Floride d'Erèse à Gédéon—Lord
Harryfellow.
«Mon cher Lord,
«J'espère que la présente te trouvera de même. Figure-toi que tu es planté sur un quai de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement rasé que tu portes écrit sur la figure; et moi, incrustée à mi-corps dans la fenêtre des lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un mouchoir trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi. Mais le plus triste c'est que j'ai beau me tâter de long en large (voilà un genre de distractions où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir le moindre remords. Peut-être qu'on n'éprouve ça que longtemps après, comme les lésions internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne sais pas comment on dit: ouf, en américain, mais si tu savais, non! ce que je le pense.
«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en fait plus, me recommandait tout à l'heure de ne pas me montrer brutale en rompant avec toi. Car l'homme des pampas nourrit à ton égard des sentiments généreux dans son coeur sauvage. La méfiance n'a jamais fait de petits sur son lit, et, comme il est dans ton genre, n'aimant pas beaucoup à réfléchir, M. de Mariolles suffit, pour le moment, à lui fiche mal de tête. Mais avoue qu'il en a de bonnes, de songer à la douleur qu'il va te faire de se défiler avec moi, comme si ce n'était pas pour toi la meilleure occasion d'apporter quelques adoucissements à la solitude de ta pauvre délaissée de soeur, «Ariane, ma soeur», comme disait Sarah Bernhardt. Car, je ne sais pourquoi, je m'imagine que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper de la consoler, et, au fond, sa petite légitime l'excite bien davantage. Elle est charmante, d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu ne pas être à son sujet (c'est de toi-même que je le tiens) du même goût que ta soeur? Et elle s'est conduite très vaillamment dans toutes ces histoires.
«Au fait, je suppose que tu les sais toutes, ces histoires, et comment ton beau-frère fit, du côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar qui l'était également beaucoup, et d'un Mariolles en chemise. Eah! éah! charmante soirée!
«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord; ces choses-là arrivent aux meilleurs des frères. Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand tu avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la dame américaine, et avec ses charmes aussi. Je me demande même comment tu étais si bien renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres. Et qu'elle soit bien ou mal plantée, ça ne me fera pas une plus belle jambe.
«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta soeur, mon pauvre ami; mais, c'est là que je voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux plaire aux femmes d'ici, d'un terrible défaut, c'est d'être ennuyeux. Tu es joli garçon, ça se voit et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies filles: et encore. Outre qu'augmenté même de tout ce qui te manque, et je bâille comme une marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas complet tout à fait si tu ne sais pas causer et faire rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse, même à ses dépens, comme ça peut arriver à Cristobal. Tel quel je le préfère, et je commence à m'habituer très bien à son genre (c'est bien le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, pour ainsi dire, pas fait changer. Et je ne te dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au lieu que toi, au premier gros billet qu'on t'avait sorti, tu étais épuisé; ça aussi, vois-tu, il faut savoir y revenir.
«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas très bien compris pour où; mais ce sera très drôle. On prend des paquebots allemands, et puis des mulets. Et à la fin on trouve beaucoup de moustiques, des ananas, des gens à moitié nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et amie, Lord: ça lui rappellerait tout le temps son hôtel du quartier Saint-Lazare. Cependant présente-lui mes derniers hommages, et quant à toi, j'espère, à mon retour, te trouver un peu plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici. Crois-moi, il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se la faire épiler; d'avoir à la boutonnière des petits chichi dans le genre du T.-C.; de porter son revolver dans la poche de son smoking; ou de prononcer Tchéronne quand on cause avec des automobilistes. Il ne suffit même pas de boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, jusqu'au point d'aller danser avec des tziganes. Il y a pas mal de choses encore à savoir faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras quelques-unes si tu lis attentivement Maurice Donnay ou Pierre Veber. C'est leur grâce que je te souhaite; adieu.
«FLORIDE.»
«P.-S.—Ne cherche pas d'obscénités dans ma lettre: il y en a.»
Le comte de San Buscar au baron de Mariolles.
«Mon cher ami,
«Je veux vous donner encore ce nom-là malgré les choses qui se sont passées entre nous; et vous comprendrez tout de suite pourquoi je ne cherche pas à en tirer aucune vengeance quand je vous aurais annoncé que je me sépare d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon cher? Ça vaut bien la peine de risquer de vous tuer, ou d'être moi-même, pour une personne que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes amis, je vous prie: ils ne viendront pas. Vous connaissez assez mon courage par vous-même, et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai déjà racontée. Je ne suis plus un petit enfant, capable de me battre pour le qu'on dira de moi. Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que c'est par prudence que je m'en vais sans vous revoir. Ça nous mettrait tous les deux dans une situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au besoin où me retrouver.
«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte Paris aujourd'hui même, et je vais faire un tour dans le Mexique—où j'ai des mines d'argent. Mme d'Erèse est assez gracieuse pour venir aussi, voulant connaître ce pays dont elle a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle des amies, la femme la plus intelligente, qui m'a le mieux consolé dans tous ces ennuis. Comme on sent bien, mon cher, que celles qui se donnent librement, dans la force de l'expérience (ce sont ses propres paroles), ne peuvent pas nous faire courir les mêmes risques que d'autres. Vous verrez vous-même un jour, dans l'avenir, comme le mariage est une combinaison qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire du chagrin d'avance, mon cher ami, et je me contente de vous dire, une fois de plus... etc...
«SAN BUSCAR.»
P.-S.—Je ne pense pas que vous ayez aucune affaire dans mon pays. Autrement, écrivez-moi à Mexico, calle de los Doscientos Heroes.»
Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène.
(Traduit de l'anglais.)
«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous n'y étiez pas, m'a dit cette femme de chambre au vilain regard, que vous gardez, envers et contre tous, à votre service. Vous devinez ce que j'allais vous dire, ou plutôt tâcher de vous dire. Car au dernier moment, qui sait si vous ne m'auriez pas acheté une fois de plus avec vos yeux et votre sourire, comme vous faisiez déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à caresser quelqu'un de vos sweethearts derrière le paravent, et que vous aviez peur que je le répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai plus de courage; et votre portrait qui est là sur ma table a beau avoir l'air de dire non, il faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien horrible, ce que vous venez de faire.
«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez cette lettre qui me fit revenir à Paris si joyeux, oui, dans ce même temps, vous vous risquiez follement pour ce ridicule Français qui parle tout le temps, qui saute, qui a la barbe en pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et n'ont-ils donc pas de pudeur de montrer ainsi leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et moi, il y a tant de choses, de belles choses, que je pense, dont je ne sais pas les mots. Et pendant que je reste, sans rien dire, à remâcher les morceaux de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent, un autre survient... Quoi! Imogène; et quelle honte; ces gens de police aussi, ils vous ont vue—plus que je ne vous ai jamais vue. Étaient-ils nombreux? Est-ce qu'ils ont ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il pas voulu savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux yeux? Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais j'ai tant de jalousie, et je me suis drogué pour tout vous dire une fois.
«Le mal est que je ne sais pas bien nettement moi-même où j'en suis; et il n'y a qu'une chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir me passer de votre présence. Vous êtes nécessaire à ma vie, Imogène; il faut que j'entende le bruit de vos pas autour de moi, que je voie votre mouvement, que je vous écoute parler ou demeurer silencieuse, que je vous regarde me regarder—et me sourire. Qui donc vous aimerait plus que moi?
«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère et soeur l'intimité tombe aisément au scandale. Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous en pensez, mais à moi votre aspect voile toutes les autres choses. Et que me font la vertu, la fortune, la réputation, au prix de la couleur de vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau vive.
«Pourquoi ne partirions-nous pas tous les deux, loin de cet horrible Paris? Votre position n'y va pas être tenable, et, à tout prendre, il vous faut un compagnon. Nous voyagerons si vous l'aimez. Tous les paysages me seront beaux si vous les ornez. Vous aurez en moi le serviteur le plus asservi, et, quant aux gages, je ne suis pas exigeant, Imogène: vous me donnerez ce que vous voudrez.
«LORD.»
Imogène à Cristobal de San Buscar.
«Mon bon Cristobal, que vous aviez été éloquent, ce soir où vous parlâtes contre le divorce chez votre tante de Barracajal. Et maintenant? Il ne faut jamais, voyez-vous, cracher dans les fontaines, si l'on n'est pas assuré de n'avoir jamais soif. Car j'imagine que vous voulez divorcer. Sans cela je ne vois pas pourquoi vous auriez dérangé cet honnête M. le Commissaire et son latin. Était-ce pour lui offrir gratuitement de votre femme un de ces spectacles pour lesquels, paraît-il, des gens curieux payent fort cher? Je ne le pense pas. Divorçons donc, Cristobal, divorçons. Sapons les bases, comme vous disiez. Vous avez contre moi, je pense, tous les témoignages nécessaires, les preuves les plus convaincantes. Si tout cela ne suffit pas encore, faites-moi signe: je suis prête à compléter.
«Et ne me jugez pas cynique, mon ami, de plaisanter un peu à propos de ces choses. Mais si vous aviez pu vous voir entrant dans la chambre du crime, flanqué de ce fonctionnaire et de la petite Mme de Mariolles, vous ne pourriez vous tenir d'en rire vous-même en y pensant. Ce qui m'avait plu jadis en vous, c'est un robuste non-sens du ridicule, et cette même face ronde, pleine, satisfaite, que vous apportez aux choses les plus délicates, et qui m'a fait songer parfois (ne vous fâchez pas) à la lune obstinée et mal discrète des nuits d'été. Je la revois, cette bonne figure, mais pour une fois nuancée d'angoisse, chez les Half-Howard, au-dessus de la nappe et de la verrerie, ce soir que vous aviez votre escarpin sous la table. Vous rappelez-vous? C'était du vivant de ce pauvre colonel; et vous portiez, étant grand joueur de pédales, des escarpins très bas, faciles à ôter, comme à remettre. J'en admirais l'invention à cette époque, puisqu'elle me valait d'avoir souvent de votre orteil jusqu'aux jarrets; et, ce soir-là même, c'est en mon honneur que vous aviez égaré votre soulier, comme on fit du petit Poucet dans les bois.
«Vous ne vous en étiez pas aperçu encore à la fin du dessert, à ce moment où l'on sent que la maîtresse de maison va faire le geste de se lever; et c'est là que ça devint drôle. Je vis votre visage changer, se tendre, tout convulsé d'une secrète horreur, comme si le renard de Sparte vous avait rongé par en bas. Et l'on voyait bien que vous faisiez des mouvements sous la table; vos mains et vos bras en reproduisaient d'instinct le rythme sur la nappe: vous aviez l'air de ramer des choux; et cependant vous parliez, vous parliez avec fureur, pour qu'on ne se levât pas. Vous disiez des choses qui n'avaient aucun sens; vous en disiez beaucoup, et sans vous arrêter. Tout le monde vous considérait avec étonnement jusqu'au moment, je pense, où, par une touchante conformité de moeurs, chacun comprit; et ce fut à moi d'être gênée. Enfin ce flot de paroles cessa brusquement, vos mains cessèrent de ramper en rond sur la nappe, votre visage s'apaisa, et ce fut autour de la table une satisfaction générale. Chacun manifestement se disait: «Voilà San Buscar qui a remis le pied sur son croquenot. On va pouvoir aller fumer.» Et on se leva.
«Je me suis remémoré cette petite histoire, l'autre jour, lorsque vous êtes venu me voir au lit, avec du monde. Dans les deux cas vous faisiez la même tête; et, en vérité, ce n'est pas galant de m'avoir perdue du même air que votre chaussure.
«Je vous écrivais d'ailleurs pour vous conter des choses plus sérieuses; c'est que je pars en voyage avec mon frère Lord. Vous connaissez son affection pour moi, et je ne pouvais tomber en meilleures mains, au sortir des vôtres. Si vous avez quoi que ce soit à me faire assavoir, mon notaire vous servira d'intermédiaire. Là-dessus, mon bon Cristobal, adieu, et malgré ces nuages, croyez toujours à mon amitié.
«IMOGÈNE HARRYFELLOW.»
Sylvère à l'Ange Gardien.
«Monsieur,
«Je vous retourne votre lettre, que je voudrais ne point avoir lue, et je vous prie de ne m'en plus écrire, tout au moins de ce ton. Est-il donc besoin de vous rappeler que la situation singulière où je suis me laisse seule à me faire respecter, et que ce serait d'un bien débile courage que d'en vouloir tirer parti? Que si, à l'opinion que les femmes vous ont laissé prendre d'elles, l'honnêteté seule ne vous paraît point de mon côté une sauvegarde suffisante, la tendresse que je garde à mon mari malgré ses fautes, et que la séparation ne saura pas détruire, doit vous éclairer assez sur la vanité de votre égarement. Je vous ai déjà parlé là-dessus avec franchise: voici pourtant que vous y revenez, et jusqu'à me rappeler cruellement cette intimité où je me suis laissée glisser avec vous dans la solitude et la tristesse de Versailles. Un banc, une charmille, ne vous sortent pas, dites-vous, de l'esprit. Devriez-vous donc me forcer à m'en souvenir aussi, à vous avouer que moi non plus je ne les saurais oublier, et que la honte me poursuit sans cesse d'en éprouver tant de remords, et de n'en pouvoir ressentir que si peu de regrets. Ah! Monsieur, si vos lèvres dévorantes avaient été de fer rouge, quelle pire blessure m'auraient-elles laissée?
«Mais laissons ce sujet. Il m'est plus amer que vous ne sauriez croire, et n'aurait pas été la cause que je vous écrive, si je n'avais, Monsieur, à vous demander un second service, à vous qui avez déjà montré à mon égard tant d'intelligence et de dévouement. Je crois que vous avez plus ou moins fait la connaissance de mon mari. Vous devinez le reste: c'est que je ne voudrais pas demeurer tout à fait sans nouvelles de lui. N'est-ce pas là un désir bien naturel, quand même j'aurais juré de pas le revoir. Je ne vous demande pas une surveillance de tous les jours, pas même des détails trop intimes. Je serais heureuse seulement de savoir qu'il est heureux.
«Je voudrais que vous le fussiez également, Monsieur, que vous vous décidiez à faire oeuvre d'homme—et à ne plus m'écrire de lettres comme la dernière. Ne savez-vous pas que les sympathies ont leur secret qu'il faut respecter, au lieu de les traiter comme les enfants font des tulipes encore à demi-fermées, qui en ouvrent de force les pétales pour regarder plus avant, et ne trouvent au coeur qu'un peu de vide et de poussière? Ce sujet réservé, toutes les nouvelles que vous me donnerez de vous aussi seront les bienvenues, et quant aux questions matérielles, je vous prie de vous mettre en rapport avec mon notaire, Me Beaudésyme, à Ribamourt (Basses-Pyrénées), et de croire, Monsieur, etc.
«SYLVÈRE DE MARIOLLES.»
X
LE RETOUR AU BERCAIL
(La scène est dans les Pyrénées.)
Sylvère sortit de Hargouët, et gagna la campagne.
On touchait à la fin d'avril, et déjà le printemps avait jonché partout ses humides fleurs. Déjà il y avait eu de ces journées où le tiède soleil, que strie parfois une pluie molle, réveille les énergies de la terre et répand tour à tour dans l'air l'âme acide des prairies, les parfums effacés d'une haie d'aubépine, ou cette odeur obscène que les bourgeons des peupliers pleurent avec leur sève. Mais à pénétrer brusquement sous les froids et sombres vernes d'une rive, là croissent dans la vase, le long des eaux, ces herbes lourdes qui sentent la menthe et la fièvre, l'été venu, quand les écrase le pied nu d'un baigneur.
Le chemin que suivait la jeune femme sentait les buis amers dont il était bordé en contre-bas du côté de la plaine et du Gave. A gauche il y avait un mur, et des jardins de paysans, dont les arbres pendaient. Un branchage appesanti de feuilles parfois heurtait ses joues en s'égouttant; et elle frissonnait alors si quelque goutte oubliée de pluie glissait le long de son col nu, et se dissipait au creux de sa nuque, en s'attiédissant. L'herbe était pareillement toute mouillée; Sylvère en marchant levait les jambes très haut pour se garder des orties et de la rosée, et aussi pour ne pas fouler les silènes, pourprés et roses, qui riaient sous ses pas.
Plus loin, au pied moussu d'un mur, entre deux pierres, elle distingua la tache rouge de la première fraise; et, en se baissant pour la cueillir, fit s'envoler une abeille, qui, peut-être irritée, bourdonna pendant un instant autour de son visage. Plus loin encore, le sentier formait sous trois ou quatre chênes une espèce de rond-point, d'où un banc vermoulu regardait la plaine. C'est là que Sylvère s'assit, et ouvrit le livre qu'elle avait à la main. Mais ce n'était que pour y prendre quelques lettres qu'elle voulait relire. Elles avaient été écrites, un peu en forme de journal, par l'Ange Gardien. La première, qui était datée de novembre, et de l'année précédente, disait entre autres choses:
«La tristesse de M. de Mariolles fut accompagnée au début de la mauvaise humeur la plus vive. C'est à peine s'il daigna d'abord me reconnaître (qu'aurait-il fait s'il avait su toutes mes performances?); et il me fallut toute la patiente impudence d'un marchand de babouches arméniennes pour venir à bout de lier partie avec ce méchant homme. Ne vous fâchez pas que je l'appelle méchant, Madame, puisqu'il vous a fait souffrir; et, d'autre part, vous voyez à quelles bassesses vous me condamnez. Ah! si je n'avais pas, pour me maintenir dans votre obéissance, le souvenir de ces yeux pleins de mépris et de caresses. Mais, chut.
«Au bout de quelques jours, donc, M. de Mariolles, que j'avais su, à plusieurs reprises, rencontrer par hasard, revint à une humeur plus égale, et à de meilleurs sentiments envers moi;—et nous sommes enfin devenus assez bons camarades, encore qu'il méjuge un peu jeune. Il est vrai de dire que dans la situation où il est, une connaissance nouvelle, à qui on est forcé de ne dire que ce que l'on veut de ses affaires, vaut mieux que des amis plus anciens et plus interrogatifs. Bien entendu, il ne m'a encore fait aucune confidence de ses ennuis; mais il m'a déjà confié qu'il en avait, et besoin aussi de consolations. Que pensez-vous de tout cela, Madame? Dois-je m'occuper de lui en fournir, et de quel ordre? Daignerez-vous m'écrire là-dessus vos désirs? Vous n'ignorez pas au moins ce que les hommes, d'ordinaire, et surtout les veufs, entendent par «consolations».
«Je lui parlai de M. de San Buscar puisque, après tout, c'est lui qui nous avait présentés (et peut-être même est-ce à cause de lui que monsieur votre mari me fit ce médiocre accueil, d'abord); mais il ne parut pas vouloir tirer ce sujet en longueur.
«—C'est un mufle, me répondit-il brièvement.
«Je ne crus pas devoir m'étendre moi-même en plus longues considérations sur ce Mexicain: que son souvenir repose en paix sous cette épitaphe. Il paraît, d'ailleurs, qu'il est reparti pour son pays avec Mme d'Erèse.»
C'était peut-être la dixième fois que Sylvère lisait cette lettre. Elle ne l'avait jamais fait sans s'interrompre ici pour sourire à l'image de San Buscar relancé chez Floride, le San Buscar sans cravate et mal reboutonné, qu'on vient d'interrompre en sa physique pour l'informer que son épouse est au lit avec un monsieur; le San Buscar mollement furieux de son malheur, mais surtout exaspéré contre ces gêneurs qui viennent lui découvrir des vérités dont il n'a pas soif. Et ne sachant comment exprimer une indignation au prorata, il s'était assis...
«Jusqu'ici, continuait la lettre, ce n'est qu'au baccara que M. de Mariolles a demandé l'oubli. Je l'ai mené, sur sa demande, dans un tripot qu'on appelle «le cercle des Ponantais et gens du Nord». Il y a été tout de suite très sympathique à tout le monde; et jusque-là que plusieurs de ces messieurs ont poussé la confiance jusqu'à lui emprunter des sommes variables, dont il ne fallait attribuer le besoin momentané qu'ils en avaient qu'au retard synchronique de leurs notaires à leur faire tenir des fonds. Il y a des années comme ça où les notaires elles petits pois sont en retard.
«A part ce premier péage qu'il faut payer, quand on est du bon côté de la table, M. de Mariolles s'est assez bien défendu. Je ne veux pas dire, bien sûr, qu'il n'a pas perdu: ce serait le premier. Mais il n'a pas beaucoup perdu, et j'ai veillé aussi à ce qu'on ne le fabriquât pas jusqu'à l'os. Autrement il serait sorti de là comme le bon Dieu les aime, je veux dire pareil à un petit saint Jean.
«Ce grand amour du carton est d'ailleurs bien refroidi depuis quelques jours déjà. Je ne sais de quel côté va souffler le vent. L'essentiel est que je demeure, comme je le suis, le confident de sa fantaisie.»
«Madame, disait une lettre de janvier, notre marotte est toujours le théâtre; et de dire qu'elle me jette dans l'enthousiasme serait dépasser beaucoup la vérité. Je doute qu'on se puisse mettre à plus grande gêne pour plus petit plaisir. Rien que de rester une heure encaqué dans un fauteuil d'orchestre, n'est-ce pas de quoi devenir claustrophobe, et néronien. On prend envie de crier au feu pour que des gens s'écrasent; de tirer au revolver sur la boîte du souffleur, histoire de l'en faire jaillir comme un diable; de lancer sa lorgnette à la tête d'une vieille dame dans sa loge, etc., etc.... Mais on a surtout envie de s'en aller. Ah! quels spectacles.
«Je m'étais souvent demandé comment font les vieilles gardes quand elles veulent se venger des hommes, de tout le déplaisir et surtout de tout le plaisir que trois générations leur ont fait. J'ai trouvé enfin: elles entrent au théâtre. Et quand elles y sont entrées—elles n'en sortent plus. N'est-ce pas horrible pour les messieurs mûrs de voir grimacer là, inexorablement, toute leur ancienne jeunesse qui ne veut pas mourir?
«Tout cela serait de la dernière injustice si quelques jeunes cabotes, soucieuses sans doute de s'instruire, ne s'ingéniaient à les remplacer bientôt dans ces mêmes fonctions qu'elles abandonnèrent. En sorte qu'il y a toujours le même nombre de balais à rôtir—ou à enfourcher.
«Mais tout cela n'a rien à voir à notre affaire, qui est votre mari. Sachez donc, Madame, qu'il fait à ces divertissements une face mélancolique. Je crus d'abord que c'était pour avoir mal choisi nos guignols, et que la faute en était au Rébus, A la mère Sauvage, au Chien de plomb, etc., toutes pièces donnant au nord, et où il fait noir comme dans des fours. Je l'aiguillai en conséquence vers les revues, spectacle charmant, où la philosophie et l'observation sont remplacées par un essaim de jeunes beautés à peine quadragénaires, et moins vêtues encore. Car nous avons appris à découper de mille façons nos feuilles de vigne. Et nous en faisons en paillon, en gaze, en dentelle. Ajoutez que ces dames chantent des couplets qui ne laisseraient pas de paraître spirituels si les auteurs avaient eu le temps, et qu'on en put entendre mot.
«Eh bien, monsieur votre mari demeura de pierre à tant de séductions. Il ne cessait de bâiller, et laissa même, Dieu me pardonne, échapper quelques mots sur les douceurs de la province. Mais prenez garde aussi, si vous ne l'y appelez bientôt. Et ne suis-je pas bien Don Quichotte d'aller vous conseiller ce qui, d'avance, me désespère. Quand vous aurez fait de moi un honnête homme, nous voilà tous les deux bien avancés. Cependant, etc...
«P.-S.—J'ai oublié jusqu'ici de vous dire, Madame, que je me suis, selon votre désir, mis en rapports avec votre notaire, Me Beaudésyme. C'est un homme qui m'a paru, jusqu'ici, du plus agréable commerce.
«Êtes-vous curieuse de nouvelles de Mme de San Buscar? Nous en avons les meilleures du monde. Elle est à Chicago, ou par là, avec son frère, qui est devenu du plus féroce despotisme. On prétend même qu'il la bat, ce qui est pousser un peu bien loin ce singulier esprit de famille qu'il montra toujours.»
De nouveau Sylvère cessa de lire, et promena ses regards à travers le paysage vaste et familier qui s'ouvrait devant elle. C'était, bien loin en contre-bas et jusqu'au Gave, dont la courbe luisait comme un cimeterre entre les feuillages arrondis, la plaine grasse, toute quadrillée de haies. Parfois la voix d'un travailleur traversait lentement l'espace, mourait: on n'entendait plus que le bruit léger de la brise dans la feuille des chênes, et le froissement continu de la rapide rivière contre les galets, au loin.
Par delà, sur la hauteur, un toit d'ardoises entre les arbres, c'était Ribes, et la maison paternelle, où elle venait de passer l'hiver, et qu'elle avait quittée depuis quelques jours pour s'installer à Hargouët. C'est, aussi, qu'on y devenait insupportable pour elle. Est-ce que sa famille ne s'était pas récemment avisée de ne plus prendre au sérieux ses infortunes conjugales? Ses frères surtout mettaient en oeuvre à ce sujet la plus sotte plaisanterie: c'était de subordonner tous les projets et les mille riens de la vie de famille au retour de leur beau-frère.
—Tony sera content, disait René, qu'on ait enfin passé le rouleau sur le croquet. Puisqu'il s'est repris de passion pour ce bête de jeu.
Ou bien c'était l'autre, celui qui disait «mucre», qui déclarait d'un air de doute:
—Je me demande ce que pensera Tony pour les réparations des écuries. Peut-être qu'il aurait préférées tout en boxes. C'est vrai qu'il ne s'y connaît pas beaucoup. Etc., etc...
Là-dessus M. de Ribes éclatait de son gros rire, en regardant la jeune femme d'un air malin.
Sur ce point Mme de Ribes elle-même n'était point irréprochable. Car, enfin, elle avait parlé à plusieurs reprises de Mariolles comme d'un de ces êtres parfaitement vivants qu'on est exposé à rencontrer par le plus naturel enchaînement de phénomènes. Au lieu de faire comme Sylvère qui, dès qu'il était question de son mari, prenait sa figure de bois, absolument comme si on lui avait parlé de quelque fonctionnaire carlovingien, mort sous Louis le Débonnaire, dans l'obscurité.
Et tous ils avaient l'air de croire qu'elle lui pardonnerait. N'était-ce point odieux? Comme si elle n'avait pas assez de peine à demeurer inexorable; et fallait-il qu'ils se liguassent avec Tony,—et avec son propre coeur, peut-être? L'Ange Gardien lui-même ne s'y mettait-il pas?
«Madame, disait une autre de ses lettres, plus récente, vous l'aurez voulu. N'aurons-nous donc tant reculé que pour mieux sauter le Rubicon, tout de même? Et je sens si bien que vous boudez contre votre bouche. Pensez-vous que votre dernière lettre ne laisse pas trop clairement percer qu'il n'y a plus de colère dans votre coeur? Ah! puisque c'est lui malgré tout que vous aimez, rappelez-le, Madame, et le bonheur avec lui. N'est-ce pas assez pour moi, dans mon infortune, d'avoir gagné de redevenir à cause de vous, une espèce d'homme? J'ai même quitté M. Simpson tout à fait, puisque vous sembliez le désirer. Le résultat est que je ne sais plus trop que faire. Du commerce, du journalisme? Ou bien partir pour quelque Afrique se faire casser la tête en votre honneur? Avez-vous jamais songé au bruit que doit faire une balle contre un crâne? Singulier sans doute pour celui qui la reçoit, et la sent entrer dans sa cervelle—comme dans du beurre.
«Mais, revenons à M. de Mariolles. L'autre soir, donc, il me proposa d'aller au Vaccinn's. Je ne crois pas qu'on vous ait fait visiter jamais ce cabaret fameux: il est très laid. Les femmes l'y sont aussi, à ma guise, quoique j'aie rencontré des Péruviens d'un sentiment contraire.
«Quand nous entrâmes, une valse viennoise s'évaporait dans l'air. Les dames napolitaines qui composent l'orchestre s'appuyaient su leurs instruments d'un air triste qui leur est si habituel qu'un de mes amis, mauvaise langue, prétend que c'est d'avoir le mal du pays.
«Il y avait là les figurants ordinaires. Le gros Loïserand, déjà excité par le Champagne qu'il représente, embrassait les garçons de café à tour de bras. Nicaëli, ce Portugais vert, servait, auprès de deux dames, d'interprète à la flamme de deux étrangers. Le vieux monsieur suisse, qui tombe en catalepsie tout de son long quand il a trop bu, l'oeil hagard, épiait fixement le vide, embusqué derrière un pilier; et deux morphinomanes couleur de terre, homme et femme assis à la même table, se regardaient tristement sans rien dire. Bref, la fête battait son plein: on avait envie de pleurer.
«Une petite juive nous accosta, laide, mais toute alourdie encore et reluisante des récentes dépouilles d'un jeune duc. Elle se nomme Judith Moche, et on l'appelle Julie d'Épernon, sous prétexte qu'un grand nom n'a jamais été déshonoré par une cocotte, ni par un cheval.
«—Bénédicte sois-tu, lui dis-je. Aïcher, fortune, désir.
«Cette formule cérémonielle, en usage parmi les juifs du Midi, dont elle est, suffit à la mettre en fuite. Il fallut invalider quelques personnes encore, toutes d'ailleurs d'excellente décomposition. Nous nous plûmes enfin à l'une d'elles, menue, et dont je m'avisai, hélas! qu'elle vous ressemblait, mais, en vérité, beaucoup; et je pense que cela frappa aussi votre mari. Elle a vos yeux, tous vos traits et jusqu'à cette admirable démarche. Mais vous différez d'éducation. Ses parents à elle, qui la gâtaient à leur façon, je veux dire comme plâtre, la laissèrent, au demeurant, pousser à sa guise dans le ruisseau. Il n'y a pas longtemps qu'en fait de pater elle ne connaissait que ces objets ronds où suspendre son chapeau; et qu'elle imaginait le paradis comme un endroit où l'on mange des oranges. De l'esprit, d'ailleurs; et, comme avec cela elle ne saurait dire trois mots de suite sans une ordure, ce même ami l'avait appelée un bijou coprolalique. Nous soupâmes donc ensemble...»
Sylvère en était là de sa lecture quand elle entendit un pas dans la sente, leva la tête, et reconnut le jeune Pierroulinn, son valet.
—Madame de Ribes fait dire à Madame la baronne... commença-t-il en français. Mais il s'interrompit, et conclut en béarnais:
—... que si voulez venir la voir. Elle vient d'arriver au château.
—C'est bien, répondit Sylvère, j'y vais, et elle se leva.
—Que peut-on bien me vouloir? se disait-elle. Peut-être des nouvelles de Paris.
Son coeur battit un peu à cette pensée. Elle songea aussi à la dernière fois que sa mère était venue à Hargouët. On avait dîné tard; et fort avant dans la soirée, tandis qu'on causait encore au salon, tout à coup la rumeur nombreuse et l'arôme d'une pluie d'orage étaient entrés à travers les jalousies. Tony était avec elle, alors; et, de se sentir seule, Sylvère soupira dans le sentier sombre.
Mme de Ribes sortit de la maison à sa rencontre: il était visible qu'elle était émue.
—Qu'y a-t-il? maman.
—Mais rien. Il faisait beau; je suis venue te voir.
—Ah! et puis, ajouta-t-elle, en la forçant à entrer la première au salon, je t'ai amené une visite.
Sylvère distingua que sa mère refermait la porte derrière elle, et, dans le demi-jour, quelqu'un debout, qui ne disait rien. Elle poussa un cri, et c'est une belle chose que la vengeance; mais on aurait pu voir cette épouse vindicative se jeter dans les bras de son homme.
Et un peu plus tard, quand Mme de Ribes les rejoignit:
—Vous rappelez-vous... disait Mariolles.
—Vous rappelez-vous... disait Sylvère.
Car ils étaient occupés déjà à se faire une provision de bonheur avec leurs inquiétudes passées. Et c'est ainsi que nous les abandonnerons, dans la maternelle province. Puissent les souvenirs de Paris n'y pas visiter trop souvent leur quiétude. Puissent-ils un jour évoquer sans mélancolie les paysages du passé: la Seine glauque et clapotante entre des quais, des arches, des tours—ou la rue de la Paix, après une averse, quand des nuages blancs voilent et découvrent tour à tour le soleil, et que des femmes menues, la jupe haute, y sautillent de leurs pieds aigus—ou cette soirée encore, si douce à redescendre l'avenue du Bois, dans le flot des voitures, alors qu'apparaît au loin, vêtu de mourante lumière, l'Arc de Triomphe, comme une améthyste énorme et pâle.
FIN
Table des Chapitres
I. MARIAGE DE PROVINCE.
II. L'ODEUR DES PLAGES.
III. JUSQU'AU MARBRE.
IV. LE BEAU VOYAGE.
V. LA TOURNÉE DES GRANDES-DUCHESSES.
VI. CORRESPONDANCES.
VII. PARIS-VERSAILLES.
VIII. LES GALANTES ALTERNATIVES.
IX. CHASSÉ-CROISÉ.
X. LE RETOUR AU BERCAIL.
ACHEVÉ D'IMPRIMER
le douze mai mil neuf cent quatre
PAR
DESLIS FRÈRES
A TOURS
pour le
MERCVRE
DE
FRANCE
PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMIV
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Sept exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 7.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
910
Les Tendres Ménages
DU MÊME AUTEUR
Romans
M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (Simonis Empis). 1 vol.
LE GRAND DIEU PAN, traduit de l'anglais d'Arthur Machen (La Plume) 1 vol.
LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE (Juven) 1 vol.
En préparation:
LE MILLION D'ANDROMAQUE, roman.