C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!
Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin- Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de l'entendre!
Le chanteur commença ainsi: «A la première veille, la lune éclaire le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles montrent leur petite langue verte!
«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen. Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à souhait. Les voisins font son éloge.»
Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque strophe. On le couvrait d'applaudissements.
Il continua: «A la troisième veille, la lune éclaire l'espace. Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne!
«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la nuit!
«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante.
Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo, sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!»
Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa complainte à trois sapèques l'exemplaire!
Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à travers les premiers rangs de la foule.
Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et tombèrent sur le sol…
En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent avec les siens.
«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la fois interrogative et exclamative.
Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé, mort peut-être!
«Wang! cria-t-il.
— Wang!» répétèrent Craig-Fry.
C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues!
Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le coeur net de son intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en arrière.
Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le trouver là.
Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable, mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire eût été sur ses talons.
Ce fut une poursuite insensée.
«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.
— Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.
Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.
Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.
Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un homme qui détalait si bien.
Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!
Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé, avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance, les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et, l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce monde.
«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-
Fo, autant que le lui permettait la rapidité de sa course.
— Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig.
— Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait la boule de neige en route.
Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne voulait ni s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de tourner la tête.
Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui longe le canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait le champ libre. La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais, naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien ne pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant, il parut que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance, qu'il avait maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait à diminuer.
Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derrière l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route.
«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo.
— Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry.
— Ya! ya! ya!» hurlèrent les plus avancés du groupe.
Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et contournaient le mur de la pagode.
Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le long d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants, il fit un nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée.
Mais, là, il fût visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête à plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur de taëls ne parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance.
Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.
Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li. La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, à balustrade de marbre blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons européens.
Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses statues écornées, était libre alors.
Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les autres, par un suprême effort, se rapprochèrent.
Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent seulement.
Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles, qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le saisir, le filer au besoin… On s'expliquerait ensuite.
Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour lui échapper.
En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se précipita dans le Peï-ho.
Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait: «Wang! Wang!»
Puis, prenant son élan à son tour: «Je l'aurai vivant! s'écria-t- il en se jetant dans le fleuve.
— Craig? dit Fry.
— Fry? dit Craig.
— Deux cent mille dollars à l'eau!»
Et tous deux, franchissant la balustrade, se précipitèrent au secours du ruineux client de la Centenaire.
Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de clowns à l'exercice du tremplin.
Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres, alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Péï-ho, Wang ne put être, retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute, l'infortuné philosophe était allé en dérive.
Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve, qu'échapper aux poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison, s'était-il résolu à mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le dire.
Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien séchés, bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route de Péking.
XIV OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE
Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
Chine, est divisé en neuf départements.
Un de ces départements à pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire «la ville du premier ordre obéissant au ciel».
Cette ville, c'est Péking.
Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie de six mille hectares, d'un périmètre mètre de huit lieues, dont les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse description vers la fin du XIIIe siècle, telle est la capitale du Céleste Empire.
En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville Interdite.
Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de Tibétains, qui composent la population flottante.
Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la crédence par la cité tartare.
Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes, entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et aboutissent à quatre énormes bastions d'angle, dont la plate-forme porte des corps de garde.
L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.
Au centre de la cité tartare, la ville jaune, d'une superficie de six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu», que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de tuiles bleu lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le monastère du «Repos Éternel», etc.
Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première de ces trois cités est principalement habitée par une population de même race.
Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie inférieure du bahut, dans la ville annexe.
On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté», qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la «Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la «Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine- Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour; le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur», où fut installée la jeune impératrice; le palais de la «Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur; le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong- Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19 juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et de Prusse.
Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux? Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait offrir une telle nomenclature?
Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou- Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en 1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»
Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où résident des princes du sang, les ministres des Finances, des Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie».
Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en distingue, cependant, en quelques-uns.
Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les marchés, les théâtres, etc.
Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande- Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour près d'elle.
Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire. Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude, lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore arrivée.
Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inquiète. La désagréable Nan n'était pas, pour charmer sa solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune.
Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le compte lui en semblait bien long!
Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus grand nombre de fidèles — près de trois cents millions — à la surface du globe.
Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et, l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune.
Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacré à la déesse Koanine. Là elle faisait des voeux pour son ami, et brûlait des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du temple.
Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse
Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.
Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience.
Lé-ou appela donc la «vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.
Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la lointaine voix de l'absent.
«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son retour!»
Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que son coeur lui put inspirer.
Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la «vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue jusqu'à la porte de Tien.
Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut- être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin, un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois, sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique; puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.
Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse. Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de «moulin à prières».
C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et surtout le prix des dévotions.
Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son coeur. Sans doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la prière fût efficace.
«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
Et la jeune femme de dévider plus vite!
Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que les voeux de la postulante seraient exaucés.
Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de la maison.
Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde des tipaos.
Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait bruyamment.
C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs, suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant un bâton en bandoulière.
Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur comme le phénix est l'emblème de l'impératrice.
Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial véhicule.
Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien, à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre leurs affaires.
La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle, après une absence de deux heures.
Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la jeune femme!
Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse, attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo, suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!
«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
— Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de mon retour!…»
Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident de ses peines!
«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur brodé de fleurs de soie!» dit-elle.
Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en mouvement.
Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la tendre Lé-ou disait quelques heures auparavant: «Reviens, petit frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour…» L'appareil se tut une seconde… rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais d'une voix criarde, cette fois: «Ce n'est pas assez d'une maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le prince Ien les étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La désagréable «vieille mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle s'en doutât, ses imprudentes paroles!
Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!
Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la porte, on n'attendit même pas les derniers jours de la septième lune!
XV QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU LECTEUR
Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï, avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
— Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
— Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait juré de le faire!
— Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas accomplir cette affreuse promesse!»
Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat! A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais.
Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était faite.
Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30 juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin- Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison d'être.
Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son mariage, et ils acceptèrent.
«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est quelquefois un suicide!
— On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un sourire aimable.
Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang, deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques et morales exigées pour remplir dignement ces importantes fonctions.
Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage, n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours. Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant, mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le rendait quelque peu prudent.
Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part, il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces grandes circonstances.
Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois, l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis, d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe avait raison!
Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de sa doctrine!
Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était heureuse du moment que son ami était près d'elle.
Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques? Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la célèbre Pan-Hoei-Pan:
«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle porte le nom et une attention continuelle sur elle-même.
«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un simple écho.
«L'époux est le ciel de l'épouse.»
Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo voulait splendide, avançaient.
Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures, fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles, oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé, bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient dans le boudoir de Lé-ou.
En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères, elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei- jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu à cet égard.
La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari.
Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas, il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne. Cela simplifiait beaucoup les choses.
Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil, «parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen.
Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on avait dû tenir compte.
Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée. Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices.
La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un prêtre, bonze, lama ou autre.
A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses amis au seuil de son appartement.
Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement monsieur… et le prie plus humblement encore… d'assister à l'humble cérémonie…» etc.
Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis, c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils appartenaient aux trois premiers ordres.
D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant cortège.
Kin-Fo — ainsi le voulait la politesse — les attendait à l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur «noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin, un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son attitude.
Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant, ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client.
Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve?… S'il venait se mêler à ces groupes d'invités?… La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de juin — l'heure extrême — n'avait pas sonné encore! La main du Taï-ping n'était pas désarmée!
Si, au dernier moment?…
Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible. Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils soigneusement tout ce monde… En fin de compte, ils ne virent aucune figure suspecte.
Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
Coua, et prenait place dans un palanquin fermé.
Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout fiancé a droit de revêtir — par honneur pour cette institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en grande estime — Lé-ou s'était conformée aux règlements de la haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin- Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore, lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt ouvrir.
Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants s'arrêtassent pour le voir passer.
Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait l'étiquette, devaient être ceux de son époux.
Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à l'hôtel du «Bonheur Céleste».
Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte.
Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour, en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après l'autre. L'union serait consacrée.
Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine.
Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel, un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage. Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste. Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or.
Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait après quelques instants.
Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où le cortège s'était arrêté.
Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme entrât dans l'hôtel.
Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se rapprochant.
«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment accélérait les battements de son coeur.
Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots, auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris. C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un geste de colère!
Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi, interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales, interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de procéder à la célébration des mariages!
Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui s'efforçait de cacher sa vive émotion.
Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de condoléance.
C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux décret d'interdiction!
Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo. Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!…
Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle contenait:
«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, j'aurai cessé de vivre!
«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!…
«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
«WANG!»
XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE
Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave mille fois qu'elle ne l'avait jamais été!
Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté se paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève! Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait chargé un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Taï-ping redoutable entre tous, qui, lui, n'éprouverait aucun scrupule à accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait même le rendre responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de cinquante mille dollars!
«Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un premier mouvement de colère.
Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
«Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin comme extrême date?
— Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans être limité par le temps!
— Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai.
— Pourquoi?…
— Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la police et ne lui échappe pas!»
L'argument était sans réplique.
«Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des cinquante mille dollars garantis à ce Lao-Shen!
— Juste, dit Craig.
— Vrai! ajouta Fry.
— Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï- ping! Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!»
En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait. Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient dans un état de surexcitation peu ordinaire.
«Je pars! dit-il! je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
— Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la Centenaire sont plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans ces circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous quitterons pas!»
Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et en quel endroit précis il résidait. Or, sa notoriété était telle, que cela ne fut pas difficile.
En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la Chine, au-delà de la Grande Muraille, vers la partie voisine du golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de Pé-Tché- Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas encore traité avec lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres chefs de rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins opérer tranquillement sur ces territoires situés au-delà des frontières chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le métier d'écumeur de grands chemins!
Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-là serait sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'était pas pour inquiéter sa conscience!
Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets renseignements sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été signalé dernièrement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de Léao-Tong. C'est donc là qu'ils résolurent de se rendre sans plus tarder.
Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer. Ses angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux. Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au- devant d'un inévitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre, s'éloigner, quitter le Céleste Empire, au besoin, se réfugier dans quelque partie du monde où ce farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre?
Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous cette incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo et ses fidèles acolytes partiraient le jour même, ils arriveraient jusqu'au Taï-ping, ils rachèteraient à prix d'or la déplorable lettre, et ils seraient de retour à Péking avant même que le décret d'interdiction eût été levé.
«Chère petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter, maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours! S'il était fait, quelle situation pour vous!
— S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir de vous suivre, et je vous suivrais!
— Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer à un seul péril!… Adieu, Lé-ou, adieu!…»
Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui voulait le retenir.
Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure.
Ce qui avait été décidé, le voici: Le voyage par terre, à travers une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses.
S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter. Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?
C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes de Tong-Tchéou.
En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou- Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho.
Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y avait pas autre chose à faire.
Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs, et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout prévoir, et, en effet, tout fut prévu.
Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur le Peï-tang, et descendaient le cours du Peï-ho. Les sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque parallèlement à lui.
Le Peï-tang descendait rapidement entre les balises du chenal, battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une pagode au-delà de Tong-Tchéou fut bientôt dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque.
A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait, ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des vergers et des haies vives.
Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane-
Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir.
Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin.
Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait vraiment pas dire assez.
Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin dans chaque passager du Peï-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus!
Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun, pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au coeur. Il pâlissait à mesure que le Peï-tang se rapprochait du golfe de Pé- Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat.
Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs et plus fréquents!
«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig.
— Jamais!
— Cela ne va pas? lui demanda Fry.
— Non!
— Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig.
— La tête?…
— Et à ne pas ouvrir la bouche…. ajouta Fry..
— La bouche?…»
Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu ridicule, du mal de mer.
Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous un léger ressac. Au-delà s'étendaient de vastes champs de sorgho, de maïs, de blé, de millet.
Ainsi que dans toute la Chine — une mère de famille qui a tant de millions d'enfants à nourrir — il n'y avait pas une portion cultivable de terrain qui fût négligée.
Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un anneau qui leur étranglait à demi le cou.
Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes.
Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant déserte, le mouvement maritime du Péï-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe très concave de l'avant à l'arrière, manoeuvrées par un double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme; jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois, véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout entière!
Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons» de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho, «triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout poussière et tout cendre».
Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Peï-tang arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve.
En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo- française, en 186o. Là s'était faite la glorieuse attaque du général Collineau, le 24 août de la même année; là, les canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de concession française; là, se voit encore le monument funéraire sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans ces combats mémorables.
Le Peï-tang ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin.
Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre. Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après, ils étaient à bord de la Sam-Yep.
XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE
Huit jours auparavant, un navire américain était, venu mouiller au port de Takou. Frété par la sixième compagnie chîno-californienne, il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San Francisco.
C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de reposer dans la terre natale.
Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord.
Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin, celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette époque de l'année.
La Sam-Yep était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents tonneaux.
Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près, parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous, système très préconisé en Chine, dont l'effet parait assez contestable.
Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine américain, apporter à San Francisco une cargaison de thé et de porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point, que les Chinois font des marins excellents.
La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant à l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus, calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche, qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre, fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier, d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour les besoins du petit cabotage.