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Les tribulations d'un chinois en Chine cover

Les tribulations d'un chinois en Chine

Chapter 18: XVIII OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA «SAM-YEP»
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About This Book

The narrative follows a wealthy, apathetic man whose boredom and indifference lead him, after a delayed and consequential letter and the counsel of a philosophical friend, to accept a startling arrangement. He and two companions set off on travels that mix vivid urban sketches, encounters with local customs, and satirical social observations. Their journey involves maritime peril, dealings with eccentric inventors and ship crews, and sudden reversals of fortune. An unexpected resolution reframes the central character’s attitude toward life and brings the episodes to an ironic, reflective close.

Certes, personne, à voir la Sam-Yep, n'eût deviné que ses affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme corbillard.

En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois.

Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates! Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la Sam-Yep, — un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres satisfaits!

Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.

Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque, suffisaient aux manoeuvres très simples de la voilure. La boussole, dit-on, à été inventée en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.

Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace, était la démonstration vivante de cet insoluble problème du mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes, et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante taëls pour une traversée de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, emboîtés dans la cale!

Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.

Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui- même.

Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise.

Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer! Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage!

Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée? Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à Shang-Haï et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût la longanimité du gouvernement à son égard.

Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans ses projets d'avenir!

Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?

Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché- Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire, et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son coeur était stupide! Ai ai ya! ses idées stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! Ai ai ya! Quel vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze! Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie et les entrailles! Ai ai ya!

Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la Sam-Yep longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan- Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.

Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas à vingt milles au-delà. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de mer.

Craig et Fry observèrent que les bateaux pêcheurs, même ceux dont la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés d'un ou deux petits canons.

A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux pirates!

— Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria
Craig, non sans quelque surprise.

— Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine!»

Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses dents éclatantes.

«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.

— N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent haut, quand on les approche de trop près!

— Sont-elles chargées? demanda Craig.

— Ordinairement.

— Et maintenant?…

— Non.

— Pourquoi? demanda Fry.

— Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement le capitaine Yin.

— Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la réponse.

— A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!…

— Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?

— Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.

— Mais oui, dit Fry.

— Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!

— Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières pour ne point désirer leur visite!

— Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à notre jonque!

— Et pourquoi?

— Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»

Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise déployait à mi-mât de la jonque.

«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!

— Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier…

— S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus!»

Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux «braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et espérer que la traversée s'accomplirait heureusement.

D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de vin, jetée pardessus le bord, avaient complété ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?

On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se préparait quelque «coup de chien».

Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait à doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord- est. Au-delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les atterrages de Fou-Ning.

Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun. Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même où la Centenaire n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable William J. Bidulph.

Et alors: «All…. dit Fry.

— Right!» ajouta Craig.

Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest.

Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction de l'air présageait un typhon peu éloigné, dont le mouvement allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempête tournante.

Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de toute éventualité?

Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme l'aurait pu faire un capitaine européen Ce typhon n'était qu'un petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent kilomètres à l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle elle se fût immanquablement perdue en peu de temps.

A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage, manoeuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme une mauve.

Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de la série d'émotions que lui réservait la malchance, acharnée contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il n'était plus de ces heureux- là!

Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à se préoccuper des intérêts de la Centenaire. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin, minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà ce que pensaient Fry-Craig!

Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition, ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre! Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer!

Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur le pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans une direction constante, au milieu de lames fouettées par le tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre.

Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique, qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté.

Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à s'apaiser autour de ce petit lac central.

Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep eût vainement cherché quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue.

Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts.

XVIII OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA «SAM-YEP»

«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril fut passé.

— Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la figure était redevenue joviale.

— Dans le golfe de Pé-Tché-Li?

— Peut-être.

— Ou dans le golfe de Léao-Tong?

— Cela est possible.

— Mais où aborderons-nous?

— Où le vent nous poussera!

— Et quand?

— Il m'est impossible de le dire.

— Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine, reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à la mode dans l'Empire du Milieu.

— Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!»

Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles.

«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo.

— Ni à pleurer», répliqua le capitaine.

La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la Sam- Yep. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées échappant presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le jouet de l'ouragan.

Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de jovialité.

Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la Sam- Yep ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de distance, voilà tout.

Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manoeuvre eût été possible en ce moment.

Elle ne l'était pas.

En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle, simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation.

«Très bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la terre!»

Puis, s'adressant au capitaine: «Que peut durer ce calme? demanda- t-il.

— Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? répondit le capitaine.

— Des heures ou des jours?

— Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur.

— Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis attendre des semaines!

— Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à la remorque!

— Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord!

— Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils?

— Donnez!

— Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le pont.

— Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exaspérait autant que le calme de la mer.

— Le second? répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.»

Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'équipage étendus sur le pont.

Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la parole à Fry-Craig.

Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine, mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?

En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux?

En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une sapèque!

Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon appétit. Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils mangèrent du même plat, à la même assiette, la même quantité de bouchées de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le même nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, à la santé de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumèrent la même demi-douzaine de cigares, et prouvèrent une fois de plus qu'on peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si on ne l'est pas de naissance.

Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines!

La journée s'écoula sans incidents, sans accidents.

Toujours même calme de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel. Rien qui fit prévoir un changement dans l'état météorologique. Les eaux de la mer s'étaient immobilisées comme celles d'un lac.

Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant, semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eût jamais moins bu que pendant ces derniers jours.

Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis verte, sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune.

Une fois à terre, lorsqu'elle serait orangée, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de colère la rendrait rouge, elle aurait passé successivement et dans leur ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire.

Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans oser regarder au-delà des bastingages de la Sam-Yep.

«Arrivés?… demanda-t-il.

— Non, répondit Fry.

— Arrivons?…

— Non, répondit Craig.

— Ai ai ya!» fit Soun.

Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs, qui remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien.

Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont avaient été ouverts, afin d'aérer la cale.

Bonne précaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidité que deux ou trois lames, embarquées pendant le typhon, avaient introduite à l'intérieur de la jonque.

Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité les poussa bientôt à visiter cette cale funéraire.

Ils descendirent donc par l'épontille entaillée, qui y donnait accès.

Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb même du grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale restait dans une obscurité profonde.

Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientôt à ces ténèbres, et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spéciale de la Sam-Yep.

La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait donc libre de bout en bout; entièrement réservée au chargement, quel qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient au logement de l'équipage.

De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à destination de Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni se déplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune façon la sécurité de la Jonque.

Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières, permettait d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en pleine lumière à l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une obscurité relative.

Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée, s'engagèrent à travers cette coursive.

Ils regardaient, non sans quelque curiosité.

Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les nécessités de la vie avaient entraînés au-delà du Pacifique, ceux- là avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la Névada ou du Colorado, en petit nombre, hélas! Les autres, arrivés misérables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays natal, égaux dans la mort. Une dizaine de bières en bois précieux, ornées avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches, grossièrement ajustées et peintes en jaune, telle était la cargaison du navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen- Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des champs, à la surface des plaines, l'heure de la sépulture définitive.

«Bien compris! dit Fry.

— Bien tenu!» répondit Craig.

Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!

Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans la partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la coursive, nettement dessinée comme une allée de cimetière.

Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont, lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.

«Quelque rat! dit Craig.

— Quelque rat!» répondit Fry.

Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de riz ou de maïs, eût mieux fait leur affaire!

Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur d'homme, sur tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure des bières. Si ce n'était un grattement de dents, ce ne pouvait être qu'un grattement de griffes ou d'ongles?

«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry.

Le bruit ne cessa pas.

Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à l'intérieur de l'un des cercueils.

«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois en léthargie? … dit Craig.

— Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?» répondit Fry.

Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et constatèrent, à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'intérieur.

«Diable! dit Craig.

— Diable!» dit Fry.

La même idée leur était naturellement venue à tous deux que quelque prochain danger menaçait leur client.

Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le couvercle du cercueil se soulevait avec précaution.

Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété.

«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive prudence.

Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui s'entrouvrit, une autre voix murmura: «Est-ce toi, Fâ-Kien?»

Et ces quelques paroles furent rapidement échangées: «C'est pour cette nuit.

— Pour cette nuit.

— Avant que la lune ne se lève?

— A la deuxième veille.

— Et nos compagnons?

— Ils sont prévenus.

— Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!

— J'en ai trop!

— Enfin, Lao-Shen l'a voulu!

— Silence!»

Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement.

Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues.
Un silence absolu régnait dans la cale de la Sam-Yep.

Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les entailles de l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à l'arrière du rouffle, là où personne ne pouvait les entendre.

«Morts qui parlent…. dit Craig.

— Ne sont pas morts!» répondit Fry.

Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen!

Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient glissés à bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du capitaine Yin, de son équipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqué la funèbre cargaison? Non! Après avoir été débarqués du navire américain, qui les ramenait de San Francisco, les cercueils étaient restés dans un dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-être, de ces pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les cercueils, les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la place. Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or, comment avaient- ils pu l'apprendre?

Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de vouloir éclaircir en ce moment.

Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est que le nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux, c'est que la vie de Kin-Fo était directement et prochainement menacée!

Cette nuit même, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coûter deux cent mille dollars à la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures plus tard, la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu à payer aux ayants droit de son ruineux client!

Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris immédiatement: il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant l'heure de la deuxième veille, et fuir avec lui.

Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du bord? Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout l'équipage pour être hissée du pont et mise à la mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas prêtés. Donc, nécessité d'agir autrement, quels que fussent les dangers à courir.

Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure convenue avec les compagnons de Lao-Shen.

«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig.

Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur un brûlot, entraîné au large, mèche allumée.

La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot dormait à l'avant.

Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et arrivèrent près de Kin-Fo.

Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'éveilla.

«Que me veut-on?» dit-il.

En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas.

«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il.

Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donné la complicité du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.

«Que faire alors? demanda-t-il.

— Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig.

Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou et présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils nautiques, inventés par le capitaine Boyton. Le colis contenait encore trois autres appareils avec les différents ustensiles qui les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage de premier ordre.

«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!»

Un instant après, Fry ramenait Soun, complètement hébété. Il fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pensée que par des ai ai ya! à fendre l'âme!

A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit quatre phoques des mers glaciales se disposant à faire un plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné qu'une idée peu avantageuse de la souplesse étonnante de ces mammifères marins, tant il était flasque et mollasse dans son vêtement insubmersible.

Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait au milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux.

Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres du rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du couronnement de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut glissé à travers le sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit aussitôt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur étaient nécessaires, se précipitèrent à la suite.

Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep venaient de quitter le bord!

XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM- YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE

Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un vêtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la nature même de l'étoffe employée, ils sont donc imperméables. Mais, imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas été au froid, résultant d'une immersion prolongée. Aussi ces vêtements sont-ils faits de deux étoffes juxtaposées, entre lesquelles on peut insuffler une certaine quantité d'air.

Cet air sert donc à deux fins: 1° à maintenir l'appareil suspenseur à la surface de l'eau; 2° à empêcher par son interposition tout contact avec le milieu liquide, et conséquemment à garantir de tout refroidissement. Ainsi vêtu, un homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.

Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique, assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fixée à cette ceinture, se raccordait à un solide collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la tête, s'appliquait hermétiquement au front, aux joues, au menton, par un liséré élastique. De la figure, on ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.

A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la réglementer selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, à volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi- corps seulement, ou même prendre la position horizontale. En somme, complète liberté d'action et de mouvements, sécurité garantie et absolue.

Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux inventeur, et dont l'utilité pratique est manifeste dans un certain nombre d'accidents de mer.

Divers accessoires le complétaient: un sac imperméable, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulière; un solide bâton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.

Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'éloigner de la jonque.

La nuit, encore très obscure, favorisait cette manoeuvre.

Au cas où le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent montés sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitté le bord dans de telles conditions. Les coquins, enfermés dans la cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.

«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier cercueil, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.

Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit pour fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une «fraîcheur» commençait à rider le miroir des eaux, mais si légère encore, qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'éloigner de la jonque.

En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien habitués à leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement, sans jamais hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la position à prendre dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait bientôt recouvré ses esprits, et se trouvait incomparablement plus à son aise qu'à bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement cessé. C'est que d'être soumis au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y est plongé à mi-corps, cela est très différent, et Soun le constatait avec quelque satisfaction.

Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés, et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut été sur le point d'être happé!…

Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas trop déplacée dans la circonstance!

Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune continuait à jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.

Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la Sam-Yep leur restait à un demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur leur pagaie, posée à plat et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne parler qu'à voix basse.

«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.

— Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.

— Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait plus surprendre.

— Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces misérables ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de cette jonque!

— Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.

— Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons échappé!

— Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue, nous ne serons pas hors de danger!

— Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.

— Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour ne point être aperçus au lever du jour!»

Et Fry, insufflant une certaine quantité d'air dans son appareil, remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.

Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière goutte. Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.

«Ça va?… lui dit Craig.

— Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions manger un bon morceau!

— Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et quelques tasses de thé…

— Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.

— Chaud! répondit Craig.

— Vous ferez du feu?

— Je ferai du feu.

— Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.

— Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et à ses complices?

— Non! non!

— Alors à demain!»

En vérité ces braves gens causaient là «comme chez eux»!

Seulement, la légère houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un côté singulièrement comique.

Ils montaient et descendaient tour à tour, au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par la main d'un pianiste.

— La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.

— Appareillons», répondirent Fry-Craig.

Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.

«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous faire découvrir?

— Mais j'ai cru voir!… murmura Soun.

— Quoi?

— Une énorme bête… qui s'approchait!… Quelque requin!…

— Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la surface de la mer.

— Mais… j'ai cru sentir! reprit Soun.

— Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'épaule de son domestique. Lors même que tu te sentirais happer la jambe, je te défends de crier, sinon…

— Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»

Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.

Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire; mais ce n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent, tombent au lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour s'éloigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient évidemment à sa recherche, et, s'il était en vue, la pirogue leur donnerait toute facilité pour le reprendre. Donc, à tout prix, il importait d'être loin avant l'aube.

La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où l'ouragan avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao- Tong, du golfe de Pé-Tché-Li ou même de la mer jaune, gagner dans l'ouest, c'était évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se rencontrer quelques-uns de ces bâtiments de commerce qui cherchent les bouches du Péï-ho. Là, les barques de pêche fréquentaient jour et nuit les abords de la côte. Les chances d'être recueillis s'accroîtraient donc dans une assez grande proportion. Si, au contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait été emportée plus au sud que le littoral de la Corée, Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se fût étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.

Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors de vue.

Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au- dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant à perdre.

«A la voile!» dirent Fry-Craig.

L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme. Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destinée à former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.

Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos; puis, ils ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent le bâton dans la douille, après avoir préalablement passé à son extrémité la drisse de la petite voile. Dès qu'ils eurent repris la position horizontale, le bâton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa verticalement.

«Hisse!» dirent Fry-Craig.

Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en triangle.

La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un léger remous la petite flottille de scaphandres.

Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est ordinairement et improprement appliqué?

Dix minutes après, chacun d'eux manoeuvrait avec une sûreté et une facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goélands, qui, l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des eaux. Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.

Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait, mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser.

Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ.
Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque.
Plus, les aurait fatigués autant par la tension donnée à leur
petite voile que par le clapotis trop accentué des flots.

Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent larguées, et la flottille s'arrêta.

«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en s'adressant à Kin-Fo.

— Volontiers.»

Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par prudence», et continua à gigoter, reprirent la position verticale.

«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.

— Avec plaisir», répondit Kin-Fo.

Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore, ils avaient dîné, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé d'un degré depuis le départ.

Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue?

Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.

Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les bâtiments sur le fond obscur du ciel.

D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles.

Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament. Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et dégagerait largement l'espace.

«La jonque est loin! dit Fry.

— Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas profité de la brise!

— Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et tendit de nouveau sa voile au vent.

Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite.

Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut- être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire ultérieurement.

Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de lune commençait à déborder la ligne d'eau.

Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent.

La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu.

En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué frémissait à la tête des scaphandres.

Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina bientôt tout le ciel.

Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la bouche de Craig: «La jonque!» dit-il.

Tous s'arrêtèrent.

«Bas les voiles!» cria Fry.

En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons déplantés de leurs douilles.

Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent derrière eux.

La Sam-Yep était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.

C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était aperçu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il était parvenu à s'enfuir. A tout hasard, il s'était mis à sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombés entre ses mains!

Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut- être!

«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.

Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu d'air, et les quatre scaphandres enfoncèrent de façon que leur tête encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre dans un absolu silence, sans faire un mouvement.

La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient deux larges ombres sur les eaux.

Cinq minutes après, la Sam-Yep n'était plus qu'à un demi-mille. Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A l'arrière, le capitaine tenait la barre.

Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se maintenir dans le lit du vent? On ne savait.

Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublèrent.

Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la cale, et l'équipage de la jonque.

Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates, n'étaient-ils donc pas d'accord?

Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes. Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que des corps étaient jetés à la mer.

Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient été surpris et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord — sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du Taï-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo eût été passager de la Sam-Yep!

Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.

La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.

Ils plongèrent un instant.

Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et fuyait au milieu d'un rapide sillage.

Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu des scaphandres.

C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.

Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.

Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!

Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la mer.

XX OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON

Trois heures après, les premières blancheurs de l'aube s'accusaient légèrement à l'horizon. Bientôt, il fit jour, et la mer put être observée dans toute son étendue.

La jonque n'était plus visible. Elle avait promptement distancé les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils avaient bien suivi la même route, dans l'ouest, sous l'impulsion de la même brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant à plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien à craindre de ceux qui la montaient.

Toutefois, ce danger évité ne rendait pas la situation présente beaucoup moins grave.

En effet, la mer était absolument déserte. Pas un bâtiment, pas une barque de pêche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni à l'est. Rien qui indiquât la proximité d'un littoral quelconque. Ces eaux étaient-elles les eaux du golfe de Pé-Tché-Li ou celles de la mer jaune? A cet égard, complète incertitude.

Cependant, quelques souffles couraient encore à la surface des flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie par la jonque démontrait que la terre se relèverait plus ou moins prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'était là qu'il convenait de la chercher.

Il fut donc décidé que les scaphandres remettraient à la voile, après s'être restaurés, toutefois. Les estomacs réclamaient leur dû, et dix heures de traversée, dans ces conditions, les rendaient impérieux.

«Déjeunons, dit Craig.

— Copieusement», ajouta Fry.

Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de mâchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affamé ne songeait plus à être dévoré sur place. Au contraire.

Le sac imperméable fut donc ouvert. Fry en tira différents comestibles de bonne qualité, du pain, des conserves, quelques ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire d'un dîner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit, mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce n'était certes pas le cas de se montrer difficile.

On déjeuna donc, et de bon appétit. Le sac contenait des provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait à terre, ou l'on n'y arriverait jamais.

«Mais nous avons bon espoir, dit Craig.

— Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque ironie.

— Parce que la chance nous revient, répondit Fry.

— Ah! vous trouvez?

— Sans doute, reprit Craig. Le suprême danger était la jonque, et nous avons pu lui échapper.

— Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'être attachés à votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez été plus en sûreté qu'ici!

— Tous les Taï-ping du monde …. dit Craig.

— Ne pourraient vous atteindre …. dit Fry.

— Et vous flottez joliment…, ajouta Craig.

— Pour un homme qui pèse deux cent mille dollars!» ajouta Fry.

Kin-Fo ne put s'empêcher de sourire.

«Si je flotte, répondit Kin-Fo, c'est grâce à vous, messieurs!
Sans votre aide, je serais maintenant où est le pauvre capitaine
Yin!

— Nous aussi! répliquèrent Fry-Craig.

— Et moi donc! s'écria Soun, en faisant passer, non sans quelque effort, un énorme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.

— N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!

— Vous ne nous devez rien, répondit Fry, puisque vous êtes le client de la Centenaire…

— Compagnie d'assurances sur la vie…

— Capital de garantie: vingt millions de dollars…

— Et nous espérons bien…

— Qu'elle n'aura rien à vous devoir!»

Au fond, Kin-Fo était très touché du dévouement dont les deux agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en fût le mobile. Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments à leur égard.

«Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fâcheusement dessaisi!»

Craig et Fry se regardèrent. Un sourire imperceptible se dessina sur leurs lèvres. Ils avaient évidemment eu la même pensée.

«Soun? dit Kin-Fo.

— Monsieur?

— Le thé?

— Voilà!» répondit Fry.

Et Fry eut raison de répondre, car de faire du thé dans ces conditions, Soun eût répondu que cela était absolument impossible.

Mais croire que les deux agents fussent embarrassés pour si peu, c'eût été ne pas les connaître.

Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complément indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.

Rien de plus simple, en vérité. Un tuyau de cinq à six pouces, relié à un récipient métallique, muni d'un robinet supérieur et d'un robinet inférieur le tout encastré dans une plaque de liège, à la façon de ces thermomètres flottants qui sont en usage dans les maisons de bains, tel est l'appareil en question.

Fry posa cet ustensile à la surface de l'eau, qui était parfaitement unie.

D'une main, il ouvrit le robinet supérieur, de l'autre le robinet inférieur, adapté au récipient immergé. Aussitôt une belle flamme fusa à l'extrémité, en dégageant une chaleur très appréciable.

«Voilà le fourneau!» dit Fry.

Soun n'en pouvait croire ses yeux.

«Vous faites du feu avec de l'eau? s'écria-t-il.

— Avec de l'eau et du phosphure de calcium!» répondit Craig.

En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène phosphoré. Or, ce gaz brûle spontanément à l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'éteindre. Aussi est-il employé maintenant pour éclairer les bouées de sauvetage perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en contact avec le phosphure de calcium.

Aussitôt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit à l'homme tombé à la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de venir directement à son secours.

Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube Craig tenait au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à un petit tonnelet, enfermé dans son sac.

En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition. Craig le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées d'un thé excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à l'américaine, ce qui n'amena aucune réclamation de leur part.

Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à la surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomètre pour déterminer la position, à quelques, secondes près. Ces instruments compléteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufragés ne courront plus risque de s'égarer sur l'Océan.

Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation, agréablement interrompue par ce repas matinal.

La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres firent bonne route, vent arrière. A peine leur fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un léger coup de pagaie.

Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement entraînés, ils avaient une certaine tendance à s'endormir. De là, nécessité de résister au sommeil, qui eût été fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient allumé un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une école de natation.