XXVIII
Günther alluma la lampe.
—Vous n'avez plus besoin de moi, madame?
—Non, Günther.
—Bonsoir et bonne nuit, madame.
—Bonne nuit.
Frida se mit au piano et joua un lied de Schumann, lentement et avec des doigts qui appuyaient à peine. Dehors, la nuit était douce; il faisait clair de lune, et de fraîches bouffées d'odeurs végétales arrivaient à Frida par la porte entr'ouverte du window.
La musique seule, en rythmant les minutes de l'attente, pouvait les lui abréger. A mi-voix, avec un accompagnement aussi léger qu'un bruit d'ailes, elle chantait la romance de Tanhaüser:
O douce étoile, feu du soir,
Viens nous guider dans le devoir…
et elle se répétait ces médiocres paroles comme un avertissement et une exhortation, lorsque le prince Hermann entra. Elle courut à lui et le débarrassa de son manteau. Il voulut l'embrasser, mais elle lui prit les mains et les couvrit de baisers. Puis elle l'entraîna vers le coin du salon qu'éclairait la lampe posée sur une console, le fit asseoir sur le canapé et s'assit elle-même sur une chaise basse, à ses pieds.
—Mon Dieu! dit-elle, comme vous êtes pâle! Seriez vous malade?
—Non… Je suis content d'être ici… Ici seulement je suis chez moi, ici seulement je suis bien.
Mais il haletait en disant cela, et ses yeux étaient pleins de fièvre. Il essaya de sourire:
—Qu'avez-vous fait, Frida, tous ces jours-ci, en m'attendant?
—Eh bien, je vous ai attendu. C'est une occupation qui suffit à remplir mes journées, je vous assure. Et vous?
—Moi? Vous le savez, Frida, ce que j'ai fait.
—Pauvre ami!
—Vous ne m'en avez pas voulu?
—Je vous ai plaint de tout mon coeur. Vous avez tant dû souffrir!
—Et ce n'est pas fini, Frida. J'ai commencé: il faut que j'aille jusqu'au bout. Je n'ai fait que refouler des colères et épouvanter des détresses qui continuent à gronder sourdement. Je maintiens l'ordre public par la terreur, comme si j'étais un tyran. Et, si ce qui couve éclate un jour, eh bien, nous tuerons encore: il n'y a que le premier sang qui coûte…
—Oh! pas cela, Hermann! pas cela!
Suppliante, elle tendait ses deux mains vers la bouche d'Hermann, comme pour y arrêter les mauvaises paroles… Mais lui continuait sans la regarder:
—Alors quoi? Que faire? Pour ne pas douter de mon devoir et pour le remplir sans trouble, il me faudrait ici l'âme du plus dur de mes durs aïeux, et je n'ai, moi, qu'un pauvre coeur trop tendre, que la douleur d'autrui émeut jusqu'au fond, et un pauvre esprit inquiet, qui n'est même pas sûr que ce que j'ai à défendre vaille ce que la défense aura coûté. Je suis travaillé d'incertitudes et plein de larmes secrètes dans une fonction qui exclut le doute et la pitié… Ah! je suis un bien mauvais protecteur de l'ordre, car je suis tenté de tout absoudre chez les misérables et de tout haïr chez ceux qu'ils menacent… Parmi les félicitations que j'ai reçues ces jours-ci, il y en a qui m'ont fait lever le coeur… J'admire qu'il y ait des hommes capables de juger, de condamner, de faire mourir d'autres hommes, de prendre cela sur eux et de dormir après… Le divorce est entier chez moi entre la pensée, libre, et l'action, forcée. Et cela est lamentable. Cela, chez un prince, s'appelle lâcheté. Les plus indulgents l'appelleront faiblesse. Et pourtant, Dieu sait ce que j'ai dû dépenser de volonté pour arriver à paraître le plus faible des hommes!…
Frida se souleva et baisa Hermann sur le front. Il reprit:
—Quand j'ai revu mon père l'autre soir (je ne sais s'il a compris ce qui s'est passé dans ces derniers temps, car il est bien bas et ne parle presque plus), il m'a dit ces seuls mots, qu'il m'avait dits déjà le jour où il m'a remis ses pouvoirs: «Mon fils, que Dieu vous donne la foi!» Hélas, j'ai déchiré le voile d'illusion que les souverains ont devant les yeux. Ce qu'ont fait mes ancêtres et ce dont on les glorifie m'a souvent rempli de doute et d'épouvante… La foi dont a vécu mon père, je ne l'ai jamais eue, et celle dont j'aurais voulu vivre, je crains à présent de ne plus l'avoir… Peut-être qu'il n'y a rien à faire pour les hommes, que rien ne sert à rien et que le vieux mot «tout est vanité» a un sens précis, terrible, désespérant, le sens complet qu'on n'ose jamais lui donner…
—Je vous aime, dit Frida.
Elle se leva, et, ce qu'elle n'avait jamais fait, elle enveloppa Hermann, comme un enfant malade, de ses deux bras légers.
Une rafale passa dans les massifs. Ils entendirent croître et se propager d'arbre en arbre un long frissonnement de feuilles. Une chouette hurla. La flamme de la lampe fila très haut, puis se rabattit. Hermann et Frida eurent, tous deux en même temps, le sentiment d'une détresse inexprimable, où s'évanouissaient leurs chimères, où ils avaient peine à retenir les belles, les folles idées par lesquelles ils s'étaient crus presque uniquement joints: ils n'étaient bientôt plus que deux corps amoureux qui se cherchaient dans la solitude avec une ardente tristesse…
—Et moi, dit Hermann, je ne vis plus que par vous. Ces angoisses mêmes dont je vous fais le pitoyable aveu, elles me viennent un peu de vous. Vous seule pouvez donc les apaiser… Oh! aie bien pitié de moi, car je suis plus seul et plus abandonné que le mendiant des grandes routes… Oh! ta voix… tes yeux… la bouche!… La douceur de caresser tes cheveux, de reposer contre ta poitrine, de te sentir à moi… toute à moi, n'est-ce pas?
—Hermann!
Il la saisit par ses frêles poignets, et, comme, agenouillée, elle se renversait en arrière, il se pencha sur elle, sur son front nimbé d'or rouge, sur ses yeux de la couleur des lacs où se mirent de pâles verdures, sur ses petites dents si brillantes entre ses lèvres écartées:
—Ne vois-tu pas que j'ai besoin de ton baiser et qu'il faut me délier de ma promesse? Quelqu'un qui nous verrait ne nous prendrait-il pas pour des amants?… Pourquoi nous cachons-nous?… Ne serais-tu pas déjà perdue, aux yeux des pharisiens, par ce que tu as fait pour moi?… Frida, au nom de ma tristesse, ne me repousse pas aujourd'hui.
Elle se déroba par un mouvement où survivait un instinct de vierge, mais où sa volonté n'était déjà plus. Elle dénoua les mains de son ami, sans colère; elle regardait ce pâle, ce triste visage d'homme, aminci vers le bas, cette peau fine, ces sourcils droits, ce signe sur la tempe, cette bouche tourmentée, la lèvre inférieure saillante un peu et froncée de petits plis… Il lui semblait qu'elle voyait cela pour la première fois, et elle comprenait que c'était cela qu'elle aimait…
Elle fit effort pour se rappeler où ils étaient et se souvint tout à coup de ce qu'elle avait promis à Audotia. Et, bien qu'Audotia lui apparût alors très lointaine, elle se dit qu'elle devait accomplir sa promesse, mais que, d'ailleurs, les moyens par lesquels elle la pourrait accomplir étaient aussi ceux qui lui livreraient à elle seule et pour toujours l'homme qu'elle adorait. Et, ainsi, un peu de ruse de femme se mêlant aux sincères résistances de sa pudeur et peut-être de sa jalousie subitement éveillée à l'égard de la princesse, elle n'aurait su dire si elle mettait cette ruse au service de son amour ou de son devoir, tel que la vieille prêtresse le lui avait dicté.
—Hermann, répondit-elle, tout mon coeur vous appartient, et je suis votre servante; mais ne me demandez pas cela, si vous m'aimez.
—Je t'aime, et je te veux. N'es-tu pas ma vraie femme, la compagne de mon esprit et de mon coeur? Doutes-tu de moi? Te faut-il des serments?
—Non, Hermann… Mais… comment dire? il me semble qu'après cela je me trouverais liée à toi par autre chose que ma volonté et qu'ainsi je serais moins à toi, puisque je serais à toi moins librement… Et puis… tu viens de le dire, nous nous cachons comme des coupables; pour venir ici, je trompe mon grand-oncle, qui me croit chez une amie que je force, elle aussi, à mentir. Nous vivons dans le mensonge: c'est bien assez. Je ne veux pas du moins vivre dans la trahison. Cela nous porterait malheur.
—Celle à qui tu penses, Frida, ne souffrira pas davantage si tu es un peu plus à moi. Ne doit-elle pas se croire dès maintenant trahie? Que ce soit vrai ou non, pour elle c'est tout un.
—Mais non pour moi, Hermann. Je veux bien qu'elle me haïsse, ou même qu'elle me méprise, mais je ne veux pas lui en avoir donné le droit. Je consens à être avilie dans sa pensée, mais non dans la mienne. Ce qu'elle croit m'importe peu; mais je tiens à ne pas me sentir, moi, diminuée devant elle.
—Hélas! Frida, vous ne m'aimez pas.
—Je vous aime, Hermann, mais je ne puis être la rivale honteuse de la princesse de Marbourg.
—Non, vous ne m'aimez pas. Et cela, quand je n'ai plus que vous, quand je me suis détaché de tout le reste, quand, à cause de vous, j'ai répudié toutes les autres raisons que j'avais de vivre… Car, voyez, je ne suis plus qu'un pauvre être douloureux et désorienté, en révolte contre lui-même, contre son rôle et sa destinée naturelle… Le sang qui coule dans mes veines est las, sans doute, des excès d'orgueil et d'action de tant de générations royales, et je traîne la fatigue de tous ces règnes… Je serai toujours, toujours malheureux… Ah! comme je hais ce qu'ils appellent mon devoir! Comme je hais ma fonction royale! Comme je hais tout de ma vie, tout, excepté toi!
La lampe, dont l'abat-jour avait glissé, laissait la plus grande partie du salon dans les demi-ténèbres, en sorte que, si Hermann et Frida avaient été attentifs à autre chose qu'à eux-mêmes, ils eussent pu distinguer, derrière le vitrage baigné de lune, une vague forme noire qui marchait lentement…
Hermann, accablé, se taisait. Frida sentit qu'elle l'avait amené où elle voulait et, se redressant:
—Tu es bien sûr de ce que tu dis là? Tu ne me trompes pas? Tu ne te trompes pas toi-même?
—Hélas!
—Dieu soit loué! s'écria-t-elle. Si tu souffres tant, le remède est facile. Laisse tout cela, affranchis-toi; ne sois qu'un homme, et tu seras plus qu'un prince. Alors seulement tu cesseras de souffrir. Et vois quel exemple et quelle leçon: un prince qui s'en va pour avoir reconnu qu'il est impossible de régner sans faire le mal! Par là, tu serviras mieux la sainte cause que par tout ce que tu aurais pu tenter en restant au pouvoir. Car un prince n'est, quoi qu'il fasse, qu'une sentinelle d'injustice. Et tu seras heureux, n'étant plus responsable des abominations du vieux monde. Songe! N'est-il pas monstrueux, la planète Terre étant donnée, que les hommes répandus sur sa surface ne puissent, au bout de dix mille ans, vivre tous d'elle et qu'il y ait de si odieuses inégalités de partage entre ses nourrissons?… De quoi as-tu peur? Va, l'ordre ancien empêche moins de violences qu'il ne consacre d'iniquités: il n'est donc qu'une longue, qu'une effroyable erreur, et, comme toutes ses parties se tiennent, l'améliorer est impossible: il faut le renouveler tout entier, et cela ne se peut que par des renoncements tels que le nôtre ou par les inévitables violences des masses déshéritées… Tu penses peut-être que l'ordre nouveau ne vaudrait pas mieux? Qu'en sais-tu? Et quand même! «A chacun son tour!» serait déjà une grossière formule de justice… Mais moi, j'ai confiance: le monde futur sera meilleur, puisqu'il sera différent… Je ne puis t'expliquer, mais j'ai des amis qui savent… Viens: nous ferons le bien; nous vivrons tout près de la nature, non loin des humbles, parmi lesquels sont les vrais grands. Pour moi, jusqu'au jour où je t'ai rencontré, je n'ai jamais été meilleure ni si heureuse que lorsque j'ai vécu de mon travail et coudoyé le peuple… Viens, viens: tu connaîtras enfin la joie d'une âme libre et, par là, fraternelle au monde entier… Et, si je n'ai pu être au prince de Marbourg, ah! comme, alors, je serai à toi, mon Hermann! Dis, le veux-tu?
C'est ainsi que son âme chimérique de jadis continuait à parler par les lèvres ardentes de Frida. Elle croyait avoir concilié sa foi et son amour; mais tout son jeune sang murmurait en elle: «Je t'aime uniquement et je t'aimerai sans conditions si tu veux, car voilà que je suis vaincue. Je t'aime, même prince, et, quand tu serais le plus orgueilleux des tyrans, va, je t'aimerais toujours, et je ne pourrais faire autrement.»
Elle n'osait le dire tout haut; elle eût cru blasphémer. Et peut-être aussi ne s'avouait-elle pas encore que ce blasphème était dans son coeur… Seulement, elle vint de nouveau s'agenouiller aux pieds d'Hermann et, jetant ses bras autour du cou de son ami, elle l'attirait silencieusement vers ses lèvres…
En cet instant, une femme vêtue de noir entra par la porte de la terrasse.
Le revolver luisait faiblement, dans la demi-obscurité du salon, sur la table où l'avait posé Audotia Latanief.
Et, vers la même heure, curieux de sensations inéprouvées, le prince Otto se glissait au rendez-vous où l'attendait la petite-fille du garde…
XXIX
Le surlendemain, on lisait dans les journaux de Marbourg:
«Un deuil épouvantable, un double deuil vient de frapper la maison royale et tout le royaume d'Alfanie.
«Hier samedi, vers six heures du matin, un maraîcher de Steinbach trouva dans un fossé, sur le chemin qui longe extérieurement le parc d'Orsova, le cadavre d'un homme encore jeune et de haute taille et vêtu d'un costume de chasse. Il alla aussitôt prévenir le maire de Steinbach, qui télégraphia à Loewenbrunn. Le commissaire de police, s'étant transporté sur les lieux, accompagné de la gendarmerie, reconnut que la victime n'était autre que Son Altesse Royale le prince Otto. Le prince avait été frappé d'une balle, qui avait pénétré sous l'aisselle gauche. La mort avait dû être instantanée.
«Des traces de pas et d'herbe foulée menaient à la poterne du parc. D'autres traces conduisaient, à travers le jardin, jusqu'auprès des écuries. C'était évidemment là que le meurtre avait été commis.
«On interrogea d'abord le garde-chasse Günther et sa petite-fille Kate.
Ils déclarèrent n'avoir rien vu ni rien entendu.
«On pénétra ensuite dans la villa pour interroger la châtelaine, une certaine comtesse Leïlof, qui habitait Orsova depuis quelques mois seulement et y vivait fort retirée. La maison était déserte. Mais, dans un angle du grand salon, au pied d'un canapé, gisait le cadavre de Son Altesse Royale le prince Hermann, frappé d'une balle au coeur.
«La comtesse Leïlof avait disparu.
«Interrogés de nouveau, le garde et sa petite-fille répétèrent qu'ils ne savaient rien, que, rentrés la veille au soir dans le pavillon où ils couchaient et qui est à cent mètres environ du château et à cinquante mètres des écuries, ils n'avaient point quitté leur lit et qu'aucun bruit ne les avait avertis de ce qui s'était passé. Néanmoins, tous deux ont été mis en état d'arrestation.
«Le chef de la police royale vient de se transporter à Orsova pour y procéder à une enquête minutieuse.
«Le plus profond mystère enveloppe cet effroyable événement. Certains indices permettent cependant de croire que le ou les coupables ne se déroberont pas longtemps aux investigations commencées. Mais on comprendra que nous soyons tenus à la plus grande discrétion.
«On n'a pas oser annoncer encore l'affreuse nouvelle à Sa Majesté le roi, qu'une cruelle maladie, jointe à l'extrême vieillesse, retient, comme on sait, dans son palais de Loewenbrunn, où ses infortunés fils l'avaient dernièrement rejoint.»
XXX
Quelques jours après son arrivée à Loewenbrunn, une seconde attaque de paralysie avait achevé de terrasser le vieux roi, et, depuis lors, la langue enchaînée, les membres noués, la pensée absente ou endormie, il était comme un homme retranché déjà du monde des vivants. On lui avait raconté, avec des ménagements et des atténuations, les événements de Marbourg, les travaux de l'Assemblée consultative, la manifestation du 1er octobre et ce qui s'en était suivi. Mais il avait paru ne pas comprendre ce qu'on lui disait. Seulement, de temps à autre, il s'informait de la santé du petit Wilhelm…
Son seul plaisir était de manger comme un enfant goulu et, quand le temps était beau, de se faire mener, dans son fauteuil roulant, sous les arbres de la grande avenue. Pendant des heures, il considérait le décor du lieu, les longues colonnades de la façade du palais, la majesté des bassins et des allées faites pour des cortèges royaux, la géométrie fastueuse des rampes tournantes et des escaliers qui reliaient entre elles les terrasses superposées, le cercle démesuré des nobles statues de marbre dorées par le soleil ou zébrées par la poussière et la pluie, les ouvertures profondes des hautes avenues divergentes comme les rayons d'une étoile et, tout au centre, la colossale statue équestre d'Hermann II, l'aïeul terrible. Il contemplait cela, le vieux roi, comme s'il ne l'avait jamais vu, sans doute afin d'emporter dans la mort la vision des pompes antiques de sa race; et, parfois, une plainte grêle comme un cri de petit enfant interrompait sa vague extase.
Il ne demandait que fort rarement à voir les princes ses fils. La princesse Wilhelmine, dont il savait l'âme plus conforme à la sienne, était la seule personne dont il parût aimer la présence.
Ce jour-là, il était dans sa chambre, les jambes empaquetées dans des couvertures, et regardait par la fenêtre la pluie ruisseler sur les épaules de bronze d'Hermann II et couvrir d'un voile de désolation la pompeuse assemblée des marbres et les hautes murailles des quinconces séculaires… Quand Wilhelmine s'approcha, il la vit si blême et si défaite qu'il secoua sa torpeur et qu'une inquiétude aviva ses yeux opaques.
Elle comprit:
—Votre petit-fils va bien, dit-elle. Ce n'est pas de lui qu'il s'agit, mais de vos deux fils.
Elle hésita, cherchant ses mots:
—On ne peut vous taire… ce qui est arrivé… Dieu nous afflige, mon père…
Les larmes la gagnaient. Le vieillard, la face tendue par un grand effort et la langue encore embarrassée, interrogea:
—Hermann?
Wilhelmine voulait parler et ne pouvait plus… Elle s'affaissa en sanglotant près du vieux roi.
Les regards du malade s'éclaircissaient peu à peu; sur les bras du fauteuil, ses doigts noueux remuaient avec lenteur; un sourd travail se faisait dans ses membres paralysés… Apparemment, sous le heurt soudain d'une tragique idée, son intelligence s'était remise en branle; du premier coup, il avait conçu comme présent et réel tout le malheur possible et, l'ayant conçu, l'émotion qu'il en avait éprouvée avait communiqué à tout son corps un frisson sauveur, si bien que l'horreur des choses qu'il entrevoyait s'accompagnait en lui du sentiment et de la joie involontaire d'un peu de vie retrouvée.
La langue déliée à demi, il put articuler:
—Ainsi… c'est au pire malheur… que je dois m'attendre?
Wilhelmine ne répondait pas.
Alors le vieillard prononça distinctement:
—Dans la situation actuelle du royaume, la mort même de mes fils ne serait peut-être pas le pire malheur…
XXXI
Dès le lendemain, Christian XVI, dans son fauteuil de malade, présidait le conseil des ministres. Son état s'était amélioré, il pouvait mouvoir les doigts et l'avant-bras et, bien que sa voix restât faible et sa langue lourde, parler de manière à se faire entendre. Surtout sa forte volonté, réveillée par la nécessité d'un devoir pressant, soutenait son corps moribond.
—Dieu m'éprouve, messieurs, et de toutes façons. Dans la retraite où j'attendais le suprême repos, il m'a frappé des plus rudes coups qui puissent atteindre un père et un roi, et on dirait qu'il n'a différé ma mort et ne m'a rendu une ombre de vie que pour que je sentisse mieux le poids de sa main… Mais faisons notre devoir.
Il félicita le général de Kersten de son énergie, suspendit douze journaux, ordonna des perquisitions chez les chefs des divers partis révolutionnaires, en fit emprisonner quelques-uns et consigna jusqu'à nouvel ordre la garnison de Marbourg.
Puis il déclara que la nouvelle Chambre serait élue et convoquée dans le plus bref délai. «Vu le malheur des temps», il faisait aux «idées nouvelles» ce sacrifice considérable et ne jugeait pas à propos d'user de son autorité souveraine pour défaire ce qui avait été fait par son fils aîné. Il chargerait le comte de Moellnitz de former un nouveau ministère. Dès que ce ministère serait constitué, le roi abdiquerait en faveur de son petit-fils.
En attendant, il poussa vigoureusement l'instruction de l'«affaire d'Orsova». Ce mystère passionnait le public. Le roi avait d'abord compté que la mort des deux princes, encore que l'un fût méprisé et l'autre devenu impopulaire, produirait un grand mouvement de pitié et d'indignation, dont bénéficieraient la cause royale et les intérêts conservateurs. En réalité, la première émotion calmée, le peuple éprouva surtout un sentiment de curiosité badaude et ne vit guère dans le double régicide qu'un «fait divers» exceptionnel; mais l'effet de cette curiosité fut précisément celui que le roi avait attendu d'un autre sentiment. Toute l'Alfanie oublia pendant quinze jours les questions politiques et sociales et laissa son gouvernement à peu près tranquille.
Soit habileté, soit conviction, le roi avait émis l'hypothèse d'un guet-apens socialiste, et l'enquête fut dirigée d'après cette idée préconçue. Les faits semblèrent d'abord s'y ajuster. Mais on ne pouvait les révéler au public sans lui apprendre en même temps certaines particularités secrètes de la vie des deux princes, ni dénoncer les ennemis de l'État sans laisser deviner les faiblesses privées de leurs victimes. Le roi consentit sans hésitation à ce que les voiles fussent du moins soulevés à demi, persuadé qu'un intérêt supérieur lui commandait de braver, en cette circonstance, l'injurieuse indiscrétion des commentaires publics.
Les journaux de Marbourg publièrent donc successivement les notes suivantes:
«L'instruction de l'affaire d'Orsova a fait un grand pas. Nous avons dit que le château était habité par une certaine comtesse Leïlof, disparue depuis l'attentat. Or il est établi que la comtesse Leïlof n'était autre que mademoiselle Frida de Thalberg, demoiselle d'honneur de Son Altesse Royale la princesse Wilhelmine. Le prince Hermann témoignait à mademoiselle de Thalberg une sympathie particulière, sympathie facile à comprendre si l'on songe que cette jeune fille était la petite-nièce du marquis de Frauenlaub, ancien gouverneur du prince, et que, brouillée avec son grand-oncle et réfugiée à Paris avec sa mère, le prince Hermann l'y avait rencontrée, l'avait réconciliée avec son vieux parent et introduite lui-même à la cour. Il avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour les personnes à qui l'on a rendu de grands services. Il ignorait, ou il voulait oublier, que mademoiselle de Thalberg était la petite-fille du conspirateur Kariskine, qu'elle s'était liée, à Paris, avec la trop fameuse Audotia Latanief, et qu'elle était restée imbue, même dans sa nouvelle situation, des idées les plus subversives.
«Son Altesse Royale avait bien mal placé son affection. Il est maintenant évident que Frida, qui avait conservé des relations avec les fractions les plus avancées du parti socialiste, a lâchement trahi son royal protecteur et l'a attiré, sous quelque prétexte, au château d'Orsova pour le livrer aux assassins. On a trouvé dans les papiers de mademoiselle de Thalberg une lettre d'Audotia Latanief qui lui annonçait sa visite pour le jour même où les deux crimes ont été commis.
«Frida de Thalberg et Audotia Latanief sont activement recherchées.»
* * * * *
«Les charges s'accumulent contre Audotia Latanief. Le revolver retrouvé sous un des meubles du salon a été reconnu par un armurier de Marbourg pour avoir été vendu par lui, il y a quinze jours, à une femme dont le signalement répondait à celui d'Audotia Latanief. Une femme répondant au même signalement a été vue le jour du crime, vers trois heures de l'après-midi, dans une auberge isolée située sur la route forestière de Kirchdorf à Steinbach.»
* * * * *
«Audotia Latanief a été arrêtée, hier soir, dans l'hôtel garni qu'elle habitait à Marbourg, rue des Saulaies, et où elle avait eu la singulière imprudence de rentrer. Elle n'a opposé aucune résistance aux agents et s'est contentée de dire: «Je vous attendais: c'est bien.» Interrogée par le juge d'instruction, elle n'a cessé de faire montre du plus odieux cynisme. Elle a avoué qu'elle avait rendu visite à mademoiselle de Thalberg le jour du crime et que le revolver retrouvé dans le salon était le sien. Elle a ajouté qu'elle approuvait l'assassinat du prince Hermann, mais elle a nié en être l'auteur. Vers la fin de l'interrogatoire, elle a supplié qu'on lui donnât des nouvelles de sa jeune amie et, comme on ne lui répondait pas, elle s'est mise à fondre en larmes.
«On n'a pu, jusqu'ici, retrouver les traces de Frida de Thalberg.»
* * * * *
«Il paraît évident, en dépit des dénégations d'Audotia, si peu compatibles avec ses aveux partiels, que c'est bien elle qui a assassiné le prince Hermann. A-t-elle eu d'autres complices que Frida? On le saura bientôt, car ceux des chefs du parti révolutionnaire qui passaient pour être particulièrement liés avec Audotia ont été mis en état d'arrestation.
«Pour le prince Otto, il est infiniment probable que son meurtrier n'est autre que le garde-chasse Günther. Les antécédents de cet ancien soldat sont irréprochables; mais il était dévoué corps et âme à mademoiselle de Thalberg, et il n'est pas impossible qu'il ait, en cette occasion, poussé l'obéissance jusqu'au crime. D'ailleurs, il ignorait peut-être le nom de la victime qui lui a été désignée.
«La balle qui a frappé le prince Otto est du même calibre que le fusil dont le vieux garde se servait habituellement. Sans doute, on n'a retrouvé aucune tache de sang dans les vêtements de Günther, bien qu'il ait dû traîner sa victime à plus de cent mètres de l'endroit où il l'avait abattue. Mais la blessure du prince Otto a fort peu saigné, et, d'ailleurs, Günther a eu toute la nuit pour faire disparaître les vêtements qu'il portait au moment du crime.
«D'après l'avis des médecins, la mort du prince Otto a dû être postérieure à celle de son frère. On suppose que le prince Otto était parvenu à s'échapper de la maison scélérate et que Günther, qui faisait sentinelle à l'extérieur, a pu l'atteindre alors qu'il s'enfuyait à travers le jardin.
«Mais par quels moyens le prince Otto avait-il pu être attiré, à cette heure tardive, dans cette habitation écartée? Il ne faut pas oublier que le prince, qui était la simplicité même, aimait, à l'exemple de son aïeul Christian XII le Bien-Aimé, à se mêler secrètement aux foules populaires et y cherchait quelquefois d'innocentes aventures. On a découvert que, la veille du forfait, il avait assisté incognito aux réjouissances publiques de la fête de Steinbach et qu'il y avait lié connaissance avec la petite-fille du garde. Ajoutons que les moeurs de celle-ci étaient notoirement déplorables. Quel piège a pu tendre la rouerie de cette fille à la bonhomie indulgente du prince? C'est ce qu'on ne sait pas encore.
«Jusqu'ici, Günther et Kate se sont enfermés dans un mutisme de brutes. On espère que la solitude aura raison de cet entêtement.
«Quant à Frida de Thalberg, on a des raisons sérieuses de la croire réfugiée à Londres ou à Paris.»
* * * * *
Telle était l'interprétation officielle du «mystère d'Orsova». Elle ne satisfaisait qu'à demi le vieux roi. Cette invention d'un «guet-apens» socialiste soutenait mal l'examen, prêtait à trop d'objections quand on voulait la préciser. Peut-être la coïncidence mélodramatique des deux meurtres n'était-elle, après tout, qu'un effet du hasard? Chaque meurtre devait alors s'expliquer séparément. Christian était tenté de croire qu'Audotia disait la vérité lorsqu'elle niait avoir assassiné le prince Hermann. Quel intérêt avait-elle à s'obstiner dans des dénégations qui ne sauveraient point sa tête, puisqu'elle se reconnaissait complice de fait et de désir et que cela suffirait pour sa condamnation à mort? D'autre part, la correspondance de Frida et d'Hermann, que le roi avait entre les mains, éloignait l'idée que mademoiselle de Thalberg eût tué son platonique amant par fanatisme révolutionnaire. Pourtant, selon toute apparence, l'assassin, c'était elle. Fallait-il donc supposer chez Frida quelque accès de jalousie meurtrière? Ou bien Hermann, fatigué de la spiritualité de cette liaison, avait-il voulu faire violence à son amie, et cette étrange fille avait-elle, contre l'homme qu'elle adorait, défendu sa vertu à coups de revolver?
Le meurtre d'Otto s'expliquait plus aisément. Le roi connaissait les moeurs secrètes de son fils cadet et son goût des basses aventures. Une balle envoyée par un amant de coeur, garçon de ferme ou palefrenier, avait fort bien pu l'abattre au sortir de quelque crapuleux rendez-vous avec la petite-fille du garde-chasse… Donc, nul lien entre les deux assassinats, sinon cette extraordinaire coïncidence de temps et de lieu. Mais, si cette rencontre n'était point l'effet d'une machination humaine, le pieux souverain était tout près d'y reconnaître l'intervention d'une volonté divine dont il adorait les desseins. C'était afin de s'y conformer qu'il gardait pour lui ses suppositions et qu'il maintenait énergiquement l'enquête dans la direction où il l'avait d'abord engagée. Assurément, la Providence avait permis la mort des deux princes pour lui fournir des armes contre les ennemis de la société et pour qu'il pût sauver encore ce qu'avait si gravement compromis la faiblesse ou l'indignité de ses fils…
* * * * *
Cependant, Audotia, dans sa prison, était fort malheureuse. Elle était persuadée que c'était Frida qui avait tué le prince Hermann, et elle la bénissait et elle la glorifiait dans son coeur. Mais, en même temps, elle ne pouvait se consoler de l'avoir perdue. Elle découvrait en elle-même une maternité dont elle n'avait pas auparavant soupçonné la profondeur, et, pour la première fois, elle craignait d'aimer une personne autant que l'humanité.
Dans la nuit qui avait suivi sa visite à Orsova, puis toute la journée du lendemain, elle avait vainement attendu sa jeune amie. La nouvelle du double meurtre l'avait d'abord comblée de joie: elle croyait le peuple prêt à saisir cette occasion de se soulever et de proclamer la République. Mais elle comptait sans le réveil de Christian XVI. Rentrée à Marboung, elle y avait trouvé le parti hésitant, intimidé par les mesures de rigueur que le vieux roi avait décrétées, et la majorité du peuple amusée par ce crime célèbre comme par un roman-feuilleton qui serait «arrivé» et plus curieuse de suivre au jour le jour l'instruction de cette «ténébreuse affaire» que disposée à en profiter pour s'affranchir.
Ainsi, l'acte héroïque de la fille de son âme, et peut-être sa mort (car elle ne doutait presque plus du suicide de Frida) allaient être inutiles à la sainte cause! Cette pensée que Frida était morte par elle, et morte en vain, la torturait. Sa foi n'en était pas ébranlée: si «les temps» n'étaient pas venus encore, ils viendraient, rien n'était plus sûr. Mais elle se sentait frappée au coeur et n'avait plus le courage d'agir. Et c'est pourquoi un soir, non point désespérée, mais horriblement lasse, elle était remontée chez elle pour y attendre les hommes de la police.
Et, dans sa cellule, elle passait ses journées à tricoter des bas et des petits jupons de laine pour les enfants des détenues.
XXXII
Christian XVI eut une idée. Les états de service du garde Günther (trois campagnes, quatre blessures, deux citations à l'ordre du jour, non pour des prouesses accomplies dans l'échauffement de la bataille, mais pour des consignes froidement et obstinément gardées), enfin l'opinion qu'on avait de lui dans les villages où il avait habité depuis sa sortie de l'armée, tout persuadait au roi que Günther était un brave homme, très droit, très honnête, très respectueux des innombrables pouvoirs auxquels un pauvre homme doit obéissance, et qu'il n'y avait qu'à l'interroger d'une certaine façon pour savoir de lui la vérité.
Le roi pria le chef de la police de lui faire amener Günther et Kate pour qu'il pût les questionner lui-même.
Le fonctionnaire objecta que cela était contre l'usage. Mais le roi fit remarquer qu'il était le roi et que ses droits n'étaient limités par aucune Constitution écrite, l'Alfanie jouissant jusqu'à nouvel ordre du bienfait de la monarchie absolue.
Un matin donc, une voiture conduisit au palais Günther et Kate. Les gendarmes les quittèrent à la porte du cabinet royal.
—Approchez-vous, Günther. Et vous, mademoiselle, n'ayez pas peur.
Ils n'avaient pas peur. Ils étaient seulement fort surpris, et il leur fallut un peu de temps pour concevoir que ce vieillard, rapetissé par l'âge, blotti sous sa robe de chambre et les pieds dans des fourrures, était, en effet, le roi.
—Je sais, Günther, que vous êtes un homme d'honneur, que vous avez été longtemps soldat et que vous nous avez servi fidèlement. Peut-être avez-vous caché quelque chose au juge. C'est à cause de cela que j'ai voulu vous voir. Mais, moi, il faut tout me dire. Voyez, je ne vous tends pas de piège. Je vous interroge devant votre petite-fille et je l'interrogerai devant vous. Il vous sera donc facile à tous deux de me tromper, si vous voulez. Mais je suis sûr que vous me direz toute la vérité, quelle qu'elle soit. Parlez: le roi vous écoute.
La grosse moustache de Günther tremblait d'émotion. Kate, impressionnée d'abord par la pompe du lieu, presque amusée maintenant, examinait en dessous, le menton baissé, les meubles et les tapisseries.
—Sire, dit Günther, je serais le dernier des gueux si je ne parlais pas devant vous avec la même sincérité qu'au dernier jugement.
—On vous accuse, dit le roi, d'avoir tué le prince Otto, peut-être sans savoir que c'était lui, et ce point est à votre décharge. On vous accuse de l'avoir tué pour obéir à Frida de Thalberg, à qui vous étiez entièrement dévoué.
—Sire, répondit le vieux soldat, il est vrai que j'étais dévoué à madame, mais non pas jusqu'à mal faire, et, d'ailleurs, jamais elle ne m'eût commandé rien de semblable. Voici ce qui est arrivé. Dans la nuit du vendredi au samedi,—il pouvait être dix heures,—j'ai entendu un bruit de pas, le bruit de quelqu'un qui marcherait dehors avec précaution. Je me suis levé; mais, avant de sortir, j'ai eu l'idée d'aller jeter un coup d'oeil dans la chambre de ma petite-fille, et… Enfin, j'ai vu que ma petite-fille n'était pas dans son lit.
Kate protesta, têtue:
—Moi, je n'étais pas dans mon lit?
—Non!
—Si on peut dire!
—Tais-toi, dit l'aïeul, et ne mens pas.
—Et ensuite? interrogea le roi.
—Je suis sorti avec mon fusil; j'ai vu un homme sur l'échelle du grenier. J'ai crié: «Qui vive?» Il n'a rien répondu et s'est mis à descendre très vite. J'ai songé: «Ou c'est un galant, ou c'est un voleur, ou c'est un homme qui vient espionner monseigneur le prince royal. Et, dans les trois cas, je n'ai qu'une chose à faire.» J'ai donc tiré. L'homme est tombé. Il s'est relevé et s'est traîné vers les arbres. Je l'ai poursuivi et ramassé, mort.
—L'avez-vous reconnu à ce moment-là?
—Sire, je vous dirai tout. La lune était dans son plein: j'ai pu examiner le visage du mort, et j'ai eu comme un soupçon que c'était Son Altesse Royale le prince Otto. Et c'est pour cela que j'ai refusé de répondre.
—Par peur?
—Non, sire: par respect.
—Et alors?
—Alors, je n'ai plus eu qu'une idée: porter le corps le plus loin possible. Mais les forces m'ont manqué: je l'ai laissé le long du mur du parc, là où on l'a découvert le lendemain… J'ai rangé l'échelle. Je suis rentré à la maison. J'ai trouvé Kate dans son lit. Je l'ai battue; je lui ai dit ce que je pensais d'elle, de m'avoir fait tuer un homme… Et puis j'ai attendu le jour.
—Et de ce qui s'est passé dans le château, que savez-vous?
—Rien, sire.
—Rien du tout?
—Rien du tout.
—Vous n'avez rien entendu?
—Absolument rien, sire. Ma maisonnette est éloignée du château de plus de cent mètres et en est séparée par un massif de grands arbres.
—Mais, la veille, avez-vous remarqué quelque chose?
—Madame était très contente parce qu'elle attendait monseigneur. Elle a passé son temps à cueillir des fleurs et à en garnir le salon.
—N'a-t-elle pas reçu une visite?
—Oui, sire, une vieille dame en noir.
—Audotia Latanief. A quelle heure?
—Vers quatre heures, sire.
—Avez-vous vu sortir cette femme?
—Oui, sire.
—Êtes-vous sûr qu'elle soit sortie du parc?
—Oui, sire; c'est moi qui lui ai ouvert la grille.
—Pensez-vous que Frida de Thalberg ait été capable de tuer le prince
Hermann?
—Oh! sire… Elle l'aimait comme on aime le bon Dieu.
—Mais il y a des femmes qui tuent parce qu'elles aiment.
—Madame n'aimait pas de cette façon-là, sire.
Le roi se tourna vers Kate:
—Et vous, mademoiselle, qu'avez-vous à dire?
—Rien, sire.
—Petite malheureuse! gronda Günther. Veux-tu parler quand le roi t'interroge?
—Ne la rudoyez pas, Günther. Répondez, mademoiselle. Où avez-vous rencontré le prince Otto?
Günther intervint:
—A la fête de Steinbach, sire.
—Laissez-la parler, Günther.
Kate se décida:
—Eh bien, oui, là! Est-ce ma faute? Est-ce que je savais, moi, que c'était un prince?
—Et quand l'avez-vous revu?
—Le lendemain, comme je revenais de Steinbach, il m'a suivie, et il est entré derrière moi au château. Il n'y avait personne à ce moment-là… Il m'a promis des choses… et il m'a dit de venir le retrouver la nuit dans le grenier à fourrages. Voilà.
—Mais comment a-t-il pu rentrer?
—J'avais oublié la clef sur la petite porte, du parc. Il l'a emportée.
—Et vous n'avez vu personne dans le jardin ni autour du château quand vous êtes allée à ce rendez-vous?
—Je n'y suis pas allée, sire.
—Vous n'y êtes pas allée?
—Non, sire.
Elle répondait avec de brusques mouvements de tête. On la sentait butée de nouveau, soit par un entêtement de brute, soit par une terreur vague des conséquences de ses aveux.
Le roi lui dit:
—Prenez bien garde. Si vous dissimulez quelque chose, on vous croira plus coupable encore que vous ne l'êtes. Et puis tout se découvre… Enfin, mon enfant, c'est, le roi qui vous interroge, et le roi n'est pas votre ennemi… Ainsi, vous n'avez rien à ajouter?
—Non, sire.
Christian s'avisa d'un détour:
—Votre interrogatoire est donc terminé, et me voilà fixé sur ce que je voulais savoir. Mademoiselle de Thalberg a été arrêtée hier. Vos réponses la condamnent à mort, car il en résulte que c'est bien elle qui a tué le prince Hermann.
La vision de Frida pendue et tirant la langue, comme on voit les suppliciés sur les images, et, dans le même instant, le souvenir de sa grâce, de sa bonté, de la candeur avec laquelle elle défendait Kate et des douces phrases qu'elle disait: «Kate est sage… Il ne faut pas croire le mal, Günther… Vous êtes trop dur pour elle,» retournèrent le coeur de la fille, et ce cri lui échappa:
—Ce n'est pas vrai, sire!
—Comment le savez-vous? demanda le roi.
—Ma foi, tant pis! dit la fille. Je vais tout dire, tout! et par le commencement.
Elle se rappelait les questions d'Otto, l'air dont il avait fait l'inspection du salon, et, tout à coup, elle avait l'impression que cette curiosité était celle d'un ennemi et qu'il y avait un rapport mystérieux entre la visite d'Otto et la mort d'Hermann.
—Quand le prince Otto est venu, dit-elle, il est resté dans le salon pendant que je rangeais dans la salle à manger, et alors il a tout examiné. Et puis il m'a demandé le nom de madame et comment elle était. Je le lui ai dit: je ne croyais pas mal faire. Et puis il m'a demandé si elle attendait le comte… Est-ce que je savais que c'était encore un prince, celui-là? Pourtant, je commençais à me méfier et je lui ai dit que ça ne le regardait pas. Mais, comme il y avait des fleurs partout, il a dit: «Ces fleurs-là attendent quelqu'un: c'est clair comme le jour.» Et il est parti là-dessus.
Le roi songeait, la tête inclinée plus bas, effrayé des choses qu'il pressentait. Et ses pauvres mains noueuses tremblaient plus fort sur ses genoux.
—Est-ce tout, mon enfant?
—Non, dit la fille, il y a encore autre chose. Au moment où je suis sortie pour aller au rendez-vous…
—Vous avouez donc y être allée?
—Oui, sire.
—Et vous y avez trouvé le prince Otto?
—Oui, sire.
—Vous a-t-il reparlé de la comtesse Leïlof?
—Non, sire.
—Était-il gai?
—Très gai, sire.
—Et vous avez été sa maîtresse?
Kate baissa le nez et rougit. Le roi pensa à la princesse Gertrude, depuis si longtemps malade… Il dit d'un air très bon:
—Continuez, ma pauvre enfant.
—Quand je suis sortie, dit la fille, j'ai vu, sur la terrasse du château, une femme tout en noir.
—Pourquoi n'aviez-vous pas dit cela, Kate?
—Parce que j'avais commencé par dire que je n'avais pas quitté mon lit, et que ça ne se serait pas accordé.
—Cette femme que vous avez vue, vous êtes sûre que ce n'était pas Frida de Thalberg?
—J'en suis sûre.
—C'était donc la vieille femme dont mademoiselle de Thalberg avait reçu la visite pendant la journée?
—Non, sire. Celle que j'ai vue était plus grande. Et elle n'était pas vieille. Et puis…
—Et puis?
—A un moment, elle s'est retournée, et, comme la lune donnait en plein sur elle…
—Pourriez-vous la reconnaître?
—Je l'ai vue de trop loin, sire… je ne sais pas… Pourtant…
Le chambellan de service annonça la princesse Wilhelmine. C'était l'heure où elle venait, chaque matin, prendre des nouvelles du roi.
Kate, en la voyant entrer, eut une secousse de surprise. Elle allait crier: «C'est elle!» quand Günther la saisit par le poignet et commanda violemment:
—Tais-toi!
Mais le roi avait compris, et, tandis que Kate fixait sur la princesse des yeux effarés:
—Je vais, dit-il à Günther, vous faire mettre en liberté, vous et votre petite-fille. Vous partirez dès demain pour notre château d'Eberbach, qui est à cent vingt lieues d'ici et où vous aurez l'emploi de premier garde-chasse. Vous oublierez tout ce que vous avez vu et vous me répondrez du silence de votre petite-fille.
Puis, à Kate:
—Allez, mon enfant, et tâchez d'être sage.
On emmena les prisonniers. Le roi regarda longuement sa bru… Elle soutint ce regard; mais sa lèvre dédaigneuse, sa lèvre à la Marie-Antoinette, frémissait un peu.
A ce moment, les ministres arrivèrent pour le conseil. Très calme, le roi leur dit, en désignant Wilhelmine:
—Messieurs, la régente.
XXXIII
Il présida le conseil avec beaucoup de lucidité et développa le plan d'une organisation très forte des candidatures officielles pour les prochaines élections.
Après quoi, il fit appeler la princesse:
—Madame, n'avez-vous rien à me dire?
—Mais… vous-même, sire? balbutia Wilhelmine. Ces gens que vous avez fait venir et qui étaient, m'a-t-on dit, le garde Günther et sa petite-fille, vous ont-ils appris quelque chose de nouveau?
—C'est à moi de vous interroger. N'avez-vous rien à me dire, madame?
—Moi?
Il reprit, plus impérieusement:
—Madame, je suis votre père et votre roi. J'attends que vous vous confessiez.
Domptée, elle dit d'une voix sourde:
—Eh bien, oui, c'est moi qui l'ai tué.
—Ah! malheureuse! malheureuse!…
—Oui, malheureuse. Car je l'aimais, et pour lui j'aurais donné mon sang. Je l'avais suivi à Loewenbrunn, malgré lui… Ah! quelle torture!… Je la sentais, cette fille, tout près… Si elle n'avait été que sa maîtresse, peut-être me serais-je résignée. Je savais quel est communément le sort des reines, qu'il n'y a guère, parmi elles, d'épouses heureuses, et que, trompées, il ne leur est pas permis, comme aux autres femmes, de se plaindre tout haut ni de se venger. Et puis, j'avais tant demandé à Dieu de me délivrer de la jalousie! Non, en vérité, si Hermann n'avait été que son amant, je crois que, avec la grâce de Dieu, j'aurais souffert sans rien dire… Mais, ici, il y avait autre chose… Pourtant, je ne voulais pas descendre à espionner… Un jour, un inconnu—un émissaire d'Otto sans doute—a remis pour moi un billet anonyme qui me dénonçait le rendez-vous d'Hermann et de mademoiselle de Thalberg et qui m'indiquait le moyen d'arriver jusqu'à eux… J'ai dit à Tauchnitz, un vieux serviteur dont je suis sûre, de m'attendre, sur les huit heures du soir, en dehors des jardins, avec la voiture de service. A l'angle du parc d'Orsova, je suis descendue. J'ai suivi le mur pendant quelques minutes, jusqu'à une poterne qui n'était fermée qu'au loquet. Je suis allée droit à la villa… La nuit était douce, et la porte du window était restée ouverte… Je les ai vus par le vitrage, elle et lui, et, comme le salon était éclairé, ils ne pouvaient me voir… J'ai vu et entendu… J'ai entendu ce qu'elle disait à Hermann et ce que Hermann lui répondait… Je vous jure sur mon salut éternel que ce qu'elle me prenait, ce n'était pas seulement le coeur de mon mari, mais son honneur, et sa couronne, et celle de mon fils… Je suis entrée… J'ai crié, je me souviens: «Ah! misérable, misérable fille!» Je l'ai traité, lui, de lâche et de déserteur… Je ne sais plus bien ce qu'il a répondu… Elle s'était blottie contre lui, et il l'entraînait vers la porte, en tournant sur moi des yeux pleins de terreur et de haine… J'ai compris que c'était fini; que, si je le laissais partir, il ne reviendrait plus; enfin que j'assistais au plus grand crime que puisse commettre un roi… Il fallait, il fallait empêcher cela… Ce que j'ai fait alors, comment l'ai-je pu faire? Je l'ai fait cependant; ces choses-là paraissent simples et nécessaires au moment où on les accomplit… Une arme s'est trouvée là… J'ai tiré sur eux au hasard: ils étaient trop enlacés pour que je pusse choisir… C'est lui qui est tombé… Après, je suis partie… J'ai abandonné dans cette maison, j'ai laissé aux baisers de cette fille, le cadavre du prince héritier… J'ai rejoint Tauchnitz au coin du parc, et je suis rentrée vers dix heures à Loewenbrunn. Je m'étais arrangée pour qu'on ignorât mon absence et pour que mes femmes me crussent retirée dans ma chambre… Et maintenant, sire, jugez-moi.
Elle s'agenouilla. Le roi lui fit signe de se relever.
—Je vous crois, madame, et je vous absous. C'est Dieu qui a conduit tout ceci. Vous n'êtes point coupable; mais je suis le plus malheureux des hommes… Hélas! dans un temps où la plupart des souverains montrent de si faibles coeurs, j'ai fait, je puis le dire, tout mon devoir de roi. J'ai refoulé en moi les affections naturelles et les passions égoïstes. J'ai épousé, jeune encore, une femme que je n'aimais pas, ne consultant dans mon choix que l'intérêt du royaume, et j'ai été fidèle à la reine, dont Dieu ait l'âme. Pendant cinquante ans, j'ai travaillé dix heures par jour et, tant que j'ai eu des forces, pas un moment je ne me suis dispensé de ma dure parade royale. Et j'ai eu la douleur de voir les peuples se désaffectionner de leurs rois et de sentir que rien de mon âme ni de mes croyances n'avait passé dans mes fils. Et voilà que Dieu a permis que l'un d'eux commît le crime de Caïn et que tous deux périssent en un jour, parce que l'un d'eux manquait de vertu, et l'autre de foi. Et, ainsi, j'ai peur que ma mort, qui est proche, ne soit pas seulement la fin d'un vieux bonhomme de roi, mais la fin d'une race, et peut-être même la fin d'une royauté… Toutefois, haussons nos coeurs. Le désespoir est un crime. La foi et la vertu qui manquaient à mes fils, vous les avez, ma fille, et mon petit-fils est en de bonnes mains. Et le vieux tronc pourra encore reverdir!… Dieu lui-même nous fait assez connaître qu'il ne nous a pas encore abandonnés, puisque, tout en nous frappant, il nous livre nos ennemis et nous arme contre eux… Rassurez-vous, madame: vous n'avez rien à craindre… Audotia Latanief sera condamnée—et pendue, je m'en flatte.
La princesse eut un sursaut d'horreur:
—Eh! quoi? sire, la condamner, maintenant que vous la savez innocente?
—Audotia n'est point innocente.
—Elle l'est de la mort du prince… Depuis son arrestation, cette pensée me torturait qu'une autre pût être condamnée pour un crime qui est mien, et, si vous ne m'aviez forcée tout à l'heure à confesser la vérité, j'espère que Dieu m'aurait donné le courage de me dénoncer avant le jugement d'Audotia.
—Cette femme, dit le roi, a mille fois auparavant mérité la mort, et, du reste, si elle n'était pendue comme meurtrière, elle le serait comme instigatrice du meurtre. Nous ne lui faisons donc aucun tort. Mais il importe qu'elle soit condamnée comme régicide de fait. La raison d'État l'exige.
—La raison d'État? Mais cela est horrible!… Car, enfin, si Audotia n'était jugée que sur ses aveux et sur les charges relevées contre elle, êtes-vous sûr qu'en effet le tribunal prononcerait la condamnation capitale?… Elle mérite la mort, soit; mais vous ne pouvez l'y envoyer que par un mensonge public… La morale des rois n'est-elle donc pas la même que celle des autres hommes?
—Non, madame, vous le savez bien; et c'est même à cause de cela que j'ai pu vous absoudre… Enfin, ne vous mettez pas en peine: je prends tout sur moi, et j'en répondrai devant Dieu qui me jugera bientôt.
—Mais, s'il faut que l'arrêt soit prononcé, ne pourriez-vous, du moins, concilier la justice et l'intérêt du royaume en commuant la peine d'Audotia et… peut-être… au bout d'un certain temps… en lui permettant de s'évader?…
—Non, madame. Ce que j'ai dit sera.
—Sire, épargnez-moi ce remords, je vous en supplie… Je me sens si faible… depuis que j'ai tué… Ne me livrez pas encore à ce spectre… C'est assez d'un, je vous jure.
La voix du vieillard trembla de colère:
—Madame, vous oubliez que je suis, à vous aussi, votre juge. Je vous prie de me laisser faire ici ce que je dois. Ce n'est même qu'à cette condition que je vous pardonne la mort de mon fils.
Et il la congédia du geste.
XXXIV
Hellborn, cependant, était fort ennuyé. Il avait d'abord compté jouer le rôle confortable de ministre sagement réformateur auprès d'un jeune prince prudemment libéral, et il était tombé sur un rêveur qui l'avait terrifié par sa bonne foi et par sa logique ingénue. Renié du peuple, qui lui reprochait l'hypocrite avortement des projets de réforme, complice des conservateurs, mais complice suspecté par eux, l'ancien avocat avait cru que sa démission, étant un désaveu public des imprudences du prince Hermann, lui vaudrait la confiance du parti de la réaction. La mort du prince et la rentrée en scène de Christian XVI avaient renversé ses espérances. Il était clair que le premier soin du comte de Moellnitz serait de l'écarter du nouveau ministère. Du jour au lendemain, la belle comtesse, avec cette facilité qu'ont certaines femmes pour oublier les faveurs qu'elles ont accordées, l'avait traité en indifférent, presque en importun.
Ce ne fut donc qu'à force d'insistance et en invoquant des motifs considérables et mystérieux qu'il put obtenir de la comtesse un entretien particulier, un mois environ après le drame d'Orsova.
Elle était vêtue de crêpe de Chine vert pâle brodé de grandes chauves-souris noires, et elle lisait ou paraissait lire l'Endymion de lord Beaconsfield, en fumant des cigarettes opiacées. Hellborn lui baisa la main avec des lenteurs qui voulaient être significatives. Elle le laissa faire, nullement émue.
Alors il entra brusquement en matière:
—Je suppose que votre mari n'a pas l'intention de me garder un portefeuille?
—Je ne pense pas, dit-elle.
—Je vous dirais bien que j'en prends aisément mon parti, car les circonstances sont peu engageantes… Mais, auparavant, j'ai une communication à vous faire.
—Voyons.
—Son Altesse Royale le prince Renaud est mort.
—Lui aussi?
—Oui: on meurt beaucoup, dans la famille.
Il tira de sa poche une enveloppe estampillée d'une quantité de timbres et gonflée de papiers.
—Ce pli, à l'adresse du prince Hermann, m'est arrivé ce matin… J'ai pris sur moi de l'ouvrir, étant resté, depuis ma démission, chargé de l'expédition des affaires courantes… Ces pièces établissent que le prince Renaud, dit Jean Werner, est mort à Aden, de la fièvre jaune. Je n'en ai encore rien dit au roi. J'ai pensé qu'il serait toujours temps de lui apprendre cette nouvelle.
—Et vous avez bien fait.
Hellborn prit un temps comme un acteur qui veut surprendre le public, et dit avec une finesse théâtrale:
—D'autant mieux que le prince Renaud est vivant.
—Comment cela?
—Il y avait, jointe au dossier, une lettre par laquelle le prince Renaud explique à son cousin qu'il a désiré disparaître officiellement et le prie de lui garder le secret, selon sa promesse. Voici cette lettre.
—Donnez.
—A quoi bon?
Hellborn remit dans sa poche la lettre et les papiers et boutonna sa redingote.
—Je pense, dit-il, à une chose. Il n'est pas impossible que le prince Renaud, quand il apprendra la double mort qui a fait de lui, en un jour, le second héritier du trône, se ravise et soit pris du désir de revivre. Il n'est pas impossible non plus que la princesse Wilhelmine rencontre de telles difficultés dans son rôle de régente qu'elle finisse par y renoncer. Et, dans ce cas, c'est le prince Renaud qui la remplacerait. Que dis-je? il n'est pas impossible que le petit prince Wilhelm, faible et maladif comme il est… Eh! oui, tout arrive. Or (je parle très sérieusement) il serait tout à fait contraire au bien du royaume que le prince Renaud, dont vous connaissez les idées bizarres, arrivât au pouvoir. Heureusement, ces papiers, parfaitement en règle, permettent de le tenir pour mort, quoi qu'il fasse. Au besoin, s'il s'avisait de venir déranger nos affaires, on le rembarquerait poliment, comme usurpateur d'un faux titre… Ainsi, la tranquillité serait assurée pour longtemps aux bons serviteurs de l'État—qui en seraient alors les maîtres… Un seul homme serait à craindre pour eux: celui qui détiendrait cette lettre et qui, par conséquent, pourrait, quand il lui plairait, ressusciter le prince Renaud… Me suis-je fait comprendre?
—Étrange! très étrange! dit la comtesse.
—N'est-ce pas?
La comtesse avait la spécialité d'être une femme «énigmatique», parce qu'elle était d'une maigreur nacrée, qu'elle avait des yeux de couleur changeante, qu'elle s'habillait comme la «demoiselle bénie» de Dante Rossetti, qu'elle abusait des anesthétiques et que, née pour goûter Auber, Cabanel et les romans de la Revue des Deux Mondes, elle affectait de ne pouvoir supporter que l'art, la musique et la littérature d'après-demain. Mais c'était, en réalité, un petit animal tout simple, un peu capricieux, assez voluptueux, très rapace, très lucide, et qui s'adorait.
Elle se tourna paresseusement vers Hellborn, arrêta sur son encolure de brun robuste des yeux noyés de songe et, d'une voix mourante:
—Revenez me voir demain, mon cher ministre.