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Les Roquevillard

Chapter 7: III
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About This Book

The narrative traces a provincial family rooted in its ancestral estate, portraying daily rhythms of vineyard harvest and household life while exploring the weight of tradition and duty passed between generations. Through vivid scenes of field labor, domestic ritual, and moments of private reflection, the work shows how inheritance, honor, and attachment to the land inform personal choices and social standing. Attention to regional landscape and seasonal labor accompanies examinations of familial reputation, legal and civic ties, and the slow interplay between enduring customs and changing sensibilities.

DEUXIÈME PARTIE

I
FABRICANT DE RUINES

De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta. Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans le sillage d'un bateau.

Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes.

Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes. De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont Sacré, —Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de saint François d'Assise,— l'hôtel du Belvédère reçoit, du printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno…

Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison, Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le soleil eût inspiré une confiance illimitée.

Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme s'occupait à traduire un petit livre italien, Vita dei SS. Jiulio e Ginliano, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée, vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française se détachait en caractères italiques: La prédestination de l'enfant, disait Lamartine, c'est la maison où il est né: son âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux.

Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à peine penser.

—Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence.

Rassuré, il répondit:

—Le vingt-cinq octobre.

Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau:

—Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au
Calvaire de Lémenc. Là, nous nous sommes décidés à fuir ensemble.
Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus.

—Édith!

—Non, il ne te suffit plus.

Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement:

—Vois, tu travailles.

—Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir?

—Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il?

Il prit ombrage de sa question:

—Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de toi, je ne puis l'oublier.

—Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme?

Il fronça les sourcils d'un air volontaire:

—Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation dans la presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers? Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma thèse de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et un contentieux, ce serait de quoi vivre.

Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration qui lui était familier elle lui caressa le visage de la main.

—Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui.

—Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire, la date de notre départ.

—De notre départ?

—Oui, pour Paris.

Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement:

—Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé.

—C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec mélancolie.

Souple et câline, elle se coula entre ses bras, chercha ses lèvres rouges sous la moustache et lui murmura de tout près:

—Je t'avais demandé un an de ta vie. Un an à vivre sans passé ni avenir, à respirer jour par jour notre tendresse, à oublier pour moi le reste du monde. T'en souviens-tu?

—Ne te l'ai-je pas donné, et bien plus encore?

—Il me manque un jour: c'est demain notre anniversaire.

Avec émotion, il répéta:

—Demain, Edith.

Toute frémissante de ses souvenirs, elle se redressa:

—Ce jour qui nous reste, ne le gâte pas. Puisqu'il est le dernier, qu'il soit le plus beau de notre année qui s'est écoulée goutte à goutte. Ne parlons plus de l'avenir avant demain. Me le promets-tu?

Il sourit de tant d'exaltation:

—Je veux bien.

—Alors, je vais m'habiller. Ce sera vite fait. Et nous sortirons.
Nous déjeunerons dans l'île.

Elle disparut, et pendant son absence, il voulut reprendre ses exercices de traduction. Mais de nouveau il commença la phrase française: La prédestination de l'enfant, c'est la maison où il est né… Et il s'arrêta de nouveau.

Édith avait raison. Le présent ne lui suffisait plus, ne lui avait jamais suffi. De connivence tous deux venaient d'écarter l'avenir, mais le passé, dont ils n'avaient point osé parler, leurs regards y plongeaient quand leurs bouches demeuraient muettes. Le silence, pour lui, devenait un supplice. Par delà ces montagnes rapprochées, que faisaient-ils à cette heure, ceux dont il n'avait pas de nouvelles?

Édith reparut sur le seuil, et implora son approbation:

—Me trouves-tu jolie, ce matin?

Elle portait une robe d'été en alpaga blanc qui dessinait, sans la serrer, sa taille flexible, et un chapeau surmonté d'ailes blanches qui achevait de donner à toute sa personne une grâce légère et élancée. Cette année l'avait rajeunie. Ses yeux de feu ne pouvaient jeter plus d'éclat qu'autrefois, mais ses joues étaient plus rondes et moins pâles. Son corps mince avait pris une apparence de poids. Et sur toute sa personne était répandue une expression indéfinissable d'amour comblé.

Il l'admira et ne lui adressa pas le compliment qu'elle attendait.

Ils descendirent vers le port d'Orta par un chemin en pente raide, aux pavés ronds, si peu fréquenté que l'herbe y croît entre les pierres. Sur la place, devant la grève où les barques sont amarrées, ils croisèrent une jeune fille coiffée d'un béret rouge qu'ils avaient déjà rencontrée plusieurs fois dans leurs promenades et qui devait habiter les environs. L'étrangère les dévisagea sans timidité, surtout Maurice.

—Elle est gentille, constata le jeune homme après l'avoir dépassée.

Sa compagne eut une moue de tristesse qui pour un instant lui restitua son âge:

—Ne la regarde pas. Je suis jalouse.

Il la plaisanta sur cet excès de sévérité:

—Jalouse? Et moi ne puis-je l'être?

—De qui, grand Dieu?

—Mais de cet Italien noir et moustachu de l'hôtel qui, pendant les repas, oublie sa maîtresse pour couler vers toi ses oeillades indiscrètes.

Elle éclata de rire

—Lorenzo!

—Tu sais son nom?

—Il me l'a dit. Il m'a fait, en roulant ses yeux blancs, une déclaration qui m'a beaucoup amusée.

Il s'efforça d'en rire à son tour. Mais quand ils furent installés dans leur canot, et qu'après deux ou trois coups de rames ils se furent éloignés du bord, ils éprouvèrent la même impression de malaise. Ce présent qu'ils ménageaient avec tant d'art, dont ils écartaient les souvenirs et les conséquences pour en extraire toute la force, voici que le plus petit incident l'atteignait. Quelles murailles fallait-il construire à l'amour pour le mettre à l'abri du monde, ne fût-ce qu'une année? Cet amour, à quoi ils avaient tout sacrifié, était pressé de toutes parts par la vie et jusque par les mouvements de leurs coeurs, comme cette île devant eux était baignée des eaux.

La première, elle eut conscience de leur misère. Elle se leva de la banquette et se rapprocha de lui. Au lieu de la comprendre, il lui raconta la légende de saint Jules dont ils ne se souciaient ni l'un ni l'autre:

—Cette île, autrefois, était un repaire de serpents. Lorsque saint Jules voulut s'y rendre d'Orta, les pêcheurs refusèrent tous de lui prêter leurs barques. Alors il étendit sur l'eau son manteau et se servit de son bâton comme d'une rame.

Dépitée, elle murmura:

—Comme tu es savant!

—Je viens de lire ce miracle.

—Je déteste ton livre.

Il devina pourquoi elle le détestait. Dans ce dernier jour de leur première année amoureuse qui devait en résumer la douceur, tout les blessait, tout leur devenait douloureux, et jusqu'aux paroles les plus innocentes.

Ils abordèrent au pied d'un escalier qui descend à la rive, et attachèrent leur canot à un cercle de fer fixé dans la grève pour cet usage. Ils entrèrent dans la vieille basilique romane qui renferme des fresques byzantines, récemment découvertes sous un épais crépi, une chaire de marbre noir, un sarcophage et des fresques de Ferrari et de Luino. Pour l'avoir entrevue d'autres fois, ils la visitèrent sans plaisir: il faut aux amants des spectacles toujours neufs, tant ils redoutent les sensations émoussées, par la crainte instinctive d'une autre lassitude. Ils préférèrent s'engager dans une ruelle étroite qu'ils ne connaissaient pas. Tout le sommet de l'île en pente est occupé par les bâtiments d'un séminaire qui ressemble à une forteresse. Après un tournant, leur ruelle aboutit à une porte fermée. Ainsi arrêtés, ils se trouvèrent face à face dans le plus complet isolement entre de hauts murs dans une île. Pour eux, il n'y avait effectivement plus qu'eux au monde. N'est-ce pas le désir de tous les amants? L'année précédente, ils eussent souhaité pour le reste de leurs jours une telle solitude. D'un commun accord, ils s'enfuirent vers le rivage.

Un vieillard pêchait à la ligne en plein soleil. Sous un saule qui bordait la grève, deux enfants, pieds nus, faisaient des ricochets. Le long de la côte, des maisons de campagne apparaissaient entre les branches que dégarnissait lentement l'automne, et Orta toute blanche se reflétait dans le lac immobile. Ce spectacle de vie calme, dans le repos de midi, leur fut un soulagement.

Ils déjeunèrent sur les marches de l'escalier qui conduit à la basilique. Et après avoir erré sur l'eau une partie de l'après- midi, en quête d'un site ignoré qui raviverait leurs sensations, ils regagnèrent le port. Débarqués, ils cherchèrent l'emploi de leur temps.

—Rentrons-nous à l'hôtel? lui demanda-t-il sur la petite place.

Mais elle protesta contre ce projet de claustration:

—Oh! non. Le soleil est loin encore de la montagne. Revenons par la grande route, sans nous presser.

La route, après avoir traversé la ville dépourvue de trottoirs, suit le lac tout en s'élevant peu à peu de niveau et contourne le Mont Sacré qui, de ses arbres et de ses chapelles, domine la presqu'île. Elle longe des grilles ou des murs de villas, dont l'entrée est ornée de palmiers et d'orangers. Devant l'une de ces villas, toute modeste et même délabrée, qu'ils aperçurent au bout d'une courte avenue par le portail ouvert, Édith respira une odeur de roses:

—Attends, dit-elle à son amant. Elles ont tant de parfum, et ce sont les dernières.

—Entrons. J'en demanderai quelques-unes pour toi.

Ils entrèrent ensemble, et ce fut pour trouver dans le jardin intérieur un assemblage étrange: des stèles tronquées, des tourelles de stuc démantelées à demi, des portiques inachevés, toute la dévastation d'une cité d'art en miniature, mais une dévastation régulière, organisée en motifs de décoration. Au milieu de ces pierres symétriquement groupées qui, toutes, symbolisaient avec une grâce factice les injures du temps, un petit Amour de marbre, que cernaient des rosiers, se dressait sur un piédestal, le sourire aux lèvres et bandant son arc.

La jeune femme ne vit que l'Amour parmi les roses:

—Il est charmant, et le jour le caresse.

—C'est bizarre, observait Maurice: nous devons être chez quelque amateur de monuments funéraires. En Italie, on ne redoute pas l'accumulation.

Un homme déjà âgé, revêtu d'une blouse blanche, le ciseau du sculpteur à la main, s'avança à leur rencontre et les salua d'un geste un peu trop solennel, mélange d'obséquiosité et de noblesse. Il s'entretint en langue italienne avec le jeune homme pendant qu'Édith autorisée cueillait des fleurs. Elle les rejoignit avec une gerbe dans les mains:

—Voici mon bouquet. Mais je vous offrirai une rose à chacun.

Le propriétaire dépouillé se confondit en remerciements et formules de reconnaissance qu'elle ne comprit pas. Maurice le présenta:

—M. Antonio Siccardi. Monsieur est fabricant de ruines artificielles. C'est un beau métier.

Édith leva sur son amant des yeux interrogateurs.

—Je t'expliquerai, ajouta-t-il.

Quand ils se retrouvèrent sur la route après avoir pris congé de leur hôte d'un instant, elle s'amusa de cette profession peu connue, et répéta sur un ton de badinage:

—Fabricant de ruines artificielles?

—Mais oui, pour l'ornement des parcs. Dans les bosquets, à côté d'un banc, cela fait très bien, une colonne brisée, un arceau abandonné, ou quelque savante rocaille. J'ai connu au quartier Latin un brave homme qui fabriquait des toiles d'araignées pour les vieilles bouteilles qu'on achète le soir même, les jours de grands dîners.

—Et gagne-t-il beaucoup d'argent avec sa fabrique?

—Beaucoup.

—Ce n'est pas possible.

—Il me racontait justement que tous les nouveaux riches —et ils sont nombreux— parvenus de la finance ou du négoce, raffolent de son art. Ils bâtissent des maisons neuves, eux-mêmes sortent de terre, mais pour la beauté il leur faut des ruines.

—Bien. Mais l'Amour? Pourquoi l'Amour au milieu de ces affreux débris? Les roses lui suffisent.

—Aussi l'ai-je demandé au bonhomme.

—Et qu'a-t-il répondu?

—"Il se plaît dans les ruines", m'a-t-il assuré avec un sourire mystérieux, le sourire de la Joconde que prennent volontiers les marchands.

—Oui, c'est drôle, conclut-elle. Avec leurs groupes de marbre en toilette de ville, les Italiens font de leurs cimetières des salons de modes et ils choisissent des signes de mort pour l'agrément de leurs jardins…

Lentement ils gravirent le Mont Sacré, qui s'élève d'une centaine de mètres au-dessus de la ville. Quand ils parvinrent au sommet, ils y trouvèrent le soir qui ajoutait une douceur secrète au grand bois de sapins, de mélèzes, de châtaigniers et de pins parasols où s'abritent de-ci de-là, sur un sol accidenté, les vingt sanctuaires de saint François d'Assise. Ces petites chapelles, édifiées entre le seizième et le dix-huitième siècle, sont toutes d'architecture différente, rondes ou carrées, avec ou sans péristyle, gothiques ou romanes, le plus souvent byzantines. Chacune d'elles renferme, en place d'autel, une scène de la vie du saint, représentée par des personnages en terre cuite, de grandeur naturelle. C'est un Oberammergau immobile. Un art candide a présidé à l'installation du pèlerinage. Ainsi les stigmates du saint lui sont donnés, par le moyen de fils qui joignent ses mains au plafond où des rayons d'or laissent deviner la présence de Dieu.

Depuis leur installation à Orta, Édith et Maurice ne passaient pas de jours sans venir au Mont Sacré. De l'hôtel du Belvédère on y accède en quelques pas. Entre toutes les chapelles, ils avaient élu la quinzième dont une tradition attribue le dessin à Michel- Ange. Elle est de forme cylindrique, avec une coupole et un pourtour supporté par de grêles colonnettes de granit. Elle leur rappelait ce Calvaire de Lémenc où leur départ s'était décidé. Les arceaux de ses voûtes légères, le long de la galerie surélevée de quelques marches, encadraient successivement toutes les perspectives du bois tantôt d'autres chapelles dans la verdure, tantôt la margelle d'un puits, et tantôt, entre les branches, un pan du ciel, un coin du lac, ou l'île Saint-Jules comparable, avec son campanile à l'avant, à quelque grand cuirassé échoué dans ce lac minuscule.

Ils se dirigèrent tout naturellement vers leur chapelle dont ils gravirent les marches. Les fûts des pins rapprochés d'eux se profilaient en noir sur le fond rougissant, et de-ci de-là, un des sanctuaires blancs se détachait sous les arbres comme une maison amie.

Elle tenait ses roses d'une main. De l'autre elle chercha l'épaule de son amant.

—C'était un beau soir comme ce soir, soupira-t-elle.

—Quand?

—Il y a un an. Tu ne regrettes rien?

Il détourna les yeux:

—Non.

—Tu ne regretteras jamais rien?

Ainsi pressé, il répondit presque durement:

—Non, jamais.

Elle se pencha davantage pour atteindre ses lèvres, et vit dans ses yeux un regard lointain qui l'effraya. Ce qui les avait séparés tout le jour —tout ce dernier jour de leur année de tendresse— lui apparut avec évidence. Elle dit enfin ce que la prudence lui commandait de ne pas dire:

—Maurice, où est Chambéry?

—Là-bas.

Il avait répondu si vite et d'un geste si sûr qu'elle en fut bouleversée. Il s'orientait donc souvent dans le ciel vers cette direction; dans son amour il n'avait rien oublié. Des larmes jaillirent des yeux de la jeune femme. Il n'en demanda pas la cause, mais tâcha de la consoler avec des caresses:

—Édith, je t'aime tant.

Elle fit une moue désabusée:

—Plus que tout?

—Plus que tout.

—Jusqu'à la mort?

—Oui.

—Pas davantage?

— C'est impossible.

Avec une ardeur insatiable elle jeta comme un cri:

—Mais je ne veux pas mourir, je veux vivre. M'aimeras-tu autant demain?

—Pourquoi demain?

—Parce que j'ai peur. Ne vois-tu pas que nous ne pouvons plus continuer de vivre ainsi?

—Ah! tu l'avoues! Non, nous ne le pouvons plus. L'avenir, le passé, le monde, nous ne pouvons pas les supprimer. Chaque jour tu repoussais les explications.

—Tais-toi, Maurice. Tais-toi.

Elle le bâillonna de sa main et de nouveau elle le supplia:

—Demain, demain, je te promets. Je t'obéirai. Tu décideras de notre sort. Mais pas ce soir. Ce dernier soir est à moi.

Et sa bouche vint prendre la place de sa main.

Le jour décroissait rapidement. Entre les arbres, les traînées rouges qui bordaient la montagne s'affaiblissaient et les eaux du lac prenaient une teinte uniforme et grise, à peine traversée et animée çà et là par un dernier reflet du couchant.

Le premier, il descendit les degrés du péristyle. Il marchait sans y prendre garde dans la direction qu'il avait montrée du doigt. Quand il se retourna, il vit sa compagne immobile, entre deux colonnes. Ainsi, jadis, elle l'attendait au Calvaire. Sa forme blanche se détachait sur le mur moins clair.

—Comme elle est belle! songea-t-il, vaincu encore une fois.

Elle respirait ses fleurs en regardant le soir. Il se souvint de leur étrange visite de l'après-midi:

"L'Amour et ses roses."

Il appela:

—Édith ne viens-tu pas? La fraîcheur tombe et tu n'as pas de châle.

Et tandis qu'elle le rejoignait, il regarda vers le point d'horizon qui lui représentait son pays et songea:

"Les ruines sont là-bas."

Avec son sourire engageant, l'artiste d'Orta n'avait-il pas assuré que l'amour se plaît dans les ruines?

II
L'ANNIVERSAIRE

Le jour même de leur anniversaire, Maurice voulut déterminer sa compagne au départ. Après le déjeuner, il l'emmena dans l'avenue qui borde le Mont Sacré, et qui s'ouvre, par intervalles, sur de petits balcons protégés par une balustrade de pierre et aménagés pour la vue du lac.

Le soleil y donnait en plein; mais à la fin d'octobre on le recherche au lieu de l'éviter.

Triste ou distraite, elle ne parlait pas. Le premier, il rompit le silence, qui, maintenant, les séparait au lieu de les unir.

—Ce jour devait arriver, Édith. Nous avons été heureux ici. Mais il faut partir. On m'attend à Paris. Ce sera le commencement d'une vie nouvelle.

Il espéra une réponse, un encouragement, et reprit avec embarras:

—Nous installerons notre amour en ménage. Nous aurons un foyer.
Je m'occuperai de régulariser notre situation, d'obtenir ton
divorce. Tu n'as pas voulu jusqu'à maintenant que je m'en occupe.
Nous avons brisé tous les liens sans regarder en arrière.

Édith éluda cette mise en demeure. Redoutant confusément de quitter l'Italie, elle parut détachée de tout projet:

—À cette heure comme il fait bon! Hier soir, j'ai Senti le froid.

Il la suivit avec patience:

—Froid? L'air est si doux qu'on se croirait encore en été.

—Pourtant c'est l'automne. Regarde.

À leurs pieds s'étendaient les rives hautes et dentelées du lac. En face d'eux, c'étaient les contours précis des montagnes. Çà et là, un oratoire, un village, une tour fixaient les points saillants du paysage. Les arbres et les buissons, en quelques jours, avaient changé de couleur: seuls, les groupes de pins maintenaient leur vert intact dans une mer d'or pâle.

Ils s'étaient appuyés à la balustrade. Comme en Savoie, la beauté menacée des choses communiquait à Édith une exaltation presque douloureuse. Les narines dilatées, les nerfs tendus, toute vibrante, elle respirait la grâce mortelle de l'automne. Lui, ne pouvait détacher ses yeux de ce visage qu'il n'avait peut-être jamais vu dans le calme, mais toujours animé par quelque passion et comme brûlé à l'intérieur d'un feu dévorant que le regard révélait. Quelques lignes délicates, le mouvement du sang sur une jeune chair, le parfum de cheveux noirs, et la beauté du monde s'abolit, ou plutôt se ramasse en un tout petit espace. Il remarqua d'un seul coup, sur elle, le travail de l'année écoulée. La jeunesse retrouvée, la liberté, le plaisir, les villes d'art parcourues avaient favorisé son épanouissement. Partie le coeur bouillonnant de désirs confus, elle s'était affinée et complétée à la fois. Jamais encore il n'avait apprécié avec autant de sûreté l'achèvement de sa séduction. Il en éprouva une jouissance angoissante, en songeant qu'il pouvait la perdre.

Elle sentit le regard persistant de Maurice, lui sourit et désigna l'horizon d'un geste large qui semblait le cueillir:

—C'est plus beau que les premiers jours.

Il ne put se tenir de lui traduire sa dernière pensée:

—Toi aussi, tu es plus belle.

Ce compliment inattendu la surprit:

—Vraiment?

—Oui. Regarde les arbres. Ils sont plus légers et comme débarrassés d'un poids inutile. Sous leurs branches on voit plus loin. Ainsi dans tes yeux on voit plus profond.

- Jusqu'à mon coeur?

—Jusqu'à ton coeur.

Elle sourit en pensant à tout ce qu'un jeune homme ignore encore d'un coeur de femme. Et ne doutant plus de son pouvoir, elle jugea le moment favorable pour provoquer elle-même l'explication si longtemps repoussée. Son but était de rejeter tout mensonge, et de s'attacher irrévocablement son amant par l'acceptation d'une complicité impossible à désavouer si tard. Cette acceptation serait le plus grand témoignage de tendresse qu'elle recevrait de lui. Elle l'eût donnée, elle, sans hésiter, dans le cas inverse. Mais avec les hommes, il faut tout craindre, jusqu'au bout: ils ont une si étrange conception de l'honneur.

Le droit de prendre et d'emporter le montant de la donation que lui avait consentie M. Frasne ne faisait pour elle aucun doute. Qu'est-ce qu'une donation que le donateur peut retenir? Elle chassait même les scrupules qui lui venaient sur la manière dont elle avait agi. Que lui importait la manière? Les femmes ne comprennent qu'à demi les questions d'intérêt qui les gênent. On lui avait expliqué que cet argent était à elle. Cette explication lui suffisait. Eût-elle dépouillé son mari qu'elle n'eût point connu de remords, puisqu'elle le haïssait. Mais de bonne foi elle ne croyait pas l'avoir dépouillé. Elle n'avait emporté strictement que son dû quand elle n'aurait eu qu'à élargir la main. Elle avait donné, elle, sa jeunesse et sa beauté. Elle avait payé avec de la vie, avec des larmes. Pourrait-on lui restituer ses neuf années de répulsion vaincue, de dégoûts accumulés?

Cependant, au moment de tout révéler, elle hésita, puis de sa voix la plus câline, elle commença:

—Le bonheur embellit donc? Depuis mon enfance, c'est ma première année de bonheur. Ah! Si tu savais mon passé!

—Je te l'ai réclamé souvent, Édith. Dis-le-moi. Donne-le-moi. Toi non plus, tu ne peux plus garder tes secrets.

Ce fut sa version, un peu arrangée comme toutes les autobiographies: une enfance joyeuse et choyée dans un milieu de luxe bourgeois, la ruine de son père atteint de la passion du jeu, ruine mal supportée qui le conduisait rapidement à l'ennui, à l'ivresse, à la maladie et à la mort; puis la retraite à la campagne avec une mère faible et désolée, et déjà la révolte intérieure dans une existence monotone, toute la fièvre du désir consumant de convoitise le coeur de la jeune fille qui, ayant hérité de l'imprudence et de la générosité paternelles, se trouvait réduite à donner des leçons de piano aux enfants des villas environnantes et attendait avec impatience l'amour dont elle espérait la liberté.

Le jeune homme coupa son récit pour murmurer:

—C'était la misère.

Elle crut qu'il s'apitoyait, et lui sourit pour le remercier de sa compassion. Prise elle-même par ses souvenirs, elle ne remarqua pas l'attention concentrée avec laquelle il guettait ses moindres paroles.

—Presque, répondit-elle.

—Et déjà tu étais jolie?

—Je ne crois pas. J'étais si maigre. Un sarment de vigne.

Mais elle se connaissait bien, car elle ajouta d'un ton de gaminerie:

—On s'en sert pour mettre le feu.

Alors commencèrent les poursuites de M. Frasne. Avec ses yeux à fleur de tête et l'obstination qu'elle devinait sous ses airs douceâtres, il lui inspirait un sentiment de répulsion. Elle se révolta; il se décida, le premier de tous ceux qui la recherchaient, à demander sa main. Il possédait une belle fortune, une situation honorable à Paris; il pouvait acquérir à son gré une étude de notaire à Grenoble ou dans quelque ville voisine. C'était le mariage de convenance dans toute son horreur. Elle détestait la pauvreté; sa mère, qui n'y était pas accoutumée, la redoutait plus encore. Les vieilles gens ont souci de vivre, et l'amour ne les émeut plus. Toute la parenté circonvint la jeune fille.

—Je me vendis, acheva-t-elle.

Il ne l'avait pas interrompue. Le coeur battant, il la suivait comme on court à l'abîme. Quand elle s'arrêta sur cette fin, il jeta brutalement les mots qui depuis un instant lui venaient à la bouche:

—Et ta dot?

—Attends, tu vas comprendre.

De rares promeneurs prenaient le soleil dans l'avenue. Des enfants jouaient au bois, loin d'eux. Ils étaient presque seuls; par ces présences, même discrètes, dans cette crise qu'ils traversaient et qu'elle avait adroitement reculée jusqu'à ce jour, elle perdait une grande force d'argumentation, celle de ses baisers. Elle avait compris, elle ne pouvait pas ne pas comprendre ce qui agitait son amant: si souvent elle y avait songé. C'était ce qui dès longtemps les tourmentait tous deux, ce qu'elle était parvenue aux prix de tant d'efforts, par des mensonges ou par le refus de parler du passé—il compte si peu quand on aime— à écarter de leur bonheur. Dans son arrière-pensée, c'était cela, pourtant, qui les devait unir pour toujours.

Tandis que bravement elle bandait son intelligence comme un arc pour enfoncer plus avant une explication qu'elle voulait sincère, loyale, décisive, il répéta la voix étranglée:

—Ta dot? Tu n'avais pas de dot?

Et retrouvant le ton de commandement qu'il tenait de son père, il donna des ordres:

—Parle. Il le faut. Parle donc.

Surprise, décontenancée, elle le regarda presque avec frayeur. Ce grand jeune homme de vingt-cinq ans, si doux, si adoré, qu'elle croyait tenir en sa possession, voici qu'il se transformait brusquement en maître. Elle n'avait donc pas exploré tous les recoins de ce coeur qui lui appartenait. Instinctivement, pour protéger leur amour, elle livra le moins de vérité possible.

—Ma dot, Maurice? Elle est bien à moi, ma dot.

—D'où vient-elle? Ce n'était donc pas de tes parents? Ah! je devine. C'est lui, n'est-ce pas, qui te l'a constituée dans ton contrat de mariage? Réponds.

Elle essaya de lui tenir tête:

—Oui, c'est lui qui me l'a donnée. Et après? elle est à moi.

Plus épouvanté qu'elle encore, il contint sa colère à cause des passants, mais lui imposa un interrogatoire.

—Non, malheureuse, elle n'est pas à toi. Je connais ces contrats. C'était une donation pour le cas où tu survivrais à ton mari: c'était cela, j'en suis sûr. Rappelle-toi et prends garde.

Elle tendait tout son être vers les paroles menaçantes qui tombaient des lèvres trop chères, des minces lèvres rouges. Il ne s'agissait plus, pour elle, de convertir son amant en complice, d'obtenir de lui ce suprême gage d'amour, seulement de sauver cet amour. Elle n'avait à sa disposition que les caresses de sa voix dont elle savait qu'il subissait l'influence, et d'ailleurs n'était-ce pas la vérité, ce qu'elle allait affirmer?

—Maurice, ne me traite pas ainsi. Tu te trompes. Ma dot est à moi. Elle a été tout de suite à moi. C'est un ami de mon père qui l'a exigé. En veux-tu la preuve? Tant que ma mère a vécu, je lui en ai servi les rentes. J'en pouvais disposer. Tu vois ton erreur. Ne me traite pas ainsi.

Dans son désarroi, l'ancien clerc de l'étude Frasne, rassemblant toutes ses notions de droit, cherchait à raisonner:

—C'est toujours une donation. Une donation de lui. Et une donation est révocable en cas de divorce.

—Pas la mienne, je te jure, assura-t-elle à tout hasard.

—Tâche de réfléchir, Édith. C'est tellement grave que ma vie est en jeu.

—Ta vie?

—Oui. Ou mon honneur. C'est la même chose. Cette dot, est-ce toi qui l'administrais, qui en touchais les revenus?

—C'était moi.

Aux aguets, elle avait deviné dans quel sens il fallait répondre, et se précipitait dans le mensonge avec avidité. La donation de cent mille francs que M. Frasne lui avait consentie était bien sa propriété en effet, mais sous l'administration et le contrôle du mari. Elle n'eût pas résisté aux suites d'une action en divorce. Dans tous les cas, Mme Frasne n'en avait pas la libre disposition, elle n'en pouvait opérer seule, le retrait. Mais que lui importaient ces arguties?

Cependant il continuait, implacable comme un juge d'instruction:

—Cette dot, où était-elle déposée?

—À la Banque Universelle, en titres que j'ai fait négocier. Je te l'ai déjà raconté. Laisse-moi.

—Déposée en ton nom?

—En mon nom.

—Est-ce là que tu l'as retirée avant notre départ?

—C'est là.

—Tu as pu la retirer avec ta seule signature à l'agence de
Chambéry?

—Oui.

—Alors tu étais mariée sous le régime de la séparation des biens?

—C'est cela.

Plusieurs fois, il l'avait interrogée à ce sujet, depuis qu'elle lui avait avoué, peu de temps après leur fuite, la réalisation de sa fortune personnelle qu'elle lui représentait comme un héritage de famille. Cette fable d'une maison de crédit, imaginée alors pour ne pas éveiller la susceptibilité du jeune homme, elle la maintenait énergiquement le jour même où elle pensait l'abandonner.

Ses réponses nettes et rapides, conformes à de précédentes explications, étaient plausibles en somme. Il n'était pas invraisemblable qu'un conseiller de la famille Dannemarie se fût entremis, avant la signature du contrat, pour obtenir de la passion de M. Frasne une donation immédiate, absolue et définitive, destinée à sauvegarder l'avenir de la jeune fille et à lui assurer, dans le présent, plus d'indépendance et de dignité. Pourquoi Maurice eût-il douté de pareilles affirmations? Ne détruisaient-elles pas suffisamment son bonheur? C'était déjà trop que, cédant à une sorte d'envoûtement dont il se réveillait avec colère, il eût accepté, par un indigne compromis, de retarder son entrée en carrière jusqu'à l'expiration de cette année d'amour. Mais de la fortune d'Édith qu'il se faisait l'illusion de compléter prochainement par son travail, il ne soupçonnait pas l'origine empoisonnée. Voici que cette origine se dévoilait pour anéantir son orgueil et briser en lui toute estime de soi-même. Cette fortune, si elle appartenait en propre à sa compagne, provenait en réalité de l'homme dont il avait ruiné le foyer. Qu'il s'en fût glissé la moindre parcelle dans son existence, c'était une infamie qu'il ne pouvait à aucun prix tolérer…

Se sentant perdu, il calcula mentalement le chiffre de sa dette.

—Ta fortune est placée à la Banque internationale de Milan. Sais- tu combien il y manque?

—C'est toi qui l'administres.

—Huit mille francs, à peu près.

—Nous n'avons pas beaucoup dépensé, protesta-t-elle avec douceur.

De fait, cette somme, ajoutée à celle qu'il avait emportée lui- même, atteignait un chiffre bien peu élevé pour les dépenses d'une année entière passée en voyage. Mais à Orta, où ils résidaient depuis six mois, la vie est à bon marché, les distractions rares et peu coûteuses. Édith, après une courte période de prodigalité, s'était montrée constamment facile et simple, contente à peu de frais: il lui suffisait d'aimer.

Où et comment se procurerait-il ces huit mille francs? Tant qu'il ne les aurait pas remboursés, il se croirait déchu, sans honneur, et la vie lui serait à charge. Parce qu'il ressentait profondément l'humiliation, Maurice accabla sa compagne de mépris:

—C'est bien. Je suis ton débiteur: je te rembourserai. Après, nous verrons.

À bout de forces, découragée, vaincue, elle soupira:

—Quelle conversation pour des amants, et le jour de notre anniversaire!

Elle se cacha le visage. Plus misérable qu'elle, il s'approcha et tenta de lui écarter les poignets:

—Écoute, Édith, je ne t'accuse pas, toi. Nous vivions ensemble comme si nous étions mariés. Je ne pensais qu'à notre amour. J'avais tort. Je suis encore bien jeune.

Elle lui abandonna ses mains, sans crainte de montrer de pauvres yeux gonflés:

—Est-ce que je n'accepterais pas tout de toi avec reconnaissance?

—De toi, mais de lui? Il est vengé. Si j'ai détruit son foyer, il a brisé mon bonheur.

—Est-ce que je songe à lui, moi?

Mais il continua gravement avec une insistance douloureuse:

—Nous vivions avec tant d'insouciance. C'est fini.

Il y avait tant de désespoir dans son accent qu'elle se jeta dans ses bras:

—Tais-toi!

Elle voulut l'entraîner hors de ce balcon d'où ils avaient laissé choir leur confiance dans la vie.

—Viens dans le bois, Maurice. Viens t'asseoir à l'ombre, derrière notre chapelle. Nous serons seuls et moins malheureux.

Il se décida brusquement à l'écouter.

—Oui, allons-nous-en d'ici.

Les rayons qui passaient entre les pins dessinaient sur le sol jonché de feuilles mortes des bandes claires. C'étaient, sur le chemin d'ombre, comme des flaques à traverser. Ils contournèrent la chapelle. Édith chercha un coin de mousse à l'écart, fit asseoir son amant, et lui prenant le visage elle le couvrit de baisers. À ses caresses il parut s'abandonner, puis il la repoussa tout à coup:

—Non, laisse-moi. Va-t-en. Quand tes lèvres s'appuient, je n'ai plus de volonté. Je ne suis plus rien. Je n'ai plus que mon coeur qui bat.

—Je t'aime.

—Justement, je t'aime.

Debout, comme égaré, il lui montra, dans le feuillage, le lac qui brillait. Déjà Édith tremblante avait compris la tentation.

—Mais je t'aime plus qu'avant. Tu commanderas, je t'obéirai, je t'écouterai.

—Veux-tu tenir avec moi?

—Où me conduiras-tu?

—Là-bas.

Elle se recula instinctivement:

—Tais-toi.

Mais comme elle, au Calvaire de Lémenc l'année précédente, l'avait entraîné au départ, il s'exaltait à la convaincre:

—Viens. Notre année d'amour est déjà morte. Viens: notre amour
est déjà mort. Personne ne nous cherchera. L'eau n'est pas froide.
Nous nous laisserons glisser d'une barque. Je n'ai plus d'honneur.
Veux-tu venir?

Elle le prit à pleins bras et cria d'une voix d'épouvante:

—Non, non, non. Moi, je t'aime. Quand on aime, on ne veut pas mourir. Quand on aime, on ment, on vole, on tue, mais on ne veut pas mourir. Les amants qui se tuent n'aimaient pas leur amour.

Il se dégagea de son étreinte, sans craindre de la blesser.

—Laisse-moi. Ne me touche plus.

Et il s'enfuit. Presque aussi agile que lui, elle s'élança à sa poursuite. Les enfants qui jouaient suspendirent leur partie pour s'intéresser à cette course.

Quand il fut hors d'atteinte, Maurice se dirigea vers la cour de Buccione. Il l'avait découverte dans ses promenades avec Édith. Dernier débris d'un ancien château fort, c'est une haute tour carrée, entourée de pans de murs en ruines qu'envahissent les plantes grimpantes. Elle se dresse à l'extrémité du lac d'Orta, sur une colline de châtaigniers, et commande un paysage qui, du sud au nord, va de Novare, cité claire au bout de la plaine, au mont Rose, dont le lointain sommet regarde par-dessus les autres plans de montagnes, et dont les glaciers scintillent au soleil. L'endroit est désert, et de nulle part dans les environs la vue n'est aussi étendue. Souvent, lorsque la fatigue de sa compagne le laissait disposer de quelques heures, il était venu là pour regarder vers son pays et se sentir en exil.

Il y demeura longtemps à envenimer sa blessure. De la passion qui devait combler sa jeunesse, pourquoi ne sentait-il plus à cette heure que la misère? Il y avait donc autre chose que l'amour, quelque chose de si considérable que, s'il ne pouvait détruire l'amour, il avait assez de force pour le réduire au second plan et corrompre ses joies. L'amour n'était point toute la vie. Il ne pouvait même pas s'isoler, se détacher du reste de la vie. Livré à lui-même, il n'était qu'une force désordonnée et destructrice. De l'autre côté de ces montagnes qui fermaient l'horizon, il avait dû occasionner quelque désastre. Maintenant Maurice en était sûr.

Pouvait-il sincèrement accuser les seules circonstances? Non: évoqué avec franchise, ce passé le condamnait. Il se découvrait responsable de légèreté, de faiblesse: responsable pour avoir accepté de partir quand il pouvait prévoir que les ressources ne tarderaient pas à lui manquer: responsable pour avoir accueilli sans preuves les explications qu'Édith lui avait fournies et dont il lui était facile de saisir l'insuffisance; responsable pour avoir consenti, sous l'inspiration de ses caresses, à jouir du présent sans le relier au passé ni à l'avenir; responsable encore pour avoir cédé à ses sollicitations quand elle s'obstinait à lui réclamer une année d'oubli, une année de bonheur, une année de paresse et de lâcheté.

Et il lui apparut clairement que s'il tenait à son honneur, le salut ne pouvait lui venir que de sa famille. Sans elle, il s'estimait perdu, puisqu'il ne pouvait, et peut-être de longtemps, restituer cet argent dont il ne voulait pas avoir vécu; mais s'il implorait son secours, elle le sauverait. Comment ne le sauverait- elle pas? N'était-elle point solidaire de sa honte? Si elle était solidaire de sa honte, il avait donc aussi envers elle des devoirs qu'il avait désertés. Favorisé dans sa naissance, il avait contracté des obligations qu'il avait négligées, un pacte qu'il avait rompu. La famille qui nous doit assistance dans la mauvaise fortune, dans le péril, de quel droit l'oublier dans la poursuite d'un bonheur égoïste dont les conséquences lui sont contraires?

L'orgueil le séparait de son père. Mais sa mère serait sa confidente. Il lui demanderait la somme nécessaire à sa libération. C'était cela qui pressait. Il fallait avant toutes choses recouvrer l'honneur à ses propres yeux.

Ainsi décidé, il regagna l'hôtel en hâte, et écrivit à Mme Roquevillard. Il venait de terminer sa lettre et de la mettre à la boîte lorsque Édith rentra. Il l'aperçut au bout de l'allée et fut presque étonné de la revoir si vite, tant il s'était éloigné d'elle en quelques heures. Depuis un an, elle avait occupé tous ses jours, et son coeur à chaque battement. Se trouvait-elle si rapidement dépossédée de son royaume?

Quand elle le vit, elle s'arrêta, interdite, puis courut se précipiter dans ses bras.

—C'est toi… c'est toi…

—Mon amie, ma chérie… dit-il avec une grande douceur.

—Tu es là, je suis contente…

Elle montra le lac d'un geste d'effroi, pour expliquer sa course:

—Je viens de là-bas. J'ai suivi la grève. Asseyons-nous, veux-tu?
Je n'ai plus de jambes. J'ai eu si peur.

Elle ne se lassait pas de le regarder. Il retrouvait à sa vue l'ancien enchantement. Le paysage d'automne les entourait de sa volupté fragile. Sur les ruines, l'amour vainqueur se dressait.

Éperdument ils goûtaient un bonheur que tous deux savaient condamné.

Dès lors ils ne parlèrent plus du passé. Lui attendait une réponse à sa lettre. Elle n'osait plus l'interroger, mais redoublait de charme afin de lui plaire. Ce charme s'était modifié. Il n'avait plus rien de provocant ni de perpétuellement agité. La crainte de perdre son amant l'avait rendue humble et soumise, toute faible et tendre. Elle recherchait les conversations, les lectures qu'il préférait. Elle devinait au piano sa musique de prédilection. Lui- même ne la traitait plus qu'avec bonté. De ce renouveau de paix affectueuse, tous deux ne jouissaient qu'avec gêne. Leur accord était sans gaieté, sans conviction, sans confiance.

Le 2 novembre leur fut particulièrement cruel. Afin de se livrer mieux à ses souvenirs de famille que le jour des Morts avivait, Maurice voulut sortir seul, mais Édith implora de l'accompagner. Il accepta sans plaisir, et tandis qu'elle se préparait, il fut l'attendre au Mont Sacré.

—Où allons-nous? demanda-t-elle en le rejoignant.

—Au cimetière, comme tout le monde aujourd'hui.

Avant de pénétrer dans le cimetière d'Orta, il fallait traverser un champ inculte qui jadis en avait fait partie et qui avait été désaffecté. Les tombes qu'il renfermait dans son enclos étaient invisibles et anonymes. Rien ne les désignait plus au regard, ni un nom, ni une croix, pas même un pli de terre. À cause de la Toussaint, des mains inconnues avaient disposés çà et là des gerbes de chrysanthèmes qui transformaient cette prairie en jardin.

Édith et Maurice s'arrêtèrent dans cet enclos que limitaient des marronniers. Les feuilles semblaient ne plus tenir que par la mollesse de l'air. Un coup de vent suffirait à dévêtir les arbres. Avec le soir qui venait, un peu de bise fraîche se leva. Et des feuilles d'or tombèrent en effet, tournoyèrent quelques instants, et allèrent se tasser dans le fossé qui bordait l'allée principale. L'une d'elles se posa sur le chapeau de la jeune femme.

Un tel signe de détresse sur ce visage au teint chaud, aux yeux de feu, sur cette forme de chair qui, dans l'immobilité même, gardait l'animation de la vie, ce fut de quoi achever d'émouvoir son compagnon que ce jour surexcitait.

Comme il se taisait, elle lui montra les chrysanthèmes.

—Les belles fleurs, dit-elle.

Et tous deux songèrent qu'elles recouvraient la mort. Par un retour inconscient sur eux-mêmes, ils regardèrent la rangée d'arbres qui les dissimulait à demi, et, se rapprochant l'un de l'autre, ils s'embrassèrent sur les tombes.

III

LES RUINES

… Le surlendemain de cette promenade, Maurice fut appelé au bureau de l'hôtel.

—C'est pour une lettre chargée. Le facteur vous réclame.

Il reconnut les enveloppes jaunes dont se servait son père, et fit sauter rapidement les cachets, tandis que la gérante, ayant lu le chiffre de la recommandation, l'observait d'un air admiratif. La lettre, encadrée de noir, contenait à l'intérieur un billet français de cent francs et un chèque de huit mille sur la Banque internationale de Milan, signé de sa soeur Marguerite.

"Maintenant, se dit-il, je suis mon maître."

Après l'humiliation, sa première pensée était orgueilleuse. Rasséréné, il remarqua mieux la bordure du papier, et son coeur se serra. Il y a eu un malheur, un grand malheur pendant son absence. Dans l'extrême jeunesse, et plus tard quelquefois, on n'envisage point la possibilité de perdre ceux qu'on aime: on s'éloigne d'eux sans angoisse, avec la certitude de les retrouver au retour. Au premier deuil cesse le crédit de l'avenir. Séparé des siens, privé de nouvelles, préservé par l'insouciance de l'âge et l'égoïsme de l'amour, il avait pu ignorer cette inquiétude qui brutalement étreint la poitrine lorsque le souvenir intervient. Souvent, de plus en plus souvent, il évoquait sa famille, il imaginait la place vide qu'il avait laissée. La présence d'Édith ne suffisait pas toujours à chasser ces fantômes. Mais de pressentiments funèbres, il n'en avait jamais eu. Depuis quelques jours cependant, depuis que la saison ajoutait sa fragilité à celle de son bonheur, il revoyait plus distinctement le visage si pâle de sa mère, il sentait sur sa joue la dernière caresse qu'elle lui avait donnée d'une main qui était froide, dont il retrouvait, après un an, le contact.

Le coup qui le frappait ne le trouvait pas préparé. Pourquoi était-ce Marguerite qui avait tenu la plume? De qui pouvait-elle être en grand deuil, sinon?… La réponse à cette question, il n'osait pas se la faire: elle s'imposait. Il prit son chapeau et sortit, la lettre à la main. Comment l'aurait-il lue dans ce bureau d'hôtel? Pas même sur la terrasse, ni dans l'avenue, ni sous le bois: Édith surviendrait dans quelques instants, le surprendrait, et cette douleur-là, elle n'était qu'à lui, il ne la voulait partager avec personne. La partager, c'était la diminuer quand il désirait l'épuiser.

Dehors il lut les premières lignes et s'enfuit dans le chemin, comme une bête blessée qu'on poursuit. Tant qu'il aperçut des maisons, il continua sa course. Il cherchait une solitude où pleurer sans être vu. Et il se dirigea vers la tour de Buccione.

Il ne s'arrêta qu'au sommet de la colline, au pied de la tour. Hors d'haleine, il se laissa tomber dans l'herbe, qui poussait entre les murs écroulés. Il avait couru, comme si l'on peut fuir devant le destin. À mesure qu'il reprenait son souffle, la peur s'emparait de lui et le tenaillait davantage. La lettre de plusieurs feuillets qu'il tenait toujours dans sa main crispée, il n'osait pas la lire tout entière. Il lui fallut un grand effort pour en continuer la lecture qu'il dut interrompre plusieurs fois. Elle lui annonçait plus de malheurs même qu'il n'en pouvait prévoir.

"Chambéry, 2 novembre.

"Mon cher Maurice,

"Ta lettre m'a été remise à moi. C'est moi qui l'ai décachetée. Je l'attendais depuis longtemps. Je pensais bien qu'elle viendrait, ou toi. Notre mère me l'avait annoncé. Tu ne pouvais pas nous avoir oubliés pour toujours.

"J'ai compris en te lisant que tu ne savais plus rien de nous depuis ton départ, et je me suis mieux expliqué ton silence persistant. Toi, tu as déjà compris que nous n'avons plus maman. Pour te le dire, je retrouve toute ma souffrance que je ne veux pas perdre, et qui me rapproche d'elle. Pleure avec moi, mon pauvre frère, pleure beaucoup de larmes pour le temps où tu n'as pas pleuré. Mais ne te laisse pas aller au désespoir. Elle ne le veut pas.

"Elle nous a quittés le 4 avril dernier, il y a bientôt sept mois. Tout l'hiver ses forces ont décliné lentement, doucement. Elle ne souffrait pas; du moins elle ne se plaignait pas. Elle ne cessait pas de prier. Un soir, sans que rien n'eût fait prévoir davantage une fin aussi prompte, elle a passé en priant. Père et moi, nous étions là. Elle nous a regardés, elle a essayé de sourire, elle a murmuré un nom que nous avons compris tous les deux et qui était le tien. Et puis sa tête s'est renversée en arrière. Ce fut tout.

"Quelques jours auparavant, elle m'avait parlé de toi, comme si elle m'exprimait ses dernières volontés. Je m'en suis rendu compte plus tard: elle parlait comme à l'ordinaire, si simplement. Elle m'a dit: "Maurice reviendra. Il est plus malheureux que coupable. Il l'ignore encore et il l'apprendra. Il aura besoin de tout son courage. Promets-moi, toi, lorsqu'il viendra, de le recevoir, de le réconcilier avec son père, avec sa famille, de le défendre, enfin de ne jamais l'abandonner, quoi qu'il arrive." Je n'avais pas besoin de promettre et j'ai promis. Aussi, quand ta lettre est venue, je n'ai pas hésité à l'ouvrir: je remplace maman, bien mal, mais de tout mon coeur.

"Il faut que tu le saches: maman ne te croyait pas coupable. Moi non plus. Père non plus, j'en suis sûre; mais il nous disait que la faiblesse est une façon d'être coupable, et que celui dont la famille a soutenu les premières années jusqu'à l'âge d'homme n'est pas libre d'entraîner pas ses actes la décadence de toute sa race. Maintenant il ne parle plus de toi, jamais. Je devine qu'il y pense souvent, et qu'il en a beaucoup de peine. Souviens-toi de lui, Maurice, souviens-toi de lui autant que de notre mère qui se repose. Il a changé, beaucoup changé. Lui qui avait gardé tant de jeunesse dans la démarche, dans l'expression, dans la voix, il a vieilli en peu de jours. Il travaille sans relâche. Il oublie, en travaillant, le mal… Mais j'ai promis de ne pas t'adresser de reproches. Cependant il faut bien que tu apprennes ce que nous sommes tous devenus, puisque tu étais sans nouvelles depuis une année. Il est si estimé que pas un de ses clients ne lui a retiré sa confiance.

"Hubert, qui devait rester deux ans en France, a obtenu de repartir pour les colonies. Il s'est embarqué au mois de mai dernier à destination du Soudan. Il commande un poste très avancé, à l'intérieur des terres, à Sikasso. C'est un endroit assez exposé. C'est ce qu'il avait demandé.

"Félicie est toujours à l'hôpital d'Hanoï. Elle s'inquiète beaucoup de toi. Dernièrement, elle nous racontait la mort de deux missionnaires belges qui ont été massacrés sur la frontière de la Chine. Au lieu de s'en affliger, elle se réjouissait pour eux de leur martyre, et regrettait de ne pouvoir donner sa vie pour celui qu'elle appelle "l'enfant prodigue" et que tu reconnaîtras. Elle a hérité de la piété ardente de notre mère. Que Dieu nous la garde là-bas, à l'autre bout du monde!

"Les Marcellaz nous ont quittés. Malgré les prières de Germaine, Charles a vendu son étude pour en acquérir une autre à Lyon. Ce départ nous a été dur. Cependant père soutient qu'il est raisonnable. Notre beau-frère avait une occasion de se rapprocher de sa famille qui est de Villefranche, tu le sais; il devait en profiter. Ils sont venus passer les vacances avec nous à la Vigie. Pierre et Adrienne y ont pris de bonnes joues rouges. Le petit Julien, mon favori, es resté un peu pâlot. L'air de Savoie lui convient mieux que les brouillards de Lyon. Aussi Germaine nous l'a-t-elle laissé pour cet hiver. Il anime notre grande maison qui est bien triste.

"J'ai terminé ma revue. Autrefois, c'était notre mère qui centralisait les nouvelles des absents, et les transmettait des uns aux autres. Tu vois que je tâche de la remplacer. Pour ce qui me reste à te dire, c'est plus difficile. Pourtant, je te le dirai sans récriminations. Il me semble que ce sera mieux. D'abord je te suis dévouée quand même, et puis tu jugeras de notre misère qui est la tienne.

"Tu ne dois pas savoir ce qui s'est passé tout de suite après ton départ: sans quoi tu n'aurais pas gardé ce silence qui nous a tant affectés. M. Frasne a déposé contre toi, oui, contre toi, une plainte en abus de confiance. C'est ainsi que cela s'appelle: on en a tant parlé. Il t'accusait d'avoir pris cent mille francs dans son coffre-fort. Il s'est porté partie civile pour forcer la justice à te poursuivre, et comme tu n'étais pas là, on t'a jugé par contumace. Je t'explique avec les mots qu'on a employés. Les conseillers ne voulaient pas te condamner. Mais les clercs de l'étude, surtout M. Philippeaux, ont témoigné contre toi à l'audience. Ils ont déclaré que tu savais que le coffre-fort contenait tout cet argent, et puis que tu étais resté le dernier à l'étude, avec les clefs, et que tu connaissais le chiffre qui sert à ouvrir. Alors, on t'a condamné, avec les circonstances atténuantes, à un an de prison. Il paraît que c'est le minimum. On a tenu compte des influences que tu avais subies. Mais ils t'ont condamné, comprends-tu. Cela s'est fait le mois dernier. Maman n'était plus là. Quand père me l'a annoncé, son visage était si blanc que j'ai eu peur pour lui. Il se dominait, comme toujours. J'aurais préféré qu'il pleurât. Mais il n'est pas de ceux qui pleurent. Il souffre en dedans, et c'est pire.

"Le jugement a été affiché à notre porte, publié par les journaux. Il paraît que c'est la loi. Tous les vieux Roquevillard qui ont rendu tant de services au pays n'ont pas épargné cet affichage à notre nom.

"Il y a aussi les cent mille francs que tu dois restituer à M. Frasne. Père est d'avis de vendre la Vigie pour les payer. Il dit que la durée de ton absence prouve malheureusement que tu as dû en profiter, et que cela, au point de vue de l'honneur, c'est pareil au vol. Charles soutient au contraire que les payer, c'est te reconnaître coupable, et qu'il ne le faut à aucun prix. Mais il n'a pas charge de l'honneur de la famille, et moi je suis avec père. Dans tous les cas, la justice a nommé un séquestre qui a fait diviser la fortune de notre mère pour avoir ta part. Sur la mienne, comme je suis majeure, père m'a remis la somme que je t'envoie et que je lui ai demandée. Il a paru étonné; je ne sais pas s'il a compris. Je lui ai offert ta lettre, il l'a refusée avec ces mots que je te transmets:

"—Non, il est mort pour moi, s'il ne revient pas prouver son innocence."

"J'ai ajouté cent francs pour ton retour. Il faut que tu reviennes. Vois le tort que tu nous as fait. Au nom de notre mère dont ce fut le dernier désir, le dernier ordre, au nom de notre père que tu as blessé au coeur, à ce coeur si noble, si tendre, au nom de Félicie et d'Hubert qui méritent pour toi, de Germaine et de ta petite soeur, au nom de tous les nôtres qui pendant tant d'années n'ont donné que des exemples d'honnêteté, et qui te conjurent de ne pas renverser en un jour l'oeuvre de toute une suite de générations, reviens. Je t'attends. Je serai là. Je t'aiderai. J'ai confiance que, toi revenu, tout peut encore se réparer. Car tu n'est pas coupable. Il est impossible que tu le sois. À ta lettre je vois bien que ce n'est pas toi. Et, s'il y a du danger pour toi, reviens quand même. Il serait juste que ce fût ton tour de souffrir, et tu ne serais pas assez lâche pour t'y dérober.

"J'ai fini. Je voudrais tant t'avoir convaincu. Pourtant, si elle était plus forte que nous, si malgré nos sacrifices et notre peine, tu ne devais pas revenir maintenant, je t'attendrais encore. Je t'attendrais toute ma vie. Elle est à notre père et à toi. Sache que jamais je ne t'abandonnerai. Ne l'ai-je pas promis à maman? Tu as été sa dernière pensée. Et si ma lettre te désespère, souviens-toi qu'elle t'a recommandé le courage, rappelle-toi cette parole de notre père: Tant qu'on est pas mort, il n'y a rien de perdu.

"Adieu, Maurice, je t'embrasse. Ta soeur.

"MARGUERITE."

La tristesse et la honte qui s'étaient emparées de Maurice après les demi-révélations de sa maîtresse, que pouvaient-elles signifier auprès du torrent de douleur que précipitait en lui la lettre de Marguerite? Comment y résisterait-il, lui qui, seulement pour un infamant soupçon, avait entendu quelques instants l'appel de la mort? À ses pieds, le lac l'invitait pareillement, lui offrait l'oubli, le silence, la paix, et il ne le voyait même pas. C'était l'appel de la race qui retentissait dans sa poitrine, et voici qu'au lieu de faiblir, il ramassait toutes ses forces pour faire face au désastre qui venait l'accabler. La pensée de la mort est naturelle aux amants dès qu'ils conçoivent des doutes sur l'éternité de leur bonheur. Or, il ne s'agissait plus de son bonheur, chose individuelle dont il se croyait le maître, à la perte de quoi il se croyait le droit de ne pas survivre s'il en jugeait ainsi. Avec lui, sa famille tout entière était en cause. Il ne s'appartenait plus. Qu'il le voulût ou non, il subissait une dépendance, et l'isolement qu'il avait créé autour de lui n'était que chimère et vanité. Mais en même temps qu'il perdait l'éternelle illusion des amants pour qui l'amour est solitude et se passe de tout commerce avec le reste du monde, il puisait réconfort comme on puise à un réservoir d'énergie dans la solidarité même qui s'imposait avec une autorité si puissante.

Sa plus cruelle souffrance fut de ne pouvoir pleurer sa mère librement, exclusivement. Il envia les fils qui, devant un cercueil, se livrent, sans retour sur eux-mêmes, à leurs regrets. N'avait-il point sa part dans cette fin dont aucun pressentiment ne l'avait averti? Il se souvenait que le médecin ne condamnait pas la malade, qu'il attendait le salut d'un régime de tranquillité et de repos. Comment cette frêle existence eût-elle résisté à la tempête?

Et la tempête qu'il avait déchaînée en partant avait ravagé, détruit le foyer. C'était la dispersion, las Marcellaz partis, Hubert allant chercher un peu d'honneur pour un nom compromis, et c'était la menace de ruine avec la vente du vieux domaine. Il ne restait plus à la maison que son père devenu un vieillard et Marguerite. Mais Marguerite, pourquoi ne s'était-elle pas mariée? Son fiancé aurait-il été assez lâche pour la charger de la faute d'un autre? Elle n'en parlait point dans sa lettre. Elle s'oubliait elle-même, dans l'énumération de leurs maux. "Ma vie est à notre père et à toi", lui disait-elle simplement, sans une autre allusion à son sacrifice. Personne n'avait été épargné, personne, excepté le coupable qui sous un ciel délicat avait goûté toute la douceur de vivre.

Car s'il ne méritait point l'ignominieuse accusation lancée par M. Frasne, il était coupable envers sa famille pour s'être cru libre de la trahir. Et il accusa sa maîtresse dont l'imprudence l'avait ainsi déshonoré, dont l'amour l'avait avili. Mais était-ce bien son amour qui l'avait avili? L'amour qu'il avait tant convoité pendant sa jeunesse exaltée et studieuse à la fois, qui avait passé sur son coeur comme ces souffles embrasés que les lyres légendaires suspendues aux arbres attendaient pour vibrer, il lui attribuait toute sa sensibilité, comme au vent le son des cordes. Et il le chargeait des enthousiasmes et des faiblesses dont la source était en lui-même. Il se rappelait, dans cette course éperdue qu'il entreprenait à travers sa vie, les yeux, la bouche, les mouvements d'Édith. À la grâce de ces gestes, aux caresses de cette voix, à la flamme de ces regards, oui, le chant de son coeur était suspendu. Il quitterait cette femme; il ne renierait pas son amour.

Et d'ailleurs, que reprocherait-il à Édith? Du drame lamentable où toute une race roulait au fossé par sa faute, que soupçonnait- elle? Rien, assurément. Elle avait pris cet argent comme elles prennent les coeurs, sans penser à mal, et en croyant exercer un droit. S'il l'avertissait, elle s'étonnerait, et sans hésiter reviendrait à Chambéry crier aux juges l'innocence de son amant. De cette générosité, il ne voulait pas. Il valait mieux qu'elle demeurât toujours dans l'ignorance et que pour elle-même elle ne courût aucun risque. Il partirait ce soir… non, pas ce soir, demain matin, sans l'avoir avertie, après avoir complété sa dot illégitime afin qu'elle ne manquât de rien.

Mais que deviendrait-elle, ainsi abandonnée? N'avait-il pas aussi des devoirs envers elle dont l'amour était toute la vie?… Il essaya d'imaginer son avenir. Il la vit cruellement déchirée, le maudissant et le pleurant tour à tour, le réclamant au Bois Sacré, aux chapelles, à tous les témoins de leur tendresse. Il assista véritablement à son agonie. Pourtant il y avait tant de ressort en elle, une telle frénésie de vivre, qu'elle résisterait et se reprendrait. Ne l'avait-il pas vue se dresser contre lui, frémissante et révoltée, quand il avait parlé de mourir? Oui, elle se reprendrait, elle résisterait, elle vivrait. Et il se sentit le coeur serré à la pensée qu'elle serait aimée encore, que peut-être un jour, plus tard, ce feu dévorant qui la consumait, brûlerait pour un autre…