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Les Romanesques: comédie en trois actes en vers cover

Les Romanesques: comédie en trois actes en vers

Chapter 8: SCÈNE VI
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About This Book

A three-act comic play in verse follows two young lovers who meet and court across a mossy garden wall that separates the estates of their quarrelling fathers. They read romantic poetry, plot secret engagements and imagine theatrical means to overcome family hostility, while parents and neighbors supply comic obstacles. The piece playfully parodies romantic conventions and stage effects, contrasting youthful idealism and imagination with social pettiness, and uses witty verse and staged incidents to explore how performance, fantasy and contrivance can both complicate and ultimately aim to reconcile entrenched enmity.

PASQUINOT.
Ah çà, c'est du génie!… Ah! non ça, par exemple,
C'est du génie!…
BERGAMIN, modeste.
Eh! oui… proprement. Chut! contemple
Celui qui vient! C'est Straforel, le spadassin,
A qui j'ai, tout à l'heure, écrit de mon dessein…
Oui, notre enlèvement, c'est lui qui va le mettre
En scène.
Straforel, dans un pompeux costume de spadassin, paraît au fond et s'avance majestueusement.

SCÈNE V

Les Mêmes, STRAFOREL.
BERGAMIN, descendant du mur, et saluant.
Hum! Que d'abord je vous fasse connaître
Mon ami Pasquinot…
STRAFOREL s'incline.
Monsieur…
En se relevant, il s'étonne de ne pas voir Pasquinot.
BERGAMIN, le lui montrant à cheval sur la crête.
Là, sur le mur.
STRAFOREL, à part.
Exercice étonnant pour un homme aussi mûr.
BERGAMIN.
Mon plan vous paraît-il, cher maître?…
STRAFOREL.
Élémentaire.
BERGAMIN.
Oui, vous savez comprendre, agir vite…
STRAFOREL.
Et me taire.
BERGAMIN.
Simulacre de rapt, n'est-ce pas, combat feint?
STRAFOREL.
C'est tout compris.
BERGAMIN.
Ayez d'adroits bretteurs, afin
Qu'ils n'aillent pas blesser mon garçonnet. Je l'aime,
C'est mon unique enfant!
STRAFOREL.
J'opérerai moi-même.
BERGAMIN.
Ah! très bien! Dans ce cas, je ne saurais douter…
PASQUINOT, bas à Bergamin.
Dis donc, demande-lui ce que ça va coûter.
BERGAMIN.
Pour un enlèvement, que prenez-vous, cher maître?
STRAFOREL.
Cela dépend, Monsieur, de ce qu'on veut y mettre.
On fait l'enlèvement un peu dans tous les prix.
Mais, dans le cas présent, et si j'ai bien compris,
Il ne faut pas compter du tout. A votre place,
J'en prendrais un, Monsieur, là,—de première classe!
BERGAMIN, ébloui.
Ah! vous avez plusieurs classes?
STRAFOREL.
Évidemment!
Songez que nous avons, Monsieur, l'enlèvement
Avec deux hommes noirs, l'enlèvement vulgaire,
En fiacre,—celui-là ne se demande guère,—
L'enlèvement de nuit, l'enlèvement de jour,
L'enlèvement pompeux, en carrosse de cour,
Avec laquais poudrés et frisés—les perruques
Se payent en dehors,—avec muets, eunuques,
Nègres, sbires, brigands, mousquetaires, au choix!
L'enlèvement en poste, avec deux chevaux, trois,
Quatre, cinq,—on augmente ad libitum le nombre,—
L'enlèvement discret, en berline,—un peu sombre,—
L'enlèvement plaisant, qui se fait dans un sac,
Romantique, en bateau,—mais il faudrait un lac!—
Vénitien, en gondole,—il faudrait la lagune!—
L'enlèvement avec ou sans le clair de lune,
—Les clairs de lune, étant recherchés, sont plus chers!—
L'enlèvement sinistre aux lueurs des éclairs,
Avec appels de pied, combat, bruit de ferraille,
Chapeaux à larges bords, manteaux couleur muraille,
L'enlèvement brutal, l'enlèvement poli,
L'enlèvement avec des torches—très joli!—
L'enlèvement masqué qu'on appelle classique,
L'enlèvement galant qui se fait en musique,
L'enlèvement en chaise à porteurs, le plus gai,
Le plus nouveau, Monsieur, et le plus distingué!
BERGAMIN, se grattant la tête, à Pasquinot.
Voyons, que penses-tu?
PASQUINOT.
Hon… Et toi?
BERGAMIN.
Moi, je pense
Qu'il faut frapper très fort—tant pis si l'on dépense—
L'imagination!… Avoir de tout un peu!…
Faire un enlèvement…
STRAFOREL.
Panaché? Ça se peut.
BERGAMIN.
Donnons-en pour longtemps à nos jeunes fantasques:
Chaise à porteurs, manteaux, torches, musique, masques!
STRAFOREL, prenant des notes sur un calepin.
Nous prendrons, pour grouper ces divers éléments,
Une première classe,—avec des suppléments.
BERGAMIN.
Soit!
STRAFOREL.
Je vais revenir bientôt…
Montrant Pasquinot.
Mais il importe
Que Monsieur, de son parc, entre-bâille la porte…
BERGAMIN.
Il entre-bâillera.
STRAFOREL, saluant.
Messieurs, mes compliments!
Avant de sortir.
Une première classe avec des suppléments!

SCÈNE VI

BERGAMIN, PASQUINOT.
PASQUINOT.
Avec tous ses grands airs, il s'en va, l'homme honnête,
Sans qu'on ait fait le prix!
BERGAMIN.
Laisse, l'affaire est faite!
On abattra le mur. Nous n'aurons qu'un foyer!
PASQUINOT.
Et l'hiver, à la ville, ô douceur! qu'un loyer!
BERGAMIN.
Nous ferons dans le parc des choses ravissantes!
PASQUINOT.
Nous taillerons les ifs!
BERGAMIN.
Nous sablerons les sentes!
PASQUINOT.
Nos chiffres, au milieu de chaque massif rond,
Bien calligraphiés, en fleurs, s'enlaceront!
BERGAMIN.
Comme cette verdure est un peu trop sévère…
PASQUINOT.
Nous allons l'égayer par des boules de verre!
BERGAMIN.
Nous aurons des poissons dans un bassin tout neuf!
PASQUINOT.
Nous aurons un jet d'eau faisant danser un œuf!
Nous aurons un rocher!—Hein! coquin, que t'en semble!
BERGAMIN.
Tous nos vœux sont comblés!
PASQUINOT.
Nous vieillirons ensemble.
BERGAMIN.
Et ta fille est casée!
PASQUINOT.
Ainsi que ton gamin!
BERGAMIN.
Ah! mon vieux Pasquinot!
PASQUINOT.
Ah! mon vieux Bergamin!
Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.

SCÈNE VII

Les Mêmes SYLVETTE, PERCINET, entrés brusquement, chacun de son côté.
SYLVETTE, voyant son père tenir Bergamin.
Ah!
BERGAMIN, apercevant Sylvette, à Pasquinot.
Ta fille!
PERCINET, voyant son père tenir Pasquinot.
Ah!
PASQUINOT, apercevant Percinet, à Bergamin.
Ton fils!
BERGAMIN, bas à Pasquinot.
Battons-nous!
Ils transforment l'embrassade en lutte à bras-le-corps.
Ah! canaille!
PASQUINOT.
Ah! gueux!
SYLVETTE, tirant son père par les basques de son habit.
Papa!…
PERCINET, même jeu, à Bergamin.
Papa!…
BERGAMIN.
Laissez-nous donc, marmaille!
PASQUINOT.
C'est lui qui m'insulta!
BERGAMIN.
C'est lui qui me frappa!
PASQUINOT.
Lâche!
SYLVETTE.
Papa!
BERGAMIN.
Filou!
PERCINET.
Papa!!
PASQUINOT.
Brigand!
SYLVETTE.
Papa!!!
Ils réussissent à les séparer.
PERCINET, entraînant son père.
Rentre, il est tard!
BERGAMIN, essayant de revenir.
Ma rage est à son paroxysme!
Percinet l'emmène.
PASQUINOT, même jeu avec Sylvette.
J'écume!
SYLVETTE, l'emmenant.
L'air fraîchit. Pense à ton rhumatisme!

SCÈNE VIII

Le jour baisse insensiblement. La scène reste vide un instant. Puis, dans le parc de Pasquinot, entrent STRAFOREL et ses Spadassins, Musiciens, etc.
STRAFOREL.
D'une étoile déjà le ciel clair s'étoila.
Le jour fuit…
Il place ses hommes.
Mets-toi là… Mets-toi là… Mets-toi là.
Oui, l'heure du Salut déjà doit être proche:
Blanche, elle apparaîtra quand tintera la cloche;
Alors, je sifflerai…
Il regarde le ciel.
La lune?… C'est parfait!
Nous n'aurons pas manqué, ce soir, un seul effet!
Regardant les manteaux extravagants des spadassins.
Excellents, les manteaux!… Que la colichemarde
Les retrousse un peu plus: appuyez sur la garde!
On apporte la chaise à porteurs.
La chaise, ici, dans l'ombre.
Regardant les porteurs qui sont noirs.
Ah! les nègres, pas mal!
A la cantonade.
Les torches, vous n'entrez, n'est-ce pas, qu'au signal?
On voit le fond vaguement coloré de rose par les reflets des torches qui restent derrière les arbres; entrent des musiciens.
Les musiciens?—là! sur fond de clartés roses…
Il les place au fond.
De la grâce, du flou! Variez donc les poses!
Debout, la mandoline! Asseyez-vous, l'alto!
Comme dans le Concert Champêtre de Watteau!
Sévère, à un spadassin.
Premier Homme Masqué, que vois-je? On se dandine?
Ça, de l'allure!—Bien!—Instruments, en sourdine,
Veuillez vous accorder… Oh! très bien!—Sol, mi, si!
Il se masque.

SCÈNE IX

Les Mêmes, PERCINET.
PERCINET entre lentement. A mesure qu'il déclame les vers suivants, la nuit devient plus noire et le ciel s'étoile.
Mon père s'est calmé… J'ai pu fuir jusqu'ici.
Le jour baisse… L'odeur des sureaux flotte et grise!…
Les fleurs vont s'effaçant dans la pénombre grise…
STRAFOREL, bas aux violons.
Musique!
Les musiciens jouent doucement jusqu'à la fin de l'acte.
PERCINET.
Je me sens trembler comme un roseau.
Qu'ai-je donc?… Elle va venir!
STRAFOREL, aux musiciens.
Amoroso!…
PERCINET.
Mon premier rendez-vous, le soir… Ah! je défaille!…
La brise fait le bruit d'une robe de faille…
On ne voit plus les fleurs… j'ai des larmes aux yeux…
On ne voit plus les fleurs… mais on les sent bien mieux!
Oh! ce grand arbre, avec une étoile à son faîte!…
Mais qui donc joue ainsi des airs?—La nuit s'est faite.
Oui, la douce nuit s'est faite, et voici
Qu'en l'azur foncé du ciel obscurci,
S'allumant partout, par là, par ici,
Et l'une après l'une,
Tandis que l'étang est tout coassant,
Les étoiles vont en nombre croissant
Tout autour, autour du grêle croissant
De la pâle lune!
Éclats de saphir et de diamant,
Étoiles, je fus longtemps votre amant,
Et je vous parlais, le soir, ardemment,
Perdu dans la nue!…
Mais ma poésie a changé de cours
Depuis que, tenant de naïfs discours,
Ses petits cheveux au front coupés courts,
Sylvette est venue!
Chers astres du ciel, astres familiers,
Vous êtes bien beaux, là-haut, par milliers,
Mais, allez! serez bien humiliés
Quand, parmi ses voiles,
Elle apparaîtra dans le bleu jardin,
Et, voyant ses yeux, vous serez soudain
Pour vos propres feux prises de dédain,
Mes pauvres étoiles!
Une cloche sonne au loin.

SCÈNE X

Les Mêmes, SYLVETTE, puis BERGAMIN, PASQUINOT.
SYLVETTE, paraît au tintement de la cloche.
Le Salut sonne. Il doit m'attendre.
Coup de sifflet, Straforel surgit devant elle, les torches apparaissent.
Ah!
Les spadassins l'enlèvent et la mettent vivement dans la chaise à porteurs.
Au secours!
PERCINET.
Juste ciel!
SYLVETTE.
Percinet, on m'enlève!
PERCINET.
J'accours!
Il enjambe le mur, tire l'épée, et ferraille avec plusieurs spadassins.
Tiens,—tiens,—tiens!
STRAFOREL, aux musiciens.
Trémolo!
Les violons élèvent un trémolo dramatique. Les spadassins se sauvent. Straforel, d'une voix de théâtre:
Per Baccho! C'est le diable
Que cet enfant!
Duel entre Straforel et Percinet. Straforel porte tout à coup la main à sa poitrine.
Le coup… est irrémédiable!
Il tombe.
PERCINET, courant à Sylvette.
Sylvette!
Tableau. Elle est dans la chaise à porteurs ouverte, lui à genoux.
SYLVETTE.
Mon sauveur!
PASQUINOT, surgissant.
Le fils de Bergamin!…
Ton sauveur!… ton sauveur?… Je lui donne ta main!
SYLVETTE et PERCINET.
Ciel!
Bergamin est entré de son côté, suivi de valets avec des flambeaux.
PASQUINOT, à Bergamin qui paraît sur la crête du mur.
Bergamin, ton fils est un héros!… Pardonne!
Et faisons leur bonheur!
BERGAMIN, solennel.
Ma haine m'abandonne!
PERCINET.
Sylvette, nous rêvons, Sylvette, parlons bas,
Que le bruit de nos voix ne nous réveille pas!…
BERGAMIN.
Les haines finiront toujours en hyménées.
La paix est faite.
Montrant le mur.
Il n'y a plus de Pyrénées!
PERCINET.
Qui l'aurait cru qu'ainsi mon père changerait?
SYLVETTE, simplement.
Quand je vous le disais que tout s'arrangerait!
Tandis qu'ils remontent avec Pasquinot, Straforel se soulève et tend un papier à Bergamin.
BERGAMIN, bas.
Hein! Quoi donc? ce papier, et votre signature…
Qu'est cela, s'il vous plaît?
STRAFOREL, saluant.
Monsieur, c'est ma facture!
Il retombe.

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