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Les Rois

Chapter 8: VII
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About This Book

An aging sovereign delegates authority to his heir during a formal court ceremony that exposes a gulf between public ritual and private feeling. The narrative traces the heir, his kin, and a young woman through official parades, subdued conversations, and nocturnal encounters, revealing strained family relations, political unease, and conflicting loyalties. Scenes move between ornate pageantry and intimate domestic moments, juxtaposing ceremonial grandeur with social anxieties and hints of cultural change. The work examines the rituals of power, the uncertainties of succession, and the emotional costs of preserving appearances in a society where tradition meets modern pressures.

VII

L'immense terrasse, garnie d'orangers où brillaient doucement, ce soir-là, des lanternes jaunes, dominait la partie du jardin royal qui s'étendait vers le fleuve. En face, le miroitement d'un large canal et, de chaque côté, le moutonnement, bleuâtre sous la lune, des cimes rondes d'arbres centenaires. Les branches des marronniers les plus proches touchaient les balustres de marbre.

C'est là que Frida s'était réfugiée. Appuyée sur la balustrade, elle respirait la fraîcheur de la nuit. Le prince Hermann vint s'accouder auprès d'elle.

D'autres couples, répandus sur la terrasse, s'entrevoyaient çà et là, à la lueur tamisée des lanternes vénitiennes, parmi les antiques orangers, si serrés et si hauts qu'ils formaient des bosquets et des allées.

Hermann se tut quelques instants, comme s'il eût craint, en parlant, de rompre un charme. Enfin, il dit à son amie:

—Eh bien, Frida, êtes-vous contente?

—Oui, je suis heureuse, bien heureuse… Vous allez pouvoir faire tant de bien! Comme le peuple va vous adorer! et comme je suis fière de vous appartenir!

Elle le regarda. Il avait posé sa tête sur sa main, d'un air de lassitude.

—Mais vous, monseigneur, on dirait que vous êtes triste. Qu'avez-vous donc?

—Ce que j'ai, Frida? J'ai que je commence à devenir roi, et cela est terrible… Ah! Frida, si vous saviez! Je suis bien sûr pourtant que ce que je veux est juste. Même je me suis mis tout de suite à ma tâche et j'ai fait tantôt, devant Moellnitz, les gestes de la confiance… Mais déjà je ne suis plus tranquille, et j'ai déjà l'angoisse de ma responsabilité… Oh! n'être pas obligé de découvrir et d'inventer son devoir! n'être qu'une tête dans la foule! ou n'avoir qu'une consigne très claire et très étroite, comme le garde-chasse de notre petite maison d'Orsova! Songez donc! Si j'allais me tromper!… Il faut m'aimer plus que jamais, Frida.

—Plus que jamais? Comment ferais-je? Je suis à vous tout entière, car je vous dois tout… Vous rappelez-vous notre première rencontre, à Paris, chez la comtesse de Winden, qui m'avait recueillie, un peu malgré moi, avec ma pauvre maman?… Vous étiez venu visiter la galerie du comte. Je suis entrée étourdiment, croyant qu'il n'y avait personne dans la galerie, et j'ai été bien effarouchée en vous voyant. Vous avez dit: «Quelle est donc cette petite?»

—Vous êtes sûre, Frida, que je me suis exprimé avec cette irrévérence?

—Oui, oui, j'ai bien entendu. Vous avez dit: «Quelle est donc cette petite?» J'ai été tout de suite rassurée: vous aviez l'air si bon! Le comte a répondu: «C'est une de nos compatriotes.» Alors vous m'avez interrogée, et je vous ai raconté ma vie… C'était long, quoique je ne fusse pas très vieille encore, et c'était un peu bizarre. Vous disiez de temps en temps: «Pauvre petite!» Vous m'avez consolée, vous m'avez ramenée chez mon grand-oncle, puis installée près de vous… près de vous, où je suis si bien! si bien!

—Et vous, Frida, vous rappelez-vous le soir où je vous ai dit pour la première fois que je vous aimais? Il y avait fête au palais, comme ce soir, et c'était, comme ce soir, une mascarade d'hommes chamarrés et de femmes peintes; le mensonge sur tous les visages: mensonge du dévouement ou mensonge du plaisir; et moi-même je venais de faire mon métier de prince, de dire pendant des heures des mots qui mentaient… Je vins seul ici, respirer l'air vierge de la nuit. Je vis une forme blanche accoudée à cette même place. C'était vous. Et de vous retrouver là, de retrouver vos yeux limpides et votre coeur sincère au sortir de tout cet artifice d'une fête royale, ce me fut un inexprimable rafraîchissement. C'était comme si la nature bienveillante, me prenant en pitié, vous eût elle-même donnée à moi.

—Je me souviens, je me souviens… Un rossignol chantait tout près de nous… Tenez! là, dans cet arbre. Le vent de la nuit, qui nous apportait l'odeur des roses, semblait l'haleine même de la terre, et, bien que la fête continuât derrière les fenêtres fermées, on eût dit que nous étions seuls, vous et moi, seuls sous le vaste ciel.

—Dès lors, j'ai vécu une vie nouvelle. J'ai porté ma charge plus allègrement: je vous avais! Au milieu de ce monde si factice et si dur, assujetti à des rites absurdes, vous étiez pour moi la source de joie et de vérité. Et, quoique j'eusse beaucoup étudié et travaillé auparavant, j'ai reconnu que je ne savais rien, car vous m'avez tout appris.

—Je ne suis pourtant guère savante, mon cher seigneur.

—Ne dites pas cela, mon amie. Oui, sans doute, vous n'étiez qu'une petite fille; mais vous aviez vu le monde beaucoup mieux et de plus près que moi, et avec des yeux plus ingénus. Vous aviez connu la misère et les misérables. Votre vie vagabonde et pauvre vous avait permis d'approcher toutes les conditions sociales, et vous portiez sur toutes choses les jugements hardis d'un coeur droit. Rien qu'en me racontant votre histoire, vous me révéliez la réalité humaine. C'est vous qui, sans le savoir, m'avez suggéré les expériences que j'ai faites alors pour la mieux connaître… Vous m'avez appris la pitié; du moins, vous l'avez fait descendre de ma tête dans mon coeur, Comment m'acquitter envers vous, mon amie?

Il frôlait de sa manche le bras de la jeune fille. Lentement, elle retira son bras nu.

—Frida! supplia-t-il.

Sans rien dire, elle se rapprocha, et tous deux, émus jusqu'au fond d'eux-mêmes par ce contact si léger, sensible à peine, regardaient chastement les étoiles.

Mais Frida releva la tête d'un mouvement énergique, comme pour secouer de son front les molles écharpes du rêve:

—Alors, monseigneur, si je vous adressais une prière, j'aurais quelque chance d'être entendue?

—Parlez, mon amie.

—Monseigneur, je vous demande la grâce d'Audotia Latanief.

—La grâce d'Audotia?… Savez-vous ce qu'elle a fait?

—Oui: lors des dernières grèves, elle a promené dans les rues un drapeau noir. Il y a eu, à la suite de cela, quelques bousculades, et le drapeau noir a été rougi du sang d'Audotia. Et elle est en prison depuis trois mois, pour avoir eu pitié de ceux qui souffrent.

—Alors, elle aurait bien dû avoir pitié des pauvres soldats et même des malheureux policiers, qui sont peut-être, eux aussi, des souffrants.

La voix musicale et frêle de Frida devint étrangement vibrante.

—Audotia a pitié de tout le monde. Seulement, elle croit que le règne de la justice ne saurait s'établir sans un peu de violence. Ou, plutôt, elle ne réfléchit pas, elle va où son coeur la pousse. C'est peut-être une folle, comme on l'appelle, mais c'est une grande âme.

—Vous la connaissez donc?

—Je l'ai connue à Paris, au temps de ma pauvreté.

—Vous ne me l'aviez pas dit, Frida.

—J'attendais que vous fussiez tout-puissant. Jamais le roi, même à votre prière, n'eût voulu gracier Audotia Latanief.

—Et vous croyez que, moi?…

—Oui, monseigneur, je crois, je suis sûre que vous lui ferez grâce. Elle a été bonne pour moi: c'est elle qui m'a appris à vénérer la mémoire de mon grand-père mort en Sibérie… Je sais bien, moi, qu'Audotia est une sainte. Cette femme, qui ne rêve que bouleversement social, est la douceur, la charité même. Je la vois encore, sous sa robe noire, et je l'entends maudire le vieux monde et en annoncer la destruction de la voix lente et paisible d'une religieuse qui récite ses prières. Elle n'avait rien à elle: elle était la mère des pauvres et la soeur des malades… Enfin, monseigneur, je vous jure qu'Audotia est bonne, bonne comme vous êtes bon, et, bien que le monde des apparences ait mis entre vous deux un abîme, je vous jure qu'au fond vous pensez les mêmes choses, elle et vous.

Hermann hésitait:

—Qu'Audotia Latanief soit ce que vous dites aux yeux de Dieu, je n'en doute plus maintenant, et vous savez bien, Frida, que j'en tiendrai compte… Mais, enfin, ce sont les actes que je dois juger, non les âmes, et j'ai des devoirs précis.

—Vous vous plaigniez tout à l'heure d'être obligé de découvrir votre devoir: il n'est donc pas tellement précis, mon cher seigneur.

—Mais songez, Frida, que je ne puis gracier votre amie sans étendre la même faveur aux condamnés de la dernière émeute et que, s'il y a parmi eux des rêveurs et des dupes, il y a aussi des méchants.

—Ceux-ci seront donc sauvés par ceux-là. Peut-être que tous ces malheureux que vous aurez délivrés vous en seront reconnaissants et qu'alors ils sauront attendre de votre bonté ce qu'ils auraient été tentés de revendiquer par la force. Ce que le peuple souhaite et ce qu'il est incapable de réaliser tout seul,—car il n'est pas assez sage ni assez intelligent pour cela,—peut-être qu'un souverain pourrait le faire. Remarquez que cela n'a jamais été essayé avec une entière bonne foi: toujours les souverains qui ont entrepris les réformes ont eu une arrière-pensée, se sont fixé des limites qu'ils ne voulaient point dépasser. Ne serait-ce pas original, mon cher seigneur, de faire ce que nul prince n'a osé jusqu'à présent et, d'aller jusqu'au bout de votre charité?

—Et de me supprimer moi-même? fit Hermann en souriant.

—Oh! non, pas tout de suite, répondit Frida avec ingénuité.

Et, redevenue songeuse et comme attentive à une vision intérieure:

—Après… je ne sais pas…

—Cela vous est donc, tout à fait égal que je sois prince, Frida?

—Non, mon ami. Je suis heureuse, au contraire, que vous soyez puissant, que vous occupiez sur terre la place que les hommes envient et honorent le plus. Mais, en même temps… faut-il tout dire?… une chose m'inquiète. Si vous alliez croire que je vous aime parce que vous êtes prince! Ou bien si, à mon insu, c'était en effet à cause de cela que je vous aime?

Une vraie, une naïve angoisse faisait trembler sa voix. Hermann se serra davantage contre elle. Elle le laissa faire; elle murmurait:

—Mais non! Je sens que, si je vous aime, c'est parce que, bien qu'étant prince (elle eut sur ce mot une inflexion d'une malice innocente), vous êtes le meilleur, le plus généreux, le plus doux des hommes et qu'il me semble qu'en vous adorant j'ai l'approbation de tous les malheureux.

—Ah! petite amie, soupira Hermann, si je pouvais être avec toi, te voir et t'entendre toujours, toujours!…

Mais quelques-unes des ombres qui erraient sur la terrasse passèrent non loin d'eux. Hermann s'aperçut que leur tête-à-tête avait déjà trop duré.

—Écoute, dit-il rapidement, tu es censée m'avoir demandé un congé pour te rendre auprès de ton grand-oncle… Je serai terriblement occupé tous ces temps-ci; mais, enfin, je saurai bien, sous prétexte de promenade ou de chasse, t'aller retrouver quelquefois dans notre ermitage d'Orsova… Tu recevras chaque fois l'avertissement dont nous sommes convenus. Tu partiras dans quelques jours. Est-ce dit?

—C'est dit… Et Audotia?

—Je fais grâce aux condamnés de la dernière émeute. Ce sera un de mes dons de joyeux avènement.

—Merci, mon cher seigneur. Du plus profond de mon coeur, merci!

Elle prit les mains d'Hermann et les baisa avec emportement.

—Que d'effusion, mademoiselle de Thalberg!

Depuis quelques instants, secrètement inquiète de la disparition de son mari, la princesse Wilhelmine, sous prétexte de venir respirer l'air frais de la nuit, était venue explorer la terrasse, et, ayant découvert ce qu'elle cherchait, elle s'avançait, la tête haute, dans son immuable sérénité.

—Mademoiselle de Thalberg, dit Hermann, croit avoir à me remercier. Elle me priait de l'excuser auprès de vous de son incorrection de tantôt. Je lui ai promis de le faire.

—Il suffisait qu'elle s'en excusât elle-même, dit sèchement Wilhelmine.

—Elle me priait aussi de vous demander pour elle un congé de quelques mois, qu'elle désire passer chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub.

Soulagée du soupçon qui commençait à la tourmenter, la princesse demanda d'un ton plus doux:

—Était-il nécessaire qu'elle s'adressât à vous pour cela?

Hermann prit un air détaché:

—Elle est, comme vous savez, timide et un peu sauvage. A tort ou à raison, je lui fais peur moins que vous parce qu'elle me connaît depuis plus longtemps, et elle a pris l'habitude de recourir à moi dans les grandes circonstances. Soyez tranquille: je l'ai très fort grondée pour son manque de tenue. Enfin, madame, comme je suis sûr de son bon coeur et que j'ai vu son repentir, je vous demande de lui pardonner et de faire droit à sa requête.

—Je ne vois aucun inconvénient, aucun, à ce que mademoiselle de Thalberg s'absente pendant quelques mois, dit la princesse, accentuant à peine l'ironie de sa réponse.

—Je remercie Votre Altesse royale, dit Frida avec une longue révérence.

Quand elle se fut éloignée:

—Vous êtes bien sévère pour cette jeune fille, dit le prince.

—Et vous, bien indulgent.

Hermann sourit. Il venait de jouer un rôle, et, justement parce que la dissimulation lui était peu naturelle, il éprouvait le maladroit besoin de prolonger inutilement la comédie.

—Seriez-vous jalouse? demanda-t-il.

—Ne vous moquez pas, Hermann. Je sais bien qu'il suffit que Frida soit la petite-fille d'un révolutionnaire et la fille d'un fou pour trouver grâce à vos yeux. Et, si ses incartades même d'enfant mal élevée vous amusent, je ne m'en irrite point, car je vous connais… Mais d'autres vous connaissent moins. Votre longue disparition de ce soir prête à des commentaires fâcheux, et j'aurais été plus heureuse, je l'avoue, que le nouveau roi semblât se soucier un peu plus de la première fête qui marque son avènement.

Oh! l'air dont elle dit cela! l'air des Altenbourg, encore, toujours! Hermann était d'ailleurs furieux contre lui-même d'avoir menti tout à l'heure, plus furieux contre celle qui l'avait contraint à mentir et qui s'était permis ensuite de traiter sa petite amie d'«enfant mal élevée», et cela sans qu'il pût protester contre cette sotte appréciation. Il reprit durement:

—Je ne pensais pas, madame, qu'il vous parût utile de revenir si tôt sur notre dernière explication. Je désire être le seul juge, le seul, entendez-vous? de mon devoir royal et des convenances de mon rôle.

—Oh! Hermann! dit la princesse douloureusement en joignant ses mains, étroites comme des mains de reine de vitrail, longues comme des «mains de justice».

Elle songeait, remordue de l'ancien soupçon: «Cette petite fille vous tient donc bien au coeur?» Et peut-être allait-elle le dire tout haut, quand ils sentirent autour d'eux, propagé des salons à la terrasse, un grand frémissement de curiosité. Tout aussitôt, un officier s'approcha d'Hermann et lui remit une dépêche «très importante et très pressée». Hermann rentra dans le salon des princes, suivi d'un bruissement d'attente, et ouvrit la dépêche.

Les danses avaient cessé. L'orchestre même se taisait. Le cercle des hauts fonctionnaires et des ambassadeurs s'était resserré autour d'Hermann, et, par les portes ouvertes sur les autres salons, les têtes charmantes des femmes se pressaient, un peu anxieuses.

—Messieurs, dit Hermann, la révolution d'Angleterre est chose accomplie. La nouvelle Chambre des communes a proclamé la République des États-Unis de la Grande-Bretagne. Lord Sheffield est élu Protecteur.

La nouvelle n'était pas tout à fait inattendue. Des échecs en Asie, une crise commerciale à l'intérieur, une révolte de l'Irlande, et, parmi ces désastres publics, la cynique insouciance du roi Georges avaient détaché le peuple anglais de son loyalisme traditionnel en achevant de lui démontrer l'inutilité de la fiction monarchique. Sur ces entrefaites, le roi Georges avait été assassiné par un Irlandais fanatique. Son plus proche parent était le petit duc Edouard, un adolescent vicieux et déjà publiquement déshonoré. Les élections s'étaient faites sur la question constitutionnelle. Toutefois, la question avait été fort embrouillée par les polémiques de la presse, et, la veille encore, les sentiments de la majorité de l'Assemblée ne pouvaient être prévus avec assurance.

«La révolution! La république!» Il n'y avait presque personne dans la fête pour qui ces mots ne fussent des épouvantails. La république, la révolution, c'était la bataille dans la rue, les fusillades, les massacres, le pavé rouge de sang, le désordre, l'anarchie. Quelle pitié! Des exclamations s'élevaient de la foule élégante: «Les misérables!… Pauvre prince!… Pauvre pays!…»

Hermann reprit;

—Rassurez-vous, messieurs. Pas une goutte de sang n'a été versée. L'opinion publique a sanctionné le vote de la Chambre des communes. Le duc Edouard n'a couru aucun danger. On l'a courtoisement embarqué pour le continent. Sa liste civile lui a été maintenue. Ce fut une stupeur, puis un redoublement de colère. Ainsi cette révolution n'avait pas même été sanglante! Cette absence de violences était pire que tout. Où va le monde si les révolutions y deviennent légales? Pourquoi n'avait-il pas résisté, ce petit duc? Pourquoi n'avait-il obligé personne à se faire tuer pour lui? Sourdement, on l'accusait de mollesse, quelques-uns de lâcheté. Des uniformes murmuraient: «Attendons!» rêvant de futurs désastres pour ce pays scandaleux où les choses avaient le front de se passer si tranquillement.

—Très curieux, n'est-ce pas? dit Hermann à mi-voix en se tournant vers l'ambassadeur de la République française. L'Angleterre vient d'inventer, ou presque, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples seront polis et les princes résignés. Une révolution ne sera plus qu'une lutte de courtoisie entre les vainqueurs et les vaincus. Les coups de chapeau y remplaceront les coups de fusil. Cela est d'un excellent augure.

Il essayait de rire, un peu nerveux pourtant.

Les danses ne purent reprendre. La fête était finie.

VIII

Arrivée à la gare de Marbourg-nord, où elle était censée prendre le train de Birsen (le marquis de Frauenlaub habitait aux environs de cette ville), Frida se mêla un instant à la foule dans la salle des Pas-Perdus, redescendit dans la cour, échangea un signe d intelligence avec un vieux cocher à grosse moustache grise et monta dans sa voiture.

La nuit approchait. Quand la voiture eut franchi la zone fuligineuse et triste des cheminées d'usine et des terrains vagues, elle entra dans une grande plaine tachetée de bouquets d'arbres et toute veloutée par la douceur du soir.

Et Frida se souvint.

Cette plaine lui en rappelait d'autres, très loin, là-bas, en Courlande, où elle avait passé son enfance. Un vieux château au milieu des bruyères, des bois et des étangs. Sa mère, la comtesse de Thalberg, passait les journées, étendue sur une chaise longue, à lire des romans français. Son père était presque toujours à Pétersbourg. Frida avait su depuis qu'il y menait une «fête» effrénée et morne, jouant un jeu de fou, et que c'était pour cela que l'immense domaine diminuait tous les ans de quelques fermes vendues.

Frida, abandonnée aux soins des serviteurs, vivait dehors, dans les champs, parmi les moujicks. Ils étaient ses amis; ils l'adoraient à cause de sa pâle beauté diaphane de madone-enfant et de sa bonté de petite fille élue.

Une petite mendiante sans parents, Annouchka, de deux ou trois ans plus âgée qu'elle, s'était éprise pour Frida d'une passion absolue, d'un amour obéissant de bon chien. Maigre, criblée de taches de son, les yeux luisants à travers des cheveux en broussailles, les pieds nus, traînant des haillons sans couleurs, ce qu'Annouchka avait de mieux, c'était une grande bouche meublée de petites dents courtes qu'elle montrait continuellement. Oh! les bonnes parties que Frida avait faites avec ce guenillon! Quand il faisait trop mauvais temps, les deux petites filles se réfugiaient dans les greniers. Il y avait de vieux livres jetés dans un coin. C'était la Vie des Saints, des volumes dépareillés de Gogol, un vieux petit livre à tranches rouges, qui contenait des anecdotes traduites du français sur le XVIIIe siècle. La plus belle commençait ainsi: «Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France…» Frida lisait tout haut. Roulée à ses pieds, en boule, Annouchka l'écoutait avec extase…

Puis Frida tombait malade: la petite vérole, la fièvre, le délire… Et la seule vision qui lui était restée de tout cela, c'était Annouchka à son chevet, remuant des tisanes, Annouchka accroupie par terre, Annouchka à cheval sur le petit lit, tenant les mains de son amie, doucement et pourtant de toutes ses forces, et l'empêchant de se gratter la figure. On avait dit à Annouchka que, si la malade se grattait, elle deviendrait laide, et la petite sauvage veillait sur la beauté de sa maîtresse, comme un gnome sur un trésor.

Le jour où Frida commençait à aller mieux (c'était en mai, et il y avait des raies de soleil sur la couchette), Annouchka apporta des brassées de fleurs et des balles de coucou. Les deux amies jouaient à se jeter ces balles. Frida était si faible encore qu'elle les laissait souvent tomber; Annouchka les ramassait dans les coins, sous les meubles, avec une agilité de chat; et cela amusait la convalescente.

Au sortir de sa longue maladie, la madone-enfant se retrouvait plus proche de sa compagne et presque aussi simple qu'elle. Très gravement, les petites échangeaient leurs souvenirs:

—Te rappelles-tu, Annouchka?

—Oh! oui, mademoiselle.

Maintenant, c'était Annouchka qui se rappelait le mieux les belles histoires du grenier, et c'était Frida qui les lui demandait et qui écoutait à son tour.

—Et cette autre, Annouchka, tu sais bien… où ça parlait de madame de
Pompadour…

Et Annouchka commençait:

—Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France…

Un jour, Annouchka ne vint pas. En soignant sa jolie maîtresse, elle avait pris son mal. Elle mourait quelques jours après.

Frida pleura longtemps l'humble camarade qui lui avait donné sa vie. Comme elle était déjà, à neuf ans, très réfléchie et très singulière, elle comprit ce qu'il y avait d'admirable dans ce naïf sacrifice. Elle se promit d'être toujours bonne pour les pauvres gens, de leur rendre, par tous les moyens qui seraient en elle, ce qu'elle avait reçu de l'enfant vagabonde au grand coeur. L'impression lui resta, ineffaçable, des puissances de dévouement et d'abnégation que recèle souvent l'âme de ceux qui, ne possédant point les biens de la terre, n'en sont pas possédés. Déjà, elle s'habituait à comparer la simplicité de coeur de ses amis les moujiks (elle les croyait tous bons) à l'orgueil et à la sécheresse des gentilhommes et des dames qui venaient, de loin en loin, visiter sa mère et devant qui elle se sentait toute gênée. Ainsi la mémoire de son amie la pauvresse sanctifiait Frida. Elle se savait jolie; mais cette beauté, pour laquelle une autre était morte, elle s'appliqua à s'en détacher. Elle répudia dès lors toutes les habiletés de la coquetterie féminine, et son étrange pouvoir de séduction s'accrut d'autant.

A cette époque, deux catastrophes soudaines bouleversaient la maison de
Thalberg.

Le grand-père de Frida, le prince Kariskine, impliqué dans une conspiration nihiliste,—coupable seulement, en réalité, d'une complicité sentimentale et qui s'arrêtait fort en deçà du consentement à la «propagande par le fait»—était envoyé en Sibérie. Ce grand-père, Frida avait souvent entendu sa mère parler de lui, avec un respect mêlé d'inquiétude et de blâme, comme d'un homme excellent, mais occupé de choses secrètes et dangereuses, comme d'un «rêveur». Un «rêveur», elle ne savait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle devinait que cela devait signifier quelque chose de distingué et de généreux. Deux ou trois fois, le prince Kariskine était venu à Thalberg… Frida l'avait aimé à cause de sa belle barbe blanche et des histoires qu'il contait. Une fois, il avait emmené Frida et Annouchka faire avec lui une longue promenade. Et, comme Annouchka baisait à chaque instant les mains de sa jolie maîtresse, qui se laissait faire indolemment, habituée à cette adoration, le grand-père avait dit:

—Pourquoi n'embrasses-tu pas ton amie?

Et Frida avait embrassé Annouchka, en s'efforçant un peu.

En même temps que le prince Kariskine était condamné, la ruine du comte de Thalberg se consommait: on vendait les restes du domaine. Le comte laissait à sa femme et à sa fille cinquante ou soixante mille roubles. Et il s'en allait en Amérique, pour y chercher fortune.

La comtesse supportait ces désastres assez tranquillement, protégée et comme étoupée par sa mollesse de nature. Elle s'installait à Pétersbourg dans un petit appartement, retrouvait quelques parents, d'ailleurs peu empressés, retombait bientôt dans son inertie de dormeuse et de liseuse de romans. Mais Frida étouffait: elle regrettait sa libre vie et ses amis les moujiks. Puis un irrésistible désir s'emparait d'elle: revoir, ne fût-ce qu'une fois, son grand-père. Elle ne pensait qu'à lui; elle se le figurait chargé de grosses chaînes et couché sur la paille dans un trou noir, comme les prisonniers des contes et des mélodrames, et le coeur de l'enfant se gonflait d'un amour et d'une pitié qui lui faisaient mal, affreusement mal. Elle en dépérissait. Elle insista si fort et si longtemps que la comtesse moins par piété filiale que par l'incapacité de résister à de continuelles supplications, séduite aussi peut-être par la couleur romanesque de la démarche, demanda et obtint la faveur d'aller visiter son père à la maison de force.

Si elle avait su! Frida avait voulu partir sur-le-champ, malgré la saison. Oh! le dur et interminable voyage! Les journées et quelquefois les nuits passées dans le glissement muet des traîneaux ou le cahotement de primitives charrettes, à travers l'infini blême des steppes, où semblait s'appuyer un ciel bas et roux! Les heures d'attente dans les tourbillons de neige, la menace des loups faméliques, les misérables gîtes dans de petites villes noires, en bois et en briques, aplaties le long de grands fleuves obstrués de glaçons!… L'enfant paraissait ne rien sentir, l'âme tendue tout entière au but du voyage. Mais, un jour, elle tombait malade en route. Elle fut recueillie dans une hutte isolée de Kirghiz. L'homme chassait les martres; la femme portait le produit de la chasse à la ville la plus proche, qui était à trente verstes de là, et, à la belle saison, menait paître trois chèvres dans les plis de terrain où un peu d'herbe essayait de pousser. Cette femme s'éprit d'une subite tendresse pour cette petite étrangère jetée là par le hasard et que, guérie, elle ne reverrait jamais plus, et elle la soigna avec une maternelle passion; cependant que la comtesse, tapie sous des peaux dans un coin de la hutte, lisait un roman de Gaboriau. Encore une Annouchka que cette pauvresse kirghize! De quel coeur, en la quittant, Frida l'avait embrassée, la bonne sauvage!

La fin du voyage fut plus facile, car le printemps était venu, un printemps d'extrême Nord, soudain et presque brutal, et bientôt brûlant comme un été. Après des stations dans les bureaux de la petite ville voisine, Frida et sa mère étaient conduites à la maison de force. Une haute palissade formée de pieux énormes, carrée, sur un plateau nu. A l'intérieur, de longues constructions de bois, très basses, dans une vaste cour; çà et là, des sentinelles en marche, l'arme sur l'épaule. Les visiteuses furent introduites dans une cahute en planches, à côté de la poterne. Un soldat amena le prince Kariskine.

Frida se jeta dans ses bras:

—Ah! mon grand-père! mon cher grand-père!

Le prisonnier effleura à peine le front de l'enfant. Il n'avait pas soixante ans quand il était arrivé à la maison de force; il en paraissait maintenant quatre-vingts. Une année de Sibérie avait fait de lui une loque humaine. Ses yeux étaient morts, sa barbe jaune comme celle d'un vieux pauvre. Tandis que la comtesse, oubliant de le questionner sur lui-même, lui faisait, d'une voix molle, le récit bavard des incidents du voyage, Frida considérait le vieillard avec un effarement douloureux, regardait sa veste et son pantalon de gros drap, moitié gris et moitié bruns, et remarquait que ce qui lui restait de cheveux était rasé d'un côté. Et une question lui montait aux lèvres, une question qu'elle ne put enfin retenir:

—Grand-père, dit-elle, vous n'avez donc pas de chaînes?

Le vieillard prit la main de l'enfant et lui fit tâter, sous les jambes de son pantalon, quatre tringles épaisses réunies entre elles par trois anneaux, et, d'une voix sourde et basse et comme déshabituée de la parole, il lui expliqua comment à l'anneau central s'attachait une courroie, nouée par l'autre bout à une ceinture bouclée sur la chemise.

Et, tout à coup, Frida éclata en sanglots. Et, devant cette douleur d'enfant, le vieux Kariskine sentit ses yeux taris se mouiller et se rouvrir dans son coeur, sous le bloc de désespoir morne dont il avait cru la sceller, la source des tendresses. Il serra sa petite-fille contre sa poitrine et, sanglotant avec elle, il la couvrit longtemps de baisers.

—Ah! ma chérie! gémissait le pauvre homme, pourquoi es-tu venue? Pourquoi es-tu venue, petite Frida?…

Cette scène décida de tout l'avenir moral de mademoiselle de Thalberg. Aux yeux de la petite fille ignorante, qui savait seulement que son grand-père était bon et qui ne concevait même pas comment il pouvait être coupable, les mots de «gouvernement», de «pouvoirs politiques» signifièrent, dès lors, une force injuste et oppressive, qu'elle se mit à haïr de toute son âme. Et, plus tard, quand elle ne fut plus une enfant, elle garda une instinctive prévention contre toute autorité, une tendance à confondre dans une même haine les rois, empereurs ou gouvernants et les «méchants» qui avaient tant fait souffrir son grand-père.

Un an après le voyage à la maison de force, la comtesse de Thalberg habitait une triste petite ville du nord de la Prusse, où elle avait été appelée par une amie. Frida suivait des cours dans un pensionnat fréquenté par des filles de hobereaux, de magistrats et d'officiers. Là, pour la première fois et à sa grande surprise, le charme qui était en elle et qui, sans efforts, lui gagnait les coeurs, cessa brusquement d'agir. Les maîtresses, protestantes rigides, se défiaient de cette élève rêveuse, qui était sans doute exacte à tous ses devoirs, mais en qui elles devinaient une indiscipline secrète, une pensée qui leur échappait. La délicatesse de sa beauté et la vivacité de son intelligence excitaient la jalousie de ses compagnes. Peut-être ces fillettes, un peu lourdes, lui auraient-elles pardonné et même auraient-elles subi sa grâce si Frida avait eu l'esprit fait comme elles; mais la nouvelle venue les irritait, sans le savoir, par de précoces libertés de jugement, des moqueries de jeune barbare sur les «convenances» aristocratiques et bourgeoises, sur celles même qui leur semblaient le plus considérables. Toutefois, on la laissait à peu près tranquille, par égard pour sa naissance et son rang, et l'antipathie générale qu'elle inspirait n'allait pas jusqu'à la persécution.

Mais, un jour, cela changea. Les élèves se chuchotaient un secret; une conspiration s'organisait sous la direction d'une robuste rougeaude de douze ans, fille d'un président de tribunal. C'était en hiver; la neige était épaisse. On s'amusa d'abord à édifier une forteresse de neige dans la cour de récréation. Frida, sans défiance, prit part à ce travail. Quand il fut terminé, la rougeaude poussa brutalement Frida dans la forteresse:

—En Sibérie, la nihiliste! En Sibérie!

L'enfant résista. Les fillettes féroces, avec une lâcheté de foule, l'envoyèrent rouler dans la neige.

—En Sibérie! comme son grand-père!

Elles avaient su que Frida était la petite-fille du prince Kariskine. Et toutes ces petites Poméraniennes râblées, rejetons de fonctionnaires et de gendarmes, poussées d'un instinct héréditaire et excitées comme si déjà elles sauvaient, elles aussi, la société, poussaient, bousculaient l'enfant fragile, la criblaient de boules de neige méchamment pétries.

Frida ne résistait plus. Blottie contre le mur, elle attendait, avec une patience farouche, la fin de son supplice. Elle eut une minute singulière. Les yeux fermés, la tête enfouie dans son châle de laine et protégée par ses deux bras, immobile sous la mitraille de neige, elle songea qu'elle était, en effet, «comme son grand-père», qu'elle était persécutée, comme lui, parce qu'elle avait une âme différente des autres et des pensées inconnues de ceux qui forment, en tous pays, la «société régulière». Elle s'exaltait dans un sombre orgueil. Une insurgée s'ébauchait en elle. A travers l'immensité des steppes, elle communiait avec l'aïeul qui souffrait là-bas, dans la maison des morts, et, de loin, elle lui envoyait un grand baiser d'amour…

… La comtesse et sa fille quittèrent la ville, et, dès lors, elles menèrent, en Allemagne, en Autriche, en Italie, une vie déracinée de cosmopolites. Madame de Thalberg devenait incapable de se fixer, de se faire un foyer; elle n'en éprouvait même plus le besoin. Sa paresse ambulante aimait à rouler par les chemins, trouvait un plaisir dans cette existence sans attaches, dans cette vie de sleepings et d'hôtels, dont le spectacle changeant la défendait de l'ennui et qui, la dispensant de tout devoir et de tout souci d'intérieur, lui ménageait juste ce qu'il faut de home pour lire, dormir et rêvasser.

Ce vagabondage international avait pour Frida un double effet. D'une part, l'enfant s'élevait elle-même, se développait sans contrainte, ignorait les préjugés et les conventions que comportent la vie sédentaire et le classement dans une société assise; elle recueillait peu à peu, sur le vaste monde et les divers aspects de l'humanité, des notions éparses et incomplètes, mais variées et sincères; elle prenait l'habitude de ne s'étonner de rien. Mais, d'autre part, ces continuels déplacements lui interdisaient les longues et sérieuses affections, ne lui permettaient que de superficielles relations avec des errants comme elle; le provisoire des malles jamais entièrement défaites ne lui laissait pas le temps de donner son coeur, soit à une personne, soit à une idée. Et ainsi une puissance d'aimer s'accumulait, inemployée, chez cette tendre petite fille et l'agitait d'une vague inquiétude…

Cette façon de vivre avait rapidement dévoré les soixante mille roubles de madame de Thalberg. Les deux femmes avaient eu des heures difficiles, notes impayées, bijoux engagés. La comtesse opposait à tout une inaltérable insouciance. Et, d'ailleurs, aux moments les plus désespérés, des sommes arrivaient d'Amérique, quelquefois assez fortes, envoyées par le comte, dont les affaires prospéraient.

Même, un jour, il écrivait aux deux femmes que, s'étant refait une fortune suffisante, il se disposait à rentrer en Europe, et il les priait de l'attendre à Marseille.

Elles l'y attendaient depuis deux mois, quand une lettre leur annonça que le comte venait d'être subitement ruiné par un krach et que tout était à recommencer.

… Nice, Monaco, Monte-Carlo… C'est l'époque dont Frida se souvenait avec le plus d'amertume. Elle avait alors seize ans. La comtesse se mit à la montrer, n'ayant plus de ressource que dans le mariage de sa fille. Promenée dans cette société de joie où se mêlent les mondains, les hommes d'argent, les aventuriers et les femmes déclassées, Frida vit de plus près et détesta la sottise et la dureté des gens de plaisir. Elle crut de bonne foi que ce qu'on appelle «le monde», c'était cela. Puis, comme elle était belle et qu'on la soupçonnait pauvre, elle eut à subir des hommages dont elle ne devina pas tout de suite la nature; elle eut à repousser des offres ignobles de vieux, des assauts de rastaquouères et même, une fois, des tentatives de mains brutales. Et cela la dégoûta pour longtemps de rêver d'amour.

Cependant l'argent allait manquer; le comte ne donnait plus de ses nouvelles. Frida entraîna sa mère à Paris, refuge des misérables.

Bien qu'il ne leur restât qu'une fort petite somme, elles descendirent dans un family-hotel du quartier des Champs-Elysées. Elles perdaient un mois dans une attente désorientée, à chercher des leçons de piano ou à faire des visites à des compatriotes découverts dans le Tout-Paris. Visites inutiles, parfois humiliantes, d'où elles ne remportaient que des promesses ennuyées ou de sèches aumônes. Il faut dire que, leurs bijoux partis et leur garde-robe vendue, elles prenaient insensiblement une mine d'aventurières pauvres.

Elles louaient alors une chambre dans un très modeste hôtel meublé des
Batignolles.

Du premier coup, Frida s'était trouvée prête à cette indigence qui succédait si brusquement aux trains de luxe et aux riches hôtels cosmopolites. Elle s'était mise à faire la cuisine, à raccommoder les robes et le peu de linge qui restait aux deux femmes. A présent, elle économisait leur dernier argent, l'argent d'une plaque de commandeur de l'ordre de Saint-Vladimir, un vénérable bijou donné jadis à sa petite-fille par le prince Kariskine. Même, pour que la comtesse oubliât les heures, elle avait trouvé moyen de l'abonner, sur leurs derniers sous, à un cabinet de lecture…

Mais vint un jour où les deux femmes pâtirent de la faim. Tandis que la comtesse, tassée dans un coin de la mansarde, sous une fourrure pelée, s'absorbait dans la lecture des Mystères de Paris, Frida descendit dans la rue, errant à l'aventure. La nuit tombait. Des passants l'abordèrent avec des paroles insultantes… Elle eut un suprême soulèvement de tout son être contre cette société où l'on peut mourir de dénuement sans que personne s'en doute ni s'en soucie et où elle savait que, sa fierté le lui eût-elle permis, elle ne pouvait, étant belle, tendre la main sans être outragée… Et sous sa haine sourdait une espèce de joie mystique à se sentir la soeur ignorée de tant d'autres victimes, à songer que sa détresse particulière accroissait pour sa part la dette atroce du vieux monde et contribuerait sans doute à hâter l'oeuvre d'une Justice cachée qui se réserve, mais qui n'oublie rien et qui dresse ses comptes… Ces bizarres idées s'agitaient confusément en elle… Et elle se rappelait des choses: les petites bourgeoises allemandes qui l'avaient lapidée de neige durcie, et le martyre de son grand-père, et les famines de paysans dont elle avait entendu parler dans son enfance… Et, se croyant près de mourir, tout son coeur défaillant sombrait dans une immense pitié amère pour l'innombrable et sainte assemblée des souffrants de tous les pays et de tous les siècles…

Ses forces s'en allaient. Les jambes molles, les tempes bourdonnantes, elle regagna la maison.

Dans l'escalier, elle rencontra une femme en noir, qui se rangea pour la laisser passer.

Cette femme était laide, avec un air de bonté qui faisait aimer sa figure. Elle ressemblait à certaines vieilles religieuses vulgaires et bouffies, sans âge, mais dont les yeux et toute l'allure expriment la certitude et la charité.

Frida montait péniblement, en s'accrochant à la rampe. La femme en noir la considéra un instant; en trois enjambées,—des enjambées d'homme ou de cantinière,—elle la rejoignit sur le palier et lui mit brusquement dans la main une pièce blanche, en murmurant d'une grosse voix très douce:

—Je vous en prie! Je vous en prie!

Et elle redescendit, sans donner à la jeune fille le temps de lui répondre.

C'était Audotia Latanief. Impliquée, huit ans auparavant, dans l'affaire qui avait valu au prince Kariskine sa déportation en Sibérie, elle s'était réfugiée à Paris, où elle travaillait «pour la cause». Elle habitait la même maison que Frida; elle y occupait deux petites pièces garnies de meubles d'ouvrier et de piles de brochures et de journaux entassés le long des murs.

Le lendemain, Frida, qui s'était informée, vint remercier sa bienfaitrice. Elle lui conta son histoire. Audotia, en dépit de son cosmopolitisme, ne put apprendre sans émotion que Frida était sa compatriote. Et, quand elle sut de qui Frida était la petite-fille, elle l'embrassa maternellement.

—Mon enfant, dit la vieille révolutionnaire, je parlerai de vous à la duchesse.

Une récente amie d'Audotia, cette inquiète et théâtrale duchesse de Montcernay, dont les fantaisies généreuses occupaient tout Paris. Très supérieure par les sentiments à la vie de luxe, de représentation mondaine, de préjugés décents et de bienfaisance tempérée, bref, à toute la pauvre vie de grande dame que son nom et sa fortune semblaient lui imposer, elle n'avait pu s'y tenir longtemps. Elle avait commencé, un peu banalement, par «encourager les arts» et avait fait elle-même de médiocres tableaux et d'assez méchants vers; puis elle avait bravement sacrifié quelques millions dans de vagues entreprises de politique sentimentale et de démocratie évangélique. Enfin, elle s'était ruée dans la philanthropie, bâtissant des orphelinats et des maisons de retraite d'une tenue et d'un aménagement aussi coûteux que les écuries de courses d'un lord et où chaque tête de gueux représentait cinq mille francs de rente. Mais, d'autre part, elle tenait à payer de sa personne, contentait chaque matin son besoin d'émotion en visitant elle-même, son coupé attendant à la porte, les maisons de misère, et c'était au chevet d'une femme d'ouvrier qu'Audotia l'avait rencontrée.

—Elle est mon amie, disait Audotia. Elle n'accepte pas la vérité tout entière, mais elle a bonne volonté.

… Soit par la protection de la duchesse, soit par les démarches d'Audotia, qui, toujours dehors, menait la vie la plus activement mystérieuse et avait, on ne sait comment, des relations dans tous les mondes, Frida trouva enfin quelques leçons d'allemand et de piano, tout juste de quoi vivre. Elle connut les courses d'un bout à l'autre de Paris, les petits pains broutés en marchant, les bottines crottées, le méchant waterproof inondé par les gouttières du parapluie, et les attentes aux stations d'omnibus. Elle fut plus que résignée; elle était fière de travailler, et, de plus en plus, toutes les impressions qui lui venaient du dehors se transformaient chez elle en mouvements de compassion et de charité. Dans la foule qui remplit les omnibus et les tramways, de pauvres figures la faisaient longtemps rêver; elle devinait, à l'inspection des traits et des manières et reconstituait des existences d'humble labeur et de sacrifice et, remuée par ses propres imaginations, silencieusement elle se fondait en sympathie pour ces inconnus. Et, comme, dans ces coudoiements de rue et de voiture publique, tout le monde était, à l'occasion, bon et obligeant pour elle à cause de sa grâce et de son joli visage, elle s'émerveillait de trouver le peuple si doux.

En même temps, elle s'éprenait pour Audotia d'une affection passionnée. Et, de son côté, la voyant si ingénue, si vaillante et si fragilement belle, Audotia se mettait à l'adorer. Et, dans cette tendresse, il y avait de la maternité et du respect, quelque chose des sentiments du grand prêtre pour le petit roi Joas ou d'un vieux religieux pour un jeune novice dont il attend beaucoup, comme si, en effet, la vieille socialiste eût peu à peu conçu la pensée de former Frida pour de grandes choses.

Un matin, les journaux annoncèrent la mort du prince Kariskine. Quelques jours après, Audotia dit à sa jeune amie:

—Venez avec moi ce soir.

Elle la conduisit dans une réunion publique où l'on devait délibérer sur les mesures à prendre pour le prochain anniversaire du 18 Mars. Mais le véritable objet de la réunion était de prononcer et d'entendre des paroles généreuses et violentes, pleines de colère et de rêve…

Audotia prit la parole. Avec une éloquence, de sermonnaire, une diction monotone et chantante qu'une flamme intérieure échauffait graduellement, elle fit une sorte d'oraison funèbre du compagnon Kariskine. Elle dit sa vie et les sacrifices qu'il avait faits à la cause; elle raconta ses souffrances dans la maison de force. «Or, quel était son crime, compagnons?» Et elle énuméra ses vertus: elle dit son humanité, sa simplicité, sa haine de l'injustice, son désintéressement, sa douceur enfantine; elle cita des anecdotes, et, tout à coup:

—J'en atteste sa petite-fille, ici présente!

Tous les yeux se tournèrent vers Frida, assise près de l'estrade, sur l'une des banquettes latérales. En robe noire tout unie, couronnée de sa chevelure rousse flambante, la bouche entr'ouverte sur ses petites dents, elle avait sur son fin visage la lueur des émotions profondes. Des larmes descendaient de ses yeux pâles, et elle ne savait pas si elle pleurait de douleur en pensant à son grand-père ou de joie à se sentir aimée de tous ces coeurs à la fois…

Audotia la mena à d'autres assemblées; non point à celles où elle prévoyait des luttes ou des explosions trop fortes de bêtise ou de férocité, mais seulement aux réunions qui ressemblaient un peu à des cérémonies religieuses et où il s'agissait d'honorer des martyrs ou de célébrer des anniversaires. D'ailleurs, le vague des doctrines d'Audotia lui permettait d'être également à tous les partis révolutionnaires, et tous l'appelaient à leurs assises, parce qu'elle était pour tous la voix qui entraîne, qui maudit, qui bénit, qui exalte et réchauffe, qui fête les saints et qui solennise les souvenirs, la prêtresse officiante et la prophétesse…

Frida se plaisait dans ces réunions. Au commencement, la grossièreté de plusieurs de ses nouveaux frères, l'odeur, les mains noires, les barbes douteuses avaient mis sa délicatesse à une assez rude épreuve. Mais elle s'était fait honte de sa répugnance comme d'un sentiment bourgeois et bas; elle s'était contrainte à aimer les misérables tels qu'ils sont. Cet effort était servi par un optimisme candide et infini et par le don précieux de ne voir et de ne reconnaître le mal et la laideur que lorsqu'il n'y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Si, par hasard, elle découvrait, malgré elle, qu'il y avait parmi les compagnons bien des brutes méchantes, elle songeait: «Ce n'est pas leur faute, ils sont si malheureux!» Mais elle n'était que peu exposée à ces cruelles découvertes. Car sa grâce agissait, à son insu, même sur les plus grossiers et les plus stupides: on se surveillait devant elle, on l'entourait d'égards à cause de son grand-père le martyr; elle était populaire dans les clubs; elle était la petite vierge charmante de la revendication sociale et elle jouissait innocemment de cette gloire.

Le monde révolutionnaire lui apparaissait donc comme une idyllique assemblée de frères. Elle croyait chaque jour davantage à la bonté des pauvres. Des théories exposées dans les clubs elle ne retenait que ce qui pouvait servir d'aliment à sa crédule générosité. Collectivisme, possibilisme, communisme, anarchisme même, elle n'était point troublée par la contradiction des doctrines: elle ne voyait que ce qu'elles avaient de commun: un rêve de société fraternelle et juste. Et ce qui la séduisait dans la cité future, c'était précisément ce qu'elle contenait de chimère morale: c'était qu'elle ne pût s'établir et subsister sans une immense bonne volonté de tous les hommes. Et parce que Frida était capable, pour sa part, des vertus qui seules eussent rendu cette utopie réalisable, elle la croyait réalisable en effet. Rêve d'égoïsme brutal chez la plupart des «compagnons», le socialisme était pour elle un rêve de sacrifice.

Ce qui l'attirait aussi, c'était ce qu'il y a de religieux dans l'état d'esprit créé par la foi socialiste chez les hommes qui ne sont pas méchants. Car c'est bien une foi. Frida était parfaitement insensible aux objections. Comment ces choses rêvées arriveraient-elles? Elle ne savait; mais ces choses devaient arriver. Les plus savants disaient: «C'est la loi de l'évolution», comme on dit dans d'autres religions: «C'est la volonté de Dieu». La disposition d'âme des communistes vertueux n'est peut-être pas fort différente de celle des premiers chrétiens, quand ils attendaient une cité de Dieu terrestre et croyaient à son proche avènement, quoique le monde romain opposât assurément autant d'obstacles à leur songe que notre monde peut en opposer au songe des révolutionnaires.

Outre la foi et l'espérance, Frida retrouvait un culte. Les cérémonies des réunions publiques, avec homélies, mémento des saints, célébration des dates sanglantes ou glorieuses, étaient ses messes et ses vêpres. Cette fille sans patrie et, jusque-là, sans religion (de bonne heure elle avait renoncé aux croyances et aux pratiques de l'orthodoxie russe) rencontrait ainsi, dans le rêve socialiste, une religion complète, où pouvaient se satisfaire tous les besoins de son imagination et de son coeur. Et elle s'exaltait d'autant plus dans sa foi que cette Église révolutionnaire dont elle faisait partie vivait à demi dans le mystère, avait des airs d'Église persécutée ou, du moins, réprouvée par la société régulière, rejetée en dehors d'elle et un peu conspiratrice et souterraine…

C'est à ce moment que «la duchesse» fit proposer à Frida une place de demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari était conseiller à l'ambassade d'Alfanie.

Frida refusa d'abord, malgré les supplications de sa mère. Madame de Thalberg n'avait point désapprouvé les idées nouvelles de Frida. Passive et molle, la bonne dame était devenue elle-même vaguement révolutionnaire, en haine de sa pauvreté, tout comme elle fût demeurée conservatrice, chrétienne orthodoxe, et fidèle au tsar si elle eût continué à couler ses jours vides dans son domaine de Courlande. Mais c'est aussi pourquoi elle ne comprenait pas que Frida repoussât cette occasion de sortir de la vie médiocre qu'elles menaient et de rentrer «dans leur monde».

Audotia intervint:

—Acceptez, dit-elle à Frida. Vous le devez, pour votre mère.

Frida se soumit. Elle n'était pas depuis une semaine chez la comtesse de
Winden, quand le prince Hermann l'y rencontra.

Un prince royal! L'héritier présomptif d'une monarchie absolue! Il ne pouvait inspirer à Frida que des sentiments de défiance et d'aversion. Et pourtant, deux mois plus tard, Frida était en Alfanie, réconciliée avec son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, qui, depuis l'aventure du prince Kariskine, l'avait reniée, elle et sa mère; madame de Thalberg, installée auprès du vieux gentilhomme (elle devait y mourir peu après, sans autre regret que de n'avoir pas achevé la lecture de son dernier roman), et Frida introduite à la cour, en qualité de demoiselle d'honneur de la princesse Wilhelmine.

Comment tout cela s'était-il fait?

Frida, cependant, s'était crue obligée de résister aux offres d'Hermann. Elle était allée consulter Audotia. Mais sa vieille amie, après l'avoir interrogée sur le prince, lui avait dit:

—Allez. Il le faut. Nous nous reverrons un jour, peut-être… Ne m'écrivez point: c'est inutile.

Et Frida n'avait plus entendu parler d'Audotia jusqu'au jour où celle-ci, venue secrètement à Marbourg pour y répandre la bonne parole, avait été arrêtée dans une émeute de grévistes.

Elle comprenait à présent ce silence et pourquoi la vieille femme, en la quittant, ne l'avait chargée d'aucune mission, ne lui avait même donné aucun conseil. Suprême habileté! Rien qu'en aimant le prince, rien qu'en se montrant à lui telle qu'elle était, en lui montrant peu à peu son coeur et sa pensée dans des conversations que le léger mystère et la rareté de leurs rencontres faisaient plus significatives et plus précieuses pour tous deux, Frida exerçait sur Hermann une influence très douce et très puissante. Dans cette liaison non définie, amoureuse et parfaitement chaste, l'intelligence spéculative du prince philosophe s'était laissé lentement pénétrer et envahir par la sentimentalité intrépide de sa petite amie. Il était tout près de la croire plus clairvoyante dans sa candeur enthousiaste que les politiques et les économistes, et déjà il inclinait à admettre que la meilleure solution des éternels problèmes sociaux c'était peut-être encore la bonté confiante, la charité audacieuse et l'appel au coeur de tous les intéressés, si folle que parût la tentative.

Et maintenant, tandis que la voiture roulait dans les bois et que, de chaque côté, les arbres traversaient en fuyant le reflet des deux lanternes, Frida songeait qu'une heure solennelle était venue, qu'elle possédait l'âme de celui qui tenait dans sa main le sort d'un peuple, que ce peuple allait donc être heureux par elle, et que ce rôle sublime et secret, toutes les aventures de sa vie l'y avaient préparée et façonnée, comme par une merveilleuse prédestination.

La voiture longea un mur gris, masqué de broussailles, puis s'arrêta devant une grille. Une fille en camisole vint ouvrir, qui dit au vieux cocher:

—Bonsoir, grand-père.

La voiture entra, suivit une allée tournante et déposa la voyageuse à la porte d'un pavillon assez vaste, à toiture basse, et entouré d'une terrasse à balustres de pierre.

—Avez-vous fait un bon voyage, madame? demanda la fille.

—Merci, Kate. Ma chambre est prête?

—Oui, madame.

Frida ouvrit sa fenêtre. Les massifs du parc et, par delà, les cimes immobiles de la forêt dormaient sous le ciel laiteux. Nul bruit qu'un froissement de feuilles ou la fuite d'une bête nocturne. La pensée de Frida devenait religieuse dans ce silence et cette sérénité. Et son coeur se gonfla d'une espérance infinie.

IX

On lisait dans les «échos» du Figaro et du Gaulois, à la date du 10 septembre 1900:

«Chasse à courre, hier, à Montclairin, chez le baron Issachar. Son Altesse royale le prince Otto d'Alfanie conduisait la chasse. Les honneurs du pied ont été faits à la duchesse de Beaugency. Le soir, un grand dîner réunissait les hôtes du baron dans la célèbre galerie des Primatice. Remarqué, parmi l'illustre assistance, le marquis de Baule, le baron et la baronne Onan, le comte et la comtesse de Messas, le vicomte de Mizian, le duc et la duchesse de Villorceau et M. Dubois (de l'Eure).

Généralement, les «échos» de ce genre revenaient à Issachar, tout compte fait, à deux ou trois cent mille francs: soit cinquante mille environ pour l'ensemble des frais de réception, et, chaque soir, une quarantaine de mille francs pour le jeu du prince Otto. Or, le prince avait coutume, depuis des années, de passer toute une semaine à Montclairin, tant il avait d'amitié pour le baron.

Jusque-là, Issachar n'avait pas trouvé que ce fût trop cher. Être publiquement l'ami d'un prince, et non pas d'un prince à la douzaine, mais d'un prince pour de bon, héritier possible d'une vraie et très antique couronne, cela valait bien quelques sacrifices. Il n'avait pas l'âme médiocre et il savait payer royalement ses amitiés royales, le petit juif tenace, aux ambitions illimitées, dont les plus viles souplesses n'avaient jamais été que les servantes secrètes d'un immense orgueil. Trente ans auparavant, il débutait par être l'homme d'affaires d'une fille célèbre par son économie, Berthe de Chatou. Il épousait ensuite une ancienne gérante de family hôtel, un peu plus que mûre, mais qui avait «la forte somme». Ah! comme il l'avait fait fructifier! Il disparaissait pendant dix ans. Il «travaillait» quelque part, en Asie Mineure. Un coup formidable sur de lointains chemins de fer. Il réapparaissait avec cinquante millions. Il les avait quintuplés, disait-on, dans la banque. Il était démocrate-conservateur, abondant en aumônes, pourvu qu'elles fussent publiques, protecteur «éclairé» et bruyamment généreux des lettres et des arts. Mais, surtout, ce circoncis était dévoré d'amour pour le trône et l'autel. Son rêve suprême était d'être «du monde», et du plus haut et du plus étroit, du monde du «faubourg» ou de ce qui reste du «faubourg». Et, comme son snobisme confondait volontiers la vie aristocratique avec les conventions des moeurs sportiques et pseudo-élégantes, il était devenu l'homme «correct» par excellence, d'une correction implacable, divertissante par le sérieux qu'il y apportait. Froid, gourmé, sobre de gestes, ultra-anglais de costume et de tenue, il avait, dans la coupe de sa barbe et de ses vêtements et dans l'aspect empesé et mécanique de toute sa personne, la rigidité d'un dessin linéaire.

Bien naturelle, cette marotte d'Issachar. Si la noblesse est morte en France, du moins comme classe politique, elle vit encore, et plus que jamais sans doute, comme caste mondaine. Et la superstition qu'elle inspire aux parvenus est peut-être d'autant plus forte que son prestige ne repose plus sur aucune puissance effective, mais sur des souvenirs, des conventions vides, un pur néant. Elle existe d'autant plus, en un sens, qu'elle ne survit à l'organisation sociale qui était sa raison d'être que par l'opinion qu'elle garde d'elle-même. Pénétrer dans ce monde-là, qui est resté très fermé en théorie, et surtout être soi-même de ce monde-là, cela, devient, pour les gens comme le baron, la seule chose désirable parce que c'est la seule qui leur soit un peu difficile. Ils ont tout le reste excepté cela; alors ils veulent avoir cela aussi, C'est un prurit, c'est une rage, qui rend les plus insolents capables de toutes les platitudes et qui fait que les plus rapaces jettent leur argent par les fenêtres.

C'est bien par les fenêtres que le baron jetait le sien, parce qu'au moins cela se voit. Et puis, cet argent jeté à poignées et d'un air d'insouciance, le baron savait toujours exactement où il tombait. Cet homme, qui offrait aux musées nationaux des tableaux d'un million reconquis sur l'Amérique à coups de surenchères, et qui, à chaque catastrophe un peu retentissante,—inondation, incendie, grisou, tremblement de terre,—s'inscrivait au Figaro pour cent mille francs, était chez lui le maître le plus dur, le plus strict, et méticuleux et «regardant» comme une ménagère maniaque.

Non pas qu'il fût avare. Sauf en de rares minutes d'inadvertance où sa juiverie native reparaissait à son insu, il n'aimait pas l'argent pour lui-même, mais pour tout ce qu'il représente, pour la puissance dont il est le signe et l'instrument. Et il ne manquait pas non plus d'une certaine probité. Il avait, pour édifier son énorme fortune, trompé et dépouillé une multitude de malheureux, mais de loin, par des voies indirectes, sans voir leur ruine ni leurs larmes, et, enfin, ses victimes n'avaient qu'à se défier et à se défendre, comme il se défendait, lui, et comme il se déliait. A coup sûr, même au temps de sa misère, il n'aurait jamais consenti, l'occasion s'en fût-elle présentée, à s'approprier «par larcin furtivement fait» le portefeuille d'autrui, car cela, c'eût été vraiment de l'argent mal acquis, étant prélevé sur une personne non avertie, et n'étant point payé par une somme suffisante de travail, d'énergie ou de patience. Mais la banque et l'industrie, c'était la bataille, ce n'était point le vol. Tout cet or qu'il avait accumulé, c'était le prix de son activité, de sa hardiesse de joueur, de son imagination d'homme d'affaires, de sa supériorité intellectuelle. Et, sans doute, comprendre et absoudre ainsi les «affaires», c'est proclamer, par un détour, le droit du plus fort ou du plus rusé; c'est admettre que la chasse à l'argent, au fond et malgré les apparences, se fasse dans les mêmes conditions que la chasse à la proie des hommes de l'âge de pierre. Mais cette considération eût peu frappé le baron Issachar. Il jugeait que la morale des conquérants était assez bonne pour lui et que la noblesse des rapines se mesure à leur entassement, aux risques courus pour les entasser et à l'usage qu'en font les entasseurs.

Or, il pensait faire de son vaste butin un usage illustre. Il en consacrait une partie à la fusion—déjà fort avancée—de l'aristocratie de l'argent avec l'aristocratie de la noblesse; il avait l'hospitalité fastueuse, le prêt facile aux gentilshommes décavés, et, enfin, depuis plusieurs années, il avait la gloire d'approvisionner d'argent de poche un des princes les plus en «en vue» d'une des plus vieilles monarchies européennes.

Mais, tout de même, il finissait par trouver que cette gloire lui coûtait gros et que le bénéfice de cette amitié princière restait par trop purement «moral». Il calculait que, en outre de l'argent qu'il lui laissait gagner au jeu, il avait, en huit ou dix ans, avancé au prince tout près de douze millions. Et, en retour de ces services, lorsque, l'année précédente, il lui avait exprimé discrètement le désir si naturel d'obtenir la concession des mines de cuivre récemment découvertes en Alfanie, il n'avait eu de Son Altesse qu'une réponse équivoque et embarrassée. Le prenait-on pour dupe? Vraiment, on attendait de lui un désintéressement trop proche de la sottise et dont il ne voulait pas, pour son honneur, qu'on le crût capable. Et un peu d'amertume s'amassait en lui.

Et voilà que, le matin même du jour où il attendait l'arrivée du prince à
Montclairin, il trouvait dans son courrier une lettre de l'administration
de la Compagnie des chemins de fer de l'Est et une lettre de la vicomtesse
Moreno, accompagnées de deux factures.

Oh! des riens! La Compagnie de, l'Est réclamait le paiement de cinq mille francs pour le wagon-salon qu'elle avait mis à la disposition d'Otto lors de son précédent voyage en France. Elle avait d'abord envoyé la note au prince, qui répondait simplement que «cela regardait le baron Issachar».

Quant à la vicomtesse Moreno, une assez grande dame, fort galante, venue de Marbourg à Paris, un mois auparavant, avec Otto, elle s'était installée, ainsi qu'il convenait à la maîtresse d'un prince, dans le plus bel appartement de l'hôtel Continental. Huit jours après, Otto partait pour Londres, après avoir donné à la vicomtesse un bijou de vingt-cinq louis, mais sans régler la note de l'hôtel. Bref, il l'avait laissée en panne, et fort empêtrée. Une réclamation qu'elle lui avait adressée était demeurée sans réponse. Et, dans sa détresse, elle avait recours à son «vieil ami» le baron. Une note de trois mille francs était jointe à sa lettre.

Issachar paya les deux factures. Mais, lorsque Otto débarqua à Montclairin, toujours bon garçon et de bonne humeur, il y eut dans l'accueil que lui fit le baron une réserve et un excès de respect qui ne présageaient rien de bon pour qui connaissait notre homme. Il n'eut avec son hôte royal aucune des demi-familiarités concertées qu'il était si fier de se permettre autrefois et auxquelles, d'ailleurs, le laisser-aller et la rondeur du prince semblaient l'inviter. Et plus il affectait de cérémonieuse déférence, plus la froideur de ses yeux et de son visage de bois se faisait hostile.

Et, dès le premier soir, en effet, au baccara, où il tenait la banque, le baron fit une chose inouïe: il joua comme s'il voulait gagner. Il se garda d'abattre quatre ou de tirer à six, ainsi qu'il en avait l'habitude. Néanmoins, il perdit d'abord une dizaine de mille francs. Pour la première fois, il en laissa paraître de l'impatience; il eut des ronchonnements dépités, dont les autres joueurs s'étonnèrent et que le prince accueillit par des plaisanteries un peu lourdes. Puis la chance tourna. Vers deux heures du matin, le prince perdait deux mille louis sur parole.

Les autres n'y comprenaient rien, commençaient à être inquiets. Tous pontaient avec, Otto, et ce qui les attirait à Montclairin, c'est qu'ils comptaient tous, plus ou moins, sur les bénéfices de cette association. C'était le duc de Beaugency, un vieux gamin, une tête rose et vide, un nez de soubrette sur une barbe blanche en éventail. Pourvu, depuis qu'il se connaissait, d'un conseil judiciaire, il y avait quelque cinquante ans qu'il faisait la fête, mécaniquement, comme un employé va à son bureau, et il passait, on ne savait pourquoi ni par quel caprice de la badauderie parisienne, pour le prince du chic et l'arbitre des élégances; toujours sans le sou, brûlé chez tous les usuriers, réduit à pratiquer ce qu'on pourrait appeler l'escroquerie de famille: à acheter des chevaux, des tableaux, des vins ou des bijoux qu'il revendait aussitôt à quart de prix, sûr que la duchesse finirait par payer, crainte du scandale, et qu'elle n'aurait jamais le courage de se réfugier derrière l'incapacité légale de son triste mari. C'était le petit marquis de Baule, qui, marié à la fille du baron Onan, n'avait pu éviter le régime dotal et à qui sa femme mesurait si strictement l'argent de poche que le baccara de Montclairin était pour lui une très précieuse aubaine. Et c'était Desraviers, un grand blond, type d'officier de cavalerie, homme de sport, sans ressources connues et qui avait, dans le monde, la spécialité des questions d'honneur.

—Je fais deux mille louis, dit le prince Otto.

Cela leur rendit, confiance, et chacun y alla d'une forte mise. Sans doute, Issachar n'avait consenti à gagner que par coquetterie. Il connaissait son devoir; il était galant homme, incapable de violer le contrat tacite qui les réunissait autour de la table de jeu. Sûrement, il allait «rendre» l'argent.

Le baron distribua les cartes. Le prince Otto souriait, imperturbable.

Issachar abattit neuf.

Ce fut une stupeur. Que se passait-il donc entre le baron et son hôte? Le duc, Desraviers et le marquis coulèrent un mauvais regard vers le prince, dont le visage était tout décomposé par la colère.

—Continuons-nous? demanda le baron.

—Est-ce que vous vous f… du monde? laissa échapper brutalement le prince.

Les trois autres ayant pris congé avec une rapidité discrète:

—Eh bien, que voulez-vous? dit le prince en essayant de se contenir, c'est la déveine, la sombre déveine.

Et il ajouta avec une intonation à la Dupuis:

—La voillà bien! ah! que la voilllà bien!… Et cela est d'autant plus fâcheux que je suis forcé de vous avouer, mon cher baron…

—Monseigneur, interrompit doucement Issachar, je supplie Votre Altesse royale de ne pas s'inquiéter pour si peu. Un de mes hommes d'affaires s'entendra avec Elle pour les quatre mille louis de ce soir, et aussi pour ces deux notes, l'une de cinq mille francs et l'autre de trois mille, que j'ai eu le plaisir de payer à la Compagnie de l'Est et à l'hôtel Continental. Ci quatre-vingt-huit mille francs.

Il tira les factures de son portefeuille et continua posément:

—Je ne parle pas des douze millions que j'ai eu l'honneur d'avancer à
Votre Altesse en neuf prêts dont voici les reconnaissances…

—Vous avez de l'ordre.

—Beaucoup… Il va sans dire que, pour cette dernière somme, je suis tout disposé à accorder à Votre Altesse un délai raisonnable et que nous espacerons les échéances à son gré.

Le ton d'Issachar exprimait un respect sans bornes.

—Pourquoi pas tout de suite les huissiers? ricana le prince.

—Je vous assure, monseigneur, que je n'ai jamais parlé plus sérieusement de ma vie.

—Vous savez fort bien, mon cher ami, que je n'ai pas le sou.

—Votre Altesse raille?

—Ah! non, par exemple!

—Nous sommes donc très sérieux tous les deux. J'aime mieux cela.

Le prince était blême de rage. Toutefois, d'un mouvement bon enfant, il mit la main sur l'épaule du baron:

—Allons! le fond de votre pensée? Dites vite!

—Mais, monseigneur, il n'y a dans le fond de ma pensée que ce que je vous ai dit.

—Cette concession de mines, n'est-ce pas?