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Les réprouvés et les élus (t.2) cover

Les réprouvés et les élus (t.2)

Chapter 6: V Deux amants.
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About This Book

A series of interwoven narratives traces personal crises and social maneuvering as a disappearance, devoted affection, and financial intrigue set off revelations. Characters face jealousy, mistaken identities and the strain of preserving reputation while private faults and public ambitions collide. The prose alternates intimate domestic scenes with sharper exposures of hypocrisy, showing how loyalty, vanity and calculated self‑interest shape outcomes. Recurring motifs examine the cost of social advancement, the vulnerability of the innocent, and the fragile boundary between respectability and ruin.

—Beaucoup moins que vous ne le pensez, reprit Arthur. J’ai toujours eu l’infirmité de croire peu aux menechmes, mais je crois aux différents personnages joués par le même acteur, et si, à cet égard, le talent de monsieur mérite mon admiration, il excite en même temps ma défiance. Aussi voudrais-je savoir au juste le motif qui l’amène.

—Je croyais, répliqua Marc embarrassé, que M. de Luxeuil connaissait déjà...

—Le prétexte, interrompit Arthur; mais je demande la raison véritable... et puisque vous refusez de l’avouer, je vais vous la dire, moi!

Honorine pâlit.

—Vous venez ici, continua de Luxeuil d’une voix plus haute, pour vous emparer de secrets de famille dont vous espérez ensuite tirer profit; pour exploiter la crédulité d’une femme dont vos mensonges ont surpris la confiance; pour vous enrichir de la discorde que vous aurez préparée, et puiser à cette source dorée qui coule déjà pour vous.

—Qui vous a appris? s’écria Honorine stupéfaite.

—Voilà ce que vous venez faire, reprit Arthur sans prendre garde à l’interruption de la jeune femme; maintenant faut-il dire qui vous êtes?

Marc fit un geste de prière et de terreur.

—Cet homme, Madame, reprit Arthur en s’adressant à Honorine, porte aujourd’hui la chaîne de la police, après avoir porté celle du bagne!

Le garçon de bureau poussa un cri et voulut s’élancer vers de Luxeuil; Honorine se jeta entre eux, les mains en avant.

—Laissez, Madame, dit Arthur, qui avait avancé le bras vers la sonnette, nos gens sont là, et, grâce à leur intervention, nous pouvons avoir des preuves plus convaincantes de ce que j’avance.

—Des preuves, répéta la femme haletante, et lesquelles, Monsieur?

—La marque qui a brûlé l’épaule de cet homme, et la carte d’espion qu’il cache sur lui.

En prononçant ces mots il avait saisi le cordon de la sonnette; Honorine le retint.

—N’appelez pas, Monsieur, dit-elle; ne voyez-vous pas que toute intervention est désormais inutile!

L’élan de colère de Marc n’avait été, en effet, qu’un éclair; il venait de s’appuyer au mur, le visage caché dans ses mains. Il y eut une courte pause pendant laquelle les acteurs de cette scène étrange demeurèrent immobiles. La jeune femme contemplait le garçon de bureau écrasé sous la douleur et la honte, tandis qu’Arthur les enveloppait tous deux d’un regard ironiquement triomphant.

—Ainsi, c’est vrai! reprit Honorine; tout est bien vrai, mon Dieu!

—Non, dit Marc, en laissant retomber ses mains; non, tout n’est point vrai, Madame. Je ne suis venu ni pour surprendre des secrets ni pour en profiter. Ce qui est vrai, c’est la honte de mon passé, l’infamie du présent!... Tout le reste est un mensonge! Si je vous ai cherchée c’était pour accomplir un devoir. Celle qui me l’avait imposé SAVAIT CE QUE J’ÉTAIS, et cependant elle a eu confiance! Ah! si je pouvais dire!... Mais à quoi bon;... d’un mot on m’a flétri à vos yeux; maintenant vous ne pouvez avoir pour moi que du mépris!...

Il s’arrêta; une sueur glacée inondait son front, il pressa ses mains sur sa poitrine comme s’il eût voulu ralentir les battements de son cœur et un gémissement inarticulé lui échappa.

Honorine, partagée entre l’horreur et la pitié, s’était laissée tomber sur un fauteuil.

Marc reprit machinalement son chapeau et son coffret de cuir, lui jeta un dernier regard, puis disparut.

Cette scène laissa la jeune femme dans un état d’angoisse impossible à peindre. La révélation faite par Arthur bouleversait toutes ses résolutions et toutes ses espérances. Le protecteur qui se présentait à elle au nom de sa mère et avec le signe qui devait le faire reconnaître, était un misérable doublement déshonoré par sa révolte contre la société et par les services qu’il lui rendait! De Luxeuil avait-il donc deviné juste? Cette sollicitude mystérieuse n’était-elle que le calcul d’un escroc habile? Mais comment le croire, en se rappelant tant de services rendus, tant d’avertissements utiles? L’esprit de la jeune femme se perdait dans mille suppositions aussitôt détruites que formées. Elle ne pouvait ajouter foi aux coupables intentions prêtées à Marc et elle ne pouvait lui rendre sa confiance. Cet homme restait pour elle un inexplicable problème.

Ainsi, un nouvel élément de trouble était jeté dans cette vie déjà si tourmentée, et à toutes les souffrances de l’âme, venaient se joindre les anxiétés d’un esprit incertain.

De Luxeuil ne put ni les voir ni les deviner. Les renseignements obtenus par l’entremise de M. Moreau, lui avaient réellement donné sur Marc l’opinion qu’il avait exprimée, et il ne doutait pas que cette conviction ne fût désormais partagée par Honorine. Il ignorait les détails qui devaient maintenir celle-ci dans le doute et l’existence de ce fragment d’anneau qui constatait l’espèce d’autorité déléguée par la baronne. Aussi demeura-t-il complétement rassuré.

Trois mois s’écoulèrent ainsi. Marquier, un instant inquiet, n’avait point tardé à se rassurer et était devenu plus assidu que jamais. Quanta à de Luxeuil, le flot d’or que son mariage venait de lui apporter, avait exalté sa vanité jusqu’à la folie. Après avoir satisfait ses anciens créanciers au moyen des économies accumulées pendant la minorité d’Honorine, il s’en était créé de nouveaux. La facilité de l’emprunt lui était une sensation trop récente pour qu’il n’en abusât pas. Tout l’or qu’il se procura ainsi lui sembla, non pas retranché, mais ajouté à sa fortune; sa signature battait monnaie; il crut que ce don lui était acquis à jamais et voulut surpasser, en prodigalité, tous les princes de la fashion.

Il y eut une telle fougue dans ce premier élan d’extravagances que tout ce qu’il pouvait prendre des biens d’Honorine fut engagé au bout de quelques mois et qu’il se trouva ramené aux expédients.

Mais la royauté qu’il venait d’acquérir dans le monde élégant, chatouillait trop doucement sa vanité pour qu’il y renonçât si tôt et sans lutte. L’idée de déchoir d’ailleurs lui causait une sorte de rage. Il devinait d’avance les railleries de ceux qu’il avait écrasés par son luxe, l’insultante pitié des indifférents et le mépris de cette foule qui blâme ou approuve toujours selon l’événement. Aussi jura-t-il de prolonger autant qu’il lui serait possible et par tous les moyens, l’opulence apparente dans laquelle il avait placé son honneur.

Marquier était pour cela indispensable. Outre les avances qu’il lui avait déjà faites, il connaissait mille moyens de forcer les créanciers à des transactions, de procurer des signatures d’endosseurs fictifs, d’échapper à l’accomplissement de conventions gênantes. L’expérience lui avait appris à connaître tous ces guets-apens autorisés par la loi, qui font de ce que l’on appelle les affaires, une sorte de piraterie pacifique exercée par autorité des tribunaux de commerce et par ministère d’huissier.

Le banquier tenait ainsi de Luxeuil lié à lui par le plus indestructible de tous les liens, la nécessité! celui-ci continuait bien à se montrer railleur et dédaigneux, mais sous cette impertinence affectée se cachait la dépendance réelle; c’était l’orgueil du grand seigneur avec l’intendant qu’il peut maltraiter de paroles, mais auquel il obéit parce que de lui dépend sa ruine. Marquier comprit fort bien ses avantages et tâcha d’en profiter. Rassuré du côté d’Arthur, qui avait trop besoin de lui pour s’effaroucher de ses assiduités auprès d’Honorine, il avait fini par admettre, en riant, ses suppositions et par se proclamer le cavalier servant de madame de Luxeuil.

Ce titre, qui n’avait d’abord excité que la raillerie, prit insensiblement un caractère plus sérieux. On se dit, qu’après tout, l’isolement dans lequel vivait Honorine rendait le succès de Marquier possible; on cita des exemples de liaisons non moins bizarres. On apporta en preuve l’intimité persistante du banquier; enfin, ce qui n’avait été, dans le principe, qu’une moquerie contre ce dernier, devint, à la longue, une condamnation contre madame de Luxeuil.

Elle continua à l’ignorer et à recevoir, presque sans y prendre garde, les visites de Marquier. Sa froide réserve avait même, jusqu’alors, empêché celui-ci de s’expliquer. Enfin, enhardi par les félicitations de tous ses amis, qui le supposaient arrivé au but, il se persuada que sa modestie lui faisait illusion et qu’il était plus avancé dans les bonnes grâces d’Honorine qu’il ne l’avait pensé lui-même. Il s’accusa de lenteur, de timidité, et se décida à se déclarer sans plus de retards.

L’embarras d’un aveu fait de vive voix et la crainte de ne pouvoir trouver, avant longtemps, une occasion favorable, le décida à écrire. Il fit donc appel aux souvenirs qu’avaient pu lui laisser les romances de M. Bétourné ou les opéras de M. Planard, composa, après plusieurs essais, une lettre qui lui parut réunir toutes les qualités du genre, et résolut de la faire parvenir à la première occasion et sans intermédiaire.

Sur ces entrefaites, Honorine reçut la carte de Marcel de Gausson, qui venait d’arriver à Paris.

V

Deux amants.

De Gausson se présenta à l’hôtel d’Honorine, dès le lendemain de son arrivée, à l’heure où elle recevait. Il trouva au salon madame de Biézi, de Cillart, le vicomte de Rossac et quelques autres.

Tant de témoins rendirent le premier abord contraint; mais quand la marquise fut partie, les visiteurs passèrent, l’un après l’autre, dans le salon voisin, et de Gausson resta seul avec la jeune femme.

La joie que tous deux éprouvaient à se revoir, était mêlée d’un sentiment d’amertume qui les empêcha d’abord de profiter de leur rapprochement. Le regard de Marcel, empreint d’une tristesse pensive, resta quelque temps comme oublié sur Honorine, tandis que celle-ci, muette et oppressée, agitait d’une main distraite le gland du coussin sur lequel elle était appuyée. Enfin, de Gausson chercha à excuser son silence par l’émotion d’une première entrevue, après cette séparation. Honorine répondit en se plaignant de n’avoir reçu aucune nouvelle pendant une si longue absence, et la conversation une fois engagée continua de plus en plus libre et expansive.

Cependant il était aisé de voir que Marcel s’était imposé une réserve sévère sur tout ce qui pourrait la ramener au passé. Chaque fois, que par une tendance naturelle, l’entretien menaçait d’y revenir, il s’en détournait avec effort, comme s’il eût craint de glisser trop loin sur cette pente des souvenirs.

Mais, tout en se défendant de ce qui eût pu paraître une allusion à des espérances mortes sans retour, il laissait, malgré lui, le secret de son âme s’échapper sous toutes les formes et par tous les côtés. Il parla longuement de la retraite où il avait passé ces mois d’absence, de ses occupations, de ses lectures, de ses rêveries, et, chaque détail dévoilait, à son insu, l’inguérissable tristesse dont il était atteint.

Honorine raconta également, non les faits survenus depuis leur séparation, mais ses regrets du passé, ses dégoûts du présent et de l’avenir.

Ainsi, sans y prendre garde, sans le vouloir, tous deux se révélaient le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre: la plainte leur était douce par cela seul qu’elle leur était commune; à défaut de bonheur, ils échangeaient leur désespoir. En passant l’un près de l’autre, ils ne pouvaient se dire, comme les disciples de Rancé, que:—frère, il faut mourir; mais c’était du moins se parler!

Une heure entière se passa dans cet épanchement affligé qui a tant de charme pour les cœurs endoloris. En se plaignant ensemble, tous deux sentaient leur chagrin décroître, comme une eau dormante à laquelle on donne une issue; ils s’animaient insensiblement à la joie de se rencontrer dans les mêmes émotions, de se sentir les mêmes aspirations. En vain le sort les avait séparés, ils restaient unis de désirs, mariés par l’âme! déjà leur accent était plus rapide, leurs regards plus brillants, leurs gestes plus animés, le sourire épanouissait leurs visages éclairés l’un par l’autre; ils avaient oublié un instant tout le reste pour jouir du bonheur de se trouver ensemble, de se voir et de s’entendre.

L’entrée de Marquier les arracha à cet enivrement.

A la vue de Marcel le banquier s’avança d’un air empressé.

—Vous à Paris, monsieur de Gausson! s’écria-t-il; aviez-vous donc été averti du malheur qui menaçait Bouvard?

—Depuis deux jours seulement, répliqua Marcel.

—Et... vous vous trouvez intéressé à sa faillite? reprit le banquier avec précaution.

—J’avais chez lui à peu près tout ce que je possède, répliqua de Gausson simplement.

Honorine se retourna.

—Que dites-vous? s’écria-t-elle, votre fortune était entre les mains de M. Bouvard?

—Qui ne donnera que dix pour cent! ajouta Marquier.

—Mais c’est votre ruine alors, interrompit la jeune femme saisie.

—Je le crains, Madame, dit Marcel avec tranquillité.

Elle le regarda, puis joignit les mains.

—Et j’ignorais tout! reprit-elle; vous ne m’aviez rien dit?...

—A quoi bon vous attrister, répliqua de Gausson en souriant doucement; le malheur était irréparable; fallait-il donc perdre en explications financières le peu d’instants que j’avais à passer ici? Je dois l’avouer, d’ailleurs, en vous revoyant, Madame, j’ai oublié la cause de mon retour à Paris, et je n’ai songé qu’à la joie de me retrouver près de vous.

—Diable! c’est pousser la galanterie jusqu’au sublime! fit observer Marquier avec son sourire discordant; oublier que l’on perd cent mille écus!

—Et il n’y a rien à faire? demanda Honorine en s’adressant à Marcel.

—Je pars demain pour Lyon afin de savoir ce qui peut être sauvé, reprit de Gausson; mais j’ai peu d’espoir.

La jeune femme fit un geste d’admiration.

—Ah! je ne connaissais point encore tout votre désintéressement et tout votre courage, dit-elle attendrie.

—Mon Dieu, qui sait si je ne dois point bénir le hasard? répondit de Gausson. Ma vie n’avait plus de but, je languissais dans une oisiveté pleine d’angoisses, maintenant la nécessité va me rejeter dans l’action. Les forces que j’employais à me faire malheureux, il faudra les employer à me faire vivre. Le travail me sera une distraction, un soulagement; il me laissera moins de temps pour le souvenir. Ne croyez-vous point que ce soit une suffisante compensation, Madame, et qu’à tout prendre je puisse accepter ce malheur presque comme un bienfait?

Le sens voilé que renfermaient ces paroles n’échappa point à la jeune femme; c’était la première allusion faite par de Gausson à ce passé, dont les images s’agitaient toujours au fond de son cœur; elle en fut profondément émue et baissa la tête sans répondre.

Marcel qui se sentait lui-même gagné par un trouble auquel il craignait de céder, profita de la première interruption, pour passer dans la pièce voisine.

Après avoir serré la main à de Cillart, au vicomte et à quelques autres anciens compagnons, il prit un journal, afin d’éviter des conversations indifférentes, qu’il ne se sentait point en état de suivre, et alla s’asseoir au coin le plus obscur, vis-à-vis de la porte qui séparait les deux salons.

Là, le front penché, comme s’il eût été complètement absorbé dans sa lecture, il put repasser dans sa pensée tout ce qu’Honorine venait de lui dire; tous ses gestes, tous ses regards. Sans se demander le but de cette espèce d’examen, il comparait, dans sa mémoire, l’accueil présent de la jeune femme, à l’accueil passé de la jeune fille, et il y trouvait la même tendresse. A chaque instant son œil glissant sur la brochure qu’il tenait à la main, allait retrouver Honorine dans l’autre salon, où il la voyait pensive comme lui-même, et se détournant souvent pour le chercher du regard. Il n’osait encore rien conclure de ses remarques ni de ses comparaisons; mais son sang circulait plus vite; une sorte d’ivresse lui montait au cerveau; le nom d’Honorine flottait sur ses lèvres!...

Ce nom prononcé tout bas, à quelques pas, et avec un rire étouffé, l’arracha tout à coup à son extase. Il jeta un coup d’œil à la dérobée vers le groupe qui l’avait fait entendre, et reconnut d’Alpoda, de Rovoy et le vicomte.

—Moi, je vous déclare qu’elle se moque de lui, disait ce dernier; que diable, très-cher, il suffit de regarder. Physiquement, le petit homme ressemble à un hanneton en toilette.

—Et moralement il me fait l’effet d’un orang-outang élevé par la méthode de Lancastre, ajouta de Rovoy.

—Tout ce que vous voudrez, reprit d’Alpoda; je vous dis, moi, qu’il est parvenu à ses fins. Voyez plutôt comme il tourne autour de la dame... Malheureusement le docteur Darcy est près d’elle et lui intercepte les communications.

—Il est certain, objecta de Rovoy, qu’il a l’air de chercher quelque chose.

—Tenez, tenez, interrompit d’Alpoda, en saisissant de Rossac par le bras, il tient une lettre!

—C’est, ma foi, vrai!

—Reste à savoir ce qu’il en veut faire.

—Le voilà qui s’approche de la causeuse, reprit d’Alpoda; il avance la main, voyez, il prend le petit carnet que l’on a eu soin de mettre à sa portée; il y place la lettre... il le referme et il le rend à la dame!... Doutez-vous encore, maintenant?

—C’est-à-dire que c’est pour moi de la fantasmagorie; j’ai vu, mais je ne crois pas.

—Parbleu! nous allons interroger le banquier lui-même.

Celui-ci, enchanté d’avoir pu glisser son épître à Honorine, venait d’entrer dans le salon, où il s’approcha du groupe de jeunes gens.

—Eh bien! le tour est fait! dit d’Alpoda en riant.

—Quel tour? demanda Marquier.

—Celui de la lettre et du carnet.

Le banquier parut déconcerté.

—Allons, allons, mon bon, il est inutile de nier, reprit de Rovoy, nous avons tout vu de nos yeux, ce qui s’appelle vu.

—Et je vous en fais mon compliment, ajouta d’Alpoda.

—Le vicomte en a été confondu.

—Il n’est même pas encore bien sûr.

—Il est certain qu’elle ne laisse rien paraître.

—Avez-vous vu avec quel sang-froid elle a repris le carnet?

—Et puis, parlez de l’inexpérience de la jeunesse!

—Il ne faut pas oublier que madame Honorine a été élevée au couvent.

—Et qu’elle a reçu les instructions de la comtesse: Bon sang ne peut mentir.

—Plus bas, Messieurs, de grâce plus bas, interrompit Marquier, effrayé d’entendre les voix des trois interlocuteurs s’élever insensiblement. Songez que si l’on savait...

—Ainsi, vous êtes décidément le dieu du temple? demanda de Rossac qui ne pouvait cacher son étonnement.

Marquier sourit d’un air de fatuité.

—Permettez, cher ami, dit-il, en promenant autour de lui un regard précautionneux; vous comprenez que ce n’est pas à moi de déclarer... d’autant que j’ai toujours été cité pour ma discrétion. C’est à vous de juger s’il y a des preuves suffisantes...

Jusqu’à ce moment de Gausson avait tout vu et tout écouté dans une immobilité complète. La surprise d’abord, puis la douleur et l’indignation avaient pour ainsi dire suspendu en lui la faculté de l’action. Arraché à sa méditation exaltée par l’étrange révélation qui venait d’avoir lieu, il se trouva dans la position du fumeur d’opium qui s’éveille subitement d’un rêve enchanté pour se retrouver dans la fange du chemin. Cependant, au milieu même de ce vertige, aucun doute injurieux pour Honorine ne s’éleva en lui; il ne pouvait comprendre, mais il ne soupçonnait pas. Ce fut seulement en entendant les dernières paroles prononcées par Marquier que la présence d’esprit lui revint. A cet aveu détourné qui proclamait le déshonneur d’Honorine, il se leva comme réveillé en sursaut.

—Non, je n’accepte point la preuve, dit-il vivement.

—Tiens, Marcel nous écoutait! s’écria d’Alpoda.

—Je ne l’accepte point, continua de Gausson avec une gravité impérieuse, et si M. Marquier est un homme d’honneur, il rétractera ce qu’il vient de dire...

—Moi!... je n’ai rien dit, interrompit le banquier effarouché. J’ai au contraire protesté de ma discrétion...

—La discrétion suppose un secret à cacher, Monsieur, reprit impétueusement Marcel, et ce secret n’existe pas... Ne vous armez point d’une prétendue réserve qui en dit plus que la parole: le silence peut aussi calomnier.

—Permettez, balbutia Marquier d’un ton embarrassé qu’il eût voulu rendre conciliant, ce n’est point ma faute si ces messieurs ont vu...

—C’est juste! fit observer de Rovoy en s’adressant à Marcel; vous oubliez la lettre, mon cher.

—Toute la question est là, continua d’Alpoda.

—Sans la lettre je douterais comme vous, acheva le vicomte.

De Gausson regarda les trois jeunes gens. Il est des inspirations que rien ne peut expliquer, et auxquelles nous obéissons pourtant avec une irrésistible confiance, élans sublimes ou folles témérités, selon les chances et selon le succès, mais toujours également subites, également inattendues pour nous-mêmes. De Gausson se sentit emporté par un de ces mouvements pour ainsi dire involontaires. En entendant les doutes exprimés sur la lettre que Marquier venait de remettre, il fit un geste de résolution, quitta brusquement le groupe de jeunes gens, s’approcha d’Honorine, qui tenait toujours à la main le carnet d’ivoire, et le lui demanda à haute voix. La jeune femme le lui remit.

—Me permettez-vous de l’ouvrir, Madame? demanda de Gausson qui la regarda fixement.

—Pourquoi non? dit-elle en souriant.

—Êtes-vous sûre qu’il ne renferme rien de secret? insista Marcel.

—Vous n’y verrez que des titres de livres et des adresses, répliqua Honorine avec le même sourire.

De Gausson jeta un regard vers le groupe de jeunes gens, qui paraissaient stupéfaits.

—Alors, reprit-il, en ouvrant lentement les tablettes, si j’y trouve autre chose, ce ne peut être qu’à votre insu, et vous m’autorisez à tout lire.

—Bien volontiers.

—Même ce billet?

Il montrait la petite lettre du banquier. Celui-ci toussa convulsivement et fit des signes désespérés auxquels Marcel ne prit point garde.

—Un billet, répéta Honorine surprise, je ne sais ce que ce peut être.

—L’écriture même ne vous le fait point deviner? demanda de Gausson en montrant la lettre.

—Nullement, dit la jeune femme d’un ton si naturel et si calme que le doute même devenait impossible.

—Alors vous me permettrez de vous le faire connaître, reprit Marcel.

Et lançant un regard d’une froideur implacable sur Marquier, dont tous les traits exprimaient la colère, la honte et la peur, il commença lentement cette lecture.

Dès les premières lignes Honorine parut frappée d’étonnement, puis, comprenant tout à coup, elle arrêta de Gausson par un geste.

—Assez, s’écria-t-elle pâle et la voix tremblante, ce billet ne pouvait m’être adressé, Monsieur; ce serait une injure trop grossière, trop lâche, et dont je ne puis soupçonner aucun de ceux que je reçois ici; il y aura eu quelque erreur.

—Sans aucun doute, dit Marcel avec intention; mais il était important qu’elle fût éclaircie. Maintenant que les apparences ne peuvent tromper personne, vous disposerez de cette lettre...

—Soit, dit Honorine, en la prenant avec un ressentiment dédaigneux; mais ne voulant point chercher qui l’a écrite et ignorant à laquelle des servantes de l’hôtel elle était destinée, je ne puis que la faire disparaître.

Elle tordit le papier et le jeta au feu.

Le banquier sur le front duquel perlait une sueur glacée, poussa un soupir de soulagement. De Gausson rejoignit le groupe.

—Vous avez gagné la partie, dit de Rovoy émerveillé de ce qui venait de se passer.

—Je le disais bien, moi! continua le vicomte.

—Décidément Marquier est un fat, ajouta d’Alpoda désappointé.

De Gausson ne répondit rien, mais regardant le banquier, il dit gravement:

—Je ne pars demain qu’à midi; jusqu’à cette heure je serai chez moi.

—Irez-vous? demanda le vicomte à Marquier, lorsque Marcel fut parti.

Pour toute réponse le petit homme prit son chapeau et sortit par une porte opposée.

Il espérait encore qu’Honorine n’aurait reconnu ni son style, ni son écriture, et que le départ de Marcel le replacerait dans son ancienne position; mais lorsqu’il se présenta le lendemain à l’hôtel, on lui répondit que madame de Luxeuil ne pouvait le recevoir, et le même refus se renouvela les jours suivants.

Il comprit que tout était découvert et que la jeune femme avait rompu avec lui sans retour.

Ce renvoi honteux non-seulement trompait ses espérances, mais exposait sa vanité à la plus cruelle des humiliations. Toutes les félicitations qu’il avait précédemment acceptées, au sujet de sa réussite, se tournèrent forcément en condoléances et en moqueries. On savait maintenant qu’il n’avait été souffert si longtemps que grâce à son insignifiance même. Resté comme inaperçu, il avait été chassé le jour où il avait voulu avertir de sa présence!

Sa réputation amoureuse se trouvait ainsi compromise dès le début. Entré dans le royaume de la galanterie par la porte du ridicule, il ne pouvait plus y espérer de réussite, car les femmes du monde choisissent bien moins qu’elles n’imitent, et la plupart prennent un amant comme elles lisent un livre nouveau, non parce qu’il leur plaît, mais parce qu’il a plu à d’autres.

Cette conviction acquise par Marquier l’anima d’une violente rancune contre Honorine. Il s’arma de l’influence qu’il avait sur Arthur pour se venger par mille sourdes persécutions; il trouvait une sorte de joie à creuser plus profondément et plus vite le gouffre où ce dernier devait s’engloutir, dans l’espérance qu’il y entraînerait la jeune femme à sa suite.

De Luxeuil ne se prêtait que trop facilement à cette manœuvre. Saisi du vertige qui étourdit les glorieux, aux approches de la ruine, il se lançait chaque jour plus aveuglément dans la voie de perdition où il se trouvait engagé. Comme toutes les natures auxquelles, à défaut de sens moral, manque l’orgueil, il descendait insensiblement, et sans s’en apercevoir, de la corruption dans la bassesse.

Son mariage avait précipité cette chute. Aussi son indifférence pour Honorine se transformait-elle, peu à peu, en une sorte de haine. Honorine était tout à la fois un obstacle, un reproche et un contraste. Il trouvait d’ailleurs en elle, depuis quelque temps, une fermeté glacée qui aiguisait son irritation. Toutes ses sollicitations, tous ses ordres pour l’engager à recevoir de nouveau Marquier avaient été inutiles; il parut enfin y renoncer.

Cette trêve permit à Honorine de respirer. Le laborieux courage employé à se défendre l’avait tenue dans un état d’excitation qui l’avait épuisée. Incapable de rancune, elle déposa son hostilité dès qu’elle n’en eut plus besoin pour sa défense, et reprit, vis-à-vis d’Arthur, sa douceur inoffensive.

Soit que celui-ci fût réellement touché d’un oubli si prompt, soit qu’il éprouvât lui-même un besoin de repos, il se montra tout à coup plus bienveillant. Bientôt même, cette bienveillance commença à se traduire par des prévenances qui indiquaient une sorte de repentir; il évitait tout ce qui eût pu déplaire à Honorine, et montrait parfois, devant elle, des sentiments sympathiques dont l’expression semblait lui échapper. On eût dit qu’une révolution intérieure s’opérait en lui, à son insu et sous une influence invisible.

Honorine d’abord défiante, finit par croire à la possibilité d’un changement. Les nouvelles manières d’Arthur n’avaient effet aucun de ces caractères d’exagération qui peuvent faire douter de la sincérité; elles étaient modifiées plutôt que changées; on eût dit une crise dont le résultat restait encore incertain et qui pouvait également avorter ou réussir.

VI

Les deux loges.

De Luxeuil entra un matin chez Honorine, un gros bouquet de violettes à la main.

—Je viens vous annoncer le printemps, dit-il en le lui présentant; l’offre n’est peut-être pas du meilleur goût, mais tout à l’heure, je traversais à pied les ponts, j’ai aperçu ces fleurs, et je me suis rappelé votre préférence.

Honorine prit le bouquet en remerciant, et s’étonna qu’Arthur fût sorti de si bonne heure.

—C’est vrai, je me dérange, dit-il; voilà plus d’une semaine que je me couche le soir et que je me lève le matin.

—Vous persistez donc dans votre réforme? demanda Honorine en souriant.

—Plus que jamais, répliqua de Luxeuil. Je ne sais comment il s’est fait que tout à coup la vie à laquelle je me laissais aller m’a paru insupportable; mais désormais je croirai aux conversions. Il faut que la mienne soit complète, car savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure, en suivant les quais et en voyant bourgeonner les arbres des Tuileries?

—A quoi donc?

—A la campagne!

—Vous!

—Oui, Madame; je me disais qu’au lieu de passer sa vie dans cette prison de pierre qu’on nomme Paris, esclaves de mille plaisirs qui vous ennuient, il y aurait peut-être plus de sagesse et de bonheur à se faire une grande existence dans quelque beau domaine où l’on serait roi de soi-même.

—Quoi! vous pourriez accepter un pareil changement?

—Pourquoi non? il y a temps pour tout. On aime le tourbillon du monde pendant qu’il peut donner quelque émotion nouvelle; mais il vient un moment où l’on se lasse de tourner dans cette roue d’écureuil. Je sais bien que prendre un pareil parti serait se donner un ridicule éternel; il ne faudrait plus reparaître à Paris, mais, ma foi! on brûlerait ses vaisseaux.

—Parlez-vous sérieusement? s’écria la jeune femme.

—Très-sérieusement, reprit Arthur. Vous êtes sans doute surprise de me voir de pareilles idées? c’est la faute de Dovrinski.

—Comment cela?

—Vous savez que la princesse Goriska, sa tante, avait acheté un domaine près d’Orléans; Dovrinski en arrive et m’a raconté des merveilles. Il paraît qu’il y a des bois où l’on peut chasser le sanglier, un lac, des prairies immenses. La princesse fait exploiter par son intendant et a établi elle-même des écoles où sont instruits les enfants du voisinage, des hôpitaux où l’on guérit les malades. A force de faire le bien, elle oublie ses propres malheurs; elle n’a plus le temps d’y penser; c’est une sorte d’empire qu’elle a conquis là-bas; elle s’est proclamée la reine des pauvres et des cœurs affligés.

—Ah! combien je lui envie sa conquête! s’écria Honorine, dont ce récit venait d’éveiller le rêve favori.

De Luxeuil qui parcourait la chambre s’arrêta.

—Vous la lui enviez, répéta-t-il gaiement; eh bien, pardieu! il faut la lui acheter.

—Que voulez-vous dire?

—La princesse Goriska est obligée de repartir pour la Lithuanie, où sa mère la rappelle; elle cherche un acquéreur pour son domaine.

—Se peut-il!... Et vous consentiriez?... Oh! c’est une plaisanterie.

—Non, dit Arthur sérieusement; ce serait un moyen de rompre avec le passé, et je le saisirais avec joie. Cela vous paraît trop sage pour être vraisemblable, n’est-ce pas? mais les plus grands étourdis ont leurs moments de réflexion. Quoi qu’on fasse, il vient un jour, une heure où l’on s’aperçoit qu’en suivant la grande route avec la foule des masques, on perd son temps. Alors, qu’une trouée s’ouvre à droite ou à gauche, on en profite: c’est une occasion à saisir: si on la manque, tout est dit, et on continue avec le tourbillon; mais, dans le cas contraire, on recommence une vie nouvelle.

—Et comment ces idées vous sont-elles venues? demanda Honorine en regardant fixement de Luxeuil.

—Je vous l’ai dit, par suite de la rencontre de Dovrinski. Il m’a parlé avec un tel enthousiasme du bonheur de sa tante que j’y ai ensuite rêvé malgré moi: elle aussi avait épuisé les jouissances de Paris et allait périr d’ennui, lorsqu’elle est partie pour ce domaine où elle a retrouvé tout un monde de plaisirs inconnus. Pourquoi n’aurais-je point le même bonheur qu’elle? on peut vivre pour soi seul et se moquer du reste tant qu’on y trouve son plaisir; mais, en définitif, on ne peut pas être fanatique de son égoïsme, et, quand il ennuie, je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher d’essayer autre chose.

Tout cela était dit avec une sorte d’embarras, comme si le besoin d’épanchement eût arraché à de Luxeuil ces aveux, et que ses habitudes d’esprit le rendissent honteux de les faire. Il y avait évidemment chez lui une lutte et un effort. Honorine en fut frappée.

—Il faut acheter le domaine de la princesse Goriska, s’écria-t-elle vivement.

—Vrai? dit Arthur en dressant la tête; ce projet vous sourit?

—Il m’enchante.

—Ainsi vous accepteriez la continuation de l’œuvre commencée par la tante de Dovrinski?

—Ce serait pour moi un inexprimable bonheur. J’aurais enfin une occupation et un but.

Arthur la regarda.

—Oui, dit-il avec intention, ce sera un dédommagement; cela détournera votre pensée de votre propre situation... vous pourrez oublier...

Honorine voulut l’interrompre.

—Oh! vous avez raison, continua-t-il précipitamment, il vaut mieux ne point toucher à ce sujet, et cependant j’aurais tant à vous dire!... mais plus tard... quand nous aurons commencé ensemble une nouvelle existence et que la communauté de l’œuvre accomplie nous aura rapprochés... car je veux prendre part à vos efforts, Madame; je veux savoir s’il m’est encore possible de devenir bon à quelque chose... pourvu toutefois que vous ne refusiez point mon aide?

—Je vous le demande, dit Honorine d’un accent de douce cordialité.

—Alors tout est pour le mieux, reprit Arthur gaiement, je serai votre intendant, votre économe; on dit que les prodigues réformés sont excellents pour cela. Je tiendrai les comptes... Mais à propos de comptes, nous recommençons ici celui que faisait Perrette avec son pot au lait... Et l’argent nécessaire pour l’achat du domaine?

—Ah! mon Dieu! je n’y pensais pas! s’écria Honorine.

—J’y ai pensé, moi, reprit de Luxeuil; il suffirait de cent mille écus comptant, le reste se paierait plus tard.

—Mais comment trouver ces cent mille écus, objecta la jeune femme... Si je vendais quelques fermes?

—Ce serait un moyen, dit Arthur; mais lent, dispendieux et qui, de plus, tournerait à votre désavantage, car les fermes vendues n’appartiennent qu’à vous seule et le domaine acheté deviendrait une propriété commune; ce serait donc vous dépouiller à mon profit, ce que je ne puis permettre.

—Que faire alors?

—Offrir ces fermes pour gages sans vous en dessaisir, et emprunter les cent mille écus. Notre séjour à la campagne nous permettra de réaliser bien vite des économies, avec lesquelles on pourra rembourser la somme due; de cette manière vous aurez acquis un nouveau domaine sans avoir engagé ce que vous possédez déjà.

La jeune femme approuva l’expédient, et il fut convenu que de Luxeuil s’occuperait sur-le-champ de négocier l’emprunt nécessaire.

Le projet qu’il venait de suggérer à Honorine répondait trop bien à ses aspirations pour ne pas s’emparer de tout son être. Pendant le reste du jour, elle ne put songer à autre chose. Comme toutes les femmes qui n’ont pu trouver dans l’amour satisfait l’emploi de leurs facultés expansives, Honorine éprouvait un immense besoin de charité; ce cœur, malgré lui refermé, eût voulu répandre sur tous le trop plein de tendresse qu’il n’avait pu vouer à un seul.

Puis, le changement survenu chez Arthur lui inspirait je ne sais quelle reconnaissance attendrie. A cet espoir de rencontrer un frère, là où elle avait eu jusqu’alors presque un ennemi, elle remerciait Dieu tout bas, elle se sentait plus confiante. Aussi, lorsque de Luxeuil revint le soir, en lui annonçant qu’il avait trouvé les cent mille écus, et que tout pourrait se conclure dans quelques jours avec la princesse Goriska, qui arrivait à Paris, elle ne put retenir une exclamation de joie et elle lui tendit la main.

Celui-ci se montra touché de ce témoignage d’affection, le premier qu’il eût reçu de la jeune femme depuis son mariage, et lui proposa, pour bien achever la journée, de la conduire au Théâtre-Français.

C’était une condescendance dont Honorine devait se montrer d’autant plus reconnaissante que, comme tous les gens d’un certain monde, Arthur avait témoigné habituellement un dédain affecté pour notre première scène littéraire; car c’est un signe remarquable et singulièrement concluant que cette répugnance de toutes les aristocraties pour les spectacles capables d’éveiller la pensée. A Rome, les patriciens abandonnaient les représentations de Térence pour écouter des joueuses de flûte ou des mimes habiles à imiter le cri des animaux; à Paris, l’élite du monde élégant déserte Molière, le Sage, Beaumarchais, Corneille, pour assister à un ballet ou pour entendre un ut de poitrine; c’est qu’aussi les spectacles lyriques satisfont les deux goûts dominants des classes oisives: la vanité et la paresse. Plus dispendieux, ils prouvent la richesse du spectateur; plus bruyants et plus splendides, ils occupent ses sens et laissent en repos son intelligence. Avec eux, on est moins exposé à ces appels qui réveillent spontanément la pensée, à ces émotions qui nous arrachent, malgré nous, à notre égoïsme; à ces leçons ironiques ou saisissantes dont notre conscience est involontairement gênée. La musique de théâtre n’a point de prétentions dogmatiques; elle n’enseigne pas; aidée des prestiges de la mise en scène, elle amuse, elle anime, elle caresse, mais sans rien nous demander; c’est une belle esclave qui chante, seulement pour plaire.

Madame des Brotteaux arriva au moment où Honorine allait partir et la suivit au spectacle, avec sa nonchalance habituelle, sans savoir où elle allait. En se trouvant au Français elle jeta les hauts cris et déclara que c’était une trahison. Heureusement que son indolence prévenait les longues plaintes. Une fois assise elle retomba dans cette somnolence éveillée qui faisait sa vie, appuya son beau bras d’albâtre sur la balustrade et se mit à lorgner dans la salle avec distraction.

Quant à Arthur, il avait pris son parti et s’était placé au fond de la loge, bien décidé à ne rien voir ni à ne rien entendre.

Mais les vers de Molière et de Corneille, commentés par les applaudissements du parterre, l’associaient, malgré lui, à la représentation. Cherchant à y échapper, et, ramené sans cesse à une attention forcée, il éprouvait l’impatience que donnent les efforts infructueux.

De son côté, Honorine était tout entière au spectacle. Emportée d’abord par la tragédie vers cette atmosphère sublime où tout ce qui est petit dans l’humanité s’efface, et où les hautes passions apparaissent avec leur majestueuse simplicité, elle venait de redescendre, grâce à Molière, au milieu du monde réel dont les vices se montraient à elle en personnifications vivantes. Au serrement de cœur enivré que donne l’admiration, avait succédé l’épanouissement joyeux qui naît de la gaieté sincère, lorsque M. Darcy entra dans la loge.

A sa vue, madame des Brotteaux fit un geste de joie.

—Ah! enfin, voici quelqu’un! s’écria-t-elle.

—Je viens seulement de vous apercevoir, répondit le médecin en saluant, et j’ai cru d’abord que je me trompais. Par quel hasard vous trouvez-vous ici?

—Madame de Luxeuil a désiré venir, dit Arthur.

—Et je l’ai suivie sans savoir où j’allais, ajouta Hortense; c’est un vrai piège; croiriez-vous, docteur, que vous êtes notre premier visiteur?

—En vérité?

—Mais il est donc tout à fait abandonné, ce théâtre?

—Mon Dieu, oui, dit M. Darcy avec une fausse bonhomie; il ne vient absolument que du public. Vous voyez, tout est plein... Mais, comme vous dites, il n’y a personne.

—Et comment peut-on voir de vieilles pièces que tout le monde connaît?

—Ce sont les seules dont la critique ne dise point de mal.

—Nos auteurs ne font donc plus rien qui vaille?

—Rien, Madame. Nous avons une douzaine d’hommes d’esprit chargés de donner cette nouvelle une fois par semaine à la France entière. Grâce à eux, nous savons qu’il ne s’écrit rien qui ait le sens commun, sauf leurs articles. La république des lettres est frappée de stupidité depuis qu’ils s’occupent de la régenter. Dieu sait pourtant que ce n’est point leur faute si les écrivains s’égarent! chacun d’eux connaît au juste la route du beau, et l’indique à tout venant: seulement, l’un dit de tourner à droite, tandis que l’autre recommande de tourner à gauche; de sorte que les plus sages passent tout droit sans les écouter.

—A la bonne heure, dit madame des Brotteaux, qui s’intéressait médiocrement à cette tirade contre la critique; mais que la faute en soit à qui vous voudrez, on ne peut venir à ce théâtre. Voyez plutôt, pas une toilette! il semble que ces gens ne soient ici que pour écouter.

—En voilà au moins un qui est venu pour voir, fit observer M. Darcy, en désignant à Hortense un homme enveloppé dans un manteau, qui tenait les yeux fixés sur leur loge avec une persistance singulière.

Madame des Brotteaux tourna sa lorgnette du côté indiqué.

—Que regarde-t-il donc si fixement? demanda-t-elle.

Honorine qui, tout occupée des sentiments réveillés chez elle par la représentation, n’avait pris jusqu’alors aucune part à la conversation, fut pourtant frappée de ces derniers mots; elle tourna machinalement les yeux vers le point que lorgnait madame des Brotteaux, et reconnut Marc.

Celui-ci remarqua sans doute qu’il avait été aperçu, car il quitta presque aussitôt la galerie. Mais son apparition ramena Honorine à des souvenirs et à des doutes déjà connus du lecteur. C’était la première fois qu’elle le revoyait depuis le jour où Arthur lui avait appris ce qu’il était, et cette rencontre lui causa un battement de cœur involontaire. Cet homme, quel qu’il fût, était lié à sa destinée par quelque nœud mystérieux qui l’effrayait et la rassurait tour à tour.

Elle se pencha en avant, après son départ, pour savoir s’il ne reparaîtrait point dans une autre partie de la salle. Mais toutes ses recherches furent inutiles.

Elle allait se retourner vers le théâtre, lorsque ses yeux rencontrèrent une main appuyée sur le bord de la loge voisine. Au petit doigt brillait l’anneau incomplet, à chaton d’émeraude, qui lui avait été déjà présenté une fois.

Elle avança la tête et reconnut Marc, de l’autre côté de la cloison de velours qui séparait les deux loges. Il semblait lire à voix basse un journal qu’il tenait à la main; mais Honorine reconnut son nom confusément prononcé; elle tourna l’oreille de son côté, affectant de regarder à la galerie opposée, et entendit distinctement ces mots:

—Il faut que je vous parle!... Si vous m’entendez sans que vos voisins s’en aperçoivent, levez la main...

Honorine hésita une seconde, puis leva la main.

—Je ne vous demande pas de confiance, reprit la voix d’un ton oppressé... Je sais ce que vous devez penser de moi... Aussi je ne vous dirai pas de croire, mais seulement d’écouter... Dans le cas où vos voisins m’entendraient, avancez votre éventail pour m’avertir.

Honorine fit le signe affirmatif convenu; Marc reprit, les yeux toujours sur son journal:

—Il y a un complot formé contre vous.

Elle se retourna en tressaillant.

—Prenez garde! reprit la voix précipitamment; ne faites aucun mouvement qui puisse avertir que je suis là... il y va de notre salut à tous deux.

La jeune femme appuya le coude au bord de la loge et regarda vers le théâtre d’un air indifférent.

—Votre mari ne se montre-t-il pas plus empressé et plus affectueux depuis quelques jours? demanda Marc.

Elle souleva la main.

—Et vous n’avez point deviné la cause de ce retour?

Honorine demeura immobile.

—Eh bien! la voici, reprit Marc plus vivement; M. de Luxeuil espère...

—Qu’est-ce donc que ce marmottage que j’entends à côté? demanda tout à coup Arthur.

Honorine avança vivement son éventail.

M. Darcy, qui était debout, se pencha en avant pour regarder dans la loge voisine. Marc continua les yeux toujours fixés sur son journal:

—...Ce qui est une chose difficile, vu l’acharnement des partis dans la Péninsule. On vient encore de fusiller...

—C’est un honnête bourgeois qui prend une leçon de lecture dans la gazette, fit observer le docteur, en reculant au fond de la loge.

Marc continua:

—...De fusiller une douzaine de carlistes, et jusqu’à présent rien n’annonce la pacification...

Honorine retira son éventail; le lecteur retourna la feuille du journal, jeta un regard de côté et reprit rapidement:

—Il espère regagner votre confiance... obtenir de nouveaux sacrifices d’argent. Il l’a promis à la femme qui achève sa ruine. Je ne puis vous en dire davantage, la pièce va commencer; mais tenez-vous sur vos gardes, et surtout ne donnez aucune signature!...

L’entrée en scène des acteurs l’interrompit; il replia son journal, et, quelques instants après, Honorine entendit la porte de sa loge se refermer.

VII

Femme et Maîtresse.

L’avertissement de Marc surprenant Honorine au milieu de son enchantement, l’avait rejetée dans toutes les anxiétés du doute. L’accusation portée contre Arthur était-elle véritable, ou n’était-ce qu’une vengeance de l’homme qu’il avait peu auparavant démasqué?

La jeune femme résolut de s’éclairer par tous les moyens. Elle avait appris aux dépens de sa vie entière la nécessité de la prudence; elle se promit de ne s’engager qu’après de plus amples renseignements.

Ainsi qu’il l’avait promis, de Luxeuil se présenta le lendemain avec l’acte d’emprunt qu’elle devait signer.

—Eh bien! dit-il en souriant, avez-vous bien pensé, depuis hier, à notre projet?

—Beaucoup, répondit Honorine.

—Et l’espérance de remplacer la princesse dans sa douce royauté vous paraît-elle toujours aussi charmante?

—Toujours, Monsieur, pourvu qu’elle puisse s’accomplir.

Arthur lui montra l’acte.

—Voici le talisman qui vous en donne l’assurance, et au moyen duquel vous deviendrez reine.

—Cet acte ne peut rien sans la volonté de la princesse Goriska, fit observer Honorine, et, avant tout, il faudrait au moins s’en assurer. Je viens de lui écrire à ce sujet.

De Luxeuil tressaillit.

—Vous avez fait partir la lettre? s’écria-t-il.

—Elle partira dans un instant, reprit la jeune femme; mais avant toute proposition, il reste à s’assurer de l’exactitude de nos calculs, et à savoir si nous pourrons faire face aux obligations que nous voulons contracter. Je veux consulter pour cela M. des Brotteaux.

De Luxeuil, sur les traits duquel s’étaient succédé les expressions de l’étonnement, de l’impatience, du dépit, s’avança tout à coup, et, regardant Honorine en face, il lui dit brusquement:

—Vous avez vu quelqu’un qui vous a prévenue contre le projet que vous aviez accepté hier? reprit-il plus vivement.

—Vous vous trompez, Monsieur, interrompit Honorine, qui saisit le moyen offert de déplacer la question: je ne désire pas moins qu’hier la réussite de ce projet. Je veux savoir seulement si son exécution est possible...

—Dites qu’on a éveillé vos soupçons, reprit impétueusement de Luxeuil; ne cherchez pas à le nier.

—Je ne nie rien, Monsieur... mais quoi que l’on ait pu m’apprendre, je vous le répète, mes désirs ne sont point changés. Je ne demande qu’un délai, indispensable pour m’éclairer.

—Et moi, je ne puis l’accepter, s’écria Arthur poussé à bout par cette résistance inattendue: ma parole est engagée; l’argent doit être remis aujourd’hui même, voici l’acte, vous allez le signer.

Il s’était fait dans le ton de M. de Luxeuil un changement dont la jeune femme fut saisie. C’était son accent d’autrefois, dur, méprisant, impérieux; il y avait de la menace dans son attitude, et son regard exprimait la haine.

Elle sentit revenir toutes ses répugnances.

—Vous ne persisterez pas dans une pareille exigence, dit-elle avec fermeté; là où je suis seule responsable, votre parole ne peut être engagée, et je ne comprends pas bien la nécessité que l’argent vous soit remis aujourd’hui même.

Elle appuya sur ces mots qui l’avaient frappée.

—Que voulez-vous dire, Madame? demanda Arthur d’une voix troublée.

—Je veux dire, reprit-elle, en le regardant pour étudier l’effet de ses paroles, qu’une telle précipitation à emprunter ne pourrait être justifiée que par un besoin immédiat de satisfaire à des obligations ou à des promesses secrètes.

Arthur pâlit.

—Qui vous a appris?... demanda-t-il.

—C’est donc vrai? acheva vivement Honorine.

Il fit un geste violent. La contrainte qu’il s’imposait depuis tant de jours avait épuisé sa patience. Mal à l’aise et honteux sous son masque hypocrite, il l’arracha lui-même dès qu’il se vit reconnu, et s’écria avec explosion:

—Marc vous a parlé, Madame! vous savez tout!

—Oui, dit Honorine.

—Alors les détours sont superflus, continua-t-il avec emportement; laissons là nos rôles et finissons sur-le-champ. Je ne sortirai point avant que vous ayez signé ce papier.

—Et moi, Monsieur, je refuse, dit Honorine troublée, mais résolue.

De Luxeuil posa l’acte sur le bureau, prit une plume et la présenta.

—Croyez-moi, signez, Madame, reprit-il d’un accent bref et strident: ne me poussez pas à bout; ne me forcez point à chercher quel droit peut avoir sur votre volonté le misérable dont vous écoutez les conseils. Signez sur-le-champ, je le veux; entendez-vous, Madame, je le veux!

Il avait forcé Honorine à prendre la plume qu’il lui présentait, et l’avait entraînée de force vers le bureau.

—Monsieur! s’écria la jeune femme en résistant, vous ne voudriez point employer la violence.

—Signez! répéta de Luxeuil, qui serrait avec rage sa main et qui la conduisait jusqu’au papier.

Honorine se dégagea par un effort violent et courut à la porte.

—Arrêtez, Madame, s’écria Arthur en lui barrant le passage; songez bien à ce que vous allez faire.

—Faut-il appeler à mon secours, Monsieur? interrompit la jeune femme indignée.

—Il faut que vous m’écoutiez! reprit de Luxeuil les bras croisés sur la poitrine; il faut que vous sachiez que cet argent m’est nécessaire; que lui seul peut me sauver; que je le dois enfin!... Oh! je sais ce que vous pouvez me répondre. Vous n’êtes pas responsable de mes prodigalités; ma ruine n’est point la vôtre! mais l’honneur du moins nous est commun. Ecoutez donc bien, Madame, et tâchez de comprendre! Vous êtes résolue à m’abandonner, n’est-ce pas, à me pousser du pied dans l’abîme au lieu de me tendre la main! Eh bien! moi, je suis résolu à vous y entraîner avec moi! Le nom que vous refusez de mettre au bas de cet acte, je l’écrirai!

—Mon nom? s’écria Honorine.

—Oui, reprit de Luxeuil qui avait posé l’acte sur la table; vous aurez à choisir entre l’argent et le scandale, car si vous protestez contre cette signature la honte rejaillira sur vous!

Il avait saisi la plume; Honorine s’élança vers lui en poussant un cri.

—Non, dit-elle, vous ne ferez point cela, Monsieur!... ce serait un crime!

De Luxeuil se pencha sur l’acte sans répondre.

—Au nom de votre honneur, Monsieur!...

Il approcha le papier.

—Eh bien! reprit Honorine, donnez!...

Elle tendait la main vers la plume... Arthur se redressa et la lui présenta. Mais ce mouvement fut si prompt, l’éclair de triomphe qui traversa ses yeux si subit, que la jeune femme fut comme illuminée. Elle s’arrêta en regardant de Luxeuil:

—Ah! c’était encore un piége, s’écria-t-elle, je ne signerai pas!

Arthur qui était déjà pâle devint livide. Les dents serrées, l’œil dilaté et les poings fermés, il demeura un instant comme paralysé par la violence même de sa colère. Cette subite intuition de la jeune femme avait plongé jusqu’au fond de sa bassesse; de nouveaux détours étaient désormais impossibles; il se trouvait deviné tout entier!

L’élan de rage dont il fut saisi à cette pensée lui donna le vertige; il fit un pas vers Honorine, qui s’était réfugiée près de la fenêtre avec une exclamation d’épouvante; mais il s’arrêta tout à coup, passa la main sur son front, revint vers la table, y prit l’acte qu’il froissa avec une sourde fureur, puis se tournant vers la jeune femme:

—Aussi longtemps que vous vivrez, dit-il d’un ton bas, vous vous rappellerez cette heure, Madame! Tout ce que je pourrai vous faire subir de tourments et d’humiliations, je le ferai! A partir de cet instant, je suis votre ennemi!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le jour commençait à tomber, mais de Luxeuil, les deux pieds posés sur ses chenêts, les bras croisés et la tête penchée, ne s’en apercevait point. Plongé dans une rêverie sombre, il repassait confusément les souvenirs de ces dernières années, et toujours sa pensée, après quelques détours, revenait se heurter à son dernier échec. Alors une rougeur rapide lui montait au visage; il s’agitait avec une crispation de colère et cherchait comment il pourrait se venger.

Ce qui venait de se passer entre Honorine et lui avait brisé leurs derniers liens. Elle l’avait surpris dans son mensonge, dédaigné dans ses menaces; il s’était inutilement avili! La plus vivace de ses passions, la vanité, était désormais intéressée à sa haine. Décidé à rendre au centuple l’humiliation qu’il avait eu à subir, il cherchait avec une ardeur furieuse, le point par lequel il pourrait frapper ce cœur et le faire saigner...

Il fut interrompu dans sa recherche par le valet de chambre qui lui annonça qu’une dame voulait lui parler. De Luxeuil étonné allait demander son nom, lorsque la porte fut ouverte brusquement et lui laissa voir Clotilde, en grande toilette de ville.

Il se leva stupéfait.

—Ah! tu ne t’attendais pas à ça, mon petit, dit l’actrice, en éclatant de rire, en v’là une farce, hein? Avoir osé pénétrer dans le domicile conjugal!

—Toi ici, s’écria Arthur, qui ne pouvait comprendre une pareille démarche, que viens-tu faire?

—Je passais avec de la société, reprit Clotilde, j’ai reconnu ton domestique à la porte de l’hôtel, alors on a dit:—C’est là que ton monsieur demeure; tu devrais l’emmener dîner avec nous; j’ai tout de suite fait arrêter et je viens te chercher.

—Tu n’es donc pas seule?

—Non, il y a avec nous Léa; tu sais bien, la grosse qui est tant sur sa bouche, puis Phrosine, que je veux lancer, enfin le grand Derval.

—Qu’est-ce que c’est que le grand Derval?

—Ah! oui, tu ne l’as jamais vu! C’est un farceur, premier numéro. Il a joué toutes espèces de rôles en province; maintenant il va dans les soirées pour faire des scènes de ventriloque et de physionomies. Il imite à votre choix Napoléon, Odry, Lepeintre jeune et le gladiateur mourant. Du reste, tu le verras, mais dépêche-toi, car ils t’attendent.

—J’en suis fâché, dit Arthur, qui était encore sous l’influence de son irritation et peu disposé à s’amuser; mais je n’irai pas.

—Par exemple! tu as donc une affaire?

—Oui.

—Eh bien! tu la remettras; je veux que tu viennes. Voyons, Fifi, soyez gentil; vite vos gants, votre chapeau, et ne serrez pas les lèvres comme si vous jouiez de la clarinette.

Elle avait appuyé un de ses bras sur l’épaule d’Arthur, et penché sa figure pour qu’il l’embrassât; il voulut résister à cette avance.

—Non, reprit-il d’un ton bourru; je ne veux pas sortir.

—Alors, dit l’actrice, c’est que tu dînes en famille?

De Luxeuil fit un signe négatif.

—Ou que tu conduis ton épouse en soirée?

Il haussa les épaules.

—Non plus? répéta Clotilde; dans ce cas, mon cher, vous n’avez pas d’empêchement; c’est un caprice.

—Quand cela serait!

—Ah! tu l’avoues! s’écria-t-elle; tu n’as d’autre raison que:—Je ne veux pas! Une vraie raison de directeur. Eh bien! mon bon, moi je te répondrai que je le veux, et je te déclare que je ne m’en irai qu’avec toi!

—Alors tu ne t’en iras pas, dit Luxeuil qui étendit les pieds sur le garde-feu.

—Est-il aimable! reprit mademoiselle Beauclerc après une courte pause; moi qui avais promis qu’il nous ferait dîner au Rocher de Cancale. Il faut donc maintenant que j’aille les désinviter?

—Comme tu voudras.

—Eh bien! non, s’écria l’actrice avec une résolution subite; je vais les chercher pour les amener ici.

—Comment!

—Puisque tu ne veux pas nous conduire au restaurant, je fais invasion dans le domicile légitime et je demande à dîner; tant pis s’il y a de l’esclandre.

La menace de Clotilde était une plaisanterie, et n’avait d’autre but que de décider Arthur; mais, à son grand étonnement, celui-ci redressa la tête comme s’il eût pris la chose au sérieux.

—Dîner ici, répéta-t-il... pardieu! c’est une idée... et j’accepte!

L’actrice le regarda.

—Tu veux te moquer? dit-elle.

—Va chercher les autres, reprit de Luxeuil en se levant.

—Quoi, vrai? tu nous recevras?

—Je vous recevrai.

—Mais la bourgeoise est donc absente?

—Non.

—Et tu n’as pas peur que ça la vexe?

—Va les chercher! te dis-je.

—J’y vais, j’y vais, dit Clotilde. Ah bien! en voilà un apologue! venir manger à la table légale! c’est un peu fort de café, mais pas commun; aussi ça me sourit; je reviens tout de suite, mon petit.

De Luxeuil sonna pour donner les ordres nécessaires et mademoiselle Beauclerc reparut bientôt avec Léa, Euphrosine et le grand Derval.

La première seule était connue d’Arthur. Actrice comme Clotilde, et citée quelques années auparavant pour sa beauté, elle avait acquis depuis un développement de formes qui menaçait d’en faire quelque jour une reproduction de madame Beauclerc. Son embonpoint avait pourtant quelque chose de maladif et de factice. On l’eût dit victime d’un de ces engraissements artificiels, appliqués par les Anglais à leurs troupeaux. Au moral, Léa qui avait joué le drame de l’école moderne avait des tendances avouées à la mélancolie et affectionnait le style échevelé. Les détails gastronomiques pouvaient seuls l’arracher à son rôle d’ange exilé; à table ce n’était plus qu’un ange à l’engrais.

Euphrosine était une jolie brune de dix-huit ans, sortant du Conservatoire et attendant, comme Cendrillon, la fée bienfaisante qui devait lui donner des cachemires, des diamants et un équipage.

Quant au grand Derval, ce qu’en avait dit Clotilde suffisait pour le faire comprendre. Parasite doublé d’un bouffon, il appartenait à cette classe de Falstaffs contemporains, riant également des vices, de la vertu, d’eux-mêmes, et qui, à force d’indifférence, arrivent parfois à la profondeur. Son visage était maigre et pâle, sa voix cassée, son costume d’une propreté douteuse. Tout en lui révélait enfin je ne sais quelle effronterie flegmatique dont on demeurait frappé dès le premier abord.

—Nous voici, s’écria Clotilde en entrant, ils ne voulaient pas me croire quand je leur ai dit que nous restions à l’hôtel.

—Nous n’avions aucun droit pour être reçus au foyer domestique de M. de Luxeuil, fit observer Léa.

—Alors vous devez me payer mon hospitalité, ma belle, dit Arthur qui essaya de l’embrasser.

Léa voulut se défendre.

—Laisse, laisse, ma chère, dit Derval tranquillement, tu n’es pas ici chez les montagnards écossais où l’hospitalité ne se vend jamais, mais dans cette belle France qui a dit par la bouche de Cambronne: Les dîners se paient et ne se donnent pas.

—Alors réglez la carte tout de suite, ajouta Clotilde.

Et elle poussa Euphrosine vers de Luxeuil qui l’embrassa également.

—Après la grosse pièce le dessert, acheva Derval toujours flegmatique.

—Tu ne la connaissais pas, reprit l’actrice en désignant la jeune fille; c’est la sœur de Rose avec qui j’ai fait ma première communion; aussi je veux tâcher de la servir.

—Je vous aiderai, dit Derval; je connais justement un marquis.

—Vous!

—Oui, ma belle, un vieux.

—Quel âge a-t-il?

—Quarante mille livres de rentes.

—Est-il généreux?

—Il est affreusement laid.

—Tiens, ça pourrait convenir alors, dit Clotilde; faudra que tu nous reparles de ça, mon chéri; l’enfant a des dispositions; il suffit de la lancer; après, ça ira tout seul.

—Je crois plutôt que ça ira en compagnie.

—Allons, farceur! dites pas de bêtises, voyons; faut penser que nous sommes dans une maison décente. Vous aurez de la tenue à table, Floridor.

—Oui, monsieur Derval, ajouta Léa prétentieusement; veuillez ménager mes oreilles de femme: il y a des paroles qui sont une souillure, et puis, à table, ça détourne de manger.

—Vous m’excuserez si je vous traite sans façon, fit observer Arthur; j’ai été pris à l’improviste.

—Connu! interrompit Clotilde; nous aurons le pot-au-feu de l’amitié.

—Cuisine bourgeoise; on porte en ville! ajouta Derval dit Floridor, comme s’il lisait une enseigne.

—Mais il y a la cave pour nous dédommager, fit observer Clotilde; faudra nous servir du Tokai... un vin qui vaut cinquante francs la bouteille, ma petite.

—Cinquante francs la bouteille! répéta Euphrosine d’un ton d’admiration mêlé d’envie.

—Tu nous en feras boire aussi quelque jour.

—Ah! je ne demande pas mieux. Si seulement je pouvais faire la connaissance de ce marquis! mais j’ai peur que ce soit une charge de M. Floridor.

—Pardonnez-moi, ma chère, répliqua le grand homme maigre, c’est une charge de l’État, vu que ledit vieillard est pair.

—Un marquis, duc et pair! s’écria Euphrosine; voilà qui serait une chance! il nous aurait donné des billets pour Fieschi!

—Nous verrons, nous verrons, ma chatte, reprit Clotilde d’un ton capable. Je t’ai dit que je te servirais de sœur; ainsi, n’aie point d’inquiétude, tu seras bien placée.

—En attendant, occupons-nous de dîner, interrompit Léa, qui venait d’entendre annoncer que l’on était servi.

De Luxeuil lui prit le bras, et tous passèrent dans la pièce voisine.

Arthur s’attendait à voir paraître Honorine dans la salle à manger, et il s’était préparé à jouir de sa surprise; mais à son grand désappointement, il apprit qu’elle se trouvait souffrante et qu’elle ne descendrait pas.

—Ah! c’est pour ça que tu nous a invités, dit Clotilde; du reste, j’en suis bien aise; on ne sera pas obligé de garder son quant à soi: en route, mon petit Floridor, tu peux faire tes farces à ta discrétion.

Mais le bouffon ne songeait pour le moment qu’à satisfaire son appétit. Ce fut seulement vers le milieu du repas qu’il retrouva sa gaieté, si l’on peut donner ce nom à la hardiesse cynique dont il avait l’habitude. Toujours de mauvais goût, mais souvent incisive, sa raillerie se promenait indifféremment sur toutes choses; il semait à tout propos les calembours et les anecdotes, mimait les personnages connus et jouait mille scènes bouffonnes: c’était une verve intarissable, mais sans élan, qui avait quelque chose de mécanique; une sorte de danse macabre de l’esprit, dans laquelle les images les plus lugubres ou les plus honteuses étaient audacieusement présentées sous une forme grotesque. On eût dit la personnification de ce scepticisme ironique, lèpre morale qui va, à notre époque, gagnant tous les esprits et enveloppant à la fois, dans sa mortelle contagion, le beau et le laid, le bien et le mal.