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Les Rois

Chapter 22: XXI
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About This Book

An aging sovereign delegates authority to his heir during a formal court ceremony that exposes a gulf between public ritual and private feeling. The narrative traces the heir, his kin, and a young woman through official parades, subdued conversations, and nocturnal encounters, revealing strained family relations, political unease, and conflicting loyalties. Scenes move between ornate pageantry and intimate domestic moments, juxtaposing ceremonial grandeur with social anxieties and hints of cultural change. The work examines the rituals of power, the uncertainties of succession, and the emotional costs of preserving appearances in a society where tradition meets modern pressures.

XVII

Restée seule avec le prince:

—Alors, dit-elle, c'est vrai, c'est bien vrai? vous autorisez la manifestation?

Il vit qu'elle était décidée à parler, quoiqu'il fît, et qu'il ne pourrait, cette fois, se dérober à une explication.

—Ma parole est engagée, répondit-il. Et, quand je voudrais la retirer, il n'est plus temps.

—Il serait encore temps si vous vouliez.

—Eh bien, donc, je ne veux pas.

—Mais savez-vous que vous vous perdez?

—On me l'a déjà dit; mais rien n'est moins sûr. Mon opinion est que les manifestants rentreront paisiblement dans leurs maisons après avoir fait connaître leurs voeux, comme c'est leur droit.

—Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien même, par impossible, ils ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prétendu droit de remontrance publique serait la négation de votre droit à vous, de ce droit royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde à eux.

—Des mots!… Ils souffrent: je leur laisse la liberté de la plainte.

—Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promène par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh! croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur côté? Il y en a aussi du nôtre. Surtout il y en aurait si vous désertiez votre poste. Pensez à cela; pensez à tous ceux qui sont derrière vous: à votre noblesse, à votre armée, à tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et qui, étant à vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-là, si l'émeute éclate et ne rencontre, par votre faute, qu'une résistance incertaine et tardive, tous ceux-là, dont vous avez charge, voyez à qui vous les livrez, vous, leur maître et leur défenseur.

—Je suis le défenseur des autres aussi, répondit Hermann. Ne suis-je roi que pour monter la garde autour des privilèges et des coffres-forts des satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme au service des propriétaires! Je n'accepte point ce rôle. Vous me sommez d'être roi? Eh bien, je ramène la royauté à sa fonction primitive, qui est de protéger d'abord les humbles et les petits. Je veux être avec ceux qui pâtissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en suis sûr: j'ai étudié les questions. Vous ne savez pas ce que sont certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous même une idée? Vous n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tâché de voir ou de me figurer. Et, à cause de cela, je vous le dis, les brutalités mêmes de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la dureté de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-là, en réalité, me sont plus étrangers, me semblent moins mes frères que les gens du peuple. Aujourd'hui même, savez-vous d'où vient tout le mal? Il vient de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir à être moins riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est là l'obstacle à tout, l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colère!

—Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et dureté en haut, vertu et désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du dévouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur et d'héroïsme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet égoïsme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux. Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette défiance blessante, et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous, fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux.

—Hélas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gré ou de force et que je suis leur prisonnier… La vérité, c'est que j'ai beau être un des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement sur ceux de mes sujets qui détiennent les neuf dixièmes de la fortune du royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dégénère en émeute, ils savent bien qu'il faudra la réprimer, après tout, et que la terreur qui suivra cette répression rétablira pour quelque temps, en leur faveur, l'ordre et le silence.

La parole du prince sonnait âprement. Wilhelmine sentait, non point sa conviction fléchir, mais ses idées lui échapper. La pensée de son mari avait des apparences de générosité qui, sans la persuader, déconcertaient la princesse. Femme, elle n'eût pu lui tenir tête que par des arguments sentimentaux; or ces arguments-là surabondaient en faveur de la thèse d'Hermann, au lieu que Wilhelmine était réduite à parler presque uniquement expérience et raison… Elle répondit avec effort:

—Oui… pour quelque temps seulement… peut-être… Oui, ceux que vous avez à défendre sont les vaincus de demain… Au moins, n'aidez pas à leur défaite…

Un argument lui était venu. Elle reprit son élan:

—Concevez-vous ce qui arriverait après? Ou pouvez-vous vous le représenter sans effroi? Défendez donc votre pouvoir, dans l'intérêt même de votre rêve, car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la foule aveugle et stupide qui saura le réaliser.

—Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on répète toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent calmes jusqu'à la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux, que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai, voilà tout.

—Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais ce que vous exposez ne vous appartient pas à vous seul! Le pouvoir royal est un patrimoine dont chaque roi n'est que le dépositaire et qu'il doit transmettre intact… Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple et si votre propre danger vous touchent peu, songez à votre fils! Ne lui perdez pas sa couronne!

—Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente une épreuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir, est capable de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience, si elle réussit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté. Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout sauver…

Le prince, ici, parut hésiter devant sa pensée; puis, d'un accent de décision un peu fébrile et provocante:

—Et, s'il faut prévoir l'improbable, quand je hasarderais même la couronne future de ce petit enfant…

—N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui parlez ainsi… Ce que je refusais de croire serait donc vrai?… Osez dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres pensées!

—Qu'entendez-vous par là? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilité de mon erreur! Je suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'étais homme à subir une volonté étrangère, apparemment j'eusse déjà cédé à la vôtre, car, Dieu merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement à demander… quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse à ce point!

—Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prêter ce rôle odieux? Croyez-vous que je n'aie pas pitié, moi aussi, et que le coeur ne me saigne point à vous parler comme je fais?… Oui, ce que j'ai le courage de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus évident, le plus pressant, le plus impérieux de vos devoirs. Et je dis que vous n'y échapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos songes. Vous n'êtes pas libre, vous le reconnaissiez tout à l'heure avec colère. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang, pèse sur vous. Vous êtes né de ce côté-ci du champ de bataille; tant pis pour vous! Quand vous voudriez être transfuge, l'autre camp ne vous croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous… Et, si tout craque sous nos pieds, tombons à notre poste en montant notre faction. Trente générations de rois vous obligent.

—Moins que ma conscience, madame.

L'officier parut à la porte.

—Quelles nouvelles? demanda Hermann.

—Communication du général gouverneur: Le nombre des manifestants grossit, toujours… Pas de désordre jusqu'à présent… Mais le général fait observer qu'il serait facile de couper la manifestation en deux au carrefour des Tanneurs. Il demande si Votre Altesse Royale n'a rien à modifier aux ordres donnés.

—Absolument rien.

—Mais… commença Wilhelmine.

—J'ai dit.

—Les manifestants, reprit l'officier, doivent passer au bout de la grande allée du jardin royal. Votre Altesse pourra facilement les voir des fenêtres de la salle du trône.

—J'y ai songé. Merci. Allez, capitaine.

Et, se retournant vers la princesse:

—Madame, vous prenez souvent plaisir à me rappeler mon pouvoir et mes droits. Or, si je suis roi, je le suis aussi pour vous. Et, si je suis de droit divin, c'est apparemment Dieu qui m'inspire cette conduite même dont vous êtes scandalisée… Qu'avez-vous à répondre?

—Rien, Hermann, sinon que je cours veiller à la sûreté de votre fils et que je reviens prendre ma place auprès de vous, quoi qu'il arrive.

—Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.

—Dieu vous entende!

XVIII

… Des fenêtres de la salle du Trône, une vaste allée, longue de cinq cents mètres, s'étendait jusqu'à la grille qui fermait le jardin privé du roi. Hermann resta longtemps à regarder la foule passer derrière cette grille. Elle marchait sans désordre, en rangées inégales et, semblait-il, presque en silence.

Hermann prit une longue-vue. Il distinguait, entre les barreaux, la fuite continue de figures presque toutes laides, les unes farouches, les autres souffrantes et lasses, la plupart inexpressives et, quelquefois, des bouches ouvertes dont il n'entendait pas le cri. Il songea:

—Eh bien! je ne m'étais pas trompé. Comme ils sont sages, les pauvres gens! Voilà qui ne présage guère une émeute.

Il avait envie de les remercier de lui donner raison. Mais, peu à peu, cet ordre et ce silence mêmes faisaient naître au fond de lui une inquiétude. Mieux que n'eût fait une multitude confuse et bruyante, cette procession quasi muette—qui passait, passait interminablement—donnait la sensation du nombre et de la force. Hermann commençait à s'étonner d'avoir osé mettre en liberté, ne fût-ce que pour quelques heures, cette force inconnue, et le malaise de l'attente lui devenait intolérable.

Soudain, il s'aperçut que la procession des pauvres cessait de défiler. Elle revenait sur ses pas; sa masse encore épaissie oscillait, semblait se heurter contre la grille.

Presque en même temps, l'officier annonça que les manifestants demandaient à entrer dans le jardin royal.

Hermann eut un moment d'hésitation… «Eh, quoi! se dit-il, je serais lâche?» Puis un désir lui venait, irréfléchi, irrésistible, de voir de plus près cette foule ténébreuse, grosse de mystère et de hasards.

—Qu'on leur ouvre! commanda-t-il.

Il se remit en observation derrière la fenêtre, protégé contre les regards du dehors par les balustres du large balcon et par les rideaux à demi rabattus.

Bientôt, par la grille ouverte, le flot de peuple jaillit, s'avança en s'élargissant. Les figures des premiers rangs se faisaient plus nettes. Hermann en distingua de mauvaises et de bestiales.

—Évidemment, pensa-t-il, ce qui enflamme ceux-ci, ce n'est pas une idée de justice. Ils sont sans doute aussi durs, aussi avides, aussi impitoyables—et moins policés—que les repus contre lesquels ils s'insurgent… Quelle société ces brutes nous referaient-elles?…

Mais, presque aussitôt, il douta de la vérité de son impression:

—Après tout, de quel droit leur prêté-je de bas sentiments sur la foi de leurs visages convulsionnés? Toute passion où il entre de la colère déforme et enlaidit les traits… En quoi ces faces inquiétantes diffèrent-elles de celles des soldats qui se ruent, en criant de rage, dans la mêlée?… Quand Cynégire mourut ou quand tomba le courrier de Marathon, les yeux leur sortaient de la tête comme à ceux-ci, et ils étaient horribles à voir.

Et alors, à côté des têtes de fauves, il en discerna d'autres, si pâles, si douloureuses, douces quand même, une tête de jeune fille blonde, assez belle, l'air un peu sauvage et très fier, pareille, sous ses haillons, à une hamadryade, et puis aussi des faces ascétiques d'illuminés…

Les sombres rangs marchaient avec lenteur, tout droit vers la fenêtre d'où Hermann, invisible, les observait… Ils mettraient certainement plusieurs minutes à parcourir l'espace compris entre la grille du jardin et le fossé du palais… Hermann remarqua qu'ils suivaient les allées, respectaient les pelouses et les massifs de fleurs. Il leur en sut gré.

Et, tout en regardant grandir et s'approcher la vague humaine, il méditait, et des pensées claires et hardies, mais trop simples et incomplètes à son insu—comme celles du martyr qui, au dernier instant, repasse en lui-même les raisons qu'il a de croire et de mourir—s'enchaînaient dans l'esprit du prince avec une singulière rapidité.

—Que va-t-il sortir de là? Mettons tout au pire. Tirons les extrêmes conséquences possibles de ce que j'ai osé faire. Évidemment, je m'expose à ceci que, par quelque accident, par quelque malentendu entre le peuple et la troupe ou la police, l'impatience d'un officier ou la subite folie d'un énergumène, la manifestation s'achève en émeute, et l'émeute, en révolution. Une révolution violente et totale: je vais jusqu'au bout de l'hypothèse. Or ai-je le droit de courir ce risque?… Devançons les temps pour en bien juger… Je suppose la révolution accomplie, l'ancien ordre renversé, l'ordre nouveau établi—tant bien que mal, comme tout ordre en ce monde—sur de nouveaux principes… L'humanité y aura-t-elle perdu? Cette société vaudra-t-elle moins que l'autre?… Oui, il y aura eu des actes de destruction et de vengeance; des innocents auront été massacrés; moi-même peut-être… Mais la somme de ces crimes, que sera-t-elle, comparée à la somme des crimes silencieux, des injustices étouffées que recouvrait l'ordre ancien et par lesquels il se maintenait?… Cette nouvelle société sera brutale, inélégante, sans arts, sans lettres, sans luxe? Mais on peut vivre sans tout cela. Mes meilleures journées ont été celles où j'ai vécu près de la terre, dans la solitude des champs, comme un pâtre ou comme un laboureur… Et puis qui sait? Des âmes neuves, des types d'humanité encore inédits se révéleraient peut-être… Les hommes ont une faculté presque inépuisable d'adaptation à toutes les conditions extérieures de la vie sociale… Le désordre ne saurait s'éterniser, parce qu'il ne conviendra jamais qu'à une minorité infime… Enfin, il y aurait toujours bien autant de vertu et d'abnégation dans ce monde-là que dans l'ancien, car le fond de la nature humaine ne change guère, et l'altruisme aussi est dans la nature; il y est moins, voilà tout… Et quand les mêmes injustices et les mêmes violences renaîtraient sous d'autres formes? Serait-ce pire que ce que nous voyons?… Quelle pitié méritons-nous? Tout homme incapable de s'accommoder de la vie que l'ordre nouveau ferait aux individus, c'est-à-dire tout homme incapable de vivre sinon aux dépens des autres et de se contenter d'un bien-être modeste,—lequel d'ailleurs n'empêche point la véritable noblesse de la vie, qui est uniquement dans la pensée,—peut n'être pas un méchant homme, mais ne mérite cependant pas un intérêt bien vif… C'est le manque de vertu, même moyenne, qui fait que les conservateurs s'opposent si furieusement à toute transformation sociale… C'est aussi ce manque de vertu qui empêchera sans doute la révolution de porter tous ses fruits, et, dans ce cas, la lâche humanité de demain pourra expliquer la vile humanité d'hier; mais elle ne pourra pas l'absoudre… Si nous sommes tous des bêtes de proie, un grand déplacement d'injustice serait déjà une espèce et un commencement de justice… Donc, quoi qu'il advienne, ma conscience est en repos.

La foule n'était plus qu'à deux cents mètres du palais. Elle ne poussait plus aucun cri; mais le bruit de son piétinement était plus redoutable que toutes les clameurs. Hermann aperçut avec netteté, au premier rang, une tête hideuse et qui était évidemment une tête d'assassin. Et, bien que ce ne fût rien ou presque rien et que cette sensation fortuite ne changeât point le fond des choses, il ne fut plus si sûr de son raisonnement. Il pensa:

—Voici une des minutes les plus singulières de ma vie. Il me semble que je joue à pile ou face sur la douceur ou la férocité, sur le bon sens ou la stupidité de cette foule. L'enjeu, c'est tout ce que j'ai cru jusqu'à présent. Je tente une épreuve d'où je sortirai affermi dans mes plus chères idées, ou vidé de toute illusion et dégoûté des hommes à jamais…

Et il cria tout haut, avec un accent de supplication ardente:

—Mon Dieu! faites que ce peuple comprenne! Faites que ce peuple ne soit pas méchant!

—Pauvre Hermann! dit une voix.

Il se retourna et vit son cousin Renaud. Il courut à lui comme quelqu'un qui cherche un refuge ou qui a besoin d'un témoignage:

—Renaud, mon cher Renaud, n'est-ce pas que tu m'approuves, toi? N'est-ce pas que j'ai raison d'avoir confiance?

—Oh! moi, je te l'ai déjà dit, je te plains. Fais comme tu voudras: tu es sûr de mal faire. C'est triste d'être prince à l'heure qu'il est, à moins d'être un nigaud ou un bandit… Je n'ai plus soif que d'une chose: c'est d'être simplement une tête dans la foule.

Il tendit à Hermann un parchemin:

—Tiens, signe-moi ce brevet, que j'ai fait préparer comme nous en étions convenus.

—Tu le veux?

—Je t'en supplie.

—Tu n'auras pas de regret?

—Non.

Quand Hermann eut signé:

—Merci, dit Renaud. Tu viens de m'affranchir. A partir de cet instant, je ne suis plus que Jean Werner, enseigne de vaisseau en congé. Je respire enfin.

—Tu pars bientôt?

Le bruit du dehors croissait. Hermann s'était rapproché de la fenêtre et regardait le peuple venir. Mais Renaud, sans bouger, insoucieux du spectacle comme un homme guéri des curiosités vaines, répondit avec calme:

—J'embarque demain. J'emmène une femme que j'aime et que je ne pourrais épouser si je restais prince. C'est une petite gymnaste, Lollia Tosti. Nous nous marierons… là-bas, très loin… J'emporte de quoi vivre commodément… Je me demande si c'est très honnête pourtant; mais on est toujours lâche par quelque point: je crains la pauvreté pour mon amie et je me dis que, après tout, ce que je possède sans l'avoir gagné est le salaire de ce que mes aïeux,—quelques-uns, du moins,—ont pu faire «pour le bien du royaume», comme on dit… Adieu, mon cher cousin.

Cependant, la foule était arrivée près de la grille basse de l'ancien fossé qui protégeait encore la façade du palais.

Une idée traversa l'esprit d'Hermann, et tout son corps en eut un frémissement:

—S'ils demandent que je fasse baisser le pont-levis, que ferai-je?…

Mais la foule ne paraissait pas songer à pénétrer dans le palais. Seulement, sa masse fourmillante se tassait le long de la grille basse, et, tout à coup, une clameur énorme retentit.

—Renaud, qu'est-ce qu'ils crient?

—Parbleu! dit Renaud, ils ne crient pas: «Vive le roi!»

La clameur, en redoublant, prenait une forme; un nom se dégageait du tumulte, scandé par des milliers de voix:

—Audotia! Audotia!

—Ils veulent, dit Renaud, que tu la leur rendes, et je les comprends. Leur amie est une personne très déraisonnable et très dangereuse pour nous autres, mais très originale aussi, en vérité, et la seule, à ma connaissance, qui pratique la charité absolue—excepté, toutefois, envers nous.

—La leur rendre? Mais je ne puis pas, Renaud, je ne puis pas, je t'en prends à témoin. Le drapeau noir qu'elle promenait est l'étendard de l'insurrection. Il exprime le désespoir, la nécessité de recourir aux moyens suprêmes. Or le peuple n'en est pas là; le peuple n'a pas le droit de signifier qu'il en est là, puisque son prince a confiance en lui et ne lui veut que du bien.

Il se butait à cette question du drapeau noir, étonné, en dépit de la connaissance qu'il croyait avoir des esprits simples, que le peuple, ne comprît pas les subtilités de sa logique, mais sentant que ce dernier scrupule était comme le point idéal qui le séparait, lui, gardien de l'ordre, de la complicité avouée avec l'armée de la révolte.

La clameur continuait, menaçante. Hermann se précipita vers la fenêtre et voulut l'ouvrir:

—Je vais me montrer, je vais leur dire…

Renaud le retint:

—Ils vont te huer, mon cher ami. As-tu une tête de boucher? As-tu le mufle et le tonnerre de Danton pour haranguer le peuple?… Mais regarde-nous donc! Ces fonctions-là ne conviennent pas à notre genre de beauté, mon pauvre Hermann.

—C'est vrai, dit le prince.

Il considérait la foule, de plus en plus serrée et houleuse, et il se raidissait dans sa volonté. Il murmurait: «Je ne dois pas… Non… je ne dois pas.» Mais une détresse pire que la mort lui serrait le coeur:

—Ainsi, tu m'abandonnes, Renaud? Tu m'abandonnes au moment où je suis le plus malheureux et quand tous les autres m'ont déjà abandonné? Car, vois-tu, je sens autour de moi le désaveu et le recul de tous ceux qui vivent de la royauté, de tous ceux qui comptaient sur moi comme sur le premier gendarme du pays… Voilà que j'ai contre moi le peuple parce que je suis prince, et tout le reste de la nation parce que j'aime le peuple… Et c'est l'heure que tu choisis pour me quitter!

—Je ne l'ai point choisie, Hermann. Mais que veux-tu que je fasse ici? Je ne puis t'être bon à rien. Tout le monde me regarde comme un fou parce que j'ai voulu vivre à ma guise… On croirait que je t'approuve, et cela encore te ferait tort. Donc, je m'en vais. Je renonce avec enthousiasme à mes droits éventuels à la couronne; je m'évade de la royauté; je disparais. C'est très bon de disparaître.

Cependant, les cris du dehors s'apaisaient. La foule, peu à peu, s'éloignait de la grille basse, s'écoulait vers la droite et s'engageait dans l'avenue de la Reine, qui longeait une des ailes du palais.

C'était sur cette avenue que donnait le guichet de la cour intérieure, pleine de cavaliers et de fantassins, au fond de laquelle se trouvait le poste de police où Audotia Latanief avait été conduite.

-Que vont-ils faire? demanda anxieusement le prince héritier.

-C'est bien simple. Ils ont bon coeur: ils vont, délivrer eux-mêmes leur amie.

-Viens! dit Hermann.

XIX

Il entraîna Renaud par des galeries, des couloirs étroits et tournants, des portes basses, des tronçons d'escalier pratiqués dans l'épaisseur des murailles, car le palais, repris et agrandi à différentes époques, était machiné, dans certaines parties, comme un château de mélodrame. Ils traversèrent le corridor où le prince Manfred avait été assassiné par les ordres de son frère Otto III, la chambre où la reine Ortrude, aidée de son amant, avait étranglé le roi Christian V et la salle basse où le roi Christian VI avait tenu enfermé pendant dix ans, puis laissé mourir de faim le vieux roi Conrad VIII, qu'il accusait d'être dément.

Ils arrivèrent dans une des tourelles d'angle, autrefois prison, aujourd'hui chapelle. De là, par trois fenêtres étroites comme des meurtrières, on découvrait en enfilade toute l'avenue de la Reine et la façade extérieure de l'aile gauche du palais.

Comme ils entraient, ils virent dans l'ombre une femme agenouillée sur un prie-Dieu et toute secouée de sanglots. C'était la princesse Wilhelmine. En apercevant son mari, elle renfonça subitement ses larmes et reprit son air d'impassible dignité avant de se replonger dans son oraison.

Et Hermann lui en voulut de n'avoir pas continué simplement à pleurer.

Il passa derrière l'autel, monta sur l'escabeau qui servait au chapelain pour exposer l'ostensoir dans sa niche, ouvrit une imposte pratiquée dans l'un des étroits et lourds vitraux et regarda dehors.

Les marronniers de l'avenue lui cachaient par places la chaussée et, les larges trottoirs. Voici toutefois ce qu'il vit, de loin, par les percées ouvertes entre les masses de feuillages.

La foule se ruait contre le guichet, essayait de forcer la lourde porte à coups de pavés et de barres de fer ou en poussant contre elle, en manière de bélier, les timons d'un tombereau. Des hommes se faisaient la courte échelle et tâchaient de se hisser jusqu'aux fenêtres du premier étage. Toutes les vitres de cette partie du palais tombaient avec fracas sous une grêle de pierres, et, comme elles rebondissaient, en même temps que les projectiles, sur les têtes des assiégeants, la fureur du peuple redoublait, pareille à celle d'un aliéné qui se blesse lui-même. Une clameur continue emplissait l'air. Plusieurs drapeaux noirs flottaient, ballottés dans les remous de la foule, comme des oiseaux de funèbre augure sur une mer démontée.

Alors, barrant toute l'avenue, parut un escadron de cuirassiers, sorti de la cour intérieure du palais par une des portes de l'aile droite et qui venait prendre la multitude à revers. Les cavaliers s'arrêtèrent. Hermann vit le geste de l'officier faisant les trois sommations, qui restèrent inutiles. Les cavaliers reprirent leur marche, lentement. Des remous plus forts parcoururent la foule; mais elle ne se dispersa point. Quand le premier rang des chevaux fut sur elle, elle sembla se gonfler comme le bourrelet d'une flaque d'eau qu'on balaye. Des têtes disparurent, submergées dans ce bouillonnement. Hermann devina que des corps devaient être foulés aux pieds. Fidèles à leur consigne, les cavaliers ne dégainaient pas. Mais des enragés les tiraient par les bottes; d'autres se suspendaient aux naseaux des chevaux… Et tout à coup, sans que Hermann vît comment, la foule se trouva reformée derrière l'escadron… Les cuirassiers des derniers rangs firent volte-face. On leur jetait des pierres. Des visages furent meurtris et déchirés et, sous plus d'un casque, le sang coula. Quelques-uns se défendaient à coups de fourreau ou avec la crosse de leur carabine. Des chevaux se cabrèrent. Un cavalier fut arraché de sa selle par des mains furieuses et ne reparut plus…

L'officier d'ordonnance était derrière Hermann, au pied de l'escabeau, attendant les ordres.

—Allons! dit Hermann, c'est eux qui l'auront voulu… Les soldats sont du peuple aussi… Que l'on fasse donner l'infanterie et qu'elle tire… après les trois sommations.

—Bien, monseigneur.

Hermann prit sa tête dans ses deux mains:

—Ah! les brutes! les brutes! les brutes! cria-t-il. Mais pourquoi, mon
Dieu? Pourquoi?…

L'escadron, assailli devant et derrière, se défendait comme il pouvait.
D'eux-mêmes, les cavaliers avaient dégainé. La mêlée devenait meurtrière.

La porte que les insurgés assiégeaient tout à l'heure s'ouvrit brusquement, et des fantassins débouchèrent dans l'avenue, la baïonnette en avant. Trois sommations, que le peuple déchaîné ne parut même pas entendre; puis une décharge. Cela fit dans la foule un vide circulaire, pareil à celui que laisse un coup de faux dans un champ de blé. Deux ou trois milliers d'insurgés se trouvaient pris à leur tour entre les cuirassiers et les fantassins, aussi sûrement condamnés qu'un bétail dans une salle d'abattoir. Fous de rage, ils tourbillonnaient au hasard, se précipitaient contre les fusils baissés. Une nouvelle décharge ouvrit dans leur masse mouvante de nouvelles échancrures, vite rebouchées. Mais plusieurs cavaliers, atteints par les balles de l'infanterie, dégringolèrent de leurs montures. La foule se jeta sur eux…

Hermann détourna les yeux pour ne plus voir et descendit de son escabeau.

—A tout prix, dit-il à l'officier, qu'on arrête le feu! A tout prix! vous entendez?

Wilhelmine était sortie quelques instants auparavant, sans rien dire.

Hermann rentra dans son cabinet, suivi de son maigre et long cousin. Il s'affaissa dans un fauteuil.

—Comprends-tu, maintenant, que je m'en aille? dit Renaud de sa voix unie et calme. J'ai vu hier le roi. Je lui ai dit adieu. Il m'a à peine reconnu; et je crois qu'il n'en a plus pour longtemps. Pauvre oncle! Il n'a jamais été bien tendre pour moi: les affections naturelles n'étaient pas son fort. Mais peut-être valait-il mieux que nous, car il croyait à quelque chose, lui, et il a joliment joué son rôle, et avec une rude conviction! Et ce qui te fait en ce moment pâlir d'angoisse lui eût paru la chose la plus simple du monde… Mais écoute. Bientôt, dans quelques semaines, tu recevras des pièces, très exactement authentiquées, qui établiront que j'ai fait naufrage ou que j'ai été tué par accident dans une chasse, enfin, que je suis mort. Ce ne sera pas vrai. Je te le dis, parce que, toi, je ne veux pas te tromper. Tu répandras officiellement la nouvelle de ma mort. Alors, enfin, je serai vraiment libre… Promets-le-moi.

—Oui, dit Hermann.

Quelques minutes s'écoulèrent, lentes et lourdes d'angoisse. Enfin l'officier reparut.

—C'est fini? demanda Hermann.

—Oui, monseigneur. C'était fini déjà quand l'ordre de cesser le feu est arrivé.

—Les fusils du nouveau modèle ont dû «faire merveille», comme on dit…
Combien de morts?

—On ne sait pas au juste. De cinq à six cents peut-être, et un plus grand nombre de blessés. Les autres ne demandaient plus qu'à s'en aller. On les a laissés passer. L'ordre est rétabli ou le sera bientôt.

—Tu vois bien, dit Renaud, que tu n'as plus besoin de moi. Adieu, mon pauvre Hermann.

—Adieu, Renaud. Tu es heureux, toi.

—Tu feras ce que je t'ai demandé?

—Quoi?

—Tu ne m'as donc pas entendu?

—Non.

—Alors, je t'écrirai. Adieu.

—Adieu.

Les deux cousins s'embrassèrent. Quand Renaud fut sorti:

—Y a-t-il parmi les tués et les blessés des femmes et des enfants? demanda Hermann à l'officier.

—Une soixantaine, monseigneur.

—Qu'on dresse le plus vite possible la liste des victimes avec l'adresse de leurs familles et qu'on me l'envoie.

—Oui, monseigneur.

—J'y ai songé, Hermann, et j'ai déjà donné des ordres, dit la princesse
Wilhelmine, qui entrait.

XX

Quand, deux heures auparavant, Wilhelmine avait quitté Hermann, toute meurtrie par ses dures paroles, elle s'était rendue d'abord dans la chambre de son fils, avait couvert l'enfant de caresses tragiques, ainsi qu'il convenait dans la circonstance, et avait éprouvé quelque douceur à se dire que, s'il fallait mourir, elle mourrait en archiduchesse, dans une attitude et avec des mots qui peut-être resteraient historiques. Puis elle s'était mise à errer au hasard dans les galeries du palais.

Elle y avait rencontré Otto:

—Avez-vous vu Hermann? Lui avez-vous parlé?

Otto, livide encore de son entrevue avec son frère, avait sa plus mauvaise figure, un air de méchanceté blagueuse et lâche. D'ordinaire, sa belle-soeur l'évitait, sachant ses vices abominables et devinant les hontes de sa vie. Mais, en cet instant, la pure princesse sentait dans ce bandit un allié. S'il abusait jusqu'au crime des privilèges de son rang, il devait tenir, du moins, à ces privilèges. Et, puisqu'il était maintenant question, pour les rois, d'être ou de ne plus être, déshonorer la royauté semblait à Wilhelmine moins criminel, après tout, que de la renier et de la perdre volontairement. Elle était un peu dans le sentiment de ces dévots aux yeux de qui un prêtre indigne est moins dangereux qu'un prêtre publiquement incroyant.

—Ah! oui, grommela Otto, il nous met dans de jolis draps! Je le lui disais tout à l'heure.

—Eh bien?

—Rien à faire. Quand ces rêveurs-là se cramponnent à une idée… Non, je n'ai jamais vu personne mettre tant d'application et d'entêtement à se perdre… Ah! elle peut se vanter de le tenir!

—Qui, elle?

—Rien. Pardon…

—Mademoiselle de Thalberg, n'est-ce pas? dit Wilhelmine en se contenant.

—Je vous ferai remarquer, ma chère Wilhelmine, que c'est vous qui l'avez nommée.

—Alors, c'est elle…

—Oh! je ne trahis pas un grand secret en répétant après tout le monde qu'elle le gouverne absolument, qu'il ne voit rien que par ses yeux et ne fait rien que par ses ordres. C'est pour elle qu'il avait gracié Audotia Latanief. Vous vous rappelez que ç'a été son premier acte souverain, et vous voyez comme ça lui a réussi.

—Vous êtes sûr de cela, Otto?

—Vous ne le saviez pas?

—Ne parlez point à la légère, Otto. Chacune de vos paroles me fait une plaie au plus profond du coeur.

—Eh! ma chère Wilhelmine, je dis ce qui est. Vous, moi, nous tous, nous sommes présentement entre les mains de cette petite aventurière: voilà la vérité. Si dix mille insurgés parcourent triomphalement les rues de la ville, c'est parce que mademoiselle Frida ne veut pas qu'on les dérange… Et voilà comment se fait l'histoire et comment se perdent les royaumes.

—Non, Otto, je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire. Si cela était vrai, d'abord, il la garderait auprès de lui, il ne voudrait pas se séparer d'elle… Cette fille l'a amusé par ses bizarreries; puis il s'est attaché à elle, comme il arrive, justement parce qu'il lui avait été secourable. Rien de plus, je le jurerais.

—Alors, pourquoi est-ce vous, tout à l'heure, qui l'avez nommée la première?

—Parce que je crains tout, parce que je suis folle… Mais, enfin, voilà des mois qu'elle est chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub…

—Chez son grand-oncle? dit Otto, feignant l'étourderie.

—Oui. Est-ce qu'elle n'est pas chez son grand-oncle?

—C'est possible. Où demeure-t-il?

—Mais… au château de Frauenlaub.

—Ah?

—Que signifie ce «ah»?

—Rien. Cette petite n'a pas de comptes à nous rendre, après tout. Si elle s'amuse, ce n'est pas moi qui l'en empêcherai.

—Quoi donc? qu'y a-t-il?

—Il y a qu'un de mes amis intimes, étant à la chasse la semaine dernière, prétend avoir rencontré mademoiselle de Thalberg dans les bois, aux environs de Loewenbrunn, et, par conséquent à dix ou douze lieues de Frauenlaub…

Otto disait presque vrai. Depuis ses embarras d'argent, il s'était réfugié au château de Loewenbrunn, afin d'y vivre économiquement. Or, un matin qu'il se promenait à cheval dans la forêt, il avait aperçu, à deux cents pas devant lui, une femme qui marchait vite et dont la tournure rappelait singulièrement celle de Frida. Il avait pressé le pas de son cheval pour la rattraper; mais la femme avait disparu à un détour du chemin, et il n'avait pu la retrouver. Sans doute, elle s'était enfoncée dans les taillis…

—Mais, j'y songe, continua Otto, ce que je viens de vous dire doit plutôt vous rassurer, car je ne sache pas qu'Hermann, accablé d'affaires comme il est, ait quitté Marbourg ces derniers mois… Qu'avez-vous?

Wilhelmine était toute pâle.

—Hermann, dit-elle, est allé plusieurs fois à Loewenbrunn prendre des nouvelles du roi.

Otto prit un air de profonde pitié:

—Ma pauvre Wilhelmine! ma pauvre Wilhelmine!

—Laissez-moi, Otto; laissez-moi, je vous prie.

Elle s'échappa, erra de nouveau par les galeries, puis fut à la chapelle, où elle tomba tout en larmes sur son prie-Dieu.

Elle priait, et, tout en priant, elle pleurait de désespoir et de haine. Elle eût voulu tenir cette fille qui lui prenait son mari, la faire souffrir, l'étrangler de ses mains… Puis, elle eut honte d'être jalouse comme une femme. Allait-elle donc se venger à la façon d'une bourgeoise trahie? Il s'agissait de bien autre chose: de sauver le prince et l'État… Oui, mais l'État et le prince, qui donc les mettait en péril? Elle, cette fille, toujours elle! Et, rassurée sur la dignité de ses propres sentiments, croyant haïr surtout dans la maîtresse de son mari une criminelle publique, Wilhelmine méditait, en priant, d'impitoyables vengeances…

C'est à ce moment qu'Hermann entra dans la chapelle. D'un effort rapide, elle leva sur lui des yeux sans larmes. Il paraissait si malheureux, cet homme dont la pensée lui était ennemie, qu'elle en eut pitié. Elle se souvint qu'elle l'avait aimé et s'aperçut qu'elle l'aimait toujours: «Il est aveuglé, mais sa folie n'est pas d'une âme médiocre… Cette Frida le gouverne parce qu'elle flatte ses chimères. Si j'essayais, moi aussi, d'entrer dans ses idées pour les combattre insensiblement et d'avoir l'air de le comprendre afin de le reprendre? Voilà qui serait digne de moi, et non cette égoïste fureur de jalousie charnelle, dont je vous prie de m'absoudre, ô mon Dieu!»

Elle entendit les hurlements du dehors, devina le sang qui coulait, et ses entrailles de femme s'émurent. Quand Hermann donna l'ordre de tirer sur le peuple, elle frémit toute; elle conçut l'horreur de ces choses et ce qu'Hermann endurait, et tout son coeur fut, un instant, avec lui: «Il aura besoin de réconfort et de consolation. Eh bien, je tâcherai d'être la consolatrice. Ce sera le meilleur moyen de chasser l'autre…»

Au bruit des décharges, elle fut près de défaillir. Elle eut envie de crier: «Non! non! pas cela!» Mais elle réfléchit que cette épouvante de sa chair et sa rage de jalousie de tout à l'heure étaient deux mouvements de la même espèce, instinctifs et bas: «Il faut dompter cela, il faut être princesse… Mais une princesse n'a point de haine contre les personnes; elle n'obéit qu'à des raisons supérieures et désintéressées… Après la juste répression, le devoir d'universelle protection royale doit avoir son tour.»

C'est alors qu'elle s'était levée et qu'elle était allée donner l'ordre de secourir les familles des victimes. Elle se disait qu'Hermann lui en saurait gré.

Mais, lorsqu'elle lui apprit ce qu'elle venait de faire, il ne la remercia même pas. Jeté en travers de son fauteuil, les mains tombantes, il tourna vers sa femme un visage défait où perlaient des gouttes de sueur:

—Eh bien! vous êtes contente?

Elle se raidit dans sa résolution d'être douce et suppliante, en sorte que son attitude restait hautaine et ses sourcils froncés, tandis que ses lèvres s'essayaient à la tendresse des prières:

—Ne me dites plus de paroles dures, Hermann. Je sais combien le devoir que vous avez accompli vous a été douloureux et j'en ai, comme vous, le coeur brisé… Et c'est pour cela que je viens à vous, afin que, dans cette épreuve, vous sentiez auprès de vous quelqu'un qui vous aime. Je voudrais vous être bonne à quelque chose, vous consoler, vous réconforter un peu…

—Non, Wilhelmine, laissez-moi. De nous deux, c'est moi qui ai des faiblesses de femme; je vois que je vous fais pitié, et je ne le veux pas… J'ai besoin d'être seul… Dès que je pourrai, j'irai me réfugier à Loewenbrunn.

—A Loewenbrunn? demanda Wilhelmine, inquiète.

—Oui. Là seulement, voyez-vous, je m'apaiserai, j'oublierai…

—A Loewenbrunn? Mais, Hermann, il est impossible que vous songiez à quitter Marbourg en ce moment. Qui vous dit que c'est fini et qu'ils ne recommenceront pas demain?

—J'attendrai ce qu'il faudra. Soyez sans crainte: j'ai commencé à tuer; je continuerai, s'il le faut… Mais, selon toute apparence, le peuple a son compte, du moins pour un temps… J'espère donc pouvoir, dans quelques jours, aller à Loewenbrunn auprès de mon père.

—J'irai avec vous, Hermann.

—Non, Wilhelmine, je vous en prie. Ce qu'il me faut, c'est la plus profonde solitude. Je vivrai là en ermite, en sauvage; je ne veux ni cour ni étiquette, rien de ce qui vous est nécessaire à vous. Vous vous ennuieriez trop, je vous assure.

—Je ne m'ennuierai pas, mon cher Hermann, puisque je serai avec vous… J'ai bien réfléchi… Je serai pour vous ce que je n'ai pas su être aux premiers temps de notre mariage. Vous me direz ce qui vous déplaît en moi, et je tâcherai de m'en corriger. Je m'intéresserai à ce qui vous intéresse; je ne vous froisserai plus, je ne vous contredirai plus; j'essayerai d'entrer dans vos idées…

—Mes idées? ricana Hermann. Est-ce que j'en ai encore?… Non, Wilhelmine, non, encore une fois. Je viens de sauver—et cela a coûté du sang—la chose à laquelle vous tenez le plus au monde: votre pouvoir. Que vous faut-il de plus?

Wilhelmine s'approcha, se laissa glisser sur le tapis, les deux coudes sur le bras du fauteuil et le menton sur ses deux mains entrelacées, détendue, enfin, dans une pose de caressante imploration féminine. La ride de ses sourcils s'était effacée. Pour la première fois, la princesse n'était plus qu'une femme amoureuse qui veut reprendre son mari. Le moment était bon. Hermann ne venait-il pas de dire qu'il n'avait plus d'idées? L'amertume de ses réponses prouvait seulement sa souffrance. «C'est cette souffrance, pensait-elle, qui va me le livrer, puisque l'autre est loin, et puisque je suis là.»

Elle reprit à voix presque basse, et tremblante un peu, en implorant le prince de ses beaux yeux soumis:

—Ce qu'il me faut, Hermann, c'est ton coeur. Celle qui te parle, ce n'est plus l'archiduchesse, comme tu m'appelles quelquefois, mais c'est ta femme. Ne sens-tu pas enfin que je t'aime? que, si je t'ai supplié tantôt de ne pas te perdre, c'est qu'en sauvant le prince royal tu sauvais mon mari? et que, si j'ai été si violente et maladroite, c'est que je craignais… ce que je ne veux pas dire, et que cette pensée me mettait hors de moi?… Prouve-moi donc que je me suis trompée et, pour cela, permets-moi de te suivre.

Mais, tandis que la princesse parlait, Hermann revoyait distinctement, dans une allée de parc abandonné, celle qu'il aimait et qui n'était pas là. Et les instances de celle qui était là l'exaspéraient, rien n'étant plus insupportable que la tendresse de ce qu'on n'aime pas. Il lui en voulait de son amour même et la trouvait odieuse de le mettre ainsi dans son tort. Il répondit en se contraignant:

—Ma chère Wilhelmine, l'effort que vous faites pour m'être douce me touche profondément. J'y voudrais répondre, et je ne puis… Pardonnez-moi…

Et comme, timidement, elle faisait le geste de lui passer ses bras autour du cou, il se recula vivement, traversé d'une atroce pensée. Pourquoi avait-elle, précisément à ce moment-là, une heure après la tuerie, ces façons amoureuses, presque provocantes? Horreur! Etait-ce donc la récompense de ce qu'il venait de faire qu'elle prétendait lui offrir? Et ces paroles méchantes lui échappèrent:

—C'est dix ans plus tôt, madame, qu'il eût fallu me parler ainsi. Laissez-moi le temps d'oublier en quelles circonstances votre coeur s'est ouvert et que c'est le jour où ma royauté est devenue sanglante que vous vous êtes avisée de m'aimer.

Wilhelmine se redressa, outrée de l'injustice et frémissante de l'insulte.

—Ainsi, vous irez seul à Loewenbrunn?

—Oui.

—Pour retrouver votre maîtresse, n'est-ce pas?

Hermann la regarda des pieds à la tête. Elle ressemblait à une statue de la Tragédie, avec son nez droit, ses sourcils rapprochés, l'arc trop régulier de ses lèvres, son cou robuste. Ce n'était pourtant pas sa faute, à la pauvre femme, si sa beauté classique ajoutait une majesté théâtrale à l'expression la moins surveillée de ses sentiments les plus sincères. Mais cela l'agaçait, lui, qu'elle fût belle de cette beauté-là el qu'elle ressemblât toujours à un plâtre de l'École des Beaux-Arts.

—Ah! dit-il, voilà donc le secret de ce grand changement! Vous jalouse, madame! Fi!

—Oui, jalouse. Car, si tu me repousses avec cette dureté, c'est que tu appartiens tout entier à cette femme, qui est ton mauvais génie. Toutes tes lâchetés d'aujourd'hui, c'est elle qui en est coupable; et, si tu es tout épouvanté d'avoir fait ton devoir, ah! malheureux! c'est que tu songes au compte qu'il faudra lui rendre. Elle me prend mon mari; à cause d'elle, tu oublies d'être père et d'être roi; je suis menacée par elle comme femme, comme mère, comme reine… Mais qu'elle prenne garde! Je me défendrai. Et par tous les moyens, entends-tu bien? J'en fais ici un grand serment!

Il haussa les épaules, moins par dédain que par lassitude.

—Tu as tort, reprit-elle d'un ton lent et grave, tu as tort de mépriser cet avertissement. Pour défendre mes droits, c'est-à-dire pour faire mon devoir, tu ne sais pas encore de quoi je suis capable.

Il répondit d'un air d'ennui:

—Madame, vous vous trompez, je n'ai point de maîtresse à Loewenbrunn.

—A Loewenbrunn ou ailleurs! De grâce, ne descendez pas à mentir, prince de Marbourg.

—Madame, je vous donne ma parole royale (vous croirez à celle-là, j'espère) que mademoiselle de Thalberg n'est pas ma maîtresse. Et, maintenant, vous viendrez à Loewenbrunn, si vous voulez.

Wilhelmine demeura un instant interdite. Si Frida n'était point la maîtresse d'Hermann, quel lien unissait donc le prince et la jeune barbare?

—J'irai à Loewenbrunn, dit-elle. Car si c'est ainsi… c'est pire.

XXI

Hermann était plein d'angoisse et de remords. Sa volonté, pour avoir été longtemps trop tendue, gisait en lui comme un ressort cassé. Il était d'autant plus malheureux que, tout en lui ôtant sa confiance en lui-même, l'échec de son entreprise laissait intactes, à ses yeux, les raisons qui la lui avaient conseillée. Oui, tout ce qui était arrivé, c'était sa faute à lui, et non celle de ces misérables. Quoi qu'ils eussent fait, il ne parvenait pas à les maudire et se sentait sans énergie contre eux. C'est que, peu à peu, la compassion était devenue chez lui une sorte de manie, justement parce qu'il était prince et que son rang le tenait infiniment éloigné de ceux à qui il s'était fait une loi de toujours compatir. Peut-être la représentation constante et volontaire de la misère universelle est-elle plus puissante sur l'esprit, plus hypnotisante, si l'on peut dire, que le spectacle proche de misères particulières, de l'obsession desquelles on peut se délivrer en essayant d'y porter soi-même secours. Les grands charitables, Vincent de Paul, la soeur Rosalie, n'étaient pas tristes: ils se sauvaient de la tristesse par l'action continue. Mais Hermann était travaillé d'une pitié générale et abstraite, tournée en idée fixe.

Puis l'image des huit cents cadavres le poursuivait. C'était beaucoup plus que ses nerfs ne pouvaient porter. Sa raison lui rendait vainement le témoignage qu'il n'avait été que justicier: il se sentait meurtrier quand même. Il se reprochait son entêtement sur la question du drapeau noir. Pourquoi, après tout, l'avait-il interdit? N'était-ce point par un reste de préjugé gouvernemental, par une conception pharisaïque, à son insu, de la légalité? Quelle sottise! Évidemment, le drapeau noir n'avait pas eu, dans la pensée des manifestants, la signification précise qu'Hermann s'était obstiné à lui attribuer. Il signifiait pour eux non la révolte, mais le grand deuil des misérables. S'il l'avait laissé déployer ou si, seulement, plus tard, il eût consenti à délivrer Audotia, qui sait? peut-être que la journée fût restée pacifique et eût été féconde. Pour ôter à la bête qui sommeille dans la foule toute occasion de se déchaîner, ce qu'il faut, c'est la répression préventive (Helborn l'avait bien dit) ou la tolérance sans limites. Hermann n'avait pas su choisir entre les deux. Et, par sa faute, la cause de la justice et de l'humanité était un peu moins avancée qu'auparavant.

Et le pire, c'est qu'elle se trouvait pour longtemps compromise. Sans doute, l'épreuve qu'Hermann avait tentée ne prouvait rien contre la vérité de ses principes, puisqu'il n'avait pas eu l'énergie de pousser cette épreuve jusqu'au bout. Mais, en l'arrêtant à mi-chemin, il s'était mis dans l'impossibilité de la recommencer: le crime du peuple le lui interdisait; et ce qui augmentait le trouble d'Hermann, c'est que, ce crime du peuple, il s'en reconnaissait secrètement responsable.

S'il osait pourtant?…

Les objections des égoïstes, qui sont aussi celles des sages, lui revenaient, très fortes, depuis qu'il avait vu en face la brutalité et la cruauté des foules… Le roman des révoltés n'était-il pas travaillé de contradictions par où il se détruisait lui-même?

Le rêve socialiste est une idylle, toute de charité et de bienveillance mutuelle. Mais, d'autre part, étant donnée la société présente, il paraît probable que l'ère de ce roman ne saurait être inaugurée que par la violence. En d'autres termes, ce rêve ne peut être conçu et embrassé que par des âmes douces: mais les destructions préalables que suppose sa réalisation, ce sont surtout des âmes féroces qui les peuvent entreprendre.

Et Hermann se représentait vivement la lâcheté scélérate des politiciens révolutionnaires et, du même coup, la sottise persévérante du peuple. Oui, c'est ainsi: même quand il connaît leur vie, même quand on lui a prouvé qu'ils mentaient, le peuple continue à les suivre, ces exploiteurs pires que les capitalistes, et il leur pardonne tout, parce qu'ils savent lui dire les paroles d'illusion qu'il a besoin d'entendre. Et quelle prise peut avoir la bonté clairvoyante et loyale sur des malheureux qui veulent absolument être trompés?…

Ce rêve dont on les leurre est, d'ailleurs, tout matériel au fond et tout terrestre. Il s'agit de jouir de la terre, et d'en jouir le plus possible, moyennant un minimum d'effort et de travail pour chacun. Mais il s'agit aussi d'en jouir tous ensemble également, et sans que le fort prenne la part du faible. Cela suppose une charité, une tempérance, un empire sur soi, des vertus enfin qui, jusqu'à présent, n'ont jamais eu de meilleur support que les croyances religieuses. Bref, l'accomplissement de ce rêve païen exigerait des vertus chrétiennes, des vertus dont l'essence est précisément de le répudier…

Ce rêve, enfin, est, dans la pensée de ceux qui le font, un retour à l'état naturel, amélioré, il est vrai, par des siècles d'industrie et d'inventions. Mais, si artificielle que paraisse l'organisation sociale du vieux monde, c'est pourtant bien par le jeu de forces naturelles que l'humanité est devenue ce que nous la voyons. Il n'y a rien de plus naturel que l'égoïsme ni que l'instinct de propriété, de conquête et d'exploitation; il n'y a rien de plus naturel que l'inégalité des corps et des intelligences ni que la prédominance des forts sur les faibles. Et ainsi de deux choses l'une: ou cette société idéale et censée conforme à la nature se gâterait bientôt comme s'est gâté le vieux monde et sous l'empire des mêmes instincts et des mêmes nécessités, ou cette société prétendue naturelle ne pourrait subsister intacte qu'à la condition que chacun de ses membres comprimât la nature en lui.

Cela était fort peu probable. Hermann ne l'ignorait point. Il savait que, si jadis la foi religieuse avait seule rendu possible la résignation aux injustices sociales, les vertus dont cette foi est le soutien pourraient, seules encore, assurer l'établissement et la durée d'une société d'où ces injustices seraient bannies. Or le peuple ne croyait plus. Incroyant lui-même, Hermann n'avait pas l'hypocrisie de lui reprocher son incroyance; mais il ne se dissimulait pas à quel point cette émancipation de l'esprit était destructive de la bonté et du désintéressement chez des hommes grossiers et qui n'avaient pas trouvé, comme lui, dans une règle morale librement conçue et embrassée, l'équivalent de la règle religieuse. Si ces gens-là devenaient les maîtres, que feraient-ils de leur puissance? A quels brigandages, à quel désordre, à quel chaos fallait-il s'attendre?

Qui sait, cependant? Ce n'est point par elle-même, c'est accidentellement et provisoirement que l'impiété du peuple est un mal… Mais plus tard?…

Et, par une démarche habituelle à sa pensée, devançant les âges, prolongeant quelques-unes des données de la réalité, négligeant les autres, Hermann songeait:

—Supposons que l'humanité tout entière ait perdu toute espèce de croyance religieuse, qu'en même temps l'énergie de ses passions se soit usée (ce que, malgré tout, on peut entrevoir déjà), qu'elle ait enfin reconnu (cela est inévitable) que l'égoïsme même est vain, et qu'elle soit revenue de l'égoïsme, comme de tout le reste, par la longue constatation de l'incapacité où il est d'assurer une vie heureuse, même aux plus forts. Alors, les hommes se diront: «Puisque nous ne savons rien, puisque nous n'avons rien à attendre et rien à espérer, puisque nous n'apparaissons un instant sur la surface d'une des plus petites planètes du système solaire que pour rentrer aussitôt dans l'éternelle nuit, arrangeons-nous pour que ce passage ne nous soit pas trop douloureux ou pour qu'il ne le soit qu'au plus petit nombre possible d'entre nous. Supportons-nous et aidons-nous mutuellement. Il est même naturel, à présent, que nous nous aimions tous les uns les autres. Car la conviction où nous sommes, tous sans exception, de notre misère et de la vanité des choses, ce renoncement de tous à l'espérance d'un «au delà», n'est-ce pas là précisément ce que toutes les générations d'autrefois avaient cherché sans le trouver, à savoir un lien réel des âmes, la communion dans un sentiment vraiment universel? S'il faut que les hommes s'accordent pour être sauvés, qui ne voit que ce n'est point dans l'affirmation, mais dans l'abstention et le non-espoir métaphysiques, qu'ils peuvent s'accorder en effet, et même s'accorder tendrement, comme des frères en ignorance et en résignation?…» Cela est loin, très loin dans l'avenir. Mais cela sera. L'humanité ne peut sans doute y marcher que par secousses… La Révolution française en a été une. Trente mille têtes humaines furent alors sacrifiées. Mais, depuis, des millions et des millions de créatures ont connu de meilleures conditions de vie, ont eu peut-être des sentiments et des pensées qu'on n'avait pas auparavant… Si j'osais!…

Mais non, il n'osait pas. Il sentait plus que jamais tout ce qu'il y a de résistance accumulée contre l'établissement, de la justice idéale dans une société aristocratique et bourgeoise vieille de huit ou dix siècles. Au cas où le courage lui viendrait de tenter une seconde épreuve, les classes et les corps publics intéressés à la conservation du passé ne le lui permettraient pas cette fois. D'ailleurs, s'il avait l'esprit assez libre et hardi pour consentir à la révolution et à ses conséquences extrêmes—fût-ce à sa propre déchéance—décidément il n'avait pas le coeur assez fort pour courir le risque et pour soutenir le spectacle des violences et des catastrophes immédiates,—bienfaisantes peut-être, mais à si longue échéance!

Et, enfin, quand même il oserait et quand même on lui permettrait encore d'oser, le peuple, massacré par lui, ne le croirait jamais plus. Tout ce qu'il pouvait faire pour réduire l'inévitable mal actuel, c'était de «sauver l'ordre» ou, si cette besogne lui répugnait trop, de laisser d'autres le sauver, quoi que l'ordre dût coûter à la charité et à la justice.

Ses rêveries mêmes l'accablaient. Il en sentait le vague et l'incohérence; il souffrait de ne pouvoir les préciser. Puis il était las; il éprouvait l'insurmontable envie de déposer son fardeau, et de dormir enfin.

Il fit venir le général de Kersten et lui confia le soin d'assurer l'ordre par les moyens qu'il jugerait convenables. Hermann était si profondément triste, il était d'ailleurs si fort au-dessus de toute espèce de vanité qu'il pardonna au vieux soldat le sourire satisfait qui relevait un coin de sa grosse moustache.

—Je n'aurai, monseigneur, qu'à continuer ce que Votre Altesse Royale a si bien commencé, dit le général, sans concevoir peut-être toute l'ironie de sa réponse.

L'état de siège fut proclamé. Les jours suivants, il y eut des mouvements de rue, qui furent réprimés avec rigueur, et le sang coula de nouveau. La plupart des grévistes, pressés par la faim, rentrèrent dans les mines et dans les ateliers. La bourgeoisie se rassura. Le parti conservateur revenait à Hermann, le considérait déjà comme un sauveur, tandis qu'il apparaissait aux prolétaires comme le plus odieux et le plus perfide des princes. Honni de ceux qu'il aimait dans son coeur et félicité par ceux qu'il détestait, il endura le supplice d'être publiquement méconnu et de n'y savoir aucun remède.

Audotia Latanief fut seulement condamnée à huit jours de prison. Elle était la vraie cause de l'émeute et du massacre; mais on n'avait à lui reprocher que l'exhibition du drapeau noir. On aurait pu, par une adroite interprétation de la loi, infliger à la vieille révolutionnaire une peine plus grave. Hermann ne le voulut point.

Il pensait, avec inquiétude à ce que lui dirait Frida quand il la reverrait. Et pourtant cette heure lui semblait longue à venir.

Quinze jours après la manifestation, la rue pacifiée, le peuple terrorisé,
Hermann partit pour Loewenbrunn.

Wilhelmine l'y suivit, ainsi qu'elle l'avait annoncé.