1 Lorsque Coriolan se vengeait, les armes à la main, de son ignominieuse condamnation, il préserva du ravage les propriétés des patriciens, tandis qu'il brûlait et dévastait celles des plébéiens, voulant par là rompre l'accord qui régnait entre les Romains.
2 Hannibal, ayant dessein de faire noter d'infamie Fabius, qui lui était supérieur en vertu, comme en talents militaires, épargna ses propriétés tout en ravageant celles des autres Romains. Mais la grandeur d'âme de Fabius mit sa fidélité à l'abri de tout soupçon: il vendit ses biens au profit de l'État.
3 Q. Fabius Maximus, étant consul pour la cinquième fois, lorsque les Gaulois, les Ombriens, les Étrusques et les Samnites réunirent leurs forces contre le peuple romain, s'avança à leur rencontre au delà de l'Apennin; et, pendant qu'il fortifiait son camp près de Sentinum, il écrivit à Fulvius et à Postumius, qui gardaient Rome, de diriger leurs troupes sur Clusium[40]. Cet ordre exécuté, les Étrusques et les Ombriens accoururent à la défense de leur territoire; alors, comme il ne restait plus que les Samnites et les Gaulois, Fabius et son collègue Decius les attaquèrent et les défirent.
4 Les Sabins ayant levé une grande armée, et quitté leur territoire pour se jeter sur celui de Rome, M. Curius envoya, par des chemins détournés, un détachement qui ravagea leurs terres, et incendia leurs bourgades dans plusieurs directions. Les Sabins rentrèrent chez eux pour arrêter cette dévastation; en sorte que Curius eut le triple avantage de saccager le pays ennemi alors sans défense, de mettre en fuite une armée sans avoir livré bataille, et de la tailler en pièces après l'avoir dispersée.
5 T. Didius, ne trouvant pas son armée assez nombreuse, différait la bataille jusqu'à l'arrivée des légions qu'il attendait, lorsqu'il apprit que l'ennemi allait marcher à leur rencontre. Il convoqua l'assemblée, or donna aux soldats de se préparer au combat, et fil à dessein négliger la garde des prisonniers. Il s'en échappa quelques-uns, qui annoncèrent aux leurs que les Romains se disposaient à les attaquer. Alors, dans l'attente du combat, l'ennemi craignit de diviser ses forces, et renonça à marcher contre les légions qu'il voulait surprendre. Celles-ci arrivèrent près de Didius sans avoir été inquiétées.
6 Dans une des guerres Puniques, quelques villes, ayant dessein de passer du parti des Romains dans celui des Carthaginois, et désirant, avant de rompre avec les premiers, retirer les otages qu'elles leur avaient donnés, feignirent d'avoir querelle avec des peuples voisins, demandèrent, des Romains pour médiateurs, et, quand ceux-ci furent arrivés, elles les retinrent comme otages équivalents, et ne les rendirent qu'après avoir reçu les leurs.
7 Les Romains ayant envoyé une ambassade au roi Antiochus, qui, après la défaite des Carthaginois, avait auprès de lui Hannibal, dont il mettait les conseils à profit contre Rome; les députés[41] eurent de fréquents entretiens avec Hannibal, dans le but de le rendre suspect au roi, à qui sa présence était agréable, et même utile, à cause de son caractère rusé et de ses talents militaires.
8 Q. Metellus, faisant la guerre contre Jugurtha, gagna les députés que ce prince lui avait envoyés, et obtint d'eux qu'ils le lui livreraient. Il arrêta le même projet avec une seconde ambassade, puis avec une troisième; mais il ne réussit pas à s'emparer de Jugurtha, parce qu'il voulait qu'on le lui amenât vivant. Toutefois il résulta de cette machination un grand avantage: des lettres qu'il écrivait aux confidents du roi furent interceptées; et celui-ci, ayant immolé à sa colère tous ces personnages, demeura privé de conseillers, et ne put se faire dans la suite aucun ami.
9 C. César, informé par un prisonnier qu'Afranius et Petreius devaient lever le camp la nuit suivante, résolut de les en empêcher sans fatiguer ses troupes. Il ordonna, quand la nuit fut venue, que l'on criât de plier bagage, que l'on conduisît à grand bruit les bêtes de somme le long des retranchements des ennemis, et que l'on continuât le tumulte, afin que ce départ simulé les retînt dans leur camp.
10 Scipion l'Africain, voulant surprendre des renforts et des convois qui allaient rejoindre Hannibal, envoya à leur rencontre M. Thermus, se disposant lui-même à le suivre pour l'appuyer.
11 Denys, tyran de Syracuse, informé qu'une nombreuse armée de Carthaginois devait débarquer en Sicile pour l'attaquer, fortifia plusieurs châteaux, et donna l'ordre aux troupes qu'il y laissa de les abandonner à l'approche de l'ennemi, et de s'échapper en se repliant secrètement vers Syracuse. Les Carthaginois, une fois maîtres de ces forts, se virent dans la nécessité d'y placer des garnisons; et Denys, ayant réduit, autant qu'il le désirait, les forces de l'ennemi en les disséminant, tandis qu'en réunissant les siennes il s'était fait une armée presque aussi nombreuse que la leur, prit l'offensive et les défit.
12 Agésilas, roi de Lacédémone, allant faire la guerre à Tissapherne[42], feignit de se diriger sur la Carie, comme devant combattre avec plus de succès dans ce pays montueux[43], contre un ennemi qui lui était supérieur en cavalerie. Cette démonstration ayant fait passer Tissapherne lui-même en Carie, Agésilas fit irruption en Lydie, où était la capitale du royaume; et, prenant au dépourvu les habitants, il s'empara des trésors du roi.
IX. Apaiser les séditions dans l'armée.
1 Le consul A. Manlius, ayant appris que les soldats avaient conspiré dans leurs quartiers d'hiver, en Campanie, pour égorger leurs hôtes et s'emparer de leurs richesses, répandit le bruit qu'ils auraient encore les mêmes quartiers l'hiver suivant. Il sauva la Campanie en déjouant ainsi le complot, et saisit toutes les occasions de sévir contre ceux qui l'avaient tramé.
2 Une sédition dangereuse s'étant élevée parmi des légions romaines, la prudence de Sylla sut en calmer la fureur. Annonçant tout à coup l'approche de l'ennemi, il fit crier aux armes, et donner le signal. Marcher contre l'ennemi fut la pensée de tous les soldats, et l'émeute fut apaisée.
3 Le sénat de Milan ayant été massacré par des soldats, Cn. Pompée, qui craignait de donner lieu à une rébellion en n'appelant que les coupables, les fît venir indistinctement avec ceux qui n'avaient pris aucune part à cette action[44]. N'étant point séparés des autres, par conséquent ne se croyant pas appelés à cause de leur crime, les coupables comparurent avec moins de méfiance; et ceux qui n'avaient rien à se reprocher, veillèrent à la garde des coupables, de peur d'être taxés de complicité s'ils les laissaient fuir.
4 Des légions de l'armée de C. César s'étant révoltées, au point de manifester l'intention d'attenter à la vie de leur chef, il dissimula sa crainte, s'avança vers les soldats, et, comme ils demandaient leur congé, il le leur donna sur-le-champ, d'un air menaçant. À peine l'eurent-ils obtenu, que le repentir les força de faire leur soumission à leur général, auquel ils furent dès lors plus dévoués qu'auparavant.
X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent intempestivement.
1 Q. Sertorius, sachant par expérience qu'il ne pouvait résister aux forces réunies des Romains, et voulant le prouver aux barbares ses alliés, qui demandaient témérairement le combat, fit amener en leur présence deux chevaux, l'un plein de vigueur, l'autre extrêmement faible, auprès desquels il plaça deux jeunes gens qui offraient le même contraste, l'un robuste, l'autre chétif; et il ordonna au premier d'arracher d'un seul coup la queue entière du cheval faible, au second de tirer un à un les crins du cheval vigoureux. Le jeune homme chétif s'étant acquitté de sa tâche, tandis que l'autre s'épuisait à force de tirer la queue du cheval faible: «Soldats, s'écrie Sertorius, je vous ai montré par cet exemple ce que sont les légions romaines; invincibles quand on les prend en masse, elles seront bientôt affaiblies et taillées en pièces, si elles sont attaquées séparément.»
2 Ce même chef, à qui les soldats demandaient inconsidérément le combat, craignant qu'ils n'enfreignissent ses ordres, s'il refusait plus longtemps, permit, à un détachement de cavalerie d'aller attaquer l'ennemi; et, quand il vit cette troupe plier, il en envoya successivement d'autres pour la soutenir, puis il les fit rentrer toutes dans le camp. Alors il montra à l'armée entière, sans avoir essuyé de perte, quel pouvait être le résultat de la bataille qu'elle avait demandée. Elle eut désormais pour lui la plus grande soumission.
3 Agésilas, roi de Lacédémone, dont le camp était placé sur le bord d'une rivière, en face de celui des Thébains, s'étant aperçu que l'armée ennemie était beaucoup plus nombreuse que la sienne, et voulant ôter à ses soldats le désir de livrer bataille, leur annonça que les réponses des dieux lui ordonnaient de combattre sur les hauteurs. Alors il laissa une faible troupe vers le fleuve, et gagna la colline. Les Thébains, prenant cette manoeuvre pour un effet de la crainte, traversent la rivière, mettent facilement en fuite ceux qui en défendaient le passage; mais, s'étant élancés avec trop d'ardeur vers le reste de l'armée, ils ont le désavantage du terrain, et sont défaits par des troupes inférieures en nombre.
4 Scorylon, général des Daces, sachant bien qu'une guerre civile divisait les Romains, mais ne jugeant pas à propos de les attaquer, parce qu'une guerre étrangère pouvait rétablir la concorde entre les citoyens, mit aux prises deux chiens en présence de ses compatriotes; et, tandis que ces animaux se battaient avec le plus d'acharnement, il leur montra un loup, sur lequel ils se jetèrent aussitôt, déposant leur animosité réciproque. Par cet apologue, il dissuada les barbares d'opérer une attaque qui aurait tourné au profit des Romains.
XI. Comment l'armée doit être excitée au combat.
1 Pendant la guerre contre les Étrusques, l'armée des consuls M. Fabius et Cn. Manlius s'étant mutinée, et se refusant à combattre, ces chefs affectèrent eux-mêmes de temporiser, jusqu'à ce que les soldats, irrités des insultes de l'ennemi, eurent demandé le combat, et juré d'en revenir victorieux.
2 Fulvius Nobilior, étant dans la nécessité de livrer bataille, avec peu de monde, à une armée de Samnites, nombreuse et fière de ses succès, feignit d'avoir gagné une des légions ennemies; et, pour en convaincre ses troupes, il prescrivit aux tribuns, aux premiers officiers et aux centurions, de lui apporter tout ce qu'ils avaient d'argent comptant, ou d'objets d'or et d'argent, pour payer les transfuges, promettant d'ajouter, après la victoire, d'amples récompenses au remboursement des sommes prêtées. Les Romains le crurent, engagèrent sur-le-champ le combat avec autant d'ardeur que de confiance, et remportèrent une éclatante victoire.
3 C. César, étant sur le point de combattre les Germains commandés par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les rassembla et leur dit que dans cette circonstance la dixième légion seule marcherait à l'ennemi. Par là, il stimula cette légion, en lui rendant le témoignage qu'elle était la plus brave, et fit craindre aux autres de lui laisser à elle seule cette glorieuse renommée.
4 Q. Fabius, convaincu que les Romains avaient trop de fierté pour ne pas s'irriter d'un affront, et n'attendant rien de juste ni de modéré de la part de Carthage, envoya[45] des députés dans cette ville pour proposer la paix. Ils en rapportèrent des conditions pleines d'injustice et d'insolence; et dès lors l'armée romaine ne respira plus que le combat.
5 Agésilas, ayant établi son camp près d'Orchomène, ville alliée de Lacédémone, et apprenant que la plupart de ses soldats allaient déposer dans cette place ce qu'ils avaient de plus précieux, défendit aux habitants de rien recevoir de ce qui appartenait à son armée: il pensait que le soldat combattrait avec plus d'ardeur, quand il se verrait dans la nécessité de défendre tout ce qu'il possédait.
6 Épaminondas, général des Thébains, étant sur le point de livrer bataille aux Lacédémoniens, et voulant tirer parti, non seulement de la vigueur, mais encore de toutes les affections de ses soldats, leur annonça en pleine assemblée que les Lacédémoniens avaient résolu, s'ils étaient vainqueurs, de massacrer les hommes à Thèbes, d'emmener comme esclaves les femmes et les enfants, et de raser la ville. Cette nouvelle exaspéra les Thébains, qui, au premier choc, mirent les Lacédémoniens en déroute.
7 Leutychidas, général lacédémonien, étant sur le point de combattre, le jour même que ses alliés[46] gagnaient une bataille navale, déclara à ses soldats, pour leur inspirer plus d'ardeur, et bien qu'il l'ignorât encore, qu'on venait de lui annoncer la victoire des alliés.
8 Dans un combat[47] contre les Latins, A. Postumius, voyant apparaître deux jeunes hommes à cheval, releva le courage des siens en disant que c'étaient Castor et Pollux qui venaient à leur secours, et rétablit ainsi le combat.
9 Archidamus, de Lacédémone, étant en guerre avec les Arcadiens, plaça au milieu de son camp des armes autour desquelles il fit secrètement marcher des chevaux, pendant la nuit. Le lendemain il montra les pas à ses soldats, et leur persuada que Castor et Pollux étaient venus à cheval dans ce lieu pour les soutenir pendant le combat.
10 Périclès, général athénien, aperçut, au moment de livrer bataille, un bois d'où l'on pouvait être en vue des deux armées, bois très épais, vaste et consacré à Pluton. Il y aposta un homme d'une grande taille, augmentée encore par de très hauts cothurnes, et dont le manteau de pourpre et la chevelure inspiraient de la vénération. Debout sur un char attelé de chevaux blancs, cet homme devait, au signal du combat, s'avancer, appeler Périclès par son nom, l'encourager, et lui annoncer que les dieux étaient du côté des Athéniens. À la vue de ce prodige, les ennemis prirent la fuite avant même qu'on lançât le javelot.
11 L. Sylla, voulant inspirer du courage à ses troupes, leur fit croire que les dieux lui révélaient l'avenir. En présence même de toute l'armée, et au moment de sortir du camp pour combattre, il adressait des prières à une petite statue, qu'il avait enlevée à Delphes, et la suppliait de hâter la victoire qu'elle lui avait promise.
12 C. Marius avait auprès de lui une prophétesse[48] de Syrie, dont il feignait de recevoir les prédictions sur l'issue des combats.
13 Q. Sertorius, qui avait une armée de barbares, sans raison et sans discipline, menait à sa suite, dans la Lusitanie, une biche blanche d'une beauté remarquable; et, afin que ses ordres fussent observés comme s'ils émanaient du ciel, il assurait que cette biche l'avertissait de ce qu'il devait, faire et de ce qu'il devait éviter.
Les ruses de ce genre ne peuvent être employées que lorsqu'on connaît l'ignorance et la superstition des hommes auxquels on s'adresse; mais il est bien préférable d'en imaginer qui soient de nature à pouvoir être prises réellement pour des manifestations divines.
14 Alexandre le Grand, au moment d'offrir un sacrifice, se servit d'une teinture pour tracer dans la main que l'aruspice allait porter sur les entrailles des victimes, certaines lettres qui signifiaient qu'il serait vainqueur. Le foie, encore chaud, ayant reçu promptement ces caractères, Alexandre les fit voir aux soldats, et accrut par là leur courage, comme si un dieu lui eût promis la victoire.
15 L'aruspice Sudinès en fit autant, lorsqu'Eumène était sur le point de livrer bataille aux Gaulois.
16 Épaminondas, général thébain, persuadé que ses troupes marcheraient avec plus de confiance contre les Lacédémoniens, si un motif religieux les animait, enleva pendant la nuit les armes suspendues en trophées dans les temples, et fit entendre aux soldats que les dieux les suivaient pour les secourir dans le combat.
17 Agésilas, roi de Lacédémone, ayant fait quelques prisonniers aux Perses, dont l'aspect est effrayant quand ils ont leur costume de guerre, les mit à nu, et montra leurs corps blancs et délicats à ses troupes, afin qu'elles n'eussent que du mépris pour de pareils soldats.
18 Gélon, tyran de Syracuse, ayant fait dans une guerre contre les Carthaginois, un grand nombre de prisonniers, choisit les plus faibles, surtout parmi les auxiliaires, qui étaient très noirs, et les fit paraître nus en présence de ses soldats, pour exciter leur mépris.
19 Cyrus, roi de Perse, voulant donner du courage à ses sujets, les fatigua toute une journée à couper une forêt; puis, le lendemain, il leur fit préparer un festin somptueux, et leur demanda laquelle de ces deux journées ils préféraient. Tous s'étant prononcés pour le plaisir présent: «Eh bien, dit-il, c'est par la première des deux conditions que vous parviendrez à celle- ci; car vous ne pouvez être libres et heureux qu'après avoir vaincu les Mèdes.» Ce fut ainsi qu'il leur inspira le désir de combattre.
20 L. Sylla, devant livrer bataille, près du Pirée, à Archelaùs, général de Mithridate, et voyant que ses troupes manquaient d'ardeur, les contraignit, en les fatiguant par des travaux, à demander elles-mêmes le signal du combat.
21 Fabius Maximus, qui craignait que ses soldats ne combattissent pas avec assez d'ardeur, dans l'espoir de trouver un refuge sur leurs vaisseaux, y fît mettre le feu avant d'engager l'action.
XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimidés par de mauvais présages.
1 Scipion, arrivant d'Italie en Afrique avec son armée, tomba au sortir de son vaisseau, et, voyant ses soldats effrayés de cet événement, sut, par son courage et sa présence d'esprit, trouver dans cette circonstance un motif d'exhortation: «Soldats, s'écria- t-il, réjouissez-vous: je tiens sous moi l'Afrique!»
2 C. César, étant tombé au moment où il montait sur son navire, s'écria: «Ô terre, ma mère, je te tiens!»[49] voulant faire entendre par là qu'il reviendrait dans ce pays dont il s'éloignait.
3 Le consul T. Sempronius Gracchus[50] s'avançait en bataille contre les Picentins, lorsqu'un tremblement terre jeta tout à coup l'épouvante dans les deux armées. Il exhorta les siens, les rassura; et, les ayant déterminés à fondre sur l'ennemi, que la superstition tenait abattu, il donna l'attaque, et fut vainqueur.
4 Dans l'armée de Sertorius, les boucliers de la cavalerie, par un prodige soudain, parurent ensanglantés à l'extérieur, ainsi que le poitrail des chevaux. Ce général déclara que c'était un présage de victoire, parce que ces objets se couvrent ordinairement du sang de l'ennemi.
5 Épaminondas, voyant ses troupes effrayées de ce qu'une banderole, qui était suspendue à sa lance comme ornement, avait été enlevée par le vent et jetée sur le tombeau d'un Lacédémonien, leur dit: «Soldats, cessez de craindre; voilà qui annonce la mort des Lacédémoniens: nous parons les tombeaux pour leurs funérailles.»
6 Un météore enflammé, tombé du ciel pendant la nuit, effrayait les soldats qui l'avaient aperçu: «C'est, leur dit Épaminondas, une lumière que la bonté des dieux nous envoie.»
7 Le même général était au moment d'en venir aux mains avec les Lacédémoniens, lorsque le siège sur lequel il était assis se brisa, ce qui fut, pour le commun des soldats, un événement de sinistre présage: «Allons, s'écria-t-il, nous ne pouvons plus rester assis.»
8 C. Sulpicius Gallus, craignant qu'une éclipse, qui était prochaine, ne fût considérée par les soldats comme un mauvais présage, la leur prédit[51], et leur expliqua les causes et les lois de ce phénomène.
9 Pendant qu'Agathocle, de Syracuse, faisait la guerre aux Carthaginois, il y eut une semblable éclipse de lune[52], dont les soldats furent effrayés comme d'un prodige, il leur expliqua cet événement, et leur apprit à le considérer, quel qu'il fût, comme un phénomène naturel, qui n'avait aucun rapport avec leurs desseins.
10 La foudre était tombée dans le camp de Périclès et avait effrayé ses soldats. Il convoqua l'assemblée, puis, en présence de tous, il choqua des pierres l'une contre l'autre, en fit jaillir du feu, et mit fin à l'épouvante, en montrant que la foudre s'élance de la même manière du sein des nuages en conflit.
11 Timothée, général athénien, était sur le point d'engager un combat naval avec les Corcyréens[53], et déjà sa flotte se mettait en mouvement, lorsque son pilote donna le signal de la retraite, pour avoir entendu un des rameurs éternuer: «Tu es étonné, lui dit Timothée, que parmi tant de milliers d'hommes, il y en ait un qui soit enrhumé?»
12 Un autre Athénien, Chabrias, vit, au moment de combattre sur mer, la foudre tomber devant son navire, ce qui fut un prodige effrayant aux yeux de ses soldats: «Profitons de cet instant, leur dit-il, pour commencer le combat: car Jupiter, le plus grand des dieux, nous montre que sa puissance vient au secours de notre flotte.»
LIVRE SECOND.
PRÉFACE.
Après avoir mis en ordre, dans le premier livre, les exemples qui peuvent, à mon avis, éclairer un général sur ce qu'il doit faire avant le combat, je vais donner maintenant ceux qui se rapportent à l'action elle-même, et enfin ceux qui en concernent les suites.
Les exemples relatifs au combat se divisent comme il suit:
Chapitres
I Choisir le moment pour combattre.
II Choisir le lieu pour le combat.
III De l'ordre de bataille.
IV Déconcerter les dispositions de l'armée ennemie.
V Des embûches.
VI Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enfermé, il ne rétablisse le combat par désespoir.
VII Cacher les événements fâcheux.
VIII Rétablir le combat par un acte de fermeté.
Voici maintenant, selon moi, ce qu'il convient de faire après le combat:
IX Si les débuts de la guerre ont été heureux, il faut achever la victoire.
X Si l'on a essuyé des revers, il faut y remédier.
XI Maintenir dans le devoir ceux dont la fidélité est douteuse.
XII Ce qu'il faut faire pour la défense du camp, lorsqu'on n'a pas assez de confiance en ses forces.
XIII De la retraite.
I. Choisir le moment pour combattre.
1 P. Scipion, en Espagne, ayant appris qu'Hasdrubal, général des Carthaginois, s'avançait contre lui en bataille, dès le matin, avec des troupes qui étaient à jeun, retint les siennes dans le camp jusqu'à la septième heure, leur fit prendre du repos et de la nourriture; puis, quand l'ennemi, pressé par la faim et la soif, et fatigué d'avoir été longtemps sous les armes, se mit à regagner son camp, Scipion fit tout à coup sortir son armée[54], engagea le combat, et remporta la victoire.
2 Metellus Pius, ayant affaire à Hirtuleius, en Espagne, et voyant que celui-ci s'était approché de ses retranchements dès la pointe du jour, avec son armée rangée en bataille, dans le temps le plus chaud de l'été, se tint renfermé dans le camp jusqu'à la sixième heure du jour; et, avec ses troupes ainsi ménagées et fraîches, il défît aisément un ennemi que l'ardeur du soleil avait abattu.
3 Le même chef, après avoir combiné ses forces avec celles de Pompée contre Sertorius, en Espagne, avait souvent offert la bataille à ce dernier, qui la refusait parce qu'il se croyait trop faible contre deux. Quelque temps après, s'étant aperçu que les soldats de Sertorius manifestaient un violent désir de combattre élevant les bras et agitant leurs lances, il pensa qu'il ne devait pas, pour le moment, s'exposer à tant d'ardeur: il fit retirer ses troupes, et conseilla à Pompée d'en faire autant.
4 Le consul Postumius avait, en Sicile, son camp à trois milles de celui des Carthaginois, et chaque jour les généraux ennemis se présentaient avec leur armée jusque sous ses retranchements, dont il leur défendait l'approche en ne leur opposant jamais que de faibles détachements. Déjà cette habitude excitait le mépris des Carthaginois, lorsque Postumius, retenant au camp ses troupes reposées et prêtes à combattre, soutint comme auparavant, avec un petit nombre de soldats, l'incursion des ennemis, et les arrêta même plus longtemps qu'à l'ordinaire. Puis, au moment où ceux-ci, fatigués et pressés par la faim, commençaient à se retirer, vers la sixième heure, le consul, avec ses troupes fraîches, mit en déroute cette armée déjà épuisée, comme nous l'avons dit.
5 Iphicrate, général athénien, étant informé que les ennemis prenaient leur repas tous les jours à la même heure, ordonna à ses troupes d'avancer le leur, puis il les rangea en bataille. Il prit ainsi l'ennemi à jeun, et le tint en échec sans engager le combat, et sans lui permettre de se retirer. Enfin, au déclin du jour, il fit rentrer ses troupes, mais les retint sous les armes. Les ennemis, fatigués d'avoir été sur pied, et souffrant de la faim, coururent aussitôt prendre du repos et de la nourriture; et, au moment où ils n'étaient plus sur leurs gardes, Iphicrate sortit de nouveau, et alla les surprendre dans leur camp.
6 Le même, faisant la guerre aux Lacédémoniens, avait depuis plusieurs jours son camp tout près du leur, et les deux armées allaient habituellement, à de certaines heures, chercher du fourrage et du bois. Il y envoya un jour les esclaves, ainsi que les valets d'armée, déguisés eu soldats, et retint les soldats dans ses retranchements. Lorsque les ennemis se furent dispersés pour faire de semblables approvisionnements, il s'empara de leur camp; et tandis que, sans armes et chargés de fardeaux, ils revenaient attirés par le bruit, il les tua ou les prit facilement.
7 Le consul Virginius, dans la guerre contre les Volsques, voyant ceux-ci fondre sur lui de loin et en confusion, ordonna à ses soldats de s'arrêter et de tenir le javelot en terre. Les Volsques, arrivant hors d'haleine, furent bientôt mis en déroute par les troupes reposées du consul.
8 Fabius Maximus, sachant que les Gaulois et les Samnites[55] excellaient au premier choc, tandis que le courage de ses soldats était infatigable, et s'échauffait même dans la durée du combat, prescrivit à ceux-ci de se borner à soutenir la première attaque, et de fatiguer l'ennemi en traînant l'action en longueur. Ce moyen ayant réussi, il fit avancer les réserves; et, reprenant l'offensive avec toutes ses forces, il mit en fuite l'ennemi dès la première charge.
9 À la bataille de Chéronée, Philippe, se rappelant qu'il avait des troupes endurcies par une longue expérience de la guerre, tandis que celles des Athéniens, braves mais peu exercées, n'avaient de force que dans la première attaque, fit à dessein prolonger le combat; et, aussitôt qu'il vit les Athéniens se ralentir, il fondit sur eux avec plus de vigueur, il les tailla en pièces.
10 Les Lacédémoniens, avertis par des espions que les Messéniens étaient enflammés de fureur, à tel point qu'ils descendaient dans la plaine pour livrer bataille, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, différèrent d'en venir aux mains.
11 Pendant, la guerre civile. C. César tenait l'armée d'Afranius et de Petreius assiégée, sans qu'elle pût avoir de l'eau. Exaspérée dans sa détresse, elle avait tué toutes ses bêtes de charge, et était descendue dans la plaine pour offrir la bataille. César retint ses troupes, jugeant défavorable le moment où l'ennemi était poussé par la colère et par le désespoir.
12 Cn. Pompée, voulant faire accepter la bataille à Mithridate, qui fuyait devant lui, choisit la nuit pour lui couper la retraite et pour combattre. Il fit à cet effet ses dispositions, et mit tout à coup l'en nemi dans la nécessité d'en venir aux mains. Il eut même la précaution de disposer ses troupes de manière que celles du roi de Pont fussent éblouies par la clarté de la lune, qu'elles avaient en face, et qui les faisait voir à découvert.
13 On sait que Jugurtha, qui avait éprouvé le courage des Romains, ne leur livrait bataille que vers le déclin du jour, afin que, si les siens étaient mis en fuite, ils pussent, à la faveur de la nuit, se dérober à la poursuite de l'ennemi.
14 Lucullus, ayant en tête Mithridate et Tigrane, près de Tigranocerte, dans la Grande Arménie, ne comptait pas plus de quinze mille combattants dans son armée, tandis que les troupes ennemies étaient innombrables, mais, par cela même, difficiles à faire manoeuvrer. Profitant de cet inconvénient, Lucullus les attaqua avant qu'elles fussent rangées en bataille, et les mit si promptement en déroute, que les deux rois eux-mêmes prirent la fuite, après s'être dépouillés de leurs insignes.
16 Dans une guerre contre les Pannoniens, Tibère Néron, ayant vu les barbares s'avancer fièrement au combat dès la pointe du jour, retint ses troupes au camp, laissant les ennemis à la merci du brouillard et de la pluie, qui, ce jour-là, tombait en abondance.
Enfin, quand il jugea qu'ils étaient fatigués d'être sur pied, et que cette fatigue même, aussi bien que la pluie, avait abattu leur courage, il donna le signal, les chargea et les défit.
17 C. César, pendant la guerre des Gaules, informé qu'Arioviste, roi des Germains, observant une coutume qui était comme une loi aux yeux de ses soldats, s'abstenait de combattre pendant le décours de la lune, choisit ce moment pour l'attaquer[56], et défit cet ennemi enchaîné par la superstition.
18 L'empereur Auguste Vespasien livra bataille aux Juifs le jour du sabbat[57], pendant lequel il leur est défendu de rien faire d'important, et les vainquit.
19 Lysandre, commandant les Spartiates contre les Athéniens à Ægos-Potamos, allait souvent, à certaine heure, inquiéter la flotte ennemie, et faisait ensuite retirer la sienne. Cette manoeuvre étant devenue tout à fait habituelle, les Athéniens, après sa retraite, se dispersaient à terre pour leur approvisionnement. Un jour Lysandre fit, comme de coutume, avancer et revenir ses vaisseaux; et, quand la plupart des Athéniens se furent séparés, il retourna sur ceux qui restaient, les tailla en pièces, et s'empara de tous leurs navires.
II. Choisir le lien pour le combat.
1 M. Curius, voyant l'impossibilité de résister à la phalange de Pyrrhus[58], quand elle était déployée, fit en sorte de la combattre dans un lieu étroit, où les rangs trop pressés devaient s'embarrasser eux-mêmes.
2 Cn. Pompée, en Cappadoce, choisit pour, son camp une hauteur, d'où ses troupes, secondées dans leur élan par la pente du terrain, fondirent sur l'armée de Mithridate, et remportèrent facilement la victoire.
3 C. César, ayant à combattre Pharnace, fils de Mithridate, rangea son armée sur une colline, ce qui lui valut une prompte victoire: car les javelots, lancés d'en haut sur les barbares, qui montaient à l'attaque, leur firent sur-le-champ prendre la fuite.
4 Lucullus, au moment de livrer bataille à Mithridate et à Tigrane près de Tigranocerte, dans la Grande Arménie, se hâta d'occuper, avec une partie de ses troupes, un plateau couronnant une hauteur voisine, d'où il fondit sur les ennemis, qui étaient plus bas. Il prit en flanc leur cavalerie, la mit en déroute, et, l'ayant culbutée sur leur infanterie, qu'elle écrasa, il obtint une éclatante victoire.
5 À l'approche des Parthes, Ventidius ne fit sortir son armée du camp que lorsque ces barbares ne furent plus qu'a cinq cents pas de lui. Alors, courant soudainement à leur rencontre, il s'approcha tellement, que les flèches, qui ne peuvent servir que de loin, leur furent inutiles, et que l'on combattit corps à corps. Cet artifice, joint à l'assurance qu'il avait montrée dans l'attaque, lui donna bientôt la victoire sur ces barbares.
6 Hannibal, sur le point d'en venir aux mains avec Marcellus, près de Numistron, couvrit son flanc de chemins creux et escarpés; et, profitant de la disposition du terrain comme d'un retranchement, il vainquit cet illustre capitaine.
7 Près de Cannes, le même général, ayant observé que du lit du Vulturne[59], plus que de tout autre fleuve, il se lève le matin un grand vent qui lance des tourbillons de sable et de poussière, rangea son armée de manière que toute la violence de ce vent, qu'elle recevait par derrière, donnât dans le visage et dans les yeux des Romains. Admirablement secondé par un désavantage qu'il tournait ainsi contre l'ennemi, il remporta une victoire mémorable.
8 Marius, se disposant à livrer bataille aux Cimbres et aux Teutons le jour qui avait été fixé, fit prendre de la nourriture à ses troupes pour leur donner des forces, et les plaça devant son camp, afin que l'armée ennemie, plutôt que la sienne, se fatiguât en parcourant l'espace qui les séparait. Il mit encore un autre désavantage du côté des Cimbres: d'après la disposition de sa ligne de bataille, les barbares recevaient en face le soleil, le vent et la poussière.
9 Cléomène, roi de Sparte, ayant en tête Hippias, général athénien, qui lui était supérieur en cavalerie, joncha d'arbres coupés la plaine[60] dans laquelle il voulait combattre, et la rendit inaccessible aux chevaux.
10 Les Ibères, surpris par une armée nombreuse, en Afrique[61], et craignant d'être enveloppés, s'adossèrent à un fleuve qui, en cet endroit, coulait entre des rives élevées. Ainsi défendus d'un côté par le fleuve, étant d'ailleurs les plus braves, ils firent successivement des charges sur les troupes qui s'approchaient le plus, et détruisirent ainsi toute l'armée ennemie.
11 Le Lacédémonien Xanthippe, en choisissant d'autres lieux pour combattre, changea par cela seul la fortune de la première guerre Punique. En effet, étant appelé comme mercenaire à Carthage, où l'on perdait déjà tout espoir, et sachant que les Africains, dont la cavalerie et les éléphants faisaient la principale force, recherchaient les hauteurs, tandis que l'armée romaine, supérieure en infanterie, se tenait en rase campagne, il y conduisit aussi les Carthaginois; et là, ayant, au moyen des éléphants, jeté le désordre dans les rangs des Romains, il les dispersa, mit à leur poursuite la cavalerie numide, et tailla en pièces une armée jusqu'alors victorieuse sur terre et sur mer.
12 Épaminondas, général thébain, prêt à s'avancer en bataille contre les Lacédémoniens, fit courir sur le front de son armée des cavaliers qui élevèrent un nuage immense de poussière devant les yeux de l'ennemi; et, pendant que celui-ci s'attendait à un engagement de cavalerie, Épaminondas, faisant un circuit avec son infanterie, se posta de manière à pouvoir prendre à dos les Lacédémoniens, fondit sur eux à l'improviste, et les tailla en pièces.
13 Contre l'armée innombrable des Perses, trois cents Spartiates défendirent le pas des Thermopyles, défilé où seulement un pareil nombre d'ennemis pouvaient les combattre de près. Ainsi égaux en nombre aux barbares, quant à la facilité d'en venir aux mains, mais plus braves qu'eux, ils en tuèrent une grande partie; et ils n'auraient pas été vaincus, si les Perses, guidés par le traître Ephialte, de Trachinie, ne les eussent pas surpris par derrière.
14 Thémistocle, général athénien, voyant que le parti le plus utile à prendre, de la part des Grecs, contre la flotte immense de Xerxès, était de livrer bataille dans le détroit de Salamine, et ne pouvant y déterminer ses concitoyens, amena les barbares, au moyen d'une ruse, à mettre les Grecs dans la nécessité de profiter de leurs avantages. Par une trahison simulée, il envoya un messager à Xerxès, pour l'avertir que les Grecs alliés songeaient à se retirer, et qu'il rencontrerait trop de difficultés s'il fallait qu'il assiégeât leurs villes l'une après l'autre. Ce stratagème réussit d'abord à ôter le repos aux barbares, qui furent pendant toute la nuit sur leurs gardes et en observation; puis à obliger les Grecs, dont les forces étaient entières, à combattre avec les barbares, fatigués de leur veille, dans un lieu étroit, comme il le désirait, où Xerxès ne pouvait tirer avantage des nombreux vaisseaux qui faisaient sa force.
III. De l'ordre de bataille.
1 Cn. Scipion, prêt à en venir aux mains avec Hannon, devant Intibili, en Espagne, s'aperçut que l'armée carthaginoise était rangée de manière que l'aile droite se composait d'Espagnols, soldats vigoureux, mais étrangers à la cause qu'ils défendaient, tandis qu'à la gauche étaient les Africains, hommes moins robustes, mais d'un courage plus ferme. Il ramena en arrière son aile gauche; puis avec la droite, où se trouvaient ses meilleures troupes, il attaqua obliquement[62] l'ennemi, et quand il eut défait et mis en fuite les Africains, il obligea facilement les Espagnols, qui s'étaient tenus en arrière comme spectateurs, à capituler.
2 Philippe, roi de Macédoine, faisant la guerre aux Illyriens, et s'étant aperçu qu'ils avaient réuni leurs meilleurs soldats au centre de leur armée, et que les ailes étaient plus faibles, plaça à sa droite l'élite de ses troupes, fondit sur l'aile gauche des ennemis, jeta le désordre dans toute leur armée, et remporta la victoire.
3 Pamménès, de Thèbes, ayant observé l'armée des Perses, dont l'aile droite était composée de leurs troupes les plus vigoureuses, rangea la sienne de la même manière, en mettant à droite toute sa cavalerie avec l'élite de l'infanterie, et en opposant aux meilleurs soldats de l'ennemi les plus faibles des siens, auxquels il donna l'ordre de lâcher pied dès la première attaque, et de se retirer dans des lieux couverts de bois et peu accessibles. Ayant ainsi rendu inutiles les principales forces des Perses, lui-même, avec ses meilleures troupes placées à l'aile droite, enveloppa leur armée et la mit en déroute.
4 P. Cornélius Scipion, qui depuis fut surnommé l'Africain, soutenant la guerre en Espagne contre Hasdrubal, général des Carthaginois, sortit du camp plusieurs jours de suite, avec son armée rangée de manière que l'élite en occupait le centre. Mais, comme l'ennemi se présentait aussi constamment dans ce même ordre de bataille, Scipion, le jour où il avait résolu d'en venir aux mains, changea cette disposition en plaçant aux ailes ses plus vaillants soldats, c'est-à-dire les légionnaires, et au centre ses troupes légères, qu'il retint en arrière des autres. Ainsi disposées en forme de croissant, les ailes, où étaient ses principales forces, attaquèrent l'armée ennemie par les parties les plus faibles, et la mirent facilement en déroute.
5 Metellus, lors de la bataille qu'il gagna en Espagne sur Hirtuleius, ayant appris que celui-ci avait mis au centre ses cohortes les plus vigoureuses, ramena en arrière le milieu de son armée, afin qu'il n'y eût aucun engagement sur ce point, avant que les ailes de l'ennemi fussent défaites, et le centre enveloppé de toutes parts.
6 Artaxerxés, opposant aux Grecs, qui étaient entrés dans la Perse, une armée plus nombreuse que la leur, la rangea de manière à les déborder, mettant sur son front de bataille la cavalerie, aux ailes les troupes légères; et, retardant à dessein la marche du centre, il enveloppa les ennemis et les tailla en pièces.
7 Hannibal, au contraire, à la bataille de Cannes, ayant d'abord ramené les ailes en arrière, et fait avancer le centre, repoussa notre armée dès le premier choc; et, quand la mêlée fut engagée, tandis que ses ailes, selon l'ordre qu'elles avaient reçu, s'avançaient en se rapprochant l'une de l'autre, il recevait sur le centre la téméraire impétuosité des Romains, qui furent investis et taillés en pièces, résultat dû à la valeur éprouvée des vieux soldats d'Hannibal: car cette ordonnance n'est guère praticable qu'avec des troupes que l'expérience a formées à tous les incidents des combats.
8 Pendant la seconde guerre Punique, Livius Salinator et Claudius Néron, voyant qu'Hasdrubal, pour échapper à la nécessité de combattre, avait posté son armée derrière des vignes, sur une colline de difficile accès, dirigèrent leurs forces vers les deux ailes, laissant le milieu dégarni, enveloppèrent l'ennemi en l'attaquant des deux côtés, et le défirent.
9 Hannibal, à qui Claudius Marcellus faisait essuyer de fréquentes défaites, avait pris le parti, dans les derniers temps, de camper soit sur les montagnes, soit près des marais, soit dans d'autres lieux favorables, où son armée occupait de si bonnes positions pour combattre, qu'elle pouvait, si les Romains avaient le dessus, rentrer au camp presque sans perte, et, s'ils lâchaient pied, se mettre selon son gré à leur poursuite.
10 Le Lacédémonien Xanthippe, livrant bataille à M. Attilius Regulus, en Afrique, plaça à la première ligne ses troupes légères, et au corps de réserve l'élite de son armée; puis il donna l'ordre aux auxiliaires de se retirer aussitôt qu'ils auraient lancé le javelot, et, une fois rentrés dans l'intérieur des lignes, de courir promptement aux deux ailes, et d'en sortir pour envelopper eux-mêmes les Romains, qui alors seraient aux prises avec ses troupes les plus fortes.
11 Sertorius en fit autant en Espagne contre Pompée.
12 Cléandridas, commandant l'armée lacédémonienne contre les Lucaniens, serra son front de bataille afin que son armée parût beaucoup moins nombreuse; et quand il vit, à cet égard, la confiance de l'ennemi, il étendit ses lignes, l'enveloppa et le mit en déroute.
13 Gastron, général lacédémonien, était venu au secours des Égyptiens contre les Perses. Sachant que les Grecs étaient meilleurs soldats, et inspiraient plus de crainte aux Perses que les Égyptiens, il leur donna les armes de ceux-ci et les plaça aux premiers rangs; et, comme les Grecs combattaient sans que la victoire se prononçât, il envoya des Égyptiens pour les appuyer, Les Perses, après avoir soutenu l'effort de troupes qu'ils prenaient pour des Égyptiens, lâchèrent pied à la vue d'une armée qui leur semblait être celle des Grecs, dont ils redoutaient l'approche.
14 Cn. Pompée, faisant la guerre en Albanie, et voyant que l'avantage de l'ennemi était dans une cavalerie innombrable, embusqua son infanterie dans un lieu étroit, près d'une colline, et voulut qu'elle couvrît ses armes, dont l'éclat pouvait la trahir. Ensuite il fit avancer sa cavalerie dans la plaine, comme si elle était suivie du reste de l'armée, avec ordre de faire retraite dès la première attaque de l'ennemi, et de se ranger aux deux ailes lorsqu'on arriverait près de l'infanterie mise en embuscade. Cette manoeuvre exécutée, les cohortes, ayant le passage libre, sortirent tout à coup de leur retraite, se jetèrent au milieu des ennemis, qui s'étaient imprudemment avancés, et les taillèrent en pièces.
15 M. Antoine, ayant affaire aux Parthes, qui accablaient son armée d'une grêle de flèches, ordonna à ses soldats de s'arrêter et de former la tortue. Les traits glissèrent par-dessus, et l'ennemi s'épuisa en vains efforts contre les Romains.
16 Hannibal, ayant à combattre Scipion en Afrique, [63] avec une armée composée de Carthaginois et d'auxiliaires, parmi lesquels étaient des soldats de diverses nations, même des Italiens, avait mis devant son front de bataille quatre-vingts éléphants, pour jeter le désordre dans l'armée ennemie, et derrière eux les auxiliaires gaulois, liguriens, baléares et maures. Ces troupes, qui ne pouvaient prendre la fuite parce que les Carthaginois se tenaient derrière elles, devaient, sinon faire éprouver des pertes aux ennemis, du moins les harceler. Les Carthaginois formaient la seconde ligne, pour tomber, encore frais, sur les Romains déjà fatigués. En dernier lieu venaient les Italiens, dont Hannibal suspectait la fidélité et le courage, attendu que la plupart avaient été amenés malgré eux de leur pays. À cette ordonnance de bataille, Scipion opposa ses formidables légions, qu'il rangea sur trois lignes, hastati, principes et triarii; et, au lieu de les disposer par cohortes entières, il laissa entre les manipules des intervalles par lesquels les éléphants, poussés par l'ennemi, devaient franchir les lignes sans rompre les rangs. Afin que l'armée ne présentât pas de vides, ces intervalles étaient remplis par des vélites armés à la légère, auxquels on avait ordonné de se retirer, soit en arrière, soit de côté, à l'approche des éléphants. Enfin la cavalerie était répartie entre les deux ailes: à droite celle des Romains, sous les ordres de Lélius; à gauche celle des Numides, commandée par Masinissa. Ce fut sans doute à cette sage disposition que, Scipion dut la victoire.
17 Archelaùs, voulant jeter le désordre dans l'armée de L. Sylla, forma sa première ligne avec des chars armés de faux, la seconde avec la phalange macédonienne, et mit à la troisième les auxiliaires, armés à la manière des Romains, et mêlés à des déserteurs italiens dont la résolution lui inspirait beaucoup de confiance; enfin les troupes légères furent placées à la réserve. Sa cavalerie, qui était très nombreuse, se rangea aux deux ailes, pour envelopper l'ennemi. De son côté, Sylla couvrit ses deux flancs de larges fossés, aux extrémités desquels il établit des redoutes, et, par là, réussit à ne pas être cerné par l'ennemi, qui avait plus d'infanterie, et surtout plus de cavalerie que lui. Il disposa son infanterie sur trois lignes, entre lesquelles il ménagea des intervalles pour ses troupes légères et pour sa cavalerie, qu'il avait placée la dernière, afin de pouvoir la lancer selon le besoin. Puis il ordonna à ceux de la seconde ligne de ficher solidement en terre un grand nombre de pieux rapprochés les uns des autres, en deçà desquels devait rentrer, à l'approche des chars, la première ligne des combattants. Enfin, toute l'armée ayant à la fois poussé un grand cri, il commanda aux vélites et aux troupes légères de lancer leurs flèches. Aussitôt les chars de l'ennemi, soit parce qu'ils s'embarrassaient dans les pieux, soit que les chevaux fussent épouvantés par les cris et par les flèches, retournèrent sur eux-mêmes, et rompirent l'ordre de bataille des Macédoniens. Sylla, les voyant plier, fondit sur eux; mais Archelaùs lui opposa sa cavalerie: alors celle des Romains s'élança, mit l'ennemi en fuite, et acheva la victoire.
18 C. César arrêta de même, à l'aide de pieux, et rendit inutiles les chars à faux des Gaulois.
19 Alexandre, à la bataille d'Arbelles, craignant le grand nombre des ennemis, mais se fiant au courage de ses troupes, les rangea de manière que, faisant front de toutes parts, elles pouvaient combattre de quelque côté qu'elles fussent attaquées.
20 Paul Émile, livrant bataille à Persée, roi de Macédoine, qui avait formé son centre d'une double phalange flanquée de troupes légères, et mis sa cavalerie aux deux ailes, disposa son armée sur trois lignes, par détachements formant le coin, et laissant des intervalles d'où il lançait de temps en temps ses vélites. Voyant que cette ordonnance ne lui donnait aucun avantage, il simula une retraite pour attirer l'ennemi dans des lieux inégaux, dont il avait eu soin de s'assurer l'avantage. Mais comme les Lacédémoniens, se méfiant de cette manoeuvre, le suivaient en bon ordre, il fit courir à toute bride ses cavaliers de l'aile gauche le long du front de la phalange, afin que, par leur impétuosité même, ils pussent, en présentant leurs armes, abattre les lances des ennemis. Se voyant ainsi désarmés, les Macédoniens quittèrent leurs rangs et prirent la fuite.
21 Pyrrhus, combattant pour les Tarentins, près d'Asculum, suivit le précepte d'Homère[64], qui met au centre les plus mauvais soldats: il plaça à l'aile droite les Samnites et les Épirotes, à la gauche les Bruttiens, les Lucaniens et les Sallentins, au centre les Tarentins, et fit de la cavalerie et des éléphants son corps de réserve. De leur côté, les consuls distribuèrent sagement leur cavalerie aux deux ailes, et rangèrent les légions au front de bataille et à la réserve, en y mêlant les auxiliaires. Il y avait, le fait est constant, quarante mille hommes de part et d'autre. Pyrrhus eut la moitié de son armée détruite, et du côté des Romains la perte ne fut que de cinq mille hommes.
22 Cn. Pompée, rangeant son armée en bataille contre C. César, à Pharsale, la mit sur trois lignes[65], dont chacune avait dix rangs de profondeur. Il plaça les légions, chacune selon sa valeur, aux ailes et au centre, et remplit avec les recrues les intervalles qu'elles présentaient. À droite, six cents cavaliers étaient postés sur l'Énipée, dans un lieu défendu par le lit et par les eaux débordées de la rivière; et tout le reste de la cavalerie, réunie aux troupes auxiliaires, composait l'aile gauche, et devait envelopper l'ennemi. Contre cette ordonnance, Jules César disposa également son armée sur trois lignes, les légions au centre; et, pour n'être point tourné, il appuya son aile gauche contre des marais. À l'aile droite était la cavalerie, mêlée à une infanterie fort agile, qu'on avait exercée, pour combattre, aux mêmes manoeuvres que les cavaliers. Enfin il mit à la réserve six cohortes pour les cas imprévus, rangées obliquement sur la droite, par où il attendait la cavalerie de l'ennemi; et c'est ce qui, dans cette journée, contribua le plus au succès de César. En effet, la cavalerie de Pompée s'étant élancée de ce côté, ces mêmes cohortes la chargèrent tout à coup, la mirent en fuite, et la rejetèrent sur les légions, qui en firent un grand carnage.
23 L'empereur César Auguste Germanicus, ne pouvant mettre fin aux combats de sa cavalerie avec les Cattes, parce que ceux-ci se réfugiaient à chaque instant dans leurs forêts, donna l'ordre à ses soldats, aussitôt qu'ils seraient arrêtés par la difficulté des lieux, de sauter à bas de cheval, et d'engager des combats d'infanterie. Cette manoeuvre lui assura une victoire qui fut partout admirée.
24 C. Duilius, voyant que la flotte légère et exercée des Carthaginois se jouait de ses pesants navires, et rendait inutile la valeur de ses soldats, imagina des mains de fer qui accrochaient les vaisseaux ennemis; alors les Romains, jetant des ponts, allaient combattre corps à corps, et taillaient en pièces les Carthaginois sur leurs propres bâtiments.
IV. Déconcerter les dispositions de l'armée ennemie.
1 Papirius Cursor le fils, étant consul, et combattant les Samnites, dont la résistance opiniâtre rendait la victoire incertaine, chargea, à l'insu de ses soldats, Spurius Nautius de conduire sur une colline qui regardait le flanc de la bataille, quelques cavaliers auxiliaires, et des valets d'armée montés sur des mulets, puis de les en faire descendre à grand bruit, et en traînant par terre des branches d'arbres. Aussitôt que ce détachement fut en vue, Papirius cria à ses troupes que son collègue arrivait victorieux, et qu'elles devaient, de leur côté, conquérir la gloire du présent combat. Cet incident ranima l'ardeur des Romains; et, quand les Samnites aperçurent la poussière, ils furent saisis d'épouvante, et prirent la fuite.
2 Fabius Rullus Maximus, consul pour la quatrième fois, ayant tenté par tous les moyens, mais en vain, de rompre la ligne de bataille des Samnites, prit enfin le parti de retirer des rangs les hastati, et de les envoyer avec Scipion, son lieutenant, s'emparer d'une colline d'où ils pouvaient fondre sur les derrières de l'ennemi. Le succès de cette manoeuvre vint accroître le courage des Romains, et les Samnites, effrayés et cherchant à fuir, furent taillés en pièces.
3 Minucius Rufus, serré de près par les Scordisques et les Daces, qui lui étaient supérieurs en nombre, détacha quelques cavaliers et des trompettes, sous la conduite de son frère, avec ordre, aussitôt que le combat serait engagé, de se montrer tout à coup sur un autre point, et de faire sonner la charge. Au bruit des trompettes, qui était augmenté par l'écho des montagnes, l'ennemi, persuadé qu'il arrivait des forces considérables, fut effrayé et se retira.
4 Le consul Acilius Glabrion, ayant engagé un combat près des Thermopyles, contre le roi Antiochus, qui se rendait en Achaïe avec son armée, lutta en vain contre le désavantage des lieux, et eût été même repoussé avec perte, si Porcius Caton, alors consulaire, et nommé par le peuple tribun des soldats, n'eût fait un détour pour aller débusquer les Étoliens des sommets du Callidrome, où ils avaient pris position, et ne se fût montré tout à coup sur une colline qui dominait le camp du roi. Les troupes d'Antiochus en prirent l'épouvante: attaquées des deux côtés à la fois, elles furent mises en déroute, et leur camp resta au pouvoir des Romains.
5 Le consul C. Sulpicius Peticus, sur le point d'en venir aux mains avec les Gaulois, envoya secrètement les valets de l'armée, avec des mulets, sur des hauteurs voisines, d'où ils devaient, une fois l'action engagée, se mettre en vue des combattants comme un corps de cavalerie. Les Gaulois, croyant que des renforts arrivaient aux Romains, se retirèrent au moment où ils étaient presque victorieux.
6 Marius, ayant dessein de livrer bataille aux Teutons le jour suivant, près d'Aquæ Sextiæ[66], envoya, pendant la nuit, Marcellus prendre position de l'autre côté de l'armée ennemie, avec un petit détachement de cavaliers et de fantassins, qu'il fit paraître plus nombreux en y joignant des valets et des vivandiers armés, avec la plus grande partie des bêtes de somme, équipées de manière qu'on pût les prendre pour de la cavalerie. Cette troupe, qui avait l'ordre de descendre dans la plaine derrière l'ennemi, aussitôt qu'elle verrait commencer le combat, inspira une telle frayeur aux Teutons par son apparition soudaine, que ces ennemis si redoutables prirent la fuite.
7 Dans la guerre des fugitifs, Licinius Crassus, au moment de ranger son armée en bataille, près de Calamarque, contre Castus et Gannicus, généraux des Gaulois, fit passer de l'autre côté d'une montagne ses lieutenants C. Pomptinius et Q. Marcius Rufus, avec douze cohortes. Quand le combat fut engagé, ces troupes descendirent derrière l'armée ennemie, en poussant de grands cris, et y jetèrent un tel désordre, qu'elle prit la fuite sur tous les points, sans pouvoir se reformer.
8 M. Marcellus, craignant que l'on ne jugeât par les cris des soldats qu'ils étaient en petit nombre, ordonna aux valets de troupes, aux esclaves, et aux gens de toute espèce qui le suivaient, de crier en même temps. Cette apparence d'une grande armée épouvanta l'ennemi.
9 Valerius Lévinus, ayant tué un simple soldat dans un combat qu'il livrait à Pyrrhus, leva son épée ensanglantée, et fit croire aux deux armées qu'il avait tué le roi. Aussitôt les ennemis, persuadés qu'ils avaient perdu leur chef, et consternés par cette imposture, rentrèrent avec effroi dans leur camp[67].
10 Dans un combat contre C. Marius, en Numidie, Jugurtha, qui avait appris la langue latine en séjournant dans les camps romains, courut devant sa première ligne, et cria en latin qu'il venait de tuer C. Marius, ce qui fit prendre la fuite à un grand nombre des nôtres.
11 Myronide, général athénien, ayant livré bataille aux Thébains, et voyant que le succès était douteux, s'élança tout à coup vers l'aile droite de son armée, et s'écria que l'aile gauche était déjà victorieuse. Cette nouvelle donna de l'ardeur aux Athéniens, et épouvanta l'ennemi, qui perdit la victoire.
12 Crésus fit marcher une troupe de chameaux contre la cavalerie ennemie, qui était plus forte que la sienne; les chevaux, effrayés de l'aspect et de l'odeur de ces animaux, renversèrent leurs cavaliers et allèrent se rejeter sur l'infanterie, dont ils causèrent aussi la défaite.
13 Pyrrhus, roi d'Épire, combattant en faveur des Tarentins, trouva un semblable avantage dans ses éléphants, pour mettre le désordre dans l'armée romaine.
14 Les Carthaginois ont souvent fait usage de ce moyen contre les Romains.
15 Les Volsques étant campés dans un lieu environné de broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait communiquer le feu jusqu'à leurs retranchements, et les obligea ainsi d'abandonner leur camp.
16 P. Crassus, pendant la guerre Sociale, fut surpris de la même manière avec toute son armée.
17 Les Espagnols, dans un combat contre Hamilcar, placèrent à leur front de bataille des chariots attelés de boeufs et chargés de bois résineux, de suif et de soufre, et y mirent le feu quand on donna le signal de l'attaque. Les boeufs, dirigés contre l'armée ennemie, y jetèrent l'épouvante et le désordre.
18 Les Falisques et les Tarquiniens revêtirent d'habits sacerdotaux un certain nombre des leurs, qui s'avancèrent, semblables à des furies, agitant des torches et des serpents, et épouvantèrent l'armée romaine.
19 Les Véiens et les Fidénates eurent le même succès, en s'armant de torches enflammées.
20 Athéas, roi des Scythes, combattant l'armée des Triballiens, qui était plus nombreuse que la sienne, ordonna aux femmes, aux enfants, et à tous ceux qui étaient peu propres au combat, d'aller, avec des troupeaux d'ânes et de boeufs, derrière l'armée ennemie, et de se montrer lances dressées; puis il répandit le bruit que c'étaient des renforts venus des extrémités de la Scythie. L'ennemi le crut, et prit la fuite.
V. Des embûches.
1 Romulus s'étant approché des murs de Fidènes, après avoir embusqué une partie de ses troupes, simula une retraite, et attira ainsi à sa poursuite les Fidénates jusqu'au lieu où étaient cachés les siens. Ceux-ci, voyant leurs ennemis en désordre et sans méfiance, fondirent sur eux de toutes parts, et les taillèrent en pièces.
2 Le consul Q. Fabius Maximus, envoyé au secours des Sutriens contre les Étrusques, attira sur lui toutes les forces de l'ennemi, et bientôt, feignant d'avoir peur et de prendre la fuite, il gagna des hauteurs, d'où il retomba sur les Étrusques, qui montaient pêle-mêle derrière lui; et non seulement il fut vainqueur, mais encore il s'empara de leur camp.
3 Sempronius Gracchus, ayant à combattre les Celtibériens, feignit de les redouter, et se tint dans son camp. Il fit ensuite sortir ses troupes légères, qui, après avoir harcelé les ennemis, lâchèrent pied tout à coup, et réussirent à les éloigner de leurs retranchements. Alors Sempronius, les voyant accourir confusément, prit l'offensive, et les battit à tel point, que leur camp tomba en son pouvoir.
4 Le consul Metellus, faisant la guerre en Sicile contre Hasdrubal, et observant l'armée ennemie avec d'autant plus de soin qu'elle était très nombreuse et renforcée de cent trente éléphants, affecta de la crainte, tint ses troupes renfermées dans Panorme, et fit creuser un large fossé en avant de la place; puis, voyant arriver cette armée, avec les éléphants à la première ligne, il ordonna à ses hastati d'aller lancer des flèches contre ces animaux, et de se réfugier aussitôt dans le retranchement. Irrités de cette bravade, ceux qui conduisaient les éléphants les firent descendre jusque dans le fossé même[68], et, quand ils s'y furent engagés, une partie de ces animaux fut accablée d'une grêle de traits, et les autres, se retournant contre les Carthaginois, mirent le désordre dans leur armée. Alors Metellus, qui n'attendait que l'occasion, s'élança avec toutes ses troupes, attaqua en flanc les ennemis, les tailla en pièces, et les prit avec leurs éléphants.
5 Tomyris, reine des Scythes, combattant contre Cyrus, roi de Perse, sans résultat décisif, l'attira, par une fuite simulée, dans un défilé bien connu des Scythes; là, se retournant tout à coup, et secondée par la nature du lieu, elle remporta la victoire.
6 Les Égyptiens couvrirent d'herbes aquatiques certains marais voisins d'une plaine où ils devaient combattre; et, l'action engagée, ils attirèrent, par une feinte retraite, les ennemis dans le piège. Ceux-ci, s'élançant avec trop d'ardeur sur un terrain qu'ils ne connaissaient pas, s'enfoncèrent dans la vase, et furent enveloppés.
7 Viriathe, qui de brigand était devenu chef des Celtibériens, feignant de lâcher pied devant la cavalerie romaine, l'amena jusque dans des fondrières et des ravins; et, tandis qu'il s'échappait lui-même par des chemins solides qu'il connaissait, les Romains, auxquels les lieux étaient inconnus, s'embourbèrent et furent taillés en pièces.
8 Fulvius, commandant une armée romaine contre les Celtibériens, établit son camp à proximité du leur, et ordonna à sa cavalerie de s'avancer jusque sous les retranchements de ces barbares, de les harceler, et de se replier par une retraite simulée. Il renouvela cette provocation pendant quelques jours, et s'aperçut que les Celtibériens, en poursuivant avec ardeur sa cavalerie, laissaient leur camp sans défense. Alors, ayant donné l'ordre à une partie de ses troupes d'exécuter encore la même manoeuvre, lui-même, avec ses troupes légères, alla, sans être aperçu[69], prendre position derrière les ennemis; et, quand ceux-ci furent sortis comme à l'ordinaire, il accourut soudainement, abattit les palissades abandonnées, et se rendit maître du camp.
9 Une armée de Falisques, plus nombreuse que la nôtre, étant venue camper sur nos frontières, Cn. Fulvius fit mettre le feu par ses soldats à des maisons éloignées de son camp, dans l'espoir que les Falisques, attribuant à quelques-uns des leurs cette dévastation, se disperseraient pour aller au pillage.
10 Alexandre, roi d'Épire, étant en guerre avec les Illyriens, plaça des troupes en embuscade; puis ayant fait prendre à quelques soldats le costume des ennemis, il leur donna l'ordre de commettre des ravages sur le territoire même de l'Épire. Dès que les Illyriens les aperçurent, ils se répandirent de tous côtés pour faire du butin, avec d'autant plus de sécurité, qu'ils prenaient pour leurs éclaireurs ceux qu'ils voyaient en avant. Ainsi attirés sur le lieu de l'embuscade, ils furent taillés en pièces et mis en fuite.
11 Leptine, commandant l'armée des Syracusains contre les Carthaginois, fit aussi ravager son propre pays, et brûler des maisons de campagnes et quelques châteaux. Les Carthaginois, croyant que c'était l'oeuvre des leurs, sortirent du camp pour les soutenir, et tombèrent dans une embuscade, où ils trouvèrent, leur défaite.
12 Maharbal, envoyé de Carthage contre les Africains révoltés, et connaissant le goût passionné de ce peuple pour le vin, mélangea une grande quantité de cette boisson avec du suc de mandragore, plante qui tient le milieu entre le poison et les narcotiques; et après un léger engagement avec l'ennemi, il se replia à dessein: puis, au milieu de la nuit, laissant dans son camp quelques bagages et tout le vin mélangé, il feignit de s'enfuir. Les barbares s'emparent de son camp, se livrent à la joie, boivent avidement ce vin pernicieux, et bientôt, étendus à terre comme s'ils étaient morts, ils sont, au retour de Maharbal, tous pris ou massacrés.
13 Hannibal, sachant que son camp et celui des Romains étaient dans un lieu où le bois manquait, abandonna de nombreux troupeaux de boeufs dans ses retranchements, au milieu de ce pays désert. Les Romains s'emparèrent de ce butin, et, se trouvant dans une grande disette de bois, se gorgèrent de viande mal cuite. Tandis qu'ils se croyaient en sûreté, et qu'ils étaient incommodés par cette viande à demi crue, Hannibal ramena son armée pendant la nuit, et leur fit beaucoup de mal.
14 En Espagne, Tiberius Gracchus, informé que l'ennemi, ne pouvant se procurer des vivres, était dans la détresse, abandonna son camp, où il laissa en abondance des provisions de toute espèce. Les ennemis s'en emparent, se gorgent de la nourriture qu'ils trouvent; et, tandis qu'ils souffrent de cet excès, Tiberius revient avec son armée, les surprend et les taille en pièces.
15 Les habitants de Chio, faisant la guerre à ceux d'Érythrée, leur enlevèrent un éclaireur sur une éminence, le tuèrent, et revêtirent de ses habits un de leurs propres soldats. Celui-ci, par les signaux qu'il fît du même lieu aux Érythréens, les attira dans une embuscade.
16 Les Arabes, sachant que l'on connaissait leur habitude d'annoncer l'arrivée de l'ennemi, le jour avec de la fumée, et la nuit avec du feu, donnèrent l'ordre d'entretenir continuellement ces signaux, et de ne les interrompre, au contraire, qu'à l'approche des ennemis. Ceux-ci croyant, d'après l'absence des feux, que les Arabes ignoraient leur arrivée, s'avancèrent avec plus de précipitation, et furent défaits.
17 Alexandre, roi de Macédoine, voyant que les ennemis étaient campés dans un bois situé sur une hauteur, partagea ses troupes en deux corps, ordonna à celui qu'il laissait au camp d'allumer autant de feux qu'à l'ordinaire, pour faire croire à la présence de l'armée entière; et, conduisant lui-même l'autre corps par des chemins détournés, il alla fondre d'un lieu plus élevé sur l'ennemi, et le débusqua.
18 Memnon de Rhodes, dont la principale force était dans la cavalerie, ayant affaire à des troupes qui se tenaient sur les hauteurs, et qu'il voulait attirer dans la plaine, envoya dans leur camp plusieurs de ses soldats, chargés de jouer le rôle de transfuges, et de faire croire que son armée était en proie à une si forte sédition, qu'il en désertait à chaque instant une partie. Pour accréditer ce mensonge, Memnon fit établir çà et là, sous les yeux de l'ennemi, quelques petits forts qui semblaient être l'ouvrage des prétendus déserteurs, pour leur servir de retraite. Dans cette confiance, les ennemis, abandonnant les collines, descendent en rase campagne, et, tandis qu'ils s'attaquent aux forts, Memnon les enveloppe avec sa cavalerie.
19 Arybas, roi des Molosses, ayant à soutenir une guerre contre Ardys, roi d'Illyrie, qui avait une armée plus forte que la sienne, envoya dans une province d'Étolie, voisine de ses États, ceux de ses sujets qui ne pouvaient se défendre, et répandit le bruit qu'il abandonnait aux Étoliens ses villes et toutes ses possessions; puis, se mettant à la tête de ceux qui étaient capables de porter les armes, il plaça des embuscades sur les montagnes et dans des lieux de difficile accès. Les Illyriens, craignant que les richesses des Molosses ne tombassent au pouvoir des Étoliens, accoururent au pillage avec précipitation et en désordre; et quand Arybas les vit dispersés et en pleine sécurité, il sortit d'embuscade, tomba sur eux, et les mit en déroute.
20 T. Labienus, lieutenant de C. César, désirant livrer bataille aux Gaulois avant l'arrivée des Germains, qu'il savait devoir venir à leur secours, feignit de se défier de ses forces; et, après avoir assis son camp près d'un fleuve[70], sur la rive opposée à celle que l'ennemi occupait, il donna l'ordre du départ pour le lendemain. Les Gaulois, croyant qu'il fuyait, se mirent en devoir de franchir le fleuve; mais, au moment même où ils luttaient contre les difficultés du passage, l'armée de Labienus fit volte-face, et les tailla en pièces.
21 Hannibal, s'étant aperçu que Fulvius, général romain, avait mal fortifié son camp, et agissait souvent avec peu de prudence, envoya dès la pointe du jour, au moment où d'épais brouillards obscurcissaient le temps, quelques cavaliers se montrer aux sentinelles qui gardaient nos retranchements. Aussitôt Fulvius fit sortir son armée. Hannibal, venant par un autre côté, s'empara du camp, et de là tombant sur les derrières des Romains, il leur tua huit mille des meilleurs soldats, et leur général lui-même.
22 L'armée romaine ayant été partagée entre Fabius le dictateur, et Minutius, maître de la cavalerie, le premier sachant attendre les occasions, l'autre ne respirant que le combat, Hannibal s'établit dans une plaine qui séparait les deux camps; et, après avoir caché une partie de son infanterie dans des anfractuosités de rochers, il voulut provoquer l'ennemi en envoyant des troupes occuper une éminence voisine. Minutius sortit de ses retranchements pour les charger; alors, celles qui avaient été embusquées par Hannibal, s'élançant tout à coup, auraient détruit l'armée de Minutius, si Fabius, qui s'était aperçu du danger, ne fût arrivé à son secours[71].
23 Hannibal, étant campé près de la Trebia, qui séparait son camp de celui du consul Sempronius Longus, mit en embuscade Magon, avec des troupes d'élite, par un froid très vif; puis, afin d'attirer au combat le confiant Sempronius, il envoya des cavaliers numides voltiger près du camp romain, avec ordre de lâcher pied dès notre première charge, et de revenir par des gués qu'ils connaissaient. Le consul s'élança témérairement à leur poursuite; et ses soldats, encore à jeun, furent, dans cette saison rigoureuse, saisis par le froid en passant la rivière. Bientôt, quand ils furent engourdis, et épuisés de faim, Hannibal dirigea sur eux ses troupes, qui avaient pris à dessein leur repas, et s'étaient frottées d'huile auprès du feu. Magon, de son côté, fidèle aux ordres qu'il avait reçus, prit les ennemis en queue et en fit un grand carnage.
24 [72]Comme le lac de Thrasymène était séparé du pied d'une montagne par un chemin étroit qui conduisait dans le plat pays, Hannibal, simulant une retraite, franchit le passage et alla camper dans cette plaine; ensuite il embusqua des troupes, pendant la nuit, sur une colline qui dominait le défilé, et sur les côtés du chemin; et, au point du jour, profitant d'un brouillard qui le cachait, il rangea en bataille le reste de son armée. Flaminius, qui croyait l'ennemi en fuite, se mit à le poursuivre, s'engagea dans le défilé, et n'aperçut le piège qu'au moment où, attaqué à la fois de front, en flanc et par derrière, il périt avec toute son armée.
25 Le même Hannibal, ayant en tête le dictateur Junius, donna l'ordre à six cents cavaliers de se partager en plusieurs petites troupes, et d'aller, à la faveur de la nuit, alternativement et sans interruption, se présenter autour du camp de l'ennemi. Ainsi harcelés pendant la nuit entière, les Romains gardèrent leurs retranchements sans quitter leurs armes, battus par une pluie continuelle; et quand, accablés de fatigue, ils eurent reçu de Junius l'ordre de se retirer, Hannibal, sortant de son camp avec des troupes fraîches, s'empara de celui du dictateur.