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Les Touâreg du nord

Chapter 15: PREMIÈRE SECTION.
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About This Book

The narrative records an exploratory mission across the central Sahara among northern Tuareg and neighboring oases, combining geographical surveys, route reconnoissances, and ethnographic observations of languages, customs, and social organization. The author recounts travel itineraries between key desert towns, interactions with indigenous authorities and guides, and the practical difficulties of extended desert stays, while presenting maps, illustrations, and analyses of caravan routes and commerce. The account aims to inform future political and commercial relations and to serve as preparation for further exploration toward the southern regions.

Plaine d’Adjemôr : La plaine d’Adjemôr, orientée Est et Ouest, avec pente à l’Ouest, est comprise entre les plateaux de Tâdemâyt au Nord et du Mouydîr au Sud. Par son extrémité occidentale, elle aboutit au Tidîkelt, l’une des confédérations du Touât.

Cette plaine est, dans l’Ouest, pour les Ahaggâr ce que celle des Igharghâren, dans l’Est, est pour les Azdjer, c’est-à-dire un lieu de refuge dans les années de sécheresse, car l’Ouâdi-Akâraba, avec ses nombreux affluents du Sud et du Nord, est réputé pour l’abondance de ses eaux souterraines. On dirait que, dans le Sahara, la Providence ait voulu soustraire les eaux à l’action dévorante du soleil en remplaçant les rivières à ciel ouvert de nos climats par des rivières souterraines. Cette particularité, bien connue des indigènes, est appelée par eux Bahar-taht-el-Ardh, mer sous terre. Le géographe doit tenir compte de cette particularité dans la détermination des lits de ces rivières.

[14]Caillié écrit Helk, mais, par la description de la contrée à laquelle il donne ce nom, il est facile de reconnaître qu’il a mal entendu le mot ’Erg.

[15]Hamâd-el-’Atchân est situé près de Tîn-Fedjaouîn ; c’est un point très-facile à trouver, car on y signale des peupliers blancs (safsaf), arbres exceptionnels à cette latitude.

[16]Tasîli signifie plateau élevé et accidenté ; hamâda désigne un plateau large, plat et bas ; bâten est une expression géographique propre au Sahara, qui correspond au mot colline.

[17]Je suis d’autant plus disposé à croire à la formation volcanique du pic d’Ifettesen, que dans la plaine d’Adjemôr, au pied du plateau, se trouve une source sulfureuse, Dhâyâ-el-Kâhela.

[18]Le massif d’Aïr aussi renferme des roches pyrogènes.

[19]Le radical ghar, ghor, ghir, gher, signifie eau qui ruisselle. Dans le mot Igharghar on a répété deux fois le radical pour produire le son imitatif de l’eau quand elle coule avec rapidité.


CHAPITRE III.

HYDROGRAPHIE.

Du Ahaggâr et du Tasîli descendent trois longues vallées : l’une au Nord, l’Ouâdi-Igharghar ; l’autre au Sud, l’Ouâdi-Tâfassâset ; la troisième à l’Ouest, l’Ouâdi-Tîrhehêrt. Elles méritent une attention particulière comme principales gouttières d’écoulement des eaux de cette partie du Sahara. Les lits de ces ouâdi, aujourd’hui à sec, ont dû être autrefois des rivières importantes.

Ouâdi-Igharghar : L’Ouâdi-Igharghar, sorti d’un des points culminants du Ahaggâr, reçoit une grande partie des eaux de ce massif et de celui du Tasîli du Nord ; à son issue des montagnes, il traverse, du Nord au Sud, l’extrémité occidentale du plateau de Tînghert, la région des dunes de l’’Erg, passe un peu à l’Est d’Ouarglâ et vient se perdre à Goûg, village le plus méridional de l’Ouâd-Rîgh, après un cours de 1,000 kilomètres au moins.

A l’endroit où le lit de l’Igharghar se perd dans la dépression de l’Ouâd-Rîgh, qui, en somme, n’en est que la prolongation, il existait jadis un petit hameau, celui de Sîdi-Boû-Hânia, aujourd’hui ruiné, près duquel on trouve encore une Ghâba (forêt) de palmiers dans le bas-fond d’une sebkha et la Goubba où est enterré le marabout qui a donné son nom à la localité.

Sur tout le cours de cette longue vallée, les puits creusés dans son lit ne fournissent qu’une eau salée et amère comme celle de la sebkha de Sîdi-Boû-Hânia et d’une partie des puits artésiens de l’Ouâd-Rîgh, tandis que les puits creusés en dehors du lit, sur les berges de la vallée, en donnent de bonne qualité.

La direction générale du bassin de l’Igharghar, du Sud au Nord, la cessation de son lit à l’entrée de la dépression de l’Ouâd-Rîgh, la nature similaire des eaux des puits creusés dans son lit avec celles des eaux souterraines de Tougourt permettent de conclure que la nappe artésienne constatée dans la ligne de bas-fonds de l’Ouâd-Rîgh est alimentée par les eaux du Ahaggâr et du Tasîli.

Cette nappe artésienne, qu’on croyait, jusqu’à ce jour, limitée aux bassins des oasis de l’Ouâd-Rîgh et d’Ouarglâ, paraît se prolonger plus au Sud au delà de la zone de l’’Erg ; car, à Timâssanîn, à l’extrémité occidentale de la dépression d’El-Djoua, existe un puits artésien, aujourd’hui très-mal entretenu et à peu près comblé, mais dont M. Isma’yl-Boû-Derba a constaté l’existence en se rendant à Rhât. C’est avec les eaux de ce puits que les serviteurs de la Zaouiya de Timâssanîn arrosent leurs cultures.

Ce fait, confirmatif d’ailleurs d’autres indications, me porte à croire que des forages artésiens pourraient être tentés, non sans chance de succès, au delà de l’’Erg, notamment dans la dépression d’El-Djoua, vers Ohânet, et sur toute la ligne de la grande vallée des Igharghâren, entre Timâssanîn et Rhât, au pied des versants du Tasîli.

Dans la vallée d’Ouarâret, à Ihanâren, et au delà de l’Akâkoûs, à Serdélès, à la tête même des eaux du bassin, des puits artésiens existent ; on peut donc, sans trop de présomption, espérer le succès de semblables puits en contre-bas.

L’intérêt géographique qui s’attache au passage de l’Ouâdi-Igharghar à travers les dunes de l’’Erg m’a engagé à recueillir le plus de renseignements possibles sur le cours de cette rivière dans cette région. Voici ceux qui m’ont été fournis par le Cheïkh-’Othmân, propriétaire et chef de la Zaouiya de Timâssanîn :

A une grande journée de marche de Timâssanîn, droit au Nord, un puits a été creusé sur la rive droite de l’Igharghar, par El-hâdj-el-Bekri, père du Cheïkh-’Othmân. Ce puits porte le nom de Tânezroûft, du nom de la localité.

A six journées au Nord de ce puits, dans le lit de la rivière, se trouve la source salée d’’Aïn-El-Mokhanza.

En aval, en un point où l’ouâdi prend le nom arabe d’Ouâdi-es-Sâoudy, est un second puits, celui de Meggarîn.

A six kilomètres en descendant le cours de l’ouâdi, est le puits d’El-Khadrâya.

A trois kilomètres, dans le thalweg même, se trouve la source d’El-Khadra ; là encore, la rivière change de nom et devient l’Ouâd-Chegga.

A El-Metekki, à douze kilomètres d’’Aïn-El-Khadra, est un quatrième puits.

A égale distance, un cinquième se nomme Bey-Sâlah.

Entre ce point et Sîdi-Boû-Hânia, se trouve un dernier puits, celui de Matmata.

En allant d’El-Ouâd à Ouarglâ, j’ai traversé le bas-Igharghar, au puits de Bey-Sâlah, et je lui ai trouvé un lit large et profond, sur la nature duquel il n’est pas permis de se tromper, car on y reconnaît facilement des alluvions provenant de contrées autres que celles de l’’Erg.

Un intérêt géographique, non moins grand, s’attache à la détermination précise des origines de cet immense bassin. Ma confiance dans les renseignements que m’ont fournis les Touâreg à ce sujet est égale à celle en mes observations personnelles, car tous les Sahariens sont d’excellents hydrographes.

Voici les déterminations que je considère comme exactes :

La source la plus méridionale de l’Igharghar, celle qui fournit des eaux à la ville d’Idèles, sort de l’Atakôr-n-Ahaggâr.

Du flanc Nord-Est de cette montagne naissent d’autres affluents qui, après avoir longé ou traversé la plaine d’Amadghôr[20], viennent se réunir au lit principal.

Le Mouydîr et le rebord occidental du Tasîli, entre lesquels l’Igharghar marche dans une vallée encaissée, y déversent les eaux de leurs nombreux ravins.

A la hauteur d’El-Bîr, au Sud-Ouest de Timâssanîn, on reconnaît l’amorce de la tête orientale, celle alimentée par les nombreux Igharghâren qui descendent des points les plus élevés du Tasîli et donnent leur nom à la plaine qu’ils traversent.

Cette tête se prolonge dans l’Est au delà du Tasîli, car la vallée d’Ouarâret, celle du Tânezzoûft, celle de l’Ouâdi-Serdélès et la partie occidentale du désert de Tâyta, appartiennent aussi au même bassin, bien que des barrages d’alluvions et de dunes en fassent autant de bassins secondaires fermés aujourd’hui.

Indépendamment de ces deux têtes principales, l’Igharghar reçoit : sur sa rive droite, à travers les sables, toutes les gouttières du plateau de Tînghert et de l’immense bassin de l’’Erg ; sur sa rive gauche, les eaux du Tâdemâyt par l’Ouâd-Miya, celles du plateau des Chaa’nba par de nombreux ravins, celles du plateau des Benî-Mezâb par l’Ouâd-Mezâb, celles de la chaîne atlantique même par l’Ouâd-Djedi. Il est vrai que tous ces ouâd, aujourd’hui envahis par des sables ou des alluvions, n’envoient plus leurs eaux au lit principal du bassin que par des filtrations souterraines qui ont transformé un grand fleuve en nappes artésiennes, alimentant ou des puits jaillissants ou des lacs vaseux successivement échelonnés jusqu’à la mer sur le parcours de l’ancien lit.

Nous verrons plus loin que cette situation ne date pas d’hier.

Ouâdi-Tâfasâsset : A quelques kilomètres au Sud des points où l’Igharghar prend ses nombreuses sources, on est à peu près certain de trouver autant d’origines du Tâfasâsset.

Ses affluents supérieurs partent, les uns du Ahaggâr, les autres du Tasîli, et voyagent isolément dans deux lits séparés jusqu’en un désert, au Sud-Ouest des puits d’Asiou, où ils se réunissent.

La branche orientale, après avoir reçu tous les ouâdi qui descendent du plateau de Tasîli et de la chaîne d’Anhef, en longeant le pied de cette chaîne, change de direction à partir du puits de Falezlez pour prendre celle du Sud ; à la hauteur des puits d’Asiou, elle se détourne vers le Sud-Ouest pour se joindre à la branche occidentale, l’Ouâdi-Tin-Tarâbin, dont la direction générale est Nord et Sud, et gagner l’Ahaouagh, au centre du pays des Aouélimmiden.

D’après le Cheïkh-’Othmân, l’Ouâdi-Tâfasâsset, dans son cours inférieur, recevrait sur ses deux rives de nombreux affluents venant des montagnes de l’Adghagh dans l’Ouest et de celles d’Azben dans l’Est.

Je n’ai pu savoir de mes informateurs si cette rivière atteignait le Niger, dont le pays d’Ahaouagh est limitrophe. Cela est très-probable, même dans l’état actuel, quoique, faute d’un courant d’eau qui l’entretienne, le lit des rivières sahariennes ne soit pas toujours nettement marqué. M. le docteur Barth indique au Sud et à l’Est de Saï des ouâdi dont l’un pourrait bien être le confluent du Tâfasâsset dans le Niger. Une étude spéciale du pays des Touâreg du Sud pourra seule nous apprendre si la communication existe d’une manière continue.

Quoi qu’il en soit, un fait important est désormais acquis à la géographie physique du Sahara : c’est que les massifs du Ahaggâr et du Tasîli ont formé jadis un partage d’eau entre la Méditerranée, par le golfe de Gâbès, et l’Océan Atlantique, par le Niger et le golfe de Benin.

Ouâdi-Tîrhehêrt : Selon toute probabilité, une troisième grande vallée formée à son origine des bassins de l’Ouâdi-Tîrhehêrt et de l’Ouâdi-Akâraba, partirait du Mouydîr pour aller, dans l’Ouest, aboutir au lac Debaya et, de là, déverser les eaux du versant occidental du massif du Ahaggâr dans l’Océan Atlantique par le canal de l’Ouâd-Dráa.

Mais, pour arriver à l’Ouâd-Dráa, ces eaux auraient à traverser les dunes d’Iguîdi, et le bassin même de la vallée disparaîtrait sous des masses de sables.

Dans cette hypothèse, les eaux qui descendent de l’Atlas marocain par les lits de l’Ouâd-Messaoura, de l’Ouâd-Guîr, de l’Ouâd-Tafilelt, et qui se perdent aujourd’hui dans les sables, se réuniraient souterrainement à celles de l’Akâraba et du Tîrhehêrt pour aller alimenter le grand lac du Sahara marocain, comme celles de l’Igharghar, après de nombreuses disparitions et réapparitions, se retrouvent dans le Rîgh, le Melghîgh et les chott du Sud de la Tunisie.

Malheureusement, les déserts compris entre le pays des Touâreg et le grand lac de l’Ouâd-Dráa n’ont été explorés par aucun européen et sont même très-peu connus des indigènes, et à défaut d’indications plus précises, je ne dois pas aller au delà des informations des hommes qui connaissent le mieux la géographie de cette partie du Sahara.

D’après le Cheïkh-’Othmân, « l’Ouâdi-Tîrhehêrt, que les Touâreg du Ahaggâr appellent Tîrhejîrt et les Aouélimmiden nomment Teghâzert, prendrait sa source au point culminant du Mouydîr, dans la grande montagne d’Ifettesen qui donne aussi naissance à l’Ouâdi-Akâraba et à l’Ouâdi-Rharis ; puis, dès sa sortie de la montagne, il se dirigerait droit à l’Ouest, pour aller passer entre In-Zîza et Ouâllen en coupant le Bâten Ahenet. Il entrerait dans le Tânezroûft en un endroit appelé Sedjendjânet et de là tournerait au Nord pour aller se perdre dans les dunes d’Iguîdi en se dirigeant vers le bassin de l’Ouâd-Dráa où les sables l’empêchent d’arriver.

« Au delà de Sedjendjânet, le cours de cet ouâdi est peu connu, car il traverse alors des terrains inhabités et parcourus seulement par les voleurs de grands chemins. »

Ouâdi-Akâraba : Parallèle à l’Ouâdi-Tîrhehêrt, l’Ouâdi-Akâraba naît comme lui dans le Mouydîr et comme lui se perd dans les sables d’Iguîdi.

Le point du pic d’Ifettesen, où se trouve sa source, se nomme Immahegh.

D’après les indigènes, cet ouâdi apporte souterrainement aux oasis du Tidîkelt et d’Aqabli les eaux d’alimentation de leurs puits à galeries, comme l’Igharghar fournit à l’Ouâd-Rîgh celles de ses puits artésiens.

Ainsi, quoique le nom d’ouâdi, dans le Sahara, soit à peu près synonyme de lit de rivière sans eau, les lignes de bas-fonds qui les caractérisent n’en ont pas moins d’importance, car leurs eaux d’infiltration y alimentent, ou des puits ordinaires, ou des puits à galeries, ou des puits artésiens, quelquefois des lacs temporaires, Rhedîr ou Abankôr, même des lacs permanents, Adjelmâm, et enfin des sources assez communes dans les montagnes.

L’eau ne manque donc pas d’une manière absolue sur le plateau central du Sahara, ainsi qu’on le croit généralement ; cependant elle y est rare, parce que les habitants de cette contrée, ou faute de temps ou faute de moyens industriels suffisants, n’exécutent pas les travaux qui la leur donneraient en plus grande abondance.

Quelques mots sur ces divers compléments de l’hydrographie saharienne.

Puits ordinaires : Permanents, on leur donne, suivant leur profondeur, les noms de Mouï, ’Ogla, Bîr ou Hâsi ; temporaires, ils portent celui de Themed.

Rarement, les puits sahariens atteignent une grande profondeur, car on s’abstient d’en creuser là où le forage et le puisage de l’eau demanderaient trop de travail.

On s’abstient également d’en ouvrir partout où ils pourraient devenir des points de station et de refuge pour des maraudeurs. Souvent le besoin de sécurité pour les voyageurs ou pour les tribus les a fait combler sur des routes qui en étaient abondamment pourvues.

Sur tout le plateau central, les puits sont encore moins profonds que dans les plaines et dans les hamâd : ainsi dans le bas des vallées, ils n’ont guère plus de quatre à cinq mètres, et, dans les parties supérieures, on trouve l’eau presque à fleur de terre. L’eau de ces puits est généralement bonne.

Fogâr ou puits à galeries : Près des centres d’habitation ou de culture, quand, à l’amont des terrains susceptibles d’être arrosés, on a reconnu, au moyen de puits verticaux, l’abondance d’une couche aquifère, on les réunit entre eux par des galeries horizontales, à pente réglée et inclinée vers le terrain à arroser, de manière à avoir un courant continu.

Ce procédé ingénieux pourrait recevoir plus d’une application utile en Algérie, et même dans certaines contrées de la France.

Ainsi sont arrosées la plupart des oasis du Touât, et quelques-unes de celles du Fezzân.

Puits artésiens : Des puits artésiens ont été creusés avec succès sur cinq points différents du versant méditerranéen du Sahara.

On en compte 335 dans l’Ouâd-Rîgh ; un grand nombre, dont le chiffre est inconnu, dans l’oasis d’Ouarglâ ; un à Timâssanîn ; une dizaine à Ihanâren ; deux à Serdélès.

Les indigènes donnent le nom d’’Aïn (fontaine) à ces eaux jaillissantes.

Avant l’occupation française, ces puits artésiens étaient creusés à main d’homme, comme les puits ordinaires, et, quelquefois, les puisatiers payaient de leur vie la richesse donnée à leur pays ; autrefois aussi des éboulements les comblaient et rendaient inutile un travail très-pénible ; aujourd’hui notre industrie a introduit dans le Sahara des appareils de forage et de coffrage qui simplifient beaucoup l’opération, et il ne paraît pas douteux (si les tremblements de terre ne viennent pas rompre les tuyaux en fonte dont nous nous servons) qu’avec le temps, le nombre des puits artésiens ne soit considérablement augmenté dans tout le Sahara.

Rhedîr ou Abankôr : On donne, dans le Sahara, le nom de rhedîr soit à des puits, à fleur de sol, creusés dans le lit d’un ouâdi et alimentés par des eaux d’infiltration, soit à des flaques d’eaux pluviales persistantes, ici dans les dépressions des plaines ou des plateaux, là dans les trous des lits desséchés des ouâdi.

En langue temâhaq, les rhedîr des Arabes se nomment abankôr.

Ils sont nombreux ; je me borne à signaler les importants :

Ceux de Tirhorwîn, de Toursêl, sur les sommets du Tasîli ;

Ceux de Sâghen, dans la plaine des Igharghâren ;

Celui de l’Ouâdi-Ohânet, sur le plateau de Tînghert ;

Celui de Meniyet, sur la tête de l’Ouâdi-Tîrhejîrt.

Toujours un fond d’argile est nécessaire pour la conservation des eaux.

Lacs (Adjelmâm en langue temâhaq) : De véritables lacs existent en assez grand nombre sur deux points différents de mon exploration : les uns sur le plateau du Tasîli des Azdjer, les autres dans les dunes d’Edeyen, au Nord du Fezzân.

D’après les Touâreg, il y aurait une quarantaine de lacs dans le Tasîli, sur le parcours de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, mais il est probable que, dans ce nombre, ils doivent comprendre quelques rhedîr. Les plus importants sont ceux de Mîherô, dont le principal porte le nom de Sebbarhbârhet. Un autre lac, également considérable, se trouve sur le versant Sud du Tasîli, à la tête de l’Ouâdi-Tanârh, affluent du Tâfasâsset.

Ces lacs, très-profonds, sont probablement alimentés par des sources assez fortes, car ils ne dessèchent jamais, et des crocodiles y vivent, ce qui implique que le cube de la superficie aquifère est considérable.

Les débordements de l’Ouâdi-Tikhâmmalt, au moment de mon passage dans le Tasîli, m’ont empêché d’aller reconnaître ces lacs et de constater à quelles causes était due leur formation. Plus heureux, j’ai pu visiter un certain nombre de ceux du Fezzân et apprendre, de visu, ce que j’ai à en dire.

Ils sont au nombre de dix, savoir :

Le lac de Mandara,
de Oumm-el-Mâ,
de Tâzeroûfa,
de Mâfou,
de Bahar-ed-Doûd ou Gabra’oûn,
de Bahar-et-Trounîa,
de Oumm-el-hasan,
de Nechnoûcha,
de Ferêdrha,
de Tademka.

Le Bahar-et-Trounîa ayant été visité par le docteur Vogel, qui avait dans son bagage une petite barque, je me suis abstenu de renouveler une exploration faite par un voyageur plus compétent ; mais j’ai reconnu avec soin ceux dont je vais parler.

Le lac de Mandara peut avoir environ de deux à trois cents mètres de large ; sa forme est circulaire ; il est peu profond. A l’époque où je le visitai (28 mai 1861), il était presque entièrement desséché et les riverains étaient occupés à exploiter le sel qu’il produit. Toute sa circonférence est enveloppée par une ceinture de palmiers à l’ombre desquels on cultive un sorgho appelé gueçob et quelques légumes. En hiver, il y a dans le lac de Mandara des vers comestibles comme ceux que l’on pêche dans le Bahar-ed-Doûd.

Le lac d’Oumm-el-Mâ est intarissable et ses eaux sont vives, ainsi que l’indique son nom ; il a la forme d’une nappe étroite, serpentant au fond d’une vallée ombragée par de très-grands palmiers.

Le lac de Tazeroûfa n’est guère qu’une grande mare qui se dessèche au commencement des chaleurs ; il est entouré d’une double ceinture de palmiers et de tamarix ethel.

Le lac de Mâfou est également petit, mais il ne dessèche jamais et il est très-profond. Sa nappe d’eau bleue, qui miroite à travers le feuillage des palmiers, engage au repos sur ses rives. On pêche dans ce lac des vers de qualité inférieure et des fucus comestibles.

Le Bahar-ed-Doûd est circulaire ; il a environ 300 mètres de largeur ; le sondage en a été fait par le docteur Vogel. Son eau est très-amère et très-salée, tellement saturée de sel, qu’elle a presque l’aspect du sirop. Les fiévreux de tout le Fezzân viennent demander à sa vertu la guérison de leurs maladies. Voulant apprécier par moi-même l’efficacité de cette pratique, je me suis baigné dans le lac et je m’en suis bien trouvé. A deux ou trois mètres de son bord Sud, existent de petits puisards d’eau douce dans lesquels les baigneurs se plongent pour dissoudre la couche de sel qui recouvre leur peau.

Les étoffes de coton, trempées dans l’eau de ce lac, si on ne les a pas débarrassées des matières salines qu’elles contiennent, en les lavant dans l’eau douce avant de les laisser sécher, se brisent et se déchirent sous le moindre effort ; elles ont la propriété de s’enflammer comme de l’amadou ; aussi les emploie-t-on à cet usage.

De même que les lacs précédents, le Bahar-ed-Doûd est entouré de palmiers et de dunes de sables.

Pendant que je prenais un dessin de la vue du lac, j’entendis sous l’eau, et dans la direction de l’Est, une détonation semblable à un coup de tonnerre lointain. Un des indigènes présents ayant entendu comme moi ce bruit, s’emporta en injures contre le lac. Je lui demandai ce que c’était. Il me dit que ce phénomène se reproduisait souvent et que le bruit souterrain venait presque toujours du côté Est ou Sud-Est du lac, c’est-à-dire du côté où les hautes dunes s’élèvent à pic au-dessus des eaux. Je compris alors que le roulement entendu ne pouvait provenir que de l’éboulement des dunes de sables dans le fond du lac. Pendant les détonations, il ne paraît cependant aucun signe d’ébranlement extérieur, soit à la superficie des eaux, soit dans les dunes.

On donne à ce lac le nom de Bahar-ed-Doûd (la mer des vers), et aux riverains celui de Douwâda (hommes des vers), parce qu’on y fait une pêche de vers et de fucus comestibles dont j’aurai à m’occuper dans le chapitre III du Livre suivant.

Les lacs de Nechnoûcha et de Ferêdrha, le premier au Nord-Est, le second au Nord-Ouest du Bahar-et-Trounîa, contiennent du natron comme celui qui en porte le nom.

L’eau d’Oumm-el-Hasan est amère et ne nourrit pas de vers.

Le lac de Tademka, autrefois producteur de vers, n’en donne plus depuis quelque temps.

Tous ces lacs, situés au milieu d’un dédale de dunes de sables, sont alimentés d’eaux par elles.

M. Isma’yl-Boû-Derba a constaté le même mode d’alimentation pour la mare d’’Aïn-et-Taïba, dans l’’Erg, à l’Ouest de l’Igharghar.

Sources : Les sources les plus considérables sont celles de Ghadâmès[21], de Rhât, de Ganderma, d’Idélès, de Djânet, de Temâssînt, de Tît-en-Afara, d’Aherêr, de Tânout, de Tidîdji, d’Aharhar, de Tâzeroûk, de Dhâyet-el-Kâhela, d’Ahêr, de Tadjenoût, etc.

Il est bien entendu que je néglige d’énumérer toutes celles qui n’ont pas une importance réelle.

Les abords de celles citées ci-dessus sont occupés ou par des villes, ou par des villages, ou par des campements permanents. Partout où les eaux sont abondantes, on les emploie à l’arrosage des plantations de palmiers.

Les eaux de la source de Ghadâmès sont thermales[22] ; elles ont 29° 6 dans le vaste bassin qui les reçoit (observation du 9 décembre 1860) ; celles de Sebbarhbârhet, à Mîherô, ont aussi une température élevée, du moins, l’eau sort en bouillonnant et en soulevant des sables. Cependant les Touâreg s’y baignent malgré sa chaleur.

La source de Dhâyet-el-Kâhela, au Nord de l’Ouâdi-Akâraba, est également thermale et probablement sulfureuse, ainsi que l’indique son nom. Les Ahaggâr, qui en font usage, ont reconnu son efficacité contre les fièvres intermittentes contractées au Touât.

[20]Ama, en temâhaq, indique la possession. Ghôr est synonyme de ghar, rivière. Amadghôr ne serait-il pas un mot technique équivalent de tête de la rivière ?

[21]M. Lefranc, pharmacien militaire, a analysé 1 kilogramme de l’eau de Ghadâmès rapporté par M. le capitaine de Bonnemain. Voici le résultat de son opération (année 1858, Nouvelles Annales des Voyages) :

Gr. milligr.
Chlorure de sodium » 800
Sulfate de soude » 250
 —  chaux » 750
Carbonate de chaux » 200
 —  magnésie » 100
Chlorure de magnésium » 250
2 350

[22]Une seconde analyse de l’eau de Ghadâmès, faite en 1863, au laboratoire des mines d’Alger (Mission de Ghadâmès, Alger, 1863, p. 260), a donné par 1000 grammes les résultats suivants :

Grammes.
Chlorure de sodium 0,6210
 —  potassium 0,0200
Sulfate de chaux 0,9000
 —  magnésie 0,3860
 —  soude 0,3424
Acide azotique traces »
Carbonate de chaux 0,1013
 —  magnésie 0,0975
Silice 0,0060
Oxyde de fer 0,0050
2gr.,4792

CHAPITRE IV.

GÉOLOGIE.

Ce chapitre comprendra cinq sections :

1o Ma route d’El-Ouâd à Ghadâmès, du Nord-Ouest au Sud-Est ;

2o Ma route de Ghadâmès à Rhât, du Nord au Sud ;

3o Ma route de Tîterhsîn à Zouîla, de l’Ouest à l’Est ;

4o Ma route de Mourzouk à Bondjêm, du Sud au Nord ;

5o Divers renseignements sur le Tasîli et le Ahaggâr, de l’Est à l’Ouest.

PREMIÈRE SECTION.

D’EL-OUÂD À GHADÂMÈS.

Toute cette section, sur un parcours de trente-sept myriamètres, est un amas de dunes de sable, qui, à très-peu d’exceptions près, couvrent la surface du sol primitif et laissent peu de place à aucune observation géologique autre que celle de la formation des dunes elles-mêmes.

Le sable de ces dunes, fin, jaunâtre, varie dans ses caractères physiques, comme aussi probablement dans ses caractères chimiques, suivant les localités.

J’ai rapporté plusieurs échantillons de ces sables ; je regrette de n’avoir pu en faire l’analyse. Ils figureront dans ma collection géologique sous les numéros 1, 2, 3 et 4.

On s’est livré à beaucoup d’hypothèses pour expliquer l’accumulation d’une aussi grande masse de sables sur une aussi immense étendue ; je ne crois pas que, dans la limite des observations exactes, incontestables, faites dans les dunes sahariennes, il soit encore permis de déduire la loi générale d’un fait géologique aussi considérable.

M. le docteur Marès a vu dans l’Ouest, autour de la Dhâya-Hâbessa, des dunes qui contenaient des coquilles fossiles du terrain sur lequel elles reposaient, et, avec raison, il a conclu de son observation personnelle que ces dunes avaient été formées sur place.

M. F. Vatonne, ingénieur des mines, qui, comme moi, a traversé l’’Erg entre El-Ouâd et Ghadâmès, mais à petites marches et de jour, et qui a pu étudier cette région avec plus de temps et de compétence, termine son excellent mémoire[23] en émettant l’opinion qu’il ne peut exister aucun doute sur la formation des dunes sur place, formation due à la destruction des éléments constitutifs de la roche primitive.

« Cette destruction, dit-il, est due à la dilatabilité des roches, à la présence du gypse, à l’action des agents atmosphériques, notamment de l’eau, qui a amené à l’état farineux, c’est-à-dire à un état de désagrégation complet, les roches de carbonate de chaux et de gypse ; cette désagrégation de la roche amène un foisonnement, développe une pression intérieure sous laquelle les couches dures des plateaux sont complétement brisées, etc. »

M. Vatonne, convaincu que la formation des dunes est due à cette cause unique, conclut de leur fixité, de l’absence de sables dans certaines cuvettes, de l’inégalité même de la surface des sables, que l’action des vents n’a d’autre effet que de déterminer les formes de quelques dunes, et ne peut être invoquée comme cause générale de formation.

Comme M. Vatonne, et quoique voyageant dans les dunes, à grande vitesse, nuit et jour, j’ai constaté des goûr rocheuses à côté de ghourd exclusivement composés de sables ; comme lui, j’ai aussi été frappé du grand nombre de roches à l’état de décomposition. Toutefois ce fait de désagrégation des roches n’est pas une exception limitée à la région de l’’Erg, mais l’effet d’une loi générale, commune à toutes les parties du Sahara que j’ai visitées.

Dans l’ensemble de mes études, j’ai été beaucoup plus frappé de la dénudation complète des hamâd et des montagnes à l’amont des bassins des dunes.

Pl. II. Page 35. Fig. 2, 3, 4, 5, 6.

Fig. 1. — GÂRA DE TÎSFÎN.

Fig. 2. — PROFIL DU MONT IDÎNEN.

Fig. 3. — BLOCS DE TAKARÂHET.

Fig. 4. — BERGES D’INGHER ET ASOUÎTAR.

Fig. 5. — AGHELÂD DE TARÂT.

J’ai été beaucoup plus surpris de l’élévation de ces témoins géologiques de l’ancien niveau du sol, que les indigènes appellent gâra (pl. goûr) et qu’on trouve, de distance en distance, dans chaque hamâda.

(Voir figure no 1 de la planche ci-contre.)

J’ai été non moins étonné, dans les massifs montagneux, de rencontrer, indépendamment de roches entièrement dénudées, ici, à Idînen, par exemple, une sorte de squelette décharné affectant les formes et les découpures les plus bizarres ; là, à Takarâhet dans le Tasîli, des blocs titaniens, supportés sur une base étroite et représentant l’action érosive des eaux sur les parties les plus tendres de la roche ; ailleurs, dans la presque totalité des ouâdi, des berges de soixante à cent mètres de hauteur, taillées à pic comme des murailles, tantôt assez étroites pour qu’un chameau avec sa charge y passe difficilement, tantôt larges de plusieurs kilomètres, disposition géographique que les Touâreg désignent sous le nom spécial d’aghelâd, correspondant au khanga des Arabes.

(Voir figures nos 2, 3, 4 et 5 de la planche ci-contre.)

Quand, par la pensée ou la plume à la main, j’additionne une à une la superficie des espaces dénudés autour de chaque groupe de dunes, quand j’établis le cube du vide que laissent entre eux tous les témoins géologiques du niveau de l’ancien sol et quand je compare la masse des matériaux enlevés ici et apportés là, soit par les pluies, soit par les vents, je me demande ce qu’est devenu le cube du vide, si les dunes sont formées sur place, car je ne retrouve pas le total des déblais dans l’ensemble des remblais, si considérable qu’il soit.

La carte qui accompagne le deuxième volume de cette étude comprend la totalité des divers groupes de dunes du Sahara occidental, entre le golfe de Gâbès dans la Méditerranée et le Sénégal sur la côte de l’Océan Atlantique.

Ces groupes sont au nombre de sept :

Celui d’Edeyen, du 27° au 28° latitude N. et du 6° au 12° longitude E. ;

Celui de l’’Erg, du 29° au 34° latitude N. et du 7° longitude E. au 3° longitude O. ;

Celui d’Iguîdi, du 24° au 30° latitude N. et du 3° au 5° longitude O. ;

Celui de Maghtîr, du 22° au 27° latitude N. et du 5° au 14° longitude O. ;

Celui d’Adâfer, du 20° au 23° latitude N. et du 4° au 13° longitude O. ;

Celui d’Akchar, du 19° au 23° latitude N. et du 16° au 18° longitude O. ;

Celui d’Iguîdi des Trârza, du 16° au 18° latitude N. et du 17° au 19° longitude O.

La superficie des espaces que ces groupes de dunes couvrent (superficie très-approximative, bien entendu, hypothétique même dans beaucoup de cas), est de 45,000,000 d’hectares, savoir :

Nomb. d’hect.
Édeyen 2,000,000
’Erg 12,000,000
Iguîdi 8,000,000
Maghtîr 12,000,000
Adâfer 10,000,000
Akchar 500,000
Iguîdi des Trârza 500,000
Ensemble 45,000,000

A chacun de ces groupes de dunes correspondent des plateaux alimentateurs dont la superficie est triple environ, savoir :

Nomb. d’hect.
Pour Edeyen Le Hâroûdj 3,000,000
Le plateau de Mourzouk 6,000,000
Le désert de Tâyta 2,000,000
L’Akâkoûs 1,000,000
Total 12,000,000
Pour l’’Erg Le plateau de la Syrte 6,000,000
La Hamâda-el-Homra 8,000,000
Le plateau de Tînghert 2,000,000
Le Tasîli du Nord 4,000,000
Les versants N. et E. du Ahaggâr 4,000,000
La chebka du Mezâb 2,000,000
Le plateau des Cha’anba 3,000,000
Le plateau des O.-S. Cheïkh 2,000,000
Le plateau de Tâdemâyt 2,000,000
Total 33,000,000
Pour Iguîdi Le plateau de Groûz 2,000,000
La plaine d’Adjemôr 1,000,000
Le plateau du Mouydîr 1,000,000
Le versant O. du Ahaggâr 8,000,000
Le Bâten Ahenet 6,000,000
Total 18,000,000
Pour Maghtîr Le versant S. du Ahaggâr 2,000,000
Le Tasîli du Sud 4,000,000
Le désert de Tânezroûft 4,000,000
Le désert d’Ouarân 4,000,000
Le plateau des ’Arîb 2,000,000
Le plateau de l’Ouâd-Dráa 4,000,000
Total 20,000,000
Pour Adâfer L’Adghagh de Kîdal 8,000,000
L’Azaouad 6,000,000
Le désert d’Oualâta 6,000,000
Total 20,000,000
Pour Akchar Le plateau des O. Delîm 6,000,000
L’Adrâr de Bafour 2,000,000
Total 8,000,000
Pour Iguîdi des Trârza Le plateau de Tâgant 2,000,000
Le désert d’Aftot 6,000,000
Total 8,000,000

L’ensemble général de ces plateaux, dont la superficie a été plutôt diminuée qu’augmentée, donne un total de 119,000,000 d’hectares.

Bien entendu, ces chiffres ne représentent ni la superficie réelle des bassins des dunes ni celle des plateaux qui les alimentent, mais seulement les surfaces que je suppose couvertes de sable d’un côté et celles dénudées de l’autre.

L’observation de la totalité des dunes sahariennes nous les montre suivant une direction générale, du Nord-Est au Sud-Ouest : elle nous les montre sur une ligne plus étroite dans le vaste couloir entre le relief atlantique et le plateau central du Sahara, puis s’élargissant et s’étendant vers le Sud dès que les assises du Ahaggâr s’abaissent.

La disposition réciproque des montagnes du Nord et des montagnes du Sud ne permet pas d’assigner une autre direction générale aux vents, du moins à celle de leurs couches qui se rapproche le plus de terre.

De là, une première indication qui permet, sans trop sortir du domaine de l’observation scientifique, d’attribuer à l’action dominante des vents combinée avec l’action secondaire des eaux, la distribution générale des masses de sable telle que nous la constatons dans la partie occidentale du Sahara.

Examinons maintenant la question de production.

En tout pays, la source de production des sables la plus considérable, si ce n’est l’unique, est la désagrégation des roches.

Dès que cet itinéraire géologique atteindra les parties rocheuses de mon exploration, j’aurai soin de signaler les matériaux en décomposition spontanée, et on verra qu’ils sont relativement nombreux.

Toutefois, il est une cause générale et permanente de désagrégation de la partie superficielle des roches, qui me paraît avoir une grande part dans la production des sables ; je veux parler de l’action atmosphérique.

En général, la surface rocheuse des hamâd, des tasîli, des adrâr, en un mot de toutes les parties relevées du relief saharien, est à nu et n’est garantie contre les influences atmosphériques extérieures, ni par des terres, ni par des produits végétaux.

Par suite, la lumière, la chaleur, le froid, les pluies torrentielles, l’électricité agissent directement sur la surface extérieure des roches.

Il est difficile d’apprécier l’action de la lumière, mais la plaque photographique nous révèle que la lumière solaire modifie les points par elle atteints en raison de son intensité ; or, dans le Sahara la lumière est intense, et nous avons la preuve de son action directe par la coloration bronzée, noirâtre, brûlée, de la superficie de la presque totalité des roches.

La lumière lunaire, dont l’influence sur la décomposition de certaines pierres est démontrée, agit dans le Sahara encore plus qu’ailleurs, car les nuits y sont d’une pureté admirable.

Les extrêmes de la température, atteignant souvent au soleil de 65 à 70 degrés dans le jour et descendant quelquefois à 5 degrés au-dessous de zéro pendant la nuit, amènent inévitablement à la superficie des roches des dilatations et des condensations dont l’effet immédiat est la désagrégation de la partie la plus friable de leurs éléments.

L’électricité, assez abondante souvent pour que le moindre frottement dégage des étincelles des vêtements, a bien aussi sa petite action perturbatrice, action inconnue, inappréciable, mais qu’on n’oserait nier.

Adviennent, pour compléter la série de ces agents de décomposition, l’action dissolvante et la force impétueuse des pluies torrentielles, et l’on comprendra que la production quotidienne des sables dans le Sahara a dû, avec le temps, donner des masses aussi considérables que celles des dunes, quel que soit le cube qu’elles représentent.

J’ai eu l’occasion, le 30 janvier 1861, étant à Oursêl, au pied du Tasîli, d’observer le débordement d’un des nombreux torrents qui descendent de cette montagne. La rapidité du courant était d’un mètre à la seconde et les eaux charriaient des alluvions dans des proportions telles que je regrette de ne pas en avoir constaté la quantité. Toutefois, on en aura une idée par ce fait, qu’après leur dépôt les Touâreg ont pu ensemencer des céréales là où la veille il n’y avait pas de terre végétale.

Ajouterai-je que, dans les temps antérieurs à l’histoire, l’action volcanique attestée dans le Djebel-Nefoûsa, la Sôda, le Hâroûdj, le Tasîli et le Ahaggâr, a dû contribuer, dans des proportions considérables, à la dislocation des roches et à la désagrégation de leurs éléments constitutifs ?

Le Sahara, en son entier, est donc un foyer de grande production de sables, et ces sables, s’ils ne restent pas sur place, doivent se retrouver ailleurs.

De la production des sables, je passe à leur circulation.

Les deux grands moteurs de la circulation des sables sont les courants atmosphériques et les torrents.

Pour les sables charriés par les courants atmosphériques, voici ce qui est démontré :

M. Ehrenberg a eu l’occasion d’analyser des sables et des terres de divers points du bassin du lac Tsâd qui lui avaient été envoyés par les docteurs Barth et Vogel, et dans ces sables et terres il a reconnu cent trente-trois formes d’animaux infusoires qu’il a déterminés.

Le savant professeur a fait aussi recueillir sur la côte occidentale d’Afrique, en pleine mer, à bord des navires, les matières charriées par les pluies de sable qui y sont communes, et, en analysant ces matières, il y a retrouvé quelques infusoires des sables du bassin du lac Tsâd.

Or, entre le lac Tsâd et la côte occidentale d’Afrique, il n’y a pas moins de 30 degrés de longitude.

M. Ehrenberg explique ces transports de sables à de si grandes distances par la grande raréfaction de l’air échauffé dans le Sahara.

Pendant mon voyage, j’ai pu constater, plusieurs fois, des faits de circulation de grandes masses de sables par des courants atmosphériques. Je cite, entre autres, les observations suivantes extraites de mon journal :

20 février 1861. — Campement de Tîterhsîn. — Observations de 9 heures 15 minutes du matin : Bar. aner. 713.50. — Therm. fr. 25°8. — Ciel voilé. — Vent du Sud modéré.

Observation de 1 heure 30 du soir : A 1,500 mètres dans le N.-E. trombe de sable, haute de 50 mètres au moins, chassée par un vent du S.-E.

Observations de 3 heures du soir : Bar. aner. 704.10. — Therm. fr. 30°75. — Ciel nuageux. — Vent du Sud assez fort.

28 avril 1861. — Même campement. — Observations de 6 heures du matin : Bar. aner. 704.65. — Therm. fr. 22°3. — Ciel couvert. — Vent E. faible.

Observation de 1 heure 30 du soir : Pluie par intervalle ; un immense nuage de sable, rougeâtre, semblable à l’aspect d’un vaste incendie, passe à l’E., à fleur de terre, en s’élevant vers le ciel. Sa marche, du S.-O. au N.-E., est rapide comme celle d’un vent violent.

Observations de 3 heures du soir : Bar. aner. 699.50. — Therm. fr. 31°4. — Ciel couvert. — Vent du S.-O. fort. — Pluie froide.

30 avril 1861. — En route d’Iferdjan à In-Lêlen. — Observations de 6 heures 30 du matin : Bar. aner. 704.60. — Therm. fr. 21°8. — Ciel couvert. — Vent E. presque nul.

Observation de 3 heures du soir : Un coup de vent terrible du S. amène un nuage de sable, rouge, comme s’il était chargé de flammes. Il se rue sur notre caravane, accompagné de grosses gouttes qui ressemblent à de la neige fondue.

Observations de 7 heures du soir : Bar. aner. 697.10. — Therm. fr. 31°7. — Ciel couvert. — Vent du Sud modéré.

3 mai 1861. — Campement de Serdélès. — Observation de 2 heures du soir : Coups de tonnerre prolongés, lointains, au S. magnétique.

Observations de 3 heures : Bar. aner. 694.40. — Therm. fr. 34°. — Ciel couvert. — Vent O. faible.

Observation de 3 heures 45 : Une trombe de sable importante, rouge comme les précédentes, passe au S.-E. Sa marche est vers l’E. Quelques gouttes de pluie.

Observations de 7 heures 30 : Bar. aner. 700.00. — Therm. fr. 27°5. — Ciel couvert. — Vent du S.-S.-O. modéré. — Quelques gouttes de pluie.

D’où provenaient les sables dont ces trombes étaient chargées ? où sont-ils allés se fixer ? Je l’ignore. En reproduisant ces observations, j’ai voulu constater leur fréquence et préciser les conditions dans lesquelles elles se produisent.

J’ai choisi à dessein la période de février à mai, parce qu’alors je me trouvais à la ligne de partage des bassins méditerranéen et océanien, et sous le vent des plateaux alimentateurs des dunes.

Si les vents soulèvent les sables sur les plateaux, les réunissent en trombes pour les transporter à de grandes distances, ce sont incontestablement les courants d’eau qui les fixent dans les bassins où nous les trouvons. Du moins, cela est exact pour le bassin de l’’Erg que j’ai plus particulièrement observé et étudié. L’hydrographie de cette immense cuvette nous la représente, en effet, comme l’aboutissant des eaux de toutes les montagnes environnantes.

En est-il de même ailleurs ? C’est probable, mais je ne puis l’affirmer.

On jugera de l’action des eaux par les faits suivants :

Au printemps de 1862, une pluie d’orage tombée sur le versant Ouest du Ahaggâr amena de telles quantités d’eau dans les vallées d’Idjeloûdjâl et de Tarhît qu’elles entraînèrent une partie de la montagne. L’action des eaux fut assez prompte pour qu’une nezla (tribu) entière, campée au débouché des deux vallées, pérît corps et biens. Trente-quatre personnes et un grand nombre de chameaux furent noyés. Une chamelle qui paissait tranquillement sur la portion de la montagne emportée par les eaux, fut retrouvée saine et sauve, trois jours après l’événement, à une très-grande distance, sur le terrain même où elle avait été surprise et qui, après une longue navigation, était venu échouer sur une des berges de l’ouâdi.

Avant 1856, sur la rive gauche de l’Ouâdi-Tîterhsîn, existait une ligne de dunes, du nom d’Azekka-n-Bôdelkha, assez hautes pour que les chameaux ne pussent les franchir. Advint alors une crue accidentelle dans l’ouâdi, et elle eut la puissance de faire disparaître toute la masse de sable qui composait ces dunes.

La force motrice des eaux, dans le Sahara, n’est pas seulement démontrée par les déblais qu’elles produisent sur certains points ; elle l’est aussi par les immenses barrages que leurs alluvions créent sur d’autres et qui, de siècle en siècle, modifient les cours des ouâdi.

Le bassin de l’Igharghar offre de nombreux exemples de ces barrages. Jadis il communiquait avec la mer par le golfe de Gâbès et y portait les sables qu’il charriait. Aujourd’hui une barre de terre et de sable de dix-huit kilomètres sépare le Chott du Nefzâoua de la mer. C’est à peine si on reconnaît dans la ligne de bas-fonds de l’Ouâdi-Akarît l’amorce de l’ancienne communication.

Jadis, à l’époque de Ptolémée, le Chott-el-Kebîr du Nefzâoua, sous le nom de lac Triton, le Chott-el-Djerîd, sous celui de Pallas, le Chott-Melghîgh, sous celui de Libye, communiquaient entre eux, ou ne formaient, comme à l’époque d’Hérodote, qu’un seul lac, sous le nom de Triton ; aujourd’hui ces anciens lacs, sans affluents, ne sont même plus des lacs, mais des bas-fonds de chott, submergés en hiver, desséchés en été. Toutefois, il ne serait pas prudent de s’aventurer à les parcourir sans guide, car sur certains points, notamment dans le Chott-Melghîgh, on disparaîtrait sans laisser trace de son passage.

Jadis, la tête orientale de l’Igharghar, formée de l’Ouâdi-Serdélès, de l’Ouâdi-Tânezzoûft, de l’Ouâdi-Ouarâret, de l’Ouâdi-Tîterhsîn et de l’Ouâdi-Tikhâmmalt qui les réunissait tous, communiquait avec la tête occidentale venant du Ahaggâr ; aujourd’hui, chaque affluent de la tête orientale forme un ouâdi distinct, aboutissant à des sables qui absorbent leurs eaux et les rendent souterrainement à l’ancien lit.

La fantaisie de l’Igharghar de couler, tantôt à ciel ouvert en rompant les barres qu’il s’était formées, tantôt souterrainement en se creusant un lit sous les sables, ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, car déjà, du temps du roi Juba, au commencement de notre ère, le grand fleuve saharien avait de pareils caprices, à ce qu’il paraît.

D’après les Libyques du roi Juba citées par Pline, le grand fleuve de la Libye, « indigné de couler à travers des sables et des lieux immondes, se cache l’espace de quelques journées. Absorbé de nouveau par les sables, il se cache encore une fois dans un espace de vingt journées de désert. »

Cette citation, que j’emprunte au grand ouvrage de M. Vivien de Saint-Martin, le Nord de l’Afrique dans l’antiquité, me permet de constater, tout d’abord, combien le savant géographe a été heureusement inspiré en assimilant le Niger de Juba et de Pline avec l’Igharghar[24] moderne des Touâreg, le Ouâdi-es-Sâoudy des Arabes.

Au fur et à mesure que cette étude se complétera, on retrouvera les poissons du Nil et les crocodiles dont l’existence faisait croire au roi Juba que le grand fleuve d’Égypte avait une de ses origines dans ses états.

Quoi qu’il en soit, par ce témoignage de Juba, confirmé par Pline et par d’autres encore, il devient évident que la partie du Sahara dont je m’occupe était déjà, il y a dix-huit cents ans, sinon sous le rapport de la quantité des eaux, du moins sous le rapport des sables et de leur circulation, telle qu’elle s’est présentée à mon observation.

Si, depuis cette époque, une partie du Sahara a pu être protégée contre les influences atmosphériques qui désagrégent les roches même les plus solides, c’est incontestablement celle qui est abritée contre le froid, la chaleur, la lumière, l’électricité, par une couche épaisse de sables.

Sans doute, dans l’’Erg, avant l’invasion des sables, quelle que soit la date éloignée du commencement, les parties solides de cette contrée avaient, comme celles de l’universalité du plateau central du Sahara, subi les influences destructives de l’atmosphère, et tout indique qu’il y avait de nombreuses goûr en décomposition comme partout ailleurs. Ces goûr, plus ou moins nombreuses, sont restées en place, devenant le noyau de dunes, à côté de ghourd exclusivement composés de sable de la base au sommet. Mais ces noyaux solides de quelques dunes, constatés par M. Vatonne, n’infirment pas la loi générale de l’amoncellement des débris des roches des plateaux supérieurs dans les bassins qui leur servent de réceptacle. Partout, sur la surface du globe, les alluvions, qu’elles soient de sables ou de terres, qu’elles soient charriées par les vents ou par les eaux, obéissent aux lois de la pesanteur.

Si les alluvions sablonneuses des dunes n’ont pas obéi à la loi ordinaire des nivellements des autres alluvions, la cause très-complexe de ce phénomène n’est pas encore sur le point de recevoir sa solution, car ce n’est pas en Afrique seulement que la circulation et la fixation des sables déjouent la sagacité des plus habiles ingénieurs.

Quoi qu’il en soit, les excellentes et minutieuses observations de M. Vatonne conservent toute leur valeur et contribueront, avec celles qui pourront être faites ultérieurement, à la solution du problème.

Dans ma collection géologique sont indiqués comme étant de la provenance de l’’Erg :

1o Un échantillon de sulfate de chaux très-pur[25] ;

2o Un échantillon de terre blanche, fine, calcaire, donnant une très-forte effervescence à l’acide chlorhydrique[26].

Cette terre, trouvée sous les sables à Ghourd-Maámmer, contient, en grande quantité, une espèce de coquille fossile nouvelle[27], que M. Deshayes a décrite et à laquelle il a bien voulu donner mon nom.

« M. Duveyrier, écrit M. Deshayes, mérite bien l’honneur d’être signalé à la reconnaissance des naturalistes, car pendant toute la durée d’un périlleux voyage dans une région de l’Afrique que personne n’avait visitée avant lui, il n’a cessé de recueillir des matériaux propres à enrichir les diverses branches de l’histoire naturelle. Il nous a donc paru équitable d’attacher le nom de l’intrépide et savant explorateur à une espèce de mollusque qui nous paraît entièrement nouvelle. »