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Les Romanciers d'Aujourd'hui

Chapter 4: I
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About This Book

A series of critical essays that surveys contemporary novelists by grouping them into categories—rustic, worldly, philosophical, naturalist, impressionist, symbolist—and examines the currents of realism and idealism. It traces the evolution of realist writing through naturalism to impressionism and symbolism, offers close readings of representative authors and debates over method, language, and the role of the writer, contrasts sociological and aesthetic approaches to fiction, and reflects on the limits of literary systems while guiding readers in classifying new novels by style and tone.

The Project Gutenberg eBook of Les Romanciers d'Aujourd'hui

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Title: Les Romanciers d'Aujourd'hui

Author: Charles Le Goffic

Release date: October 23, 2013 [eBook #44023]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROMANCIERS D'AUJOURD'HUI ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

I

LES
ROMANCIERS
D'AUJOURD'HUI

II

DU MÊME AUTEUR

Amour breton, poésies, un vol. in-18 jésus (Lemerre, édit.).

Extraits de Saint-Simon (en collaboration avec Jules Tellier), un vol. in-8 cavalier, illustré, avec notes et préface (Delagrave, édit.).

Nouveau traité de versification française (en collaboration avec M. Édouard Thieulin), un vol. in-18 (Masson, édit.).

POUR PARAÎTRE PROCHAINEMENT

Le bois dormant, poésies.

Le crucifié de Keraliès, roman.

ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY

III

CHARLES LE GOFFIC


LES
ROMANCIERS
D'AUJOURD'HUI

PARIS
LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
19, QUAI SAINT-MICHEL, 19


1890

Tous droits réservés.

IV
V

INTRODUCTION

Dans les études qui suivent, et dont le plan fut concerté entre M. Jules Tellier et moi en vue d'une série sur les Ecrivains d'aujourd'hui, j'ai rangé, comme il l'a fait pour les poètes, les romanciers contemporains par catégories. On trouvera donc ici des rustiques, des mondains, des philosophes, des naturalistes, des impressionnistes et jusqu'à des symbolistes. Je prie qu'on n'attache pas plus d'importance à ces catégories que je n'en attache moi-même. Dans ma pensée elles ne sont point arbitraires, mais n'ont aussi rien d'absolu. Elles simplifient. Par ailleurs, il se présentera fréquemment au cours de ces études des noms qui ne sont point encore arrivés à la notoriété parfaite; je me suis complu sur ces noms un peu trop, sans doute, et au détriment de noms plus connus. Mais qu'ajouter à la gloire de M. Zola ou de M. Bourget? C'était une maxime de Pline qu'il faut accorder quelque flatterie à l'oreille des jeunes gens, quand surtout la matière ne s'y oppose pas trop: Sunt quædam adolescentium auribus danda, præsertim si materia non refragetur. J'ai suivi le conseil, quelquefois, et ce qui serait une faute, si je donnais mon livre pour une poétique, ne l'est plus, je pense, si mon livre prétend seulement à renseigner au plus près et par annotations sur l'ensemble du mouvement contemporain.

Je dis au plus près, car, hélas! quel biais prendre pour parler ici de tous les romanciers vivants? «On dit qu'ils sont six mille!» s'écriait naguère M. Bergerat. Avec une moyenne de cinq romans par romancier, c'est donc trente mille volumes environ qu'il m'eût fallu dépouiller pour écrire mon livre. Je n'ai pas eu ce courage, et l'aurais-je eu que ma vie n'eût pas suffi à la tâche [1]. Mais le classement que j'ai adopté permettra au lecteur de combler cette lacune sans grande fatigue. Comme, au pistil ou à l'étamine, on range une fleur qu'on ne connaît point dans sa catégorie naturelle, il lui sera aisé de grouper, d'après le style ou le genre d'observation, tel roman nouveau sous un des chefs choisis. A la vérité, l'ordonnance du livre, et aussi des nuances entre les talents, m'ont fait comprendre un assez grand nombre de divisions. C'est ainsi que les réalistes se sont partagés en naturalistes, impressionnistes et symbolistes. Mais, dans le fond, les formules ne sont point si variées, et on pourrait les ramener toutes au réalisme et à l'idéalisme. Encore ces deux formules, qui semblent s'exclure l'une l'autre, se trouvent-elles souvent fondues dans un même romancier. Je n'ai point à décider ici de leur supériorité respective; c'est affaire aux théoriciens de profession. Pour moi, bornant ma tâche à celle d'un humble scholiaste, je me suis montré dans ce livre plus soucieux de l'application des formules que des formules elles-mêmes.

X 1

CHAPITRE I
LES NATURALISTES

2

CHAPITRE I
LES NATURALISTES

Emile Zola.—Paul Bonnetain.—Paul Margueritte.—G.-H. Rosny.—Gustave Guiches.—Joseph Caraguel.—Henry Fèvre.—Lucien Descaves.—Abel Hermant.—Jules Perrin.—Oscar Métenier.—Camille Lemonnier.—Georges Eckoud.—Maurice Talmeyr.—Philippe Chaperon.—Henry Lavedan.—Boyer d'Agen.—Léo Rouanet.—Léo Trézenick.—Jean Blaize.—Francis Enne.—Vast-Ricouard.—Georges Duval.—Paul Alexis.—Henry Céard.—Léon Hennique.—Guy de Maupassant.—Maurice Montégut.—Dubut de Laforest.—Octave Mirbeau.

Je n'ai point à rappeler ici les origines du réalisme contemporain. Aussi bien, pourra-t-on se reporter aux manuels de M. Ferdinand Brunetière et de M. David-Sauvageot. Le réalisme contemporain a passé, dans le roman, par trois états: le naturalisme, l'impressionnisme, et, plus récemment, le symbolisme. Je vous parlerai d'abord des naturalistes.

I

—«Assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train, écrites dans la matinée, il se mit à parler du dernier roman de sa série, qu'il avait publié dans le Gil-Blas. Ah! on le lui arrangeait, son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles, bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fît l'honneur de comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui prêtait.

Il se tut, envahi d'une tristesse.»—

Et quelqu'un se leva: Maître, dit-il, tu parles d'indulgence; hélas, qui en eut moins que toi? Et pour que nous te comprenions, hélas, que n'as-tu commencé par te comprendre toi-même? Il n'y a, selon toi, ni beauté ni laideur dans les choses. Hélas, les choses existent-elles seulement, et crois-tu que la vie dont tu les animes soit ailleurs qu'en toi? Ta vision du monde n'est ni plus vraie ni plus fausse que la nôtre. C'est toi qui la fais. Mais quel prosélytisme fâcheux et pousse à nous l'imposer! Tout art qui n'a pas en soi sa raison d'être se condamne à n'être plus. O musicien, nous avons frémi quand ta lyre secouait les hymnes triomphaux du Paradou et les marches funèbres de Germinal. O peintre, la nature t'apparaissait par grandes masses concrètes. O sculpteur, le beau et le laid se pétrissaient en lumière sous ta main. Ton œuvre entier, poète, n'était que symbole. Par quelle aberration en as-tu fait cette chose de collège: un traité de sociologie? Ah! tout ainsi que nous avons applaudi au poète, laisse-nous rire un peu du sociologue! Laisse-nous rire de ses formules: «Voici la mort de l'antique société, la naissance d'une société nouvelle. Il n'y a de vérité que dans l'étude de l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes, et c'est cette vérité que je vous apporte.» Piètre vérité, hélas! Mais cette vérité, si tant est que c'en soit une, d'autres que tu oublies l'avaient apportée avant toi. Elle est dans Mill, dans Spencer, dans Taine; et les Goncourt se vantent de l'avoir appliquée les premiers à la littérature. Tu te proclames «évolutionniste». Puisque tu honores pour chefs les philosophes de cette école, que n'as-tu appris d'eux au moins que rien n'est absolu, non pas même ton art, maître, dont il t'eût fallu dire en une formule moins hautaine: «Prenez et lisez! Voici le mensonge de mon imagination.» Et alors, si cruel et si triste qu'il eût été, si cruel aux êtres et aux choses, si triste pour nous et pour toi, nous eussions ajouté ton rêve d'art aux autres rêves où se complurent des imaginations moins amères. La vérité est faite de tous ces rêves assemblés. Elle n'est dans aucun d'eux pris isolément. O maître, c'est en art surtout que les systèmes sont vrais par ce qu'ils affirment et faux par ce qu'ils nient [2].

II

Donc, et encore que Chien-Caillou soit de 1847 et M. Champfleury toujours de ce monde, encore que Germinie Lacerteux ait précédé l'Assommoir et que les Goncourt se réclament, avec quelque raison, d'avoir donné la formule du premier roman physiologique, encore que «le petit Chose» soit devenu M. Alphonse Daudet et que les soixante mille lectrices de M. Daudet balancent les cent vingt mille lecteurs de M. Zola, c'est bien M. Emile Zola et non M. Alphonse Daudet, ou M. Edmond de Goncourt, ou M. Champfleury, que les naturalistes saluent pour chef. Et, de fait, n'est-ce pas lui qui les a menés à l'abordage? N'a-t-il point, comme on dit, payé de sa personne en vingt occasions? Et quand M. Champfleury se retirait dans la caricature, quand les Goncourt, vieillis et rebutés, se gardaient à l'écart, quand Daudet, ni ami ni ennemi, attendait de prendre parti que la victoire fût décidée, n'a-t-il point crânement attaché sa fortune personnelle à celle du naturalisme? Epopée! L'idéalisme qui coule bas faisant feu de tous ses sabords, la galère naturaliste soutenant le choc, renvoyant triple décharge, courant sus et maîtresse enfin de la voie, avec Zola pour capitaine, Huysmans, Maupassant, Céard, Hennique et Alexis pour équipage! La victoire tourna au triomphe.

Elle fut féconde en recrues. Aux noms précédents vinrent s'ajouter ceux de Paul Bonnetain, Camille Lemonnier, Louis Desprès, Octave Mirbeau, Henri Fèvre, G.-H. Rosny, Oscar Méténier, Gustave Guiches, Paul Adam, Lucien Descaves, Boyer d'Agen, vingt autres, toute la boucanerie de Kistemakers et des éditeurs belges. La convention naturaliste (je le rappelle pour mémoire) portait que le roman serait impersonnel et documentaire, ou ne serait pas [3]. Il fut. Enquête sociale chez l'un, histoire naturelle des familles chez l'autre, le titre variait; chez l'un et chez l'autre, c'était, sans plus, le même positivisme de tête et la même crudité d'exécution. Balzac, dont on se réclamait, avait dit: «Un livre doit amuser ou doit instruire. L'art moderne admet que l'on peigne pour peindre: il admet la fantaisie de Callot, la statue de la Grèce, le magot de la Chine, la vierge de Raphaël, les nymphes de Rubens, les portraits de Velasquez, le dialogue, le récit, toutes les formes, tous les genres. Il permet de faire une épopée dans un roman et un roman dans une épopée; mais quelque large que soit son champ, les lois y règnent, et l'art littéraire en France ne pourra jamais divorcer avec la raison.» Et il ajoutait: Il faut dans tout livre «un sentiment, une action, un intérêt qui conduise le lecteur, qui le captive et le mène à un dénoûment souhaité» [4]. Il avait dit cela, Balzac. Mais de ce Balzac-là, si l'on ne se moqua pas ouvertement, du moins n'en fut-il jamais question dans l'école; et il est bien sûr, en effet, qu'on prenait tout juste le contre-pied de sa théorie, encore qu'on fît cas de s'y ranger au plus strict. Le sentiment? Vous devez confondre avec la sensation dont il est le réflexe. L'intérêt? L'action? Seigneur! mais où voyez-vous que la vie soit intéressante et que les choses s'y dénouent avec logique? Et alors pourquoi choisir, et comment? C'est ceci le naturalisme: au hasard de l'heure et du milieu [5] prendre le premier homme qui passe et reconstituer sa physiologie. Et quel outil pour cela? Le document.

III

Et le document abonda, médical toujours. Nous connûmes l'obstétrique, qu'on appelle aussi généthliologie, et la sarcologie, et l'ostéologie, et la céphalogie, qui sont des sciences à peu près honnêtes. Il ne fut plus question du cœur que comme d'un viscère, et de l'âme que par métaphore. Mais on nous renseigna sur les cuisines, les magasins, les blanchisseries, les lavoirs, les casernes, les ateliers de couture et les maisons de tolérance: celles-ci plus particulièrement mises à l'épreuve, forcées et pénétrées à jour par les maîtres eux-mêmes, qui donnèrent des comptes, bâtirent des statistiques, et conclurent que les pensionnaires de ces établissements avaient des droits réels à l'estime publique. M. Yves Guyot, dans la Lanterne, en profita pour demander l'abolition de la police des mœurs. On la renforça d'une brigade. Cependant, de dix heures à minuit, on put voir dans les brasseries du Quartier-Latin de jeunes hommes méditatifs et graves, qui prenaient des notes et fumaient des pipes, et qui étaient les Eliacins du naturalisme. Et on les reconnaissait d'abord à ces deux traits: qu'ils appelaient George Sand «laveuse de vaisselle» et disaient «poigner» pour poindre. Rentrés chez eux, ils rédigeaient leurs notes. Mais ils soignaient surtout les imparfaits. Ainsi parurent des Gouines, des Traînées et jusqu'à des Salopes. Et des éditeurs belges estampillaient ces petites polissonneries documentaires, où des collégiens gâteux et de vieilles dames en enfance s'instruisirent au vice pour 3 fr. 50.

Un de ces Eliacins, qui est sorti depuis avec quelque tapage du naturalisme, M. Paul Adam, écrivait récemment ces lignes: «A l'époque des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent autour du Maître. Forts de la poétique, préconisant les œuvres documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manœuvres créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle. Chaque éphèbe, soucieux de prendre l'absinthe à Tortoni en société de gens connus, bloqua sous la couverture d'un volume toutes les puériles turpitudes de son existence bourgeoise, et, sous le prétexte de franchise, fit abstraction d'habileté inventive, de composition, d'écriture» [6]. L'aveu est à retenir, aujourd'hui que ces mêmes éphèbes, espoir de l'école, par besoin d'expansion, vagabondage, caprice, etc., ont brisé leur longe et crié franchise. On se souvient encore du bruit que fit, l'an passé, la fameuse Déclaration des Cinq. La publication de La Terre avait ému ces jeunes gens; ils protestèrent contre la scatologie montante, le sadisme cérébral de M. Zola, et firent savoir à l'Europe que le grand chef de l'école naturaliste était affligé d'une maladie lombaire qui expliquait ses débordements sans les excuser; qu'étant, eux, personnellement sains et bien constitués, il n'y avait plus de raison pour qu'ils évacuassent dans leurs œuvres le trop-plein de leur sensualité; qu'il était temps de réagir; qu'ils en avaient assez du roman-exutoire; que le public partageait cette lassitude; et qu'en conséquence, rompant le cordon, ils revenaient aux bonnes mœurs et à la propreté littéraire dont ils n'auraient jamais dû se départir. Ces cinq s'appelaient Paul Bonnetain, G.-H. Rosny, Paul Margueritte, Lucien Descaves et Gustave Guiches. On s'étonna bien un peu dans la presse que leur déclaration affectât une allure de généralité. Ces cinq parlaient juste comme s'ils avaient été cinq cents, et pourtant il manquait des noms autorisés au bas de leur déclaration, et d'abord ceux de M. de Maupassant et de M. Mirbeau. Et l'on chercha aussi d'où avaient pu venir à ces messieurs des scrupules si honorables.

M. Rosny? C'est l'auteur de l'Immolation. Sujet: l'inceste.

M. Margueritte? C'est l'auteur de Tous quatre. Sujet: le saphisme.

M. Bonnetain? C'est l'auteur de Charlot s'amuse. Sujet: l'onanisme.

Seuls, M. Guiches et M. Descaves pouvaient prétendre dans le groupe à une chasteté relative. Encore le premier a-t-il commis quelques pages sur les maladies honteuses où il ne faudrait point trop s'arrêter; et, pour le second, s'il n'apporte point de crudité aux sentiments et aux passions, il ne laisse point que de prendre sa revanche avec les mots. Et voyez l'ironie: quand, des cinq protestataires du Figaro, trois, les moins en droit justement de signer cette protestation, pour leur primitive complaisance à traiter des sujets médicaux ou simplement obscènes, MM. Bonnetain, Rosny et Margueritte, rompaient franchement leurs attaches et publiaient par la suite des œuvres d'une très vigoureuse personnalité, telles que En mer, Pascal Géfosse ou Marc Fane, M. Guiches et M. Descaves, dont une attitude presque décente légitimait les scrupules, la déclaration signée, n'en conservaient pas moins dans leurs livres tous les vieux procédés de l'école, s'attardaient au moule suranné de la phrase naturaliste, aux descriptions, aux antithèses, aux hyperboles, donnaient dans le trompe-l'œil de l'hérédité, et gardaient ineffaçablement sur eux la dure et rude empreinte du maître qu'ils venaient de renier.

IV

M. Bonnetain a publié, depuis Charlot s'amuse (qu'il reconnaît très gentiment pour un péché de jeunesse), un certain nombre de romans impressionnistes et exotiques, dont En mer, qui se distingue par le pittoresque de la description et l'attachante simplicité du thème [7]. Deux passagers, inconnus la veille, et qu'un hasard de voyage rapproche sur le même paquebot, Georges le Teil et la jolie Mme d'Hénoy, se prennent d'amour à contempler de compagnie l'ensorcelant et magique visage de la mer. Avec la charmeresse disparaît le charme. Touché terre, l'idylle agonise dans une mutuelle indifférence; les deux amoureux ont un peu cette stupeur des gens réveillés à qui l'on raconte ce qu'ils ont dit en dormant. C'est tout. Cela n'est rien, vous voyez, et c'est d'une mélancolie étrange qui fait songer à Loti. Ou je me trompe, ou M. Bonnetain, qui est jeune encore, s'annonce comme un des maîtres du roman impressionniste.

Je ferai des compliments analogues à M. Margueritte. Son livre de début, Tous quatre, était un peu bien touffu, pénible d'ensemble, encore qu'éclairci par endroits de belles pages descriptives. Mais de son dernier livre [8], Pascal Géfosse, il n'y a qu'à louer la simple ordonnance et le tour délicat. Voici la donnée, assez voisine de celle d'En mer. Le romancier à la mode, Pascal Géfosse, rencontre sur l'entrepont du paquebot d'Alger-Marseille la femme d'un de ses anciens camarades de collège, devenu député; et quoiqu'il rie bien haut des amours «coup de foudre», il se sent brusquement et irraisonnablement pris au charme des yeux et à la grâce naturelle et douce de cette femme qu'une impulsion analogue fait sienne presque en même temps. Il y a dans ces pages une psychologie très attentive et très sûre. Le caractère de Géfosse est fouillé jusqu'aux replis, et les hésitations, le trouble, la lutte et la chute finale de sa maîtresse sont déduits avec une logique supérieure [9].

Marc Fane, le meilleur roman de M. Rosny [10], pour si personnels qu'en soient le fond et la forme, me plaît moins. M. Rosny fait un abus déplorable de sa science. Si l'on ne connaît la chimie, la physique, la statique, la balistique et la cryptologie, il est bien malaisé de l'entendre. Sa phrase, endimanchée de ces gros termes, a les allures solennelles et gourdes des phrases d'instituteur. Il n'y a que ces fonctionnaires et M. Rosny pour écrire «un crâne de mégalocéphale» au lieu d'un grand crâne; et s'ils veulent dire la bienfaisante influence du printemps, il n'y a encore que M. Rosny et eux pour assurer que «la palingénésie universelle renouvelle les globules». Malgré tout, lisez Rosny. Ses livres enferment d'indéniables qualités de pensée et de réflexion. Et, par exemple, dans cette causerie du début, entre Marc et Honoré Fane, sur «les lieux communs du rêve», que de petits faits significatifs et bien observés! Je regrette seulement que M. Rosny ait ramené toutes ses explications à la physiologie. Vous me dites que tel songe, «plein d'un tas de choses révoltantes», [11] provient de telle position du corps. J'entends bien; mais s'il faut m'expliquer comment le plus honnête homme du monde peut s'abandonner dans le sommeil aux songes les moins honnêtes qui soient, c'est où va chopper votre physiologie. Hélas! qu'est-ce que cette conscience absente du sommeil, qui n'y guide et n'y critique point nos actes, qui fait de nous les frères amoraux des bêtes, et qui ne s'éveille qu'au jour et à la réflexion? Et pourquoi cette double vie? Et si ce ne serait pas, comme les matérialistes le veulent, que la moitié au moins, sinon toutes les lois de conscience, sont d'acquisition et d'appropriation aux besoins sociaux? Car, quelle différence du crime qu'endormi je commets avec tranquillité d'âme, au crime d'un Gamahut éveillé et lucide en qui la conscience n'a pas parlé plus qu'à moi pendant le sommeil? Ceux-là sont logiques avec eux-mêmes qui, pour ne point nier la conscience, font porter à l'homme éveillé la responsabilité des fautes qu'il a commises endormi. «Le sommeil de l'homme, dit l'un d'eux, est plein de péchés; il y perpètre des forfaits de volition dont il doit compte». Et je ne vois en effet que ce moyen pour mettre d'accord la raison et la foi.

V

J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fèvre, Descaves, Méténier, Lemonnier, Chaperon, etc.

M. Guiches a un vif sentiment des choses et des êtres de nature. Céleste Prudhommat et L'ennemi sont des livres consciencieux et massifs qui mettent en scène des mœurs villageoises correctement observées. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques, à côté, sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit préluder à l'étude des champs par celle du Boul-Mich.

M. Fèvre eut pour début un volume en collaboration avec ce pauvre Louis Desprès, qu'une législation imbécile mena demi-mort à Saint-Lazare. On lui doit, entre autres livres personnels, Au port d'armes, où il y a sous l'enflure des mots quelques bonnes qualités d'analyse.

De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas. Il a publié les Misères du sabre [12] qui est une insulte en trois cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de moins, il n'importe. Car rappelez-vous le Cavalier Miserey de M. Abel Hermant [13], Au port d'armes de M. Fèvre, Pœuf de M. Hennique, Fusil chargé de M. Mouton, le Nommé Perreux de M. Bonnetain, la Croix de M. Méténier, le Calvaire de M. Mirbeau, le Canon de M. Jules Perrin [14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et souffrante (ce qui vaut mieux), les autres [15]. Et c'est un ironique contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste [16], cherchant ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces conditions.

M. Méténier, dans ses livres: la Chair, la Grâce, la Croix, Bohème bourgeoise, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans mérite. (Voyez particulièrement Bohème bourgeoise) [17].

M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire, géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les Concubins et Madame Lupar [18], d'une langue imagée et forte jusqu'à la brutalité.

Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le Grisou de M. Maurice Talmeyr, Argine Lamiral de M. Chaperon, Mademoiselle Vertu de M. Henri Lavedan, Ahénobarda et la Gouine de M. Boyer d'Agen, Chambre d'hôtel de M. Léo Rouanet, la Jupe de M. Trézenick, les Planches de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à son éthique: ainsi M. Francis Enne (Brutalités), MM. Vast-Ricouard (Claire Aubertin, la Vieille garde, Madame Lavernon), M. Georges Duval (la Prétentaine, Une virginité).

VI

Mais les disciples chers au cœur du maître, les vrais fidèles et éternellement, ne sont point là. Ils s'appellent Paul Alexis, Henry Céard et Léon Hennique. Des deux autres combattants de la première heure, l'un, M. Huysmans (Joris-Karl), s'est jeté dans la traverse symboliste et est devenu à son tour chef de bande; et M. de Maupassant, son talent sain et vigoureux a tranché trop vite sur l'honnête médiocrité des disciples pour qu'on puisse le considérer autrement qu'en lui-même et dans sa pleine possession. On le retrouvera plus loin et isolé.

Pour M. Alexis, qu'il est passé en habitude de traiter de bourrique naturaliste, il ne l'est point tant qu'on dit, je pense. Il a eu du talent, au moins une fois, en 1875, dans une petite nouvelle intitulée Blanche d'Entrecasteaux, qu'il a justement négligé de recueillir, et c'est bien regrettable pour la réputation de Trublot.

M. Céard est l'auteur d'Une belle journée. Mme Duhamain, bourgeoise en mal d'amour, s'est laissée prendre aux gilets à fleur et au parler sentimental d'un courtier en vins nommé Trudon. Elle accepte un rendez-vous, entre au bras de Trudon dans un restaurant de Bercy, déguste du vin blanc et des huîtres, engloutit une sole normande, des petits pois, du fromage et de la frangipane; et la grande ironie du livre, c'est que tous ces prolégomènes n'aboutissent, chez Mme Duhamain, qu'à un écœurement stomachique où sombrent ses idées d'amour. Depuis Une belle journée, M. Céard n'a publié aucun roman. «Cette affirmation de sa personnalité faite et bien faite, dit M. Geffroy, Céard revint à ses bureaucratiques occupations et garda le silence» [19].

Reste M. Hennique. Celui-ci est un mâle, comme on dit dans l'école, et qui porte allègrement un bagage déjà lourd. Je signalerai seulement Dévouée et Pœuf, qui est l'histoire d'un brave homme de sapeur condamné à mort pour avoir volé un mouchoir bleu. La chanteuse Thérésa et le nouvelliste Becquet avaient déjà pris la défense du pauvre troubade. Mais le colonel demeure intraitable dans le roman comme dans la nouvelle, et dans la nouvelle comme dans la chanson. Et Pœuf continue à être fusillé. M. Hennique a une corde à sa lyre que n'ont point ses confrères en naturalisme, le sentiment, et il en tire d'assez jolies notes, parfois.

VII

Et enfin, voici un maître: M. Guy de Maupassant. D'observateur plus net et plus précis des menues choses de l'existence, je n'en connais et il n'en est peut-être point. Je remarquerai seulement que cette observation s'exerce dans un domaine un peu bien étroit; que l'auteur, normand lui-même, n'a très évidemment étudié que des normands, qui sont une race volontaire et dure, mais égoïste, sèche, et maussade à désespérer; qu'il ramène toute l'humanité de ses livres à ce type unique, et que c'est là un procédé de généralisation assez méchant pour un romancier qui a, comme lui, des parties de philosophe.

M. de Maupassant débuta dans les Soirées de Médan par une nouvelle qui fut appréciée, Boule de suif. Longtemps il cultiva le genre, excellant à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes, publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous divers titres: la Maison Tellier, Mlle Fifi, etc. L'auteur ne mettait point grand scrupule au choix des sujets, qu'il prenait dans les maisons publiques et le purin des fermes. Au reste, la note en était toujours intéressante, quoique, disent les uns, pour ce que, affirment les autres. Et cela même est à remarquer, comme un trait distinctif, que, dès ses premières nouvelles, M. de Maupassant tient pour l'«intérêt» contre la «tranche de vie». La plupart de ses livres se porteraient aisément à la scène, et au vrai ce sont des drames, avec un commencement, un milieu et une fin, je ne sais quoi de cursif dans l'écriture, de ramassé dans les sentiments, le dialogue souvent substitué au récit. L'action est la première chose à ses yeux; il ne la sépare point de la vie, et il n'a point tort. Et à mesure qu'il avance, il lui sacrifie les descriptions chères à l'école, ou ne s'y laisse aller qu'avec réserve et par petits paragraphes [20]. Et son style s'en ressent un peu aussi, net et bref, et sans panache. Par quoi il sort de l'école une fois de plus.

Nouvelliste, sa réputation fut vite assise. On l'attendit à son premier roman, non sans défiance et quelque pique. Une vie, Bel-ami, Mont-Oriol, parurent coup sur coup, et il fallut bien reconnaître que le nouvelliste ne gênait point le romancier. Puis il revint aux nouvelles. C'est Miss Harriet, c'est les Sœurs Rondoli, c'est Monsieur Parent, Yvette, le Horla, Clair de Lune, les Contes du jour et de la nuit, les Contes de la Bécasse, toute une librairie. Pour l'auteur, il ne change point; il est le même ici et là, d'un réalisme cruel et pénétrant (c'est, je pense, notre seul grand réaliste), peu donneur de phrases, s'écoutant peu, sans gestes en l'air, mais plutôt procédurier, déduisant, induisant, construisant avec des faits, rarement avec des idées, le moins spéculatif des hommes, ayant eu je ne sais quelles velléités de fantastique dans le Horla, dans la Peur, dans la Main, et ayant gagné à son échec de se connaître mieux et de se réserver.

Sa misanthropie est d'un caractère à part. Il y a des misanthropies douces et résignées, qui sont bonnes à la vie, encore qu'elles savent au juste le peu qu'elle vaut, et c'est de cette misanthropie qu'est faite l'âme ironique d'un Renan ou d'un France. Celle-ci a quelque chose de sec et qui éloigne. On sent qu'elle est plus intuitive que réfléchie; on y sent l'homme qui s'est trop défié, et de tout temps, pour avoir jamais souffert. Et comme elle est un bouclier pour ceux-ci, on sent qu'elle est une arme pour celui-là. Il n'a point appris le monde peu à peu et en comptant chaque étape de sa science par une illusion tuée, et à vrai dire il n'eut jamais d'illusions et il vit le monde tout d'abord comme il est. Il n'y a pas une larme dans tous ses livres, pas une pitié, et seulement du mépris. C'est moins de la misanthropie que de l'égoïsme [21].

VIII

Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est humanisé en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu bien près les traces de l'auteur d'Une vie, et à ce compte ses premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou relisez les Lettres de ma chaumière. Il s'y efforce vers les réalités substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le Calvaire; et il est tout à fait lui dans l'Abbé Jules. J'entends d'abord qu'il a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque, les Lettres de ma chaumière, qui sont de la misanthropie tassée et concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit, par exemple, les belles pages du Calvaire toutes débordantes d'humaine pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien:

«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure, je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix... Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi, stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais, puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou, au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du cœur: le cœur ne battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs, qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres, éperdûment, je l'embrassai...» [22]

Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement qu'elle n'est point unique dans l'œuvre de M. Mirbeau. Et admirez tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le talent: voici un naturaliste,—un impersonnel, donc—et qui émeut!...

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CHAPITRE II
LES IMPRESSIONNISTES

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CHAPITRE II
LES IMPRESSIONNISTES

Edmond et Jules de Goncourt.—Alphonse Daudet.—Paul Arène.—Paul Châlon.—Hugues Le Roux.—Jean Lorrain.—Jules Claretie.—Pierre Loti.

L'impressionnisme, ou ce qu'on appelle de ce nom, est une autre forme du réalisme, un art tout matériel encore. Mais voici où il se distingue du naturalisme: quand le naturaliste (M. Zola, par exemple, après Balzac et Taine) d'une scène ou d'un paysage prendra indifféremment tous les détails élémentaires, les entassera l'un sur l'autre, et, par cette accumulation, atteindra quelquefois à un effet d'ensemble, l'impressionniste dans ce paysage ou dans cette scène distinguera d'abord le détail dominant, la tâche, comme dit M. Brunetière, et c'est la tâche seule qu'il mettra en valeur pour obtenir l'impression totale [23]. Voyez les Goncourt, surtout M. Daudet et M. Loti. Au reste, ici, comme dans le naturalisme, pensées et sentiments, la langue de l'impressionniste les traduira toujours en sensations; ou, pour mieux dire, la pensée et le sentiment, indiqués d'une manière très succincte, s'éclairciront au cours de la phrase par une image sensible, telle, par exemple, que celle-ci: «Il lui semblait que son passé se rapprochait dans l'enchantement mélancolique d'une harmonie éloignée sur la corde d'un violon qui eût pleuré [24].» Vienne une école plus hardie qui, supprimant la pensée ou le sentiment, déjà sacrifiés à l'image, conservera seulement l'image (Une harmonie éloignée sur la corde, etc.), nous aurons la troisième et dernière incarnation du réalisme: le symbolisme sensationnel de M. Huysmans et de M. Moréas.

Le procédé d'exécution (je ne dis pas l'exécution) est donc, avec des nuances, à peu près le même chez tous les impressionnistes. Pour nous communiquer une vision exacte des choses, il faudra qu'ils transposent dans leur style les moyens de la peinture. Ils renonceront, nous l'avons vu, au terme abstrait en faveur de l'image; ils choisiront dans les mots ceux qui ont, en soi-même et en dehors du sens, une beauté et une valeur propres [25]; par quoi ils seront amenés, ou à les détourner de leur vrai sens, ou à les associer, en vue de l'effet, à des mots d'un autre ordre, ou à créer de toutes pièces des vocables nouveaux. Joignez à ces procédés généraux l'emploi de la petite phrase courte et sans verbe, de l'adjectif démonstratif ce, cette, ces, qui indique les objets comme présents, et de l'adverbe très, qui accentue la couleur ou la forme des objets, vous aurez, je pense, l'ensemble des procédés d'exécution communs à M. Daudet, à M. Loti, à M. de Goncourt et à tous les impressionnistes de leur école.

Il reste maintenant à pénétrer dans l'intimité du groupe. Mais ici les distinctions s'établissent d'elles-mêmes, le fonds d'idées, de sentiments et de sensations, variant avec chacun.

I

MM. Edmond et Jules de Goncourt sont entrés dans les lettres par un roman intitulé: En 18..., dont le survivant des Goncourt a porté cette appréciation, qu'il serait messéant de discuter:

«C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! Mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme prêché en ces pages; puis, quelle recherche de l'érudition, quelle curiosité de la science, et dans quelle littérature légère de débutant trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de Charles Demailly et de Manette Salomon, et encore ce remuement des problèmes qui agitent les bouquins les plus sérieux, et, tout le long du volume, cet effort et cette aspiration vers les sommets de la pensée?...» [26]

Qu'entendent MM. de Goncourt par les «sommets de la pensée»? Voici qui nous renseignera. Dans un de leurs premiers livres, Madame Gervaisais, ils ont écrit:

«Ses initiateurs, ses guides, au milieu de cette poursuite des plus écrasants problèmes psychologiques, avaient été ces deux maîtres de la sagesse moderne: Reid et Dugald-Stewart, les illustres fondateurs de l'Ecole écossaise, les ennemis de la méthode analytique et hypothétique des écoles anciennes. Après avoir traversé tout le scepticisme de Loke, le matérialisme de Condillac, elle éprouvait pour ces deux philosophes la reconnaissance d'avoir eu, par eux, respiré sur ces purs sommets, pareils aux hauteurs du «Bon-Sens», où Reid rend à l'homme le sentiment de sa dignité et base la morale et la métaphysique sur la puissance et l'excellence de la vie humaine [27]

J'espère qu'on est satisfait. Peut-être désirerait-on seulement que MM. de Goncourt nous éclairassent par quelques traits sur le compte de ces deux maîtres de la sagesse moderne, Reid et Dugald-Stewart, en qui une ignorance commune à bon nombre d'esprits n'avait voulu voir jusqu'à eux que d'honnêtes façons d'empiriques. Mais ces messieurs ont eu soin de nous avertir qu'au culte de Reid Mme Gervaisais associait celui de Kant. Kant, disent-ils, a fait «découler la liberté, l'Homme-Dieu, du beau principe désintéressé qui est pour lui comme l'honneur de l'humanité et la clef de voûte de sa philosophie: le devoir.» Evidemment, il n'y a plus rien à dire. A peine oserai-je formuler une timide objection de style sur cet Homme-Dieu qui découle d'une clef de voûte.

Par les idées et par le style, il faut donc reconnaître que les livres de MM. de Goncourt [28] sont au nombre des plus curieux de ce temps. Il n'en est point, comme ils disent, qui aient remué plus de questions, ou, ce qui revient au même, qui aient transformé en questions ce qui, pour nous, n'en était pas. Les exemples se pressent. Entre tous, sachons-leur gré d'avoir ravivé sur Homère un débat qu'on croyait éteint depuis Zénodote d'Ephèse. Et à qui donc, mieux qu'aux auteurs de la Fille Elisa et de Germinie Lacerteux, appartenait-il de nous révéler que l'auteur de l'Iliade n'a jamais peint au monde que des souffrances physiques? Ils l'affirment. Il n'y a plus à y revenir. Mais je regrette qu'ici encore MM. de Goncourt aient cru devoir garder pour eux les motifs de leur arrêt.

Ces larges esprits n'ont point été retenus, comme on pense, par de vaines considérations de temps et de lieu. Leur dernier livre (Journal des Goncourt) met en scène, dans le déshabillé d'une causerie familière, les principaux écrivains du siècle. Ils nous débarrassent ainsi d'un certain nombre de préjugés des plus fâcheux, dont ceux qui tendaient à nous faire voir dans Taine, dans Renan, dans Berthelot, quelques-unes des grandes intelligences contemporaines. Sainte-Beuve, qui nous apparaissait dans l'éloignement comme le modèle des honnêtes hommes de lettres, n'échappe pas à cette justice amère et rétrospective. Dorénavant, si l'on veut connaître le fin mot sur cet écrivain de dernier ordre, ce n'est point dans ses articles qu'on l'ira chercher, mais dans les conversations des dîners Magny, si fidèlement croquées par MM. de Goncourt. On se trouvera en présence d'une manière de pion, sans idées et sans style, qui fut trop heureux de rencontrer çà et là de complaisants amis, comme MM. de Goncourt, pour lui souffler ses articles. L'avouerai-je? Tout reconnaissant que je sois à ces messieurs de leurs révélations, j'ai comme un scrupule et un regret. Peut-être qu'avant de publier leur Journal, ils n'ont pas suffisamment médité cette phrase du même Sainte-Beuve: «Les anciens, honnêtes gens, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose (sub rosâ, par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins) ne devait point être divulgué ni profané» [29]. Après cela, vous me répondrez que MM. de Goncourt n'aiment point les anciens. Et c'est, à être franc, la seule excuse de tous ces papotages. Il n'y a donc qu'eux dans le siècle? Ils résument tout, philosophie, histoire, critique, et le roman, qui est la synthèse des synthèses? Quelle plaisanterie!

Prenons-les plutôt pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils ont toujours été, des artistes [30]. La qualité n'est déjà point si dédaignable, et elle eût pu leur suffire. Mettons qu'ils ont été Brauwers et Watteau, une combinaison extrêmement savoureuse de maniéré et de sincère. Leurs paradoxes (j'allais dire leurs charges), cette intransigeance dans les jugements qui est la marque d'esprits cantonnés, et jusqu'à ce modernisme farouche des deux frères, qui, à tout propos, part en campagne contre la tradition, un peu comme don Quichotte contre les moulins, sourions-en, si ce sont les inévitables petits côtés de leur nature d'artistes. Sainte-Beuve (bien imprévoyant dans l'épithète) les a appelés d' «aimables hérétiques». Aimables, je ne sais point. Mais c'est, sans doute, qu'avec un peu plus d'orthodoxie et un peu moins d'intransigeance, ils n'eussent pas, les premiers, apporté cette fièvre, cette fougue heureuse, tant de passion et de vie à la peinture de la société contemporaine. On n'eût point eu d'eux ni Charles Demailly, ni Manette Salomon, ni même Germinie Lacerteux, et pour ces livres-là il faut leur pardonner de trouver Raphaël «bourgeois» et de dire de l'antiquité qu'elle n'a été «faite que pour être le pain des professeurs». Eh! oui, leur maîtrise est réelle et nul ne songe à la contester. Mais je ne pense point qu'elle soit là où ils la placent, et que, pour avoir écrit Madame Gervaisais ni la Femme au XVIIIe siècle, la postérité voie en eux les philosophes et les historiens qu'ils prétendent. Est-il donc nécessaire de le rappeler? La philosophie, comme l'histoire, demande un esprit de généralisation qui est justement l'opposé du leur. S'ils ont une maîtrise, c'est au contraire dans le détail qu'elle éclate, c'est dans cette acuité d'une vision qui dès l'abord décompose le concret et pousse son analyse jusqu'à l'infinitésimal. Daudet raconte qu'un an durant le monde des peintres ne jura que par Manette Salomon [31]. Je le crois sans peine. Ils vivront par là, et par là seulement, par cette fidélité dans le rendu, par cette minutie littérale qu'ils ont les premiers introduite dans la composition, et qui est devenue, après eux, un procédé de l'école, et aussi et surtout par le relief d'une langue merveilleusement riche en contrastes et en nuances, et si mêlée qu'elle soit.

II

«Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, dit M. Jules Lemaître, il entre beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet [32].» Je pense que l'on retrouverait ces qualités-là dans le plus long roman de M. Daudet. Peut-être qu'elles y sont associées et combinées d'une manière différente: la fantaisie n'y est point, comme dans les contes, à proportion de la vérité; celle-ci a la belle part. L'esprit aussi s'y dérobe davantage à mesure que l'écrivain tâche à l'impersonnalité. La tendresse n'y est point si ardente; j'y trouve plus de tristesse que de mélancolie, et, sur la fin même, de la haine. Après tout, Chamfort a raison: celui-là n'a point aimé les hommes qui n'est point misanthrope à quarante ans. Et si envahissante qu'elle soit dans le dernier roman de M. Daudet, dans l'Immortel, cette misanthropie y laisse encore une petite place à l'émotion; il y a le coin des larmes jusque dans cette œuvre de colère. C'est par là qu'il nous prendra toujours, et il ne faut point chercher ailleurs que dans l'émotion le secret de ce charme extraordinaire qui lui attache toutes les âmes sentimentales ou passionnées de ce temps. On a beau dire qu'il procède de Dickens, que Jack et le Petit Chose sont un peu bien parents du pauvre Olivier Twist, il serait plus vrai de dire qu'il y a entre ces deux natures d'étroites affinités et qu'elles sont sensibles l'une et l'autre aux souffrances des humbles. Encore ne sont-elles point tout à fait pareilles de ce côté-là; leur pitié elle-même diffère: celle de Dickens est plus active, d'abord, plus confiante dans la générosité de nos bons instincts, et, si elle nous montre le mal, elle ne nous dit point qu'il soit inguérissable. Avez-vous remarqué que tous ses romans «finissent bien»? Le petit Twist et Rose Fleming se marient; mais Jack meurt de la poitrine dans un hôpital. Notez encore que Dickens a trouvé çà et là d'inoubliables accents de détresse, des cris d'appel vers la justice de Dieu, que la pitié légère et un peu méprisante de Daudet ne pouvait connaître. Quand Olivier, traité de bâtard, rossé à coups de trique par l'horrible M. Bumble, s'est vu enfin seul, abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, «il tomba à genoux sur le plancher, écrit Dickens, et, cachant son visage dans ses mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de la nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des enfants de cet âge!» Ces lignes-là, si simples, sont uniques. Le côté d'art, chez Dickens, est souvent inférieur; il n'a pas la maîtrise soutenue de M. Daudet. Il l'emporte en vive et profonde humanité. La pitié de M. Daudet reste toujours un peu aristocrate; elle se gantera pour faire l'aumône, et les misères dont elle nous entretient auront quand même une poésie latente. C'est par là qu'elle plaît si fort aux féminins.

III

Ne quittons point M. Alphonse Daudet sans signaler le petit groupe d'écrivains qui lui font habituellement cortège. Car c'est à lui, je pense, qu'on devra rattacher, dans le clan impressionniste, les quelques écrivains qui suivent, sauf M. Paul Arène, qui revendique à bon droit, sinon d'avoir précédé M. Daudet, du moins d'avoir aidé à ces jolis Contes de mon moulin, point de départ, comme on sait, de la réputation de son collaborateur. M. Paul Arène a publié depuis lors un certain nombre de nouvelles, La Mort de Pan, Curo Biasso, Le vin de la messe, les Haricots de Pistalugue, le Canot des six capitaines, et par dessus tout cet admirable Jean des Vignes qui m'apparaît comme la merveille des nouvelles pour la grâce chantante et l'ironie ailée du récit [33].

M. Paul Chalon n'a publié, lui aussi, que des nouvelles, et c'est le titre même de l'unique volume qui ait paru de lui. «Sa prose, dit un jeune et délié critique, M. Charles Maurras [34], a des bondissements d'oiselle, des sauts élastiques et vifs de graine en graine picorée sur le sol ou sur le toit de tuiles rouges d'une ferme du Languedoc; elle ne se hasarde point sur les hautes branches.» M. Chalon relève directement de M. Daudet, du Daudet de la jeunesse, bien entendu.

On retrouverait encore un peu du charme de M. Daudet, quelque chose de sa grâce émue, dans certaines pages de M. Hugues le Roux [35]. Mais par le vif des analyses, par le dramatique des situations, par l'intensité du sentiment, c'est surtout à Gontcharoff qu'il fait songer. Au reste, tel de ses romans, comme l'Attentat Sloughine, n'est qu'une mise en scène du nihilisme. Ses études précédentes, et en particulier sa traduction de la Russie souterraine de Stepniak, l'avaient préparé à l'analyse de ce grand cas passionnel de toute une race. Dans l'Amour infirme [36], M. Hugues le Roux est revenu au roman français.

Enfin, l'acuité de vision et la facilité de notation, qui sont, à défaut d'émotion, ses vertus marquantes, font de M. Jean Lorrain un impressionniste de la même école. Son style est un fouillis de choses heurtées, contradictoires, jolies et laides, tragiques et bouffonnes, à travers quoi perce un tempérament intéressant et original. Je recommande surtout Très Russe.

Mais le décalque du maître, sa doublure, son ombre, nous ne l'avons point vu encore, et c'est M. Claretie [37]. Journaliste, historien, dramaturge, critique d'art et de théâtre en même temps que critique littéraire, et par-dessus tout romancier, M. Claretie est un de ces talents moyens dont il est permis de se demander la figure qu'ils feraient, s'ils n'avaient trouvé dans la vie sur qui prendre mesure. Il peut faire illusion; il fait illusion quelquefois. On n'est pas sa chose bien longtemps. Il déclarait naguère à propos de Robert Burat, qu'il avait écrit ce roman «dans les heures volées à l'improvisation quotidienne», et, de fait, le roman est médiocre. Mais est-ce donc une excuse à sa médiocrité que la hâte de l'auteur, et, de grâce, que nous fait le temps qu'il a mis à l'écrire? On cite Monsieur le Ministre comme son chef-d'œuvre. Je le veux bien. Mais relisez-en le début:

—«Allons au foyer, voulez-vous, Granet?

—«Allons au foyer, monsieur le ministre!

«Il fallait traverser l'immense scène envahie par les machinistes manœuvrant les portants, comme les matelots équipent leur navire;—et, cravatés de blanc, coquets, sans pardessus, leur claque sur la tête, des gens en habit noir allaient, venaient, traversaient la scène parmi les cordages, arpentant lestement le vaste espace qui mène au foyer de la danse. Il en sortait de partout, des fauteuils et des loges, et la plupart fredonnant la ballade de Nelusko, franchissaient lestement, en habitués, l'espèce d'antichambre qui mène de la salle à la scène... etc.»

Voilà l'impressionisme de M. Claretie et le soin qu'il apporte à préciser sa vision et à varier ses effets. Que lui reste-t-il donc et par quoi expliquer sa situation littéraire? Il lui reste, comme l'a excellemment dit M. Brunetière [38], d'avoir introduit le reportage dans le roman, de s'être tenu à l'affût de la curiosité publique et d'avoir su la satisfaire à temps, en lui donnant pour pâture Monsieur le Ministre, quand cette curiosité se portait aux hommes de la politique, le Troisième dessous, quand c'était aux gens de théâtre, Jean Mornas et les Amours d'un interne, quand c'était aux mystères malsains de l'hypnotisme. C'est tout?—C'est tout.

IV

J'avais vraiment hâte d'arriver à M. Pierre Loti. Voici des œuvres; voici un chef-d'œuvre: Pêcheur d'Islande. Qu'il serait intéressant d'en connaître la genèse! Nous admirons dans l'Artémis grecque une incomparable pureté de type; mais que ne doit pas notre curiosité au savant qui a mis à nu, dans l'île de Délos, ces quelques statues ruinées aux trois quarts, qui reproduisent un type inférieur de beauté et forment une série étroite où se marquent, degré par degré, les progrès de l'art archaïque? C'est sous une inspiration pareille, et toutes mesures gardées, que j'ai écrit les lignes qui suivent [39]. Elles m'ont été dictées par des Paimpolais de bonne foi qui avaient reconnu dans la vie les «héros» de Pêcheurs d'Islande. Ils ne se sont point trompés pour Yan. M. Loti a protesté contre l'assimilation faite entre Gaud et une «cabaretière». Je donne acte ici de cette protestation. Mais comment empêcher cette recherche inquiète et parfois hasardeuse du public dans le domaine idéal du livre? Et puis, j'y tiens, ceci peut éclairer sur les procédés de composition de M. Loti.


C'est, sur la tombée de mai, au pardon de Ploubazlanec, qu'on m'a montré Guillaume F..., le bon géant breton qui a servi de type à Pierre Loti, dans Pêcheurs d'Islande.

La procession venait de finir. Guillaume et trois autres matelots y avaient porté sur leurs épaules une miniature de frégate, pendue le reste de l'année en ex voto au plafond de l'église. Le navire est à califourchon sur une mince planchette, et, par derrière les matelots, un mousse secoue en mesure un ruban accroché à la poupe, pour imiter le tangage. Guillaume avait son costume blanc de la procession, le col empesé gondolant aux angles, la large ceinture et le chapeau ciré des matelots de l'Etat. A ce moment il riait à une demi-douzaine de petites filles qui fouillaient dans ses poches pour chercher des noix. «Kraoun! Kraoun!» [40] chantait le chœur. Il secouait les épaules, la tête, chatouillé doucement par ces menottes familières et obstinées. Les enfants ne le lâchèrent qu'après qu'il leur eut donné un sou. Elles coururent jusqu'à la prochaine marchande. Lui riait toujours, de son rire un peu grave, et les petites chantaient maintenant, en agitant leurs noix, de loin: «Merci, Lome, Lomic de notre âme!...»

Lome ou Lomic, pour lui garder son joli diminutif, est en effet très assidu aux pardons de sa commune. Vous connaissez par ouï-dire ces pardons bretons: ils sont les mêmes qu'ils étaient il y a deux cents ans, et vous ne trouverez rien de si délicieusement suranné. Ils ne ressemblent point aux autres fêtes. Ce ne sont point des prétextes à ripailles comme les kermesses flamandes, ni des rendez-vous de somnambules et d'hommes-troncs comme les foires de Paris. L'attrait vient de plus haut: ces pardons sont restés des fêtes de l'âme. On y rit peu et on y prie beaucoup. Puis, les vêpres dites, les jeunes filles s'assoient côte à côte sur le talus du cimetière, et des groupes d'hommes s'arrêtent à leur causer d'amour, gauchement et bien doucement, tandis qu'elles baissent les yeux et roulent leur tablier, avec des moues ou des rougeurs ou des soupirs pour réponse. Et dans ces cimetières d'église, près des vieux parents couchés à deux pas et qui écoutent sous terre, là-bas c'est comme un sacrement et la mort y fiance vraiment l'amour.

Ils durent être de ces pardons, Yan et Gaud, les deux «héros» de Pêcheurs d'Islande. Ils se revirent à Paimpol. Vous savez comme ils se marièrent, et que le lendemain même des noces Yan appareilla pour l'Islande. Yan ne revint pas et Gaud en mourut.

Mais c'est le roman, cela. Au vrai, ni Gaud ni Yan ne sont morts; ils ne se sont point mariés; ils n'ont point échangé leur parole au cimetière. Peut-être ne se connaissent-ils pas; mais, s'ils se connaissent, soyez bien sûrs qu'ils ne se sont jamais aimés, ni Yan ni Gaud.


La Gaud du roman s'appelle aussi Gaud dans la vie et est une véritable demoiselle. J'ai quelque scrupule à écrire son nom de famille. Mais si vous allez à Paimpol, demandez simplement Mlle Gaud: on vous mènera chez elle, par une petite rue étroite et sonore où les gros sabots des campagnards claquent sur les pavés et rebondissent en écho sur les ardoises des toits. Elle tient auberge, Mlle Gaud. C'est, dans la venelle qui touche à l'église, une maison à deux étages, bien vieille sous son crépi de chaux fraîche, et toute penchée. La salle du rez-de-chaussée n'a que des tables et des bancs; au fond un petit comptoir d'étain, des barriques, l'escalier, et sur les murs, se répondant, une enluminure d'Epinal en face d'un arrêté contre l'ivrognerie. Vous êtes chez Mlle Gaud.