qu’on adressât des invitations, que l’on préparât ce qu’il fallait pour recevoir des convives; elle voulait s’amuser une fois en sa vie. Sa jeunesse lui revenait, et elle la recevait comme l’enfant prodigue en tuant le veau gras! Triste et tardif retour à des goûts toujours réprimés mais jamais vaincus! Vorel la trouva dans ce paroxysme de prodigalité. A la vue du médecin, elle voulut que l’on apportât une bouteille de poiré bouchée pour trinquer avec lui, et elle lui déclara qu’il fallait la guérir tout de suite, parce qu’elle était décidée à prendre du bon temps.
—Après tout, on ne vit qu’une fois, dit-elle; il n’y a pas besoin d’être milsondier (millionnaire) pour manger des fallues (gâteau). J’ai assez travaillé à c’ t’heure et je veux un peu rire avant d’être cousue dans le drap.
Vorel parut surpris du changement opéré chez la vieille femme, mais il lui répondit conformément à ses souhaits. Il demeura longtemps près de son lit, l’interrogeant, l’observant et semblant réfléchir. Enfin il prescrivit quelques soins à donner, accorda à la malade presque tout ce qu’elle demanda et promit de revenir. Il revint, en effet, le soir, puis les jours suivants, et se montra encore moins sévère. Les désirs de la mère Louis semblaient être sa seule règle; il trouvait toujours quelque motif pour y céder. Honorine qui voyait le funeste résultat de ces concessions, s’efforçait de les combattre; mais Vorel appuyait alors la malade qui, forte de cette approbation, s’emportait contre sa petite-fille et l’accusait de tyrannie. Il résulta, au bout de quelque temps, de cette conduite différente, un déplacement d’affection. La mère Louis reporta sur Vorel une partie de l’amitié qu’elle avait eue pour Honorine et sur Honorine l’aversion qu’elle avait eue contre Vorel. Celui-ci s’en aperçut et redoubla de complaisances. Loin de réprimer les dangereux caprices de la malade, il les excitait; il cherchait lui-même ce qui pouvait flatter ses goûts sans s’inquiéter des suites; on eût dit qu’il poursuivait le double but de lui plaire et de hâter, chez elle, les progrès du mal.
Honorine, au contraire, bien qu’elle s’aperçût du mauvais effet de ses oppositions, y persistait par conscience et par attachement. Il en résulta une aigreur toujours croissante de la part de la mère Louis qui se remit à l’appeler la dame de Paris. Elle lui retira les comptes pour les confier de nouveau au médecin. Une vente heureuse conclue par ce dernier acheva de le rétablir dans l’amitié de la vieille paysanne. Vorel venait chaque soir faire une partie de brisque près de son lit, en mangeant une rôtie arrosée de poiré. Il lui parlait des travaux de la ferme, lui racontait les commérages de Trévières, et trouvait moyen de flatter ses vanités et ses manies. Aussi la vieille femme proclamait-elle le médecin le roi des bons gars.
Cependant les progrès de la maladie étaient chaque jour plus visibles; la mère Louis ne sortait plus de sa douloureuse torpeur que pour prendre des repas, infailliblement suivis d’une surexcitation fiévreuse qu’exaltait encore la tisane de Marin-Onfroy. Son dépérissement frappait tous les gens de la ferme sans qu’ils en devinassent la cause. Anselme Micou seul secouait la tête quand on s’en étonnait.
—C’est la treizième année! répétait-il toujours; vous voyez que mam’ Louis a beau manger et boire du chenu; rien ne lui profite; il y a sur elle un mauvais sort.
Ce mauvais sort, c’était le médecin. Il avait hâte d’en finir avec une existence qui exposait l’héritage espéré; mais, en précipitant sa fin, il eût voulu reconquérir ses anciens avantages, et arracher à Honorine le droit de lui disputer une part dans les dépouilles de sa victime. Il eut en conséquence recours à toutes les ruses, à toutes les insinuations. Ses entretiens de chaque jour devinrent comme autant de fils pour tisser la trame dans laquelle il voulait prendre l’esprit de la malade. Celle-ci se débattait en vain et se dégageait avec efforts des nœuds qui l’enveloppaient. Vorel recommençait la chaîne brisée avec cette ténacité patiente des volontés qui se cachent. Il détachait insensiblement du cœur de la vieille les souvenirs qui lui recommandaient encore Honorine; il multipliait entre elle et cette dernière les occasions de lutte; puis il la plaignait doucement de ce ton de pitié réservée qui irrite les âmes emportées. Enfin, quand il crut avoir suffisamment préparé la vieille femme, il se décida à frapper un grand coup. Le hasard sembla pour cela venir à son aide.
XXIV
Le Gendre et la Belle-Mère.
Un soir que la malade était plus abattue que d’habitude, Honorine voulut essayer quelques nouvelles représentations; mais la souffrance avait mal préparé la mère Louis à la soumission; elle répondit aux conseils de sa petite-fille par des emportements, et enfin lui ordonna de sortir. Honorine, craignant d’augmenter son irritation en prolongeant le débat, se retira les larmes aux yeux. Son départ n’apaisa point la malade; elle continua à se plaindre amèrement des persécutions de la dame de Paris, qui prétendait la gouverner à sa guise.
—V’là comme c’est reconnaissant! ajouta-t-elle en frappant de son poing sur le lit; ça commence par vous demander un pauv’coin par charité, et quand vous l’y avez donné, ça veut toute la maison. Ah! mais non, mais non! j’suis pas encore tombée en enfance, j’suis trop cœurue pour qu’on me marche sur la tête... Faudra en finir, et plus vite que ça.
Vorel s’efforça de l’apaiser, mais en termes qui eurent pour résultat d’allumer plus vivement sa colère. Enfin, il lui fit observer, d’un ton peiné que, si un pareil état de chose se prolongeait, il était à craindre que l’incompatibilité des caractères ne nécessitât, quelque jour, une rupture fâcheuse. Tout cela était dit avec des circonlocutions et des pauses qui ne pouvaient qu’exalter l’impatience emportée de la mère Louis; aussi déclara-t-elle, en l’interrompant, que ce jour-là était venu, qu’elle voulait être la maîtresse à la ferme, et qu’elle était décidée à prier la dame de Paris de chercher un autre gîte. Le médecin objecta la difficulté d’une pareille séparation et l’espèce de droit acquis par Honorine de rester aux Motteux... qu’elle pouvait regarder comme sa propriété future! A ce dernier mot la mère Louis fit un bond.
—Sa propriété, répéta-t-elle; c’est-à-dire qu’elle me croit déjà morte! Ah! c’est pour ça qu’elle veut tout faire de son esto (mouvement) et que je suis comme un second manche à une cognée? Eh ben, j’connais le moyen de lui ôter son idée; pas plus tard que demain, mon mière, vous amènerez ici le notaire. J’veux lui chanter une chanson, et quand elle sera sur du timbré, on verra si la Parisienne est aussi glorieuse.
Vorel affecta de ne point prendre au sérieux la recommandation de sa belle-mère afin de la faire insister, et, après une résistance destinée à la raffermir dans son projet, il promit de remplir ses intentions. Anselme Micou entra dans ce moment en avertissant que le boucher d’Isigny venait d’arriver, et le médecin descendit afin de traiter avec lui pour la vente d’un certain nombre de moutons.
La fermière retint le vieux berger et lui adressa plusieurs questions sur le troupeau et sur la culture. Mais sa récente colère l’avait mise dans une agitation qui l’empêchait de bien suivre les réponses d’Anselme.
—Cette malheureuse m’a fait ensangmêler, dit-elle; je sais plus ce que je dis, ni ce que j’entends... Dis donc, grand Jodane, es-tu là?
L’idiot, qui se tenait assis près de la fenêtre, releva la tête.
—Viens ici, reprit la fermière, en tirant une clef de dessous son oreiller, ouvre la grande armoire... bon... Maintenant regarde derrière la pile de draps, y doit avoir une bouteille de cassis. C’est ça, apporte ici; mais prends bien garde... donne-moi ma clef... et les verres qui sont sur la cheminée. A vous, père Micou, c’est du doux!
Elle avait versé dans deux verres; elle en prit un, le vieux berger prit l’autre et but à la santé de sa maîtresse. L’idiot les regardait.
—Et moi... moi... bégaya-t-il d’un ton avide et pleureur.
—Toi, répéta la mère Louis, ah! liqueréi (friand)! Eh ben, approche.
L’idiot avança un verre, but une gorgée de la liqueur et fit entendre un grognement de joie.
—Dirait-on pas que c’est le lait de sa mère, reprit la paysanne, qui s’amusait de l’avidité du grand Jodane; après ça, y n’a pas d’autre plaisir! encore un coup, vieu’ Anselme.
Le berger tendit son verre et but à la santé de sa maîtresse.
—Ah! oui, la santé, reprit madame Louis en avalant par gorgées. Ce serait la plus grande fortune pour moi à c’t’heure! Si seulement j’pouvais sortir, faire quéq’ visites chez les voisins!
—Y en a un qu’est venu tout à l’heure à la ferme, fit observer le berger.
—Qui ça donc?
—Le monsieur de Vertbec.
—Ah! le grand brun!
—Y voulait savoir si Madame était toujours aussi malade.
—Moi! ah ben oui! y venait pour la Parisienne; y s’cherchent comme la paille et le vent.
—Faut pas s’étonner, après l’service que le Monsieur a rendu à notre jeune maîtresse, dit Micou; sans lui, elle aurait maintenant une robe de terre.
—Oui, oui, reprit la mère Louis, en posant son verre près d’elle; mais à c’t’heure, c’est moi qui ai eu le malheur! sans cette nuit-là, j’serais encore sur mes pieds.
Micou prononça quelques paroles d’encouragement, et prit congé de la fermière. Mais celle-ci, dont les idées venaient de prendre un nouveau cours, continua à parler seule et à demi-voix.
—C’est tout de même quéqu’chose de mirou (étonnant), murmura-t-elle, qu’on n’ait jamais pu deviner pourquoi qu’on avait voulu egohiner (égorger) la mezette, et qu’est-ce qui avait fait le coup... Ça m’a toujours tourné le sang, moi.
Elle demeura la tête baissée sur sa poitrine, roulant avec distraction le coin de son drap de toile à demi-rousse. La nuit était venue, et la faible lueur qui éclairait encore la chambre pénétrait à peine jusqu’à l’alcôve. L’idiot, dont l’avidité était éveillée, et qui n’avait point détourné les yeux de la liqueur placée près de la malade, se glissa, en rampant, jusqu’à la bouteille, qu’il saisit, et dont il porta le goulot à ses lèvres. La mère Louis, tout entière aux souvenirs que le vieux venait de réveiller en elle, n’y prit point garde. Ce succès encouragea le grand Jodane à recommencer, jusqu’à ce que l’effet de la liqueur se fît sentir: son sang commença à circuler plus rapidement; une rougeur inaccoutumée colora son visage blafard; ses yeux devinrent plus brillants, sa pensée plus active, et il se mit à chantonner à demi-voix. La paysanne retourna la tête et aperçut la bouteille qu’il tenait à deux mains avec une expression de gaieté tendre.
—Eh ben! qu’est-ce que tu fais là, failli gouras (gourmand), s’écria-t-elle en avançant la main pour reprendre la liqueur; veux-tu bien me rendre mon bère (boisson)!
L’idiot recula avec le grognement d’un dogue auquel on veut enlever sa proie.
—Encore... boire, bégaya-t-il, encore!
—Ah! méchant halabre, si je vais à toi... Laisseras-tu cette bouteille?
Le grand Jodane se réfugia à l’autre extrémité de la chambre et reporta le goulot à ses lèvres. La fermière, indignée, voulut se lever pour aller à lui; mais elle sentit les forces lui manquer. Henri, qui s’était arrêté, éclata de rire en voyant son impuissance.
—Elle peut pas, la hanne (vieille femme), dit-il, enhardi par une demi-ivresse... Ah! ah! ah! j’ai pas peur de ses griches.
La mère Louis lui montra les deux poings.
—Ah! si je te tenais! s’écria-t-elle.... et dire qu’on me laisse seule!... Eh! mezette... Madame Honorine! Attends, attends, va, méchant Gauplumé, la dame de Paris va venir!
—Ça m’est égal, dit l’idiot, la dame de Paris n’est pas gavaste (brutale) comme vous.
—Elle appellera ton père.
—Il est parti, dit l’idiot avec ce geste de bravade des esclaves qui savent que leur maître ne peut les entendre.
—Il reviendra avec une branche de fesselaron (houx).
—Il est parti, répéta Henri qui but une nouvelle gorgée.
Et il se mit à chanter.
—Ah! maudit gogaile (imbécile), reprit la paysanne, je te ferai mettre au pain et à l’eau.
Il chanta plus fort.
—Tu seras matrasé (assommé).
L’idiot but un nouveau coup et dansa. La mère Louis frappa la muraille et appela encore Honorine; mais se rappelant tout à coup les craintes superstitieuses de l’idiot elle se retourna vers lui et reprit:
—Tu ne veux pas laisser la bouteille?
—Non, murmura Henri.
—Eh bien! je vais appeler les huards (lutins).
L’idiot parut inquiet.
—Ils vont venir avec le grand Varou pour t’emporter!
Il se rapprocha de l’alcôve.
—Je n’ai qu’à faire un signe, continua la fermière, et ils te prendront comme ils ont pris ta cousine pour la jeter dans le petit tourbillon.
La première menace de la fermière avait évidemment effrayé l’idiot, mais l’exemple ajouté pour l’effrayer davantage produisit un effet contraire. Il laissa échapper un de ces éclats de rire vagues et saccadés qui lui étaient ordinaires.
—Ce n’est pas le Varou qui a emporté ma cousine, reprit-il d’un air de confiance.... Ils étaient deux hommes.
La fermière tressaillit et se rappela l’indication déjà donnée par l’idiot, le jour même du crime.
—Deux hommes! répéta-t-elle étonnée de cette persistance de souvenir... tu es sûr de les avoir vus?
—Dans le jardin... ils ont dit:—Tout est fini. Et alors le mière les a payés.
—Comment! Qu’est-ce que tu dis? Ton père?
—Oui.... alors il ont voulu avoir plus.... parce qu’il serait seul à hériter!
La mère Louis ne put retenir un geste de saisissement. Ces mots de Henri venaient de faire passer devant ses yeux une horrible lumière; elle se redressa sur son séant, se pencha vers l’idiot, et baissant la voix:
—Rappelle-toi bien, reprit-elle vivement, et je te laisserai boire tant que tu voudras. Ces hommes ont dit à ton père que maintenant il hériterait seul. Voyons, et après il faut ne rien oublier, mon Jodane.
—Après, répéta l’idiot, chez qui le souvenir était si vivement réveillé qu’il semblait voir et entendre ce qu’on lui rappelait; après il a dit:—Non... et ils ont repris:—Il n’y a plus qu’à en finir avec la grand’mère.
—Et lui, demanda la mère Louis palpitante, qu’est-ce qu’il a répondu?
—Il a répondu tout bas... On est venu sonner à la porte, et les deux hommes se sont sauvés.... Mais ce sont pas des huards.... aussi, j’ai pas peur.
Et pour le prouver il acheva la bouteille d’un seul trait. Au même instant le bruit d’un pas qui se dissimulait fit craquer le plancher. La mère Louis releva la tête et vit une ombre passer sur les rideaux à demi fermés de l’alcôve.
—Qui est-là? cria-t-elle.
On ne lui fit aucune réponse, et l’ombre et le bruit s’éloignèrent. Elle poussa un cri d’épouvante auquel accourut Honorine, qui venait d’entrer dans la chambre voisine.
—Il y a quelqu’un dans le corridor! dit précipitamment la mère Louis.
La jeune femme y regarda, et répondit qu’elle ne voyait personne.
—Demande de la lumière et cherche partout, reprit la fermière, je suis sûre d’avoir entendu marcher; je veux savoir qui est-ce qui nous écoutait.
Honorine appela Françoise, qui arriva avec une puette (chandelle de résine), mais toutes leurs recherches furent inutiles. La mère Louis demeura tremblante. La révélation de l’idiot l’avait bouleversée. Au milieu de toutes ses variations de conduite, il y avait en elle, contre Vorel, une répugnance instinctive qui se taisait par instants, mais que la première occasion faisait renaître. Circonvenue par le médecin, lorsqu’elle revenait à lui c’était le fait de la fascination bien plus que de la sympathie; elle se laissait prendre, elle ne se livrait pas, et, au milieu de ses abandons les plus entiers, elle conservait une sourde défiance. Aussi, la confidence de Henri éveilla-t-elle dans son esprit moins d’incrédulité que de soupçons: mise sur la voie, elle donna libre carrière à son imagination; elle rapprocha des circonstances, se rappela des détails, et plus l’examen avançait, plus les preuves devenaient évidentes et multipliées! Honorine, frappée du trouble dans lequel elle avait retrouvé la malade, essaya de l’interroger; mais la mère Louis ne répondit que par des phrases inintelligibles. Elle répétait que, pour l’honneur de la famille, il ne fallait rien dire, qu’elle voulait d’abord s’assurer de la vérité; que le lendemain, le notaire devait venir et qu’il connaîtrait son projet! Elle ne s’expliqua point davantage; encore tout cela était-il entrecoupé de plaintes, d’imprécations, de marques de pitié pour la jeune femme. Celle-ci regarda l’exaltation de sa grand’mère comme du délire, elle allait faire chercher Vorel lorsqu’il arriva. A sa vue, la mère Louis poussa une exclamation de terreur et se rejeta dans la ruelle du lit.
—N’approchez pas, s’écria-t-elle, je n’vous ai pas demandé; j’ai besoin de rien.
Le médecin parut surpris et s’arrêta devant l’alcôve.
—Vous souffrez davantage ce soir? demanda-t-il d’un air paterne.
—Je ne souffre pas! interrompit la fermière; demain je serai bien... et je m’informerai... je saurai... enfin, je m’entends... le moment d’hériter n’est pas encore venu... ni celui d’hériter seul, non!... Tenez... ne me faites pas causer... Allez-vous en, mon gendre, ça vaudra mieux, allez-vous-en.
—Je crois, en effet, qu’il serait dangereux pour vous de trop parler, dit Vorel sérieusement; tâchez de vous calmer; je reviendrai... plus tard.
—Mais n’y a-t-il rien à faire? demanda Honorine visiblement inquiète.
—Je ne ferai rien; je ne veux point de ses remèdes! interrompit précipitamment la mère Louis. Qu’y s’en aille, le malheureux! c’est le notaire que je veux voir.
Honorine voulut insister; Vorel lui imposa silence de la main; il regarda fixement la malade, dont le visage était enflammé, jeta un coup d’œil autour de la chambre pour chercher l’idiot, et, ne l’apercevant point, sortit en faisant signe à la jeune femme. Celle-ci se hâta de le suivre.
—Ma grand’mère a le délire, dit-elle avec agitation.
—Il est impossible de s’y tromper, répondit le médecin, dans l’accent duquel il y avait un peu de trouble; nous touchons au moment d’une crise qui peut être heureuse ou fatale.
—Et ne peut-on rien faire pour qu’elle soit favorable?
—On peut beaucoup; mais, vous l’avez entendue déclarer qu’elle ne voulait aucun remède venant de moi.
—Je parviendrai peut-être à lui persuader...
—Ne l’espérez pas: combattre sa manie ne servirait qu’à l’y raffermir.
—Mon Dieu! de quelle manière s’y prendre, alors?
—Je ne sais; peut-être, avec de l’adresse, réussirait-on à lui donner le change.