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Les stratagèmes

Chapter 5: LIVRE TROISIÈME. PRÉFACE.
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About This Book

A collection of concise examples and practical maxims that offers tactical and strategic guidance for military commanders. It is organized into four parts addressing deception and reconnaissance; timing, formations, and maneuvers in open battle; siegecraft, logistics, and methods to undermine an enemy’s provisions; and the conduct and discipline required of leaders. The text emphasizes surprise, misdirection, use of terrain and resources, and the judicious management of retreats, communications, and reinforcements. The concluding material focuses on virtues and regulations that preserve order, morale, and effective command.

26 Un semblable artifice réussit à Épaminondas, général thébain, contre les Lacédémoniens, qui avaient creusé des fossés à l'isthme de Corinthe, pour défendre l'entrée du Péloponnèse. Pendant toute la nuit il inquiéta l'ennemi avec quelques troupes légères, qu'il rappela vers la pointe du jour; et, quand les Lacédémoniens se furent aussi retirés, il fit soudainement avancer toute son armée, qui avait pris du repos, et fit irruption par les fossés mêmes, restés sans défense.

27 Hannibal, ayant rangé son armée en bataille près de Cannes, fit passer du côté des Romains six cents cavaliers numides, qui, pour inspirer moins de méfiance, livrèrent leurs épées et leurs boucliers. Ils furent placés à la dernière ligne de l'armée; mais, aussitôt que l'action fut engagée, ils tirèrent des épées courtes, qu'ils avaient cachées sous leurs cuirasses, prirent les boucliers des morts, et tombèrent sur l'armée romaine.

28 Les Iapydes envoyèrent de même au proconsul P. Licinius des paysans qui feignirent de se rendre à lui. Ayant été reçus, et placés vers les derniers rangs, ils chargèrent en queue les Romains.

29 Scipion l'Africain, ayant devant lui deux camps ennemis, celui de Syphax et celui des Carthaginois, résolut d'attaquer pendant la nuit le premier, qui contenait beaucoup de matières combustibles, et d'y mettre le feu, dans le but de tailler en pièces les Numides à mesure que l'épouvante les ferait sortir de leur camp, et d'amener en même temps dans une embuscade disposée à cet effet, les Carthaginois, qui ne manqueraient pas d'accourir au secours de leurs alliés. Un double succès couronna son entreprise.

30 Mithridate, dont le talent de Lucullus avait souvent triomphé, voulut se défaire de celui-ci par trahison, en subornant un certain Adathante, homme d'une force extraordinaire, qui, passant comme transfuge dans le camp des Romains, devait capter sa confiance et l'assassiner. L'entreprise fut conduite avec courage, mais sans succès. Reçu dans la cavalerie de Lucullus, cet homme fut l'objet d'une secrète surveillance, parce qu'il ne fallait ni se fier tout d'abord à un transfuge, ni en empêcher d'autres de déserter comme lui. Plus tard, lorsque, s'étant signalé par des services dans de fréquentes expéditions, il eut inspiré de la confiance à Lucullus, il choisit le moment où le conseil, congédié, laissait tout le camp dans le repos, et rendait le prétoire plus solitaire. Le hasard sauva Lucullus: car le traître, qui avait ordinairement un libre accès auprès du général quand celui-ci ne dormait pas, se présenta au moment où, accablé de veilles et de travaux, il venait de céder au sommeil. Quoiqu'il insistât pour entrer, ayant, disait-il, à lui communiquer une affaire importante et pressée, les esclaves, attentifs à la santé de leur maître, lui refusèrent obstinément la porte. Alors, craignant que sa démarche n'éveillât les soupçons, il alla vers la porte du camp, où l'attendaient des chevaux tout prêts, et retourna vers Mithridate, sans avoir pu accomplir son dessein.

31 En Espagne, Sertorius, ayant établi son camp près de Lauron, en face de celui de Pompée, et voyant qu'on ne pouvait aller au fourrage dans deux cantons, l'un voisin, l'autre éloigné des camps, voulut que ses troupes légères fissent de continuelles incursions dans le premier, et que pas un homme armé ne parût dans l'autre, jusqu'à ce que l'ennemi fût convaincu que le lieu le plus éloigné était le plus sûr. Aussitôt que les soldats de Pompée y furent allés, Sertorius, pour tendre des embûches aux fourrageurs, y envoya Octavius Grécinus, avec dix cohortes armées à la romaine, dix mille hommes de troupes légères, et deux mille cavaliers commandés par Tarquitius Priscus. Ces chefs s'acquittèrent habilement de leur mission: car, après avoir reconnu les lieux, ils embusquèrent leurs troupes, pendant la nuit, dans une forêt voisine, ayant soin de placer en première ligne les Espagnols, soldats agiles, et excellents pour les coups de main; plus avant dans la forêt, l'infanterie armée de boucliers, et plus loin encore la cavalerie, afin que le hennissement des chevaux ne trahît pas le piège. Ils reçurent tous l'ordre de rester en repos et de garder le silence jusqu'à la troisième heure du jour. Déjà les soldats de Pompée, en pleine sécurité et chargés de provisions, songeaient à s'en retourner, et ceux, qui avaient fait le guet, séduits par cette apparente, se dispersaient pour fourrager eux-mêmes, lorsque les Espagnols, s'élançant avec l'impétuosité qui leur est naturelle, font main basse sur ces hommes épars, qui n'appréhendaient rien de semblable, et les mettent en désordre; puis, avant qu'ils aient commencé à se défendre, l'infanterie armée de boucliers sort de la forêt, culbute et dissipe ceux qui cherchent à se rallier. La cavalerie, alors, partit à leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain qui conduisait au camp. On eut même soin de n'en laisser échapper aucun: car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent cinquante, prirent facilement les devants du côté du camp de Pompée, en allant à toute bride par les chemins les plus courts, et se retournèrent sur ceux qui fuyaient les premiers. Aussitôt que Pompée s'aperçut de ce qui se passait, il envoya au secours des siens une légion commandée par D. Lélius; mais la cavalerie, faisant un mouvement vers la droite, feignit d'abord de se retirer, et revint charger en queue la légion, dont la tête était déjà aux prises avec ceux qui avaient poursuivi les fourrageurs. Pressée entre deux troupes ennemies, elle fut exterminée avec le lieutenant. Pompée avait voulu la dégager en faisant sortir du camp son armée entière; mais Sertorius, lui faisant voir la sienne rangée sur les hauteurs, le fit renoncer au combat. Outre cette double perte, résultat du même artifice, Pompée eut la douleur de rester spectateur du massacre de ses soldats. Tel fut le premier engagement entre Sertorius et Pompée. Celui-ci, au rapport de Tite-Live, perdit dix mille six cents hommes et tous ses bagages.

32 Pompée, en Espagne, ayant dressé une embuscade, feignit, en fuyant, de craindre les ennemis, les attira vers le piège; et, quand il vit le moment favorable, il se retourna, les attaqua de front et sur les deux flancs, les tailla en pièces, et fit même prisonnier Perpenna, leur chef.

33 Le même, faisant la guerre en Arménie contre Mithridate, dont la cavalerie était plus nombreuse et meilleure que la sienne, plaça, pendant la nuit, trois mille fantassins armés à la légère, et cinq cents cavaliers, dans une vallée couverte de bois, et située entre les deux camps; puis, à la pointe du jour, il fit avancer sa cavalerie vers les avant-postes ennemis, avec ordre, lorsqu'elle serait tout entière aux prises avec celle de Mithridate, de se retirer peu à peu, sans quitter les rangs, jusqu'à ce que les troupes embusquées fussent à portée de tomber sur les derrières de l'ennemi. L'événement ayant rempli son attente, la cavalerie, qui semblait fuir, tourna bride; et les ennemis, enveloppés et frappés d'épouvante, furent taillés en pièces: leur chevaux mêmes tombèrent sous les coups d'épée que venaient leur porter les fantassins. Ce combat fit perdre au roi la confiance qu'il avait en sa cavalerie.

34 Crassus, dans la guerre des esclaves fugitifs s'était retranché près du mont Cathena, dans deux camps fort rapprochés de celui de l'ennemi. Après avoir fait passer, pendant la nuit, ses troupes du plus grand dans le plus petit, laissant dans le premier sa tente prétorienne, pour donner le change à l'ennemi, il conduisit lui- même toute son armée au pied de la montagne, où il prit position. Il partagea en deux corps sa cavalerie, et chargea L. Quinctius d'en opposer une partie à Spartacus, pour le tenir en échec, puis de provoquer, avec le reste, les Gaulois et les Germains, commandés par Castus et Gannicus, afin de les attirer, par une fuite simulée, jusqu'à l'endroit où il se tenait lui-même avec son armée rangée en bataille. Aussitôt qu'elle se vit chargée par les barbares, la cavalerie se retira vers les deux ailes, et tout à coup l'infanterie romaine, mise à découvert, s'élança en poussant de grands cris. Tite-Live rapporte que trente-cinq mille combattants périrent avec leurs chefs dans cette journée, et que l'on reprit cinq aigles romaines, vingt-six enseignes et beaucoup de butin, parmi lequel se trouvaient cinq faisceaux avec leurs haches.

35 En Syrie, C. Cassius, s'avançant contre les Parthes, ne présenta sur son front de bataille que sa cavalerie, derrière laquelle il cacha l'infanterie dans les inégalités du terrain; ensuite, faisant lâcher pied à sa cavalerie, qui s'écoula par des chemins qu'elle connaissait, il attira les Parthes dans le piège, et les tailla en pièces.

36 Ventidius, ayant affaire aux Parthes et à Labienus, que leurs victoires avaient enhardis, feignit de les craindre, en tenant son armée inactive; et, les ayant par là déterminés à l'attaquer, il les attira dans des lieux désavantageux, tomba sur eux inopinément, et les battit à tel point, qu'ils abandonnèrent Labienus et sortirent de la province.

37 Le même, n'ayant qu'une petite armée à opposer au Parthe Pharnastane[73], et voyant que celui-ci se fiait de plus en plus sur le grand nombre de ses soldats, embusqua dans une vallée couverte, à côté de son camp, dix-huit cohortes, derrière lesquelles il rangea sa cavalerie; ensuite, quelques hommes lancés contre les Parthes ayant à dessein pris la fuite, ceux-ci les poursuivirent en désordre, et dépassèrent le lieu de l'embuscade: aussitôt l'armée de Ventidius, se jetant sur leur flanc, les mit en déroute, et Pharnastane resta parmi les morts.

38 Le camp de C. César et celui d'Afranius occupaient deux côtés opposés d'une plaine, et chacun de ces chefs avait grand intérêt à s'emparer de hauteurs voisines dont l'accès était défendu par des rochers escarpés. César mit ses troupes en marche comme pour opérer une retraite sur Ilerda, ce que le manque de vivres pouvait faire supposer; puis, après un court chemin, il fît un léger détour, et se dirigea brusquement vers les hauteurs afin de s'en rendre maître. À cette vue, les troupes d'Afranius, aussi en peine que si leur camp eût été pris, coururent en désordre vers ces mêmes montagnes. César, qui avait prévu ce mouvement, profita de leur confusion pour les attaquer de front avec de l'infanterie qu'il avait envoyée en avant, tandis que sa cavalerie les chargeait par derrière.

39 Antoine, informé de l'approche du consul Pansa, lui dressa une embuscade dans les bois qui bordent la voie Émilienne, près de Forum Gallorum[74], le surprit ainsi avec son armée, et le mit en déroute. Le consul lui-même reçut une blessure dont il mourut peu de jours après.

40 En Afrique, pendant la guerre civile, le roi Juba causa une fausse joie à Curion par une retraite simulée[75]. Celui-ci, séduit par l'espoir de vaincre, se mit à la poursuite de Sabura, lieutenant du roi, qui semblait fuir devant lui, et s'avança dans une plaine où, enveloppé par la cavalerie numide, il périt avec toute son armée.

41 Mélanthe, général athénien, provoqué à un combat singulier par Xanthus, roi de Béotie, contre lequel il soutenait la guerre, se rendit sur le champ de bataille, et quand il fut tout près de son ennemi: «Xanthus, lui dit-il, tu agis contre la justice et contre nos conventions: je suis seul, et tu amènes un second.» Tandis que le roi, étonné, se retournait pour voir qui l'accompagnait, Mélanthe le tua d'un seul coup[76].

42 Iphicrate, général athénien, étant près de la Chersonèse, et apprenant qu'Anaxibius conduisait son armée par terre, débarqua ses troupes les plus vigoureuses et les plaça en embuscade; puis il ordonna à sa flotte de se mettre en vue et de gagner le large comme si elle portait toute son armée. Les Lacédémoniens, continuant leur marche sans crainte ni soupçon, furent attaqués en queue par les troupes de l'embuscade, qui les taillèrent en pièces.

43 Des Liburniens, s'étant assis dans la mer sur un bas-fond, et ne montrant que la tête au-dessus de l'eau, trompèrent l'ennemi sur la profondeur de cet endroit, et se rendirent maîtres d'une galère qui, lancée à leur poursuite, s'embarrassa dans le sable.

44 Alcibiade, commandant les Athéniens dans l'Hellespont contre Mindare, général lacédémonien, avait une grande armée et plus de vaisseaux que celui-ci. Après avoir déposé à terre quelques troupes pendant la nuit, et caché une partie de sa flotte derrière des promontoires, il partit lui-même avec un petit nombre de voiles, pour se faire mépriser et attaquer par les ennemis. Aussitôt qu'il les vit à sa poursuite, il se retira jusqu'à ce qu'il les eût amenés dans le piège; puis, lorsque, fuyant à leur tour, ils eurent gagné le rivage, ils furent taillés en pièces par les troupes qu'il avait disposées à cet effet.

45 Le même, étant sur le point de livrer bataille sur mer, dressa quelques mâts sur un promontoire, et donna l'ordre aux soldats qu'il y laissait de déployer les voiles aussitôt qu'ils verraient l'action engagée. Cet artifice eut pour résultat de faire prendre la fuite à l'ennemi, qui pensa qu'une nouvelle flotte arrivait au secours d'Alcibiade.

46 Memnon de Rhodes, ayant une flotte de deux cents vaisseaux, et voulant attirer l'ennemi au combat, ordonna à ses soldats de ne dresser les mâts que d'un petit nombre de navires, qu'il fit avancer les premiers. Les ennemis, jugeant de loin du nombre des vaisseaux par celui des mâts, acceptèrent le combat, et furent enveloppés et vaincus par une flotte plus nombreuse que la leur.

47 Timothée, général athénien, étant près d'en venir aux mains avec les Lacédémoniens, dont la flotte, rangée en bataille[77], s'avançait contre lui, envoya en avant vingt de ses plus légers vaisseaux, pour harceler l'ennemi par toutes sortes de ruses et de manoeuvres; et, aussitôt qu'il s'aperçut que les mouvements de l'ennemi se ralentissaient, il aborda et défit aisément cette flotte déjà fatiguée.

VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enfermé, il ne rétablisse le combat par désespoir.

1 Les Gaulois manquant de barques pour franchir le Tibre, après la bataille gagnée sur eux par Camille, le sénat voulut qu'on leur facilitât le passage, et qu'on leur donnât même des vivres. Plus tard, lorsque des troupes de cette nation s'enfuirent en traversant le Pomptinum, on leur laissa libre un chemin qu'on appelle encore la route des Gaulois.

2 L. Marcius, chevalier romain, à qui l'armée déféra le commandement après la mort des deux Scipions, voyant les Carthaginois, qu'il tenait enfermés, combattre avec plus d'acharnement, pour vendre chèrement leur vie, entrouvrit les rangs de ses cohortes, afin de les laisser échapper; et, quand ils se furent dispersés, il tomba sur eux sans danger pour les siens, et en fit un grand carnage.

3 C. César laissa fuir des Germains qu'il avait enfermés, et; qui se battaient avec le courage du désespoir, puis il les chargea pendant leur retraite.

4 Hannibal, à la bataille de Thrasymène, voyant que les Romains combattaient avec une extrême opiniâtreté, parce qu'ils étaient investis, leur ouvrit un passage à travers les rangs de son armée; et, pendant qu'ils fuyaient, il en fit un grand carnage, sans perte de son côté.

5 Antigone, roi de Macédoine, tenant assiégés les Étoliens, qui, en proie à la famine, avaient tous résolu de chercher la mort dans une sortie, leur laissa la retraite libre, apaisa ainsi leur fougue, et, quand ils eurent pris la fuite, il les poursuivit et les tailla en pièces.

6 Agésilas, roi de Lacédémone, ayant livré bataille aux Thébains[78], et s'étant aperçu que, enfermés par la disposition des lieux, ils se battaient en désespérés, fit ouvrir les rangs de son armée pour faciliter la retraite aux ennemis; puis, lorsqu'il les vit en fuite, il reforma son corps de bataille, les chargea en queue, et les défit sans éprouver aucune perte.

7 Le consul Cn. Manlius ayant trouvé, au retour d'une bataille, son camp au pouvoir des Étrusques, mit des postes devant toutes les issues. L'ennemi alors, se voyant enfermé, engagea le combat avec tant de fureur, que Manlius lui-même y perdit la vie. Aussitôt que ses lieutenants s'en aperçurent, ils dégagèrent une des portes pour donner passage aux Étrusques. Ceux-ci s'enfuirent en désordre, et rencontrèrent. Fabius, l'autre consul, qui les défît entièrement.

8 Thémistocle, après la défaite de Xerxès, empêcha les Grecs de rompre le pont de bateaux de l'Hellespont[79], et montra qu'il était plus sage de chasser de l'Europe ce prince, que de le forcer à combattre par désespoir. Il le fit même avertir du danger qu'il courait s'il ne se hâtait de fuir.

9 Pyrrhus, roi d'Épire, avait fermé les portes d'une ville qu'il venait de prendre d'assaut; mais, s'étant aperçu que les habitants, ainsi enfermés et réduits à la dernière nécessité, se défendaient avec résolution, il leur laissa la retraite libre.

10 Le même roi recommande, dans les préceptes de stratégie qu'il a laissés, de ne pas presser à outrance un ennemi qui est en fuite, non seulement de peur que la nécessité ne le force à rétablir le combat et à se défendre avec plus de courage, mais encore pour qu'il plie une autre fois plus volontiers, sachant que le vainqueur ne s'attachera pas à le poursuivre jusqu'à entière destruction[80].

VII. Cacher les événements fâcheux.

1 Dans un combat que le roi Tullus Hostilius avait livré aux Véiens, les Albains désertèrent l'armée romaine et gagnèrent les hauteurs voisines. Voyant ses troupes consternées de cet événement, le roi s'écria que les Albains agissaient par ses ordres, pour envelopper l'ennemi. Ce mot jeta l'épouvante parmi les Véiens, releva le courage des Romains, et fixa de leur côté la victoire qui leur échappait.

2 L. Sylla, voyant le maître de sa cavalerie, à la tête d'une troupe assez considérable, passer, pendant le combat, du côté de l'ennemi, déclara que c'était d'après son ordre. Par ce moyen, non seulement il dissipa la frayeur qui s'emparait de ses soldats, mais encore; il ranima leur ardeur, par l'espérance de l'avantage qui devait résulter de ce stratagème.

3 Le même général, ayant envoyé ses auxiliaires dans un lieu où ils furent cernés par l'ennemi, et tués, craignit que cette perte ne jetât l'épouvante dans toute son armée. Il annonça que ces troupes avaient médité une trahison, et que, pour ce motif, il leur avait assigné une position désavantageuse. En faisant ainsi passer une perte évidente pour un châtiment, il donna du courage à ses soldats.

4 Scipion, averti par les ambassadeurs de Syphax qu'il ne pouvait plus se fonder sur son alliance avec leur maître, pour passer de Sicile en Afrique, craignit que son armée ne se décourageât à la nouvelle d'une rupture avec cette puissance lointaine. Il se hâta de congédier les envoyés, et de répandre le bruit que Syphax lui- même l'appelait en Afrique.

5 Q. Sertorius, à qui un barbare annonçait, pendant le combat, qu'Hirtuleius était tué, le perça d'un coup de poignard, de peur qu'il n'apprît cet événement à d'autres, et que le courage des soldats ne se ralentît.

6 Alcibiade, général athénien, vivement pressé dans un combat par des troupes d'Abydos, et voyant arriver un courrier qui paraissait triste, défendit à celui-ci d'annoncer publiquement la nouvelle qu'il apportait; puis, l'ayant interrogé en particulier, il apprit que Pharnabaze, lieutenant du roi de Perse, attaquait sa flotte. Aussitôt il mit fin au combat, sans que ni l'ennemi ni les siens en connussent le motif, et courut, avec toute son armée, au secours de ses vaisseaux.

7 Lorsque Hannibal vint en Italie, trois mille Carpétans désertèrent son armée. Dans la crainte que d'autres ne suivissent cet exemple, il déclara que c'était lui qui les avait congédiés; et, pour le prouver, il renvoya encore dans leurs foyers quelques soldats qui ne pouvaient rendre que de très faibles services.

8 L. Lucullus, informé que la cavalerie macédonienne qu'il avait parmi ses auxiliaires, passait du côté des ennemis par une conspiration soudaine, fit sonner la charge et envoya des escadrons à leur poursuite. Les ennemis, croyant qu'on venait les attaquer, firent une décharge de traits sur les Macédoniens transfuges; ceux-ci, se voyant repoussés par les troupes auxquelles elles allaient se rendre, et pressés par celles qu'ils abandonnaient, furent obligés d'en venir aux mains avec les ennemis.

9 Datames, commandant l'armée des Perses en Cappadoce, contre Autophradate, apprit qu'une partie de sa cavalerie désertait à l'ennemi. Il rassembla tout ce qui lui en restait, courut après les transfuges, et, quand il les eut atteints, les loua de l'activité avec laquelle ils avaient pris les devants, et les engagea à montrer autant d'énergie en abordant l'ennemi. La honte amenant chez eux le repentir, ils abandonnèrent leur dessein, dans la croyance qu'on ne l'avait point pénétré.

10 Le consul T. Quinctius Capitolinus, voyant les Romains plier, s'écria que vers l'autre aile les ennemis étaient en déroute. Par ce mensonge il releva le courage des siens, et remporta la victoire.

11 Dans un combat contre les Étrusques, le consul Fabius, qui commandait l'aile gauche, étant blessé[81], et une partie des soldats romains, persuadés qu'il était mort, ayant commencé à lâcher pied, l'autre consul, Cn. Manlius, accourut avec quelques escadrons, criant que son collègue vivait, et que lui-même était victorieux à l'autre aile. Par cette audacieuse fermeté, il rendit le courage à son armée, et gagna la bataille.

12 Dans la guerre que Marius fit aux Cimbres et aux Teutons, ses officiers marquèrent l'emplacement du camp avec si peu de prévoyance, que l'eau était au pouvoir des barbares. Comme les soldats en demandaient: «C'est là qu'il faut en prendre,» leur dit Marius, en montrant du doigt la position de l'ennemi. Cette vive réponse suffit pour que les barbares fussent en un instant chassés de leur camp.

13 T. Labienus, après la journée de Pharsale, se réfugia à Dyrrachium avec l'armée vaincue, et là, sans dissimuler l'issue de la bataille, il tempéra le vrai par le faux, en affirmant que la fortune était égale des deux côtés, attendu que César était grièvement blessé. Cette assertion rendit la confiance au reste du parti de Pompée.

14 Pendant que les Étoliens attaquaient la flotte de nos alliés, près d'Ambracie, M. Caton, s'avançant audacieusement avec une seule barque, et sans escorte, se mit à crier et à faire des gestes, comme s'il appelait des vaisseaux romains qui le suivissent. Cette feinte assurance épouvanta les Étoliens, qui croyaient déjà voir approcher ceux auxquels les signaux semblaient s'adresser: craignant d'être défaits par une flotte romaine, ils abandonnèrent leur attaque.

VIII. Rétablir le combat par un acte de fermeté.

1 Dans le combat que le roi Tarquin livra aux Sabins, la tête de l'armée agissant avec peu d'ardeur, Servius Tullius, encore très jeune, prit une enseigne et la jeta au milieu des ennemis[82]. Les Romains alors se battirent si vaillamment, qu'ils la reprirent, et remportèrent la victoire.

2 Le consul Furius Agrippa, voyant plier l'aile qu'il commandait, arracha une enseigne des mains d'un soldat, la jeta dans les rangs des Herniques et des Èques, et rétablit ainsi le combat[83]: car les Romains firent des prodiges de valeur pour recouvrer leur étendard.

3 Le consul T. Quinctius Capitolinus[84] lança une enseigne au milieu des Falisques, et ordonna à ses soldats de la reprendre.

4 Salvius Pelignus fit de même dans la guerre contre Persée.

5 M. Furius Camillus, tribun des soldats avec puissance de consul, voyant l'hésitation de son armée en présence des Volsques et des Latins, saisit par la main un porte-enseigne, et l'entraîna vers l'ennemi; la honte força les autres à le suivre[85].

6 M. Furius s'élança au-devant de ses soldats qui fuyaient, et leur déclara qu'aucun ne rentrerait dans le camp que victorieux. Les ayant ainsi ramenés au combat, il remporta la victoire.

7 Scipion, voyant ses troupes prendre la fuite près de Numance, leur annonça qu'il traiterait en ennemi tout soldat qu'il trouverait rentré au camp.

8 Le dictateur Servilius Priscus, voulant faire avancer les enseignes des légions contre les Falisques, tua un porte-enseigne qui hésitait. Les autres, effrayés cet exemple, fondirent sur l'ennemi.

9. Tarquin, livrant bataille aux Sabins, et voyant que sa cavalerie tardait à charger, donna l'ordre de débrider les chevaux, et de les lancer à toutes jambes pour rompre les rangs ennemis.

10 Cossus Cornélius, maître de la cavalerie, en fit autant contre les Fidénates.

11 Dans la guerre des Samnites, le consul M. Atilius opposa des troupes à ceux de ses soldats qui abandonnaient le champ de bataille pour se réfugier dans le camp, et déclara à ceux-ci qu'ils avaient à combattre contre lui-même et les bons citoyens, ou contre l'ennemi. Par ce moyen il les ramena tous au combat.

12 L. Sylla, voyant ses légions lâcher pied devant une armée de Mithridate, commandée par Archelaùs, tira son épée, courut en avant de la première ligne, et, s'adressant aux soldats: «Si l'on vous demande, dit-il, où vous avez laissé votre général, répondez: «Sur le champ de bataille, en Béotie. Aussitôt l'armée entière, saisie de honte, le suivit.»

13 Le divin Jules César, à la bataille de Munda, voyant ses troupes plier, fit emmener son cheval hors de leur vue, et courut à pied se mettre aux premiers rangs[86]. Les soldats, ayant honte d'abandonner leur général, rétablirent le combat.

14 Philippe, craignant que les siens ne pussent soutenir l'attaque impétueuse des Scythes, plaça en arrière sa cavalerie la plus éprouvée, avec ordre de ne pas laisser fuir un seul soldat, et de faire main basse sur ceux qui s'obstineraient à lâcher pied. Tel fut l'effet de cette injonction, que, les plus lâches aimant mieux être tués par l'ennemi que par leurs camarades, Philippe remporta la victoire.

IX. De ce qu'il convient de faire après le combat. Si l'on a été heureux, il faut terminer la guerre[87].

1 C. Marius, ayant vaincu les Teutons, profita de la nuit, qui avait mis fin au combat, pour entourer le reste de leur armée; et, au moyen d'un petit nombre de soldats, qui poussaient des cris de temps en temps, il tint ces barbares dans l'épouvante, et les priva de sommeil et de repos, ce qui lui rendit pour le lendemain la victoire plus facile.

2 Claudius Néron, vainqueur des Carthaginois qui avaient passé d'Espagne en Italie sous la conduite d'Hasdrubal, fit jeter la tête de celui-ci dans le camp d'Hannibal. Par là, en même temps qu'il accablait Hannibal de la douleur d'avoir perdu son frère, il ôtait à l'armée carthaginoise l'espérance du secours qu'elle attendait.

3 L. Sylla, devant Préneste, fit dresser sur des piques, à la vue des assiégés, les têtes de leurs chefs tués dans le combat, et triompha, par ce moyen, de leur obstination à se défendre.

4 Arminius, général des Germains, fit aussi porter sur des piques, près du camp des ennemis, les têtes de ceux qu'il avait tués.

5 Domitius Corbulon, assiégeant Tigranocerte, et voyant les Arméniens résolus à se défendre vigoureusement, fit mettre à mort un de leurs grands qui était son prisonnier, et lancer sa tête, par une baliste, jusque dans leurs retranchements: par un effet du hasard, elle tomba au milieu des barbares, qui tenaient conseil en cet instant même. À cet aspect, épouvantés comme par un prodige, ils s'empressèrent de se rendre.

6 Hermocrate de Syracuse, ayant vaincu les Carthaginois, et craignant que ses prisonniers, dont le nombre était considérable, ne fussent pas gardés avec assez de vigilance, parce que l'heureuse issue du combat pouvait engager ses soldats à faire festin et à négliger le devoir, annonça faussement qu'il devait être attaqué la nuit suivante par la cavalerie ennemie. Dans cette attente, les postes veillèrent avec plus de soin que de coutume.

7 Le même général, voyant que ses troupes, auxquelles le succès inspirait trop de sécurité, étaient ensevelies dans le sommeil et dans le vin, envoya chez les ennemis un espion qui, après s'être fait passer pour déserteur, les avertit que les Syracusains leur avaient tendu des embûches de tous côtés, et les retint dans leur camp par la crainte. Lorsque, plus tard, ils se furent mis en route, les troupes d'Hermocrate les poursuivirent, les culbutèrent dans des ravins, et les défirent une seconde fois.

X. Si l'on a essuyé des revers, il faut y remédier.

1 T. Didius, après avoir soutenu contre les Espagnols un combat opiniâtre, qui fut interrompu par la nuit, et dans lequel il périt beaucoup de monde de part et d'autre, eut soin de donner la sépulture, pendant cette nuit même, à une grande partie de ses morts. Les Espagnols, étant venus le lendemain pour rendre le même devoir aux leurs, et les ayant trouvés plus nombreux que ceux de leurs ennemis, conclurent de cette différence qu'ils étaient vaincus, et se soumirent aux conditions du général romain.

2 L. Marcius, chevalier romain, qui commandait les restes de l'armée des deux Scipions, se trouvant dans le voisinage de deux camps carthaginois éloignés de quelques milles l'un de l'autre, encouragea ses soldats et attaqua, au milieu de la nuit, le camp le plus rapproché. Il tomba sur les ennemis au moment où, se reposant sur leur victoire, ils étaient peu sur leurs gardes, et n'en laissa pas échapper un seul qui pût annoncer leur désastre; puis, après un instant de repos donné à ses troupes, il alla, dans la même nuit, devançant le bruit de son expédition, fondre sur l'autre camp. Par le double échec qu'il fit éprouver aux Carthaginois, il rétablit en Espagne la domination du peuple romain.

XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidélité est douteuse.

1 P. Valerius, craignant une révolte des habitants d'Épidaure, parce qu'il n'avait que peu de troupes dans cette ville, prépara des jeux gymniques loin des murs. Presque toute la population étant sortie pour jouir de ce spectacle, il ferma les portes, et ne laissa rentrer les Épidauriens qu'après s'être fait donner des otages par les premiers citoyens.

2 Cn. Pompée, qui se méfiait de ceux de Catane, et craignait qu'ils ne reçussent pas ses troupes en garnison, les pria de permettre à ses malades de séjourner temporairement dans leur ville pour se rétablir; et, à l'aide de ses meilleurs soldats, qu'il y envoya en les faisant passer pour des malades, il se rendit maître de la place, et la retint dans l'obéissance.

3 Alexandre, marchant vers l'Asie, après avoir vaincu et soumis les Thraces, et craignant que ces peuples ne reprissent les armes après son départ, emmena avec lui, comme à titre d'honneur, leurs rois, leurs généraux, et tous ceux qui paraissaient avoir à coeur leur liberté perdue; puis il mit le peuple sous la domination de plébéiens qui, lui étant redevables de leur élévation, ne voulurent rien changer à ce qu'il avait fait; et la nation ne put rien entreprendre, n'ayant plus ses véritables chefs.

4 Antipater, voyant arriver les premières troupes des Nicéens, qui, sur un bruit de la mort d'Alexandre, étaient accourus pour ravager ses provinces, feignit d'ignorer leurs intentions, les remercia d'être ainsi venus au secours d'Alexandre contre les Lacédémoniens, et ajouta qu'il en informerait le roi, les engageant, au reste, à retourner chez eux, parce qu'il n'avait pas besoin de leurs services pour le moment. Cet artifice écarta le danger, que rendait imminent le nouvel état des choses.

3 Scipion l'Africain, à qui l'on présenta, en Espagne, entre autres captives, une jeune fille en âge d'être mariée, et dont la rare beauté attirait tous les regards, ordonna qu'elle fût gardée avec soin, et la rendit à son fiancé, qui se nommait Allucius. En outre, l'or que les parents de cette jeune fille avaient apporté pour sa rançon, fut remis en dot par Scipion au fiancé lui-même. Leur nation entière, gagnée par de tels actes de grandeur d'âme, se soumit à l'empire du peuple romain.

4 Alexandre, roi de Macédoine, eut, dit-on, tant d'égards et de respect pour une jeune captive d'une grande beauté, fiancée à un prince d'une nation voisine, qu'il ne jeta pas même les yeux sur elle. Il la renvoya sur-le-champ à celui qu'elle devait épouser, et ce bien fait lui concilia l'amitié de toute la nation.

7 L'empereur César Auguste, dans la guerre où ses victoires sur les Germains lui valurent le surnom de Germanicus, ayant établi des forts sur le territoire des Ubiens, accorda une indemnité à ces peuples pour la perte du revenu des terrains compris dans les retranchements. Cet acte de justice, que la renommée publia, lui assura la fidélité de tous.

XII. Ce qu'il faut faire pour la défense du camp, lorsqu'on n'a pas assez de confiance en ses forces.

1 Le consul T. Quinctius, au moment où les Volsques se disposaient à attaquer son camp, ne retint sous les armes qu'une seule cohorte, envoya le reste de son armée se reposer, et ordonna aux trompettes de monter à cheval et de sonner en faisant le tour des retranchements. Cette fausse apparence ayant tenu les ennemis à distance et sur pied pendant toute la nuit, Quinctius fondit sur eux au point du jour, et défit aisément des troupes fatiguées de n'avoir pas dormi.

2 Q. Sertorius, en Espagne, ayant une nombreuse cavalerie, qui s'avançait trop audacieusement jusque vers les retranchements de l'ennemi, fit creuser, pendant la nuit, des fosses disposées de manière à couvrir son armée; puis, lorsque ses cavaliers voulurent sortir comme de coutume, il leur annonça qu'il était informé que l'ennemi avait dressé des embûches, et leur défendit, pour cela même, de s'éloigner de leurs enseignes, et de quitter leurs rangs. Grâce à cet acte d'adresse et de discipline, ses troupes qui, par hasard, donnèrent dans une véritable embuscade, n'en prirent point l'épouvante, parce qu'il les avait averties.

3 Charès, général athénien, qui attendait du secours, et pensait que dans l'intervalle les ennemis, n'ayant rien à redouter du petit nombre de ses soldats, viendraient attaquer son camp, fit sortir la plus grande partie de ses troupes pendant la nuit, et par derrière, avec ordre de rentrer du côté où elles seraient le mieux à la vue de l'ennemi, pour faire croire que des renforts arrivaient. Cet artifice le mit en sûreté jusqu'à ce qu'il eût reçu les troupes qu'il attendait.

4 Iphicrate, général athénien, étant campé dans une plaine, et ayant appris que les Thraces, qui s'étaient établis sur des collines d'où l'on ne pouvait descendre que par un seul endroit, avaient dessein de venir piller son camp pendant la nuit, fit sortir secrètement ses troupes et les posta de chaque côté du chemin par lequel les Thraces devaient passer; et, lorsque ceux-ci accoururent du haut des collines vers le camp, où un grand nombre de feux, allumés par les soins de quelques hommes, faisaient croire à la présence de toute l'armée, il les attaqua par les deux flancs et les tailla en pièces.

XIII. De la retraite.

1 Les Gaulois, étant près d'en venir aux mains avec Attale, confièrent tout leur or et leur argent à des hommes sûrs, qui avaient ordre, en cas de défaite, de le semer dans la campagne, afin que l'ennemi, occupé à ramasser ce butin, les laissât échapper plus facilement.

2 Tryphon, roi de Syrie, vaincu et obligé de fuir, sema de l'argent le long de son chemin; et, tandis que la cavalerie d'Antiochus s'arrêtait à le recueillir, il opéra sa retraite.

3 Q. Sertorius, défait par Metellus Pius, et craignant de ne pouvoir assurer sa retraite, ordonna à ses soldats de se disperser en prenant la fuite, et leur fit connaître le lieu où il voulait qu'on se ralliât.

4 Viriathe, chef des Lusitaniens, échappa à la poursuite de notre armée et au désavantage des lieux, par le même moyen que Sertorius, en dispersant ses troupes pour les rassembler ensuite[88].

5 Horatius Coclès, vivement poursuivi par l'armée de Porsena, fit rentrer ses compagnons dans Rome par un pont qu'il ordonna de couper aussitôt, pour arrêter la poursuite de l'ennemi. Pendant cette opération, Coclès soutenait seul, à la tête du pont, les efforts des assaillants; et, quand il entendit le fracas de ce pont qui tombait, il se jeta dans le fleuve et le traversa à la nage, chargé de ses armes et couvert de blessures.

6 Afranius, fuyant du côté d'Ilerda, en Espagne, devant César, qui le suivait de près, s'arrêta pour camper; et, lorsque César en eut fait autant, et eut envoyé ses soldats au fourrage, Afranius donna tout à coup le signal du départ.

7 Antoine, faisant retraite, vivement pressé par les Parthes, et s'étant aperçu que toutes les fois qu'il se mettait en route au point du jour, ses troupes étaient assaillies par les flèches de ces barbares, se tint dans son camp jusqu'à la cinquième heure, pour que l'on crût qu'il voulait y séjourner. Dans cette confiance, les Parthes se dispersèrent, et Antoine fit sans obstacle une marche ordinaire pendant le reste du jour.

8 Philippe, vaincu en Épire par les Romains, et craignant d'être accablé dans sa retraite, demanda et obtint une trêve pour ensevelir ses morts; et, la vigilance des postes romains s'étant relâchée pendant ce temps, il s'échappa.

9 P. Claudius, battu sur mer par les Carthaginois[89], et obligé de traverser des parages qu'ils occupaient, orna, comme s'il eût été vainqueur, les vingt vaisseaux qui lui restaient, et gagna le large en intimidant ainsi les Carthaginois, qui crurent que les Romains avaient remporté la victoire.

10 La flotte carthaginoise, défaite et poursuivie par les Romains, feignit, pour leur échapper, de s'être engagée sur un banc de sable; et, imitant la manoeuvre de vaisseaux engravés, elle réussit à faire craindre le même embarras aux vainqueurs, qui lui laissèrent la retraite libre.

11 Commius, chef des Atrébates, vaincu par Jules César, et voulant passer de la Gaule dans la Bretagne, vint sur le bord de l'Océan, où il trouva le vent favorable, mais la marée basse. Quoique ses vaisseaux fussent à sec sur le rivage, il fit néammoins tendre les voiles. César, qui le poursuivait, ayant vu de loin les voiles déployées, et enflées par le vent, se retira, persuadé que l'ennemi voguait heureusement, et lu échappait.

LIVRE TROISIÈME.

PRÉFACE.

Si les deux premiers livres ont répondu à leurs titres et mérité jusqu'ici l'attention du lecteur, nous offrirons dans celui-ci, les stratagèmes qui intéressent l'attaque et la défense des villes; et, sans nous arrêter à aucun avant-propos, nous indiquerons d'abord les exemples utiles aux assiégeants, puis ceux qui peuvent instruire les assiégés. Ayant laissé de côté les ouvrages et machines de siège[90], dont la découverte, depuis longtemps perfectionnée, n'offre plus à l'art une matière nouvelle, nous avons classé comme il suit les ruses qui regardent l'attaque:

Chapitres

I Des attaques soudaines.

II. Tromper les assiégés.

III Avoir des intelligences dans la place.

IV Des moyens de réduire l'ennemi par famine.

V Comment on fait croire que l'on continuera le siège.

VI Ruiner les garnisons ennemies.

VII Détourner les rivières, et corrompre les eaux.

VIII Jeter l'épouvante parmi les assiégés.

IX Attaquer du côté où l'on n'est pas attendu.

X Pièges dans lesquels on attire les assiégés.

XI Des retraites simulées.

Voici, au contraire, ce qui regarde la défense des assiégés:

XII Exciter la vigilance des soldats.

XIII Donner et recevoir des nouvelles.

XIV Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.

XV Comment on paraît avoir en abondance les choses dont on manque.

XVI Comment on prévient les trahisons et les désertions.

XVII Des sorties.

XVIII De la résolution des assiégés.

I. Des attaques soudaines.

1 Le consul T. Quinctius, ayant vaincu en bataille rangée les Èques et les Volsques, et voulant s'emparer de la ville d'Antium, appela ses troupes à l'assemblée, leur montra combien l'entreprise était nécessaire, et combien elle était facile si on ne la différait pas; alors, profitant de l'enthousiasme qu'avait inspiré sa harangue, il donna l'assaut à la ville.

2 M. Caton, étant en Espagne, s'aperçut qu'une certaine ville pouvait tomber en son pouvoir s'il l'attaquait à l'improviste. Dans ce but, il fit en deux jours une marche de quatre journées, à travers des lieux difficiles et déserts, et surprit les ennemis, qui ne s'attendaient à rien de semblable. Après la victoire, ses soldats lui ayant demandé ce qui leur avait rendu cette conquête si facile, il leur répondit que le succès était acquis dès le moment où ils avaient franchi en deux jours la distance de quatre journées de marche[91].

II. Tromper les assiégés.

1 Domitius Calvinus, assiégeant Lima, ville de Ligurie, défendue non seulement par sa position naturelle et par ses ouvrages de fortification, mais encore par une garnison excellente, menait souvent ses troupes autour des murs de la place, et les faisait ensuite rentrer au camp. Cette manoeuvre habituelle fît croire aux assiégés que ce n'était, de la part des Romains, qu'un simple exercice, et leur ôta toute crainte d'une tentative. Mais, changeant tout à coup sa promenade en attaque, Domitius escalada les remparts et força les habitants à se rendre.

2 Le consul. C. Duilius, en conduisant souvent à la manoeuvre ses soldats et ses rameurs, réussit à n'inspirer aux Carthaginois aucune méfiance à l'égard de ses exercices jusque-là inoffensifs; et, s'approchant tout à coup avec sa flotte, il se rendit maître de la place.

3 Hannibal s'empara de plusieurs villes d'Italie après y avoir envoyé, sous le costume romain, quelques-uns des siens qui, pendant de longues guerres en ce pays, avaient appris la langue latine.

4 Les Arcadiens, assiégeant un château de Messénie, se fabriquèrent des armes semblables à celles des ennemis; et, dans le temps où ils savaient que la garnison devait être changée, ils prirent le costume des troupes attendues, déguisement qui les fit admettre comme amis, et se rendirent maîtres de la place en exterminant la garnison.

5 Cimon, général athénien, voulant surprendre une ville de Carie, mit le feu pendant la nuit, lorsqu'on s'y attendait le moins, à un temple de Diane vénéré dans ce pays, ainsi qu'à un bois sacré situé hors des remparts; et, quand les habitants furent sortis en foule pour éteindre l'incendie, Cimon prit la ville, restée sans défenseurs.

5 Alcibiade, général athénien, faisant le siège d'Agrigente, ville bien fortifiée, demanda aux habitants une assemblée générale, comme pour y traiter d'affaires qui intéressaient les deux parties belligérantes, et les harangua longtemps au théâtre, où, selon l'usage des Grecs, avaient lieu les réunions de ce genre. Tandis que, sous prétexte de délibération, il retenait la multitude, les Athéniens, apostés à cet effet, s'emparèrent de la ville, qui n'était point gardée.

6 Épaminondas, général thébain, ayant vu pendant un jour de fête, en Arcadie, les femmes d'une ville ennemie se répandre confusément hors des murs, envoya parmi elles un grand nombre de ses soldats qui avaient pris des habits de femmes, et qui, à l'aide de ce déguisement, entrèrent dans la ville à nuit tombante, s'en rendirent maîtres, et ouvrirent les portes à leurs compagnons.

7 Aristippe de Lacédémone, un jour que les Tégéates étaient sortis en foule de leur ville pour célébrer une fête de Minerve, chargea des bêtes de somme de sacs à blé remplis de paille, et les fit conduire par des soldats qui, ayant l'air de marchands, entrèrent dans la ville sans être observés, et ouvrirent les portes[92] aux Lacédémoniens.

9 Antiochus, assiégeant le château de Suenda, en Cappadoce, s'empara des bêtes de charge sorties pour aller à la provision, tua les valets qui les conduisaient, et revêtit de leurs habits des soldats qu'il envoya à leur place comme ramenant du blé. Leur costume ayant trompé les gardes, ils pénétrèrent dans le château et y firent entrer l'armée d'Antiochus.

10 Les Thébains, ne pouvant s'emparer de vive force du port de Sicyone, remplirent de soldats armés un vaisseau sur lequel ils étalèrent des marchandises, comme sur un navire de commerce, afin de tromper l'ennemi; puis ils apostèrent derrière les murs les plus éloignés du port, quelques hommes auxquels ils avaient donné l'ordre de simuler une rixe avec d'autres gens qu'ils faisaient débarquer sans armes. Les habitants de Sicyone étant accourus pour apaiser cette querelle, les vaisseaux thébains prirent le port resté sans défense, ainsi que la ville.

11 Timarque, général étolien, ayant tué Charmade, lieutenant du roi Ptolémée, se couvrit du manteau et du bonnet macédonien de ce chef[93]. À l'aide de ce déguisement, il fut reçu pour Charmade dans le port de Samos, dont il se rendit maître.

III. Avoir des intelligences dans la place.

1 Le consul Papirius Cursor, faisant le siège de Tarente, que défendait Milon avec une garnison d'Épirotes, promit à ce chef la vie sauve, pour lui et pour ses compatriotes, s'il lui facilitait la prise de la ville. Séduit par cette offre, Milon se fit envoyer en mission par les Tarentins vers le consul; d'après les promesses qu'il rapporta, scellées par un traité, les habitants s'abandonnèrent à une trop confiante sécurité, et la ville, dès lors mal gardée, fut livrée à Papirius Cursor.

2 Au siège de Syracuse, M. Marcellus, ayant gagné un certain Sosistrate, apprit de lui que la garde serait moins vigilante que de coutume pendant un jour de fête, où Épicyde devait faire au peuple des largesses de vin et de bonne chère. Ayant donc épié ce moment de plaisir et, par conséquent, de négligence, Marcellus franchit les remparts, égorgea les sentinelles, et ouvrit à l'armée romaine cette ville illustrée par d'éclatantes victoires.

3 Tarquin le Superbe, ne pouvant se rendre maître de Gabies, envoya dans cette ville son fils Sestus, après l'avoir fait battre de verges. Celui-ci, se plaignant de la cruauté de son père, engagea les Gabiens à tirer profit de son ressentiment; et, quand il fut investi du commandement de leur armée, il livra la ville à son père.

4 Cyrus[94], roi de Perse, avait un courtisan d'une fidélité éprouvée, nommé Zopyre, qui, s'étant fait à dessein mutiler le visage, passa chez les ennemis. Il se plaignit des outrages dont il portait les marques, et on le crut irréconciliable ennemi de Cyrus, opinion qu'il confirma en se plaçant, dans toutes les rencontres, à la tête des combattants, et en dirigeant les décharges de traits contre Cyrus lui-même; puis, lorsqu'on lui eut confié la défense de Babylone, il livra la ville à son roi.

5 Philippe, à qui les habitants de Sana refusaient l'entrée de leur ville, corrompit Apollonius, leur chef, et l'engagea à placer dans l'ouverture même de l'une des portes, une voiture chargée de pierres de taille Cet ordre exécuté, Philippe donna le signal de l'attaque, et défit par surprise les assiégés, qui étaient accourus en désordre pour fermer leur porte embarrassée.

6 Hannibal, assiégeant Tarente, alors défendue par une garnison romaine, sous le commandement de Livius, gagna un Tarentin nommé Cononée, qui, pour tromper les habitants, sortait la nuit sous prétexte d'aller à la chasse, ce que la présence de l'ennemi rendait impossible pendant le jour. Quand il était hors des murs, les Carthaginois lui fournissaient secrètement des sangliers, qu'il présentait ensuite à Livius comme provenant, de sa chasse. Ces sorties, souvent renouvelées, éveillant de moins en moins l'attention, Hannibal, une certaine nuit, déguisa des Carthaginois en chasseurs, et les mêla à ceux qui accompagnaient Cononée. Ils entrèrent dans la ville chargés de gibier, se jetèrent aussitôt sur les gardes et les égorgèrent; ensuite ils brisèrent la porte, et introduisirent Hannibal avec ses troupes, qui firent main basse sur tous les Romains, à l'exception de ceux qui s'étaient réfugiés dans la citadelle.

7 Lysimaque, roi de Macédoine, faisait le siège d'Éphèse, et cette ville était secourue par Mandron, chef de pirates. Comme celui-ci amenait souvent au port ses vaisseaux chargés de butin, Lysimaque parvint à le gagner, et envoya avec lui les plus braves de ses soldats, que le pirate fit entrer dans Éphèse les mains liées, comme des prisonniers. Quelque temps après, ces mêmes hommes prirent des armes dans la citadelle, et livrèrent la ville à leur roi.

IV. Des moyens de réduire l'ennemi par famine.

1 Fabius Maximus, ayant ravagé le territoire de Capoue, et voulant ôter à cette ville tout espoir de soutenir un siège, se retira au moment des semailles, afin de laisser les habitants répandre dans leurs champs le blé qui leur restait; puis il revint sur ses pas, fit fouler aux pieds les semences, qui déjà étaient en herbe, et la famine le rendit maître du pays[95].

2 Antigone en fit autant aux Athéniens.

3 Denys voulant, après s'être emparé de plusieurs villes, attaquer celle de Rhegium, qui avait une garnison nombreuse, feignit de vouloir maintenir la paix avec elle, et lui demanda des vivres pour son armée. Aussitôt qu'il en eut obtenu, et qu'il eut ainsi épuisé les greniers des habitants, il profita de leur disette pour les attaquer, et la ville tomba en son pouvoir.

4 On dit qu'il agit de même à l'égard des Athéniens.

5 Alexandre, ayant le projet d'assiéger Leucadie, où les vivres étaient en abondance, s'empara d'abord des châteaux situés au voisinage, et permit à toutes leurs garnisons de se réfugier dans cette ville, afin que les provisions fussent plus tôt consommées par un plus grand nombre de personnes.

6 Phalaris, tyran d'Agrigente, après avoir mis le siège devant quelques places de Sicile bien fortifiées, feignit d'entrer en accommodement avec elles, et se retira en leur laissant en dépôt des blés qu'il disait avoir de reste; ensuite il eut soin de faire percer les toits des magasins où il les avait placés, afin que la pluie les corrompît; et, lorsque les habitants, qui comptaient sur cet approvisionnement, eurent consommé leurs propres blés, il revint les attaquer au commencement de l'été, et les contraignit par famine à se rendre.

V. Comment on fait croire que l'on continuera le siège.

1 Cléarque, général lacédémonien, étant informé que les Thraces avaient transporté sur des montagnes leurs provisions de bouche, et qu'ils ne tenaient contre lui que dans l'espérance de le voir forcé par la disette à se retirer, ordonna, dans le moment où il s'attendait à l'arrivée de leurs députés, qu'on tuât sous leurs yeux un prisonnier, dont la chair serait distribuée par morceaux dans les tentes, comme pour servir de nourriture aux soldats. Les Thraces, persuadés que rien ne triompherait jamais de la persévérance d'un homme qui pouvait recourir à de si horribles aliments, lui firent leur soumission.

2 Les Lusitaniens ayant dit à Tiberius Gracchus qu'ils avaient des vivres pour dix ans, et qu'ils ne redoutaient pas un siège, il leur répondit: «Je vous prendrai la onzième année.» Ce mot les effraya tellement, qu'ils se rendirent aussitôt, quoiqu'ils fussent bien approvisionnés.

3 Pendant que A. Torquatus assiégeait une ville de la Grèce, on lui dit que les jeunes gens de ce lieu étaient fort habiles à lancer le javelot et les flèches: «Je ne les vendrai que plus cher dans quelques jours,» répondit-il.

VI. Ruiner les garnisons ennemies[96].

1 Lorsque Hannibal eut repassé en Afrique, Scipion, sachant que plusieurs villes, dont ses plans exigeaient qu'il se rendît maître, étaient défendues par de fortes garnisons, envoyait de temps en temps quelques troupes pour les inquiéter. Il se présenta enfin lui-même comme pour les enlever de vive force; puis il feignit d'avoir peur, et fit un mouvement de retraite. Hannibal, persuadé que son ennemi avait réellement pris l'épouvante, appela de toutes parts les garnisons, afin d'engager une affaire décisive, et se mit à sa poursuite. Scipion obtint par là ce qu'il désirait: les villes étant restées sans défense, il envoya les Numides, sous les ordres de Masinissa, pour s'en emparer.

2 P. Cornélius Scipion, ayant senti la difficulté de prendre Delminium, parce que toutes les troupes du pays s'étaient réunies pour défendre cette ville, alla se présenter devant d'autres places. Ces troupes étant par là forcées de courir à la défense de leurs villes respectives, Delminium se trouva dépourvue de secours[97], et Scipion s'en empara.

3 Pyrrhus, roi d'Épire, voulant se rendre maître de la capitale des Illyriens, mais ne pouvant compter sur le succès, mit le siège devant quelques autres de leurs villes. Il en résulta que les ennemis, ayant la con fiance que leur capitale était assez en sûreté par ses fortifications, se séparèrent pour aller secourir les places attaquées: alors Pyrrhus, rassemblant de nouveau toutes ses troupes, s'empara de la ville, que ses défenseurs avaient abandonnée.

4 Le consul Cornélius Rufinus, ayant assiégé pendant quelque temps, mais en vain, la ville de Crotone, que rendait imprenable une garnison auxiliaire de Lucanie, feignit de renoncer à son dessein. Un prisonnier, qu'il avait gagné à force d'argent, se rendit à Crotone, comme s'il se fût évadé de sa prison, et assura que les Romains étaient en pleine retraite. Les Crotoniates, dans cette croyance, congédièrent leurs alliés, et, réduits à leurs propres forces, furent pris au moment où ils s'y attendaient le moins.

5 Magon, général des Carthaginois, tenant Cn. Pison assiégé dans un fort, après l'avoir vaincu, et soupçonnant que des troupes venaient le secourir, envoya à leur rencontre un faux transfuge, qui leur annonça que Pison était déjà pris. Cet artifice les ayant fait retirer, Magon acheva sa victoire.

6 Alcibiade, faisant la guerre en Sicile[98], et voulant prendre Syracuse, choisit à Catane, où il était alors cantonné avec ses troupes, un homme d'une adresse éprouvée, et l'envoya secrètement près des Syracusains. Admis dans l'assemblée du peuple, cet émissaire fit entendre que les habitants de Catane nourrissaient la plus grande haine contre les Athéniens, et que, s'ils étaient secondés, ils auraient bientôt anéanti Alcibiade et son armée. Les Syracusains, se laissant persuader, marchèrent sur Catane avec toutes leurs forces, abandonnant leur propre ville. Alcibiade alors, l'attaquant du côté opposé, et la trouvant dégarnie de troupes, comme il l'avait espéré, la prît et la saccagea.

7 Cléonyime, général athénien, assiégeant Trézène, qui était gardée par des troupes de Cratère, lança dans la place des flèches sur lesquelles il avait écrit aux habitants qu'il n'était venu que pour délivrer leur république; et en même temps il renvoya quelques prisonniers, après les avoir mis dans ses intérêts, afin qu'ils décriassent Cratère. Ayant, par ce moyen, semé la division chez les assiégés, il en profita pour faire approcher son armée, et se rendit maître de la ville.

VII. Détourner les rivières, et corrompre les eaux.

1 P. Servilius, ayant détourné une rivière qui donnait l'eau à la ville d'Isaure, força, par la soif, les habitants à se rendre.

2 C. César, assiégeant Cadurcum[99], ville des Gaules, qui était entourée d'une rivière, et abondamment pourvue de fontaines, la fit manquer d'eau en détournant les sources par des conduits souterrains, et en plaçant sur le bord de la rivière des archers qui en défendaient l'approche.

3 Dans l'Espagne Citérieure, Q. Metellus dirigea sur un camp ennemi, situé dans un lieu bas, les eaux d'une rivière qu'il détourna d'un terrain plus élevé, et, au moment où cette inondation subite jeta l'épouvante chez les ennemis, des troupes placées en embuscade les taillèrent en pièces.

4 Alexandre, assiégeant Babylone[100], que l'Euphrate traverse par le milieu, creusa un fossé le long duquel il éleva en même temps une terrasse, afin de persuader à l'ennemi que l'on ne tirait la terre que pour cette construction; puis, ayant tout à coup dirigé l'eau dans la tranchée, il mit à sec le lit du fleuve, et s'en fit un passage pour entrer dans la ville. On dit que Sémiramis, faisant le siège de la même ville, détourna aussi l'Euphrate, et obtint le même résultat.

5 Clisthène de Sicyone coupa un aqueduc qui fournissait de l'eau à la ville de Crise; et, quand les habitants eurent commencé à souffrir de la soif, il leur rendit l'eau, mais corrompue avec de l'ellébore: aussitôt qu'ils en eurent fait usage, un flux de ventre, qui les saisit, les mit hors d'état de se défendre, et la ville fut prise.

VIII. Jeter l'épouvante parmi les assiégés.

1 Philippe, ne pouvant enlever de vive force le château de Prinasse[101], fit amonceler de la terre au pied des fortifications, comme s'il y pratiquait une mine. Les assiégés, croyant leurs murs sapés, se rendirent.

2 Pélopidas, général thébain, étant sur le point d'assiéger à la fois deux villes de Magnésie peu éloignées l'une de l'autre, ordonna que, pendant qu'il faisait avancer son armée sous les murs de l'une, quatre cavaliers, ayant des couronnes sur la tête, accourussent à toute bride, comme venant de l'autre camp thébain, pour annoncer la prise de l'autre ville. Afin de mieux encore tromper l'ennemi, il fit mettre le feu à une forêt située dans un lieu intermédiaire, et dont l'embrasement pouvait être pris pour celui de la place. Il voulut, en outre, qu'on lui amenât quelques soldats déguisés en prisonniers. Ces démonstrations jetèrent l'effroi parmi les assiégés, qui, se croyant déjà vaincus sur l'autre point, firent leur soumission.

3 Cyrus, roi de Perse, tenant Crésus enfermé dans la ville de Sardes, fit dresser du côté le moins accessible de la montagne sur laquelle elle était assise, des mâts aussi hauts que cette montagne, surmontés de figures d'hommes ayant le costume des Perses, et les approcha des remparts pendant la nuit; puis, dès la pointe du jour il attaqua la ville du côté opposé, au moment où les premiers rayons du soleil faisaient briller les armes que portaient ces figures. Les assiégés, persuadés qu'ils étaient pris par derrière, s'enfuirent dispersés, laissant la victoire à l'ennemi.

IX. Attaquer du côté où l'on n'est pas attendu.

1 Scipion, assiégeant Carthagène, profita du moment où la marée baissait, pour s'approcher des murailles; et, se disant guidé par Neptune, il traversa un étang dont les eaux avaient suivi le reflux de la mer, et livra l'attaque du côté où il n'était point attendu.

2 Fabius Maximus, fils de Fabius Cunctator, arrivé devant Arpi, où Hannibal avait mis garnison, reconnut la position de la ville, et envoya, par une nuit obscure, six cents soldats chargés de franchir, à l'aide d'échelles, la partie des remparts qui était la plus forte, par conséquent la plus mal gardée, et de briser la porte. Ceux-ci, favorisés par une pluie violente, dont le bruit empêchait d'entendre celui qu'ils faisaient, exécutèrent l'ordre qu'ils avaient reçu. Alors Fabius, au signal donné, attaqua par ce même côté, et prit la ville.

3 Dans la guerre contre Jugurtha, pendant que C. Marius assiégeait, près du fleuve Mulucha, un château construit sur un rocher accessible seulement par un étroit sentier, et taillé à pic de tout autre côté comme à dessein, un Ligurien auxiliaire, simple soldat, qui s'était avancé par hasard pour chercher de l'eau, et avait, en recueillant des limaçons, gagné le sommet du rocher, vint lui annoncer que l'on pouvait gravir jusqu'au château. Marius y envoya quelques centurions avec les soldats les plus agiles et les meilleurs trompettes, ayant tous la tête découverte pour mieux voir, les pieds nus pour grimper plus aisément sur les rochers, et leurs boucliers, ainsi que leurs épées, attachés à leur dos. Guidés par le Ligurien, ils s'aident, pour monter, de courroies et de clous, parviennent au château du côté opposé à l'attaque, où pour cela même ils ne trouvent pas de résistance, et se mettent à sonner de la trompette et à faire un grand bruit, selon l'ordre qu'ils ont reçu. À ce signal Marius encourage ses troupes et presse plus vivement les assiégés. Ceux-ci étant rappelés de l'autre côté de la place par une multitude intimidée qui la croit déjà prise par derrière[102], les Romains s'élancent à leur poursuite, et s'emparent du château.

4 Le consul L. Cornélius se rendit maître de plusieurs villes de Sardaigne, en débarquant pendant la nuit ses meilleures troupes, auxquelles il ordonnait de se cacher, et d'épier le moment où il reviendrait avec ses vaisseaux; puis, lorsqu'il était descendu à terre lui-même, et voyait les ennemis s'avancer à sa rencontre, il simulait une retraite, et les attirait au loin à sa poursuite, afin que les places, alors dégarnies, fussent livrées à l'attaque de ses troupes embusquées.

5 Périclès, général athénien, assiégeant une ville qu'une défense bien concertée mettait à l'abri de ses efforts, fit pendant la nuit sonner la charge et pousser de grands cris vers la partie des remparts qui touchait à la mer. Les ennemis, persuadés que l'on entrait de ce côté, abandonnèrent les portes; et Périclès, les trouvant sans défense, fit par là irruption dans la ville.

6 Alcibiade, général athénien, voulant prendre la ville de Cyzique, s'en approcha pendant la nuit à l'improviste, et fit sonner la charge du côté opposé à celui qu'il allait attaquer. Les assiégés pouvaient suffire à la défense de leurs remparts; mais, comme tous se portèrent vers le lieu où ils croyaient qu'on donnait l'assaut, Alcibiade franchit les murailles sur un point qui ne lui offrait pas de résistance.

7 Pour s'emparer du port de Sicyone, Thrasybule de Milet fit plusieurs fausses attaques par terre; et, quand il vit que les ennemis avaient dirigé leurs forces vers le lieu où il les harcelait, il entra dans le port avec sa flotte, sans qu'on s'y attendît.

8 Philippe, assiégeant une ville maritime, fît joindre ensemble deux vaisseaux que l'on couvrit de madriers, et sur lesquels on construisit des tours hors de la vue des assiégés; puis il livra par terre une attaque avec d'autres tours. Pendant, qu'il tenait l'ennemi en échec de ce côté des remparts, de l'autre approchaient les deux vaisseaux, et par là, ne trouvant pas de résistance, il pénétra dans la ville.

9 Périclès voulant prendre, dans le Péloponnèse, un château où l'on ne pouvait arriver que par deux chemins, coupa l'un par un fossé, et se mit à fortifier l'autre. Les assiégés, en pleine sécurité quant au premier chemin, surveillèrent seulement celui qu'ils voyaient fortifier. Alors Périclès, ayant préparé des ponts, les jeta sur le fossé, et entra dans la place du côté où l'on ne craignait pas son approche.

10 Antiochus, faisant le siège d'Éphèse, ordonna aux Rhodiens, ses auxiliaires, d'attaquer le port pendant la nuit, en poussant de grands cris. Les assiégés y accoururent en foule et en désordre, laissant le reste des fortifications sans défenseurs; et Antiochus, donnant l'assaut d'un autre côté, s'empara de la ville.

X. Pièges dans lesquels on attire les assiégés.

1 Caton, étant en présence des Lacétans, qu'il tenait assiégés dans leur place forte, mit en embuscade une grande partie de ses troupes, et ordonna à des Suessétans, ses auxiliaires, et fort mauvais soldats, de livrer l'attaque à la ville. Les Lacétans, dans une sortie, les mirent facilement en fuite; et, comme ils s'acharnaient à les poursuivre, Caton s'empara de leur ville avec les cohortes qu'il avait cachées.

2 L. Scipion leva le siège qu'il avait mis devant une ville de Sardaigne, et donna à sa retraite l'apparence d'une fuite précipitée. La garnison s'étant mise imprudemment à sa poursuite, il se rendit maître de la place à l'aide de troupes qu'il avait embusquées dans le voisinage.

3 Hannibal, après avoir commencé le siège d'Himère, donna l'ordre de la retraite, laissant à dessein son camp aux ennemis, comme s'il ne pouvait tenir contre eux. Les Himéréens virent si peu le piège, que, dans la joie du succès, ils abandonnèrent leur ville pour courir au camp carthaginois. Hannibal, voyant alors la place sans défense, s'en empara avec des troupes qu'il avait cachées dans la prévision de cet événement.

4 Le même, pour attirer les Sagontins[103] dans une embuscade, s'approcha de leurs murailles avec un petit nombre d'hommes, et feignit de prendre la fuite dès la première sortie des assiégés. Ceux-ci, se trouvant coupés par l'armée carthaginoise, alors postée entre eux et la ville, furent enveloppés, et taillés en pièces.

5 Himilcon, général carthaginois, faisant le siège d'Agrigente, mit en embuscade, non loin de la place, une partie de ses troupes, avec ordre, lorsque les assiégés se seraient éloignés dans la campagne, d'allumer des feux avec du bois mouillé; ensuite, s'étant lui-même avancé, dès le point du jour, à la tête du reste de son armée, pour attirer les ennemis au combat, il feignit de lâcher pied, et les entraîna au loin à sa poursuite. Ceux de l'embuscade mirent le feu à des monceaux de bois en avant des murailles, comme ils en avaient reçu l'ordre; et les Agrigentins, à la vue de la fumée qui s'élevait, crurent que leur ville était embrasée. Tandis qu'ils retournaient à la hâte, pour porter du secours, arrêtés en même temps par les troupes qui avaient été postées près de la ville, et chargés en queue par celles qu'ils avaient poursuivies, ils essuyèrent une entière défaite.

6 Viriathe, après avoir placé des troupes en embuscade, envoya quelques soldats enlever les troupeaux des Ségobrigiens. Ceux-ci, étant accourus en grand nombre pour les reprendre, et s'étant mis à la poursuite des maraudeurs, qui fuyaient à dessein, tombèrent dans le piège et furent taillés en pièces.

7 Héraclée avait pour garnison deux cohortes commandées par Lucullus, lorsque des cavaliers Scordisques s'avancèrent comme pour enlever des troupeaux, et provoquèrent ainsi une sortie; puis, par une fuite simulée, ils attirèrent Lucullus jusque dans une embuscade, où il fut tué avec huit cents de ses soldats.

8 Charès, général athénien, devant attaquer une ville située sur le bord de la mer, cacha sa flotte derrière un promontoire, et envoya le plus léger de ses vaisseaux passer en vue de l'ennemi. Dès qu'on l'aperçut, tous les navires qui gardaient le port volèrent à sa poursuite. Alors Charès, voyant ce port sans défense, y entra avec sa flotte, et s'empara même de la ville.

9 Au moment où les Romains assiégeaient par terre et par mer Lilybée, en Sicile, Barca, général carthaginois, fit paraître au loin une partie de ses vaisseaux prêts à combattre. La flotte romaine, les ayant aperçus, s'élança sur eux; et Barca, avec le reste de ses vaisseaux, qu'il avait tenus cachés, se rendit maître du port de Lilybée.

XI. Des retraites simulées.

1 Phormion, général athénien, ayant ravagé le territoire de Chalcis, cette ville lui envoya des députés pour lui exposer ses griefs. Il leur fit bon accueil; et pendant la nuit qui avait été fixée pour leur départ, il feignit de recevoir une lettre qui le rappelait à Athènes, et les congédia en faisant retraite lui-même, mais à une faible distance. Les députés ayant annoncé que tout était désormais en sûreté, et que Phormion était parti, les Chalcidiens crurent à la bienveillance qu'il avait témoignée, ainsi qu'à la retraite de ses troupes, et négligèrent la garde de leur ville. Alors, Phormion étant revenu tout à coup, ils ne purent soutenir une attaque à laquelle ils ne s'attendaient plus.

2 Agésilas, chef des Lacédémoniens, assiégeant Phocée, et s'étant aperçu que les alliés de cette ville, venus pour la défendre, commençaient à se lasser des fatigues de la guerre, fit un mouvement de retraite, comme s'il allait à d'autres expéditions, et leur laissa ainsi la faculté de s'éloigner librement. Peu de temps après il ramena son armée et vainquit les Phocéens, alors réduits à leurs propres forces.

3 Alcibiade tendit un piège aux Byzantins, qui se tenaient renfermés dans leurs murs: il feignit de se retirer, et, quand ils ne furent plus sur leurs gardes, revint fondre sur eux.