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Les Touâreg du nord

Chapter 151: CONCLUSION.
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About This Book

The narrative records an exploratory mission across the central Sahara among northern Tuareg and neighboring oases, combining geographical surveys, route reconnoissances, and ethnographic observations of languages, customs, and social organization. The author recounts travel itineraries between key desert towns, interactions with indigenous authorities and guides, and the practical difficulties of extended desert stays, while presenting maps, illustrations, and analyses of caravan routes and commerce. The account aims to inform future political and commercial relations and to serve as preparation for further exploration toward the southern regions.

Pl. XXIV. Page 444. Fig. 39.

ÉQUIPEMENT DE MARCHE DES TOUÂREG.

D’après une photographie de M. Puig.

L’arc, tanâchchabt, faite avec un bois léger nommé kînba, est plus en usage chez les Touâreg du Sud que chez les Touâreg du Nord. (Voir fig. 3.)

Les flèches, enderbâ, sont en roseau ou en bois léger avec pointes ailées en fer. (Voir fig. 4.) Jamais elles ne sont empoisonnées.

L’anneau de bras, âhabedj, a un double but : donner plus de force pour porter le coup de sabre ; offrir un point d’appui solide pour écraser la tête de son ennemi, en cas de prise de corps. Cette manière de tuer prend le nom de temârhaît.

Cette arme, je l’ai déjà dit, est portée au bras droit, entre l’attache inférieure du deltoïde et le ventre du biceps.

Le bouclier, ârhar, est la seule arme défensive des Touâreg. C’est un grand disque, en peau épaisse, qui couvre tout le corps, moins la tête et les pieds.

La peau adoptée pour la confection des boucliers est celle de l’antilope mohor, très-commun dans le pays d’Aïr.

Impuissant contre la balle, le bouclier résiste aux flèches, amortit les coups de sabre et de lance. On voit qu’ils sont utiles, car beaucoup sont couverts d’honorables cicatrices.

Les armes à feu, très-rares chez les Touâreg nomades, sont plus communes chez les serfs pacifiques du Fezzân, qui s’en servent principalement pour la chasse ; cependant quelques chefs ont des fusils et des pistolets à pierre, du même modèle que ceux des Arabes du Sud de l’Algérie.

Les noms donnés à ces armes témoignent du peu d’habitude de s’en servir :

On appelle : un fusil albârôd, du mot arabe qui signifie poudre ; un pistolet elrhodrîyet, d’un mot également arabe qui signifie traîtrise ; la poudre, etoû ; la balle, tabellâlt ; la pierre à fusil, tafarâst ; la corne à poudre, attelkhîg.

A la joie qu’Ikhenoûken a éprouvée en recevant de moi une paire de pistolets, et de M. le gouverneur général de l’Algérie un magnifique fusil, je dois croire que les Touâreg apprécient à leur valeur les armes à feu, et que, s’ils n’en sont pas tous pourvus, il faut l’imputer à la difficulté de s’en procurer.

Cependant, la substitution des armes à feu aux armes blanches mettra le pouvoir aux mains du premier groupe qui pourra faire entendre la poudre. S’il entrait jamais dans la politique française de constituer un makhzen târgui, pour la protection de notre commerce et la sécurité des routes, ainsi que l’a proposé M. le commandant Hanoteau, la délivrance de quelques centaines de fusils à ces auxiliaires les aurait bientôt rendu les arbitres des destinées du pays.

En l’état de l’armement, les rencontres ont lieu de très-près, presque corps à corps, mais, en somme, elles sont très-peu meurtrières. Le combat cesse dès qu’il y a quelques hommes tués ou blessés de part ou d’autre.

En 1860, les Azdjer et les Ahaggâr en sont venus aux prises ensemble ; les premiers ont eu quatre hommes tués.

Antérieurement, les Cha’anba avaient opéré une grande rhazia sur les Azdjer, au pied du Tasîli ; la perte a été de quelques hommes seulement.

Dans leurs rencontres avec les Teboû, les Touâreg sont exposés aux blessures très-dangereuses du changuermanguer, à la fois arme de jet et d’escrime. (Voir planche XXV, fig. 5.)

Équipement.

Le méhari, aredjdjân, est, par excellence, l’animal de guerre, car on n’en connaît pas d’autre. C’est à peine si, dans la totalité des tribus des Azdjer, on trouverait une dizaine de chevaux de selle.

Le méhari est au chameau porteur ce que, chez nous, le cheval de selle est au cheval de trait. Autant l’un est lourd et lent, autant l’autre est léger et vif.

Le méhari marche, trotte et galope, mais ses allures accélérées sont très-dures. Généralement, on le tient au pas.

Comparé au cheval, il peut faire une plus longue marche sans boire ni manger ; il peut porter un poids plus lourd, mais il a moins de vitesse, il est moins docile ; quand le méhari est en fureur, ce qui arrive souvent, c’est un animal terrible. Parfois il jette à terre celui qui le monte, et les chutes sont suivies d’accidents graves.

Pour monter un méhari ou pour en descendre, il faut qu’il se soit mis à genoux, et un long dressage est nécessaire pour qu’il se prête à cette manœuvre. Par précaution, les chefs sont assistés d’un homme à pied chaque fois qu’ils veulent monter ou descendre.

Pl. XXV. Page 447. Fig. 40 à 54.

ARMEMENT ET HARNACHEMENT.

No 7, fouet. — No 9, sandale. — No 11, coussin. — No 15, boîte en cuir.

L’équipement du méhari est à peu près celui du cheval.

La selle ordinaire, ârhazer (rihla des Arabes), la selle de luxe des chefs, âtarâm, sont construites sur le modèle de celles de nos spahis. Le dossier en est moins large et moins élevé, le pommeau est en croix au lieu d’être rond. En somme, ce serait un bon siége de marche s’il était rembourré. (Voir planche XXV, fig. 6 et planche XXIV.)

A la différence de la selle du cheval, la selle du dromadaire n’a pas d’étriers, îlekif, support inutile, les pieds du cavalier à dromadaire, eg-emîs, étant croisés sur le cou de la bête. Mais, en revanche, elle est ornée d’une masse de lanières en cuir, de toutes couleurs, qui tombent sur les jambes de l’animal et le sollicitent à la marche.

Des groupes de clochettes, anaïna, en cuivre et étain, fixées à l’avant et à l’arrière de la selle, servent de parure et tiennent continuellement le dromadaire en éveil.

La selle est posée sur le garot, à l’endroit où le cou s’attache au corps, en avant de la bosse. Elle est fixée au moyen d’une sangle en fines lanières de cuir tressées à plat. Ce genre de sangle, à la fois souple et solide, doit avoir une très-grande durée.

Entre la selle et le dos de l’animal, un feutre épais, isâtfâr, prévient les blessures.

La bride, tîrhounîn, est aussi une corde tressée, en cuir, qui s’attache à un anneau en métal fixé au nez de l’animal, et qui le fait obéir à la main du cavalier. (Voir planche XXV, fig. 10.)

Les accessoires de la selle sont considérables, car ils doivent contenir tout ce que l’homme de guerre emporte avec lui. Ils consistent :

1o En un grand sac de cuir, ârheredj, orné de lanières, de franges et de dessins, dans les divers compartiments duquel entre tout l’arsenal du cavalier : sabre, fusil, javelot, arc, flèches, pistolets, quand on ne les porte pas à la ceinture ; en un mot, les armes et les munitions. Ce sac est à droite, pour être toujours à la disposition de la main. Il est recouvert et protégé par le bouclier. (Voir planche XXV, fig. 12.)

2o En un second sac en cuir, servant de pendant à l’ârheredj, et contenant les provisions de bouche : farine de gafoûli, farine de gueçob, tabac à fumer, tabac à chiquer, natron, pipes, etc., etc., le tout dans des compartiments séparés. (Voir planche XXV, fig. 14.)

3o En une ou plusieurs outres, abeôq, ou peaux tannées, dans lesquelles est la provision d’eau.

Les chefs ont quelquefois la djebîra des Arabes, pour y serrer leurs objets les plus précieux. (Voir planche XXV, fig. 13.)

A part ce qui est sur le méhari, les guerriers Touâreg n’ont pas d’autres bagages, ni tentes, ni vivres, ni bêtes de somme.

Si l’expédition est heureuse, les chameaux conquis sur l’ennemi porteront les prises. En cas de revers, on ne veut pas d’embarras.

Rencontres.

Les éclaireurs, amârhelâi, jouent un grand rôle dans les guerres de surprise ; c’est par eux que la proie est signalée, guettée, livrée aux capteurs. Si tous les Touâreg, en général, ont la vue et l’ouïe d’une délicatesse qui les fait voir et entendre à des distances incroyables, les éclaireurs ont ces qualités au suprême degré. Devançant la troupe au loin, pour observer, ils savent toujours où ils retrouveront leurs amis. La subtilité de leurs sens est pour eux un guide certain.

Les interrogatoires que les Touâreg font subir à tous les étrangers traversant leurs territoires sont aussi un moyen de savoir ce qui se passe autour d’eux, car on s’expose peu à les tromper.

La rapidité de la transmission des nouvelles par les voyageurs est quelque chose d’incroyable. Pendant mon séjour dans le Sahara, j’ai toujours appris les événements importants longtemps avant d’en avoir été avisé par ma correspondance ; ainsi l’entrée de notre khalîfa Sîdi-Hamza à El-Golêa’a, la marche de M. le commandant Colonieu sur Timmîmoun, la mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, ont été connues très-rapidement.

L’ennemi découvert, on cherche toujours à l’aborder en le surprenant.

Les hommes montés se battent du haut de leurs chameaux ; les serfs, qui n’ont pas de méharis, se battent à pied.

L’armement exige qu’on s’aborde de très-près, à la distance d’un fer de lance.

Chaque târgui, dit M. le commandant Hanoteau, tient le bouclier de la main gauche et le javelot de la droite ; le sabre est suspendu au côté. Le combat commence en lançant le javelot, dont on pare les coups avec le bouclier, puis on s’aborde au sabre.

L’agilité des Touâreg, leur habileté à manier le bouclier, le long apprentissage qu’ils ont fait de l’escrime, font qu’ils peuvent se battre longtemps sans résultat. Tant que l’un des deux partis ne tourne pas le dos, il n’y a pas d’action décisive. Mais, malheur à celui qui est obligé de battre en retraite, car il est poursuivi, la lance dans les reins. Quoique les combats, akennâs, cessent dès que l’honneur peut être réputé satisfait et dès qu’il y a un certain nombre de tués ou de blessés, on cite cependant des batailles qui ont été très-meurtrières et dans lesquelles la destruction du parti vaincu a été la conséquence de la victoire.

Mais, généralement, on préfère la surprise à la rencontre. Voici ce qui a lieu dans ce cas. Les tribus enveloppées n’opposent pas de résistance et fuient, abandonnant tout ce qu’elles possèdent. De leur côté, les assaillants, plus préoccupés de piller que de poursuivre leur ennemi, se hâtent de s’emparer au plus tôt du butin, dans la crainte d’un retour offensif, qui est à redouter, même après quatre et cinq jours de capture.

C’est dans les retours offensifs que les Touâreg paraissent redoutables.

Les pillés, imîhaghen, (sing. amîhagh), réunissent leurs méharis, font appel à leurs amis et alliés, et quelle que soit la célérité que les pilleurs, imôhagh, apportent à la retraite, on se met à leur poursuite.

On tâchera de les devancer aux premiers puits où ils doivent abreuver leurs montures et leurs bêtes de somme, et là, on est sur que le besoin de boire amènera toutes les bêtes de prise au pouvoir de leurs anciens maîtres.

Les capteurs, chargés de butin, traînant à leur remorque des bêtes de somme, au pas lent, et obéissant mal à la voix de nouveaux conducteurs, n’ont d’autre expédient, pour échapper à la poursuite d’ennemis légers et résolus à reconquérir leurs biens, qu’en dérobant leur marche de retraite, ce qui n’est pas facile avec des rôdeurs comme les Touâreg.

On cite un retour offensif d’Ikhenoûkhen contre les Cha’anba, où après quatre grands jours de marche forcée ces derniers ont été obligés d’abandonner toutes leurs prises, en perdant beaucoup de monde.

Par nature, par tempérament, les Touâreg sont constitués pour être de braves guerriers, et ils le sont, sans quoi ils eussent déjà été dévorés par leurs voisins, bien plus nombreux, bien mieux armés qu’eux, surtout ceux du Nord, les Cha’anba et autres. Mais indépendamment de leurs dispositions naturelles à la bravoure chevaleresque, les Touâreg sont encore sollicités à l’héroïsme par leurs femmes qui, dans leurs chants, dans leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et glorifient le courage. Un târgui qui lâcherait pied devant l’ennemi et qui, par sa défection, compromettrait le succès de ses contribules, ne pourrait plus reparaître au milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.

Entre Touâreg, quand deux partis en sont venus aux mains, et que l’un des deux est battu, les vainqueurs crient aux vaincus, de ce cri sauvage particulier aux Touâreg :

Hia hia ! hia hia !
Il n’y aura donc pas de rebâza !

Le rebâza est le violon sur lequel les femmes chantent la valeur de leurs chevaliers.

A la menace du silence des rebâza, les vaincus reviennent à la charge, tant est grande la crainte du jugement défavorable des femmes.

Chants de guerre.

Comme tous les peuples guerriers, les Touâreg ont leur chants de guerre.

Les Arabes, ces grands mangeurs, qui vivent dans une abondance enviée et enviable, ont surtout excité la verve de poëtes affamés. Voici leur Marseillaise contre les Cha’anba, jadis leurs plus intimes ennemis :

Abâ mak, Ma’talla, alhîn, keïhân !
Mîdden dîh souort arhêledh iyyân
Ezzâin asîkel aked aoudân
Ezzâin înnen înhâyen ôdouân
Ezzâin iddâsin âles insân
Nanesberhôr sâdhittes telâ djân
Tekenâs atiti âberdjen îkenân
Tekenâs tâftaq imêzhen îmedân
Ietkâr derhêred idemânen ingngân
Dakh-an-tlemîn sîkid izzedj edsân
Sarhtîn des âllarh ioulân desennân
Ieqqân isîfef âttedjmodan mân
Nellilouet ournoûye oualâmân
Ietkît tekhamkhâm iôkây ezegzân.

Voici la traduction, mot à mot, de ce chant. Les mots en italiques sont sous-entendus dans le texte original.

« Que Dieu maudisse ta mère, Ma’talla[124], car le diable est en ton corps !
« Ces hommes, les Touâreg, tu les prends pour des lâches ;
« Cependant, ils savent voyager, et même guerroyer ;
« Ils savent partir de bon matin et marcher le soir ;
« Ils savent surprendre, dans son lit, tel homme couché ;
« Surtout le riche qui dort, au milieu de ses troupeaux agenouillés ;
« Celui qui a orgueilleusement étendu sa large tente ;
« Celui qui a déployé, en leur entier, et ses tapis et ses doux lainages ;
« Celui dont le ventre est plein de blé cuit avec de la viande,
« Et arrosé de beurre fondu et de lait chaud sortant du pis des chamelles ;
« Ils le clouent de leur lance, pointue comme une épine,
« Et lui se met à crier, jusqu’à ce que son âme s’envole.
« Nous le laverons de son bien, sans même lui laisser d’eau ;
« Sa gourmande de femme[125] ne pourra plus supporter son désespoir[126]. »

La traduction est impuissante à rendre et l’harmonie imitative et le laconisme de cette poésie sauvage.

Que de choses en peu de mots !

La guerre est sainte, car Ma’talla est un suppôt de Satan.

Elle est juste, car Ma’talla traite de lâches des hommes qui sont les plus braves de la terre.

Puis vient l’appel à toutes les passions qui remuent le cœur d’un târgui :

Ma’talla dort,
Sur de moelleux tapis,
Dans une large tente,
Entourée de gras troupeaux !
Ma’talla a le ventre plein :
De blé cuit,
Avec de la viande.

Et cet assaisonnement n’a pas suffi à sa gourmandise ; il a encore arrosé son blé et sa viande de beurre fondu et de lait chaud.

La femme de Ma’talla,
Celle qui fait tekhamkhâm en mangeant,
Elle est là aussi,
Avec le ventre plein.

Toutes ces jouissances, inconnues des Touâreg, car ils n’ont ni lits, ni tapis, ni tentes ; car leurs troupeaux maigres ne donnent pas assez de lait pour faire du beurre ;

Toutes ces richesses, dont leurs femmes, à l’estomac vide, sont toujours privées ;

Un coup de lance les leur donnera.

Quel bonheur pour un târgui d’aller sonder un ventre si bien plein, avec une épine bien pointue et armée de harpons !

Et ce coup de lance lui donnera, non-seulement la vie de Ma’talla, mais encore tous ses biens.

Et on emportera tout, même l’eau.

Quant à la tekhamkhâm, en lui épargnant la douleur de la lance, on lui réserve un supplice bien plus cruel : celui de vivre avec rien, comme les femmes des Touâreg. Mais elle ne résistera pas, parce qu’elle n’est pas habituée aux privations.

D’où la conclusion, sous forme de morale, que les femmes târguies doivent apprécier le mérite de leur misère habituelle, puisqu’elle les préserve du sort de la tekhamkhâm.

Mais, quelles que soient les chances diverses de la lutte, quel que soit le parti qui entonne les chants de victoire, il y aura toujours lieu à traiter de la paix. Alors recommence la série des mia’ad. S’ils sont vainqueurs, les Touâreg se montrent de bonne composition, car ils sont généreux dès que leur amour-propre est satisfait. D’ailleurs, il est à remarquer, quoiqu’ils soient souvent en guerre, qu’ils font tout leur possible pour l’éviter.

CONCLUSION.

Dans leurs rapports avec les Français, les Touâreg se sont montrés, jusqu’à ce jour, fort dociles. On leur a demandé de venir à Alger ; ils y sont venus. On m’a envoyé au milieu d’eux, ils m’ont bien accueilli. On a invité leur principal marabout à visiter la France ; malgré l’imprévu de la demande, malgré l’inconvénient d’abandonner sa famille, pendant plusieurs mois, sans avoir pourvu à tous ses besoins, le Cheïkh-’Othmân s’est rendu à nos désirs. En vain Mohammed-ben-’Abd-Allah a sollicité le concours des Touâreg dans la prise d’armes qui l’a fait tomber en nos mains, les Touâreg se sont abstenus.

Espérons qu’il en sera toujours ainsi. D’ailleurs, en terminant, je constate un fait capital : jusqu’à ce jour, aucun des voyageurs européens qui ont exploré l’intérieur de l’Afrique n’a été victime d’un acte de brutalité ou de fanatisme, ni sur le territoire des Touâreg, ni de la main d’un târgui.

Cette honorable exception répond à toutes les calomnies que les Arabes, leurs ennemis, avaient propagées sur leur caractère indomptable.

[124]Ma’talla est le nom d’un chef arabe.

[125]Je traduis le mot tekhamkhâm, par sa gourmande de femme, à défaut d’un mot dans notre langue pour signifier celle qui, devant un bon mets, fait hen, hen, hen, comme le cheval auquel on apporte sa musette pleine d’orge.

[126]M. Hanoteau, dans son Essai de Grammaire tamâchek’, donne, livre VI, pages 209, 210, 211, une variante de ce chant.

J’ai tout lieu de croire que l’auteur doit mieux se rappeler son œuvre que ceux qui récitent un chant, en le modifiant au gré de leurs caprices ; c’est pourquoi j’en donne ici une seconde édition conforme à l’original.


APPENDICE.


GÉOGRAPHIE ANCIENNE.

La partie aujourd’hui explorée du Sahara était comprise dans la Libye intérieure des géographes grecs et romains.

Les documents anciens sur cette contrée sont vagues et, jusqu’au moment de la publication du dernier ouvrage de M. Vivien de Saint-Martin : le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine, leur interprétation prématurée est venu jeter la confusion au milieu d’erreurs originelles, inévitables pour des compilateurs qui n’avaient pas vu le pays, qui ne connaissaient ni les langues ni la technologie géographique locales et qui, pour la plupart, se sont faits les échos des dires des indigènes, sans pouvoir les contrôler. On ne sera donc pas étonné que je ne laisse pas à d’autres, beaucoup plus érudits, sans doute, mais qui ne peuvent s’inspirer de mes appréciations personnelles, le soin de comparer les éléments de la géographie moderne avec ceux de la géographie ancienne que le hasard a fait arriver jusqu’à nous.

Dans l’état actuel de nos informations sur le Sahara, je me crois autorisé à conclure :

1o Qu’à l’exception de l’oasis, jadis éthiopienne, d’Aïr, identifiée[127] avec raison à l’Agisymba regio des expéditions de Septimius Flaccus et de Julius Maternus, les anciens n’ont pas connu le plateau central du Sahara au delà du tropique du Cancer qui correspond, à peu près, à la limite de la Libye intérieure avec l’Éthiopie intérieure ;

2o Que, restreintes à cette limite méridionale, leurs connaissances se bornent :

A la topographie des masses montagneuses qui séparaient la Libye intérieure des autres contrées au Nord et au Sud ;

A la division de l’espace intermédiaire en deux grands bassins ;

A la présence d’immenses masses de sables dans les bas-fonds de ces bassins ;

3o Que les détails donnés par Pline, Ptolémée et autres, détails résumés en des noms de lieux, de peuples, quelques distances et orientations — à supposer que, primitivement, ils fussent tous exempts d’erreurs et de confusions, ce qui n’est pas, — ne peuvent être vraisemblablement retrouvés aujourd’hui, après les changements survenus depuis dix-huit cents ans, à l’exception, toutefois, des centres les plus importants qui semblent être restés comme des points géodésiques pour guider et diriger les recherches.

Cet Appendice n’a d’autre but que de démontrer ces trois propositions.

Agisymba regio.

L’Agisymba regio est le point le plus méridional du Sahara que les anciens puissent revendiquer à leur avoir géographique. Voici, en résumé, à quoi se borne ce qu’ils nous apprennent sur cette contrée.

« Septimius Flaccus faisant une expédition contre les Éthiopiens était arrivé chez ceux-ci, en trois mois, à partir du pays des Garamantes, en se portant dans la direction du Sud.

« Julius Maternus qui avait rejoint, à Garama, le Roi des Garamantes pour opérer avec lui contre les Éthiopiens, avait mis quatre mois, en marchant constamment au Sud, pour atteindre le pays éthiopien d’Agisymba. »

C’est Marin de Tyr qui nous révèle ces faits.

Ptolémée, en reproduisant ces extraits, critique les appréciations de son informateur quant à la latitude donnée à Agisymba, mais y ajoute deux détails importants.

« Les Éthiopiens contre lesquels l’expédition de Maternus est dirigée sont, dit-il, les propres sujets du Roi des Garamantes. »

L’Agisymba regio, d’après le géographe grec, est une région de montagnes, dans laquelle il place « les monts Mesche, Zipha et Bardetus. »

La distance de Garama à Agisymba, l’orientation de la marche, la nature montagneuse de la contrée, but de l’expédition, ont paru à M. Vivien de Saint-Martin des motifs suffisants pour identifier l’Agisymba regio de Ptolémée au pays d’Aïr ou Azben, patrie des Touâreg Kêl-Ouï.

Mes recherches personnelles me permettent d’appuyer ces déductions de l’autorité d’un fait matériel important dans la question.

Ce fait matériel est celui de la route de Garama à Agisymba, car des armées romaines, à une époque où le chameau n’était pas encore introduit en Afrique, ne se portaient pas en avant, à trois et quatre mois de leur point de départ, sans avoir des masses de bagages, attendu que, dans le désert, les besoins du retour doivent être prévus à l’avance, et, sans que ces masses de bagages eussent une route carrossable pour y circuler, car, à défaut d’animaux porteurs, des voitures étaient indispensables.

La date probable des expéditions de Flaccus et de Maternus est de la fin du Ier siècle de l’ère chrétienne.

A cette époque vivait Pline, mort en 81 de J.-C.

Or, Pline qui énumère tous les animaux de l’Afrique ne mentionne pas le chameau, mais parle des bœufs des Garamantes qui paissent à reculons (Liv. VIII, 70), reproduisant en cela une notion tirée d’Hérodote (Liv. IV, 183).

Le même Pline nous révèle en outre (Liv. V, 5) une préoccupation de son temps, au sujet du parcours entre Œa (Tripoli) et le pays des Garamantes (Fezzân), et nous apprend que, dans la dernière guerre, on a enfin trouvé une route, celle qu’on appelle : par la tête du rocher. « Hoc iter vocatur : Præter caput saxi[128]. »

Pourquoi cette préoccupation ?

C’est qu’à l’époque de Pline, comme à l’époque d’Hérodote, les transports, dans le pays des Garamantes, se faisaient en chars qui exigent des routes, et non à dos de bêtes de somme qui passent partout.

« Les Garamantes chassent en chars à quatre chevaux, » dit Hérodote. (Liv. IV, 183.)

La seule différence, entre l’époque d’Hérodote et celle de Pline, consiste en ce que les chevaux ont été remplacés par des bœufs à bosse, zébus.

Une route était donc nécessaire aux armées romaines pour le passage de leurs trains de chars, non-seulement entre Œa et Garama, mais encore pour aller de Garama à Agisymba.

Cette route, carrossable, si son tracé existe encore, nous apprendra où était Agisymba.

Or, ce tracé existe, très-reconnaissable sur plusieurs points de son parcours.

Comme l’iter præter caput saxi du Nord, et pour éviter les reliefs des montagnes qui eussent barré le passage, il traversait la hamâda plate qui sépare le pays des Touâreg de celui des Teboû, à peu près à égale distance des deux routes modernes suivies par les dernières missions anglaises.

Cette route passait par Anaï et Tîn-Telloust.

A Anaï, — point qu’il ne faut pas confondre avec l’Anaï au Nord de Bilma, — la voie, avec ses anciennes ornières, est encore assez caractérisée pour que des Teboû, mes informateurs, qui en arrivaient, n’aient laissé dans mon esprit aucun doute à ce sujet.

D’ailleurs, ajoutaient-ils, pour qu’on ne puisse se tromper sur la destination de cette artère, les anciens ont pris la peine de buriner, dans le roc, sur une des berges de la voie, des tableaux représentant un convoi de chars, avec des roues, traînés par des bœufs à bosse et conduits par des hommes.

Ce tableau rupestre, très-lisible encore aujourd’hui, même pour des Teboû, est interprété unanimement par eux dans le sens que je viens de dire, car je traduis ici leur paroles presque textuellement.

A Telizzarhên d’ailleurs, M. le Dr Barth a vu lui-même sur le rocher des sculptures analogues à celles d’Anaï ; il en donne la description et le dessin au chap. IX, tome Ier de son grand ouvrage[129].

On y reconnaît facilement les bœufs à bosse, dont parlent les Teboû.

Cette voie, qui serait peut-être encore accessible aux voitures, est abandonnée aujourd’hui faute d’eau. Sans doute, à une époque ancienne déjà, on aura dû en combler les puits, pour des motifs de sécurité. Dans tout le Sahara, dans les temps de trouble, des routes, avec puits, sur la frontière de deux peuplades, sont un danger pour chacune d’elles. Mieux vaut une hamâda déserte.

Déjà, du temps de Pline, les Garamantes eux-mêmes, pour éviter la conquête de leur pays par les Romains, avaient comblé les puits des routes qui y conduisaient. On en trouve la preuve dans les lignes suivantes : « Ad Garamantas iter inexplicabile adhuc fuit, latronibus gentis ejus puteos (qui sunt non alte fodiendi, si locorum notitia adsit), arenis operientibus. »

Ainsi, plus de doute, une route carrossable ouverte par les anciens Garamantes unissait l’ancienne Phazanie à Agisymba, et cette route conduisait directement à l’oasis d’Aïr ou Azben.

Limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie.

La Libye des Grecs était l’Afrique des Romains : Africam Græci Libyam appellavere (Pline, Liv. V, 1).

La limite méridionale de la Libye sera donc celle de l’Afrique.

Quelques lignes des documents anciens résument toutes nos connaissances sur cette limite :

« Le fleuve Nigris sépare l’Afrique de l’Éthiopie. » (Pline, Liv. V, 10.)

« La Libye intérieure a pour limite méridionale la région inconnue, désignée sous le nom d’Éthiopie intérieure, dans laquelle est le pays d’Agisymba. » (Ptolémée, Liv. IV, 4.)

« Au Midi de la Mauritanie de Sétif sont les montagnes Uzzar, au delà desquelles on ne trouve plus que des nations d’Éthiopiens. » (Paul Orosius.)

« Au Midi de la Mauritanie de Sétif se trouve le mont Suggar, au delà duquel il n’y a plus que des Éthiopiens. » (Éthicus.)

Un nom de fleuve, le Nigris ; un nom de montagne, écrit Suggar et Uzzar ; une direction, le Sud de la Mauritanie de Sétif : tels sont les seuls éléments qui doivent guider les recherches.

Heureusement le relief du plateau central du Sahara étant aujourd’hui mieux connu, il n’est pas nécessaire d’un bien grand effort pour trouver la synonymie moderne des noms anciens.

Si Pline, Orose et Éthicus nous ont transmis des indications concordantes entre elles, la montagne servant de limite doit également donner naissance au fleuve séparatif des Libyens et des Éthiopiens. La raison l’indique.

Ce premier point établi, vérifions la valeur de la direction conforme donnée par Éthicus et Orose.

Droit au Sud de Sétif, au delà de la Mauritanie, le premier nom de montagne rencontré sur ma carte, nom de notoriété publique et correspondant à un relief qui appelle l’attention, est celui du Ahaggâr des Touâreg ou Hoggâr des Arabes, identique à ceux de Suggar et Uzzar.

Sétif et l’Atakôr-n-Ahaggâr sont exactement sur le même méridien.

Cette première constatation nous conduit à une seconde qui la confirme.

Le Ahaggâr donne naissance au plus grand fleuve du Nord de l’Afrique, après le Nil, à l’Igharghar (le courant en murmurant) des Touâreg, l’Ouâdi-es-Sâoudy (la rivière noire) des Arabes.

Ce fleuve serait-il le Nigris, de Pline, le fameux Africam ab Æthiopia dispescens ?

Le doute n’est pas possible, quelque soit le radical, latin ou libyque, adopté comme origine du mot Nigris, car, en libyen, Nigris et Igharghar sont identiques, — ce qui va être bientôt démontré — et en latin, Flumen Nigrum est exactement traduit par Ouâdi-es-Sâoudy.

Bientôt aussi il sera démontré que les expressions géographiques de Γείρ, Νίγειρ des Grecs, Niger, Nigris des Romains, doivent être entendues, non dans un sens appellatif, restreint à la désignation spéciale d’un fleuve ou d’une rivière, mais dans un sens qualificatif plus général correspondant au bassin d’un fleuve, d’une rivière.

Pris dans cette dernière acception, le Nigris dispescens Africam ab Æthiopia a un sens, tandis que dans l’autre il n’en a pas.

En effet, les origines du bassin du Nigris (l’Igharghar) embrassant quinze degrés, de l’Ouest à l’Est, séparent très-bien les Libyens au Nord, des Éthiopiens au Sud, tandis que le cours principal du Nigris, à direction Sud et Nord, pourrait tout au plus séparer la Libye en occidentale et en orientale.

De ces faits acquis, je tire la conclusion que la limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie était au point de partage des eaux de la Méditerranée avec celles de l’Océan, limite naturelle, si jamais il en fut.

Si ma conclusion est rigoureuse, les anciens ont dû connaître le versant méditerranéen du massif aujourd’hui habité par les Touâreg du Nord. L’occupation de Cydamus, de Garama, ne pouvait laisser aucune incertitude à cet égard.

Voyons quelle était l’étendue de leurs connaissances, restreintes dans ces limites.

Mons ater ou Massif des Touâreg.

Pline dit : (Liv. V, 5.)

« De la Phazanie s’étend, sur un long espace, du Levant au Couchant, une montagne noire que les NOTRES ont appelée Mons ater, soit que naturellement elle semble brûlée, soit qu’elle doive cette apparence à l’action du soleil.

« Au delà de cette montagne sont des déserts. »

L’orientation, l’étendue, la couleur de la montagne, partie brûlée par le soleil, partie vulcanisée par le feu, sa situation par rapport aux vrais déserts, ne permettent pas l’hésitation. Le massif des Touâreg du Nord, Tasîli et Ahaggâr compris, avec leurs dépendances, est bien le Mons ater de Pline.

Antérieurement et successivement, ce Mons ater avait été identifié au Djebel-Nefoûsa, à la Sôda, au Hâroûdj-el-Asoued, en raison de la nature volcanique de ces montagnes, parce qu’on ne connaissait pas les contrées au Couchant de la Phazanie ; mais, aujourd’hui, tous les géographes seront unanimes pour reconnaître que le massif des Touâreg, seul, répond à toutes les exigences du texte de l’encyclopédiste latin.

Mais répétons-le : Mons ater est un nom romain, et Pline ne paraît pas connaître le nom indigène, unique ou multiple, que ce massif portait alors.

Toutefois, Pline ne se borne pas à constater l’existence du Mons ater et des déserts qui l’environnent ; il ajoute :

« Toutes ces contrées ont été subjuguées par les armées romaines ; Cornelius Balbus en a triomphé. »

Pour ces conquêtes, Balbus a obtenu les honneurs du char triomphal, et, à son triomphe, — qui eut lieu en l’an 44 de J.-C., — il fit porter les noms et les images de toutes les nations et villes qu’il avait soumises.

Pline donne, d’après les auteurs du temps, l’ordre dans lequel ces trophées suivaient le char triomphal. Cet ordre n’ayant rien de géographique, il n’y a pas à en tenir compte. J’aime mieux les classer suivant leur désignation.

Villes : Cydamus, Garama, Tabidium, Negligemela, Thuben, Nitibrum, Rapsa, Debris, Thapsagum, Boin, Pège, Baracum, Buluba, Alasi, Balsa, Galla, Maxala, Zizama ;

Nations : Niteris, Bubéium, Enipi, Discera, Nannagi ;

Montagnes : Niger, Gyri, — cette dernière, avec une inscription portant qu’on y trouve des pierres précieuses.

Rivières (flumina) : Nathabur, Dasibari.

Indépendamment de cette nomenclature décorative, riche en noms de lieux, mais pauvre en détails, Pline cite encore, comme appartenant à la contrée conquise par les armes romaines, des noms de peuples et de villes, sur lesquels il possède des renseignements personnels, dont il fait usage pour déterminer, aussi approximativement que possible, leurs stations ou leurs emplacements.

Voici ces noms, avec les renseignements qui les accompagnent :

Peuples : Les Nasamons, sur la côte de la Syrte, appelés auparavant par les Grecs, Mesammons, à cause de leur situation au milieu des sables ;

Les Asbystes,
après les Nasamons ;
Les Maces,

Les Hammanientes, au-delà des Asbystes et des Maces, à douze journées de marche de la grande Syrte, vers l’Occident, et entourés eux-mêmes de sables de tous les côtés ;

Les Troglodytes, à quatre journées de marche des Hammanientes, du côté du Couchant d’hiver ;

Les Phazaniens, du côté des déserts d’Afrique, au-dessus de la petite Syrte ;

Les Garamantes, dont la ville célèbre de Garama est la capitale.

Villes : Alele et Cillaba, villes des Phazaniens ; Matelgæ, ville des Garamantes ; Debris, où est une fontaine dont les eaux sont bouillantes, de midi à minuit, et glaciales, de minuit à midi.

Cette double nomenclature, en partie étrangère à la région montagneuse du Mons ater, mais s’en rapprochant cependant, laisse à désirer, car, à l’exception de Cydamus, de Garama, de Rapsa, de Boin, qu’on retrouve dans les villes modernes de Ghadâmès, de Djerma, de Rhât (Kêl-Rhâfsa[130]) et de Bondjêm, quatre des points les plus importants du pays, il est vrai, le reste a moins de valeur[131] ; on en jugera par les noms de montagnes.

Niger, sous sa forme latine, synonyme de ater, est aussi, sous sa forme libyque, identique au nom Nigris, donné au fleuve qui a ses sources dans le Mons ater.

Gyri[132], autre mont, est en double emploi, car la racine des mots Niger, Nigris et Gyri est la même ; mais ce double emploi est justifié par le besoin de compter au nombre des conquêtes du triomphateur les pierres précieuses du susdit mont.

Sans doute, les pages de Pline sur les conquêtes des Romains, dans le Sud de la Tripolitaine, ont leur valeur, mais ce n’est que dans Ptolémée qu’on trouve, au milieu de nombreuses confusions, des détails relatifs au massif des Touâreg du Nord, ou Mons ater des Romains, détails que la géographie moderne confirme.

Orose, Éthicus, Corippus, de beaucoup inférieurs en mérite et en savoir, donnent aussi cependant quelques indications utiles.

Ptolémée connaît aux deux extrémités du massif deux points importants, car ils sont deux têtes de bassins :

La Gorge Garamantique, Φάραγξ Γαραμαντίκη, dans l’Est, origine du grand fleuve oriental de la Libye, le Γείρ ;

Le Mont Thala, Θαλα, dans l’Ouest, origine d’un fleuve occidental, le Νίγειρ, qui, avec le précédent, constituent les deux seules grandes rivières qui coulent dans l’intérieur du pays (Liv. IV, 5).

Le premier de ces points, que M. Vivien de Saint-Martin a identifié d’une manière certaine avec l’Aghelâd (gorge) d’Ouarâret ou vallée de Rhât, et le second, qui a conservé son nom ancien : Tâhela-Ohât, mont d’où sort l’Ouâdi-In-Amedjel, nous serviront de jalons principaux.

Entre ces deux repères est un troisième point, le lac Nouba, Νούβα λίμνη, situé à la tête des eaux du Gir (Liv. IV, chap. VI), à l’Ouest de la montagne appelée la Gorge, τῆς Φαραγγος ὄρος, et au Sud du mont Girgyris, dans la direction des Garamantes (même Liv., même chap.).

Il m’est bien difficile de ne pas identifier le lac Nouba, si bien caractérisé par Ptolémée, avec la plaine d’Amadghôr, l’une des origines de l’Igharghar, sise à l’Ouest de la gorge de Rhât et au Sud du Tasîli des Azdjer, et dans laquelle est une sebkha ou lac desséché qui doit être connue de toute antiquité. (Voir Liv. Ier, chap. II, pages 18 et 19 ; et chap. III, page 24.)

Ptolémée connaît encore, dans la même contrée, un mont Girgyris, Γίργυρις ou Γίργιρι, sis au Sud de Lynxama, ville sur la rivière du Gir, et au Nord du lac Nouba.

Il m’est encore impossible, en tenant compte de la position absolue que Ptolémée donne à son Girgyris, et de sa position relative par rapport au lac Nouba et à la ville de Lynxama, de ne pas assimiler le plateau riche en eaux du géographe alexandrin avec le plateau que les Touâreg nomment simplement tasîli, plateau, mais qui donne naissance aux nombreux igharghâren (les ruisseaux ruisselants) qui, avant les barrages des dunes, formaient autrefois la tête orientale de l’Igharghar.

J’ai déjà dit pourquoi je n’acceptais pas l’identification du mont Girgyris avec le Djebel-Ghariân, mais je conserve comme étant hors de contestation la remarque de M. Vivien de Saint-Martin, à savoir que Girgyris, Djerdjera ou Djurjura, sont absolument identiques, et j’ajoute que les noms d’Igharghar, d’Igharghâren, ont aussi la même signification dans la nomenclature géographique des Berbères.

Le radical de tous ces noms indique une contrée riche en eaux, mais s’applique aussi bien aux rivières par lesquelles elles s’écoulent qu’aux montagnes dans lesquelles elles prennent naissance.

Les Berbères de la grande Kabylie algérienne ont donné au massif des montagnes qu’ils habitent le nom général de Djerdjera, parce que l’eau y idjerdjère sur toute son étendue, et parce que, sous ce rapport, il est le point le plus favorisé du Tell. De même, les Berbères Touâreg ont donné le nom d’Igharghar à la principale gouttière d’écoulement des eaux de leur pays, et d’Igharghâren à la plaine, au plateau et aux ravins, tête du bassin, parce que les eaux y ighargharent, et parce que, dans tout le Sahara, il n’y a pas un autre point aussi riche en eau.

Le Girgyris de Ptolémée est aussi un mot imitatif qui doit avoir la même signification.

On me pardonnera, je l’espère, la création des verbes idjerdjerer et ighargharer. Pour bien faire comprendre des choses nouvelles, le plus simple souvent est de créer des mots nouveaux.

La signification réelle du radical ne tardera pas à être précisée.

En attendant, je considère comme exactes les identifications suivantes :

Celle de l’Aghelâd d’Ouarâret, avec le Φάραγξ Γαραμαντικη ;

Celle du Tâhela-Ohât avec le Θαλα ;

Celle de la Sebkha d’Amadghôr avec le Νούβα λίμνη ;

Celle du Tasîli des Azdjer ou plateau des Igharghâren, avec le Γίργυρις ou Γίργιρι.

Mais avant de demander aux documents grecs et romains plus qu’on ne doit attendre d’eux, je tiens à faire une autre constatation importante, en remontant du présent au passé.

Aujourd’hui, deux confédérations politiques, composées de tribus diverses, occupent le Mons ater des Romains, et, entre les deux, est une grande tribu de marabouts, aussi nombreuse, et occupant autant d’espace que leurs voisins de l’Est et de l’Ouest.

Nous savons par Ebn-Khaldoûn et par la Note sur les origines de Brahîm-Ould-Sîdi que ces trois grandes fractions des Touâreg du Nord n’occupaient pas le Mons ater à l’époque romaine, et qu’avant leur dernier mouvement de migration elles portaient d’autres noms qu’elles ont échangés contre celui des contrées nouvelles qu’elles ont définitivement adoptées pour leur patrie.

Ainsi, les Kêl-Ahamellen se sont transfigurés en Kêl-Ahaggâr, gens du Ahaggâr, comme leurs devanciers, de l’époque romaine, s’étaient appelés Æzaræ, Uzzaræ, Suggaræ[133], suivant les époques et la manière de prononcer les noms d’une langue étrangère, et aussi suivant la pureté ou la corruption des textes.

De même les Ioûrâghen, des environs de Timbouktou, sont devenus les Kêl-Azdjer, pour perpétuer jusqu’à nous le souvenir des Astacuri, Αστακοῦροι, de la Gorge Garamantique ;

De même encore les marabouts d’Es-Soûk, anciennement Kêl-es-Soûk, ont pris le nom d’Ifôghas, afin qu’on ne perde pas le souvenir des Ifuraces de Corippus.

Maintenant, étant connu le massif occupé par les Touâreg du Nord, est il nécessaire de torturer les textes pour retrouver les noms des anciens et faire justice des doubles emplois de leurs nomenclatures ?

Non.

S’agit-il de noms généraux de races ?

On n’est pas étonné de voir, pêle-mêle, des Libyens, des Mélano-Gétules, des Éthiopiens rouges et noirs, en un point de contact, alors contesté et disputé, entre les descendants de Sem et de Cham. Suivant les chances heureuses ou malheureuses de la fortune, on trouvera les uns ou les autres tantôt au Sud, tantôt au Nord du tropique du Cancer, mais on peut être assuré que, dans les moments d’armistice, les hommes de race noire prendront position dans les bas fonds, où la fertilité est plus grande, et les hommes de race blanche sur les hauteurs, là où la salubrité convient mieux à leur tempérament.

S’agit-il de noms particuliers de tribus, que les anciens appelaient des Nations ?

D’abord, pour retrouver leurs anciens campements, on a désormais une base géodésique : naturellement les Thalæ, qui avaient pris le nom de leur montagne, se mettront au lieu et place des Kêl-Ohât, tribu serve du versant Ouest du Ahaggâr qui, eux, par un retour des choses d’ici-bas, ont ajouté leur nom propre à celui de la montagne pour en faire Tâhela-Ohât. De même les Noubæ, les Nigritæ, les Asaracæ, reprendront leur ancienne position, les premiers autour de la saline d’Amadghôr, les seconds sur les rives de l’Igharghar, les troisièmes dans la Gorge d’Ouarâret.

Puis, autour des territoires de ces anciennes tribus, aujourd’hui retrouvés, viendront se ranger comme autant de satellites, et dans l’orientation donnée par Ptolémée, toutes les autres tribus dont il nous transmet les noms.

On préviendra toute erreur en assignant comme campements probables à ces dernières tribus les points du territoire actuel des Touâreg les plus riches en eau et en pâturages, car, dans tout le Sahara, hier comme aujourd’hui, ces points exceptionnels ont toujours été des lieux d’élection pour l’habitation de l’homme.

Maintenant, si, ce placement de détail opéré, nous voulons constituer des groupes généraux, d’après la circonscription territoriale habitée, nous aurons des Uzzaræ, des Suggaræ, dans lesquels seront compris les Thalæ et leurs voisins ; des Ifuracæ qui engloberont les Nigritæ, les Noubæ et autres ; enfin des Astacuræ, avec leurs subdivisions, comme nous avons aujourd’hui des Kêl-Ahaggâr, des Ifôghas, des Kêl-Azdjer embrassant, sous ces dénominations générales, des tribus nobles et serves, des tribus à sang blanc et à sang noir, sans compter les mélanges, et des tribus de race arabe, de race berbère et de race éthiopienne.

Dans les circonscriptions territoriales modernes, nous retrouvons donc, comme dans les anciennes, des Mélano-Gétules, des Libyens, des Libo-Égyptiens, des Éthiopiens blancs, rouges et autres, suivant l’origine éthnographique des populations ou la variété des langues qu’elles parlaient, mais dont la nomenclature fait double emploi avec celle qui a pour base la division du territoire ou les confédérations politiques de groupes.

S’agit-il de noms de lieux ?

L’identification d’un grand nombre est certaine, notamment pour les montagnes et les fleuves.

Si je sors de la limite de mon exploration, le Daradus et le Rufus-Campus, dont on retrouve les noms anciens dans la synonymie moderne, viennent, comme de nouveaux jalons, servir de guide dans le placement des tribus.

Les nouvelles conquêtes de la géographie nous ont donc, enfin, affranchi des erreurs de longitude et de latitude de Ptolémée. C’est là un point capital.

De l’orographie je passe à l’hydrographie.

Des Niger de la Libye.

Je dois rappeler au lecteur qu’en langue libyque, berbère ou temâhaq, le radical ghar, gher, ghir, ghor, signifie eau qui coule, sans distinction entre l’eau superficielle ou souterraine, et par extension bassin hydrographique.

Je dois ajouter aussi que, dans tout le Nord du continent africain, le mot Nîl est employé pour désigner tous les grands fleuves ; enfin que, depuis la plus haute antiquité, les indigènes ont toujours considéré les grandes rivières de leur pays comme étant autant de sources du Nîl d’Égypte.

La description des Niger de la Libye, par Pline et Ptolémée, n’étant que la reproduction des dires des indigènes de leur époque, on doit tenir compte de ces manières de voir les choses, si l’on veut comprendre leurs récits.

Pline connaît deux grandes rivières dans la Libye :

Le Nigris ou Niger, dans l’Est ; le Ger ou Gir dans l’Ouest.

Sa description du Niger est empruntée aux Libyques du roi Juba, celle du Ger aux Mémoires de Suetonius Paulinus, ouvrages aujourd’hui perdus.

Ptolémée est plus explicite : il n’y a, dit-il, que deux grandes rivières dans l’intérieur du pays : le Ghèr (Γείρ) et le Nighèr (Νίγειρ)[134] ;

Le Ghèr, à l’Est, aboutissant d’un côté au Mont Usargala et de l’autre à la Gorge Garamantique ;

Le Nighèr, à l’Ouest, aboutissant d’un côté au Mont Mandrus et de l’autre au Mont Thala.

En apparence, Pline et Ptolémée ne sont d’accord ni sur les noms ni sur la situation respective de chacune de leurs deux rivières, mais, si on fait abstraction de la différence des noms, identiques d’ailleurs entre eux, pour ne tenir compte que des détails de leurs descriptions, on reconnaît que l’un et l’autre ont voulu parler des mêmes bassins.

Le Nigris ou Niger de Pline, comme le Ghèr de Ptolémée, prend sa source, au Nord, dans la région orientale de l’Atlas, et se dirige au Sud, vers la partie orientale du Mons ater, pour aller séparer la Libye de l’Éthiopie ;

Tous deux traversent deux lacs dont les noms sont différents, il est vrai, mais tous deux placés aux mêmes étages du bassin :

Les premiers, Nilis de l’un, Τας χελωνιδας de l’autre, dans les bas-fonds de l’Ouâd-Rîgh ;

Les seconds, Nigris dans Pline, Νούβα dans Ptolémée, sur la ligne de partage des eaux de l’Océan et de la Méditerranée ;

L’un comme l’autre, absorbés par les sables qu’ils traversent, disparaissent pour réapparaître et disparaître encore.

Je ne poursuivrai pas plus loin ces comparaisons, j’aime mieux expliquer comment le radical libyque gher, qui suivant les dialectes s’écrit et se prononce aussi ger, guir, djir, rîgh, s’est transformé sous la plume de Pline, de Ptolémée ou de leurs copistes, en Niger ou Νίγειρ.

La démonstration est facile.

Dans certains dialectes libyques, un i préfixe est souvent ajouté au radical ; exemples : i Gharghar, i Ahaggâren. Ainsi ger et γείρ sont d’abord devenus i Ger et ί Γειρ.

Puis, souvent une N, conjonction, lie le mot qui précède au mot qui suit ; exemples : Atakôr-N-Ahaggâr, Adehî-N-Ouaran, Afara-N-Wechcheran. Ainsi i Ger et ί Γειρ sont devenus N-Iger et Ν-Ιγειρ, et par abréviation on aura écrit Niger et Νίγειρ, en retranchant le trait d’union.

Enfin, dans la langue berbère, beaucoup de noms géographiques sont précédés du technique In, qui signifie endroit de ; exemple : In-Gher ou In-Ghar, endroit de l’eau, noms que portent un point de la vallée des Igharghâren et un village du Touât. Souvent, même aujourd’hui, et c’est ce que j’ai fait, on écrit Ingher et Inghar, sans trait séparatif. Entre Ingher et Νίγειρ ou Niger, la seule différence consiste dans le déplacement d’une lettre, faute qu’un copiste aura bien pu commettre.

La signification latine du mot Niger, correspondant à la couleur des habitants, a dû contribuer à la propagation de l’erreur.

En Algérie, nous inventons aujourd’hui encore de semblables assimilations.

Quelle que soit la version adoptée, on se rend compte désormais comment les Grecs ont donné indistinctement les noms de ποταμος-ν-ίΓειρ ou ποταμος Γείρ, ou ποταμος Νίγειρ, et les Romains ceux de flumen-n-iGer ou flumen Ger ou flumen Niger à tout endroit du territoire libyque où il y avait de l’eau, sans faire attention que ποταμος et flumen étaient synonymes de Niger ou Ger.

Comment les Grecs et les Romains auraient-ils évité ces erreurs, quand nous, Français, éclairés sur toutes ces questions beaucoup mieux qu’on ne pouvait l’être dans l’antiquité, nous sommes forcés, pour être compris, d’écrire chaque jour : le bassin de l’Ouâd-Rîgh, la rivière de l’Ouâd-Igharghar, le plateau du Tasîli, la montagne du Djebel-Adrâr, la fontaine d’’Aïn-Thâla ?

Les Arabes et les Turcs se rendent aussi coupables de pareils pléonasmes dans leurs nomenclatures géographiques. La responsabilité en incombe à l’ignorance des masses.

Sans doute, les hommes de science ont tort de ne pas s’affranchir des lois que leur imposent ceux qui ne savent pas. Mais quel but se propose-t-on en écrivant ? Éclairer. Et pour éclairer, il faut d’abord être compris.

M. le commandant Hanoteau a pu intituler Grammaire temâchek’ son étude sur la langue que parlent les Touâreg et donner le nom d’Imôcharh aux peuples qui la parlent, parce que tous ceux qui doivent lire son livre savent préalablement quelle est la valeur des termes dont il se sert. Si j’avais intitulé ce livre : Imôhagh, au lieu de Touâreg du Nord, aucun de ceux auxquels il est destiné n’aurait su de qui je veux parler.

Mais je dois revenir aux Niger.

Les géographes du moyen âge n’ont donc pas commis une erreur en donnant le nom berbère de Niger au grand fleuve du Soûdân occidental, en tant que la signification de ce nom est restreinte à celle de : eau qui coule, fleuve, cette désignation n’ayant pas plus de valeur que celle de : Nîl des noirs. Mais ils se sont grossièrement trompés, si, induits en erreur par la latitude de Ptolémée, ainsi que l’a victorieusement démontré M. Vivien de Saint-Martin, ils ont cru retrouver dans le fleuve de Timbouktou l’un des Niger de la Libye.

Ce point acquis aux débats, j’ai à démontrer que, pour les anciens, les mots Niger ou Ger signifiaient moins un fleuve qu’un bassin hydrographique.

J’en trouve la preuve dans les textes mêmes de Pline et de Ptolémée.

Pline (L. V, 10) nous donne, d’après le roi Juba, un exemple bien remarquable du peu de respect des indigènes de son temps pour les lois physiques de la circulation des eaux. Son Niger naît dans une montagne de la Mauritanie, probablement le Djebel-’Amoûr des modernes ; de là, il descend dans un bas-fonds, où il forme le lac Nilis, comme l’Ouâd-Djedî, auquel il est assimilé dans cette partie de son cours, va se perdre dans le Chott-Melghîgh. Mais, du lac Nilis, au lieu d’aller déverser ses eaux à la mer, au golfe de Gâbès, comme l’exige le sens attaché au mot flumen, son fleuve, devenu, dans son imagination, une des têtes du Nil d’Égypte, va gravir des pentes de 1,000 à 1,500 mètres environ, à l’inverse du cours de l’Igharghar, mais, comme lui, à travers de nouvelles lagunes et des masses de sables qui se succèdent et l’absorbent, pour arriver au sommet du massif des Touâreg, où il sépare l’Afrique de l’Éthiopie. « Là, sans doute, ajoute Pline, d’après le roi Juba, jaillissant de cette source qu’on a nommée Nigris, il s’élance..., » probablement au-dessus du point de partage des eaux !!! Pline n’ose pas l’écrire, mais il le laisse deviner, car son fleuve, jusque-là renfermé dans le bassin libyen de la Méditerranée, va passer dans le bassin éthiopien de l’Océan, « sous le nom d’Astapus, pour séparer, par le milieu, le pays des Éthiopiens. Astapus medios Æthiopas secat. »

Cette description, contraire aux lois naturelles, si le mot Niger est restreint à la signification de fleuve, devient, au contraire, d’une exactitude remarquable, si l’on généralise le sens de ce mot en le considérant comme l’équivalent du mot bassin dans nos langues modernes.

En effet, non-seulement la description du Niger de Pline est conforme à celle de l’Igharghar, que j’ai faite dans le livre Ier de cet ouvrage ; non-seulement la communauté des origines de l’Igharghar et du Tâfasâsset, symbolisée dans la source que Pline nomme Nigris, est une réalité incontestable, mais encore l’Astapus[135] sépare par le milieu les peuplades éthiopiennes, comme le Tâfasâsset isole les Touâreg d’Aïr des Touâreg Aouélimmiden.

Le Niger de Pline est donc un bassin et non un fleuve.

Ptolémée appuie d’une autorité indiscutable la nouvelle interprétation donnée au mot Niger.

Ses deux Niger, celui de l’Est comme celui de l’Ouest, marchent du Nord au Sud, à la façon des siphons. Nés tous deux dans l’Atlas, par des altitudes de 700 à 1,000 mètres, ils descendent dans des bas-fonds de 90 à 200 mètres, au maximum, et viennent aboutir, en remontant dans le massif des Touâreg, à une altitude de plus de 700 mètres pour la Gorge Garamantique, et de 1,000 à 1,200 pour le Mont Thala.

Cette constitution n’est pas celle des rivières ou des fleuves, dans le sens ordinaire des mots flumen et ποταμος, mais celle des bassins de tous les cours d’eau.

Pline et Ptolémée, en traduisant les récits des indigènes, par l’intermédiaire d’interprètes illettrés, n’ont pas compris le sens du mot libyque Niger ; nous, nous devons lui restituer sa véritable signification, autrement, il est impossible de faire l’application des récits des anciens auteurs aux lieux tels que nous les retrouvons aujourd’hui.

Maintenant abordons la délimitation des bassins des deux Niger de la Libye et indiquons les noms de la nomenclature grecque et romaine, qu’on peut, avec autorité, identifier avec ceux de la nomenclature moderne.