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Les Rois

Chapter 24: XXIII
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About This Book

An aging sovereign delegates authority to his heir during a formal court ceremony that exposes a gulf between public ritual and private feeling. The narrative traces the heir, his kin, and a young woman through official parades, subdued conversations, and nocturnal encounters, revealing strained family relations, political unease, and conflicting loyalties. Scenes move between ornate pageantry and intimate domestic moments, juxtaposing ceremonial grandeur with social anxieties and hints of cultural change. The work examines the rituals of power, the uncertainties of succession, and the emotional costs of preserving appearances in a society where tradition meets modern pressures.

XXII

Le château d'Orsova était situé à deux lieues de Loewenbrunn et à une demi-lieue du petit village de Steinbach, en enclave dans les chasses royales. Les vieux murs qui entouraient le parc étaient presque entièrement cachés par le lierre et les broussailles. La maison, basse et abritée par des massifs de verdure, ne s'apercevait pas de l'extérieur, en sorte que ceux qui passaient sur la route forestière ne pouvaient, à moins d'être avertis, deviner cet ermitage enfoui dans les bois.

Le domaine ayant été mis en vente après la mort du marquis d'Orsova, Hermann l'avait fait acheter secrètement, et Frida s'y était installée sous le nom de comtesse Leïlof. Elle n'avait pour tous serviteurs que le garde Günther, un ancien soldat rude et bon homme, et sa petite-fille, Kate, assez belle, mais mal tenue, l'air un peu gouge, avec des yeux de folie. Le vieux garde était seul dans le secret du prince.

Günther entretenait tant bien que mal les trois ou quatre corbeilles de fleurs qui étaient devant le perron, et le potager caché derrière les écuries. Kate balayait les chambres et faisait la cuisine. Frida trouvait que c'était fort bien ainsi.

Elle était ravie de ce retour à la vie rustique. Elle faisait de lentes promenades dans le parc, depuis longtemps négligé, où l'herbe envahissait les allées; et elle aimait surtout, à l'une des extrémités du domaine, dans une lande de bruyères violettes, un étang assez vaste sur lequel dormaient des fleurs d'eau, et qui, souvent, devenait tout rouge au coucher du soleil.

Au commencement, elle s'aventurait quelquefois dans les bois environnants. C'est là qu'un jour elle s'aperçut qu'elle était suivie par un cavalier qui ressemblait à Otto. Heureusement, elle avait pu, au détour d'une allée, se dérober dans un fourré. Depuis, elle n'était plus sortie de l'enceinte du parc.

Elle voulut, elle aussi, travailler de ses mains, le travail étant le devoir de tous dans la cité idéale. Elle se réserva le soin de la basse-cour et elle passait des heures avec Günther à faire des boutures. Et elle s'appliquait à traiter, dans ses propos, Günther et Kate sur un pied de complète égalité, ce qui gênait le bonhomme et faisait rire la fille.

Le reste du temps, elle lisait des livres de sociologie révolutionnaire, utopies pleines d'effusions vagues ou traités arides aux prétentions scientifiques, afin de se confirmer dans sa foi. Le soir, quand l'ombre s'allongeait, quand les fleurs brillaient, dans la lumière mourante, d'un éclat reposé et que la cime arrondie des massifs s'immobilisait sur un fond d'or, ou, d'autres fois, quand le ciel était gris et que le vent faisait flotter les feuillages souples comme de longues chevelures, elle jouait sur le piano un peu de musique allemande. Elle se sentait en même temps triste et heureuse, et, comme ces mystiques qui confondent certains troubles délicieux de leur corps avec les douceurs de l'état d'oraison, comme Catherine de Sienne lorsque, tenant dans ses mains pâles la tête du supplicié qui l'aimait, elle sentit lui couler dans les membres «un fleuve de lait» et reconnut dans cette volupté un effet et un signe de la grâce de Dieu présente en elle: ainsi, tandis qu'une langueur lui venait de l'heure crépusculaire, de sa jeunesse et de son amour pour un homme, Frida se croyait surtout attendrie par son rêve d'universelle charité et reconnaissait, dans ce suave désir de pleurs dont elle était envahie, le signe d'une communion, enfin parfaite, avec toutes les âmes souffrantes éparses dans le monde et qu'apaisait, comme elle, à cette même heure, l'approche de la nuit bienveillante…

Et elle pensait sans cesse à Hermann. Elle se délectait à l'idée que ce qu'il préparait de grand, là-bas, était un peu son oeuvre à elle. Plusieurs fois, le prince était venu la voir, et, chaque fois, il s'en allait réconforté par l'enthousiasme de sa petite amie, gagné à la contagion de son invincible espérance.

Quelques jours avant la manifestation du 1er octobre, elle écrivit à Audotia Latanief, dont elle avait demandé l'adresse à Hermann sans lui dire pourquoi. Depuis qu'elle l'avait quittée à Paris, toute relation avait cessé entre elles; mais Frida savait bien que la vieille femme ne pouvait l'avoir oubliée. Elle lui expliquait dans sa lettre les vues et les projets d'Hermann, lui vantait la générosité et la bonté du prince, la suppliait, d'y croire, de ne point entraver son oeuvre, de prêcher au peuple la confiance et la patience.

Audotia ne répondit point.

Lorsque Frida apprit, par un billet d'Hermann, l'émeute et la répression sanglante, il se passa en elle quelque chose de singulier. Certes, la nouvelle la rendit malheureuse; mais il lui semblait qu'elle aurait dû l'être plus encore et d'une autre façon. Elle comprenait que ce qui venait d'arriver était horrible, qu'elle devait demander des comptes à Hermann, que lui-même devait s'attendre à ce qu'elle lui en demandât… Et pourtant, ce qui la désolait, c'était moins la banqueroute, pour longtemps irréparable, de ses plus chères idées que la souffrance de son ami. Quoi qu'elle pût faire, elle songeait moins au peuple qu'à Hermann. Elle se figurait son désespoir, se promettait de ne lui adresser aucun reproche, même indirect, et, secrètement, se faisait d'avance une douceur de le consoler.

Apparemment, en dépit de ses lectures et de ses efforts pour persévérer dans sa foi, le tranquille sortilège des grands bois agissait sur elle. La paix dont elle était enveloppée, la compagnie des plantes et des bêtes, l'ivresse légère des matins et la magie des soirs, le sentiment de l'auguste fatalité des lois naturelles, dont elle pouvait voir à chaque instant les lentes et sereines manifestations, tout cela lui faisait plus lointaine et plus malaisée à imaginer l'humanité vivante et douloureuse. Et, tandis que ceux de ses sentiments qui avaient pour origine des représentations générales et abstraites de groupes humains s'émoussaient imperceptiblement chez la jeune révoltée, en revanche, ce qu'il y avait de naturel, d'instinctif, de simplement féminin dans son mystique amour pour le prince se dévoilait et se fortifiait dans cette solitude. L'éloignement même d'Hermann le lui rendait plus présent. Et, déjà, à certaines heures, l'amoureuse, en elle, déconcertait l'illuminée.

Un matin, Frida reçut un billet d'Audotia Latanief qui ne contenait que ces mots: «J'irai vous voir. Votre vieille amie,» et la signature.

C'était le jour même où le prince Hermann devait venir à Orsova, après la tombée de la nuit.

XXIII

Günther, qui aidait sa petite-fille à ranger le salon, s'interrompit, fort en colère. Il criait, la main levée:

—Répète-le un peu, que ça n'est pas vrai!

Et, Kate, sournoise, se garant avec le coude, moins par peur que par habitude:

—Quoi, grand-père?

—Que tu as dansé avec ce garçon, hier, à la fête de Steinbach.

—Vous m'avez vue, grand-père?

—Je ne t'ai pas vue; mais on me l'a dit.

—Qui ça?

—Des gens qui t'ont vue… Répète-le encore, que ça n'est pas vrai!…

—Je ne m'en souvenais seulement plus… Mais quel mal y a-t-il à ça?

—Une fille qui se respecte ne doit se divertir que dans son connu. Cet homme-là n'est pas du pays; personne ne savait d'où il venait… Depuis que le roi est à Loewenbrunn, on voit jusque par chez nous rôder un tas de fainéants, des piqueurs, des palefreniers… Je serais bien étonné si c'étaient tous d'honnêtes gens.

—En tout cas, grand-père, celui-là n'est pas un palefrenier.

—Qu'est-ce que tu en sais?

—On voit bien ça.

—A quoi?

—Dame, aux manières…

Günther railla:

—C'est peut-être un grand seigneur déguisé?

—Je ne dis pas ça. Mais je répondrais que c'est quelqu'un de très bien.

—Quelqu'un de très bien, grommela le vieux garde, quelqu'un de très bien… Que je t'y reprenne un peu, avec ton «quelqu'un de très bien»!…

De nouveau, il leva la main, et, de nouveau, Kate para du coude une gifle qui ne vint pas. Double mouvement mécanique qui accompagnait d'ordinaire leurs conversations et qui n'entraînait d'ailleurs aucune conséquence.

Car Günther adorait cette enfant, bien qu'il grognât sans cesse contre elle et qu'il la menaçât à peu près tous les jours de la rouer de coups.

C'était un homme simple, né pour garder toutes les consignes sans les discuter: consigne de soldat et de sujet, consigne de chrétien, de mari et de père, consigne de garde-chasse. Rentré du service après trois réengagements, il avait épousé une délicate petite paysanne qui était morte en lui laissant une fille. A dix-huit ans, cette fille avait été séduite par un ouvrier de passage; elle avait mis Catherine au monde et s'était éteinte quelques années après, de langueur, de chagrin et parce que Günther lui faisait la vie trop dure. Et Kate avait grandi près de son grand-père, gauchement dirigée par ses rudes mains, le sentant faible au fond, car le vieux se repentait d'avoir été sans pitié pour la mère de Kate, et sa tendresse grondeuse pour sa petite-fille s'augmentait de cet ancien remords.

Pourtant il s'apercevait bien, à certains moments, que Kate lui échappait. Elle était jolie, mais pas tout à fait de la façon qui sied à une honnête fille. Ses lèvres étaient trop rouges et trop roulées, et ses yeux, sans qu'elle y songeât, raccrochaient les hommes. Au reste, assez souillon, mal ficelée dans des robes où manquaient des boutons et qui semblaient ne pas lui tenir au corps, mais avec des coquetteries de fille de bohème: des verroteries, des bouts de ruban écarlate, une manière de se mal peigner, de tordre ses lourds cheveux à la diable et toujours l'air de sortir du lit. Tout cela choquait le vieux soldat correct, habitué aux minuties extérieures de la propreté militaire. Il n'était pas tranquille. Plus d'une fois, il avait découvert, dans quelque coin de l'armoire de Kate, des colifichets, des bagues et des chaînes en toc, dont il lui avait demandé la provenance. Elle affirmait avoir acheté cela sur ses économies (car elle faisait de la couture pour les dames de Steinbach), et le vieux n'avait pas poussé plus loin ses investigations. Elle était si gentille et si câline avec lui! Comme avec tout le monde, d'ailleurs. C'était une bonne fille. Ce charme équivoque qui émanait d'elle, il y cédait lui-même à son insu. Sans doute, il restait sur le qui-vive; mais la fille était assez rouée pour dépister sa vigilance bougonne, vague et débonnaire, et pour empêcher ses soupçons de se préciser.

La vérité, c'est que tous les valets d'écurie du château royal, qu'elle rencontrait à Steinbach en allant aux provisions, avaient fait d'elle à leur guise, pourvu qu'ils fussent jeunes et passablement bâtis. Elle ne leur demandait rien que le plaisir, un verre de limonade, parfois un fichu ou un noeud de fausse dentelle. C'était la meilleure et la plus indulgente paillasse à palefreniers.

Si elle n'avait pas cédé tout de suite au prince Otto, quoiqu'elle devinât en lui un «homme très bien», c'est qu'elle le trouvait tout de même un peu défraîchi.

Défraîchi, il l'était. Ses soucis des derniers mois avaient blanchi ses tempes, creusé ses joues, gonflé les pochettes de ses yeux. Son château de Grotenbach vendu, l'arrêt mis par Issachar sur sa dotation annuelle de douze cent mille francs, il était venu se terrer à Loewenbrunn et s'y ennuyait prodigieusement Comme il n'avait ni dans son coeur ni dans son cerveau de quoi remplir honnêtement le vide des heures, sa solitude se peuplait de rêves honteux. Depuis longtemps, il était à ce point blasé—et cependant inassouvi—que le vice ne lui disait plus rien, s'il ne sentait un peu mauvais. Seul, un certain relent de bête mal lavée l'excitait encore. Mais il n'était vraiment en train que s'il s'y joignait l'attrait d'un danger à courir et du mélange possible d'une odeur de sang avec l'autre odeur. Ainsi cet irréprochable civilisé «simplifiait» ses goûts et revenait à la nature—par le plus long. Déjà, à Marbourg, à Paris, à Londres, il avait eu des caprices de débauche malpropre et canaille. Dans l'humble mesure où ces choses sont permises aujourd'hui aux ennuyés, il avait tenté les expériences de Néron et couru, la nuit, sous un déguisement, les quartiers infâmes, se colletant dans les bouges avec les portefaix ou disputant leurs gitons aux escarpes.

Otto avait donc l'habitude des déguisements. D'ailleurs, outre que le type physique auquel il se rattachait était des plus communs en Alfanie, le grand diable vanné et déhanché, vêtu en bourgeois campagnard, qui avait abordé la petite-fille du garde à la kermesse de Steinbach, ne ressemblait que de fort loin aux roses chromos populaires qui prétendaient reproduire les traits du prince.

Kate ne soupçonna rien: seulement, l'homme lui parut «distingué», avec elle ne savait quoi, sous la nonchalance de ses manières, qui lui faisait un peu peur. Quant à Otto, le sang fouetté au premier regard de cette ribaude négligée qui suait le vice ingénu par tous les pores, il avait reconnu ce qu'il cherchait: la possibilité d'une sensation inéprouvée.

… La gifle de Günther était restée en l'air. La belle fille s'approcha du vieux et l'embrassa sur ses deux joues tannées. Le vieux se laissa faire, grommelant encore, mais sans conviction.

—Grand-père, interrogea-t-elle d'une voix câline, vous savez ce qu'on dit, que les princes sont à Loewenbrunn avec la princesse Wilhelmine?

—Oui… Oui… Qu'est-ce que ça te fait?

—Vous les connaissez? insista-t-elle.

—Si je les connais!

—Vous les avez vus souvent?

—J'ai vu le prince Hermann tout petit, quand j'étais soldat. Je l'ai vu encore un peu plus tard, quand j'étais brosseur d'un des officiers d'ordonnance du roi… J'ai aussi rencontré le prince Otto par-ci par-là.

—Comment sont-ils?

—… Comme tout le monde… Mais dépêchons-nous. Madame va rentrer. Elle est allée cueillir des bouquets.

—Alors nous avons le temps. En voilà une qui aime les fleurs!

—Elle aime bien aussi les bêtes… Et jamais peur de se salir… Ah! c'est une bonne petite femme.

—D'abord, elle me défend toujours.

—Ce n'est pas ce qu'elle fait de mieux.

Kate reprit:

—Elle a l'air joliment contente aujourd'hui.

Et elle ajouta d'un air fin:

—Je sais bien pourquoi.

—Ah? fit Günther avec un peu d'inquiétude.

—C'est qu'elle attend monsieur ce soir… A quelle heure arrive-t-il?

—Je ne sais pas, dit brusquement Günther. A la nuit.

—Est-il déjà venu ici?

—Non.

Kate prit un air encore plus fin:

—J'ai une idée, moi.

—Ça doit être une bêtise.

—J'ai idée qu'ils ne sont pas mariés.

—Qu'est-ce que je disais? Et à quoi vois-tu ça?

—A bien des choses… Pourquoi madame vit-elle toute seule et sans jamais sortir du parc? Pourquoi ne vient-il jamais le jour? Pourquoi…

Günther l'interrompit brutalement:

—De quoi te mêles-tu? Tu aurais mieux fait de la garder pour toi, ton idée. Et, d'abord, elle ne serait pas venue à une fille honnête et qui ne songerait qu'à bien faire…

Machinalement la grosse main se leva, et, machinalement, le bras duveté de
Kate se replia à la hauteur de ses frisons d'encre:

—Ah! bien, alors, murmura-t-elle, si on ne peut rien dire…

XXIV

Frida, radieuse, tenait à pleins bras une énorme gerbe de fleurs sauvages.

—Tenez, en voilà, des fleurs!

Elle les jeta sur le canapé et commença à les arranger en bouquets.

—C'est madame qui a cueilli tout ça? dit Günther.

—Je pense!

—Ah! bien, madame n'a pas perdu son temps.

Frida devint sérieuse:

—Ne dites pas comme cela, Günther, je vous en ai déjà prié. Dites: «Ah! bien, madame, vous n'avez pas perdu votre temps.»

—Mais… c'était par respect, madame.

—Cela n'a rien à voir avec le respect. Günther… Et puis, moi, ce n'est pas votre respect que je veux: c'est votre amitié.

—Oh! madame… fit Günther tout étourdi.

—C'est comme cela. Avez-vous fini de ranger ici?

—A peu près, madame.

—Merci… Ah! Kate, voulez-vous être gentille?

—Mais oui, madame.

—Il n'y a plus du tout de gâteaux à thé, mon enfant. Voulez-vous aller en chercher à Steinbach?

—J'y vais tout de suite, madame.

Kate n'était pas seulement ravie d'aller flâner un peu: elle était contente d'obéir à Frida, qu'elle aimait pour sa grâce et sa bonté, et pour d'autres raisons encore dont elle ne se rendait pas clairement compte. Par tout ce que Frida, dans ses propos familiers, laissait entrevoir de ses rêves humanitaires et de ses utopies charitables, Kate devinait confusément que les idées de sa maîtresse impliquaient une tolérance candide et presque illimitée. Sans doute la grâce chaste de Frida inspirait à la ribaude un respect involontaire, et elle eût été écrasée de honte, pensait-elle, si la dame avait su comment elle vivait: mais elle était sûre que, même alors, Frida ne l'eût pas traitée rudement. Et, enfin, depuis qu'elle soupçonnait Frida d'avoir un amant, sans croire pour cela la distance morale abrégée entre elles deux, Kate la chérissait encore davantage.

—Ça m'aurait surpris si elle s'était fait tirer l'oreille, grogna
Günther. Allons, va, et ne t'attarde pas à causer avec les garçons.

—Ça lui arrive donc quelquefois? dit Frida.

—Que trop, madame.

—Mais Kate est une fille sage, et elle sait ce qu'il est permis de dire et d'entendre.

—Pardi! fit la ribaude.

—Vous croyez toujours le bien, vous, madame, dit le garde.

—C'est meilleur que de croire le mal, et ça ne coûte pas plus cher. Et, parfois, on fait naître le bien en y croyant… Allez, Kate, et ne soyez pas trop longtemps tout de même.

Quand la fille fut sortie:

—Vous êtes trop bonne pour elle, madame, dit le vieux.

—Et vous, un peu grondeur et défiant, Günther.

—J'ai mes raisons pour ça, madame… Elle n'a plus que moi; je n'ai plus qu'elle. Sa sagesse est le plus clair de son bien. Aussi j'y veille. Je ne veux pas avoir de reproches à me faire ni en recevoir des morts…

—Eh bien, il faut lui dire cela, mais doucement, et, surtout, il faut lui faire sentir que vous l'aimez bien.

Frida finissait d'arranger les fleurs dans la jardinière. Elle se recula un peu pour juger de l'effet:

—Est-ce joli comme cela, Günther?

—On peut le dire, madame!

—Cela lui fera, plaisir… J'ai si grand'peur qu'il ne soit triste!

—Pourquoi, madame?

—Ces choses horribles qui se sont passées à Marbourg… Cela a tant dû lui coûter d'être obligé d'en venir là!

—Oh! moi, madame, si j'étais à la place de monseigneur, ce n'est pas ça qui m'empêcherait de dormir.

—Günther!

—Voulez-vous mon opinion? On n'en a pas encore assez dégringolé.

—Comment pouvez-vous dire cela, Günther? Songez qu'on a ramassé, parmi les morts, des femmes et des enfants.

—C'est fâcheux, je ne dis pas. Mais c'est leur faute. Pourquoi se trouvaient-ils là? Ce n'était pas leur place. Quant aux autres…

—Il y avait peut-être parmi eux bien des souffrants, des désespérés. Les riches sont quelquefois bien durs pour les pauvres. Tout n'est pas pour le mieux dans la société, Günther.

—Oh! moi, madame, je n'en cherche pas si long. Il faut des riches et des pauvres, parce que ça s'est toujours vu, que ça se verra toujours et que ça ne cesserait que pour recommencer. Il est probable que c'est dans la nature… Ceux qui veulent tout changer dans le gouvernement sont, la plupart, des fainéants et des pas-grand'chose, je l'ai souvent remarqué. D'ailleurs, si vous voulez mon idée, ce n'est peut-être pas pour être heureux que nous avons été mis sur la terre. Et, d'un autre côté, si chacun acceptait son lot et faisait son devoir dans le coin où il est, il resterait peut-être encore bien de la misère, mais il y en aurait moins, c'est moi qui vous le dis.

—En d'autres termes, Günther, si on ne cherche pas à rendre les hommes meilleurs et plus charitables, on n'arrivera jamais à les rendre moins malheureux?

—C'est bien ce que je pense, madame.

—Oui, mais, pour que les pauvres puissent devenir meilleurs, ne faut-il pas que les riches le deviennent d'abord eux-mêmes? N'est-ce pas à eux de commencer?

—C'est vrai. Mais, qu'est-ce que vous voulez? On ne peut pas les forcer.

—Qui sait? On peut du moins les obliger à réfléchir… Je crois que c'est là l'idée du prince… Il veut être avant tout le roi des pauvres gens.

—Qu'il soit béni pour cette idée-là! Mais, voyez-vous, il y a tout de même bien des malheureux qui le sont par leur faute, parce qu'ils ne veulent pas travailler ni obéir. Et ça, on ne peut rien y faire. Enfin, selon moi, monseigneur est trop bon; il rêve des choses qui ne sont pas possibles, il a des idées qu'on n'a jamais eues dans son rang… Je ne vous fâche pas, madame?

—Non, Günther…

Frida se taisait. Les réflexions du garde l'avaient frappée. La vie avait été plutôt dure à ce vieil homme: à partir de quatorze ou quinze ans, le travail de la terre, des journées de douze heures pour des récoltes souvent maigres et dont le plus clair était emporté par les fermages; puis quinze ans à l'armée, trois campagnes où il avait risqué sa peau pour la poignée d'écus de son réengagement; le retour au pays et, de nouveau, pendant trente-cinq ans, la pauvreté laborieuse jusqu'au jour où Hermann lui avait confié la garde du château. Or, Günther était résigné; il l'avait même été avant la modeste aubaine échue à sa vieillesse. «Ce n'est peut-être pas pour être heureux que nous avons été mis sur la terre,» avait-il dit. Si c'était vrai? Si les résignés seuls avaient raison?

Mais leur résignation supposait un dieu-providence et la survivance personnelle des âmes. Frida n'y croyait point, et, dès lors, la foi des pauvres gens lui semblait une duperie vraiment trop forte. Elle se désolait et s'irritait en pensant à l'effroyable quantité de maux que l'attente d'une justice éternelle leur faisait accepter, aux traites lamentables tirées par la misère humaine sur un dieu qui se déroberait à l'échéance. Et, ne dût-il point se dérober, les hommes en auraient-ils moins souffert? L'injustice et la douleur, même transitoires, gonflaient d'indignation le coeur de la jeune révoltée, et les créatures bonnes et simples qui se soumettaient, comme Günther, l'emplissaient à la fois de surprise et d'une indicible compassion.

Et, toutefois, bien qu'elle n'obéît elle-même à aucune croyance ni à aucune loi imposée ou révélée, l'antiquité et l'efficacité merveilleuses de la foi et de la règle qui dirigeaient les rudes pensées et l'humble vie du vieil homme imposaient à Frida. Plusieurs fois, elle s'était demandé ce que pensait d'elle, dans le secret de sa conscience, cet honnête et fruste représentant de la tradition. Cette idée lui était intolérable qu'il pût croire qu'elle était la maîtresse du prince. Pourtant, elle admettait en théorie, avec ses amis les révolutionnaires, la légitimité de l'amour libre, et elle ne le condamnait point chez les autres. Mais elle était invinciblement chaste. Sa chair était aussi endormie qu'une chair d'enfant; même aux côtés d'Hermann, la langueur dont elle était quelquefois enveloppée était pure de désirs: c'était un charme qui avait comme peur des caresses et qu'en effet toute caresse trop expressive et trop appuyée eût désagréablement rompu. Et ainsi, quoiqu'elle repoussât les principes séculaires au nom desquels le vieux soldat la jugeait sans doute, elle ne pouvait supporter la pensée d'être condamnée par lui.

Elle cessa un moment d'arranger ses fleurs, regarda Günther bien en face et reprit avec beaucoup de gravité:

—Non, Günther, vous ne me fâchez pas… Et même je vous demande de vous enhardir tout à fait… J'ai un poids sur le coeur dont je veux me délivrer… Vous aimez le prince Hermann? Vous lui êtes tout dévoué?

—J'appartiens à monseigneur. Il peut me demander ce qu'il voudra, y compris mon sang.

—Et non seulement vous l'aimez, mais vous l'estimez?

—Oh! madame, ce mot-là… de moi à lui!

—Répondez. Vous le croyez incapable de faire une mauvaise action, de manquer à ce que vous regardez, vous, dans votre condition, comme un devoir essentiel?

—Oui, madame… Mais je ne comprends pas bien.

Ce que Frida avait à dire était encore plus embarrassant qu'elle n'avait cru. Enfin, elle trouva ceci:

—Quelle est votre idée au sujet de la princesse Wilhelmine?

—Je n'en ai pas, madame. Je ne l'ai jamais guère vue. On dit qu'elle est un peu fière, et qu'elle ne se montre pas souvent.

—Est-ce que vous croyez qu'elle a lieu d'être malheureuse?

—Comment saurais-je cela, madame?

—Je vous supplie de répondre, Günther. Votre réponse m'importe beaucoup, mais beaucoup! parce que vous avez l'âme droite et que, moi, je vous estime.

Et, prenant tout à coup son parti:

—Quand le prince vient ici, que pensez-vous de lui et de moi?

Günther était fort troublé:

—Je ne pense rien, madame. Les grands sont les grands, et je ne sais pas ce que je ferais si j'étais prince…

Elle l'arrêta sur ce mot:

—Il ne faut pas dire cela, Günther. Les princes sont des hommes, et vous avez le droit de les juger d'après l'idée que vous vous faites du bien et du mal.

Mais Günther se dérobait:

—Je suis entièrement dévoué à monseigneur. J'exécute les consignes qu'il me donne, sans faire d'observation, même au dedans de moi. Je n'ai pas besoin de savoir pour obéir.

Il ajouta, comme malgré lui:

—Et, même, j'aime autant ne pas savoir.

—Ah! vous voyez bien que vous pensez quelque chose!

Le vieux garde rougit comme une jeune fille:

—Moi, madame?

Alors, Frida:

—Vous me reprochiez tout à l'heure de croire toujours le bien. Et moi, je vous dis: «Günther! Günther! ne croyez pas le mal!»

La pureté de son regard et la franchise de son accent témoignaient pour elle. Ce fut du moins l'avis de Günther. Il se rendit compte que ce singulier appel à son jugement et cette justification inattendue étaient le plus grand honneur qu'on lui eût fait dans sa vie de pauvre homme. Très ému, il balbutiait:

—Quoi! c'est vous qui… à moi… à moi…

Les yeux brouillés et ne sachant plus ce qu'il faisait, il prit l'une des petites mains et la baisa:

—Non, non, madame, je ne le crois plus.

Frida était rayonnante:

—Merci, Günther, dit-elle… Et, maintenant, savez-vous ce que nous allons faire? Je n'ai pas assez de fleurs pour mettre dans tous les vases, et j'en ai vu de si belles, là-bas, au bord de l'étang… Mais je n'ai pas pu les atteindre. Venez avec moi: vous me les cueillerez…

—Tout ce que vous voudrez, madame, dit le vieux avec effusion.

—Il est admirable, cet étang, et si bleu! si bleu!

—Oui, l'étang de la Dame.

—On l'appelle comme cela? je parie qu'il y a une histoire?

Günther fit signe que oui.

—Une histoire d'amour?

—Naturellement.

—Et de mort?

—Dame!… C'est bien souvent la même chose.

—C'est vrai… c'est souvent la même chose… Vous me la raconterez en marchant, Günther.

XXV

Kate, très essoufflée, se précipita en criant dans le salon désert, serrée de près par Otto. Il l'avait aperçue traversant la place de Sleinbach avec son panier, l'avait suivie et était entré derrière elle par la petite porte du parc.

Elle se blottit dans un coin, faisant mine de se défendre, moitié riant, moitié fâchée, les cheveux sur les yeux, le corsage en révolte et de petites gouttes de sueur aux tempes.

Otto l'empoigna par la taille:

—Ah! ah! je te tiens, petite gueuse!

—Lâchez-moi, je vous dis! lâchez-moi!

Elle appela:

—Grand-père!

—N'appelle pas si fort: il entendrait.

—Vous êtes farce, dit-elle avec une nuance de considération.

—Mon Dieu… fit-il modestement.

Il reprit:

—Et, s'il t'entendait, il se croirait obligé de venir, et, s'il venait… moi, je me tirerai toujours d'affaire: j'ai une histoire pour ces occasions-là. Mais toi, tu serais grondée…

—Et battue.

—Et battue.

Il la quitta et s'approcha d'une des fenêtres:

—Heureusement, il est déjà loin, ton grand-père… Il est là, au tournant, avec une dame… Comment est-elle, la dame? Son ombrelle empêche de voir… Ils ont tourné l'allée: plus personne… Qui c'est, cette dame?

—C'est madame.

—Madame qui?

—Vous êtes bien curieux.

—Et puis, ça m'est égal.

Il la reprit d'une main par la taille, et son autre main se faisait familière.

—Mais lâchez-moi donc! dit la fille, chatouillée.

—Te rappelles-tu ce que je t'ai promis hier?

Il tira une boîte de sa poche:

—Tiens.

—Qu'est-ce que c'est que ça?

—Regarde.

C'étaient des bijoux d'un goût violent, pas chers. Le moyen n'était pas neuf; mais cela l'amusait, ce sage, de jouer la scène classique de la séduction villageoise:

—Trouves-tu ça joli?

—Sûr!

—Alors, garde-les.

—Pas la peine: je ne pourrais pas les mettre.

—Pourquoi?

—-Dame! qu'est-ce que je dirais au vieux?

—Alors, n'en parlons plus.

Il remit la boîte dans sa poche.

—N'en parlons plus, dit Kate avec un soupir. Et maintenant, il faut vous en aller.

—Tout à l'heure.

Il s'assit, la prit sur ses genoux, la palpa avec soin et dit:

—C'est dommage.

—Qu'est-ce qui est dommage?

—Ce qui t'attend si tu continues à rouler de mains en mains…

—Dites donc, vous!

—… Avec des gars qui ne te donnent jamais un sou et qui te battent comme plâtre quand ils ont bu… Tu vois que je sais tout.

—Oh! on dit tant de choses!…

—Voudrais-tu insinuer que tu es honnête? Alors, ma fille, tu épouseras un butor, tu travailleras du matin au soir, tu auras une douzaine d'enfants, tu deviendras laide et tu iras en guenilles.

—Eh bien, vrai! dit la fille suffoquée.

—Par bonheur, il y a dans tes yeux quelque chose qui me rassure…
Sais-tu ce qu'ils disent, tes yeux?

—Quoi, pour voir?

—Ils disent que tu aimerais bien avoir une gentille petite chambre à
Marbourg…

—A Marbourg!

Les yeux de Kate luisaient. Otto reprit, élégiaque:

—Là, on vivrait tous les deux, serrés l'un contre l'autre…

Il la serra plus fort. Elle se débattait faiblement.

—Et puis, le dimanche, on irait se promener à la campagne, on dînerait au bord de l'eau…

—En écoutant de la jolie musique, continua-t-elle d'un ton sentimental.

—En écoutant de la jolie musique. Et la petite femme aurait de jolies robes, et des chapeaux, et des bijoux…

Kate n'y put tenir:

—Montrez la boîte, dit-elle.

—Et ton grand-père?

—Oh! je les cacherai bien… Mais je les mettrai quand je serai toute seule.

—Tu es exquise.

Elle mit vivement la boite dans sa poche et fourra son mouchoir par-dessus.

—Et, à présent, il faut vous en aller.

Mais Otto ne bougeait pas.

—J'ai bien le temps… Et puis, maintenant que nous voilà bons amis… car nous sommes bons amis?…

Il respirait la nuque penchée de Kate, une nuque renflée, qu'un pli gras coupait obliquement quand elle se retournait un peu, et son long nez frôlait les frisons de la fille.

—Vous me chatouillez, gloussa-t-elle.

—Écoute, je ne m'en irai pas avant de savoir où je te reverrai.

—Où vous me reverrez? Ce n'est pas facile, cette affaire-là.

—Ce serait facile si tu voulais.

—Si je voulais… Mais si je ne veux pas?

—Tu ne veux pas? pourquoi?

—Parce que ce n'est pas mon idée.

—Et pourquoi ce n'est-il pas ton idée?

—Je ne peux pas dire. Ça vous fâcherait.

—Va toujours.

Elle hésita un instant, et puis:

—Eh bien! je vous trouve trop vieux, voilà!

Et, comme si elle avait dit quelque chose d'extraordinairement comique, elle éclata de rire, prise d'une gaieté animale qui lui secouait toute la chair.

Otto la ressaisit par la taille, la pétrit lentement, et, la serrant contre lui, il l'obligea à le regarder en face:

—Tu es bête, dit-il; tu ne sais pas ce que tu refuses…

Kate ne riait plus.

—Où demeures-tu? demanda-t-il.

—Dans le pavillon de chasse, auprès de la grille.

Elle l'entraîna vers la fenêtre:

—Tenez, on aperçoit un bout du toit entre les arbres.

—Et ça, de l'autre côté de la grille?

—C'est l'écurie et le grenier à fourrage.

Une vision de valet de ferme culbutant une vachère dans le foin et de brins de paille emmêlés dans une toison—avec la sensation de chaumes pointus piquant la peau—traversa subitement le cerveau de Son Altesse.

—Excellent, ce grenier… Et… peux-tu sortir la nuit sans réveiller personne?

—Oh! monsieur!

—Peux-tu?

—Tout de même.

—Qu'est-ce que tu dirais du grenier?

—Oh! monsieur, ce serait mal.

—Puisque je t'épouserai! Je ne te l'ai pas dit?

—Non, vous ne m'épouserez pas.

—Pourquoi?

—Parce que vous êtes quelqu'un de très bien.

—Ah! tu as deviné ça, petite gueuse? fit-il, très égayé… Ecoute: je m'en vais sortir par la petite porte du parc. Tu as oublié la clef dans la serrure. Je l'emporterai. Et, après la nuit tombée… je t'attendrai… dans le beau grenier… Tu viendras?

—Et le vieux? Il est méfiant, vous savez. S'il nous surprenait, il ne badinerait pas.

—Tant mieux. Ça m'excitera.

—Vous êtes rigolo.

—Tu l'as déjà dit… Tu viendras?

—Je ne peux pas me décider.

—Si! si! tu viendras. J'en suis sûr.

—Il faut vous en allez, monsieur. Moi, je vais débarrasser mon panier et finir de ranger par là…

Elle entra dans la salle à manger, dont elle laissa la porte entr'ouverte. Otto, resté seul, regarda tout autour de lui. Il fut frappé de la beauté des meubles, très fanés, mais très riches. Une antique console rocaille portait dans la complication de ses entrelacs un écusson aux armes des Marbourg. Et partout, au milieu de ces vieilles choses, des fleurs fraîchement cueillies: un air de fête et d'attente.

—Ah ça! murmura-t-il, on diable suis-je, moi?

Il appela:

—Kate!

—Vous n'êtes pas encore parti? répondit-elle de la pièce voisine.

—Comment s'appelle-t-elle, ta maîtresse?

—Qu'est-ce que ça vous fait?

—Et toi, qu'est-ce que ça te fait de me le dire?

—Quand vous saurez qu'elle s'appelle la comtesse Leïlof?…

—Il y a longtemps qu'elle demeure ici?

—Quatre mois à peu près.

Otto se souvint que Frida avait quitté la cour depuis quatre mois. En même temps, le souvenir lui revint de l'inconnue qu'il avait aperçue un jour dans la forêt et qui ressemblait si fort, de tournure, à mademoiselle de Thalberg.

—Est-elle seule?

—Oui.

—Comment est-elle?

—Pas grande, mais jolie!… et une voix!

—Brune?

—Non.

—Blonde?

—Si on veut.

—Depuis quatre mois… seule… pas grande… blonde si on veut… et une voix! Non, ce serait trop beau, songea-t-il… Je ne le mérite pas, mon Dieu!

Il interrogea:

—Elle est veuve?

—Non.

—Connais-tu son mari?

—Je ne l'ai jamais vu… Grand-père l'a vu, lui.

—Vient-il souvent?

—Je ne sais pas.

—Avoue qu'il vient ce soir.

—Pourquoi dites-vous ça?

—Ces fleurs attendent quelqu'un, c'est clair comme le jour.

—Je ne sais pas, répéta la fille, étonnée, un peu tard, de l'insistance d'Otto et soudainement méfiante… Mais voulez-vous bien vous en aller?

—Oui, mon amour, je veux bien à présent.

Otto sortit par la terrasse, gagna, en se dissimulant derrière les arbres, la petite porte du parc et oublia de la refermer à clef.

Un homme, avec un cheval, l'attendait à Steinbach, dans une auberge: un ancien policier qui avait coutume de l'accompagner, à distance, dans ses expéditions.

Otto traça quelques lignes sur une feuille de carnet en déguisant son écriture, cacheta et dit à l'homme:

—Il faut que ceci soit remis secrètement, avant la nuit, à la princesse
Wilhelmine.

Cela lui semblait amusant de jouer ainsi les traîtres de mélodrame. Cependant, il réfléchit qu'il avait rendez-vous, ce soir-là même, avec la petite-fille du garde et que, si, en effet, il se passait quelque chose dans la maison mystérieuse, peut-être serait-il trop près, pour sa tranquillité, du «théâtre des événements». Mais il en prit vite son parti:

—Au contraire, ce sera plus drôle… D'ailleurs, qu'est-ce que je risque?… Et puis peut-être que je me trompe et qu'il n'y aura rien du tout… Enfin, nous verrons bien… Je crois que, cette fois, je tiens une émotion…

XXVII

Frida finissait de disposer en gerbes dans les grands vases de vieux saxe les iris et les glaïeuls qu'elle avait rapportés de sa promenade à l'étang, quand Günther lui annonça que «la dame qu'elle attendait» était là.

Audotia parut, en robe noire, en mante noire, maigrie et rapetissée, les cheveux presque blancs, les yeux fous, spectrale.

Frida courut au-devant d'elle pour l'embrasser. La vieille femme l'arrêta:

—Jurez-moi d'abord, dit-elle, que ce n'est point une étrangère que je retrouve et que la demoiselle d'honneur de la princesse royale est toujours la généreuse enfant que j'ai connue à Paris.

—En doutez-vous, ma mère?

—Ainsi, il est toujours svai que vous avez pitié des opprimés?

—De tout mon coeur.

—Que vous les aimez plus que tout au monde?

—Je le crois.

—Et que vous seriez capable de vous sacrifier tout entière à la sainte cause?

—Je l'espère, dit Frida un peu inquiète.

—Alors, venez, dit la vieille femme.

Et elle effleura d'un baiser de religieuse le front de la jeune fille.

—Mais vous, dit Frida, qu'êtes-vous devenue depuis que nous nous sommes quittées? Comment êtes-vous venue à Marbourg? Comment y avez-vous vécu?

—J'ai fait la classe à des enfants, et les pauvres m'ont nourrie… Mais qu'est-ce que cela fait? J'ai pu vivre, puisque me voici. Il est question de bien autre chose!

Et, rapidement, d'une voix qui martelait les mots:

—Le moment est venu d'agir… Le peuple a tant souffert qu'il est prêt… Plus tôt que je n'aurais cru… Jamais l'occasion ne sera meilleure… Le peuple, enfin, touche du doigt son rêve… Qu'y a-t-il entre son rêve et lui? Rien, presque rien. Il n'y a derrière le prince Hermann qu'un enfant rachitique et ce misérable Otto, méprisé même des siens. Supposez qu'Hermann disparaisse: de lui-même le trône croule… C'est la révolution, et c'est la République pour commencer… Voilà ce que j'avais à vous dire…

Ses yeux flambaient sous ses bandeaux blancs. Elle tira de dessous sa mante un revolver et le posa sur un guéridon.

—Le peuple, continua-t-elle, a condamné Hermann à cause de sa dernière tuerie… Il compte sur vous pour l'exécution de la sentence.

—Sur moi?… sur moi?…

Ce fut comme si une chape de glace s'était abattue sur Frida. Elle balbutia, ayant encore peine à comprendre, plus stupéfaite d'abord qu'indignée… Cette vieille petite femme, drapée de noir, qui, tout à coup, du fond du passé, surgissait devant elle pour lui dire ces choses l'effarait comme une apparition… Elle se souvenait… Elle revoyait, dans un éclair, sa première rencontre avec Audotia; elle se rappelait que cette vieille femme l'avait sauvée de la faim, que toute sa vie n'était que vertu, pitié violente, oubli de soi, sacrifice absolu à une idée… En cet instant même, il était évident qu'Audotia n'obéissait pas à une passion égoïste, qu'elle prononçait un arrêt impersonnel. Et c'est pourquoi le sentiment qu'éprouvait Frida était celui d'une sorte d'horreur sacrée, pareille à celle d'un croyant à qui le prêtre impose quelque affreuse immolation.

Audotia reprit:

—Comprenez-vous?

Oui, Frida. comprenait, et elle était toute blanche et elle restait muette d'avoir compris. Elle fit enfin, pour desserrer les dents, un grand effort:

—C'est donc cela que vous veniez me demander! C'est pour cela que vous reparaissez au bout de trois ans!…

Elle répétait, épouvantée:

—Pour cela!… pour cela!…

Audotia répondit:

—Autrefois, à Paris, vous en souvient-il? nous célébrions ensemble la mémoire de nos héros et de nos martyrs. Et vous les admiriez, vous les honoriez dans votre coeur, vous les chérissiez avec larmes… Or qu'avaient-ils fait, sinon ce que le peuple attend de vous aujourd'hui?

—Ceux-là avaient tué des tyrans, des êtres méchants et haïssables, des ennemis de l'humanité… Mais Hermann!..

—Le prince Hermann est peut-être plus coupable qu'eux tous, car il a été plus hypocrite. Il n'a bercé le peuple de belles promesses que pour le massacrer avec moins de péril, et à la cruauté de la «répression», comme ils disent, il a ajouté la perfidie du guet-apens.

Et, pendant qu'Audotia parlait, toute la vieille défiance révolutionnaire, l'antique manie soupçonneuse et accusatrice des conspirateurs populaires de tous les temps allumaient ses prunelles d'un feu sombre.

—Ce n'est pas vrai! cria la jeune fille, ce n'est pas vrai! Je le connais bien, peut-être! Je n'ai jamais vu coeur plus tendre ni bonne volonté plus héroïque. Je vous avais écrit tout cela et vous n'avez pas daigné me répondre… Ce qu'il a fait, c'est vous qui l'y avez forcé, vous le savez bien. Mais ce que vous ne savez pas, ce sont les larmes de sang que l'accomplissement de ce qu'il a cru son devoir lui a coûtées… Vous n'avez pas voulu comprendre sa pensée; mais enfin ce n'est pas sa faute… Songez, d'ailleurs, à ce qu'il avait fait avant ce malheureux jour, aux haines qu'il avait soulevées contre lui avant d'encourir les vôtres…

—Qu'importe?… Et quand même je consentirais à vous croire? Si ce n'est sa volonté qui est malfaisante, c'est donc sa fonction. Tant pis pour lui! Les hommes comme lui, avec leurs demi-lueurs et leurs velléités de justice que contrarient les nécessités et les inéluctables préjugés de leur état, sont plus dangereux pour nous que des despotes déclarés, car ils peuvent prolonger, par les fausses espérances qu'ils donnent aux simples et aux timides, l'ignominie du vieux monde… Enfin, je vous le répète, le prince Hermann est condamné… J'avais prévu votre trouble et vos premières résistances… Néanmoins, je comptais sur vous… Dites-moi si je me suis trompée…

Frida avait envie de crier: «Certes, vous vous êtes trompée, et ce que vous ordonnez est infâme!» Mais, devant cette face de pierre qui racontait une volonté surhumaine et comme un long endurcissement dans l'héroïsme, elle eut honte et se contint: elle n'osait encore laisser parler son faible coeur ni donner la vraie raison de sa défaillance éplorée.

—Ainsi, dit-elle, quand vous m'avez envoyée ici, c'était pour le meurtre et pour la trahison!

—Tous les meurtres glorieux, tous ceux qui ont sauvé des villes ou affranchi des peuples, ont été des trahisons.

—Mais Hermann vous a graciée!

—C'était un piège.

—Récemment encore, il vous a épargnée. C'est par lui que votre dernière condamnation a été insignifiante. Il n'a jamais été méchant pour vous.

—Eh! croyez-vous que je songe à moi?

—Hélas! vous que j'ai vue si bonne pour les faibles et pour les affligés, si compatissante aux femmes, aux enfants…

—C'est aussi à eux que je songe aujourd'hui.

Frida, énervée, sentait avec désespoir qu'elle serait vaincue dans cette lutte de paroles. Sa gorge se serrait… Soudain, tout son coeur se délivra dans un cri:

—Non! non! allez-vous-en! C'est trop lâche, voyez-vous, c'est trop lâche!

La vieille femme répondit avec douceur:

—Le meurtre n'est pas lâche quand c'est l'éternelle justice et l'éternel amour qui le commandent, quand la main qui donne la mort est désintéressée et quand, d'ailleurs, le coup est rapide et inopiné et n'ajoute point à la mort la souffrance. Le meurtre, enfin, n'est pas lâche quand le meurtrier a fait d'avance le sacrifice de sa vie… Moi, je ne tiens pas à la mienne.

Elle continua, d'un ton plus âpre:

—Ah! ah! cela est facile et charmant d'aimer la justice et d'avoir pitié des opprimés quand tout se passe en rêves et en belles paroles. Vous avez cru que cela durerait toujours, et, quand il s'agit de mettre pour de bon la main à l'ouvrage et de tuer ou de mourir, cela vous paraît dur, vous faites la dégoûtée, et votre tendre coeur se révolte… Ah! ah! qui donc est lâche de nous deux?

—Allez-vous-en, reprit Frida. Allez-vous-en!

La vieille femme ne bougea point. Mais sa voix se fit moins rude:

—Décidément, vous refusez, Frida?

—Ah! oui, je refuse.

—Alors, venez avec moi.

—Avec vous?

—Mais oui, avec moi. Des amis nous attendent non loin d'ici, à l'auberge qui est au point de jonction des routes de Steinbach et de Kirchdorf… Je vous avais crue plus forte. N'en parlons plus… Mais, puisque le coeur vous manque pour accomplir ce que nous attendions de vous, vous n'avez plus rien à faire ici.

—Mais…

—Avez-vous donc pensé que, si j'ai pu me séparer de vous, de vous, ma plus chère fille, et si j'ai pu vous envoyer dans cette misérable cour, c'était pour y laisser couler votre vie inutile dans le luxe et dans la paresse pendant que vos frères meurent de faim? Auriez-vous, en effet, l'âme d'une demoiselle d'honneur?… Allons, venez, mon enfant. Il ne faut pas que le prince Hermann vous retrouve ici.

Frida couvrit son visage de ses deux mains et dit en pleurant:

—Je l'aime.

La vierge aux cheveux blancs eut un grand tressaillement de colère.

—Ah! voilà donc le grand mot lâché!… Vous l'aimez! Vous en êtes là… Une misérable aventure d'amour, voilà où devaient aboutir tant de belles pensées, de magnanimes projets, et le culte oublié de votre grand-père le martyr!… Vous aimez le prince? Belle raison! Qu'est-ce que cela nous fait? Vous avais-je dit de l'aimer, moi?… Il ne faut plus l'aimer, voilà tout… Il ne faut pas aimer une personne, car l'aimer, c'est ne vivre que pour elle, et ne vivre que pour elle, c'est ne vivre que pour soi… Ah! ah! je les connais, vos lâches, vos égoïstes, vos sales amours! Il faut aimer les hommes. L'amour comme vous l'entendez est un vol fait à l'humanité.

Mais Frida répéta:

—Je l'aime.

—Adieu donc.

Audotia gagna la porte à grands pas. Arrivée sur le seuil, elle se retourna et, levant la main droite comme pour une malédiction:

—Mademoiselle de Thalberg, puisque la petite-fille de Kariskine, mort à la maison de force, ne voit plus aujourd'hui de plus belle destinée que d'être la maîtresse d'un égorgeur du peuple, au nom des douze cents malheureux massacrés par ordre du prince royal, je vous déclare…

Frida se jeta sur elle, la força d'abaisser son bras levé et cria, éperdue:

—Ma mère! ma mère! je vous obéirai… Écoutez-moi… Oui, oui, je vous obéirai… Ce que vous voulez, n'est-ce pas? c'est que le prince disparaisse, pour que la révolution soit possible. Mais, pourvu qu'il disparaisse, vous ne tenez pas à ce qu'il meure, et vous ne pouvez pas exiger que j'assassine mon ami?… Oui, c'est vrai, je l'aime… Pas comme vous croyez… je l'aime justement parce qu'il pense au fond les mêmes choses que vous et qu'il a peut-être à cela quelque mérite… Et je ne suis pas sa maîtresse, je vous le jure! Seulement, je l'adore et je mourrais plutôt que de le quitter… Eh bien, s'il m'aimait assez, lui, ou s'il avait son rôle assez en dégoût pour renoncer au pouvoir, au trône, à tout… (je ne suis pas folle, vous verrez!) si je le décidais à tout abandonner, à partir avec moi demain, ce soir… est-ce que je ne mériterais pas votre pardon? Est-ce que je n'aurais pas bien travaillé pour notre cause?… Car, enfin, vous l'avez dit, ce n'est pas l'homme que vous haïssez: c'est le prince… Laissez-moi donc tenter cette épreuve et ne me maudissez qu'après.

Il y avait tant d'ardeur et de sincérité dans l'accent de Frida, ses yeux transparents révélaient si bien son âme candide et crucifiée que la vieille femme, un instant attendrie, posa maternellement sa main sur le front de la jeune fille et sur sa chevelure d'or:

—Pauvre petite! murmura-t-elle.

Puis, redevenue de pierre:

—Soit; j'attendrai. Mais, si, ayant échoué dans votre entreprise, vous
restiez ici, songez, Frida, que vous seriez la plus vile des créatures.
Avec le prince ou sans lui, il faut que vous reveniez à nous…
Au revoir…