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Les Roquevillard

Chapter 2: PREMIÉRE PARTIE I
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About This Book

The narrative traces a provincial family rooted in its ancestral estate, portraying daily rhythms of vineyard harvest and household life while exploring the weight of tradition and duty passed between generations. Through vivid scenes of field labor, domestic ritual, and moments of private reflection, the work shows how inheritance, honor, and attachment to the land inform personal choices and social standing. Attention to regional landscape and seasonal labor accompanies examinations of familial reputation, legal and civic ties, and the slow interplay between enduring customs and changing sensibilities.

The Project Gutenberg eBook of Les Roquevillard

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Title: Les Roquevillard

Author: Henry Bordeaux

Release date: November 26, 2004 [eBook #14159]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROQUEVILLARD ***
LES ROQUEVILLARD

PAR HENRY BORDEAUX

À MONSIEUR FERDINAND BRUNETIÈRE

Mon cher Maître

Vous avez ainsi défini la tradition en répondant à ceux qui la considèrent comme un poids mort, lourd et inutile à traîner:

"La tradition, ce n'est pas ce qui est mort; c'est, au contraire, ce qui vit; c'est ce qui survit du passé dans le présent; c'est ce qui dépasse l'heure actuelle; et de nous tous, tant que nous sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui vivra plus que nous."

La connaissance de nos origines nous aide à comprendre notre destin, et nous ne pouvons être heureux et bienfaisants qu'en nous développant dans la direction de nos sensibilités naturelles, et en acceptant de prendre rang dans la chaîne des générations qui rattache le passé à l'avenir. Loin de comprimer nos puissances d'agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction. Je me souviens de m'être passionné, en lisant Le Play, pour cette famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine, parce qu'elle confondait son histoire avec celle de la terre. J'avais rencontré en Savoie tant d'aventures semblables! Mais la terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les emportons dans notre coeur, si nous avons puisé dans la tradition l'essentiel, c'est-à-dire l'honneur et cette force de vivre que communique le sentiment de la durée incarné dans la famille.

J'ai tenté, dans les Roquevillard, d'illustrer ces faits d'observation. En l'accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l'appui de votre approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la gratitude que j'en éprouve.

H.B.

PREMIÉRE PARTIE

I

LES VENDANGES

Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente, allégeaient les ceps de leurs grappes noires.

—Le soir tombe. Allons! un dernier coup de collier.

C'était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle communiqua de l'agilité à tous les doigts, et courba les épaules des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta:

—Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l'après- midi, elles bavardent comme des pies.

Cette réflexion provoqua des rires unanimes:

—Oui, monsieur l'avocat.

On n'appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est un beau domaine, bois, champs et vignes, d'un seul tenant, situé à l'extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en traversant un vieux pont jeté sur l'Hyère aux eaux basses. Il domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient d'une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille Roquevillard qui l'a agrandi peu à peu, ainsi qu'en témoignent la maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux, ensemble d'une harmonie contestable, mais expressif comme un visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c'est le passé d'une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers au barreau, des juges, des présidents à l'ancien Sénat provincial, et à la nouvelle Cour d'appel un conseiller qui, pour mourir chez lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les traiter indifféremment d'avocats, et sans doute il donne à ce titre un sens de protection. Près de quarante ans d'exercice, une connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire actuel.

Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s'opposait au ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux colorations: la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des victimes offertes, les tranchaient d'un coup net et les jetaient au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l'attachant en arrière afin d'être plus libres de leurs mouvements sur le sol gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps, l'une d'elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et le corps rétif, mais capables d'endurance et l'oeil aux aguets, car, n'étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs avant-bras découverts à l'action du hâle qui garde à la chair les caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins résistantes, changeaient de place, troublaient l'ordre ou s'asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de précoces bacchantes.

Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure l'exploitation, le chariot, attelé de deux boeufs roux aux cornes redressées en forme de lyre, attendait patiemment l'heure de gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit d'imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de la gerle remplie jusqu'aux bords, la soulevaient sur l'épaule et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui, debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d'écraser le raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des vignes.

En face de la Vigie, l'ombre du soir envahissait les coteaux de Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le vignoble de pourpre et d'or. Elle découvrait les vendangeuses dans leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les cornes des boeufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher légendaire du mont Granier.

Se groupant autour de quelques ceps épargnés,les ouvrières cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement:

—Ça y est, monsieur l'avocat.

—Combien de chariots? interrogea le maître.

—Douze.

—C'est une belle année.

Il ajouta, comme les boeufs se mettaient en marche, suivis de toute la bande des vignerons:

—Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement.

Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d'où il tira de la monnaie de cuivre et des pièces d'argent. Aussitôt, les plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la paye. Derrière l'assemblée, des vitres ou des toits d'ardoise renvoyaient comme des miroirs l'éclat du soleil.

Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en supplément, et répondaient à tour de rôle:

—Merci, monsieur l'avocat.

L'une ou l'autre, qui s'était montrée paresseuse, recevait un blâme qui, prononcé d'un ton plaisant, l'atteignait néanmoins, car le maître avait l'oeil ouvert. Les enfants qui s'étaient payés en nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait.

—Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au milieu de son opération, afin que je ne recommence pas indéfiniment.

—Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit ou vingt ans.

Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la chaleur a roussies et qui semblent contenir de l'élixir de soleil. M. Roquevillard la dévisagea:

—Comme tu as vite poussé, Catherine! Quand te marie-t-on?

Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir:

—Faudra voir.

—Eh! tu n'es pas désagréable à regarder, Catherine.

Et à la pièce qu'il lui donnait, il joignit ce conseil qu'il formula gravement:

—Sois bien sage, petite: vertu passe beauté.

Elle le promit sans retard.

—Oui, monsieur l'avocat.

À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda:

—Tout le monde est content?

Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant.

Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à l'écart, honteuse et la mine déconfite:

—La Fauchois.

Son mot se perdit et personne n'intervint, comme si elle ne méritait aucun salaire.

—Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard.
Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines.

—Bonsoir, monsieur l'avocat.

Immobile à son poste d'observation, il vit les silhouettes des vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et disparaître. D'en bas, leurs voix montaient. Elles s'étaient séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint- Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à chanter un choeur rustique au finale traînant. Déjà le soleil effleurait la montagne.

À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien.

—Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard.

Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que douloureuse et crevassée.

—Monsieur François, murmura-t-elle.

—Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison.

—C'est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l'écu tout blanc dans sa main racornie, je n'ai droit qu'à une.

—Prends toujours. Et ta fille?

—Elle est partie pour Lyon.

—Travaille-t-elle?

La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et ne répondit pas.

—Il faut qu'elle travaille.

—Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une voleuse!

L'avocat plaida les circonstances atténuantes:

—Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle n'est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle?

—Et de quoi voulez-vous qu'elle vive? Des hommes, pardi.

—Comment le sais-tu?

—Les premiers temps, j'avais envoyé un mandat, un petit, pour l'aider. Elle me l'a renvoyé avec un autre, un gros, que j'ai brûlé.

—Que tu as brûlé?

—Oui, monsieur François, l'argent de la honte.

Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le destin:

—Je ne sais pas comment je l'ai faite. Dans notre famille, il n'y avait que des braves gens. Maintenant j'ai vergogne.

—Ce n'est pas ta faute, Pierrette.

Elle secoua la tête avec certitude:

—C'est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C'est vous qui l'avez dit.

—Moi?

—Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle m'inquiétait déjà. Alors, je vous l'avais amenée un jour.

—Je me souviens. Et que lui ai-je dit?

—Que lorsqu'on avait la chance d'appartenir à une famille honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne conduite et la mauvaise.

—Personne ne peut te jeter la pierre.

—On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j'ai perdu mon homme avant.

—Il t'aurait défendue.

—Il l'aurait tuée.

—Et toi, tu l'aimes toujours?

—C'est mon enfant.

—Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu'on n'est pas mort, il n'y a rien de perdu.

Rentre à la maison; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves.

—Merci, monsieur François.

De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux vendanges et même par intérim à la cuisine: de là son usage des prénoms.

M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la suivre. D'un coup d'oeil amoureux il embrassa tout le domaine qui s'étendait à ses pieds: les vignes dépouillées dont il retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d'or, les prés deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l'automne comme un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne lisait pas à cette heure l'histoire des saisons, mais celle de sa famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce vignoble, et lui-même n'avait-il pas franchi la frontière de la commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une coupe? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la baraque primitive, changée en remise, que les premiers Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à sa maison d'habitation solide et vaste, que décorait une éclatante vigne vierge. C'était, sur les mêmes lieux, la même race, mais fortifiée matériellement et moralement par un passé d'honneur, de travail et d'économie. Il lui fit hommage de son mérite en répétant la parole de la Fauchois:

—C'est toujours la faute de la famille.

La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes les autres pour prospérité commune. Les plus lointains aïeux n'avaient-ils pas préparé son oeuvre? Cette terre qu'il foulait, ils l'avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant lui, captives et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux de son domaine pour revoir ce qu'ils avaient vu, l'ensemble de lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent modifier la forme immédiate du sol, l'homme ne change rien à la lumière ni à l'étendue: il y ajoute seulement quelques points de repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer, un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un clocher qui symbolise la prière.

Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur l'importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il retrouvait des caractères de parenté: l'audace de son grand-père qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit, sans y prendre garde, le patrimoine sacré.

"Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus, l'un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui continueront notre oeuvre, et seront gens de bien."

Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l'avenir avec sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui une femme qui sortait de la maison. C'était une femme déjà âgée, qui portait sur les épaules un châle sombre et s'appuyait sur une canne avec un grand air de lassitude, d'épuisement. Son visage, qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années l'avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui surprenait tout d'abord, puis attirait. C'était l'empreinte visible d'une âme droite, exempte de tout mal et même un peu mystique.

Ils ne viennent pas encore? demanda Mme Roquevillard à son mari.

—Si, Valentine, les voilà.

Tous deux s'entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand'mère reconnut:

—Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le petit Julien.

—Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte pas.

—En effet. Je l'aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle?

—Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec son frère Hubert.

—Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration?

M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne.

—Comment veux-tu, à cette distance?

Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement.

—Il y a un grand ruban rouge sur la montagne.

—Et tu lis dans le ciel: Hubert Roquevillard, vingt-huit ans, lieutenant d'infanterie de marine, décoré pour faits de guerre, proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du Peï-tang.

—Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement.

Elle interrogea de nouveau le chemin:

—Et Maurice? je ne vois pas Maurice.

—Il est en arrière, je crois, avec une autre personne.

Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l'épaule de son mari:

—Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je les compte toujours, comme lorsqu'ils étaient petits: Germaine, Hubert, Maurice, Marguerite.

—Et Félicie manque toujours à l'appel, répondit-il.

Une ombre obscurcit ses traits: il ne s'accoutumait point à l'absence de sa seconde fille, qui, petite soeur des pauvres, avait traversé les mers pour s'en aller à l'hôpital d'Hanoï.

Elle s'appuya plus fort sur lui:

—Mais non, François, elle n'est pas loin de nous. Sa pensée est avec nous: je le sais, je le sens. Hubert, qui l'a vue à son retour de Chine, l'a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous serons tous réunis.

Il ne voulut pas s'attendrir et reprit son dénombrement.

—Ce n'est pas Charles qui vient avec Maurice. C'est une femme.
Ils ont laissé le raccourci, ils allongent.

—C'est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari?

—Oui, c'est elle. Mais je n'aperçois pas le notaire.

—Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent jusqu'à six heures.

—Les Frasne dînent ici ce soir, n'est-ce pas?

Elle parut s'en excuser comme d'une faute.

—Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m'a demandé de les inviter.

Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci.

—Je n'aime pas cette femme, finit-elle par dire.

Surpris, non pas de la réflexion, mais de l'entendre formuler par sa compagne qui était d'habitude l'indulgence même, il l'interrogea au lieu de l'approuver.

—Et pourquoi?

Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant:

—Je ne sais pas. On ignore d'où elle vient, on tremble de connaître jusqu'où elle irait. Elle n'est pas belle, et rien qu'en la voyant les mères s'inquiètent de leur fils et les femmes de leurs maris.

—Quelle pitié! dit-il. Qui t'en a parlé?

—Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges, sombres avec un grand feu. Elle me fait peur.

—Ah!… Eh bien! on parle en ville d'elle et de notre fils.

—Il faut avertir Maurice. Il faut l'avertir sans retard.

M. Roquevillard reprit:

—Quelquefois c'est décider une passion que la combattre. Tu l'as bien compris: tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice, surtout, qui est très fier. Il n'a pas encore vingt-quatre ans, il est docteur en droit, il n'a confiance qu'en lui-même. Il soutient d'absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais révoltés. Il faut l'expérience pour les assagir.

—Tu t'en préoccupais donc? Et tu ne m'en avais rien dit.

—À quoi bon t'attrister? Tu es déjà si lasse.

—Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu l'es pour nous deux.

Il continua:

—Nous avons eu tort de le placer dans l'étude de maître Frasne. Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires, spécialement des successions et des liquidations, avant qu'il ne débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître Clairval qui était mon ami et notre notaire. J'ai respecté une tradition. Là, je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt.

—Bientôt?

—Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet; il y terminera son stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre réinstallation à la ville, je l'en informerai.

—Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent l'occasion de la rencontrer. Mais ce n'est pas suffisant. Tu le trouves raisonneur; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je voudrais occuper son imagination.

—Et comment?

—Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop vite les mariages, quand un mariage dispose d'une vie, d'une famille, d'un avenir.

—C'est vrai.

—Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay.

—Une enfant.

—Une enfant jolie, élevée par une sainte mère.

Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes qui piaillaient:

—Bonsoir, grand'mère. Bonsoir, grand'père.

C'était l'avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course, qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent de vitesse malgré les: "Pas si vite! Pas si vite! "de Mme Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée.

—Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous.

À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son tour:

—Bonsoir.

Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils ralentissaient le pas à mesure qu'ils approchaient du sommet, et d'ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s'étaient ménagé un écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente supprimant en face d'eux la montagne, ils apercevaient les silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à-tête alanguissait, un regard énigmatique.

—Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous.

Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta:

—Il sait ce qu'il veut, lui.

contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l'avoir fâché et demanda:

—Quel âge a-t-il, votre père.

—Soixante ans, je crois.

—Soixante ans. Il me déteste. S'il le pouvait, il me supprimerait volontiers.

—Vous vous trompez: il vous accueille toujours bien.

—Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me plaît. J'aime les caractères, moi.

Avant d'atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi, mélangeaient le vert du printemps et l'or automnal. Avec les lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur apparut brusquement, réverbérant encore l'éclat du soleil disparu. Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des tons de chair.

—Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des merveilles du soir.

Comme elle s'arrêtait, il se tourna vers elle:

—Qu'avez-vous? Êtes-vous fatiguée?

—Non, je vous donne le temps de regarder le paysage.

—Seriez-vous jalouse?

—Oui, vous aimez votre pays, et moi…

—Et vous?

—Je ne vous le dirai plus…

—Et moi, je vous dirai que je vous aime.

Il la prit dans ses bras. C'était une mince femme brune, aux grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le regard noir et or, où toute l'angoissante volupté de la saison et de l'heure se fixait.

—Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l'univers.

Il murmura:

—Je t'aime, Édith.

—Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire.

—Quand seras-tu à moi?

—Quand je ne serai qu'à toi?

—C'est impossible.

—Pourquoi?

—Tu es liée.

—Partons ensemble.

—De quoi vivrions-nous?

—De ma dot.

—Je ne veux pas. Et d'ailleurs tu n'en disposes pas.

—Je la reprendrai.

—Non, non.

—Tu travailleras.

Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d'ironie:

—Ah! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme de petite ville avec beaucoup d'enfants.

Elle lui vit une telle expression de tristesse qu'elle se blottit sur son coeur.

—Je t'aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j'étouffe dans ton Chambéry. Je voudrais partir, t'aimer librement, vivre. J'ai horreur du mensonge. Et toi, tu ne m'aimes pas.

—Édith, comment peux-tu le dire?

—Non, tu ne m'aimes pas. Si tu m'aimais vraiment, il y a longtemps que je serais à toi.

Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche. Débarrassé de son cadre, l'horizon s'élargit et découvrit au fond, après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien. Cette douceur mortelle de l'année, cette exaltation inquiète de la nature, cet enthousiasme du soir d'automne qui semblait un grand cri de volupté, qu'avaient-ils besoin de les reconnaître hors de leurs coeurs?

Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle- même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu'il lui fût recommandé de ne pas sortir après le coucher du soleil.

…Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir quand on ne l'attendait pas, aperçut dans l'ombre son fils et la jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d'allées et venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans être remarqué.

—Il nous a vus, dit Maurice.

—Tant mieux, répliqua-t-elle.

Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et agrandi par lui-même, M. Roquevillard s'efforçait vainement de chasser l'anxiété qui s'était abattue sur lui.

"J'ai été jeune", se souvint-il.

Mais sa jeunesse même ne l'avait pas détourné de consolider l'avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer, saurait-il à temps ce que réclame d'énergie et d'abnégation l'honneur d'être chef de famille? Peu impressionnable d'habitude, il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l'automne. Tout à l'heure, devant son domaine, il avait résumé l'ascension des Roquevillard. C'était son orgueil. Et voici que pour une conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles déchoient.

II
LE CONFLIT

Après le départ de leur fils Hubert qui tenait garnison à Brest, les Roquevillard avaient quitté la campagne pour reprendre leurs quartiers d'hiver à Chambéry. Ils habitaient le premier étage d'un ancien hôtel qui termine la rue de Boigne, du côté du Château. Octobre touchait à sa fin, et les audiences du tribunal et de la cour d'appel réclamaient l'avocat.

Ce jour-là, après le déjeuner auquel sa femme souffrante n'avait pu assister, M. Roquevillard appela sa fille Marguerite, tandis que son fils s'absorbait dans la lecture des journaux.

—Viens avec moi. Tu me donneras ton avis.

—Sur quoi père?

Il regarda Maurice qui n'écoutait pas.

—Sur une nouvelle disposition de mon cabinet.

Ce cabinet de travail, à l'angle de la rue qui s'évase, était une vaste pièce, très haute de plafond, éclairée par quatre fenêtres. Deux de ces fenêtres encadrent en quelque sorte le passé de la Savoie: elles donnent sur le château des anciens ducs, grand corps de bâtiment aux pierres noircies qui date du quatorzième siècle et dont la pesante et plate architecture est à peine relevée par quelques moulures en saillie. Mais ce vieux logis délabré s'appuie à droite au chevet de la Sainte-Chapelle, délicate fleur ogivale que supportent, comme une tige solide, des soubassements de forteresse. À gauche, il est dominé par la tour des Archives, couverte de lierre et de vigne vierge, et couronnée elle-même par un donjon fraîchement repeint en blanc, qui est comparable, pour son air fanfaron, à une aigrette ou un panache. Ces constructions, d'âges et de caractères divers, retardées ou poussées selon les ressources financières des princes et leurs ambitions, sont moins ordonnées, mais plus éloquentes que les édifices uniformes dus à un seul maître des travaux. Une longue suite d'histoire y habite avec ses heurs et ses malheurs. Les deux tours émergent d'une masse confuse d'arbres qui, plantés sur deux terrasses superposées, paraissent se confondre. Sous les platanes de la terrasse inférieure se dressent les statues récentes de Joseph et Xavier de Maistre. Ainsi, en peu d'espace, tiennent plusieurs siècles de souvenirs. L'endroit est désert comme une tombe; seul, le passé y parle.

On a beau être accoutumé à un spectacle: un jeu de lumière suffit à le renouveler. Quand M. Roquevillard et sa fille entrèrent dans cette pièce, si le soleil attaquait sans succès la morne façade, il nuançait de rose les fines dentelles gothiques de la chapelle, et au-dessus des branches qui, plus légères, commençaient de se dégarnir, il favorisait l'éclat de la vigne sur la tour des Archives et flattait la gloriole du donjon.

—Vous êtes bien ici pour travailler, dit Marguerite. J'en suis contente: vous travaillez tant.

—J'aurais désiré que ta mère prît mon cabinet pour son salon.
Elle ne l'a jamais voulu. Mais ne remarques-tu rien, petite fille?

Elle fit des yeux le tour des murs, reconnut les bibliothèques encombrées d'ouvrages de droit et de jurisprudence, quelques portraits d'anciens magistrats, ses ancêtres, rendus plus raides que leur justice par les soins d'artistes médiocres, un lac du Bourget d'Hugard, le meilleur paysagiste savoisien, enfin le plan du domaine de la Vigie encadré avec honneur.

—Non, rien, déclara-t-elle après son inspection.

—Parce que tu regardes en l'air.

Elle se rendit compte alors que la massive table de chêne, large à souhait pour y étaler les dossiers, avait été déplacée au profit d'une autre table, plus petite et élégante, qui jouissait de la plus agréable vue et de la meilleure lumière.

—Oh! s'écria-t-elle, pourquoi vous reculer ainsi?

—Mais pour recevoir ton frère.

—Maurice quitte l'étude Frasne?

—Oui. Il s'installera près de la fenêtre. Vois d'ici l'automne arracher leurs feuilles aux platanes. Moi, je préfère le printemps. Quand on est vieux, on préfère le printemps. Il y a, sous le donjon, un arbre de Judée qui devient alors d'un rouge vif, et des pruniers en fleurs.

Marguerite ne l'écoutait pas et montrait une figure triste.

—Maurice, oui. Mais vous?

—Petite fille, il faut qu'un jeune homme se plaise chez lui. Ne peux-tu compléter l'arrangement de cette table? L'orner d'un bouquet, par exemple.

—Ce n'est pas la saison, père. Je n'ai que des chrysanthèmes.

—Mets des chrysanthèmes. Un ou deux, pas plus, dans un long vase. Ils reviennent de Paris, ces docteurs en droit, avec le goût des jolies choses, et je n'y entends goutte. Mais toi qui es notre grâce, tu sauras nous aider à le retenir.

Il souriait, d'un sourire un peu contraint qui cherchait une approbation. Il s'approcha de la jeune fille, et posa la main sur ses beaux cheveux d'un châtain foncé, sans crainte de nuire à la coiffure:

—Tu vas quitter bientôt la maison, Marguerite. Es-tu contente de te marier?

Au lieu de répondre, elle s'appuya à son père et, le coeur lourd, se mit à pleurer. Elle ressemblait à M. Roquevillard sans avoir la même expression de visage. De taille plutôt élevée et vigoureuse, le nez un peu busqué, le menton droit, elle donnait, comme lui, une impression de sécurité, de loyauté, à quoi de grands yeux bruns, très ouverts et très purs, —les yeux de sa mère,— ajoutaient une douceur profonde, tandis que les yeux de son père, enfoncés et petits, jetaient une flamme si aiguë qu'on avait peine à supporter leur regard.

Il s'inquiéta de cet accès de larmes:

—Pourquoi pleures-tu? Ce mariage ne te convient-il pas? Raymond Bercy est un gentil garçon, de bonne bourgeoisie. Il a terminé ses études de médecine, et il est définitivement fixé dans notre ville. As-tu quelque chose à lui reprocher? Il ne faut pas se marier à contre-coeur.

Elle surmonta son émotion pour murmurer:

—Oh! je n'ai rien à lui reprocher… quoique…

—Parle, petite fille. Là, doucement.

Elle fixa sur son père des yeux admiratifs:

—Quoiqu'il ne soit pas un homme comme vous.

—Tu es absurde.

Calmée, elle s'expliqua davantage:

—Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je devrais être heureuse. Mais ici, ne l'étais-je pas? Maintenant mon enfance me revient avec ses joies, avec son soleil. Et je me sens toute douloureuse à la pensée de m'en aller.

Il la réconforta gravement:

—Ne regarde pas en arrière, Marguerite. Ta mère et moi, nous le pouvons. Toi, pense à ton avenir de femme. Donne-toi à cet avenir sans faiblesse.

Elle essaya de sourire:

—Mon avenir, c'est ma famille.

—Celle que tu fonderas, oui.

—Vous me recommandiez souvent, père, dans ces promenades que nous faisions tout l'hiver ensemble, de garder nos traditions.

—Mais les traditions, petite raisonneuse, ne se gardent pas dans une armoire, suivant la méthode de notre voisin de campagne, le vicomte de la Mortellerie, qui s'enferme pour reconstituer des blasons et des généalogies et s'étonne que ses fermiers osent porter des bottes. Elles ne se gardent même pas dans une vieille maison ou un vieux domaine, bien que la conservation des patrimoines ait son importance. Elles se mêlent à notre vie, à nos sentiments, pour leur donner un appui, une valeur féconde, une durée.

De nouveau, elle le contempla avec de grands yeux enthousiastes, et soupira:

—Je me suis trop attachée à la maison.

—Non, non, dit son père d'un ton ferme. Un mariage, c'est toujours un peu l'inconnu, et je comprends qu'un tel changement d'existence te préoccupe. Mais puisque ton coeur ni ta raison n'ont d'objections sérieuses, sois vaillante et gaie en nous quittant. Tu as été heureuse avec nous, c'est ma récompense. Mais tu peux, tu dois l'être sans nous… Va me chercher des fleurs, et Maurice.

—Oui, père.

Après quelques instants, elle revint, portant sur les bras toute une gerbe. En un tour de main, la table destinée à son frère fut transformée et d'un plaisant coup d'oeil.

—J'avais encore quelques roses, les dernières. Là, dans ce vase qui change de couleur au soleil comme l'opale. C'est très joli.

M. Roquevillard répéta complaisamment:

—C'est joli.

Mais c'était sa fille qu'il louait. Elle rit et s'envola:

—Maintenant, je cours avertir Maurice.

Le jeune homme succéda sans retard à sa soeur.

—Vous avez quelque chose à me dire? demanda-t-il en entrant, le chapeau et la canne à la main, comme s'il était pressé de sortir.

Il était de la même haute stature que son père, mais plus maigre et affiné. Bien qu'il fût aussi plus élégant de manières et de tournure, il ne portait pas, comme lui, un caractère de grandeur sur le visage et dans l'attitude. Cette majesté naturelle, M. Roquevillard, en ce moment même, s'efforçait de l'atténuer, de la remplacer par un air d'affectueuse camaraderie.

—Vois comme Marguerite a bien disposé ta table.

—Ma table?

—Oui, celle-là, celle des roses. Tu es en face du château et du soleil. Ne veux-tu pas achever ton stage avec moi?

Un rayon caressait les fleurs et, dehors, la tour des Archives et le donjon baignaient dans la lumière. Le jour se faisait complice de M. Roquevillard qui courtisait son fils avec une gaucherie touchante. Mais les fils ne connaissent que plus tard la patience des pères, et seulement par l'apprentissage de la paternité.

Alors, dit Maurice, je ne dois plus retourner à l'étude Frasne?

—Non, c'est inutile. Tu connais assez le droit successoral. Tu suivras mieux ici la marche des affaires, et tu fréquenteras les audiences. Si tu le désires, tu pourras passer quelques mois chez ton beau-frère Charles qui t'initiera aux beautés de la procédure. Il est un de nos avoués les plus occupés. Enfin tu débuteras au barreau. Si tu le veux, j'ai une jolie cause à t'offrir. Il y a une question de droit intéressante. Il s'agit de la validité d'un acte de vente.

Jamais il n'avait plaidé avec autant de circonspection et de condescendance. Mais le jeune homme le laissait parler. Il réfléchissait.

—Je croyais, dit-il, qu'il était convenu que je passerais six mois à l'étude de maître Frasne.

—Eh bien! les six mois sont presque révolus. Tu y es entré au mois de juin, et nous sommes à la fin d'octobre.

—Mais j'ai pris mes vacances au commencement d'août. Elles se sont terminées depuis peu. Et j'examinais ces jours-ci d'importantes liquidations.

—Nous les retrouverons au palais, tes liquidations, répliqua M. Roquevillard avec rondeur. Elles reviennent le plus souvent au tribunal. J'ai, pour cette rentrée, un nombre d'affaires exceptionnel. Tu m'aideras. Va chercher ta serviette chez maître Frasne et installe-toi.

—Maître Frasne est absent. Il conviendrait de l'attendre.

Il accumulait les objections, mais son père n'en avait point souci.

—Demain, il sera de retour. Je l'ai d'ailleurs avisé avant son départ.

À cette nouvelle, Maurice, qui en cherchait l'occasion, se rebiffa:

—Vous l'avez averti sans me prévenir? Je serai donc toujours ici un petit garçon? On dispose de moi comme d'une chose. Mais je n'entends pas qu'on me prenne mon indépendance. Je suis libre, et je prétends être au moins consulté, sinon agir à ma guise.

Devant cette révolte qu'il avait prévue et dont il devinait la cause secrète, M. Roquevillard garda son calme, malgré le tour irrespectueux que prenait la conversation. Il savait que les chevaux de sang sont les plus difficiles à manier, et de même les caractères les mieux trempés.

—Petit ou grand garçon, dit-il simplement, tu es mon fils et je t'aide à préparer ton avenir.

Mais le jeune homme fonça sur l'obstacle que tous deux jusqu'alors avaient écarté.

—À quoi bon le dissimuler? Je sais bien pourquoi vous me retirez de l'étude Frasne.

La présence d'esprit de son père faillit éviter le heurt:

—Seras-tu donc si mal dans mon cabinet, et peux-tu si légèrement dédaigner ma direction? Ton indépendance sera-t-elle menacée parce que tu profiteras de mon expérience professionnelle, de mes quarante ans de barreau? Je ne te comprends pas.

Le sentant ébranlé, il crut achever sa victoire par un peu de tendresse:

—Ta mère est malade. Ta soeur va nous quitter. Avec toi, je serai moins seul.

Un instant, il espéra qu'il avait détourné l'orage. Après avoir hésité, —car, tout au fond de lui-même, il admirait son père,— Maurice, croyant remporter une victoire sur l'hypocrisie,se jeta de nouveau à corps perdu dans l'offensive.

—Oui, on vous a prévenu contre moi à l'occasion de Mme Frasne. Que vous a-t-on dit? Je veux le savoir, j'ai le droit de le savoir. Ah! la vie est intenable en province. On y est surveillé, épié, guetté, garrotté, et les plus nobles sentiments y sont travestis par tout ce qu'une ville peut compter de tartufes envieux et de venimeuses dévotes. Mais vous, père, je n'admets pas que vous écoutiez d'aussi basses calomnies qui ne craignent pas de s'attaquer à la plus honnête des femmes.

M. Roquevillard cessa de se dérober.

—Je t'ai laissé parler, Maurice. Maintenant, écoute-moi. Je ne m'occupe point des on-dit, et je ne te demande pas s'il est vrai que, pendant les absences de ton patron qui est très actif en affaires, tu es plus souvent au salon que dans l'étude. Toutes les raisons que je t'ai données sont équitables. Mais puisque tu m'interpelles de la sorte, je ne fuirai pas ce débat. Oui, c'est à cause d'elle aussi que je te prie de terminer chez moi ton stage, comme il est naturel. Et je n'ai besoin de prêter l'oreille à aucune calomnie: il me suffit de ce que j'ai vu.

—Et quoi donc?

—C'est inutile, n'insiste pas.

—Vous m'avez menacé, je veux savoir.

—Soit. Quand ta mère, sur ta demande, reçoit des invités, tu devrais au moins respecter notre toit. Tu sais maintenant à quoi je fais allusion.

Mais rendu maladroit par la colère, Maurice, encore une fois, passa outre avec l'avidité de justifier la passion par des raisonnements:

—Ma vie personnelle aussi est respectable. Je ne veux pas qu'on s'en mêle. Je vous ai donné satisfaction sur tous les points où je puis vous devoir des comptes.

—Maurice!

—J'ai réussi à mes examens, brillamment. Je suis revenu de Paris après six années, sans un sou de dettes. Quel blâme ai-je mérité? Vous n'avez même pas à me reprocher quelqu'une de ces basses liaisons de quartier Latin qui sont en usage chez les étudiants.

—Je ne t'ai adressé aucun reproche. Mais, malheureux enfant…

—Je ne suis pas un enfant.

—On est toujours un enfant pour son père. Ne comprends-tu pas que précisément parce que le travail, la fierté, les traditions de famille qui donnent le sens de l'ordre et de la discipline ont sauvegardé ta jeunesse, cette femme plus âgée que toi, dont je n'ai pas prononcé le nom ici le premier, est plus redoutable pour toi? Sais-tu seulement ce qu'elle est?

—Ne parlez pas d'elle! s'écria Maurice.

—J'en parlerai pourtant, reprit M. Roquevillard d'un ton qui devint brusquement impérieux. Suis-je le chef de famille? Et de quel droit m'imposerais-tu silence? Crains-tu donc que j'aille recourir à des arguments sans dignité? Ce serait mal me connaître.

—Mme Frasne est une honnête femme, répéta le jeune homme.

—Oui, de ces honnêtes femmes qui ont besoin de jouer avec le feu pour se distraire, qui n'ont de cesse, dans un salon, qu'elles n'accaparent tous les hommes, et jusqu'aux vieillards. De ces honnêtes femmes d'aujourd'hui qui ont tout lu, excepté l'Évangile, tout compris, hormis le devoir, tout excusé, sauf la vertu, et qui se prévalent de toutes les libertés, mais dédaignent celle de faire le bien qui ne leur a jamais été refusée. Pourquoi sont- elles honnêtes? On n'en sait rien. La foi ni la pudeur ne les retiennent, et quant à l'honneur, c'est une religion pour hommes seuls. Ce sont des révoltées: dans la jeunesse on peut se contenter des mots; quand elle menace de s'enfuir, crois-moi, on veut les réalités. Celle-là, qui est la jeune femme d'un mari déjà mûr, devrait se souvenir tout au moins qu'il la loge et la nourrit, car il l'a prise sans le sou.

—C'est faux: elle a eu cent mille francs de dot.

—Qui te l'a dit?

—Elle-même.

—Je veux bien. Pourtant, mon vieil ami Clairval, qui nous les a présentés lors de l'installation de son successeur, m'a renseigné. Il ne parle pas légèrement. Partagée entre la crainte de la misère ou, tout au moins, de la déchéance matérielle, et celle de son mari dont la figure fermée n'est pas rassurante, qu'elle préfère encore le mari, c'est là toute sa sagesse.

Tout frémissant de ce mépris qui atteignait son idole, Maurice avança d'un pas.

—Assez père, je vous en prie. N'accusez pas sa lâcheté, ne défiez pas son courage: je vous assure que vous auriez tort. Je ne veux plus l'entendre diffamer, et je m'en vais.

—Je te défends de remettre les pieds à l'étude Frasne.

—Prenez garde que je ne refuse de les remettre ici.

Du seuil de la porte il avait lancé cette menace.

—Maurice! appela M. Roquevillard d'une voix changée, qui était plus suppliante qu'autoritaire.

Il se précipita sur ses pas: l'antichambre était vide, le jeune homme descendait l'escalier. Seul dans le grand cabinet clair, il regarda la petite table où le soleil caressait les roses, tous ces préparatifs de bon accueil qu'approuvaient les vieux portraits, et, de la fenêtre, le paysage du passé, et il se sentait abandonné comme un chef d'armée un soir de défaite.

"Est-ce qu'un fils, songeait-il, se soulève ainsi contre son père? Je lui parlais doucement au début; il s'est tout de suite irrité… Comme cette femme est puissante et que je voudrais la briser!… Il reviendra, il est impossible qu'il ne revienne pas. J'irai le chercher au besoin… J'ai été trop loin, peut-être. Je l'ai blessé sans raison. Il l'aime, le pauvre enfant; il croit ce qu'elle lui raconte. Avec sa voix de sirène, ses yeux de feu et toutes ses grimaces, elle l'a enjôle et se joue de lui. Oui, j'ai eu tort de les défier. Par leur haine de l'hypocrisie et leur révolte contre la société, ces femmes-là sont plus dangereuses que celles d'autrefois… Il a couru chez elle sans doute. Elle va l'exciter contre moi, contre son père. Contre ton père, Maurice, dont l'amour veut te maintenir dans la voie droite… "

Il n'était pas l'homme des gémissements superflus. Cherchant une décision à prendre, il entra dans la chambre de sa femme. C'était là qu'il venait demander conseil dans les occasions difficiles. Mais les rideaux étaient tirés, Mme Roquevillard sommeillait. Minée par une lente consomption que l'âge avait déterminée, elle souffrait de névralgies faciales qui l'anéantissaient momentanément. Bien des fois, depuis des années, il avait ainsi ouvert sa porte, comptant sur son calme jugement, sur sa clairvoyance, et il avait dû s'éloigner sans bruit, réduit à ses propres ressources. Il sentait moins sa force depuis qu'elle était abattue. Il s'agissait de leur fils: une mère est plus habile et plus influente, elle eût peut-être conjuré le péril.

"Je suis seul", pensa-t-il avec tristesse au chevet de la malade.

Et doucement, à pas de loup, il sortit. Au salon il trouva
Marguerite qui écrivait, et cette chère image le rasséréna.

"Voilà celle qui m'aidera, se dit-il. Il n'est pas de soeur plus dévouée."

Il s'approcha d'elle, et comme elle relevait la tête pour lui sourire, il s'efforça de lui dissimuler son inquiétude.

—Que fais-tu, petite? Je gage que tu commandes ton trousseau à quelque grand magasin.

—Père, vous n'y êtes pas du tout.

—Tu annonces à tes amies de pension la nouvelle de tes fiançailles?

—Pas davantage.

—Alors tu rappelles à ton fiancé qu'il dîne ce soir ici.

—Ce n'est pas la peine.

Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le livre de famille. Comme il était d'usage autrefois, les Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances, honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne descendant.

—Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits.

M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui attestait la patiente énergie de sa race.

—Qui le tiendra après toi, Marguerite?

—Mais je continuerai, père.

—Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer.

Elle rougit comme un écolier en faute:

—J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en moi, jusqu'à mon coeur.

Il ne put s'empêcher de murmurer:

—Chère enfant.

—Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler près de vous.

Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les confidences.

—C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif.

—Vous, père?

—Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le ramener.

Vivement, elle se leva, déjà prête:

—Où es-il?

—Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le rencontres.

—J'y vais.

—Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y aller moi-même.

—Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins.

Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais n'approfondirent pas davantage ce sujet.

Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château, descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues, navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte cette inscription:

   DANS CETTE MAISON
   SONT NÉS
   JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753
   ET
   XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763

Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire. Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda:

—Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie?

—Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après- midi.

Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas, lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée:

—Voyez chez Mme Frasne.

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme expliquait avec indifférence:

—Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite.

Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien davantage.

Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se retourna pour venir à lui.

—Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez- vous pas rencontré Maurice?

—Non; Marguerite. Vous le cherchez?

—Oui.

—Faut-il vous aider?

—Non, merci. À ce soir.

Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile:

"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle est toujours si réservée…"

Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition.

Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle Roquevillard qu'elle admirait fort:

—Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée.

—Bonjour, Jeanne.

—Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée.

Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le bas de sa robe.

—Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré
Maurice?

—Sur le pont du Reclus.

—Maintenant?

—Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou deux.

—Où allait-il?

—Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil.

—Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est impardonnable.

—Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à mordre avec appétit.

Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard, dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle.

Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne. De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le prélude de la décadence.

Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier, elle franchit en hâte le vieux porche familial.

—M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte.

—Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre.
Monsieur vous attend.

Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet pour la recevoir.

—Eh bien, Marguerite?

—Père, je ne l'ai pas trouvé.

Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur menaçant, —d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force qu'ils pressentaient en Mme Frasne.