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Les Romanciers d'Aujourd'hui cover

Les Romanciers d'Aujourd'hui

Chapter 14: I
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About This Book

A series of critical essays that surveys contemporary novelists by grouping them into categories—rustic, worldly, philosophical, naturalist, impressionist, symbolist—and examines the currents of realism and idealism. It traces the evolution of realist writing through naturalism to impressionism and symbolism, offers close readings of representative authors and debates over method, language, and the role of the writer, contrasts sociological and aesthetic approaches to fiction, and reflects on the limits of literary systems while guiding readers in classifying new novels by style and tone.

Elle a aujourd'hui trente ans. Petite, grassouillette, avec une matité de teint où se reconnaît la demoiselle, ses cheveux roulés en bandeaux sous une coiffe de mousseline, sa bouche un peu plissée, ses yeux durs et ronds, elle incline la tête légèrement quand on entre, et sert la «pratique» sans lui parler. Elle n'est pas jolie comme dans le roman. Loti l'a caressée. Mais tout de même elle est bien Mlle Gaud, la silencieuse, dédaigneuse et résignée demoiselle. Sa robe noire porte le deuil d'une chose morte et qu'on ne sait pas. Elle fut riche, jadis. Son père, une manière de vieux forban qui courait la traite, quelque part, en Guinée, l'avait fait élever au meilleur pensionnat de Saint-Brieuc. Elle y prit des délicatesses de vie. Elle sortit du pensionnat à seize ans (son père ayant vendu sa dernière cargaison de chair), vint habiter Paimpol avec lui, y passa quatre ans dans la haute société bourgeoise. Puis, tout d'un coup, le capital du vieux, engagé à nouveau, sombra dans une spéculation. Avec les sous intacts, on monta une auberge, qu'elle tint à elle seule, sans servante. Vous connaissez l'auberge: un buis sur la porte, quelques tables, des chopines à fleurs et deux barils d'eau-de-vie. Mais les maisons anciennes lui furent fermées. Elle tomba de sa classe. Les «dames de la société» regardaient ailleurs, pour ne la point saluer, quand elle passait. Elle souffrit plus de cette déchéance que de toutes les misères physiques. Peu à peu, l'auberge s'achalanda. Il y vint des Islandais, des ouvriers du port, des matelots de la petite pêche. Ceux-là aussi oublièrent que Gaud était de famille, et quelques-uns s'enhardirent à lui demander sa main. Mais elle les remercia doucement, avec une honte vite cachée. Son teint pâlit encore; elle causait à peine, elle avait dans ses yeux une mauvaise flamme. Et elle ne se plaignait point, restant à rêver sur le pas de sa porte, ou tricotant au comptoir de ses petites mains blanches et fuselées. Ainsi depuis dix ans...

Et l'on vous montrera, dans l'auberge de Mlle Gaud, la table boiteuse, où, quand il habitait Paimpol, venait s'accouder, les soirs, Loti.


Mais Pors-Aven, où habite Lomic, était sa promenade aimée.

De Paimpol, le chemin qui y mène longe un instant la côte, file à travers champs, et retombe dans la mer, à l'autre bout de Pors-Aven, après avoir coupé Ploubazlanec et Perros-Hamon. J'ai refait cette promenade, un matin d'automne, le livre de Loti à la main. Je suis entré à sa suite dans le cimetière de Perros, vous savez, le cimetière des Islandais. L'église est en forme de croix, des ormes et des frênes autour, et elle est si tassée de vieillesse que ses pauvres flancs gris disparaissent presque dans leur verdure. Et sous le porche, le long des murs, dans le cimetière, partout, les mêmes inscriptions noires sur de petits carrés de bois blancs: François Floury, perdu en mer, Pierre Caous, perdu en mer, Jean Caous, perdu en mer. Ou bien, ce sont des croix, de minuscules chapelles peintes, surmontées d'un cœur, des plaques en marbre, des losanges à jour et ouvrés à la main, naïvement. Et les inscriptions sont alors plus longues: «A la mémoire de Sylvestre Camus, enlevé du bord de son navire et disparu aux environs du Nordfiord en Islande, à l'âge de seize ans, le 18 juin 1856.» Et celle-ci, toute grosse d'effusions: «A la mémoire de Sylvestre Bernard, capitaine de la goélette Mathilde, disparue en Islande dans l'ouragan du 5 au 8 avril 1867, à l'âge de trente-deux ans, ainsi que 18 hommes formant son équipage. Bon frère, le Seigneur t'a appelé à la fleur de ton âge. Nous n'étions pas dignes de t'assister à ton heure dernière. La sainte Vierge, sous la protection de laquelle tu étais, nous a remplacés. Elle t'a fermé les paupières. Aimable enfant, compte sur nos prières. Nous ne t'oublions pas.»

Il y a des tombes, pour chacun de ces Islandais, dans le cimetière de Perros-Hamon, et sous ces tombes autant de grands trous vides. C'est une croyance, là-bas, que les naufragés n'habitent pas toujours la mer, et qu'ils viennent une fois l'an, à la fête des morts, prendre possession des fosses creusées pour eux dans le cimetière de leur paroisse...


... Sur la route, un brigadier de douane qui passe, une bouffarde aux dents. Je lui demande la maison de Lomic.

—Lomic? Le «héros» n'est-ce pas?

—Le «héros»? Est-ce qu'on l'appelle de la sorte à Pors-Aven?

—Oh! et à Paimpol aussi. Tout le monde le connaît, allez, avec sa bonne face rouge et ses épaules d'hercule.

Le brigadier—un gallot, à l'air et à la voix—prend un temps pour rallumer sa pipe...

—Faites-vous route avec moi, monsieur? Je suis à l'heure. Je vais à Pors-Aven. Je vous déposerai chez Lomic en passant.

Nous voilà en route.

—Et Lome?

—Lome? Mais vous savez bien. Il paraît qu'il a été mis dans un roman, et tout de même qu'il ne connaît pas son A. B. C, faut croire que ça le flatte dur, puisque l'idée lui revient au premier coup qu'il boit. Pour lors, il n'y a que lui. Il se dandine, il fait le joli cœur, il court les cafés de Paimpol en cornant à la compagnie: «C'est moi qui suis le héros!» Les seuls mots français qu'il ait pu retenir, croiriez-vous, ou presque. Car ces têtus d'Avenois sont plus fainéants les uns que les autres. Ils ne veulent point de l'école; ils n'y sont point allés; leur marmaille n'y va point. Et comme ils baragouinent tous breton, qu'ils se marient chez eux, et qu'il n'y a dans le village que trois familles, les Caous, les Floury, et les Maël, vous voyez d'ici la belle crasse d'ignorance qu'ils ont sur l'entendement...

—Et Lome?

—Lome? Mais guère plus éduqué que les camarades, Lome. Par exemple, monsieur, bon garçon, et dur et fort comme rouvre. Et si vous voyiez comme les armateurs se l'arrachent pour l'avoir à leur bord! Ah! il en faut aussi, et des ruses, et du nerf, pour cette satanée pêche d'Islande! On ne prend point la morue avec des mitaines! Faut point des demoiselles en soie dans les dorys! Souque et trime, garçon, houp! Il n'y a pas à sortir de là...

—Et Lome?

—Lome? Dame, que voulez-vous que je vous dise encore? Qu'il court sur ses trente ans? Qu'il a cinq frères et deux sœurs? Qu'il est l'aîné de la garçaille? Vous savez tout ça. Non? Son père doit friser la soixante-dizaine, et Yan-Bras (Jean le Grand), comme on dit ici, mérite joliment encore son surnom. C'est le colosse de Pors-Aven, un pays où les petits hommes ont cinq pieds six pouces. Et ce qu'il trime, le vieux! Un qui ne se couchera que mort, pour sûr et certain. Croiriez-vous qu'à son âge il est toujours matelot? Il balaie la baie d'une marée à l'autre, avec son germain, Sylvestre, qui est capitaine du bord. Même, voici quelque temps ils ont trouvé un navire grec d'au moins 800 tonneaux, chargé de fin froment et délesté de l'équipage. Ils l'ont remorqué à Paimpol, et, pour sa part, le père de Lome a reçu une demi-douzaine de mille francs. Ah! monsieur, c'est ça qui vous soulage une existence! On a réparé la maison, qui croulait, acquis un champ, remplacé la toiture de glui par des ardoises, bordé le tout d'un mur neuf. Tant et tant que quand Lome est revenu des fiords, il ne reconnaissait plus la maison de son ascendant, et restait bouche bée devant l'huis, sans oser ouvrir!...

Le brigadier s'arrête.

—Tenez, monsieur, à votre gauche, cette petite maison blanche, toute blanche, avec son jardinet où vague et claque du bec un gros cagnard... Je vous quitte: c'est la maison du «héros».


Ce jour-là, pourtant, je ne vis point mon ami Lome. Il avait embarqué à bord de la Champenoise, une «Islandaise» qui s'en allait à Cadix acheter du sel. L'hôtesse m'accompagne sur la porte. Cette fine goëlette, là-bas, qui double les Héaux, c'est la Champenoise. Une petite brume court sur la mer. En face de Pors-Aven, des îles s'estompent que chanta Loti, Craka toute nue, Houic-Poul, Duz, Saint-Riom, l'antique et fertile Carohènes, où s'établirent au XIIe siècle des moines réguliers de l'ordre de Saint-Victor, plus loin Rochsonne, dentelée comme une forteresse, les Créo, où geignent des âmes, les Gast, nids à courlieux, et au dernier plan de l'horizon, l'échine allongée, les monstrueux Metz de Gouellou, pareils à des cachalots. La mer est toute grise sous le ciel gris. On ne sait pas où commence la mer et où finit le ciel. Et dans cette uniformité, imaginez le soleil blanc, fatigué et sénile, des déclins d'automne...

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CHAPITRE III
LES SYMBOLISTES

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CHAPITRE III
LES SYMBOLISTES

Joris-Karl Huysmans.—Paul Adam.—Jean Moréas.—Edouard Dujardin.—Gustave Kahn.—Francis Poictevin.—Maurice de Fleury.—Léo d'Arkaï.—Charles Vignier.

Le symbolisme date, à proprement parler, de la création des langues. L'anthropopithèque qui s'avisa le premier de désigner un objet par une onomatopée fit du symbolisme, et il ne paraît pas que le symbolisme contemporain diffère sensiblement du symbolisme de ce primitif.

Dans sa forme définitive (Jean Moréas, Poictevin, Kahn, etc.), le symbolisme consiste en ceci: qu'une pensée étant donnée, avec l'image qui la traduit, l'image seule sera mise en valeur. C'est de l'art sensationnel, et il est au moins curieux qu'avec une pareille formule il ait des prétentions à l'idéalisme. On pourra voir, tout au contraire, que le symbolisme est né directement du naturalisme qui le contenait mêlé à d'autres éléments.

Les symbolistes s'appellent quelquefois aussi décadents, décadistes et déliquescents [41]. En poésie, ils se réclament de M. Paul Verlaine; mais M. Verlaine avait fait de bien beaux vers avant de s'apercevoir qu'il était symboliste [42]. En prose, ils relèvent de M. Joris-Karl Huysmans et de M. Arthur Rimbaud. Mais M. Huysmans n'est qu'un demi-symboliste, et M. Rimbaud est mort.

I

Voici pour le vivant. Les conceptions de M. Huysmans (Joris-Karl) se distinguent par leur extrême simplicité. Dans En ménage, un mari, trompé par sa femme, la quitte, essaie de l'amour libre, s'ennuie à périr, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux reprendre son collier de misère. Dans A vau-l'eau, un employé de mairie, écœuré des fromages au savon de Marseille, des carnes fétides et des litharges coupées d'eau de pompe qu'on lui sert à son restaurant ordinaire, le quitte, tâte de restaurants nouveaux, y trouve la nourriture un peu plus détestable, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux rentrer à son ancienne «gargote». Dans les Sœurs Vatard, un garçon et une fille qui ne s'aiment point, qui ne se désirent point, et qu'une commune horreur de la solitude a rapprochés un temps, jugent bientôt toute cohabitation impossible, et de lassitude concluent qu'il vaut encore mieux retourner chacun chez soi. Dans A rebours, un gentilhomme de la décadence, un «fin de siècle», qu'énerve notre monotone train de vie, se lance, trois cents pages durant, dans des sensations rares, s'y énerve un peu plus, et de lassitude conclut qu'il vaut encore mieux revenir à la vie normale. Enfin, dans En rade [43], deux Parisiens, rassasiés de Paris, des clubs, des théâtres, des musées, de l'Institut et de M. Déroulède, se réfugient à la campagne, y souffrent mille avanies, et de lassitude concluent qu'il vaut encore mieux regagner leur entresol du boulevard. Ainsi, l'œuvre entier de M. Huysmans se ramène à cette proposition renouvelée du sage Siddartha: «Toute agitation est vaine. Ne demande jamais d'œufs frais au garçon de ton restaurant. Outre que ces ambitieuses pensées te perdraient dans son estime, elles auraient cet autre résultat de te faire trouver ton omelette un peu plus rance que d'habitude. Ici-bas, le mieux ne se rencontre jamais; le pire seul arrive. Or, je vais te prouver ça en six volumes de la collection Charpentier. Ça m'embêtera, mais ça t'embêtera. Et tout ça, ce sera le symbolisme!»

II

Mais M. Huysmans reste sur la lisière du naturalisme et du symbolisme; avec MM. Poictevin, Paul Adam, Moréas, Kahn, Dujardin, Vignier, etc., nous entrons dans le symbolisme pur. Voici comment:

Si l'on veut bien ouvrir A rebours, En rade, ou tout autre livre de M. Huysmans, on y trouvera deux sortes d'esprit. Naturaliste, M. Huysmans l'est surtout par les mauvais côtés (thèmes vulgaires, détails bas, fausse méthode scientifique). Symboliste, c'est un autre homme. Il lui faut la fine fleur de l'étrange; sa fantaisie sort du présent, vagabonde en des décors de rêve, évoque d'inconcevables magies qu'il tâche à rendre d'une langue extraordinaire comme elles, somptueuse, barbare et maniérée.

Que si l'on s'inquiète à présent comment ce symboliste et ce naturaliste, d'essence si contradictoire, peuvent cohabiter en M. Huysmans sans se prendre aux cheveux et se manger le nez deux fois par ligne, je ferai observer d'abord qu'ils ont bien réussi à vivre en bonne intelligence chez M. Zola lui-même, qu'il y a, au reste, une excellente façon pour les empêcher de s'entre-dévorer, qui est de les mettre chacun à part, et que c'est très sagement à quoi s'est résolu l'auteur d'En rade, divisant son livre en deux compartiments, l'un pour la réalité (Installation du couple Malles à la campagne, saillies, vêlages, etc.), et l'autre pour le rêve (M. et Mme Malles s'intoxiquant de haschich et leur voyage dans les nues).

Ces deux tendances, qui n'ont point cessé de gouverner M. Huysmans, ont gouverné quelque temps eux-mêmes les plus en vue de nos jeunes romanciers symbolistes. Ils n'ont point trouvé leur voie du premier coup. C'est qu'en effet les littératures sont soumises aux lois des autres productions et ne sortent guère des cerveaux tout armées. Mais rappelez-vous La faute de l'abbé Mouret, Le ventre de Paris, La curée, Nana. Le naturalisme était gros du symbolisme. Si le cordon a été coupé un peu vite, si l'enfant s'est retourné contre sa nourrice, c'est par une fatalité d'ingratitude où les écoles n'échappent pas plus que les hommes. Après cela, relèverai-je l'étonnante phrase de M. Paul Adam, affirmant que «le naturalisme s'est écroulé parce qu'il ne croyait pas à l'idéalisme [44]»? C'est donc qu'il n'eût plus été le naturalisme, ou qu'il faut demander aux contraires de se concilier. Pour ma part, et si tant est que le naturalisme soit mort, je ne serais point éloigné d'en donner l'explication opposée, et que son échec final vient justement de ce qu'il n'a point su se renfermer en lui-même et rester le naturalisme tout court, l'école de l'observation nette et précise. Ces raisons-ci sont-elles préférables, que donne à la suite M. Paul Adam, dont la première qu'en tant que patriote «il faut haïr l'œuvre naturaliste, qui tâche pour avilir à la face du monde la plus perfectible des races, en souillant son effigie de toutes les ordures morales comme de toutes les infirmités physiques» et l'autre qu'en tant que politique «soucieux d'apaiser les guerres intestines, il faut réprouver une littérature qui excite la rage idiote des plèbes, afin que ces pitoyables multitudes soient grugées dans la suite, au bénéfice de triomphateurs cupides»? J'ai un peu de peine à le croire. Au reste, concède M. Adam, s'il est permis «aux gens du monde de flétrir pour ces motifs une œuvre, il messied aux littérateurs de reprendre un écrivain sur de telles raisons». La réprobation de ceux-ci se justifiera par d'autres chefs, et d'abord par les ordures de M. Zola (M. Zola est évidemment ici pour naturalisme, une religion s'écroulant avec son dieu), par ses procédés romantiques de composition, par ses inconséquences, par son sans-gêne avec la vérité. Enfin, dernier reproche, et non celui qui tient le moins au cœur des symbolistes, M. Zola «manque de style».

C'est la préoccupation de l'école. La phrase plus qu'assouplie, disloquée; les règles, la syntaxe, la vieille construction logique dont parle Fénelon, abolies; mots anciens et de jargon, grecs, latins, picards, toute l'érudition en délire et monstrueusement goguenarde de Rabelais, versée dogmatiquement et pontificalement dans la langue par ces prêtres du Son; l'absence de rythme devenant le rythme suprême; et des effets de verbe, des cabrioles d'adjectifs, des dégingandements de périodes, la langue entière prise d'hystérie, les oh! les ah! les si! les pamoisons, les spasmes, les râles et les roulements d'yeux coupant la prose en bonne santé de nos pères; par là-dessus, je ne sais quelle affectation de mystère et d'hiérophantisme, voilà, en fin de compte, à quoi se réduit «l'écriture symboliste». Mais de philosophie ou d'idées, l'école n'en a pas ou n'en a que d'emprunt. Elle en est restée au nihilisme de Flaubert et de Zola. Tout le thème de l'école est, à bien prendre, dans le vers du pauvre Laforgue:

Ah! que la vie est quotidienne!

Et d'immenses lassitudes, du dédain et du dégoût, transcendantalement rendus dans le style qu'on sait [45]. Le seul, ou presque, qui pense de cette école, car je n'y range point M. Barrès, bien que l'école se réclame de lui plus que lui-même ne se réclame de l'école, le seul qui pense, dis-je, qui ait raisonné sur son art et qui soit peut-être un écrivain de promesse, M. Paul Adam, en est encore à se chercher, donne du front tour à tour contre le réalisme et l'idéalisme, et vague un peu à l'inconnu [46]. Mais la prose de M. Moréas, avec son chant, ses rythmes, sa noblesse souvent, qui a lu ce grec frotté de Rutebœuf et de Rabelais peut-il rêver une absence d'idées plus élémentaire sous une rhétorique plus ornée? M. Moréas s'en est si bien rendu compte lui-même qu'il semble avoir renoncé à toute création personnelle pour s'abriter dans des adaptations de légendes moyen âge, où s'éploient à l'aise ses richesses de langue: «Et la belle princesse portait une robe de soie, où l'on voyait brodés à fin or des pards et des dragons, des serpents volants et des escramors et bien d'autres bêtes. Et le beau valet Constant chevauchait un cheval baillet couvert d'un drap de couleur azurée, etc., etc. [47].» Et il n'y a pas plus de raison pour que cela finisse qu'il n'y en a eu pour que cela ait commencé.

III

Encore M. Moréas peut-il se réclamer du rythme. Maladroit aux idées, c'est un subtil manieur de phrases, et il est bon qu'on s'en souvienne [48]. Mais pour M. Dujardin et M. Kahn, je crois bien qu'ils échappent entièrement à toute littérature. Ce dernier a publié dans les revues sémites des pages dont il n'y a rien à écrire [49]. M. Dujardin, lui, a publié les Hantises (un recueil dans la manière noire d'Hoffman, compliquée d'inventions baroques à la Marck Twain), puis Les lauriers sont coupés, roman symboliste, qui, si on ne connaissait l'auteur pour imperturbable, semblerait la parodie anticipée de la belle monographie de M. Maurice Barrés: Sous l'œil des barbares. J'ai quelque inquiétude à analyser de tels livres. Qu'un romancier s'impose le programme suivant: dans le désordre de la vie cérébrale, avec la confusion perpétuelle des sentiments, des idées et des sensations, le trouble qu'apportent les circonstances extérieures au développement logique de la pensée, les sautes brusques de cette pensée même, se rappeler et tâcher à décrire dans leur minutie absolue tous les sentiments, idées, sensations, qui peuvent traverser un cerveau humain de sept heures à dix heures du soir, si vous n'arrivez pas avec un programme comme celui-là à confectionner un monologue pour Coquelin cadet, je dis que vous n'aurez point été fidèle à votre programme. C'est ici l'éternel sophisme du réel pris et donné pour le vrai. En admettant que ce fût un homme de talent qui eût conçu le programme de M. Dujardin, et qu'il l'eût intégralement exécuté (chose que je tiens pour impossible), pensez-vous que son œuvre produirait l'impression de vie qu'il en attend? Eh! oui, je sais que le cerveau est ainsi fait. C'est, par exemple, en moi, dans le moment où j'écris, tout un chaos de perceptions, bruits de voix, roulements de voiture, coups sourds de marteaux sur l'enclume, et la palpitation du sang aux tempes, l'afflux de mille sensations de bien-être ou de malaise, et ma pensée courant au travers, toute à sa tâche de réflexion. Mais quoi! si je ne venais pas de les noter ici pêle-mêle, perceptions confuses et perceptions distinctes, ne serais-je pas bien embarrassé, une heure après, pour trouver dans mon souvenir la moindre trace des premières, alors que les secondes auront survécu? Et même dans celles-ci, dans les perceptions distinctes, un choix se fera encore à mesure. Mon passé finira par se ramasser en quelques traits nets et caractéristiques. Au romancier d'observer ces traits, car c'est avec eux seulement qu'il reconstituera mon «moi». La nature simplifie; l'art ne peut que suivre la nature. A les vouloir violenter tous deux, on risque la cocasserie, uniment.

IV

Parlerai-je à présent des obscénités symbolistes de M. Poictevin [50]? Citerai-je, comme la seule critique qu'on en puisse faire,—et le sujet mis à part,—des phrases de français taillées sur ce patron? «Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable, et le mouvement et la pose impassible du pied cambré, et la minime flexion de la taille droite, et le feu fixe des grands yeux d'où, par intervalles, coule une lueur fauve, sans jamais un battement de paupières, disent qu'elle ne supporte tout au plus que des tangences. Et, dans cet avancement illusoire, dans ce va-et-vient trompeur, elle garde une sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence du pas, de tout le corps [51]!» Insondable fluence, inexorable fluence, admirable invention que le symbolisme! Et si je nomme seulement, à la suite de M. Poictevin, M. Maurice de Fleury, auteur d'Hydrargyre, et M. Léo d'Arkaï, auteur de Il, et que je dise du premier qu'il a trouvé le secret d'une forme encore plus compliquée, et de l'autre qu'il a découvert des thèmes un peu plus obscènes, n'aurai-je point fait tout le possible pour m'acquitter envers l'école symboliste?

Non, pourtant. Ouvrez l'Officiel de ces messieurs, la Revue indépendante de juin 1887, et lisez à la page 405 une nouvelle assez courte, Pubère, signée de M. Charles Vignier [52]. Elle est délicieuse d'ironie. Si M. Vignier, comme je le crois, a voulu faire là pour les symbolistes ce que Gautier fit pour les romantiques dans ses Jeunes-France, le pastiche est de tous points admirable. C'est le récit en prose symboliste des amours d'une laveuse de vaisselle. J'ai regret à n'en pouvoir rien citer. Mais, comme il est vrai qu'on ne combat bien les gens qu'avec leurs propres armes et quand on a déjà un peu couché sous leur tente, j'avancerai de la nouvelle symboliste de M. Vignier, qu'encore que très courte elle est peut-être la meilleure critique qu'on ait faite et qu'on fera du symbolisme, de cette école prétentieuse et vide, toute en dehors, excellant, non point, comme le clament ses esthètes, à exprimer l'inexprimable, mais bien au contraire à rendre inintelligibles les plus simples notions de l'expérience [53], véritable école normale de jongleurs et d'avaleurs d'étoupes enflammées, où l'on prépare à Bicêtre, je le pense, mais à la littérature, c'est encore à prouver.

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CHAPITRE IV
LES PHILOSOPHES

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CHAPITRE IV
LES PHILOSOPHES

Paul Bourget.—Edmond Haraucourt.—Maurice Barrès.—Robert de Bonnières.—Marcel Prévost.—Édouard Rod.—Narcisse Quellien.—François Sauvy.—Mme Alphonse Daudet.—Mme Juliette Adam.—Jules Lemaître.—Anatole France.—Jules Tellier.—Gilbert-Augustin Thierry.—Alexandre Dumas fils.—Louis Ulbach.—Arsène Houssaye.—Octave Uzanne.—Aurélien Scholl.—Pierre Véron.—Émile Blavet.—Quatrelles.—Mouton (Mérinos).—Glosclaude.—Eugène Chavette.—Henri Rochefort.—H. Taine.—A. de Pontmartin.—Paul Hervieu.—Gustave Claudin.—Alphonse Karr.

Il y a de la psychologie dans le dernier des romans. M. Alexis Bouvier et M. Georges Ohnet sont des psychologues. Je ne les rangerai pourtant point dans cette catégorie, parce que ce n'est point la psychologie qui frappe d'abord dans leurs œuvres. Au contraire, chez les romanciers dont je parlerai plus loin, psychologues proprement dits, moralistes et même humoristes, il est très sensible que l'étude des âmes et de leurs lois morales est la grande affaire, et que le roman lui-même n'est qu'un prétexte ou une occasion.

Comme le réalisme est surtout représenté par les naturalistes, l'idéalisme me paraît trouver sa vraie forme chez les meilleurs de ces écrivains [54]. Il n'est pas, je le sais, que le grand courant d'observation qui a entraîné ces quinze dernières années n'ait agi sur eux pour les contraindre à une précision plus grande dans l'analyse des sentiments et des passions. Ce qu'il y avait de romanesque dans l'œuvre des idéalistes de la vieille école (M. Feuillet, Sandeau, George Sand même), et ce qu'il reste de romanesque encore dans les disciples attardés de cette école (M. Duruy, M. Droz) a disparu ici presque entièrement: vous remarquerez que, pareillement aux naturalistes, ils répugnent aux complications d'intrigue; la plupart de leurs romans se résumeraient en dix mots. Serrer la réalité au plus près, les deux écoles y prétendent également; c'est sur l'explication de la formule qu'elles diffèrent. Quand les naturalistes rejettent l'âme comme une entité métaphysique, les idéalistes repoussent le monde extérieur comme une vanité du sens. Les uns n'accordent de fondement qu'à la matière; les autres n'en accordent qu'à la pensée. Les termes extrêmes de ces deux conceptions pourraient bien être, pour les naturalistes, A vau-l'eau, de M. Joris-Karl Huysmans, et, pour les idéalistes, Sous l'œil des barbares, de M. Maurice Barrès. Mais, entre ces deux extrêmes, il y a place à des tempéraments, et, de fait, ni M. Bourget, ni M. Rod, ni M. Haraucourt, ne poussent aussi loin. Leurs idées ont figure et se meuvent dans un décor; mais à ces emprunts du dehors, qui sont l'accessoire, ils mettent une infinie sobriété. Le livre gagne ainsi en vie apparente, sans perdre de sa vie intime. C'est là une conception très saine de l'idéalisme, et il faut bien reconnaître qu'elle est un peu due aux habitudes de précision que les réalistes ont introduites dans le roman contemporain. Deux autres causes encore semblent y avoir contribué pour une part assez forte, l'influence du public, d'abord, soucieux d'une vérité plus étroite, et l'influence (par delà l'école de M. Feuillet, Sandeau, etc.) de quelques devanciers, tels que Benjamin Constant, Beyle, Sainte-Beuve, Fromentin, dont le rayonnement n'a commencé à se faire sentir qu'en ces dernières années.

I

Une vie littéraire qui est tout unie [55]. En 1873, à l'âge de vingt et un ans, M. Paul Bourget, le plus délicat, comme on dit, de nos psychologues, débutait à la Revue des Deux-Mondes par un essai sur le roman réaliste et le roman piétiste. Il ne l'a point recueilli, et cela explique que personne n'en ait parlé. Bien des essais ont eu le même sort. Mais je voudrais qu'on dédaignât moins ces premiers balbutiements de l'esprit. Ils sont, la plupart, d'une confusion charmante. La pensée s'y cherche, ou bien les mots répondent de travers à la pensée. Cette confusion même fait qu'on y trouve tout ce qu'on veut, et cela aussi est un charme.

Il n'en va pas de la sorte avec M. Paul Bourget. Dès qu'il a su penser, M. Bourget a pensé d'une façon précise. Il n'y a jamais eu chez lui de l'inachevé ni du flottant; il fut logicien à l'âge où d'autres jouent aux billes. Vous savez bien, ces photographies d'enfant où l'on retrouve, nettement accusés déjà, les traits de l'homme mûr? C'est ainsi, j'imagine, que l'auteur de Mensonges et de Crime d'amour se retrouve tout entier, ou presque, dans l'adolescent qui signa en 1873 l'étude sur le roman réaliste et le roman piétiste.

En art, et dès cette époque, il avait sa théorie à lui, et il l'appliqua, l'année suivante, dans une petite nouvelle appelée Céline Lacoste [56]. L'application ne vaut guère. Il réussit mieux, quelques années plus tard, avec l'Irréparable et Crime d'amour. Cruelle énigme le fit passer maître. Il confirma cette gloire naissante par André Cornélis. Voici enfin Mensonges. C'est un livre de pleine maturité; et le curieux, c'est que M. Paul Bourget y demeure plus que jamais fidèle à l'esthétique de sa vingt et unième année.

Car le roman qu'il rêvait alors et le roman qu'il vient d'écrire ne font qu'un. Le roman rêvé devait être «humain», c'est-à-dire qu'il proscrirait «les créations monstrueuses dont nous obsèdent les réalistes». Ainsi fermé à la tératologie, «ce roman retrouverait la beauté dans l'étude des choses saines et des sentiments nobles». L'auteur s'y «imposerait une entière sincérité». Il chercherait à dégager «la loi qui gouverne les passions humaines». Son roman, enfin, «respirerait l'amour d'une existence meilleure». Mais le Bourget de Mensonges et de Cruelle énigme n'est-il pas là dans son entier, et l'analyste, et le moraliste, et l'idéaliste? Et cette unité de vie n'est-elle pas chose bien extraordinaire?

De l'analyste, il n'y a qu'à louer la sûreté de main et la finesse d'observation. Nul, de nos jours, ne s'entend à mieux fouiller une âme, c'est convenu; puis le moraliste érige en maximes et apophtegmes ces observations de détail. Il lui arrive de découvrir ainsi un certain nombre de vérités courantes. Mais, ô nos mères et nos sœurs, admirez-le écrivant de vous: «Il y a une espèce d'immoralité impersonnelle particulière aux femmes... Elle consiste à ne plus percevoir les lois de la conscience, quand il s'agit de l'être aimé». Et c'est d'une vie si profonde! Que pour l'auteur, suivant l'expression de Gautier, le monde extérieur semble n'exister pas, qu'il nous dise d'un vieillard: «Il paraissait maigre et comme tassé sur lui-même», ce qui est malaisé à concilier, qu'il confonde le palais tunisien qui domine le parc de Montsouris avec «un pavillon d'architecture chinoise», ou qu'il prête à une mondaine, comme Gyp le lui reprochait cruellement hier, le «corset noir» cher aux filles de brasserie, c'est à quoi, soyez sûrs, nous ne prenons point garde en l'écoutant, et nous passons volontiers à cet idéaliste le coup d'œil distrait qu'il jette sur l'extérieur des choses pour les belles et mystérieuses consciences où il nous fait pénétrer.

II

Je rattacherai directement à M. Bourget, qui est leur aîné, MM. Edmond Haraucourt et Maurice Barrès.

M. Haraucourt n'a encore publié qu'un roman: Amis [57]; mais, à mon sens, on n'a point fait attention à tout ce que ce livre contenait de noble et de délicat, et qu'un tel livre était un des plus méritants efforts d'art de ces dernières années. Vous en connaissez le sujet: une amitié (non de ces amitiés «ordinaires et coutumières» qui ne sont, comme dit Montaigne, que «superficielles accointances», mais cette «souveraine et maîtresse amitié» où atteignent du premier bond les grands cœurs, comme si ces cœurs, qui se cherchaient dans l'inquiétude avant de s'être trouvés, obéissaient à je ne sais quelle «force inexplicable et fatale, médiatrice de leur union») et cette amitié traversée par un amour de femme, les petits ongles cruels lacérant à plaisir ces cœurs doux et graves, la déchirure des cœurs qui s'élargit, et rien pour la fermer, sinon la mort.

Ne dites pas que de telles amitiés sont impossibles. Mieux vaut convenir avec Montaigne «qu'il faut tant de rencontres à les bâtir que c'est beaucoup si la fortune y arrive en trois siècles». Mais Montaigne connut cette amitié, et il en a parlé divinement dans les Essais [58]: «Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant: parce que c'était lui, parce que c'était moi. Chacun de nous se donne si entier à son ami qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs. Au rebours, il est marri qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet.» Vous n'avez pas oublié non plus les exemples fameux tirés de l'histoire grecque ou latine. Mais la candeur d'un maître d'école peut seule se méprendre aux amours d'Achille et de Patrocle, de Nisus et d'Euryale, ou d'Harmodius et d'Aristogiton. Montaigne a grand soin de les distinguer: «Lesquels, dit-il, pour avoir une si nécessaire disparité d'âge et différence d'office, ne répondent non plus assez à la parfaite union et convenance que nous demandons.» C'est où se marque pour lui l'amitié, dans cette «parfaite union et convenance» de deux êtres. Il les veut «à moitié de tout». Il ne paraît point croire que l'amitié puisse vivre, si elle n'est également partagée. Et voilà, je pense, où est l'erreur. Car ce partage est bien la chose la plus rare; mais on voit souvent deux êtres, dont l'un s'est tout entier donné à l'autre, qui, celui-là, reste indifférent. Cette amitié, comme l'amour chez les êtres disgraciés, se nourrit d'amertume et de silence. Elle se replie sur soi-même, se cache par pudeur de soi, et aussi pour que l'être égoïste et vain dont elle s'est faite l'invisible servante n'ait point à rougir de la comparaison. Triste amitié, au demeurant, dont aucune larme, aucun sourire, aucun plaisir d'amour-propre (les seuls qui touchent) ne paiera les délicats services! Elle vit, pourtant, et rien ne la satisfait d'un autre que celui qu'elle aime.—Pour moi, me disait un désabusé, mon ami ne m'a jamais fait que du mal, et je l'aime. C'est d'un étranger, à qui je ne m'étais confié qu'à demi et qui ne m'apprécie point, que m'est venue ma seule consolation d'amour-propre. Et celui-là, je sens bien qu'il m'est indifférent.

M. Haraucourt, dans les premières pages de son livre, a finement analysé ce genre d'amitié, et c'est un bel éloge à en faire de dire qu'elles ne sont pas indignes du chapitre de Montaigne, et même qu'elles le complètent. Je sais bien, au reste, ce qui manque à son livre pour être un chef-d'œuvre. Et ce n'est presque rien, et c'est tout: le métier seulement [59]. Du livre de M. Haraucourt un écrivain plus adroit eût tiré sans peine la matière de deux ou trois livres. Les observations, très subtiles et pénétrantes toujours, s'y pressent, s'y entassent, envahissent l'action et usurpent sur elle; et c'est au point qu'un des chapitres du livre est fait de maximes isolées qui n'ont pu trouver place ailleurs. J'imagine que M. Bourget y mettrait plus de réserve. M. Haraucourt, lui, se donne tout entier et tout de suite. Et comme il ne se commande pas assez, je lui reprocherai de commander trop à ses personnages. Je crois sentir qu'il est moraliste, psychologue, métaphysicien, et très peu romancier. Ses personnages lui ressemblent: ils n'arrivent point à se dégager de l'absolu. Leurs façons de parler sont étrangères à notre monde. «Desreines parlait comme on écrit; tant de jeunes gens écrivent comme on parle!» dit-il lui-même de l'un d'eux. Et je vois là une sorte d'excuse, ou tout au moins de préparation, aux formules axiomatiques qu'il leur prête et qui feraient rire ou bayer si on en usait dans la conversation. L'auteur est évidemment derrière ses personnages et parle par leur bouche. Il semble n'être pas sûr d'eux. Il ne les quitte pas; il leur tient la main; il leur fait la leçon qu'ils répètent ensuite. Et ce qu'ils disent ainsi n'est pas toujours d'accord avec l'idée que nous prenions d'eux.

M. Maurice Barrès n'a, lui aussi, publié qu'un livre [60]. Ce livre de début s'appelle Sous l'œil des Barbares, et, faute de le pouvoir cataloguer dans aucun genre, j'accepterai le sous-titre que lui a donné son auteur, de monographie réaliste. Réaliste? Vous entendez bien qu'il n'y a point de réalité, pour M. Barrès, en dehors de la pensée pure. «C'est aux manuels spéciaux, dit-il dans sa préface, de raconter où jette sa gourme un jeune homme, sa bibliothèque, son installation à Paris, son entrée aux affaires étrangères et toute son intrigue. Je me borne à mettre en valeur les modifications qu'a subies de ces passes banales une âme infiniment sensible.» Cette âme sensible «a gardé une mémoire fort nette de six ou sept réalités différentes»; elles se sont superposées dans sa conscience; elles ont fait tableau; et ce sont ces «tableaux» que M. Barrès s'est appliqué à «copier» dans son livre, du plus exactement qu'il a pu.

Ce livre, je n'essaierai pas de l'analyser en ses détails. Quand je l'essaierais, sa délicatesse, ses subtilités, la volontaire confusion du «je» et du «il», l'incertitude même de l'auteur, qui ne se résout point à choisir entre le symbole et la chose symbolisée, tout ce vague fuirait les doigts. «Au premier feuillet, dit M. Barrès, on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutôt l'histoire d'une âme avec ses deux éléments, féminin et mâle? Ou encore, à côté du moi qui se garde, veut se connaître et s'affirmer, la fantaisie, le goût du plaisir, le vagabondage, si vif chez un être jeune et sensible?» C'est en effet là tout le livre: des sensations, des sentiments, des idées, passant, comme des ombres, en des paysages mystérieux et effacés, paysages de rêve, dont quelques-uns, pour la sobriété des lignes et l'infini des perspectives, sont littérairement incomparables.

Car il est d'abord d'un artiste, ce minuscule livret de deux cents pages. Imaginez l'intelligence la plus déliée servie par la langue la plus souple, une langue tour à tour abstraite et imagée, tour à tour simple et subtile, tour à tour précise et fuyante, langue d'analyste et de poète, qui se plie aux nuances les plus délicates de la pensée et brusquement se hausse au ton de la plus vraie passion. Et pour être d'un artiste, le livre de M. Barrès n'en est pas moins le livre d'un sage, d'un sage très jeune et très précoce, qui a beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup retenu aussi, et qui le laisse paraître en certains endroits, où l'on ne sait plus si c'est lui qui parle, si c'est Sainte-Beuve [61], Platon, lord Beaconsfield, Schopenhauer ou Mlle de Scudéry. Mais elles sont de lui et à lui, ces nobles, ces douloureuses pensées:—«Chacun de nous se fait sa légende. Nous servons notre âme comme notre idole; les idées assimilées, les hommes pénétrés, toutes nos expériences nous servent à l'embellir et à nous tromper. C'est en écoutant les légendes des autres que nous commençons à limiter notre âme; nous soupçonnons qu'elle n'occupe pas la place que nous croyions dans l'univers.»—«Pour m'éprouver, je me touchai avec ingéniosité de mille traits d'analyse jusque dans les fibres les plus délicates de ma pensée. Mon âme en est toute déchirée. Je fatigue à la réparer. Mes curiosités, jadis si vives et si agréables à voir, tristesse et dérision. Et voilà bien la guitare démodée de celui qui ne fut jamais qu'un enfant de promesses!»—«La chevelure de la jeune femme, soulevée par la brise, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensée qu'il se tut, impuissant à saisir ses subtilités; et seule la fraîcheur où soupiraient les fleurs du soir n'eût pas froissé la délicatesse de son âme».—J'imagine (une fois le ton donné et admis) qu'on ne saurait pousser plus loin la nuance du dire. Cela est unique; c'est l'expression même de cette forme rêvée par Barrès, «qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes, cette beauté du verbe, plastique et idéale, et dont il est délicieux de se tourmenter.»

Sous l'œil des Barbares a été reçu comme un bréviaire par un petit nombre d'esprits distingués et souffrants. Je sais des jeunes hommes et des jeunes femmes—qui ont aujourd'hui vingt-cinq ans—pour qui c'est une sorte d'Imitation [62]. M. Barrès les a révélés à eux-mêmes. Ils se sont reconnus et aimés dans cette âme double. Aimés surtout. C'est qu'en effet ce livret maladif d'art et de passion met dans le jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation, clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si on en réunissait les membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit. Est-ce donc un mal nouveau qui nous travaille? Dans un récent article [63], M. Paul Bourget rapprochait de la détresse morale que décrit M. Barrès le cas de ce jeune Plessing que Gœthe essaya vainement de rappeler à la vie. Les discours de Gœthe restèrent sans effet sur le malade, qui ne voyait dans la guérison qu'une diminution de sa personne. Ah! non, elle n'est pas nouvelle, la maladie! C'était contre elle que Sénèque prévenait Lucilius, et les jeunes philosophes du Portique en mouraient à Athènes. Mais si elle ne se modifie pas essentiellement, elle se transforme avec le milieu, avec l'époque, avec le pays. Prenez, comme l'a fait M. Jules Lemaître, le Journal de Stendhal, et admirez quelle différence entre l'énergie, la santé presque outrecuidante que révèlent ces mémoires d'un contemporain de Napoléon, et l'affaissement, le trouble, les hésitations du contemporain de Boulanger qu'est M. Barrès. Leur mal à tous deux est pourtant le même; il est fait chez l'un et chez l'autre d'idolâtrie pour le moi. Oserai-je dire mon sentiment et qu'à tout prendre je préfère la forme ironique et souriante qu'il affecte chez M. Barrès?

III

Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la Nouvelle Revue.)

M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait Janus au Figaro, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse; les nuances bien observées; l'ensemble très précis [64]. En devenant romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure; c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril [65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre; il est médiocre comme romancier [66]. J'entends ici,—et il entend avec moi par roman—une intrigue, un groupement de personnages qui agissent les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse. Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe, quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé, isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.

Chonchette de M. Marcel Prévost,—qui est aussi l'auteur applaudi du Scorpion [67]—offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de Bonnières [68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord, mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément romanesque doit s'introduire dans tout roman [69]. Ceci a l'air d'une tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas, comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure, va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes. Peau-d'âne leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât un si extrême plaisir. Mais Peau-d'Ane en un milieu moderne, sans les robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les fées, Peau-d'Ane en manches à gigot et en jupe directoire, traversant le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!

M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute sa mesure, malgré la Course à la Mort et de belles pages. Le livre de M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style, chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau [70].

Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux, comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère pas la couleur locale dans les bureaux ministériels [71] comme dans les couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le chupen, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard, sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: Loin de Bretagne, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes, n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de marteau sur l'air de l'Ann-ini-goz! M. Quellien a fixé un peu de cette âme dans Loin de Bretagne, et c'est assez pour qu'il ait sa place ici [72].

IV

Je parlerai maintenant, avec toute la courtoisie qui sied, de Mme Alphonse Daudet et de Mme Juliette Adam. Pour la première, c'est bien aisé. Mme Daudet ne se rattache à aucun maître contemporain. C'est un esprit indépendant, et, si l'on voit bien la part de collaboration qu'elle a pu prendre aux œuvres de son mari, il est plus difficile de distinguer dans son œuvre à elle ce qui revient à M. Alphonse Daudet. Elle a la grâce, le piquant, et un peu aussi le maniéré. Ses livres ne sont point, à proprement parler, des romans. Ils n'ont aucune sorte d'intrigue [73]. Ce sont plutôt des dissertations fines et abrégées, et comme on en faisait dans les bonnes ruelles, au XVIIe siècle, par manière d'entretiens. Elle a dit elle-même quelque part: «J'adore la littérature, le bien dire, le mot pour le mot. Homme, j'aurais essayé de faire de la plus pure littérature, en dehors de l'existence, toute en compréhension des êtres et des choses, détachée de l'aventure, du vulgaire des événements [74]. J'aurais voulu faire triompher l'expression comprise dans sa plus fine, sa plus absolue vérité». La voilà toute, n'est-ce pas, avec ses ondoiements, ses grâces, ses idées, un peu bien subtiles parfois, mais d'une subtilité qui n'est, en somme, que l'exagération d'une belle et rare qualité: la délicatesse.

Pour Mme Adam, la tâche est plus rude. On la salue couramment grande philosophe et grande politicienne. Politicienne, ça m'est égal. Philosophe, c'est une autre affaire. Philosophe de quoi? De l'amour antique, dit-on et dit-elle, et, si vous en doutez, un crayon de Bonnat la représente sur la couverture d'un de ses livres en Diane chasseresse, le croissant au front, et elle est très belle ainsi, au reste, ce qui serait une consolation. Ses livres s'appellent tous d'un petit nom synthétique, Païenne ou Grecque, ou autrement, et n'en sont au fond ni plus païens ni plus grecs,—si peu païens et si peu grecs qu'à quelqu'un qui désirerait savoir d'abord ce que n'est pas l'amour païen et ce que n'est pas l'amour grec, pour se rendre compte ensuite de ce qu'ils sont, j'en conseillerais irrésistiblement la lecture. Laissons là tous ces titres. L'amour, dont Mme Adam est la grande-prêtresse, nous le connaissons pour en avoir subi, pendant trente années de littérature, l'ennuyeux et pesant servage. C'est l'amour précieux, l'amour à la façon de Mlle de Scudéry, qui baptisait, elle aussi, ses romans de noms romains ou grecs. Mlle de Scudéry était dans l'intimité une âme charmante, très douce aux siens, et d'une sûreté de commerce incomparable. Elle était très laide. Mme Adam est très belle. Je ne connais point son âme; mais sa beauté rétablirait la balance.

V

Une commune tenue intellectuelle, cette disposition d'esprit que l'un d'eux a nommé le «renanisme», pourrait distinguer, dans le groupe des philosophes, M. Anatole France et M. Jules Lemaître. Critiques tous les deux, en même temps que romanciers, il est arrivé que nul n'a mieux parlé de M. Jules Lemaître que M. Anatole France, ni de M. Anatole France que M. Jules Lemaître. Je leur céderai alternativement la parole. Et voici, tout d'abord, la conclusion de l'article de M. Jules Lemaître sur M. Anatole France [75]:

«Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se réflète à travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions et de méditations antérieures. M. Hugues le Roux le disait dans une élégante Chinoiserie: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées, les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France sont, avant tout, les contes d'un grand lettré d'un mandarin excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre; et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre, épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et très pur de la seule tradition grecque et latine [76]

Lisez maintenant ce fragment de l'article de M. Anatole France sur le Serenus de M. Jules Lemaître:

«M. Jules Lemaître vient de publier un petit conte philosophique, Serenus [77], qui ne fut qu'un jeu pour son esprit facile et charmant, mais qui pourra bien un jour marquer dans l'histoire de la pensée du XIXe siècle, comme Candide ou Zadig marque aujourd'hui dans celle du XVIIIe. Après M. Ernest Renan, avec quelques autres, M. Jules Lemaître répète, sous les formes les plus ingénieuses, le mot profond du vieux fonctionnaire romain: «Qu'est-ce que la vérité [78]?» Il admire les croyants et il ne croit pas. On peut dire qu'avec lui la critique est décidément sortie de l'âge théologique. Il conçoit que sur toutes choses il y a beaucoup de vérités, sans qu'une seule de ces vérités soit la vérité. Il a, plus encore que Sainte-Beuve, de qui nous sortons tous, le sens du relatif et l'inquiétude avec l'amour de l'éternelle illusion qui nous enveloppe. Un vieux poète grec a dit: «Nous sommes agités au hasard par des mensonges»; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles détachées. C'est la philosophie d'un honnête homme. Vous entendez bien ce mot. Quand je dis honnête homme, je dis un esprit dont le commerce est doux et sûr, une intelligence qui ne connaît point la peur, une âme souriante et pleine d'indulgence. M. Jules Lemaître est tout cela. En ajoutant qu'il a l'ironie légère et le sensualisme délicat, bien qu'un peu vif, j'aurai fait l'esquisse de son portrait.»

Ce sont là deux maîtres. Et pourtant je n'hésite pas à rapprocher d'eux M. Jules Tellier [79], un écrivain de vingt-six ans, qui du premier coup s'est fait un nom dans la critique, et dont les œuvres d'imagination, éparses dans les revues, rappellent et égalent pour la tristesse et la noblesse Maurice de Guérin. Je citerai surtout de lui Les deux paradis d'Abd-er-Rhaman, qui est dans son œuvre ce qu'est Serenus dans l'œuvre de M. Lemaître et Le crime de Sylvestre Bonnard dans l'œuvre de M. France, un chef-d'œuvre. Au reste, chez ces trois écrivains l'œuvre et l'homme se confondent. Sous les mèches blanches du bon Sylvestre et sous les boucles blondes du petit Servien, c'est M. France en personne que nous entendons. Et de même, l'âme inquiète de Serenus et l'âme désenchantée du vieil Abd-er-Rhaman nous racontent les âmes plus voisines de nous, de M. Lemaître et de M. Tellier. Prenez-les où il vous conviendra, vous verrez qu'en réalité ils ne nous entretiennent jamais que d'eux-mêmes. Eux aussi, on dirait qu'ils «ne savent que leurs âmes». Mais faites bien attention que c'est là cette seconde ignorance dont parle Pascal, qui n'est point naïveté, qui est l'aboutissant d'une longue science. S'ils revêtent une figure, c'est pour s'étudier d'un cerveau plus libre et sous des angles différents. Ainsi, dans un autre de ses contes, dans son Tristan Noël, Tellier enveloppe d'une action impersonnelle les états d'esprit qu'il a lui-même traversés aux «heures d'ennui», aux «heures de pensée», aux «heures de tristesse», qui furent dès vingt ans toute sa vie morale. Tristan Noël étudiait le droit à Caen. «C'était un grand garçon de vingt-deux ans, maigre et pâle, aux yeux caves et aux moustaches brunes. Il avait dans la physionomie quelque chose de hagard, et dans l'allure quelque chose d'abandonné...» Délicat symbolisme, où l'on sent une pudeur du «moi» qui rend plus précieuse encore cette confession d'un esprit supérieur! M. Tellier doit prochainement réunir ses contes; si je ne me trompe, ils lui assureront une belle place dans l'estime des lettrés.