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Les Rois

Chapter 17: XVI
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About This Book

An aging sovereign delegates authority to his heir during a formal court ceremony that exposes a gulf between public ritual and private feeling. The narrative traces the heir, his kin, and a young woman through official parades, subdued conversations, and nocturnal encounters, revealing strained family relations, political unease, and conflicting loyalties. Scenes move between ornate pageantry and intimate domestic moments, juxtaposing ceremonial grandeur with social anxieties and hints of cultural change. The work examines the rituals of power, the uncertainties of succession, and the emotional costs of preserving appearances in a society where tradition meets modern pressures.

—Puisque vous n'y pouvez rien!

Le prince se taisait. Les bougies des hauts candélabres, presque consumées, allongeaient leurs flammes pâlies par le petit jour. La lumière blafarde éclairait la calvitie penchée du baron, qui évitait obstinément les yeux de son interlocuteur. Une bobèche éclata. Issachar souffla la mèche charbonneuse d'où montait, tout droit, un filet de fumée noire. Puis, tout à coup:

—Qu'est-ce que c'est donc, monseigneur, que l'Aigle-Bleu?

—Vous tenez beaucoup à le savoir?

—Simple curiosité.

—C'est l'ordre le plus ancien d'Alfanie, un ordre réservé aux gentilshommes qui peuvent justifier de trente quartiers et, par exception, aux généraux vainqueurs, aux grands savants, aux hommes qui ont rendu au royaume quelque service éclatant, de ces services qui n'enrichissent pas ceux qui les rendent… L'Aigle-Bleu? Peste! C'est mieux que la Toison d'or… Et je vous préviens, mon cher baron, que c'est encore plus difficile à obtenir qu'une concession de mines ou de chemins de fer.

—L'un n'empêche pas l'autre, dit Issachar.

Otto mordillait sa moustache. Des phrases méprisantes et vengeresses lui venaient aux lèvres: «Vous voulez la guerre, monsieur Issachar? Soit! Vous réclamez votre argent, qui pourtant ne vous coûte guère et qui est de l'argent volé? Vous me traitez en débiteur? J'ai donc le droit de vous traiter en usurier, en misérable juif que vous êtes. Vous rétablissez vous-même les distances, que j'avais eu la bonté d'oublier. A votre aise! Puisqu'il n'y a plus de ghetto et que nos lois imbéciles vous considèrent comme une façon d'homme, on vous le rendra, votre argent, mais accompagné de l'entier mépris qui est dû à votre plate coquinerie… L'Aigle-Bleu?… Des coups de pied au derrière, vous voulez dire!» Mais ces phrases, il n'osait pas les prononcer: il comprenait que le baron était décidé à tout. Il se sentait pris; il pliait, tout étranglé de colère, devant la puissance de l'or.

—Ainsi, dit-il brusquement, voilà vos conditions?

Issachar eut un geste pudique:

—Oh! monseigneur, Votre Altesse a des mots!…

L'Altesse se leva:

—A quelle heure le premier train pour Paris?

—Ce matin, à neuf heures. Le landau sera prêt. Votre Altesse retourne à
Marbourg?

—Qu'est-ce que cela vous fait?

—C'est que mon homme d'affaires sera à Marbourg dans une quinzaine… Je suis sûr que Votre Altesse et moi, nous finirons par nous entendre et que Votre Altesse me rendra sa précieuse amitié… Qu'Elle me permette d'aller donner des ordres pour son départ.

Le baron souriait avec la plus suave déférence. Otto le regarda sortir; puis, livide, brandissant vers la porte ses deux poings serrés:

—Sale youtre! cria-t-il de toutes ses forces, trois ou quatre fois de suite.

Et il s'affala sur un fauteuil, attendant le jour.

X

«Votre cousin Renaud est un fou», avait dit à Hermann le roi Christian. Non; le prince Renaud n'était pas un fou, mais seulement un jeune homme de beaucoup de sensibilité et d'imagination, qui faisait toujours uniquement ce qui lui plaisait et dont la conduite était déterminée par des raisons dans lesquelles le vieux roi ne pouvait entrer commodément.

La mère de Renaud, un souffle, une âme, une figure transparente de missel, était morte en le mettant au monde. Puis son père s'en était allé après trois ans de désespoir languide et fleuri, mystiquement amoureux de la défunte, adonné vers la fin aux sciences occultes. L'orphelin avait eu une enfance paresseuse, peu surveillée, et fait au hasard des études capricieuses et incomplètes. Et, c'est ainsi qu'il avait senti et embrassé avec une vivacité extraordinaire certaines parties de l'histoire, de la poésie ou du rêve du passé, non les plus simples, mais les plus somptueuses et les plus tourmentées: la Rome d'Héliogabale, la Byzance de Théodora, l'Alexandrie des hérésies gnostiques et des maladies nerveuses et, généralement, tous les écrivains de décadence, ceux dont l'impuissance semble toujours en gésine de quelque chose d'inexprimable… Il aimait tout cela, ce fils de névropathes, non par une corruption d'esprit acquise, mais par une disposition héréditaire de sa sensibilité. Cet enfant était né pour les chimères.

A dix-huit ans, il résolut de vivre à sa guise Comme il n'était pas probable que Renaud dût régner jamais, le roi son oncle renonça assez vite à s'occuper de lui et à le diriger. Le jeune prince avait d'ailleurs une obstination douce contre laquelle aucune autorité ne pouvait rien.

Son premier dessein fut d'être artiste et poète. Tout de suite et le plus naturellement du monde, il donna dans les extravagances extrêmes des plus jeunes écoles, de celles qui se composent d'un maître et quelquefois d'un disciple. Pendant plusieurs années, tous les adolescents symbolistes, décadents et instrumentistes, tous les pseudo-primitifs, et les pseudo-mystiques, et les néo-moyenâgeux, tous les inventeurs de frissons nouveaux et de prosodies inaccoutumées, tous les occultistes, les sârs, les rose + croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner n'est qu'un précurseur et qui orchestrent «J'ai du bon tabac» avec les bruits de la grève et de la forêt, et encore les peintres esthètes, les peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent très mal de longues âmes encerclées de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d'âmes, et pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui voient les paysages comme des envers de tapisseries et qui, sous prétexte que tout dans le monde des couleurs n'est qu'échange de reflets, peignent des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous les farceurs de la littérature et de l'art, tous les désireurs d'on ne sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisèrent dans sa bourse crédule. Il donnait dans son palais des spectacles étranges et puérils où des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrés de violet, étaient crucifiées pour l'amour de Satan, qui était aussi Jésus, et où le choeur des cochers verts et le choeur des cochers bleus chantaient alternativement des hymnes ésotériques devant Théodora la chercheuse, qui rêvait, les yeux fixés sur le scorpion d'améthyste allongé entre ses deux seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus, jaunes, rouges, subtilement assortis aux vêtements des interprètes, à leurs paroles rythmées et aux musiques de l'orchestre… Et le prince Renaud marchait par la ville escorté de jeunes gens généralement chevelus et mal bâtis, et qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulaient des prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d'imbéciles et quelquefois des aspirations de simples sodomites.

Le prince était, lui, parfaitement sincère et innocent. Sa crédulité aux formes nouvelles de poésie et d'art, était faite d'ignorance, de nervosité un peu morbide, d'inquiétude toute spontanée. Les formes anciennes l'offensaient par trop de précision et parce qu'elles lui paraissaient impropres à exprimer tout ce qu'il sentait de caché dans les choses. Il surfaisait ce mystère, ne prenait pas garde qu'il est purement subjectif, personnel à chacun de nous, fugitif et, changeant; que la perception de ce merveilleux on-ne-sait-quoi correspond à un moment inférieur de la production artistique et qu'il s'évanouit forcément à l'heure de l'exécution, puisqu'il est l'indicible, mais que, d'ailleurs, il renaît, une fois la forme fixée, de cette forme même; que c'est l'expression arrêtée et intelligible qui contient et qui nous suggère le plus d'«au delà», et qu'enfin ce sont les oeuvres d'art ou les poèmes les plus précis, quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent dans notre pensée les plus mystérieux, les plus fertiles en rêves…

Le public considérait le prince Renaud comme un maniaque. Mais, parce qu'il était très doux et ne faisait de mal à personne, on finit par lui passer ses bizarreries. Bientôt même, rien n'étonna plus de sa part: il avait conquis le droit d'être extravagant; on n'y faisait plus attention et, bien qu'il fût prince du sang, on lui permettait de vivre comme il l'entendait.

Il avait supprimé de son train de vie toute espèce d'appareil et, de cérémonial. Il ne paraissait jamais à la cour. Il s'appliquait de bonne foi à faire oublier son rang, non point, tout d'abord, par un détachement philosophique, mais par scrupule et vanité d'artiste. Car il avait publié des plaquettes et barbouillé des tableaux, des choses d'un esthétisme vague et d'une sensualité ténébreuse, et sa grande terreur, aiguë et perpétuelle, était qu'on ne louât ses oeuvres pour le nom de leur auteur plutôt que pour leur mérite. Et cette idée le faisait redoubler, dans ses relations avec les peintres et les littérateurs, de faux laisser-aller et de camaraderie concertée.

A la fin, des goujats en abusèrent. Renaud s'aperçut alors que la plupart de ses «confrères» l'avaient exploité sans pudeur et qu'ils le «blaguaient», lui et ses oeuvres, par-dessus le marché. Subitement, il leur ferma sa porte.

Il s'avisa, en même temps, qu'il avait été dupe encore d'une autre façon. Il se désabusa, soit par fatigue et satiété, soit par la constatation du charlatanisme de ceux qui s'y livraient autour de lui, de tous ces jeux d'art et de poésie énigmatiques; il en sentit le mensonge et la niaiserie. Il eut la révélation de la simplicité un jour que, dans une excursion à l'île de Chypre, il avait cru décent d'emporter avec lui un exemplaire de l'Odyssée… Mais, peu après, il jugea Homère entaché d'artifice. La littérature, même dans sa période primitive, lui apparut comme la plus sotte des illusions: n'était-il pas inepte de dépenser sa vie à façonner de vaines représentations de la vie?

Sa simplicité reconquise se traduisit par une nouvelle sorte d'apparente excentricité. Il fit cette découverte que le premier devoir de l'homme est d'exercer son corps pour en accroître la beauté. Il résolut de s'adonner à tous les sports, et principalement aux jeux du cirque. Il hanta les clowns et les gymnastes et fit de quelques-uns ses amis. Mais, comme il avait les membres paresseux et lents et qu'il n'arrivait pas à être seulement un jongleur passable, il allait se déprendre de ce caprice-là comme des autres, quand il rencontra, dans un cirque de Marbourg, la petite équilibriste Lollia Tosli.

Brune, ambrée, les jambes longues, la gorge petite, le front bombé, la bouche naïve et sérieuse, les hanches et le torse roulés dans les plis en spirale d'une soie vieux rose, elle se dressait là-haut, dans les frises, sur un léger trapèze où, sans toucher aux cordes, elle se balançait lentement. Puis, sur l'étroit bâton mobile, elle posait en équilibre une grosse boule dorée et, sur cette boule, sans s'appuyer à rien, elle surgissait debout; elle s'y tenait sur un seul pied, dans une attitude de déesse qui fend l'espace avec une planète pour piédestal. De là, elle envoyait à la foule ses enfantins baisers d'acrobate. Enfin, ayant tenté et réalisé l'impossible, comme si les lois de la pesanteur, bravées par cette audacieuse enfant, se vengeaient tout à coup et comme si une Némésis jalouse la punissait d'avoir voulu se faire mortelle, un corps impondérable d'Olympienne,—d'une longue chute parabolique, tel un Icare foudroyé, elle tombait dans le filet.

Renaud adora soudain la délicieuse gymnaste, et, bien qu'il se crût à jamais dégoûté des arts de l'écriture et du dessin, il l'adora principalement parce qu'elle lui rappelait une des figures du Printemps de Botticelli et qu'elle ressemblait à celle qui, dans la ronde des trois femmes aux doigts entrelacés, montre son dos délicat et son profil ingénument pensif.

Il vint la revoir plusieurs fois. Il se postait sur son passage quand elle sortait de l'arène. Son angélique sérénité le ravissait.

Un soir, dans les écuries du cirque, il se fit présenter par un clown de ses amis les parents de Lollia. C'étaient un gros homme et une grosse dame qui avaient un air de grande honnêteté. Le gros homme tendit sa carte au prince. La carte portait ces mots:

      ANTONIO TOSTI
      Ex-artiste gymnaste et clown
      PERE
      de l'illustre équilibriste aérienne
      la signiorina Lollia Tosti

A ce moment, le régisseur vint dire qu'on tendait le filet pour les exercices de Lollia.

La jeune fille s'approcha de sa mère et l'embrassa:

Addio, mama.

Et elle fit le signe de la croix avant d'entrer sur la piste.

—Une habitude d'enfance! dit madame Tosti au prince.

Renaud interrogea la bonne dame. Lollia était très pieuse. Sa loge était pleine d'images saintes. Les bouquets qu'on lui jetait, elle avait coutume de les porter à une chapelle de la sainte Vierge.

—Et sage, monseigneur!

Au reste, c'était une nécessité de sa profession. Le travail des autres acrobates pouvait encore souffrir quelques infractions aux règles de la continence. Mais le travail de Lollia était plus exigeant. L'équilibriste aérienne devait éviter non seulement la grossesse, qui déplace le centre de gravité, mais les courbatures, les chaleurs à la nuque, les douleurs sourdes.

Et Renaud fut content d'apprendre ces choses, de songer que l'art de son amie était, en effet, le plus mystique des arts, puisqu'il n'était qu'une patiente victoire sur la matière et que, par lui, un corps de femme se muait presque au «corps glorieux» dont parlent les théologiens. Et il lui plaisait que le miracle de l'art acrobatique, tout comme le miracle de la sainteté, eût pour première condition la chasteté absolue et que la force qui soulevait de terre Thérèse d'Avila ou la soeur Marie Alacoque fût aussi celle qui soutenait dans les frises la forme adorable de Lollia.

Il chérit l'innocence de la jeune acrobate. Plusieurs fois, il vint manger le macaroni de famille de M. et madame Tosti. Ses conversations avec Lollia étaient d'une puérilité qui le charmait. Elle ne savait rien et elle n'avait point d'esprit. C'était une petite fille qui aimait Dieu et ses bons parents, voilà tout. Elle racontait ce qu'elle avait vu dans ses voyages à travers les deux mondes, et elle n'avait rien vu que les choses du cirque.

Elle ne vivait que pour son art. La plus grande partie de ses journées était prise par son «travail», car ses exercices exigeaient un entraînement continuel. Et le sentiment de son excellence acrobatique lui donnait un immense orgueil. Sa destinée lui semblait la plus belle de toutes. Elle se sentait elle-même un poème vivant. Elle méprisait les comédiens, dont le métier est d'amuser les hommes en feignant d'être ce qu'ils ne sont pas; elle méprisait même les clowns, qui s'enlaidissent et qui parlent. Il ressortait de ses discours qu'elle s'estimait l'égale des princesses et des impératrices. Et Renaud jugeait cela fort sensé.

Il se réjouissait de la voir si parfaitement naïve et si spéciale, si étrangement exceptionnelle. Et il se persuadait qu'en l'aimant il revenait à la nature, il se «simplifiait», selon le conseil de Tolstoï, dont il s'était récemment épris et dont il accommodait bizarrement l'évangélisme à ce qui restait en lui de manie esthétisante. Et, comme il ne pouvait songer à faire de Lollia sa maîtresse, et que, d'ailleurs, il ne le voulait point, puisqu'il l'adorait justement pour sa pureté, il résolut de l'épouser.

Il se dit que ce serait là un acte éminemment raisonnable et bon, tout à fait digne d'un homme libre et d'un enfant de Dieu et qui ne paraîtrait blâmable qu'aux esprits bornés et aux âmes grossières.

Depuis longtemps, en haine de l'artifice et par un artifice suprême, il évitait dans ses propos tout ce qui pouvait ressembler, fût-ce de loin, à des phrases ou à des développements écrits, et son zèle à se simplifier était tel qu'il s'appliquait à ne dire que des choses qui pussent être comprises des petits enfants ou des femmes les plus ignorantes. Il n'avait jamais fait sa cour à Lollia, craignant de retomber malgré lui à une phraséologie qu'il méprisait et estimant, au surplus, que ce qu'il éprouvait auprès de la jeune fille était proprement ineffable.

Un soir donc qu'il se trouva seul avec elle dans la petite salle à manger des Tosti (la mère était à la cuisine et le père faisait une course), le prince Renaud dit seulement ceci:

—Lollia, je vous aime.

La petite déesse ne montra aucune surprise, mais parut fort contente.

Renaud ajouta:

—Et vous, m'aimez-vous?

Elle répondit:

—Oui, monseigneur.

—M'aimez-vous parce que je suis prince?

—Pour cela aussi, monseigneur.

—Mais, si je ne l'étais pas, m'aimeriez-vous tout de même?

—Oui, monseigneur.

Elle fit ces deux réponses sans hésitation et, il vit bien que toutes deux étaient également sincères.

Il continua:

—Voulez-vous m'épouser?

—Je veux bien, monseigneur.

Elle dit cela sans s'étonner, mais avec un peu d'effort. Il s'en aperçut:

—Est-ce que ça vous ennuie?

Elle répondit que non, mais que, toutefois, il lui en coûterait de renoncer immédiatement à son art, qu'elle savait incompatible avec l'état de mariage. Elle le pria de lui donner encore six mois pour une tournée qu'elle devait faire en Alfanie. Après, elle reviendrait à Marbourg, et alors ils se marieraient.

Renaud consentit à tout. Il lui semblait exquis que ce fut elle qui fit ses conditions.

Il embrassa la petite déesse avec respect, et elle lui rendit gauchement un baiser de fillette.

—Surtout, lui dit-il, ne parlez de rien à vos parents jusqu'à votre retour.

Quand elle revint, Renaud reconnut avec joie que l'épreuve de l'absence avait laissé leur amour intact. Il fut convenu entre eux que Lollia paraîtrait au cirque une dernière fois. Elle fut merveilleuse d'audace presque folle et elle atteignit, dans sa souple lutte contre la pesanteur, les extrêmes limites du possible. Et sa chute dans le filet eut le tragique d'un suicide d'amour, d'une chute irrévocable dans quelque gouffre…

Rentrée dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.

—Avez-vous des regrets? dit le prince.

—Non, monseigneur, puisque je vous aime.

Et, souriant parmi ses larmes:

—Ai-je été bien, monseigneur?… J'aurais voulu faire aujourd'hui un plus joli travail que les autres jours, pour avoir davantage à vous sacrifier…

XI

Cependant, le prince Hermann travaillait fort sérieusement au bonheur de son peuple.

Sans compter les maux qui lui étaient communs avec les autres pays d'Europe, l'Alfanie souffrait d'un malaise qui avait pour cause principale la disconvenance de ses institutions politiques et de son nouvel état social et industriel.

Seule avec la Russie, l'Alfanie avait conservé le régime de la monarchie absolue. Les ministres n'étaient que les commis du pouvoir exécutif. Quant au pouvoir législatif, le roi l'exerçait souverainement avec l'aide de trois grands corps dont les membres étaient nommés par lui: la Chancellerie, le Conseil du royaume et le Sénat.

Par la force des choses, ces trois corps se composaient presque entièrement de nobles, descendants des anciens seigneurs terriens, de grands industriels et de financiers. Or le prodigieux développement de l'industrie alfanienne avait, en quarante ans, créé une classe ouvrière considérable par le nombre et l'appétit. Et ainsi le peuple se trouvait exclusivement gouverné par des hommes dont les intérêts étaient diamétralement opposés aux siens. Eût-elle eu toutes les vertus (et elle ne les avait pas), cette aristocratie de richesse eût été plus suspecte encore au prolétariat qu'une aristocratie de naissance et lui eût paru plus insupportable. La révolte contre des injustices réelles s'aggravait, chez les ouvriers, de l'appréhension d'injustices indéfiniment possibles et du sentiment de ce qu'il y avait d'essentiellement absurde dans cette organisation politique d'un pays de grande industrie.

Hermann était de l'avis de la classe ouvrière, soutenue ici par toute la petite bourgeoisie et par une partie de la population rurale. Malheureusement, il avait beau être, par définition, un monarque absolu, il ne pouvait, en réalité, gouverner contre les trois corps qui étaient censés à ses ordres, ni changer leur esprit, ni leur communiquer l'ardeur de renoncement dont il était lui-même dévoré. Un seul remède s'offrait donc: l'établissement du régime représentatif.

Mais, impuissant à manier contre leur gré les instruments de son absolutisme, Hermann ne l'était pas moins à les briser d'un seul coup. Dans notre Occident et au temps où nous sommes, l'autocrate pur n'existe qu'en théorie. Sans doute, l'absence même de Constitution semblait laisser à Hermann le droit de donner directement une Constitution à son peuple, et le pouvoir absolu impliquait apparemment, pour celui qui le détenait, la liberté d'y renoncer et d'en décréter lui-même la suppression ou la limitation. Mais Hermann sentit que cela lui était interdit en fait et que tout ce qu'il pouvait tenter, c'était d'employer à ses desseins les trois anciens corps en augmentant momentanément leurs attributions.

Il réunit donc en une sorte d'assemblée consultative les membres de la Chancellerie, du Conseil du royaume et du Sénat, auxquels il adjoignit quelques hommes connus pour leur libéralisme, avocats, journalistes, jurisconsultes, et il soumit à cette assemblée un projet de Constitution parlementaire qui comportait un Sénat nommé par le souverain et une Chambre des représentants élue par un très large suffrage censitaire, le cens électoral ne devant être que de huit ou dix florins.

Et, pour que le peuple ne put douter de sa sincérité, il choisit pour premier ministre Athanase Hellborn. un avocat très populaire, directeur du principal journal de l'opposition, et le chargea de défendre le projet devant l'assemblée.

Dans sa première entrevue avec Hermann, Athanase Hellborn eut une excellente attitude. Il remercia noblement le prince de sa confiance, posa ses conditions, se fit prier pour accepter le principe du suffrage censitaire, jura d'ailleurs que tout irait bien et qu'il en faisait son affaire. Il était sympathique, cordial, une bienveillance de jouisseur répandue sur sa face robuste. Hermann jugea qu'il devait être un fort brave homme, mais qu'il parlait beaucoup et qu'il manquait peut-être un peu de vie intérieure.

Le nouveau ministre fut d'abord admirable d'énergie. Il parvint à faire voter, par une petite majorité, l'ensemble du projet.

Vint ensuite la période des amendements.

Un beau jour, Hellborn déclara au prince que, toute réflexion faite, le cens électoral avait été fixé beaucoup trop bas dans le projet primitif. Il proposait de l'élever à vingt-cinq florins. Il n'en parlait pas moins de justice, de liberté, d'égalité. Mais Hermann eut l'impression que ces mots, dont l'avocat avait vécu, auxquels il devait sa fortune et sa renommée, il les prononçait sans les sentir, peut-être sans les comprendre, et que ses croyances politiques étaient pour lui ce que sont les croyances religieuses pour beaucoup de gens du monde. Et la constatation de cette hypocrisie, aussi vile et plus funeste que l'autre, lui fut pénible.

Une autre fois, Hellborn expliqua au prince qu'on risque de tout perdre en voulant tout gagner, que les grands changements ne se font pas si vite; enfin, qu'il était d'avis que le tiers au moins de la Chambre des représentants fût nommé par le roi. Et, dans le cours de l'entretien, il affectait des airs d'homme supérieur, disait en souriant qu'il y a des injustices inévitables, qu'il faut bien en prendre son parti, que le peuple est un enfant incapable de se gouverner lui-même, qu'il suffit de l'amuser par des promesses, que d'ailleurs «tout cela durera bien autant que nous…» De ce jour, Hermann prit son ministre en horreur, profondément scandalisé d'entendre traiter, avec cette légèreté, par ce bourgeois repu, des questions où lui, prince, il mettait toute son âme.

Ainsi, de jour en jour, Hellborn lâchait pied devant l'assemblée, accordait amendements sur amendements, ne laissait presque rien subsister du projet qu'il avait mission de soutenir. Et, cependant, il s'épanouissait de satisfaction dans son nouvel état, menait joyeuse vie, soupait beaucoup, avait pour maîtresse une comédienne «en vue».

Une vieille histoire, et fort banale.

Ce qui avait commencé la conversion de l'avocat démocrate, c'étaient les poignées de main des couloirs, la bonne grâce et presque la camaraderie des gentilshommes chefs de la droite, qu'il n'aurait jamais crus «si bons garçons». Toutefois, il avait eu, comme j'ai dit, des débuts énergiques; le parti conservateur s'était senti perdu, avait craint, s'il résistait, la dissolution de l'Assemblée et l'octroi direct d'une charte par le prince Hermann.

C'est alors qu'Hellborn avait reçu une invitation de la comtesse de Moellnitz, une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de l'aristocratie de Marbourg.

Elle avait dit à son mari: «Laissez-moi faire.» Moellnitz la laissa faire jusqu'au bout.

Hellborn devint un des assidus de la maison. Il éprouvait une joie indicible à se frotter à toute la noblesse du royaume. Il appelait le comte «son cher ami».

Certain soir qu'il parlait de près, de tout près, à la comtesse dans le petit salon où elle se tenait d'ordinaire, il vit, par la glace sans tain, Moellnitz entrer dans le grand salon, le traverser, hésiter un instant et sortir d'un air indifférent.

Il fut persuadé que le comte ne les avait point aperçus. Car, de le soupçonner de complaisance, cela eût été pleinement absurde. Moellnitz était un parfait honnête homme et d'une bravoure éprouvée.

Il est vrai, d'autre part, que le comte de Moellnitz croyait fermement le salut du royaume attaché à la conservation des vieilles institutions et que, pour faire échouer les desseins du prince et de son ministre, il n'était pas de sacrifice auquel il ne fût prêt. Vit-il quelque chose par la glace sans tain? Ignora-t-il la liaison de sa femme avec Hellborn ou, l'ayant connue, immola-t-il, par un effort héroïque et dont il saigna secrètement, son honneur de mari à son devoir de bon royaliste? C'est ce que personne ne saura jamais. Une âme de chambellan convaincu peut être sublime à sa façon.

Du moins, si Moellnitz se sacrifia, ce ne fut pas en vain. La loi votée par l'Assemblée instituait un Sénat formé de tous les membres des corps anciens et une Chambre des représentants dont les deux tiers seulement devaient être élus, et par un suffrage excessivement restreint, puisque le cens avait été élevé à quarante florins.

Le peuple jugea qu'on s'était moqué de lui. De nouvelles grèves éclatèrent. Les ouvriers annoncèrent, pour le 1er octobre, une grande manifestation dont le but était de réclamer le suffrage universel, en sorte que les élections à la future Chambre se fissent uniquement sur cette question.

XII

—Je dois, monsieur le ministre, vous faire connaître mes intentions. J'autorise la manifestation annoncée. Le parcours en sera fixé d'avance et de façon que la circulation ne soit interrompue que sur un petit nombre de points et pour trois ou quatre heures seulement. Cela est facile à régler. Dans ces limites, toute liberté sera laissée au peuple d'exprimer ses voeux publiquement, à condition toutefois de ne proférer aucun cri séditieux.

—Le cri de: «Vive le suffrage universel!» devra-t-il être considéré comme un cri séditieux? demanda Hellborn.

—Non, dit le prince.

—Votre Altesse Royale permettra-t-elle aux manifestants de porter dans les rues le drapeau noir?

—Non, je ne puis autoriser le drapeau noir. C'est lui qui donnerait à la manifestation un caractère de révolte. Si les ouvriers arborent le drapeau noir, les agents devront le leur arracher. Pour le reste, je le répète, liberté entière. Nous sommes bien d'accord?

Hellborn prit un air profond:

—J'ai le regret de confesser à Votre Altesse que je suis beaucoup moins rassuré qu'Elle. Pour la première fois, dix ou douze mille ouvriers se trouveront réunis. Ils sentiront leur force. Ils seront très excités. D'autant plus qu'une bonne moitié de la population est pour eux. Audotia Latanief sera à leur tête, et vous connaissez sa puissance sur la foule. Cette femme est incorrigible: c'est une maniaque de révolution. Elle récompense bien mal Votre Altesse royale de sa générosité.

—Je n'ai point gracié Audotia dans la pensée qu'elle m'en serait reconnaissante.

—Enfin, n'y eût-il personne pour leur souffler la révolte, si on leur laisse le champ libre, ils se griseront de leur nombre même, et l'émeute sortira toute seule de cette masse échauffée.

—Le moyen le plus sûr de provoquer l'émeute, c'est d'interdire la manifestation.

—Le moyen le plus sûr de vaincre l'émeute, c'est de la prévenir… C'est toujours ainsi qu'on a fait avec nous.

—Avec vous?

—Mon Dieu! monseigneur, puisque ce mot m'est échappé, je n'ai point à cacher que j'ai été de quelques émeutes dans ma jeunesse. Le roi votre père nous faisait arrêter avant que nous eussions commencé. Cela lui a toujours réussi.

—Alors, il faudrait, selon vous?…

—Empêcher les manifestants de se réunir, et ensuite de circuler par groupes.

—Vous croyez qu'ils se laisseraient faire?

—Je ne le crois pas. Il y aurait probablement quelques têtes cassées.

—Probablement?

—Sûrement, si vous voulez. Mais, sans cela, vous serez obligé d'en casser bien davantage un peu plus tard.

—Peut-être aussi n'aurons-nous pas à en casser du tout. Avouez que cela vaudrait mieux. Pourquoi la manifestation ne demeurerait-elle pas pacifique? La plupart de ces gens-là ne sont point méchants. Si on les laisse crier tout leur soûl, cela les soulagera, et cela même les détournera de mal faire. Pourquoi pas?

—Parce que cela est impossible.

—Pourquoi?

—Parce que cela ne s'est jamais vu.

—Cela ne s'est jamais vu parce qu'on n'a jamais voulu le voir. Écoutez, mon cher Hellborn. Au fond, ce que le peuple a résolu de faire ne me paraît point, à moi, illégitime. Je lui avais donné de grandes espérances. Elles ont été déçues, non par ma faute, vous le savez. J'ai encore l'écoeurement des égoïsmes, des duplicités, des lâchetés dont la dernière assemblée m'a offert le spectacle. Les ouvriers, à qui l'espoir des réformes politiques avait fait prendre patience et qui s'étaient rejetés sur cette pâture, ceux surtout qui, uniquement à cause de cela, avaient consenti à ne point prolonger les grèves, s'aperçoivent qu'ils ont été dupes. Les grèves ont recommencé: je ne m'en étonne ni ne m'en indigne. Les déshérités réclament maintenant le suffrage universel. Je ne dis point qu'il faille le leur accorder tout de suite, car j'en connais les dangers et les mensonges. Et, pourtant, quand on ne croit plus au droit divin, le suffrage universel reste peut-être la dernière source possible de l'autorité: source trouble, mais unique. Et, enfin, s'ils demandent trop, c'est qu'on leur a donné trop peu. Je suis le roi de tous mes sujets, riches ou pauvres. C'est le droit de remontrance pacifique de ceux-ci à ceux-là que je veux défendre et que je défendrai.

Hermann parlait d'un ton calme, avec des inflexions modestes. Plus il sentait que ces discours devaient paraître étranges dans la bouche d'un prince, plus il s'efforçait d'y mettre l'accent de la plus entière simplicité et de la certitude la plus tranquille.

—Monseigneur, dit Hellborn, j'ai l'honneur de donner ma démission à Votre
Altesse royale.

Hermann se leva:

—Soit. C'est étonnant comme j'ai de la peine à garder mes ministres.
C'est que je fais des choses trop simples pour eux.

Il se mit à marcher de long en large, la tête baissée, les mains derrière le dos:

—J'ai beaucoup appris dans ces derniers mois. Ce qui rend les iniquités de l'état politique et social difficiles à redresser, c'est que tout le monde, en cette affaire, est à la fois juge et partie… Ce que je dis là n'a rien d'original, n'est-ce pas? La réparation de ces iniquités est réclamée par ceux qui souffrent et par une partie de ceux qui jouissent. Or, les premiers demandent et espèrent trop. Et, quant aux seconds, ils ne peuvent jamais être complètement sincères. Il y aura toujours, même chez les meilleurs, un abîme entre leurs pensées et leurs actes. Presque tous les théoriciens révolutionnaires appartiennent à la bourgeoisie, quelques-uns à la bourgeoisie riche. Si tous ceux-là conformaient leur conduite à leur doctrine, s'ils vivaient sobrement, s'ils consacraient tout leur superflu au soulagement des misères dont ils font profession de s'indigner, la solution de la question sociale aurait déjà fait un grand pas. Mais non! Privilégiés, ils continuent à jouir jalousement de leurs privilèges. Nous voyons qu'en tout pays la plupart des leaders de la démocratie sont ou de fort économes bourgeois, ou des hommes de plaisir, qu'ils n'aiment pas le peuple, qu'ils trouvent son abord déplaisant, qu'ils ne l'approchent que les jours de club et dans les périodes d'élections, et qu'ils ne font même pas la charité, sous prétexte que ce n'est pas la charité, mais la réforme des institutions qui amènera l'extinction de la misère. Hypocrisie! hypocrisie!… Hélas! ce n'est rien que de donner la dîme de son revenu. Mais, même parmi les riches les moins endurcis, qui donc donne la dîme?… Personne ne fait son devoir. Je voudrais essayer de faire le mien.

Et, s'arrêtant devant Hellborn:

—J'accepte votre démission, monsieur. Je l'attendais, et vous avez raison de me l'offrir. Votre conduite dans la discussion du projet de réformes vous a brouillé avec vos amis de l'ancienne opposition, sans vous ramener tout à fait les conservateurs. Mais vous sentez qu'il vous serait plus facile de vous réconcilier avec ceux-ci et de devenir décidément leur homme en sauvant la société. Je vous permets de leur dire que c'est moi qui n'ai pas voulu que vous la sauviez.

Hellborn, nullement embarrassé, eut un sourire d'homme supérieur.

—Votre Altesse royale exprimait tout à l'heure les plus nobles pensées. Mais, que voulez-vous, monseigneur? avant de se résoudre à certains sacrifices, on voudrait, du moins, être sûr qu'ils seront efficaces… Votre Altesse me permet de parler librement?… Si peut-être nous hésitons, nous, les privilégiés,—les bourgeois, comme vous dites,—à sacrifier nos privilèges, vous-même, monseigneur, êtes-vous sûr, absolument sûr, que vous consentiriez, le cas échéant, à sacrifier les vôtres? Je ne parle pas du pouvoir absolu, qui ne saurait être aujourd'hui qu'un nom et auquel vous avez déjà renoncé…

—Vous parlez de la couronne? dit Hermann.

Il réfléchit, puis, gravement:

—En mon âme et conscience, monsieur Hellborn, je suis détaché de tout, même de la couronne.

Et, changeant de ton:

—Ne le répétez pas, au moins… Du reste, on ne vous croirait pas.

Hellborn se retira, un peu abasourdi.

XIII

Du jour où le roi son père lui avait remis ses pouvoirs, Hermann, en dehors des indispensables relations avec ses ministres et quelques hommes politiques, avait vécu dans une profonde solitude. De la sorte, il n'était point distrait de son rêve et il amassait en lui-même, par la continuité de son effort et de sa méditation, une réserve d'énergie égale à la hardiesse de son dessein. Trois ou quatre fois seulement, il était allé passer, en secret, quelques heures auprès de Frida, dans la maison des bois. Il s'était tenu à l'écart de Wilhelmine: il se rendait, aux dates habituelles, dans la chambre de la princesse: mais elle avait beau l'interroger, lui dire ses défiances et ses inquiétudes, il se refusait inexorablement à toute discussion sur les affaires publiques.

Il avait réduit au strict nécessaire le cérémonial du palais, supprimé les réceptions et les fêtes et donné à l'assistance publique de Marbourg les cinq cent mille florins ainsi économisés.

Tout d'abord, ces largesses avaient encore accru sa popularité. Mais il n'avait pas su l'entretenir, ne se montrant jamais au peuple, par une sorte de pudeur, parce qu'il considérait la recherche des ovations comme indigne d'un sage et parce que ces acclamations, dont il était sûr d'avance, lui semblaient hors de proportion avec le peu de mérite qu'il se reconnaissait.

Cette abstention avait refroidi le peuple, qui n'en pouvait deviner les causes. Dans le moment où l'assemblée des trois corps défigurait, article par article, le projet de loi constitutionnelle, les meneurs populaires avaient accusé le prince d'être le complice caché de cette comédie. Et, quand on avait appris qu'il tolérait la manifestation, il se trouva des gens pour dire que c'était un piège qu'il tendait au peuple.

Hermann savait tout cela. Il l'avait prévu. Il se résignait à la sottise et à l'ingratitude inévitables.

Outre la défiance d'une partie de la foule, Hermann sentait contre lui, sourdement grandissante, indomptable comme l'égoïsme et comme l'instinct de conservation et de propriété, l'opposition de tous les privilégiés.

Toutefois, il allait son chemin. Rien n'eût pu le faire reculer. Naguère, il passait pour faible et impropre à l'action par excès soit de sensibilité, soit d'esprit critique. C'est qu'en ce temps-là il n'avait pas charge des autres et que ses indécisions étaient de peu de conséquence. Mais, à présent que ses sentiments devaient se traduire par des déterminations qui, elles-mêmes, devaient toutes avoir des conséquences publiques, il s'était fait une volonté. Une volonté tendue, immobile, dont l'effort solitaire et ininterrompu l'avait mis peu à peu dans cette disposition d'âme où, à force de penser que l'on doit marcher contre l'obstacle et le rompre, la perception même de l'obstacle s'abolit et où s'accomplissent les actions folles ou sublimes. Bref, Hermann vivait dans une sorte de somnambulisme moral.

Au reste, sa lucidité d'esprit restant parfaite, il fixa lui-même les conditions dans lesquelles la manifestation populaire aurait licence de se produire. Les manifestants se réuniraient sur la place des Marronniers, parcourraient les quais de la rive droite jusqu'à la place des Trois-Rois, suivraient la ligne des grands boulevards et se disperseraient au carrefour de la Croix-Bleue. Sur tout ce parcours, il désigna les postes qui seraient occupés par la troupe, les édifices: caserne, Banque, Bibliothèque royale, dans les cours et les sous-sols desquels les réserves de cavalerie et d'infanterie se tiendraient prêtes à sortir au premier commandement. Il eut soin que tous ces préparatifs de répression fussent entièrement dissimulés. Il s'appliqua à tout prévoir et à donner les instructions les plus précises. Sur les points où la manifestation deviendrait séditieuse, trois sommations seraient faites, très espacées. Si elles restaient inutiles, on ferait des charges de cavalerie, très lentes. Mais, quelles que fussent les circonstances, les cavaliers ne devaient dégainer et les fantassins ne devaient tirer que sur l'ordre exprès d'Hermann. Des fils téléphoniques reliaient son cabinet à celui du général gouverneur de Marbourg, situé à l'autre extrémité du palais, et à tous les postes et dépôts de troupes. Ainsi, quoi qu'il advînt, il ne pouvait s'écouler qu'une ou deux minutes entre la transmission des nouvelles et celle des ordres du prince. Il aurait donc la direction suprême de la journée, comme il voulait en porter toute la responsabilité. Le vieux général de Kersten, gouverneur de Marbourg, une baderne qui ne connaissait que sa consigne, se soumit à tout sans réflexion, ou peut-être par cette réflexion que le prince était un «pékin» plein d'idées biscornues, qu'il fallait le laisser aller, puisqu'il était le prince, mais qu'au surplus il reconnaîtrait lui-même, tôt ou tard, la nécessité de revenir aux pratiques traditionnelles de gouvernement et de police.

XIV

Un soleil chaud, presque un soleil d'été, éclaira cette matinée du 1er octobre. Pas un nuage au ciel: il ne fallait pas compter sur la pluie, fatale aux mouvements de rue, bonne auxiliaire des gouvernants aux jours d'émeute. Les manifestants avaient le ciel pour eux. Hermann s'en réjouit: l'épreuve qu'il tentait serait ainsi plus décisive.

Il était seul dans son cabinet. Un officier d'ordonnance était au téléphone dans une pièce voisine. Les premières nouvelles avaient paru rassurantes. Plus de dix mille ouvriers s'étaient réunis sur la place des Marronniers, sans désordre, presque sans cris. Et, lentement, en rangées épaisses, l'énorme procession s'ébranlait…

Un grand silence enveloppait le palais. Nul bruit ne montait, ni des boulevards, ni des quais, encore déserts. Hermann en éprouva un malaise. Il songea au vaste bruit de mer déferlante que, sans doute, le peuple faisait là-bas, et qui se rapprochait à chaque seconde, et qu'on n'entendait pas encore, mais qu'on entendrait tout à l'heure. Le silence lui fut pesant, comme celui qui précède l'orage. Il marchait à grands pas, nerveusement. Parfois ses yeux rencontraient le regard immobile et noir du portrait d'Hermann II. Il lui sembla qu'un sourire ironique et méprisant pinçait les lèvres du terrible ancêtre. Alors il le regarda en face. Non, l'illustre tueur ne souriait pas. Avec une attention hostile, le prince examina cette bouche triste et dure, ce front étrangement serré aux tempes, ces mâchoires de carnassier. Et il eut un plaisir d'orgueil et de défi à penser que ce qu'il faisait serait haïssable et inintelligible au sinistre aïeul, si celui-ci pouvait lever les dalles de la chapelle des Carmélites où il reposait depuis cinq cents ans, à se dire qu'il osait, le premier, rompre une tradition tant de fois séculaire, et, fils de rois, démentir, au nom de la pitié humaine, l'impitoyable et fausse sagesse de toute une lignée de rois…

Puis il s'assit, tira de sa poche une lettre qu'il déplia et en lut la dernière page de l'air d'un dévot qui médite un texte sacré:

«… Oui, je vais bien penser à vous, non pas plus que les autres jours, mais avec plus d'angoisse. Je sais trop les affreux conseils de prudence que les politiques vous donneront; mais n'est-ce pas que vous ne les écouterez point?… Il y a peut-être bien, parmi tous ces pauvres gens, quelques méchants et beaucoup d'ignorants; mais il y a surtout des malheureux… N'ayez pas peur d'eux, vous, leur ami. Défendez qu'on les provoque en étalant les préparatifs de la répression sans savoir si l'on aura quelque chose à réprimer, et je vous jure qu'ils ne feront point de mal. L'âme de la foule est généreuse pour qui la traite avec générosité. Enchaînez-la par la confiance que vous lui montrerez… Songez donc, mon cher seigneur! si un seul des pauvres de Jésus, de ceux qui sont bons et qui souffrent injustement, allait être tué par vous, par vous son protecteur naturel, et cela pour avoir crié sa misère!… Non, je ne puis supporter cette pensée… Au nom de notre amour, ne verse pas le sang des malheureux…»

—Ah! Frida! petite Frida!… Voilà mon viatique, murmura Hermann.

Il se retrouvait apaisé, confiant, comme si, de ces paroles innocentes et aimées, une certitude infiniment douce s'était épanchée en lui.

XV

—Peut-on te dire un mot?

Otto entra, visiblement agité. Mais son sourire d'éternelle gouaille restait figé sous sa moustache rousse.

—Le moment, dit Hermann, n'est peut-être pas des mieux choisis.

—C'est qu'on ne te voit pas comme on veut… Et puis… je vais te dire… je n'ai pas eu le choix du moment. D'ailleurs, aujourd'hui ou un autre jour… Pour moi, je suis bien tranquille.

—Tant que cela?

—Oui, quoique tu ne fasses pas grand'chose pour rassurer les gens paisibles, soit dit sans reproche. Je connais tes idées. Tu te figures que tes douze ou quinze mille prolétaires vont faire gentiment leur petite promenade et qu'il n'y a qu'à ne pas les contrarier pour qu'ils restent sages… J'en doute très fort, mais je raisonne.

—Voyons.

—C'est bien simple. De deux choses l'une: ou tu vois juste (ce qui est possible), et tout se passera en douceur; ou tu te trompes, et alors tu feras comme on a fait avant toi: tu te défendras,—un peu plus tard seulement. Il y aura un peu plus de casse que si tu t'étais défendu tout de suite; mais ça reviendra au même. Nous aurons le dernier mot, cette fois-ci encore et quelques autres, parce que, provisoirement, nous sommes les plus forts; je dis nous et notre bonne noblesse, et notre délicieuse bourgeoisie. Évidemment, nous n'en avons pas pour longtemps; mais la machine durera bien autant que nous. Je n'en demande pas plus, moi.

—Brave coeur!

—Je ne suis pas un sentimental… Mais parlons de mon affaire. Je t'en ai déjà dit un mot, il y a quelques jours…

—Cette concession de mines?

—Oui… Le baron Issachar donnerait la forte somme.

—Cela veut dire?

—Mon Dieu!… cela est assez clair.

—Enfin, quoi? Il m'offrirait de l'argent?

—Je ne dis pas cela… Tu aurais le droit d'ignorer. Dans toute chose, il y a la façon… Mais les temps sont durs… Les têtes couronnées manquent d'argent de poche… Je crois que Wilhelmine elle-même ne serait pas fâchée… pour ses bonnes oeuvres… Enfin… trois millions sont bons à prendre…

—Inutile de continuer, tu sais.

—Pourquoi?

—Tu ne comprends pas?

—Non.

—C'est juste: tu ne peux pas comprendre, dit Hermann en haussant les épaules.

Le front d'Otto se plissa, et ses yeux devinrent méchants:

—Voyons, Hermann, ce n'est pas sérieux? Qu'as-tu à reprocher au baron?

—Je n'ai rien contre lui. Je ne veux pas, voilà tout. Je trouve que, dans cette affaire, les propriétaires du sol ont un droit de priorité, et, puisqu'ils présentent des garanties…

—Moins que le baron… Il possède en Alfanie soixante mille hectares de forêts… Nous lui devons les tramways de Marbourg…

—C'est-à-dire qu'il nous les doit. Malheureusement. J'estime, pour moi, qu'il a assez d'autres moyens de faire travailler son demi-milliard et que ce n'est pas le moment, quand la question sociale est arrivée à l'état aigu, d'accorder des privilèges à ceux qui sont déjà trop riches. Mes raisons sont limpides, comme tu vois.

—J'aurais bien des choses à te répondre, et même des choses sensées. Mais je perdrais mon temps. Aujourd'hui, tu es buté… Nous en reparlerons… Seulement, écoute: tu me mets dans une situation un peu fausse vis-à-vis du baron. Je lui avais fait espérer… Dans tous les cas, il me semble que nous lui devons bien une petite compensation.

—Une compensation à quoi?

—A ce que ton refus lui fait perdre.

—Qu'est-ce que mon refus lui fait perdre?

—Dame! ce qu'il te demandait.

—Tu as une logique!

—Enfin, je me trouve un peu engagé avec Issachar… Et, quand ce ne serait que pour me tirer d'embarras… il me semble que tu pourrais faire pour lui quelque chose qui l'aidât à patienter, et surtout qui lui prouvât que je me suis occupé de lui… Songe que le baron est une puissance et qu'il serait maladroit de le mécontenter… Au reste, un rien le ravirait… une simple marque d'estime, et qui ne te coûterait pas un sou.

—Enfin, quoi?

Otto laissa tomber d'un air négligent:

—Mais… le grand-cordon de l'Aigle-Bleu, par exemple.

—Le grand-cordon de l'Aigle-Bleu au baron Issachar?

—Mon Dieu…

—Dis-moi ses titres.

—Mais… son argent.

—C'est tout?

—Qu'est-ce qu'il te faut? Tu refuses encore?

—Ah! oui, je refuse!

—Tu n'es pas aimable. Je te croyais plus… Voyons, qu'est-ce que tu as contre moi?

—Tu veux le savoir?

—Oui, j'aime autant.

—Tu y tiens beaucoup?

—Mais va donc!

—Eh bien, j'ai que la pensée d'être ici ton complice me fait horreur. Veux-tu que je te dise pourquoi tu viens mendier pour ce pauvre baron Issachar? C'est que ce juif te tient à la gorge, toi, deuxième prince du sang; c'est que tu lui dois plus de douze millions et qu'il juge que l'heure est venue de t'acquitter; c'est que, ce matin même, tu as reçu la visite de son homme d'affaires, qui t'apportait ses dernières sommations. L'ingrat ne se souvient plus qu'il a été ton cher ami, qu'en retour de l'honneur que tu lui faisais d'être son hôte tu te contentais d'un modeste bénéfice de deux mille louis, chaque soir, au baccara… Oui, c'était réglé comme un papier de musique. C'était ton indemnité de déplacement, et même tu ne te déplaçais que pour l'indemnité. Il trouve maintenant que c'est trop cher, surtout en y joignant les autres petites sommes que tu daignais lui emprunter. Il trouve que l'honneur de ton amitié ne vaut plus ça et qu'il a fait un marché de dupe. Et il te met en demeure de payer, n'importe de quelle façon… Ah! oui, tu es un joli prince! Ta pauvre femme, qui, pendant ce temps-là, vit comme une recluse, écrasée sous la honte et la douleur, sanglotait encore l'autre jour en me parlant de toi… Tu as si follement et si brutalement abusé de tout que tu en es à présent à rechercher les sensations… excentriques, celles qui mènent au bagne les simples particuliers. Tu as commencé par descendre aux jupes crottées, filles de la rue ou servantes, et tu te déguisais pour courir les aventures de taverne. Puis cela même ne t'a plus suffi… Une des occupations de la police est de te protéger… Non, non, je ne payerai pas à ton juif l'argent de tes vices. La royauté n'est pas un brigandage!

Les phrases tombaient sur Otto comme des soufflets. Il était livide, l'insolence de son sourire un moment tombée, la lèvre tremblante un peu. Mais il se contint:

—Qu'est-ce que tu veux?… Quand on s'ennuie!… Et si tu savais comme je m'ennuie!… Je t'avertis d'ailleurs que tout ce que tu viens de dire est fort exagéré… Mais, enfin, puisque tu sais tout, et même un peu plus qu'il n'y en a, tire-moi de là! Tu vois bien que, si je t'ai parlé, c'est que je ne pouvais faire autrement… Que veux-tu que je devienne?

—Arrange-toi. Vends un château. Celui de Grotenbach est ta propriété personnelle.

—Grevé d'hypothèques, mon pauvre Hermann.

—Fais-toi l'ami intime de quelque autre banquier.

—Alors, tu ne veux rien faire pour moi? Remarque comme je suis patient… Après tout, je suis ton frère, et, si cela te donne certains droits, comme de me dire des choses désagréables, cela te crée, ce me semble, certains devoirs…

—Eh! qu'est-ce que cela fait que tu sois mon frère? Comme si cela signifiait quelque chose chez nous autres! Nous sommes-nous jamais aimés? Nous sommes-nous seulement jamais connus?… Est-ce que je ne sais pas, d'ailleurs, que tu me hais?

—Moi?…

A cet instant, un grand bruit, confus s'éleva du dehors. C'étaient sans doute des bandes attardées qui gagnaient le rendez-vous des manifestants. Les deux princes tendaient l'oreille; les cris devenaient distincts.

—Entends-tu, dit Hermann, ce que crient ces gens-là?

—Non.

—Ils crient: «Vive le prince Otto!»

—Tiens, c'est ma foi vrai.

Du moment qu'il n'avait décidément rien à attendre de son frère, Otto reprenait son attitude naturelle, et, dandinant son grand corps, les mains enfoncées dans ses poches:

—Qu'est-ce que j'y peux?… Ce n'est pas un cri séditieux. Si j'étais l'aîné, et toi le cadet, ils crieraient: «Vive le prince Hermann!» C'est clair comme le jour.

—Sais-tu qui les a payés?

—Ce n'est toujours pas moi: je ne suis pas assez riche.

—C'est toi! Et c'est toi qui as fait afficher dans la ville les placards que j'ai fait déchirer ce matin, où l'on me dénonçait au peuple comme jouant un double jeu, libéral dans mes déclarations publiques, mais secrètement allié à la réaction… Ne nie pas: j'ai les preuves.

—Quelles preuves? Des rapports de policiers qui font du zèle?… Tu me dis tout cela pour te dispenser de me rendre le petit service que je te demandais… Tu as tort, Hermann; je t'assure que tu as tort.

—Écoute, dit Hermann.

C'était la sonnerie du téléphone dans la pièce voisine. Deux ou trois minutes s'écoulèrent; les deux princes se taisaient. L'officier d'ordonnance entra et, apercevant Otto, parut hésiter.

—Vous pouvez parler, dit Hermann.

L'homme répéta, du ton uni et impersonnel d'un officier au rapport, la communication qu'il venait de recevoir:

—La manifestation s'est mise en marche vers dix heures et demie. Douze mille hommes environ; quelques centaines de femmes et d'enfants. Ç'a été très calme d'abord. Mais, tout à coup, à l'angle du quai Saint-Pierre et de la rue des Tanneurs, Audotia Latanief a déployé le drapeau noir.

—Encore elle! murmura Hermann.

Le visage d'Otto s'éclairait.

L'officier continua:

—On le lui a arraché. Il y a eu des coups échangés. Rien de grave. Audotia, qui résistait, a été conduite au poste avec trois ou quatre ouvriers grévistes. La foule continue son chemin, pacifique en apparence, presque silencieuse. Le général gouverneur de Marbourg dit que ce silence ne présage rien de bon. Il pense qu'on pourrait, sans trop de peine, diviser et refouler les manifestants au moment où ils déboucheront sur le rond-point du pont Saint-Gabriel. Quels sont les ordres de Votre Altesse royale?

—Les mêmes. Qu'on laisse faire.

L'officier se retira.

Mais Hermann n'était plus si tranquille. Toujours cette Audotia! Elle devenait singulièrement encombrante, cette sainte. Il est vrai que l'incident était prévu, et, sans doute, il n'aurait pas de suites. Pourquoi donc, si confiant tout à l'heure, Hermann avait-il maintenant le coeur serré d'angoisse?

Il tournait le dos à son frère; mais il sentait derrière lui le grand nez, les yeux à pochettes, toute la personne d'Otto le railler méchamment. Il se retourna d'un mouvement brusque:

—Qu'as-tu à sourire?

—Je songe, dit Otto, que tu auras beau faire: tu finiras, bon gré mal gré, par où tu aurais dû commencer. Va, va, j'aurai le plaisir exquis de te voir tirer sur ce bon peuple en qui tu as tant de confiance et que tu aimes tant.

—Mais c'est abominable, ce que tu dis là!

—En quoi? Je constate ce qui est. Qui espères-tu tromper? Les sentiments que tu affiches sont contradictoires à ta fonction. Si tu les éprouvais réellement, ou si tu étais capable de les suivre jusqu'au bout, tu n'aurais qu'une chose à faire: t'en aller. Or tu ne t'en iras pas. Tu resteras pour nous défendre—à coups de fusil s'il le faut—et tu massacreras de pauvres diables, parmi lesquels il y aura certainement quelques braves gens, parce que tu ne pourras pas faire autrement. Te voir patauger dans ces contradictions, ce sera ma première vengeance, à moi qui ne fais pas de phrases et qui ne me pique pas de justice ni de pitié. Et puis… j'attendrai… Je te parle bien tranquillement, selon ma coutume. Mais tu m'as dit tout à l'heure des choses que je ne permets à personne de me dire, pas même à toi… Et je t'avertis que je m'en souviendrai.

—A la bonne heure, dit Hermann, je reconnais mon frère.

XVI

La princesse Wilhelmine fit irruption dans le cabinet royal, tenant le petit Wilhelm dans ses bras et suivie de la gouvernante.

—Hermann! Hermann! cria-t-elle, savez-vous ce qu'on a fait à votre fils?

Son allure était tragique; même, ses beaux bandeaux étaient un peu dérangés. Toutefois, elle gardait son grand air, l'air des Altenbourg. Et c'est pourquoi Hermann, ayant d'ailleurs constaté que l'enfant était intact, demanda avec tranquillité:

—Quoi donc? Qu'arrive-t-il?

—Il arrive que les émeutiers ont assailli à coups de pierres la voiture de votre fils, qu'ils auraient pu le tuer, qu'il n'a été sauvé que par la vitesse des chevaux, et que voilà, je pense, de quoi vous faire réfléchir.

—Enfin, dit le prince, il n'a pas eu de mal? Sa gouvernante non plus?…
Peut-être madame de Schliefen s'est-elle exagéré les choses.

Il interrogea la gouvernante. Elle était partie le matin pour conduire Wilhelm chez le roi son grand-père. Mais, ayant rencontré des bandes qui se rendaient à la manifestation, la vieille dame, prise de peur, avait donné ordre au cocher de rentrer au palais. Des ouvriers avaient reconnu la livrée de la cour, poussé des cris de menace et lancé des pierres contre la voiture. Et c'était miracle que ni elle ni le petit prince n'eussent été atteints.

—Vous n'aviez, madame, qu'à continuer votre chemin, dit froidement
Hermann. Rien de tout cela ne serait arrivé.

Il était persuadé que madame de Schliefen avait rêvé presque tout ce qu'elle racontait. Il l'examinait, redressée dans son busc, l'aspect ridiculement majestueux, provoquante à force de dignité empesée. Il se disait que des gens du peuple avaient pu être agacés rien qu'en voyant cette tête-là (il l'était bien lui!) et, puisque l'enfant était sain et sauf et que tout s'était borné sans doute à un peu de tapage, il inclinait à des indulgences dont il sentait confusément l'imprudence et la folie. Mais c'était plus fort que lui: la vue de cette douairière avait toujours pour effet d'éveiller dans le tréfond ignoré de son âme de prince il ne savait quel incoercible instinct de révolutionnaire, presque de clubiste et de barricadier.

Cependant le récit de la vieille dame avait exalté le petit Wilhelm:

—Papa, dit-il, ce sont des méchants. Il faut les tuer, tous! tous!

L'enfant tremblait de frayeur et de colère. Hermann le regarda d'un air d'indicible douleur et répondit doucement:

—Mais mon chéri, si tu veux qu'on les tue, c'est donc que tu es aussi méchant qu'eux?

L'avorton, dépité, éclata en sanglots. Hermann l'embrassa, le caressa, mais sans parler: les mots tendres qu'il cherchait ne lui venaient pas…

La princesse fit signe à la gouvernante d'emmener l'enfant.