Le petit salon de Mme d'Erèse est art-nouveau au point que les meubles en font: Bing! dès qu'on y touche; si tourmentés d'ailleurs de formes qu'ils évoquent ces amusettes ingénieuses où l'Inquisition d'Espagne dépiautait les hérétiques. N'est-ce point là tout ce qu'il faut à une société qui ne sait plus se tenir assise?
Quelques bibelots d'une flagrante inutilité se tordent dans les coins, comme des vignes d'avant le phylloxera. Sur le mur, des estampes singulières attristent un papier touffu de William Morris: le Christ aux orties, oeuvre confuse et belge, y fait pendant, par-dessus la sanglante Sainte Thérèse, de Rops, à la Sapho Malthus alter, de Beardsley; et une obscénité anglaise du XVIIIe siècle, où de la viande nue et rouge rit par mille rides, semble saine à côté.
—Bonne affaire, votre Rowlandson, dit à Mme d'Erèse une personne mûrissante et blonde comme le froment de juin.
—Pour qui? répond la jeune femme.
Mme La Mortagne (c'est le nom de l'amie), qui a servi d'intermédiaire en cette négociation, comme en bien d'autres, se tait, et pince sa bouche grasse.
Elle n'aimait point qu'on la fît se souvenir des affaires faites, ni du temps passé—passé, s'il faut l'en croire, à s'occuper d'oeuvres. Oui, mais lesquelles? Au moins excellait-elle à mettre en rapports un certain ordre de personnes charitables avec les familles embarrassées de grands pianos et de petites filles.
Très bourgeoise, quant à elle, Palmyre La Mortagne élevait sévèrement, à l'ombre de Saint-Sulpice, parmi le reps et l'acajou d'un cinquième escarpé, deux jeunes La Mortagne déjà sur leurs robes longues, et que toutes sortes de raisons lui faisaient tenir à l'écart de son ordinaire entourage. Palmyre ne passait d'ailleurs pas pour avoir montré à l'endroit de ses contemporains cet invincible éloignement qui afflige M. Piot; et cela même la faisait dater en quelque sorte dans le milieu presque purement féministe, si on ose dire, de ses amies et clientes.
A défaut de ses filles elle y promenait, comme en laisse, M. Emmanuel La Mortagne, homme mûr, de blanc barbu, et dont la tête était si étroite qu'il semblait ne se pouvoir présenter que de profil; avec cela s'efforçant au majestueux. Mais il donnait le sentiment, en réalité, d'un aigrefin pusillanime, sans joie; et que tous les vilains métiers, qu'à sa figure on voyait bien qu'il faisait, c'était comme par pénitence.
Donc Palmyre pinça sa bouche, et regarda la maîtresse de la maison. Celle-ci était cette même personne, douée d'un léger accent russe, que Lord avait amenée un matin au Léviathan-Palace. Elle s'appelait Floride de son petit nom, ne mettait point l'orthographe, et ce qu'on en savait le mieux, c'est qu'un M. d'Erèse, en effet, avait vécu assez longtemps pour la prendre en mariage, au moment même de la laisser veuve et sans un sou. Au reste, elle avait du charme, des vices, un salon dont les rares Parisiens qui s'y étaient trouvés confondus parmi des colonies étrangères, soupçonnaient que sa chambre à coucher n'en était pas loin.
Telle était la dame avec qui Lord passait pour être du dernier bien.
—Mais, reprit Floride, répondant à ses pensées, les Américains, ma chère amie, c'est des hommes qui ne tirent pas à conséquence... Et, au fond, ce qu'il y a de préférable chez eux, c'est leurs femmes.
—Floride! fait Palmyre d'un air de reproche.
—Oui, oui, je sais que nous n'avons jamais eu les mêmes dégoûts. Oh! et puis: flûte; je préfère encore mieux la cocaïne.
—C'est le joujou nouveau, décidément.
—Oui, la morphine ne se porte plus. Tandis que l'autre: il n'y a pas comme ça, et un corset, pour vous soutenir. Figurez-vous, je m'étais mise à en prendre des paquets... jusqu'à m'endormir vingt-quatre heures, une fois, chez la même personne... une de mes amies.
—Vous pourriez dire: un.
—Bien, bien. Et le mieux c'est qu'elle n'avait qu'un seul dodo, et qu'elle attendait son oncle, je crois. Ce qu'elle n'a pas fait pour me réveiller. Me jeter de l'eau, me chatouiller sous les pieds; jusqu'à me crier dans l'oreille: «Voilà une lettre chargée!» Rien n'y a fait, que la faim, je pense. Car je n'ai rouvert les yeux que pour réclamer mon chocolat.
—En fin de compte, qui est-ce qui vous a donné ce goût?
—C'est cet imbécile de Lord. Lui en prenait à cause de ses battements de coeur. Alors, pour lui tenir compagnie... J'aimais autant ça, parce que ça le rendait encore plus sage qu'à l'ordinaire. Et puis, ça me le faisait voir différent. Lui aussi il perdait la tête, trouvait que je ressemblais à Mme de San Buscar; je lui renvoyais le compliment. Nous parlions d'elle; il me baisait les mains; le temps passait. C'est vrai, au moins, qu'il lui ressemble, en plus menu—et qu'ils s'aiment beaucoup. Je voudrais que vous les voyiez ensemble: on dirait mari et soeur.
—L'heureuse famille, quoi. Et le San Buscar, qu'est-ce qu'il dit?
—Mais, ma chère, il n'y a rien à dire. Vous pensez bien qu'avec le petit frère je suis au courant. D'ailleurs, si vous voulez demander à San Buscar, il va venir.
—C'est lui, le rasta généreux, dont vous me parliez l'autre jour, à propos de ces jarretelles que vous faites faire?
—Ah! en vermeil. Oui, c'est lui.
—Et aussi... Américain que son beau-frère?
—Non, fait Floride, avec un air de découragement. Lui, c'est du Sud; il faut s'employer. Figurez-vous que j'ai._._._._._._._._.
Ici l'on sonne, et l'introduction de San Buscar provoque bientôt le départ de Palmyre, quoique Floride tâche à la garder encore, comme sauvegarde. Mais San Buscar roule sur Mme La Mortagne des yeux pareils aux boules d'un loto tragique, en sorte qu'elle s'en va; et le lecteur imagine sans peine tout ce qui s'ensuit.
Cependant M. Gédéon-Lord Harryfellow (de Minneapolis) et sa soeur Imogène étaient en train de s'entretenir en leur langue maternelle, du moins si l'on peut accoler à l'anglais cette caressante épithète.
Comme tout ceci se passait quinze jours plus tard, au moins, que la petite bagarre du Léviathan, Lord était sensiblement dégrisé. Selon son habitude, il ressemblait au premier Consul, en plus grec et en moins penseur: sa pensée, il faut le dire, ne s'exerçant d'ordinaire que sur des objets peu compliqués, une bonne partie de golf, par exemple, ou de poker,—un cheval qui saute, derrière le lointain renard, dans le matin vif,—ou bien encore cette odeur rapide de drogue et de noisette qu'exhale un cristal creux, où le soda mousse dans du wiskey. A part cela, indifférent; et, de toutes ces belles envies dont souffre l'Europe, n'ayant que les rudiments; quelque chose comme une appendicite de vices: assez pour en souffrir, trop peu pour que cela lui servît à quelque chose.
Sa soeur se plaisait à son visage. C'était comme le sien propre qu'elle aurait vu respirer en face d'elle.
—C'est entendu, Lord, vous nous faites faire la fête, ce soir.
Lord répond avec gravité:
—On ne pourra pas boire, presque du tout.
—Mais si, mais si. Et puis, pour une fois. Savez-vous que vous êtes peu aimable pour Mme de Mariolles; vous ne lui faites même pas la cour.
Lord cherche un peu ses mots, et répond:
—Vous m'aviez dit qu'elle vous ressemblait. Je ne trouve pas, pas assez.
—Ça n'est pas une raison; et puis, elle est plus jeune que moi.
—A son âge, vous étiez déjà une splendide femme.
—Je sais, je sais...
—Ça vous est désagréable, que je vous le dise?
Imogène caresse son frère de ses yeux grisâtres, et, lui mettant la main sur l'épaule, doucement, comme on repose une tasse de thé:
—Mon petit Lord, vous devriez aller voir la nouvelle salle du Pinturichio, au Vatican.
Le jeune homme, réfléchit quelques secondes; puis, assuré qu'il ne comprendra pas de lui-même:
—Pourquoi? demande-t-il.
—Pour rien; pour vous rendre compte que les costumes ont changé depuis les Borgia. Et, à part cela, si vous voulez être aimable pour moi, tâchez de l'être un peu davantage ce soir, pour mon amie Sylvère.
Lord a rougi.
—Je vois ce que c'est, Imogène. Vous voudriez que j'occupe cette jeune dame, pendant que vous flirtez avec son mari.
—Lord, vous êtes un cynique.
—Et pensez-vous que ça m'amuserait de...
—Lord, vous êtes un jaloux.
—Votre mari ne l'est pas assez. Je vais lui ouvrir les yeux, moi.
—Vous ne ferez pas ça. Il en parlerait à Mariolles; ça casserait tout. Et puisque ça n'est que pour s'amuser, mon petit Lord, pour troubler un peu ce ménage. Je les aime bien; mais ils ont l'air trop heureux, aussi, de leur bonheur. Et si vous ne dites rien, je serai bien gentille avec vous...
Elle prend son bras.
—... comme lorsque vous étiez petit, et que, de la varangue, nous regardions le lac.
Lord revoit soudain les jours de son enfance, les jours heureux de Minneapolis, la villa de brique et de pierre, à porche rond; sa soeur, plus grande que lui, en robe courte encore et chaussettes cachou. Lord est ému, Imogène victorieuse.
—Quant au dîner, ne vous en mêlez pas, reprend-elle. Mariolles a promis de nous mener dans un endroit drôle, où il va des poètes, à la Ca' d'oro, je crois, ça s'appelle.
Le jeune homme songe que ce doit être un restaurant fastueux, où les mets sont remplacés par des danses et la musique. Il approuve avec la tête, en regardant sa grande soeur de ses yeux clairs et beaux qui ne laissent jamais rien lire.
—Si vous étiez gentille tout de suite, dit-il enfin, vous viendriez avec moi au Bain de Cuir.
—Au...?
—Au Bain de Cuir; c'est le bar de l'hôtel. Il est très convenable, à cette heure: il n'y a personne.
Le bar du Léviathan est dans le sous-sol. Il semble d'abord qu'on aille visiter les égouts; et, quand on y est, c'est comme un paquebot énorme d'acajou et de cuir, qui se serait enlisé là solidement. Tout y est démesuré d'aspect, massif, confortable; et les gens qu'on y voit boire ont l'air, en plus moderne, des compagnons d'Ulysse dans la caverne de Polyphème. Mais ce bon géant n'y est pas à cette heure-ci, ni lui ni personne, ou presque. Derrière son comptoir, qui ressemble un peu à un monument mégalithique, le barman en smoking blanc somnole; et, seul, à quelques kilomètres dans la direction du billard, un monsieur joue aux dominos avec une personne en robe princesse. De temps en temps, il jure; et elle alors, en bombant sa gorge, fait éclater les facettes d'un rire aride et étincelant.
Lord les regarde avec indignation, comme s'ils lui volaient quelque chose; mais bientôt ils disparaissent par une porte de fond dans les profondeurs de quelque autre caverne; et ces vastes solitudes restent uniquement vouées à l'amitié fraternelle.
Imogène et le jeune homme sont assis dans une espèce de demi-lune, parmi les coussins d'un hémicycle de cuir capitonné. Un peu de jour, qui filtre sur leurs têtes par un soupirail de verre à bouteilles, se mélange tristement avec la lumière électrique.
—Qu'est-ce que vous buvez là, Lord?
—Toujours le même, wiskey and soda.
—Ah! cette chose qui vous met dans des transes. Je voudrais goûter.
—Oh! vous n'avez jamais, même en Amérique? Je vais demander un verre pour vous.
—Vous ne voulez pas que je boive au vôtre?
Lord le lui tend: les doigts de sa soeur se posent sur les siens autour du cristal, de façon qu'elle porte à la fois vers ses lèvres le verre et la main du jeune homme.
—Vous tremblez, dit-elle. (Et elle boit.) Pouah! que c'est mauvais. Faites-m'en boire encore, voulez-vous. Qu'y a-t-il? Vous êtes tout pâle. C'est vrai que je vous trouve très changé par ce voyage,—tout à fait un homme, maintenant. Je ne pourrais plus vous prendre sur mes genoux, vraiment.
A ce moment, Lord, qui en effet est pâle, la regarde avec une telle intensité que ses yeux en prennent de la signification. Mais Imogène reprend avec simplicité:
—Je veux dire que vous devez être beaucoup trop lourd.
Et elle ajoute, d'un air de rêver:
—Aussi lourd, I bet, que M. de Mariolles... Mais ne me regardez pas comme si vous alliez me tuer, Lord.
Elle a mis sa main belle et grande devant sa bouche et ses yeux gris, comme la Vergognosa du Sodoma; et on voit qu'elle tient son sérieux. Mais son rire enfin triomphe. Comme une source qui jaillit, volubile, multiple et riche, il éclate sous la voûte, monte, ruisselle.
—Qu'avez-vous, demande Lord d'une voix changée, d'une voix de garçon qui mue. Il se penche, et sa bouche défiante semble menacer les lèvres entr'ouvertes d'Imogène.
—Laissez-moi, Lord. Vous voyez bien que c'est à Cristobal que je pensais.
Elle se reprend à rire en lançant à son frère des regards en dessous. Et tout à coup une voix amie se fait entendre derrière eux: c'est Mariolles.
—Quelle idée de s'enfouir en plein jour dans ce sarcophage. Bonjour, Lord. Va bien?
—Bonjour.
—Merci. Moi qui vous cherche partout pour ce dîner de ce soir. C'est toujours convenu?
—Certainement, répond Mme de San Buscar. Ça colle, comme vous dites.
—Mais je ne dis jamais de ces choses-là.
—C'est que vous n'avez pas bu de wiskey.
Là-dessus, ayant pris rendez-vous pour tout à l'heure, on se sépare. Imogène a des courses à faire. Mariolles va retenir leur table pour le dîner.
Ce n'est d'ailleurs pas loin du Léviathan, et, le soir, toute cette jeune bande s'y rend à pied.
—Car, dit Mme de San Buscar, quand on est pour vadrouiller, ça n'est pas pour faire de l'esbrouffe.
—Évidemment, répond Sylvère d'un air grave.
La Ca' d'oro tient le milieu entre le boarding house et la villa de cocotte. Il y a des enfants, un ping pong; on y joue le poker; et des messieurs mûrs, de temps en temps, y logent quelque jeune parente de la province que mille raisons de famille les empêchent de présenter à leur femme. Les patrons: une Italienne maigre, blonde, au bavardage avisé, qui sait le tarif de bien des choses; et son mari, M. Joffre, autrefois, comme une poularde, venu du Mans, et qui cligne dans sa face aux mille rides des yeux rigoleurs, où l'on puise cette impression rassurante que M. Joffre, pour de l'argent, ferait jusqu'à des choses honnêtes. Il serre avec effusion les mains de Mariolles, un peu gêné.
—Merci, monsieur Joffre, très bien. Et ces messieurs de l'École française, toujours fidèles?
—Ah! Monsieur, nous ne recevons plus du tout d'hommes de lettres. C'est plutôt des dames, maintenant.
En effet, c'est plutôt des dames. Sur une trentaine de personnes, seuls cinq ou six mâles sont assis ça et là, piteusement. M. La Mortagne fait partie de cette élite. Muet et de profil, il se gave au sein versicolore d'une trolée féminine que préside, l'air impérieux et lointain, la célèbre Mme N... Arrivée naguère ou jadis du Chili avec un sac énorme, elle se maria et envoya son mari surveiller ses mines; inutile, certes, qu'il était à cette belle et singulière personne, aujourd'hui un peu molle, un peu mûre, mais toujours de grand air. Depuis longtemps, dans son milieu, on l'appelle Belle Amie.
A reconnaître Mme La Mortagne, San Buscar a, un instant, craint ou espéré voir aussi Floride. Mais elle n'y est point; il entend qu'on parle d'elle, précisément, et qu'elle dîne à Montmartre avec un monsieur. La Chilienne fait la moue.
—Au moins, dit-elle, s'il avait quelque chose pour lui.
—De la galette il a, pour lui, riposte Palmyre; et M. La Mortagne la regarde d'un air sévère, en passant sa main dans sa grande barbe, comme s'il y cherchait des pensées ou des miettes de pain.
Des tables plus petites se partagent le reste de l'assemblée. C'est jour anniversaire, paraît-il, pour l'une de ces dames. De quoi? On ne sait pas bien, mais il règne à la Ca' d'oro un air de fête. Belle Amie offre à toute venante quelque peu d'une de ces tisanes sans danger dont l'ivresse se dissipe en quelques éternuements. Et on parle de bal. La petite Perdicion, chorégraphe espagnole, dont les cheveux couleur goudron ondulent sur un front bas, a promis un intermède, et fait venir pour lui servir de vis-à-vis un vieillard au teint de cuivre, et aussi un adolescent du plus agréable aspect.
Après le dîner, qui ne présente comme incidents notables que le bris d'un saladier dont la sauce se répand sur plusieurs robes, et une violente altercation entre une dame âgée et un jeune homme qui dînent en tête-à-tête, on passe au salon, et, tout de suite, Perdicion prélude, avec le vieillard, à ses exercices.
Elle est comme frottée d'huile: autour de sa croupe et de son ventre, qu'elle bombe tour à tour ou ravale, l'appareil de ses membres se meut sans effort. On dirait quelque bête à fourrure qui s'étire, qui va bondir, élastique, impondérable. Et tout contre elle le vieux danse d'un air blasphématoire en agitant des castagnettes. Quelle sombre folie l'agite; tandis qu'il bave de sa bouche sans dents, ses mains dressées et retentissantes semblent attester au plafond d'invisibles et cruels fétiches.
L'Espagnole est infatigable: c'est le jeune homme qui lui fait vis-à-vis à son tour. Il danse avec mollesse, non sans grâce; des dames lui font cercle et semblent, par leurs regards couverts, se désigner des charmes ingénus dont elles s'irritent, mais s'avoueraient tentées peut-être, si Belle Amie n'était là pour les maintenir, de son oeil gelé, dans la bonne voie. Mme de San Buscar se mêle au ring; elle cause même avec ses voisines et semble chez elle. Mais Sylvère, assise à l'écart, se sentirait moins à sa place, n'était un peu de vin de Bourgogne qu'elle a bu et qui la rassure. Elle regrette toutefois les poètes, Colchis surtout, dont son mari lui avait vanté les vers blancs, les yeux noirs et les cheveux bleus.
Maintenant c'est un quadrille. Des bras et des jambes jetés composent une agitation bien française.
—J'aime autant Bullier, dit Mariolles; si on calterait?
—C'est vrai, dit Imogène avec son accent américain, qu'ils commencent à nous courir; n'est-ce pas, Sylvère?
Sylvère fait un geste vague; Cristobal ouvre des yeux grands comme des pommes d'escalier, et l'on sort au moment qu'un monsieur commence d'une voie basanée:
La virgen del Pilar dice (bis)
Que no quiere estar francesa...
Mais une fois dehors et quand ils ont hélé deux voitures:
—Où va-t-on? s'informe quelqu'un.
Nul n'en sait rien. Mariolles lui-même est perplexe.
—Voilà. Il y a quelques années, on aurait été au Chat Noir, chez le Père Lunette, chez Bruant... Sous le second Empire...
—Mais nous sommes à aujourd'hui.
—Moi, je voudrais voir des voyous...
—Il y a la Chambre...
—Il y a les Carrières.
Et tous de crier, comme Platon:
—Aux Carrières! Aux Carrières!
—C'est que je ne sais pas où c'est, avoue Mariolles.
L'un des cochers non plus. L'autre sourit:
—C'est loin, dit-il; à dix kilomètres au moins, derrière Montmartre. Et puis il faudrait de la troupe.
Cette remarque refroidit tout le monde.
—Il y a le Maxim's, dit San Buscar.
—Comme turne nouvelle, dit Imogène, ça y est. Il y a Voisin, aussi. Seulement ils n'ont pas fini de croûter, dans ces endroits.
—De... quoi?... demande Cristobal, avec ces mêmes yeux ronds.
—De briffer, si vous aimez mieux. Comprenez donc rien, aujourd'hui?
Par lassitude on tombe d'accord d'aller au Quartier Latin. Le hasard, peut-être, assemble dans le fiacre de queue San Buscar, Lord et Sylvère, déjà tristes tous trois, ah! si tristes, de leur petite fête. Sylvère lutte encore contre sa jalousie, mais d'un coeur moins vaillant. Elle songe à l'autre fiacre, à ce qu'on y peut faire: des images dégoûtantes et précises lui naissent; un genou découvert, une main qui rampe...
Mais on s'arrête devant une taverne éclatante. On descend de fiacre; des camelots crient, une fille en rouge tire la langue à Lord; et l'on sombre dans un sous-sol, parmi le cri et la fumée d'une jeunesse mal vêtue: pharmaciens de l'avenir, Panamistes futurs, nègres; et leurs compagnes, d'une allure giratoire, promènent alentour des toilettes, des joues aux couleurs vives.
—C'est le printemps de la nation, explique Mariolles.
Près du billard un jeune homme est étendu dans la sciure de bois qui saupoudre le carreau. Il vient de passer d'une attaque d'alcoolisme à une espèce de catalepsie; et un de ses camarades, pour le faire revenir, lui frappe la figure d'une serviette mouillée, en bégayant de fortes injures, tandis qu'un troisième, tout jeune, est assis, le menton dans sa main, et déclare de temps en temps d'une voix défiante:
—Moi, j'abhorre le sophisme.
Comme ce sont là toutes les joies du cru, la petite bande s'en va, après avoir bu du grog américain qui se trouve excellent. Dehors, on retombe aux hésitations. On irait bien au bal Bullier; mais justement ce n'est pas le jour; en sorte que, suivis des fiacres, il descendent tristement le Boul'Mich' des légendes. Seul, Lord ayant atteint sans doute les bornes de sa mélancolie, saute à la joie, et déclare, sans bien dire de quoi il s'agit, que c'est la chose la plus «funny» qu'il ait jamais vue.
—On est tout près de la rue de la Harpe, dit Mariolles. Il y avait là autrefois un certain père Chocolat. Malheureusement...
—La jambe, s'écrie Mme de San Buscar.
Ni le Vachette austère, ni le Soufflet nombreux en Polytechniciens ne les attirent. Quelqu'un parle d'aller à Montmartre. Quelle révélation! «Cocher, à Montmartre!»
Elles fiacres repartirent.
Longtemps ils roulèrent. Tour à tour on les vit s'arrêter à la porte de quelques cabarets à musique, où d'ailleurs les chants avaient cessé. Puis ce fut le Capitole, citadelle bien gardée—le Néant, où l'on est servi sur des espèces de cercueils poussiéreux,—le Hanneton, où des dames, deux par deux, étaient assises. Et partout il fallait boire, ou le feindre tout au moins.
—Il y avait bien le Scarabée, qui était une boîte singulière, dit Mariolles, mais on l'a fermé.
—Et vous, dit Imogène.
—Il y avait le Clou, aussi, qui était très bien, avec des Steinlen; et un pianiste dans la cave...
—Mais, Tony, c'est un voyage rétrospectif.
—Alors, Mariolles, demande Mme de San Buscar, c'est tout ça que vous savez faire, et puis boire. Votre tournée des Grands-Ducs, après tout, c'est une tournée sur le zinc.
—Qu'est-ce que vous voulez! Paris devient triste. On ne peut pourtant pas louer les égouts pour s'y promener aux flambeaux—ou bien souper avec Mlle Casque d'Or au Porc frais. C'est trop cher.
—Où est-ce, le Porc frais?
—... N'existe plus.
—Je vous répondrais bien quelque chose, si j'osais.
Et, l'injure à la bouche, Imogène regarda Mariolles avec tendresse, sous le jaune bec de gaz. Sylvère frappa le trottoir du pied.
—Allons aux Halles, dit San Buscar, qui pensait à Floride.
Les fiacres repartirent, cahotèrent longtemps sur un pavé inégal et sonore, s'arrêtèrent. Puis on descendit au fond d'un humide caveau, où des gens chantaient d'un air de misère, en buvant du vin blanc. Puis on entra chez un bistro qui servait du café au lait à des hommes en blouse. Lord, avec sa canne, y cassa un lustre à pétrole qu'on lui fit payer vingt-deux francs. Puis on erra parmi les Halles, à travers l'atmosphère tumultueuse, bariolée d'odeurs. Cela sentit tour à tour le poisson, les fruits ou ces légumes frais et nus qui sortent de terre: ils firent rêver Sylvère à sa province.
Au petit jour on échoua chez Baratte, dans la grande salle. Deux violons y chevrotaient leur filet d'âme; un monsieur ivre injuriait à voix basse une femme qui pleurait dans son verre, sans rien dire; et tout le monde semblait las et verdissant. Sylvère avait envie de pleurer, mal à l'estomac. Imogène but encore du champagne. Son chapeau était un peu en arrière; ses cheveux fort défaits; le cerne de ses yeux comme du kohl: avec cela elle restait, sous la cruelle lumière du matin, d'une beauté sans reproche.
On sortit enfin. Il y avait du soleil déjà en haut des toits; et, sur le sol, de grands tas verts, rouges, qui était des choux ou des carottes. Et les fiacres repartirent.
Or il arriva que, le second ayant pris la tête, Imogène et Mariolles apparurent un instant, les bouches fort profondément unies. Ce ne fut qu'un éclair, et San Buscar n'en distingua rien. Mais Lord les vit; il vit aussi Sylvère devenir toute blanche, et lui pressant la main:
—Quels mufles, dit-il simplement.
Tous trois se turent, écoutant leur souci. Cependant le fiacre tressautait sur les pavés durs. On aperçut ensuite les quais pleins de soleil, la verte Seine.
VI
CORRESPONDANCES
«N. à Madame la baronne de Mariolles.
«MADAME LA BARONNE,
«Je vous prie de ne pas mettre ma missive sur le compte qu'on vous en veut, mais plutôt sur celui de l'estime et l'amitié. Mais ça m'ennuie de voir un personne comme vous, si bonne, qu'en s'en moque et n'y voit rien. Pour en finir, votre mari vous trompe avec votre amie, cette Mme Sanbouscar qui est venue à Paris avec vous: vous voyez que je sais tout ce qui vous touche. Ce ne sera pas longtemps monsieur votre mari, pour le dire en badinant, s'il continue à se promener avec elle, comme hier, dans le jardin du musée de Cluny (boulevard Saint-Michel), et s'embrasser tout le temps.
«Excusez-moi de ne pas signer. Moi, je m'appelle Montre-Tout.
«N...»
Sylvère à Madame de Ribes.
«Je suis malheureuse, bien malheureuse, si vous saviez, chère mère; et je ne peux même pas le lui laisser voir. C'est de Tony qu'il est question, bien sûr; et pourquoi m'avez-vous laissée l'aimer, puisque je devais si vite sentir qu'il ne m'aimait plus?
«Vous rappelez-vous ce temps où je voulais me faire religieuse? Tout le monde traita si bien cela d'enfantillage que je cessai bientôt d'y songer moi-même. Et aujourd'hui il me semble qu'il n'y avait que trop de sagesse dans cette folie, que l'ombre des cloîtres est le seul abri où ne se froisse pas le pauvre rêve des femmes. Vous rappelez-vous encore qu'étant fiancée je profitai de notre voyage à Bordeaux pour aller voir dans son couvent cette charmante Isabelle Melly, dont c'est la vocation, je pense, qui avait été pour moi, deux ans avant, le chant de la sirène? Vous ne m'aviez pas accompagnée dans cette visite; elle fut touchante, quoique je n'en aie pas compris alors le sens complet. Car j'étais toute à mes brillantes joies, à ma soif d'un bonheur inépuisable et prochain. Ah! pauvre bonheur! Et si j'avais su, comme j'aurais envié ce calme que je prenais, chez Isabelle, pour de la froideur, la sérénité de son visage, ses regards limpides et contenus, et toute son existence mesurée, muette, pareille à la marche des aiguilles sur le cadran. Autour d'elle, des meubles nets, peu nombreux, semblaient harmonieux avec sa vie. Puis on me fit visiter le jardin, un jardin pour rire, entre des murailles noires, avec quelques arbres tout en tronc qui s'étirent dans du gravier, et un petit autel de la Vierge, en rocaille, avec des fleurs en papier et aussi de vraies fleurs.
«Isabelle toucha ces dernières de sa main pâle, et avec cette ironie un peu lointaine que vous aimez chez les gens d'église, me dit: «Voilà comme vous êtes. Et moi, comme ces roses de papier». Hélas! ce sont celles qui ne se fanent pas.
«Mais, maman, je suis folle de vous conter ces riens, que vous savez aussi bien que moi, au lieu d'en venir à l'essentiel. C'est que j'ai honte, voyez-vous, de mon malheur. Il faut vous le dire pourtant.
«Vous connaissez, jusque dans les détails, mon séjour à Biarritz, la connaissance que j'y fis des San Buscar, et notre voyage à Paris. Il m'a semblé même, à je ne sais quoi dans le ton de vos lettres, que vous n'approuviez pas entièrement cette liaison; mais, plutôt, je pense, ma chère mère, par une méfiance générale des étrangers que pour d'autres motifs. Car d'un côté, au moins, il n'y a rien à dire: M. et Mme de San Buscar sont vraiment fort au-dessus du rastaquouèrisme (j'espère que ce mot ne vous choque pas. Si vous saviez tous ceux que j'entends). Pour le peu de visites que je sais qu'ils ont faites à Paris, elles m'ont paru très bien placées. Votre vieil ami, le duc de Quintin, que je fus voir dès mon arrivée, et plusieurs fois depuis sur son désir, les connaît et les apprécie: «C'est vrai, me disait-il l'autre jour, qu'ils ne valent ni l'un ni l'autre ce pauvre colonel (le premier mari d'Imogène); mais, somme toute, ils sont aussi bien nés que... père et mère.»
«Aussi, n'est-ce point par là que j'ai à me plaindre d'eux, et plût au ciel. Mais, vous avez déjà deviné, mère chérie, que c'est de Mme de San Buscar et de Tony que vient ma peine. Oui, j'en suis sûre, ils me trompent; mon mari me trompe... Ah! si je le croyais! Quoi, au bout de quelques mois à peine, sans que je lui aie causé encore un seul déplaisir; et les hommes sont-ils si lâches?
«Je ne me fonde pas au moins sur cette lettre anonyme que j'ai reçue hier, et que voici (sans doute, les valets de pied en écrivent-ils de telles); mais j'ai vu, hélas! de mes propres yeux. C'était au retour d'une assez triste promenade de nuit à travers les plus mauvais lieux de Paris, ce qu'on appelle: la tournée des Grands-Ducs; Imogène et Tony étaient devant, dans un fiacre; nous, je ne sais pourquoi, dans un autre (vous faites les gros yeux). A un moment notre voiture a pris la tête, et en passant j'ai vu qu'ils s'embrassaient; mais avec quelle joie sur leur visage, et en vérité tout emmêlés l'un à l'autre.
«Je suis sûre qu'ils se sont revus depuis, car Tony s'est absenté plusieurs fois, et je n'ose rien lui dire. Alors, dès que je suis seule, je pleure; et puis je me baigne les yeux pour qu'il ne s'en aperçoive pas à son retour: il me semble qu'il serait trop fier au fond de son coeur (ce coeur des hommes, pétri dans la vanité) de me rendre si malheureuse. Et pourtant il y a des moments où je voudrais mourir, si ce n'était à cause de vous tous. Quelquefois même je pense au divorce. Mais, rassurez-vous; je sais trop ce que je me dois pour en venir là. Et puis, pourquoi mentir avec vous? Saurais-je seulement vivre si je ne devais plus le voir, et qu'il ne fût plus là, près de moi, à me faire souffrir, comme il est juste, puisque je l'aime. Mais je voudrais moins souffrir, chère mère, et je n'espère plus, ici-bas, qu'en vos conseils, etc.
«Signé:
«SYLVÈRE DE MARIOLLES-SAINTE-MARY.»
Floride d'Erèse à N...
(Carte pneumatique.)
«Tu ne viens plus me voir. Qu'y a-t-il de cassé? Est-ce par jalousie, comme prétend cette La Mortagne, et pour le gros brun, encore: c'est bien ridicule. Tu sais qu'il n'y a entre lui et moi que des rapports d'affaires. Il m'achète de ce que je vends, voilà tout. Et toi, tu as de beaux yeux, mon chéri, et la bouche rouge; mais je ne puis pas vivre uniquement de cela: les oeillets, vois-tu, ça ne se mange point, ou si peu. Il y en a pourtant dont j'ai faim encore. Ah! jalouse, jalouse; viendras-tu demain, vers cinq heures, à la maison pardonner à ta
«FLORIDE.»
Madame Noël de Ribes à la baronne
de Mariolles.
«Ma chère enfant,
«Ta lettre m'a plus affligée que surprise, comme font les malheurs au déclin de la vie. Mais quel conseil te donnerai-je que de chercher la consolation auprès de Celui qui est seul à connaître le pli secret de nos coeurs? J'ai peur aussi de ne pas apporter à ces choses des façons de voir assez pareilles aux tiennes. Malgré qu'il y ait toujours entre femmes, et même de mère à fille, je ne sais quelle complicité de sentiments, il me semble que beaucoup de choses ont changé depuis ma jeunesse, que les deux sexes sont maintenant presque de plein-pied, en sorte qu'il y a aujourd'hui deux maris, pour ainsi dire, par ménage, et que la responsabilité des hommes a diminué avec leur pouvoir. Mais on ne leur en veut pas tenir compte, au contraire; et toi-même, que je n'aurais songé guère à accuser d'esprit moderne, je te vois plus irritée contre ton mari qu'envers cette Mme de San Buscar, pour qui il perce même à travers ta lettre une bizarre sympathie. Et je sens bien que jadis, c'est le mari qu'on aurait pardonné le plus facilement.
«Par contre, ma chère enfant, et quoique ce ne soit pas à moi de te reprocher une innocence aussi repliée, comment se peut-il que tu aies vécu, jusqu'à ton propre mariage, sans t'apercevoir que les épouses sont partout et toujours trompées? As-tu donc oublié cette pauvre Mme S... que son mari, malgré qu'elle pensât parfaitement, a fini, à force de hontes, par acculer au divorce dont il avait besoin pour épouser sa maîtresse,—et les yeux rouges de ma pauvre Aurélie, quand elle se réfugiait à Ribes, lasse d'être moquée par ton oncle avec des servantes, sous son propre toit,—ou encore cette malheureuse femme de notre régent, que son mari bat si fort quand il revient de courir la gueuse, qu'on dirait qu'il lui veut faire expier ses propres fautes?
«Au reste, quand je dis que les femmes sont trompées, ce n'est pas, pour la plupart, qu'elles l'ignorent, et ce n'est pas non plus qu'elles pardonnent par un effort du coeur. Mais la vie, peu à peu, les a mises dans cet heureux état d'indifférence où l'on prend les choses comme elles viennent, et surtout comme elles ne viennent pas. Et ne crois pas non plus à Francillon appliquant le «dent pour dent», ou à je ne sais quelle honteuse vengeance. Car, de l'homme à nous, la balance n'est pas égale, et en fait de trahison conjugale, si elle est mutuelle, c'est la femme qui a tout le tort. Mais veux-tu que je te dise le grand secret du mariage? C'est que la tendresse des époux n'y est qu'un moyen passager, quelque chose comme le luxe et les fleurs du vestibule chez les gens qui reçoivent; et, pour les femmes, au moins, le seul bonheur solide, tout ce qui rend la vie de ménage douce et sacrée, ce n'est pas le mari, c'est l'enfant. Que n'en es-tu là, ma pauvre Sylvère, déjà; quelle pitié, que ton mari t'ait laissé ouvrir trop tôt les yeux. Aussi bien, je crois, en effet, que tu l'aimes, beaucoup plus qu'il ne le mérite sans doute. Et qui donc vaut d'être aimé? Le plus humble amour que nous inspirons est comme la grâce, bien au-dessus de nos mérites.
«Sais-tu ce que tu devrais faire, pour mettre un peu d'ordre et de calme dans tes pensées: passer quelques jours à Versailles, chez les dames de Retraite. Tu n'ignores pas que c'est une maison qu'on a jointe depuis peu à ton ancien couvent, et où celles de ces dames qu'a fatiguées l'âge, ainsi qu'une longue pratique de l'enseignement, trouvent un emploi plus doux de leurs forces à recevoir et consoler quelques personnes de bonne société qui se jugent malheureuses, et parmi lesquelles leurs anciennes élèves, comme toi, sont particulièrement choyées. Tu y retrouverais cette Mère Marie des Prodiges que tu aimais tant, et à qui j'écris aujourd'hui même à ton sujet. Écris-lui de ton côté si tu te décides dans mon sens; ta lettre la trouvera avertie et tu pourras te rendre à Versailles tout de suite. Ces dames habitent l'ancien hôtel d'Aigrefeuille, qu'elles ont acheté. J'y fus, étant bien jeune encore, et n'en ai jamais oublié les hauts lambris ni le paisible parc. Huit jours passés dans cette ombre et sous ces muets ombrages te permettraient de démêler mieux, dans ton coeur, ce qu'il y a de durable ou de passager au fond de tes peines. Peut-être tes soupçons t'y apparaîtront-ils de moindre poids, à les examiner avec plus de soin. Peut-être aussi l'absence te rendra-t-elle plus précieuse à un mari auquel tu as sans doute trop laissé voir que tu étais sa chose.
«Adieu, ma chère fille, etc.
«Signé:«EMMELINE NOËL.»
«Antoine de Mariolles-Sainte-Mary
à Imogène de San Buscar.
«Il faut bien que je vous écrive, Madame. La façon dont vous me faites fermer votre porte, depuis trois jours, me servira sans doute d'excuse à ne pas suivre, pour une fois, les règles de la prudence, et de prendre occasion à vous parler un peu plus fortement que je n'ai fait jusqu'ici.
«N'est-ce pas étrange qu'on puisse pousser si loin et si longtemps un inutile marivaudage; être l'un et l'autre au point de la plus entière confidence; ne presque rien se cacher du plus grossier même de nos désirs ou de nous-mêmes; que vous m'ayez, avec votre air de cynique innocence, livré pour ainsi dire toutes les figures de votre pensée comme toutes les faces de votre corps; et que vous n'avez pas voulu entendre encore que je vous aime.
«Quelle femme êtes-vous donc? Je sais de vous tout ce qu'en pourrait savoir une masseuse, la forme de votre gorge, de votre nuque, de vos jambes; outre que ce peu d'étoffes, dont vous êtes à l'ordinaire trahie plutôt que dérobée, m'a laisser distinguer vingt fois les plus secrets mouvements et comme les ressorts de vos membres, assuré que j'étais par votre singulier sourire de ne vous déplaire pas en me composant de vous, devant vous-même, une image toute nue. Mais, en cas que je n'en eusse pas à moi seul assez surpris ou deviné, n'avez-vous pas pris le soin de m'instruire, quant au reste, avec une sorte de trivialité, comme de ce signe à votre hanche gauche, ou de votre dernier vaccin sur le même côté. Je sais que vous dormez en chien de fusil, que vous prenez votre tub en vous accroupissant, que monter à cheval vous est voluptueux. En vérité, je sais tout de votre corps, excepté comme il se donne.
«Mais vous ne m'avez pas moins laissé voir de l'âme qui est en vous; et, mieux qu'au hammam encore, je saurais comment vous traiter au confessionnal. Car il n'est pas jusqu'à vos réticences, vos airs d'être loin, ou cette façon de me parler de votre frère quand je vous entretiens avec trop de chaleur de moi, qui ne vous aient découverte jusque dans les derniers détours.
«Pourquoi feindre alors que je ne vous sois plus tout à coup qu'un étranger? Eh! sans doute, je n'ignore pas mon indignité à remplir ce difficile rôle d'amant, le peu d'avantages que j'y présente, ni combien je perds à être mis en balance de votre mari seulement. Mais quoi, il semble que d'aimer nous donne quelque droit d'être aimé; si vous ne savez aller jusque-là, peut-être me devez-vous tout de même de me prendre plus au sérieux, et, après m'avoir mené fort résolument au point où j'en suis, de ne m'y pas laisser sans bonnes raison. Je ne veux pas être la lampe qu'on laisse, après l'avoir allumée, charbonner dans la solitude: il faut me «garnir» ou m'éteindre, et ne pas se divertir non plus à lever sans cesse ou baisser ma flamme.
«C'est à ces jeux cruels que je vous connais ce que vous êtes, idole inutile à ses dévots, coquette aux sens irrésolus qui se refuse, par je ne sais quelle répugnance, quelle crainte, quelle cruauté, à payer de sa personne. C'est alors que je goûte l'âcre joie de vous mépriser. Il est vrai que vous n'êtes pas longtemps à le sentir, ni que la proie vous échappe; et c'est alors aussi que vous souriez de cet irrésistible sourire où je crois sottement démêler Dieu sait quelles promesses de bonheur, l'amour, la luxure, et jusqu'à l'avant-goût de cet anéantissement sans pareil où elle s'achève. Que je m'y voudrais abîmer avec vous, loin d'ici, au hasard de quelque nocturne ville du Sud, quand les étoiles semblent perler sur le front de la nuit, et que des gens chantent d'une voix décroissante le long des rues. Ou encore, ici même, au coeur de la cité grondante, par un après-midi d'hiver, qu'on a croisé les rideaux devant les fenêtres closes, et que le feu mire sur les murailles son visage changeant.
«Mais, n'est-ce point fou de songer au décor de votre amour quand lui-même m'échappe? Au moins ai-je le droit que vous me répondiez clair, cette fois. J'ai risqué pour vous, à ce jeu, mon bonheur nouveau-né, et peut-être un autre que le mien; je vous demande donc d'être enfin... etc.»
(On n'a retrouvé de cette lettre que le brouillon, et couvert de ratures; ce qui fait soupçonner les apostrophes de Mariolles d'avoir été quelque peu de seconde main. Peut-être n'eut-il pas besoin de les mettre au net et qu'Imogène se rendit sans en avoir essuyé le feu.)
«La comtesse de San Buscar
à M. Harryfellow.
(Traduite de l'anglais.)
«Lord, je suis furieuse contre vous, littéralement. Que signifie cette absence imprévue? Est-ce que vous avez découvert quelque nouvelle caillette de l'Atropatène, toute blanche de graisse sous la plume? Est-ce que vous dormez sous une table? Pourquoi m'abandonnez-vous; et ne comprenez-vous point que si vous me laissez comme cela, en proie à mes folies, ce sera à vous la faute de mes fautes? «Tout cela parce que vous êtes jaloux. Ne dites pas non. Vous le fûtes toujours, et tout petit garçon, déjà; comme ce soir où vous étiez venu cacher votre tête dans mes genoux, et tremper de larmes ma robe de bal. Ma première robe de bal, Lord: je ne sais pas ce que je vous aurais fait.
«Aujourd'hui, vous ne pleurez plus; vous vous terrez. Pourquoi? Ai-je rien fait qui vous soit nouveau? Faut-il que je ne me laisse plus admirer; ou me trouvez-vous si laide qu'il ne me soit plus permis de paraître belle à personne? Et qui jamais s'avisa de se fâcher pour un flirt? Est-ce que je me fâche, moi, de toutes vos bouteilles de wiskey: ou de cette Mme d'Erèse que mon mari est en train de vous souffler!
«Mais prenez garde, Lord: si vous n'êtes pas là pour me défendre, je finirai par ne plus savoir, toute seule. Et vous ne vous serez pas si longtemps débattu contre des serpents imaginaires que je ne finisse par vous faire avaler, quelque jour, une couleuvre pour tout de bon, comme on fit à ce Laocoon, qui en mourut.
«Ainsi, mon frère chéri, revenez. Je me sens perdue au milieu de tous ces gens quand vous n'êtes plus là. Il me faut votre visage blanc près de moi, et prendre votre bras, et vous raconter de ces belles histoires que vous écoutez avec les yeux.
«Yours,
«IMOGÈNE.»