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Les réprouvés et les élus (t.2) cover

Les réprouvés et les élus (t.2)

Chapter 26: XXV L’accusation.
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About This Book

A series of interwoven narratives traces personal crises and social maneuvering as a disappearance, devoted affection, and financial intrigue set off revelations. Characters face jealousy, mistaken identities and the strain of preserving reputation while private faults and public ambitions collide. The prose alternates intimate domestic scenes with sharper exposures of hypocrisy, showing how loyalty, vanity and calculated self‑interest shape outcomes. Recurring motifs examine the cost of social advancement, the vulnerability of the innocent, and the fragile boundary between respectability and ruin.

—Comment?

—En mêlant le remède aux boissons qu’elle préfère.

—Ah! vous avez raison; c’est le plus sûr moyen.

—Malheureusement, je me trouve pris au dépourvu, et il faudra envoyer à la pharmacie la plus voisine.

—Chez M. Duclerc. Voici ce qu’il faut pour écrire.

—Pardon; M. Duclerc me garde rancune, sous prétexte que je lui fais concurrence. Un billet de vous serait mieux reçu.

—Soit.

Elle prit la plume et écrivit sous la dictée de Vorel, qui lui donna toutes les instructions nécessaires sur l’emploi du remède demandé; il l’engagea seulement à l’envoyer chercher par quelqu’un de sûr, en lui faisant observer que la moindre indiscrétion mettrait la grand-mère sur ses gardes et les empêcherait d’employer une seconde fois le même subterfuge. Ayant ensuite cherché de nouveau le grand Jodane sans le trouver, il reprit la route du manoir, persuadé que l’idiot l’y avait précédé. La jeune femme courut jusque chez Françoise, lui remit le papier adressé à M. Duclerc en l’avertissant de ne rien dire à la ferme et revint à la hâte près de la malade.

L’exaltation de celle-ci ne faisait que grandir; son langage devenait de plus en plus incohérent et entrecoupé. Elle multipliait des questions dont Honorine ne pouvait comprendre le but, et réclamait le notaire avec tant de persistance que, malgré les recommandations de M. Vorel, la jeune femme se décida à envoyer chez lui, pour la tranquilliser. Sur ces entrefaites, Françoise revint avec le remède demandé. M. Duclerc avait d’abord fait quelques difficultés pour le lui livrer; mais ayant heureusement reconnu la main d’Honorine, qui avait eu occasion de lui écrire, au nom de sa grand’mère, il s’était décidé sur l’assurance que tout se faisait sous la surveillance du médecin. La jeune femme se hâta de suivre les prescriptions de ce dernier: elle mêla le médicament au vin que la malade venait de faire demander et le lui présenta. La mère Louis but une gorgée, posa le verre à portée de sa main et referma les yeux.

Depuis quelques instants, son agitation avait fait place à une torpeur fiévreuse. Honorine craignant de la fatiguer allait écarter la lumière et refermer les rideaux, lorsqu’elle aperçut l’idiot accroupi dans un coin de l’alcôve, et qui épiait ses mouvements. Elle lui fit signe de se lever pour la suivre, mais il répondit par un grognement de refus. Craignant d’engager un débat dont le bruit eût troublé le repos de la malade, elle se décida à le laisser où il se trouvait et à passer, avec la lumière, dans la chambre voisine. Dans ce moment arriva le notaire qui avait été demandé. Elle lui annonça que sa grand’mère venait de s’endormir, et l’engagea à revenir le lendemain.

Tous ces détails avaient pris plus de temps que nous n’avons pu leur donner d’espace dans notre récit. La nuit était déjà avancée et la fatigue commençait à se faire sentir à Honorine. Elle s’assit près de la fenêtre, les yeux fixés sur cet abîme sombre de la nuit, au fond duquel brillaient à peine quelques étoiles qui semblaient vaciller dans les nuages comme les feux de vaisseaux ballottés par la mer. Elle essaya d’abord de lutter contre la fascination endormeuse de cet aspect; elle pencha l’oreille vers l’alcôve pour guetter la moindre plainte ou le plus léger appel; mais tout était silencieux. Au dehors, on n’entendait que le frissonnement de la brise sur les vitres, au dedans que la respiration affaiblie de la mère Louis. Les paupières d’Honorine s’abaissèrent malgré tous ses efforts; elle flotta quelque temps entre la veille et le sommeil, puis sa tête s’affaissa sur sa poitrine et elle s’endormit. Mais son âme, en sortant de l’empire du réel pour entrer dans celui des songes, sembla déposer sur la limite toutes les tristes images du passé. Il lui sembla qu’elle recommençait à vivre, non plus orpheline, mais protégée par sa mère, qu’elle voyait jeune et souriante, comme dans le portrait qui lui avait conservé ses traits. Elle se tenait aux pieds de cette douce protectrice qui berçait sa tête sur ses genoux et passait la main dans ses cheveux, tandis qu’un peu plus loin Marcel, debout et souriant, les regardait! Elle entendait sa voix et celle de sa mère résonner à son oreille comme une musique, et toutes deux arrangeaient son avenir sans qu’elle eût besoin de rien dire, car leurs yeux lisaient dans son âme comme dans un livre ouvert. Puis, une nuit passait sur ce tableau et elle se retrouvait près du jeune homme un bras sur son épaule, une joue sur ses cheveux, écoutant la baronne qui lisait des vers à quelques pas, et ce qu’elle lisait était une traduction fidèle de ce qu’ils sentaient tous deux. Ici le songe redevenait confus. Ce n’était plus qu’une succession d’images tendres, charmantes et à peine saisies, une sorte de revue de tous ces rêves de jeunesse auxquels manque une forme, un nom, et que la pensée suit comme l’œil suit le nuage. Cependant, au milieu de ce chaos de douces visions, flottaient toujours deux fantômes, sa mère et de Gausson! Elle les tenait chacun d’une main, et marchait avec eux emportée dans un tourbillon d’ivresse sereine. Leurs noms erraient sur ses lèvres; elle écoutait le sien que leurs voix tendres semblaient se renvoyer.

Mais tout à coup ces voix changèrent; elle n’en entendit plus qu’une inquiète, haletante, et ce n’était pas la même, c’était la voix de Françoise! Elle se débattit contre cette espèce d’hallucination, jusqu’à ce que les efforts de la lutte l’eussent arrachée au sommeil. Elle ouvrit les yeux, il faisait grand jour, et la grisette penchée sur elle l’appelait.

—C’est bien, Françoise! répéta-t-elle en s’efforçant de se reconnaître.

—Réveillez-vous, réveillez-vous, reprit la jeune fille oppressée.

—Ma grand’mère souffre-t-elle davantage? demanda Honorine.

—Non, elle dort, répliqua la fleuriste, mais quelqu’un vient d’arriver et veut vous parler.

—Quelqu’un?

—M. Marc.

—Ciel! il est ici?

—Ce matin, au point du jour, il est venu frapper à ma porte avec M. de Gausson.

—Et il veut me parler?

—Sans retard; il s’agit d’un avertissement important.

—Où est-il?

—Chez moi; il vous attend; personne n’est encore levé et vous pouvez sortir sans être vue.

—Mais ma grand’mère?

—Elle est tranquille; je veillerai, d’ailleurs, jusqu’à votre retour.

Honorine courut à l’alcôve et se pencha sur la malade qu’elle trouva enveloppée dans ses couvertures. Elle entendit le bruit d’une respiration faible et lente, mais sans oppression. Rassurée, elle jeta sur ses épaules un burnous de voyage, descendit légèrement, ouvrit la porte qui donnait sur la lisière des taillis et gagna la maisonnette de Françoise. De Gausson attendait sur le seuil de la cabane et vint vivement à la rencontre d’Honorine.

—Ah! Dieu soit loué! vous voilà, s’écria-t-il, je craignais que la maladie de madame Louis ne vous arrêtât.

—Elle repose, répliqua Honorine; on m’a dit que M. Marc me demandait?

—Entrez, on vous attend.

Elle franchit le seuil et aperçut le chouan qui s’était levé en attendant sa voix. Il avait la barbe longue, le visage pâle, les vêtements en lambeaux, et paraissait se soutenir avec peine.

—Grand Dieu! qu’avez-vous? s’écria la jeune femme qui s’arrêta saisie.

—Ne vous effrayez point... Ce n’est que de la fatigue, dit vivement de Gausson. Il marche depuis trois jours, après avoir réussi à s’échapper d’une maison de fous dans laquelle on l’avait enfermé.

—Lui! comment?

—Il vous racontera tout; mais permettez d’abord qu’il vous dise en peu de mots ce qui l’amène; car vous n’avez pas de temps à perdre. Je vais veiller à ce que l’on ne puisse vous interrompre.

Il montra un siége à Honorine et ressortit.

—M. de Gausson a raison, dit Marc, le temps est précieux. Je vous avertis de vous mettre sur vos gardes, car vous avez ici un ennemi.

—Moi! répondit Honorine étonnée.

—Un ennemi mortel qui espionne vos actions, surprend vos secrets, intercepte vos correspondances.

—Que dites-vous?

—En voici la preuve.

Il présentait à la jeune femme les deux lettres qui lui avaient été remises par madame Beauclerc. En reconnaissant son écriture et celle de Marcel, elle ne put retenir un cri d’étonnement. Marc lui raconta alors par quel concours de circonstances son mari, à qui ces lettres étaient adressées, ne les avait point lues, et comment elles se trouvaient entre ses mains. Il lui apprit ensuite de quelle manière il avait quitté Paris pour la prévenir, et quelles avaient été les suites de sa rencontre avec M. le marquis de Chanteaux.

Ce récit, souvent interrompu par les exclamations et par les questions d’Honorine, s’était prolongé assez de temps pour que Marcel crût devoir rentrer, mais le trouble de la jeune femme lui avait fait oublier, pour un instant, tout le reste, et Marc, instruit par de Gausson du meurtre auquel elle avait failli succomber, n’était pas moins préoccupé de deviner l’ennemi caché qui s’acharnait à sa perte. Tous trois cherchèrent longtemps en vain. Enfin, accablée par la pensée de cette haine qui la poursuivait dans l’ombre sans qu’elle l’eût méritée et sans qu’elle pût rien faire pour s’en défendre, Honorine avait appuyé sa tête sur une de ses mains et laissait couler silencieusement ses larmes. Elle était arrivée à l’un de ces moments où la multiplicité des coups qui nous frappent brise les restes de notre courage, où, lassés de combattre, nous appelons nous-mêmes la défaite pour finir la lutte. Rappelant avec amertume les souvenirs de tant de pièges tendus à son repos ou à son bonheur, de tant d’inimitiés dont elle avait en vain cherché la cause; de tant de chocs humiliants ou douloureux, elle se sentit subitement découragée de la vie. A quoi bon, en effet, prolonger cette épreuve renaissante, marcher sous cette épée de l’inconnu, dont la pointe effleurait toujours son front, s’acharner dans cette existence chère à un seul homme qui ne pouvait en jouir? Ces pensées s’entassaient sur son cœur comme les nuées sur le ciel, et tout y devenait de plus en plus sombre. Elle n’écoutait plus ni les questions de Marc, qui continuait ses recherches, ni les encouragements de de Gausson, triste de sa tristesse. Immobile à la même place, elle demeurait ensevelie dans son accablement lorsqu’un bruit de pas et des cris d’appel l’arrachèrent à sa douloureuse torpeur. C’étaient les voix d’Anselme Micou et de plusieurs autres, parmi lesquelles on entendait la voix de Françoise troublée et suppliante. Tout à coup la porte fut brusquement poussée et plusieurs gens de la ferme parurent à l’entrée.

—Vous voyez bien que la dame de Paris y est, dit le berger à Françoise d’un ton de reproche.

—Seulement, elle s’trouve pas seule, ajouta à demi-voix un des garçons.

Honorine s’était levée en tressaillant.

—Que me voulez-vous? demanda-t-elle troublée.

—Faites excuse, dit Anselme d’un ton grave et triste, mais on a besoin de madame à la ferme.

—La malade me demande?

—Non.

—Qu’est-ce donc alors?

Micou se découvrit, et, faisant le signe de la croix, il dit avec une simplicité émue et pieuse:

—La grand’mère vient de mourir!

XXV

L’accusation.

Après le premier saisissement de douleur, Honorine avait suivi à la ferme ceux qui étaient venus la chercher. Elle voulut se rendre près de la morte où elle resta en prière jusqu’à l’arrivée de Vorel; il lui annonça la visite du juge de paix appelé pour remplir les formalités exigées par la loi et l’engagea doucement à se retirer. La jeune femme ne fit point de résistance. La présence des gens de la ferme, qui venaient témoigner successivement une douleur plus bruyante que profonde, l’avait jusqu’alors tenue dans une pénible oppression; elle sentait le besoin de se livrer seule et en liberté à son affliction. Elle déposa donc un dernier baiser sur les mains immobiles de sa grand’mère et courut s’enfermer dans sa chambre, où ses larmes purent couler sans contrainte. Ces larmes n’étaient que trop justifiées par la perte qu’elle venait de faire. Quelle que fût l’égoïste rudesse de celle qui lui était enlevée, elle n’avait point de plus sûre protection. La mère Louis l’avait aimée à sa manière, elle s’était parfois émue de son isolement, elle l’appelait d’un de ces noms familiers que rien ne remplace; c’était un anneau de famille qui se brisait, et, de fer ou d’or, il restait sans prix, car c’était le dernier! Puis la mort est un si puissant appel à la miséricorde! les défauts de l’être qu’on vient de perdre s’effacent si aisément dans notre souvenir! Émus de sa disparition, nous ne voulons nous rappeler que ce qui le rendait digne de notre attachement; nous formons un faisceau de tous ses mérites, nous dressons à sa mémoire un autel, et tout ce qu’il a pu nous faire souffrir est oublié. Dans les cœurs généreux, la moindre séparation éteint les ressentiments; mais pour les transformer en tendresses, il faut la grande absence, celle que nous savons sans espérance et sans retour!

Honorine passa plusieurs heures abandonnée à son affliction. La sincérité de ses regrets lui avait fait oublier les avertissements de Marc et tout le reste; elle ne songeait qu’à cette mort rapide qu’elle n’avait pu prévoir ni adoucir; elle se reprochait amèrement son absence dans un pareil instant; elle fondait en larmes à la pensée que sa grand’mère l’avait peut-être appelée au moment de fermer les yeux et ne l’avait point trouvée là! Elle était au plus fort de ses crises de regrets, lorsqu’on frappa à sa porte. C’était Françoise qui entra pâle, agitée, et referma vivement derrière elle. Honorine lui demanda la cause de ce trouble.

—Mon Dieu! je ne puis vous dire au juste de quoi il s’agit, répondit Françoise dont le regard se tourna vers la porte avec une sorte d’effroi; mais ils sont tous là dans la chambre de madame Louis... C’était d’abord M. Vorel et le juge de paix; puis on a envoyé chercher un autre médecin, puis M. Duclerc, le pharmacien; et enfin la plupart des gens de la ferme auxquels on a fait des questions... Moi-même on vient de m’interroger sur ce qui s’est passé depuis quelques jours.

—Et dans quel but?

—Je l’ignore! mais ils ont tous des figures... qui m’ont donné froid, et je ne sais pourquoi j’ai peur pour vous.

—Pour moi; que puis-je craindre?

—C’est qu’ils m’ont fait de si singulières demandes! et puis, quand on prononçait votre nom, tout le monde se regardait d’une manière... Soyez sûre qu’il se prépare quelque chose!... et, tenez, écoutez... on vient ici!...

Des pas venaient en effet de retentir dans le corridor, on s’arrêta devant la porte de la chambre et on frappa. Honorine alla ouvrir, c’était une des servantes de la ferme, accompagnée du greffier, qui venait la chercher. La jeune femme déjà saisie par les avertissements de Françoise, les suivit sans savoir ce qu’on voulait d’elle ni où on la conduisait. Ils la firent entrer dans la chambre mortuaire où toutes les personnes précédemment indiquées par la grisette se trouvaient réunies. A leur vue Honorine s’arrêta; le juge de paix l’invita par un signe à s’avancer, puis parla bas à Vorel et au pharmacien. Il y eut une courte pause. Les garçons et les servantes des Motteux se tenaient groupés à l’une des extrémités de la chambre et dirigeaient sur la jeune femme des regards étranges; celle-ci embarrassée de sa position, inquiète sans savoir pourquoi, jeta autour d’elle un coup d’œil rapide et tressaillit en apercevant la morte immobile au fond de l’alcôve. Son mouvement n’échappa point au juge de paix qui venait de se retourner.

—Cette vue vous trouble, Madame, dit-il, en indiquant du doigt le lit funèbre.

Honorine ne put répondre, ses pleurs avaient recommencé à couler malgré elle et étouffaient sa voix.

—Ce serait, sans doute, dans votre position, une douleur naturelle, reprit le juge, si vous n’aviez précédemment prouvé votre indifférence pour la malade, en l’abandonnant au dernier instant.

—Ah! ne me le rappelez point, Monsieur! s’écria la jeune femme, au milieu de ses sanglots; je me suis déjà fait plus de reproches que vous ne pourriez m’en adresser... si j’avais prévu... mais rien ne pouvait me faire craindre un malheur si prompt. Quelqu’un... me demandait...

—Quelqu’un, que madame n’a point l’habitude de faire attendre? ajouta le juge de paix avec intention.

La jeune femme rougit et voulut balbutier une réponse, mais il l’arrêta du geste.

—Nous reviendrons sur ce sujet, dit-il; pour le moment il s’agit d’autre chose. Veuillez reprendre votre sang-froid, Madame, et répondre clairement aux questions que je vais avoir l’honneur de vous adresser: elles ont pour vous une importance capitale.

A ces mots, il se retourna vers le greffier qui s’était assis près d’une table sur laquelle il se préparait à écrire; il lui fit, à demi-voix, quelques recommandations, et s’adressant de nouveau à Honorine, il lui demanda ses noms, prénoms, et la date de son arrivée aux Motteux. Elle fit à toutes ses demandes des réponses que le greffier inscrivit. Enfin le juge de paix, qui laissait un intervalle après chaque question afin de donner le temps d’écrire, arriva à l’interroger sur ses rapports avec la mère Louis. Honorine ne répondit que par des expressions de reconnaissance. Elle rappela avec attendrissement les marques d’affection qu’elle avait reçues de sa grand’mère à différentes reprises. Le juge fit un signe affirmatif.

—Nous savons, en effet, dit-il, que madame Louis a longtemps montré une préférence qui rendait votre volonté toute puissante aux Motteux; mais cette amitié n’avait-elle point faibli depuis quelque temps?

—Il se peut que la maladie y eût apporté quelque altération, répliqua Honorine qui ne faisait cet aveu qu’avec effort.

—Ainsi, vous convenez que votre grand’mère se montrait mécontente, irritée?

—Par suite de ses souffrances, Monsieur.

—N’avait-elle point même fini par ne vous garder près d’elle qu’à regret, et ne venait-elle pas de déclarer l’intention de vous frustrer de son héritage?

—Je l’ignore.

—Vous en êtes sûre?

—Monsieur, une pareille supposition...

—Doit d’autant moins vous surprendre, Madame, que vous avez hier renvoyé le notaire qui se présentait pour recevoir les dernières volontés de la mourante.

—Parce que je ne soupçonnais point la gravité de son mal, Monsieur, et que je craignais de troubler son sommeil!

—C’est effectivement la raison que vous avez alors donnée... On aura plus tard à l’apprécier! Passons maintenant à un autre ordre de faits. Vous avez écrit ce billet à M. Duclerc, ici présent?

—Il est vrai.

—Il vous a envoyé le médicament demandé?

—Sans doute.

—Et qu’en avez-vous fait?

—Je l’ai donné à la malade, Monsieur.

Le juge de paix redressa la tête.

—Ainsi, vous l’avouez, s’écria-t-il.

—Pourquoi le nierais-je, répliqua la jeune femme; j’ai fidèlement suivi l’ordonnance de M. Vorel.

Il y eut un grand mouvement parmi les spectateurs. Tous les yeux se tournèrent vers le médecin, qui avait fait un geste d’étonnement dont le naturel valait la plus énergique protestation.

—Moi! répéta-t-il en regardant Honorine, j’ai donné une ordonnance... Dans ce cas, madame de Luxeuil l’a conservée?

—Mais sans doute, dit Honorine; la voici.

—Quoi! ce billet de votre main...

—Je l’ai écrit sous votre dictée.

—Et vous en avez envoyé une copie à M. Duclerc...

—Sur votre recommandation.

Vorel se retourna vers le pharmacien.

—Vous ne m’accuserez plus d’empiéter sur vos attributions, Monsieur, dit-il avec une ironie affligée, vous voyez que je vous adresse des acheteurs.

—Ce serait la première fois, objecta aigrement le pharmacien.

—Je regrette que madame de Luxeuil n’ait pas trouvé d’explication plus vraisemblable, reprit Vorel d’un accent d’indignation triste qui émut les auditeurs. Je comprends maintenant son aveu. Désespérant de cacher les faits, elle a pensé qu’il suffirait de m’en attribuer la responsabilité. La manœuvre est ingénieuse, mais heureusement facile à déjouer. Je vois pourquoi mademoiselle Françoise vient de sortir tout à l’heure: elle a voulu avertir sa maîtresse de ce qui se passait, et lui donner le temps de préparer sa défense.

Le greffier déclara qu’il avait, en effet, trouvé la grisette chez Honorine. Vorel jeta au juge de paix un regard expressif, plia les épaules et poussa un soupir. Il était évident qu’il regardait une plus longue défense comme inutile. Tous les spectateurs partagèrent sans doute son opinion, car les regards se tournèrent de nouveau vers la jeune femme, comme si on eût attendu d’elle quelque explication plus vraisemblable. Elle demeura d’abord étourdie devant le médecin.

—Vous niez! s’écria-t-elle enfin, et pourquoi? Quel était ce breuvage?... Qu’est-il donc arrivé? Au nom de Dieu, répondez: que me reproche-t-on enfin?...

—Ah! vous comprenez qu’il s’agit d’un reproche? dit le juge avec un regard scrutateur.

—A quoi bon sans cela cet interrogatoire! reprit vivement Honorine; on m’accuse, mais de quoi? Ah! parlez, je le veux, Monsieur... Je vous en conjure à mains jointes.

Le juge garda un instant le silence, puis la regardant en face il dit lentement:

—Madame Louis, votre grand’mère, est morte empoisonnée!

Le cri poussé par Honorine fut si horrible qu’il fit tressaillir tous les spectateurs. Ce n’était ni une exclamation de surprise ni un gémissement de douleur; mais une de ces protestations sans nom qui sortent quelquefois du fond des entrailles et semblent résumer, dans une syllabe, tout ce que les langues humaines ne peuvent exprimer. Aussi lui fut-il impossible de rien ajouter. Après l’avoir poussé elle demeura droite, muette, les deux mains pressées l’une contre l’autre et les yeux immobiles. On eût dit que, foudroyée par les paroles du juge, elle avait exhalé son âme entière dans ce cri suprême. Mais son anéantissement fut court. Elle en sortit par un second cri plus bas, plus douloureux, plus indigné. Ses regards cherchèrent autour d’elle, et courant à Vorel qui gardait son attitude affligée:

—Avez-vous entendu, Monsieur, bégaya-t-elle avec égarement... Morte... empoisonnée... est-ce vrai... est-ce vrai?

—Trop vrai, murmura le médecin en secouant la tête.

Honorine fit un pas en arrière.

—Mais alors c’est vous qui l’avez tuée! cria-t-elle éperdue.

—Encore! dit Vorel qui se redressa.

—Rappelez-vous vos recommandations, reprit vivement la jeune femme. C’était dans la chambre voisine. La malade venait de refuser vos soins. Vous m’avez prié de lui cacher que le remède était donné par vos ordres. Vous ne pouvez avoir oublié toutes ces circonstances. S’il y a eu erreur, imprudence, ayez le courage de l’avouer, Monsieur; ne me laissez point sous le coup de cette horrible accusation; vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas; j’en appelle à votre honneur!

Elle parlait avec une véhémence qui donnait à ses paroles une irrésistible autorité. Vorel s’en aperçut, et sa tristesse étudiée parut faire place tout à coup à un élan involontaire.

—C’est aussi trop d’audace! s’écria-t-il en se levant; j’aurais voulu garder le silence, mais puisque vous en appelez à mes souvenirs, puisque vous me forcez à parler, je vous dirai, à mon tour, ce qui se passe ici depuis trois mois. D’abord vos correspondances avec M. de Gausson, vos entrevues chaque soir...

—Que dites-vous?

—Une seule fois on s’est aperçu à la ferme de votre absence; l’alarme a été donnée; on a commencé les recherches de tous côtés; mais, avertie à temps vous avez pu inventer, pour justifier votre disparition, ce prétendu enlèvement par des inconnus...

—Quoi, vous doutez?...

—A partir de ce jour votre grand’mère conçut des doutes; son affection se refroidit, et... tomba subitement malade.

—Ah! c’est horrible! balbutia Honorine, écrasée par tant d’audace.

—Horrible, en effet, répéta Vorel avec une expression profonde: car, à partir de cet instant, les souffrances de madame Louis sont toujours allées croissant. Mes conseils eussent pu l’éclairer peut-être, j’ai été écarté! Une seule fois la malade demanda à me voir, elle vint au manoir; je lui prescrivis un régime, des remèdes qui pouvaient encore la sauver! Au sortir de chez moi, madame la conduit à Vertbec, d’où elle la ramène mourante, et, de peur que des soins pussent la rappeler à la vie, elle cache à tout le monde son état; elle ne permet à personne la vue de la malade; elle la veille seule pendant la nuit!... Le reste est connu de tout le monde! Le matin même, sûre d’avoir atteint son but, madame quittait la morte au point du jour, et vous savez où les gens envoyés à sa recherche l’ont trouvée!... J’aurais voulu ne rien révéler de tout cela, laisser à d’autres le soin de découvrir la vérité... mais on m’a forcé de tout dire... et madame ne doit s’en prendre qu’à elle-même!

Les accusations de Vorel étaient si précises, il y avait dans son accent une sincérité si pénétrante, et une si douloureuse conviction, que les derniers doutes parurent s’effacer dans l’esprit des auditeurs. Il s’éleva parmi les gens de la ferme un premier murmure qui confirmait toutes les assertions du médecin, puis un second plein de reproches et de colère. Quant à Honorine, elle semblait partager l’impression générale. Atterrée par la vraisemblance des accusations, elle ne songeait plus à nier ni à se défendre; toute sa présence d’esprit l’avait abandonnée, elle ne voyait plus autour d’elle que des nuages, au milieu desquels s’agitaient des visages ennemis et courroucés; il fallut que le juge lui adressât par deux fois la parole, pour l’arracher à cette espèce d’étourdissement.

—Vous avez entendu, Madame? dit-il d’un ton plus sévère qu’au début. Après les explications du docteur, vous ne pouvez persister dans un système de défense aussi dangereux qu’invraisemblable. Je vous adjure donc de vous résoudre enfin à la déclaration de la vérité.

Honorine essaya de répondre; mais elle ne put que balbutier quelques mots sans suite. Le juge attendit encore un moment, puis se retournant vers les deux médecins, il leur parla un instant tout bas et enfin se leva.

—Mes fonctions ne me permettent point de pousser cette affaire plus loin, Madame, dit-il; les magistrats supérieurs seront avertis et feront leur devoir. Attendez-vous à les voir demain et à subir un interrogatoire plus sérieux. D’ici là vous êtes libre.

Il avait appuyé sur ces mots avec une intention qui n’échappa point à la jeune femme. C’était une invitation détournée à la fuite, seule chance de salut qui parût désormais possible pour elle! Ce dernier témoignage d’intérêt fondit, pour ainsi dire, l’enveloppe glacée qui retenait la vie d’Honorine comme suspendue. Elle poussa un gémissement, porta les deux mains à son front, et s’écria:

—Ainsi... personne ne veut croire!... Ah! Monsieur... Monsieur, ne me quittez pas ainsi, ayez pitié de moi... dites ce qu’il faut faire pour vous persuader. Oh! ne pouvoir donner aucune preuve!... c’est impossible... quelqu’un doit savoir!... quelqu’un doit avoir entendu!... quoi, pas un mot, pas un fait qui puisse me justifier!... personne qui veuille venir à mon secours!

Elle s’était tournée vers les gens de la ferme, le regard suppliant et les mains tendues! tous baissèrent les yeux ou détournèrent la tête. Elle fit un geste de désespoir.

—Personne, répéta-t-elle; non, ils m’accusent tous.

Et se tournant vers la morte avec une douleur égarée:

—Avez-vous entendu, ma mère? continua-t-elle, en courant vers le lit funéraire et se laissant tomber à genoux près du chevet; c’est moi qu’ils accusent de vous avoir tuée... moi qui eusse donné ma vie pour vous faire vivre... moi qui n’avais plus que vous au monde pour me protéger... ils m’accusent... et je n’ai rien à leur répondre... Ma mère, ô ma mère, justifiez-moi, défendez-moi!

Elle s’était penchée sur le cadavre qu’elle couvrait de baisers et de larmes; mais tout à coup elle se rejeta en arrière avec un grand cri!... La morte venait de se soulever et de tourner vers elle ses yeux à demi entr’ouverts! Tous les spectateurs reculèrent glacés d’épouvante. La mère Louis se redressa avec effort sur son coude. Ses lèvres s’agitèrent sans pouvoir faire entendre aucun son; enfin, une de ses mains se détacha du lit, s’avança lentement et vint se poser sur le front d’Honorine.

—Ah! elle a témoigné pour la jeune dame, s’écria Micou, qui était tombé à genoux avec tous les autres gens de la ferme.

—Oui, murmura la ressuscitée d’un accent si faible qu’il parvenait à peine jusqu’aux auditeurs; pour elle... qui est injustement accusée... car... j’ai tout entendu.

—Vous! s’écria Vorel stupéfait.

—Tout! répéta la vieille femme avec plus de force, et pendant qu’on l’accablait, j’essayais en vain de donner un signe; je restais morte malgré moi! ce n’est qu’en sentant ses caresses que je me suis réveillée... ah! que Dieu soit béni, pour m’avoir permis de revivre encore une fois!

—Nous devons tous le remercier doublement de ce miracle! dit le juge d’une voix troublée, car il sauve deux existences...

—Peut-être! interrompit la mère Louis, qui se ranimait; faites retirer tout ce monde, monsieur Beaumont, je veux, parler à la mezette... et à mon gendre... plus tard, je vous appellerai.

Le juge de paix fit ce que lui demandait la malade, et celle-ci se trouva seule avec Honorine et le médecin. Vorel n’avait pu revenir encore de son saisissement. Ses traits décomposés laissaient deviner la rage et la frayeur qui se partageaient son âme. A la demande faite par la mère Louis il avait tourné les yeux vers la porte comme s’il eût voulu échapper par la fuite à cette explication; un reste d’audace le retint. Il demeura à la même place jusqu’au moment où le dernier des spectateurs eut disparu. La mère Louis fit alors un signe à Honorine.

—Vois s’ils ont bien fermé les portes, dit-elle avec une gravité sombre.

La jeune femme alla s’en assurer.

—Y a-t-il quelqu’un dans l’autre chambre? demanda encore la paysanne.

Honorine répondit négativement.

—Ainsi personne ne peut nous entendre?

—Personne!

La mère Louis se retourna alors vers Vorel; mais la vue du médecin sembla produire sur elle un effet électrique et ses yeux s’allumèrent.

—Approche, dit-elle avec un geste impérieux: approche que je puisse voir de plus près le visage d’un assassin.

Vorel voulut l’interrompre.

—Ne parle pas! continua la paysanne hors d’elle, ou j’appelle le juge pour lui montrer le scélérat qui a d’abord voulu noyer la petite-fille, puis empoisonner la grand’mère.

Honorine fit une exclamation.

—Oh! tu ne savais pas ça, toi, reprit-elle; moi aussi j’ai été dupe... J’ai pas cru à l’instinct qui me disait de me garer de la vipère, et elle a voulu me mordre! mais le bon Dieu s’est fait mon second. Grâce à lui j’en suis sortie; et maintenant c’est à mon tour de me revenger.

—Oh! ne l’essayez pas, ma mère, interrompit Honorine: s’il est vrai que de tels crimes aient été commis, ce n’est pas à nous de les punir.

—Et à qui donc? interrompit la mère Louis avec une indignation qui ennoblissait sa brutalité accoutumée. Si ceux qui tiennent les meurtriers par la gorge les laissent vivre, qu’est-ce qui défendra les honnêtes gens? Sais-tu seulement tout ce qu’il a à sa charge. Demande-lui pourquoi il est devenu veuf si vite!... pourquoi son fils est idiot... pourquoi tu es orpheline... car c’est lui qui soignait ta mère quand ta mère est morte!

La jeune femme joignit les mains avec un cri étouffé.

—Non, non, reprit la fermière dont la colère grandissait; y ne sera pas dit qu’on se sera nourri du sang et de la chair des miens, sans que j’aie demandé vengeance. Je mettrai la corde dans les mains de la justice... et ce sera à elle de la tirer.

Vorel redressa lentement la tête. Il avait eu le temps de se remettre insensiblement, et les menaces de la mère Louis, loin de l’abattre, l’avaient ranimé. Ainsi poussé aux dernières extrémités, il se retourna subitement comme un loup traqué par les chiens et qui n’a plus d’espoir que dans une lutte désespérée!

—Réfléchissez à ce que vous allez entreprendre, dit-il d’un ton bas et menaçant, avec vous je ne tenterai point une défense inutile; votre prévention vous empêcherait de la comprendre; mais devant les juges je parlerai... et ce n’est point contre moi que tourneront les preuves!

—Et contre qui donc?

—Contre celle qui vous a préparé et offert le poison.

—A moi?

—Dans un breuvage dont le reste a été recueilli.

—Le reste, répéta Honorine, mais qui donc a pu boire?

—Attendez, s’écria la mère Louis en portant une main à son front... Le verre était là... près de moi... oui... cette nuit... je me rappelle..... quand je me suis réveillée j’ai vu quelqu’un le prendre...

—Dieu! et c’était?

—C’était l’idiot.

Vorel recula épouvanté.

—Henri, répéta-t-il, mon fils... vous êtes sûre.....

—Sûre, reprit la mère Louis, je l’ai même menacé et il s’est échappé de ce côté. Elle désignait un cabinet ménagé à l’extrémité de l’alcôve. Vorel et Honorine y coururent, mais à peine curent-ils repoussé la porte que la jeune femme s’arrêta avec un cri; l’idiot était étendu à terre roide et sans mouvement.

Le médecin se pencha vivement sur lui, consulta son pouls, écouta son haleine. Il était mort! Il y eut un moment de douloureuse stupeur pour Honorine et pour la mère Louis. Frappées de cette péripétie inattendue, elles se regardèrent en joignant les mains. Quant à Vorel, il s’était jeté à genoux près du cadavre de l’idiot qu’il avait soulevé dans ses bras, et il s’efforçait de retrouver en lui quelques restes de vie. En vain ne rencontrait-il que le froid de la mort, il ne pouvait y croire; il appelait Henri, il secouait sa tête flottante avec une rage désespérée. Mais enfin, sûr de son malheur, il la laissa retomber sur le plancher et se redressa avec une sorte de rugissement. Une si pénible attente, de si longs efforts, tant de crimes, tout cela inutile! inutile par sa faute! Il avait empoisonné son fils, et son fils mort, il n’héritait plus! Cette affreuse pensée envahit si violemment tout son être, qu’elle le jeta dans le délire. Il se mit à parcourir la chambre les bras en avant, et en poussant des cris insensés. Dans son égarement, il mêlait d’hypocrites expressions de douleur paternelle aux sincères lamentations de la cupidité déçue! On voyait à la fois le masque et le visage. Il pleurait son fils unique, sa seule affection; il supputait tout haut l’héritage qui lui échappait; il s’emportait en malédictions contre la mère Louis, contre Honorine..... Il prenait à deux, mains son front et le heurtait contre la muraille!

Les deux femmes contemplaient ce hideux égarement avec une curiosité épouvantée; serrées l’une contre l’autre, elles suivaient d’un regard inquiet tous les mouvements du médecin, prêtes à appeler à leur secours. Mais elles n’en eurent point besoin. Après avoir parcouru cinq ou six fois la chambre en chancelant, Vorel se laissa tomber sur un fauteuil près de la fenêtre, cacha sa tête dans ses deux mains et pleura! C’étaient les premières larmes qu’il eût versées! La colère de la mère Louis fut ébranlée par cette expression de douleur inattendue. Elle ne se demanda point au juste ce que regrettait le médecin, elle ne vit que ses pleurs. L’idée de cet innocent mort pour elle et dont le cadavre était là avait d’ailleurs changé ses préoccupations; elle se sentit attendrie, passa la main sur ses yeux humides; puis se retournant du côté de Vorel qui se tenait toujours à la même place:

—Le bon Dieu a lui-même imposé le châtiment, dit-elle avec une gravité émue; les hommes n’ont rien à faire après lui. Cachez encore un peu la mort de votre fils; j’arrangerai tout avec les gens de justice.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La mère Louis tint parole. La mort de l’idiot, déclarée seulement le surlendemain, n’éveilla aucun soupçon, et elle affecta de recevoir Vorel comme par le passé. Mais sortie de sa léthargie, elle avait retrouvé toutes ses souffrances; le médecin de Balleroi, consulté le lendemain par Honorine, déclara que ce retour à la vie était le dernier effort d’une organisation épuisée, et annonça l’agonie pour le soir même.

La malade devina cet arrêt et s’y résigna. Comme il arrive souvent, l’approche du moment suprême avait relevé cette nature. Dépouillée de ses grossières passions, et domptée par la douleur, elle se montrait plus compréhensive, plus tendre. Le prêtre et le notaire furent appelés. La mère Louis remplit ses devoirs avec un calme digne qu’Honorine ne lui connaissait point. Elle prit toutes les précautions pour assurer à sa petite-fille la totalité de son héritage, régla avec elle quelques comptes arriérés, lui donna de sages conseils, puis sentant diminuer ses forces, elle l’embrassa plusieurs fois et entra dans l’agonie! Celle-ci fut longue mais paisible. On eût dit un sommeil légèrement agité. De loin en loin, la mourante rouvrait les yeux avec un soupir, prononçait le nom d’Honorine, serrait sa main, puis retombait dans sa somnolence oppressée. Enfin, vers le soir, sa respiration devint plus sifflante, elle prononça des mots entrecoupés, poussa quelques cris étouffés et mourut. Honorine qui s’était jusqu’alors contenue éclata en sanglots. Les dernières heures de la vie de sa grand’mère avaient doublé sa tendresse; en croyant la perdre d’abord, elle avait pleuré par sensibilité et par devoir, mais en la perdant réellement cette fois, elle sentit son cœur se briser. Françoise essaya de la calmer.

—Laissez-moi, s’écria-t-elle en tombant à genoux près de la morte; je l’ai méconnue jusqu’au dernier instant, rien ne me consolera de cette douleur!

—Madame nous permettra au moins de la partager! dit une voix railleuse qui retentit tout à coup derrière elle.

Les deux femmes se retournèrent en même temps et demeurèrent frappées de stupeur devant Arthur de Luxeuil!

XXVI

Les droits du mari.

Quelque imprévue qu’elle pût paraître, l’arrivée du mari d’Honorine n’avait rien qui dût la surprendre. Sorti depuis peu de prison, grâce à l’intervention de quelques amis, il avait appris la maladie de la mère Louis, et prévoyant la possibilité d’un prochain héritage, il était parti sans retard pour les Motteux, où il arriva quelques instants après la mort de la vieille paysanne. Cette mort réalisait des espérances trop longtemps caressées pour ne pas être accueillie avec transport. Dès le lendemain, après la cérémonie funèbre, du Luxeuil se rendit chez le notaire afin de l’interroger sur la fortune laissée par la mère Louis et sur ses dispositions testamentaires. Pendant ce temps, Honorine restée seule dans la chambre mortuaire, priait et pleurait. Tout ce qui frappait ses regards entretenait son affliction. Après avoir remis en place chaque chose, par une habitude machinale, comme si celle qui n’était plus là devait y revenir, elle s’arrêta avec un tressaillement devant cette alcôve vide, dont le funèbre désordre entretenait ses souvenirs douloureux!... Dans ce moment de Gausson ouvrit doucement la porte. A sa vue, elle poussa une exclamation involontaire et lui tendit les mains avec cette expression plaintive et suppliante des enfants qui demandent secours. Le jeune homme courut à elle.

—Ah! je viens de savoir seulement ce que vous aviez souffert, dit-il, Françoise m’a tout appris, et je suis accouru!...

—Elle est morte! murmura Honorine qui ne pouvait penser à autre chose.

—Mais vos amis vous restent! reprit de Gausson qui baisait avec une passion attendrie les mains qu’il tenait, et si la mort vous a enlevé votre protectrice, un heureux hasard vient de vous rendre un protecteur; le duc de Saint-Alofe est libre.

—Se peut-il?

—Marc a reçu une lettre de lui, d’abord adressée à Paris, puis retournée à Trévières où il l’a trouvée. Le duc se cache dans le département voisin.

—Ah! je veux qu’il vienne ici, près de nous, dit vivement la jeune femme: vous irez le chercher, Marcel.

—Je le souhaite, mais songez que sa liberté tient au secret de sa retraite.

—Ne peut-il se cacher aux Motteux?

—Vous oubliez qu’il est connu de M. de Luxeuil.

Honorine tressaillit.

—Ah!... je n’y pensais plus, dit-elle en pâlissant... oui... Nous ne sommes pas seuls... mais M. de Luxeuil repartira bientôt, sans doute.

—Dieu le veuille.

Elle le regarda.

—Avez-vous donc quelque nouveau sujet de crainte? demanda-t-elle vivement; Marcel, au nom du ciel, répondez; vous savez quelque chose?

—Rien, répliqua le jeune homme, mais je tremble...

—Et pourquoi?

—Parce que tout à l’heure, en venant ici, j’ai aperçu M. de Luxeuil causant avec le médecin.

—M. Vorel?

—Je ne doute plus que ce misérable ne soit l’ennemi caché dont Marc venait vous dénoncer la présence; lui seul a pu surprendre notre correspondance, et s’il en parle à votre mari!...

—Ah! vous me faites trembler, interrompit Honorine épouvantée... Il parlera, n’en doutez point... et quand M. de Luxeuil saura... Vous ne pouvez rester ici, Marcel; je veux que vous partiez sur-le-champ...

—Que dites-vous! fuir au moment du danger...

—Il le faut! il le faut!

—C’est impossible, Honorine! Songez à ce que vous me demandez!

—Écoutez! interrompit la jeune femme en baissant subitement la voix et imposant silence des deux mains.

C’était Arthur que l’on entendait parler dans l’escalier, où il donnait quelques ordres.

—Il va vous trouver ici! continua-t-elle épouvantée.

—Ne puis-je m’échapper...

—Par ce côté, vous le rencontrez...

—Mais là?

—Ah! oui... vite, le voici...

Elle fit entrer précipitamment de Gausson dans la chambre voisine, ferma la porte et retira la clef. Au même instant de Luxeuil parut à l’entrée.

—J’use des priviléges de la campagne, dit-il en s’inclinant légèrement; j’entre sans dire: gare! Madame excusera, j’espère, ma liberté.

—Vous avez sans doute... à me parler? demanda Honorine troublée.

—Je ne me serais point, sans cela, permis de me présenter, fit observer Arthur, qui semblait n’avoir d’autre but que de faire ressortir, par une politesse affectée, ses intentions impertinentes; mais Madame doit comprendre qu’après une aussi longue séparation ce n’est point trop d’une entrevue de quelques instants. Je tâcherai, du reste, de l’importuner peu de temps.

Honorine parut vouloir prendre acte de cette dernière promesse en restant debout, une main appuyée sur le dossier de la chaise qu’elle avait instinctivement avancée; mais il était évident qu’Arthur, malgré sa protestation de laconisme, désirait s’expliquer avec détail: car, prenant lui-même un siége, il invita du geste Honorine à s’asseoir. Elle parut hésiter.

—De grâce souffrez que nous nous expliquions à l’aise, reprit-il avec insistance; on ne cause guère debout qu’au théâtre; et nous sommes ici chez nous, jouant la comédie sans témoins et pour notre propre compte.

Honorine s’assit. Il y eut une courte pause, puis Arthur reprit:

—Mon intention n’est point de vous reparler des débats qui se sont autrefois élevés entre nous, Madame; nous avions entrepris tous deux une lutte folle, et que votre départ a heureusement interrompue; je reviens aujourd’hui complétement transformé, et comme on eût dit autrefois, l’olivier à la main. J’ose espérer que vos intentions ne sont pas moins pacifiques.

—Je n’ai jamais cherché ni souhaité la lutte, Monsieur, répliqua Honorine, qui ne comprenait point encore où il en voulait venir.

—Alors nous ne pouvons manquer de nous entendre, continua de Luxeuil. En définitive, nous nous sommes beaucoup tourmentés l’un l’autre, et pourquoi? Parce que nos goûts étaient différents, nos principes contraires! Comme si le monde n’était point assez grand pour deux volontés! Aussi ai-je fait depuis de sages réflexions, et suis-je arrivé à cette opinion, que le mariage était une auberge où l’on devait profiter des bénéfices de l’association sans s’imposer les gênes de l’intimité. Il me semble que ma définition doit obtenir votre approbation.

—J’attends... le but de ces explications, Monsieur, dit Honorine, qui se sentait malgré elle glacée du ton froidement persiffleur d’Arthur.

Celui-ci s’inclina.

—Ah! le but, reprit-il; en effet, je m’aperçois que je me suis laissé emporter aux développements philosophiques, et je vous remercie, Madame, de me rappeler au fait. Le but, le voici. La mort de madame Louis vous laisse un héritage suffisant pour réparer les brèches faites à votre fortune par les nécessités du passé. Grâce à lui, vous pouvez reprendre des habitudes auxquelles vous n’eussiez dû jamais renoncer; je viens, en conséquence, vous arracher à votre exil pour vous rendre, dans le monde, le rang qui vous est dû.

Honorine releva vivement la tête.

—A moi? s’écria-t-elle; ah! je n’ai d’autre ambition que la retraite, Monsieur, et rien ne pourra m’obliger à recommencer une vie à laquelle je dois mes plus cruels souvenirs. J’apprécie, du reste, comme je le dois, votre démarche!...

—Pardon! vous n’en devinez évidemment qu’une partie, fit observer de Luxeuil tranquillement. Vous avez compris que je voulais profiter de votre nouvelle opulence; c’est effectivement un privilége que je tiens du code, et j’ai toujours professé un respect aveugle pour les lois... quand elles sont faites à mon profit. Mais j’aurais pu jouir de ces avantages en vous laissant ici par un compromis amiable, et je l’aurais fait sans aucun doute si je n’avais besoin de votre retour à Paris.

—Que voulez-vous dire, Monsieur? demanda Honorine stupéfaite de cette étrange franchise.

—Mon Dieu! c’est chose humiliante à déclarer, reprit Arthur; cet aveu va vous donner sur moi d’immenses avantages: mais maintenant je suis franc, par paresse... Depuis votre départ, ma réputation est devenue détestable. Un mari peut mal vivre avec sa femme; c’est la chance commune, l’état normal; mais vivre séparés!... cela a quelque chose de choquant. Le monde, qui ne s’inquiète pas du mal, condamne tout ce qui a l’apparence du désordre! puis, le moyen, quand on est seul, de tenir une maison, de donner des fêtes, de garder enfin son rang avec quelque éclat? Depuis un an, je suis descendu, malgré moi, au rôle de célibataire; on m’a adressé des invitations que je ne puis rendre; mon hôtel est désert; je vis au foyer de l’Opéra et au café de Paris. Tout cela était parfait, il y a cinq à six ans; mais je me fais un peu vieux pour continuer ce personnage de garçon; il est temps de prendre une position plus grave, de devenir sérieusement chef de maison, et, comme pour cela il me faut une femme, j’ai dû penser naturellement à la mienne.

—Je ne puis regarder une pareille explication comme sérieuse, Monsieur, dit Honorine glacée par ce cynisme moqueur, et j’aime encore à croire que vous ne persisterez point dans une intention... qui ne peut être qu’une menace.

—Mon Dieu! pourquoi ne pas achever votre pensée, reprit de Luxeuil d’un ton souriant; vous regardez mes prétentions comme une ruse.

—Monsieur!...

—Vous croyez que je parle de vous conduire à Paris afin de vous forcer à racheter le droit de demeurer ici? Je suis étonné que vous ne m’ayez point encore demandé pour quelle somme je consentirais à vous laisser dans votre solitude.

—Eh bien! je vous le demande! s’écria la jeune femme poussée à bout.

—Décidément, Madame, vous me forcerez à me mettre au rang des maris incompris, dit Arthur ironiquement; je suis véritablement contrarié de ne pouvoir vous convaincre que je tiens non-seulement à votre fortune mais à vous-même.

Honorine fit un mouvement.

—Oh! ne donnez point trop d’étendue à mes prétentions, reprit de Luxeuil avec un accent incisif; ce que je demande, c’est seulement une apparence! Je n’ai point le téméraire espoir d’obtenir davantage. Toute liberté sera laissée à vos sentiments, à vos habitudes, à vos actes, et, pour n’avoir jamais à revenir sur un sujet pareil, je me permettrai un simple avis.

—Quel avis, Monsieur?

—Celui de mettre plus de prudence, Madame, dans des relations qui ont tout intérêt à se déguiser; de ne point confier aux arbres une correspondance qui pourrait être surprise; de choisir enfin pour vos rendez-vous du matin un lieu qui ne soit point ouvert à tout venant.

Au premier mot prononcé par Arthur, la jeune femme avait tressailli, puis elle devint très-pâle.

—Je m’attendais à ces accusations... balbutia-t-elle; mais quelles que puissent être vos préventions, Monsieur, je puis vous affirmer...

—De grâce! pas de serments! interrompit de Luxeuil; je ne vous ai adressé ni questions, ni reproches: j’ai seulement hasardé un conseil!

—Non, s’écria Honorine, bouleversée par ce calme sardonique, dont elle ne pouvait comprendre la cause; non, ce n’est point un conseil! Ah! votre froide raillerie cache quelque piége, Monsieur; montrez-le, quel qu’il soit; que voulez-vous enfin, parlez! Si c’est une part de cet héritage que Dieu m’a donné dans sa colère, prenez-la; mais si c’est mon repos, ma liberté, n’espérez point que je vous les livre; je ne reprendrai point une chaîne dont vous m’avez fait une flétrissure; je ne feindrai point un pardon que je n’ai point accordé; je ne veux point de la paix que vous me proposez, et si vous n’en avez point d’autre, c’est moi qui demande la guerre.

—A la bonne heure, dit de Luxeuil en frappant le plancher de sa badine. Je vous reconnais enfin, Madame; vous voilà telle que je vous aime; audacieuse par irrésolution et menaçante par peur! seulement je dois m’étonner de la lenteur de votre intelligence pour ce qui me concerne. Vous me demandez pourquoi je vous parle si tranquillement de votre amour pour M. de Gausson? moi je vous demande, Madame, comment j’en pourrais parler autrement? Faut-il donc m’indigner de ce qui me sert?

—Je ne vous comprends pas, Monsieur.

—Autrefois, Madame, j’étais l’offenseur, j’avais tout à craindre; aujourd’hui je suis l’offensé, et c’est à vous de trembler! vous êtes désormais à ma merci. Je sais où vous frapper. Ah! vous avez longtemps abusé de vos avantages, c’est à mon tour enfin. Maintenant, Madame, au moindre geste vous devrez obéir: quand je vous dirai de venir, vous viendrez, car, au premier refus, moi, votre mari, votre maître, je puis aller trouver celui que vous aimez... le tuer... et le monde dira que j’ai bien fait. Oh! tout est changé; vous avez perdu ce talisman qui vous défendait; aujourd’hui mon honneur est pour moi une épée avec laquelle je puis égorger votre bonheur. Faites-vous donc humble et patiente, si vous ne voulez savoir ce qu’il y a de tristesse dans un cœur de veuve!

A mesure que de Luxeuil parlait, Honorine devenait plus pâle. Elle comprenait enfin et elle demeurait égarée d’épouvante. Ce fut seulement au dernier mot prononcé qu’elle se leva avec un cri.

—Ah! c’est horrible, dit-elle éperdue...

—C’est simplement raisonnable, répliqua Arthur en se levant à son tour. Remarquez que le hasard pouvait vous donner un mari sans usage, qui eût pris tout de suite la chose au tragique et ne vous eût point laissé d’alternative. Moi, au contraire, je suis comme le Dieu de M. Tartuffe, j’admets les accommodements. Tant que vous resterez sur le pied de paix, M. de Gausson ne cessera point d’être de mes amis; comme Mécène, je dormirai pour Auguste; mais à la première révolte, je vous avertis que je me réveille, et alors malheur à qui aura compromis la femme de César!

—Ainsi, s’écria la jeune femme révoltée, vous croyez à ma honte et vous l’acceptez à l’amiable... par compromis! Ah! je ne vous croyais pas descendu si bas.

—J’ai dû vous suivre, Madame, répliqua ironiquement de Luxeuil.

—Et vous avez espéré que j’accepterais cette transaction inouïe, reprit Honorine, chez qui le dégoût faisait taire la peur. Vous avez pensé que j’achèterais de vous le droit du déshonneur. Non, Monsieur, non; quoi que vous ayez pu croire, je ne suis point arrivée à ce point d’abaissement; je puis me justifier de toutes les accusations portées contre moi; loin de craindre la vérité, je la veux, je la demande.

Arthur l’interrompit d’un geste.

—Alors, veuillez me remettre la clef de cette porte, dit-il, en montrant la chambre dans laquelle de Gausson se trouvait enfermé.

Honorine changea de visage. Dans son élan d’indignation, elle avait oublié un instant qu’il était là.

—Donnez, répéta de Luxeuil plus vivement, car je me lasse enfin de ce débat; puisque vous désirez la vérité, moi aussi je veux la connaître.

Il avait fait un pas vers la porte, Honorine s’y appuya suppliante et éperdue.

—Ah! vous étiez averti, dit-elle; vous saviez que M. de Gausson était ici.

—Ainsi, vous en convenez? interrompit Arthur qui la tenait palpitante sous son regard.

—N’en concluez rien contre lui ni contre moi, Monsieur; Dieu sait que le hasard a tout fait; que cette visite n’avait rien qui ne pût s’avouer; mais je vous savais prévenu par M. Vorel... J’ai craint une première explication, c’est le seul motif qui nous ait décidés... le seul, je vous le jure.

M. de Luxeuil tendit la main.

—La clef, Madame.

—Écoutez-moi, Monsieur, je vous en conjure, écoutez-moi, dit la jeune femme épouvantée et dont les idées se troublaient, si ce n’est par confiance que ce soit par pitié pour moi, par respect pour vous-même. N’en venez point à un éclat honteux et inutile.

—Je vous ai offert un moyen de l’éviter, fit observer de Luxeuil; consentez à ce que j’exige, et à cette condition je me retire.

La jeune femme fit un effort.

—Eh bien... bégaya-t-elle, je vous demande, Monsieur, quelques heures...

Arthur la regarda.

—Un autre refuserait de laisser échapper une occasion aussi favorable, dit-il; mais je veux vous prouver jusqu’au bout mon désir de conciliation... d’autant que je suis assez fort pour me montrer généreux. Je me retire; mais je reviendrai demain. D’ici là, tâchez d’accoutumer votre esprit aux conditions que je vous propose; elles n’ont rien de dur; vous le verrez à la pratique; ce plan qui vous effarouche ressemble au péché; on s’y décide difficilement, puis on y persévère avec délices. Pensez-y.

Il la salua avec une politesse railleuse et sortit. Dès que le bruit de ses pas eut cessé de se faire entendre, Honorine ouvrit vivement la chambre dans laquelle s’était caché de Gausson. Il ne s’y trouvait plus! Elle courut à la fenêtre ouverte et aperçut, au-dessous, la trace de ses pieds profondément empreinte dans le sol. La crainte d’être découvert et de la compromettre l’avait sans doute décidé à cette fuite périlleuse. Honorine descendit rapidement, espérant savoir de Françoise ce qui s’était passé; mais celle-ci n’était point à la ferme. Elle courut à la maison du garde que la grisette habitait, et la trouva fermée..... Il fallut revenir aux Motteux sans avoir rien appris. Ce fut seulement plusieurs heures après que Françoise reparut. Elle venait de Vertbec, où de Gausson était arrivé sain et sauf. Un long entretien avait eu lieu entre lui et Marc, et ce dernier devait attendre Honorine à la maison du garde-forestier vers le déclin du jour. Bien qu’elle ignorât le motif de cette entrevue, la jeune femme s’y rendit, à l’heure indiquée. Honorine avait espéré trouver Marcel chez Françoise, mais le chouan y était seul. Il avait changé ses haillons contre un costume bourgeois d’une propreté recherchée. La jeune femme voulut l’instruire de ce qui s’était passé entre elle et de Luxeuil; il l’interrompit.

—M. de Gausson m’a tout appris, dit-il; je viens pour vous secourir.

—Vous le pouvez donc? s’écria Honorine; ah! si vous avez un moyen, parlez.

—Lisez d’abord cette lettre.

La jeune femme prit la lettre qu’il lui présentait; c’était l’écriture de Marcel! Elle l’ouvrit et lut: