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Les tribulations d'un chinois en Chine

Chapter 21: XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME SATISFACTION
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About This Book

The narrative follows a wealthy, apathetic man whose boredom and indifference lead him, after a delayed and consequential letter and the counsel of a philosophical friend, to accept a startling arrangement. He and two companions set off on travels that mix vivid urban sketches, encounters with local customs, and satirical social observations. Their journey involves maritime peril, dealings with eccentric inventors and ship crews, and sudden reversals of fortune. An unexpected resolution reframes the central character’s attitude toward life and brings the episodes to an ironic, reflective close.

Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux Soun les plus grandes frayeurs.

Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins.

Ces «clowns» de la mer venaient tout bonnement reconnaître quels étaient ces êtres singuliers qui flottaient dans leur élément, des mammifères comme eux, mais nullement marins.

Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils filaient comme des flèches, en nuançant les couches liquides de leurs couleurs d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds hors des flots; ils faisaient une sorte de saut périlleux, qui attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidité, qui est supérieure à celle îles meilleurs navires, ils n'auraient sans doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner envie de s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être plus lent, était infiniment plus pratique.

Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des «velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux pieds ni à la tête des scaphandres.

«Une complication…. dit Craig.

— Grave!» répondit Fry.

On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles serrées, et chacun, se replaçant dans la position verticale, observa l'horizon.

La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques. La température de l'eau eût paru chaude, même à des gens qui n'auraient pas été vêtus d'une double enveloppe de caoutchouc!

Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait être estimée; mais, que rien ne décelât la proximité du littoral, ni bâtiment de commerce, ni barque de pêche, voilà qui devenait de plus en plus inexplicable.

Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se désespérer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps menaçât de devenir mauvais!

«A la pagaie!» dit Kin-Fo.

Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.

On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs, à le maintenir à courte distance.

Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent.

C'étaient des goélands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice favorable.

Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette broussaille marine.

Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces qui auraient pu être mieux utilisées.

A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau, bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de se lever, mais alors elle soufflait du sud.

Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la situation infiniment plus pénible.

La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait… Quel parti prendre?

Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace.

Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux compagnons, mais ils ne savaient que répondre!

Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.

Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur main vers le sud, s'écriaient: «Voile!» En effet, à trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin- Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.

Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.

Les scaphandres manoeuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire, dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper.

La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à parcourir étant relativement courte.

On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée, car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.

«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.

Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin- Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la tête, tant il craignait de rester en arrière!

Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là une éventualité assez grave.

Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.

Aussi les bras se déployaient, les pagaies nappaient rapidement la crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'oeil, lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri d'épouvante.

«Un requin! un requin!» Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.

A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier à ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature lui a donné la double férocité du squale et du fauve.

«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.

C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition, armes insuffisantes peut-être!

Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait rapidement en arrière.

Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.

Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix- huit pieds de long. Un monstre!

Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se retournant à demi pour le happer.

Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une poussée vigoureuse, il s'écarta vivement.

Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la défense.

Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.

Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait déjà réussi; mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa net.

Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.

A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes et la mer se teignit de rouge.

Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et, si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames étaient parvenus à l'entamer.

La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta à dix pieds de là.

«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il eût reçu le coup lui-même.

— Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.

Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la violence du coup de queue.

Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout brisé de sa pagaie, et il essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au coeur.

Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre, après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un dernier flot de sang.

«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix, en agitant leurs couteaux.

— Merci! dit simplement Kin-Fo.

— Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig. Une bouchée de deux cent mille dollars à ce poisson!

— Jamais!» ajouta Fry.

Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures.

Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.

Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort émerillon, se déroula du bord.

L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la nuque.

Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les jambes en l'air.

Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution d'interpeller les pêcheurs en bon chinois.

Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite…

Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des Chinois comme eux!

Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.

Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de queue et l'enleva…

La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre diable fit un nouveau plongeon.

Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non sans peine, à le hisser dans la barque.

A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère: «Elle était donc fausse?

— Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos habitudes, je serais jamais entré à votre service!»

Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.

Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.

Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines.

XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME SATISFACTION

«Maintenant, au Taï-ping!» Tels furent les premiers mots que prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de repos, bien due aux héros de ces singulières aventures.

Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen.

La lutte allait s'engager définitivement.

Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait surprendre le Taï-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao- Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche mandataire de Wang.

«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés du regard.

L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer, tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique. Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où, grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge. Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée, lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.

Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils sortaient de l'auberge.

C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs, paraissait fort honnête.

Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig-
Fry, et ils interrogèrent cet homme.

«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de guide, et où prétendez-vous nous guider?»

Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.

«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à
Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.

— Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti, je voudrais savoir si la province est sûre.

— Très sûre, répondit le guide.

— Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen? demanda Kin-Fo.

— Lao-Shen, le Taï-ping?

— Oui.

— En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire impérial. C'est au-delà que sa bande parcourt les provinces mongoles.

— Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.

— Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro, à quelques lis seulement de la Grande-Muraille.

— Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?

— Une cinquantaine de lis environ.

— Eh bien, j'accepte vos services.

— Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?…

— Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»

Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.

«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.

Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer la frontière.

Puis: «Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au-delà, non! C'est risquer sa vie.

— Estimez le prix de la vôtre! Je vous la paierai.

— Soit», répondit le guide.

Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: «Vous êtes libres, messieurs, de ne point m'accompagner!

— Où vous irez…. dit Craig.

— Nous irons», dit Fry.

Le client de la Centenaire n'avait pas encore cessé de valoir pour eux deux cent mille dollars!

Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire, au-delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves éventualités.

Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en était.

Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses et bien armées.

«Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.»

Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit sous la direction du guide.

Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi.

Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son imprudente résolution, on passerait la frontière.

Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait encore là le productif territoire du Céleste Empire.

Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout du monde.

Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A travers les couches atmosphériques très échauffées par la réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de quelque navigation nouvelle.

Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont- ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.

Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements, vaquaient aux travaux de la campagne.

Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue — une queue que Soun ne regardait pas sans envie! — paissaient çà et là sous le regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.

Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de millet et de maïs.

Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires, élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique. Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas cadencé.

Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu causeur, gardait toujours la tête de la petite troupe, observant la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la route à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de méfiance à son égard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le précieux client, de la Centenaire.

Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquiétude s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils pouvaient se trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien appliqué, leur ferait perdre deux cent mille dollars.

Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où le souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inquiéter très sérieusement. Depuis le jour où son correspondant de San Francisco lui avait envoyé la nouvelle de sa prétendue ruine, n'était-il pas entré dans une période de malchance vraiment extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une compensation entre la seconde partie de son existence et la première, dont il avait eu la folie de méconnaître les avantages? Cette série de conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui était dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait- elle à conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne? Oui! tout ce passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en inquiétait! Et Wang!

Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jurée; mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang- Haï, ne serait plus là pour lui enseigner la sagesse!

… «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le chameau venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au milieu de son rêve.

— Sommes-nous arrivés? demanda-t-il.

— Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire halte pour dîner.

— Et après?

— Après, nous nous remettrons en route.

— Il fera nuit.

— Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est pas à vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos bêtes!

— Soit!» répondit Kin-Fo.

Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau coulait auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y désaltérer.

Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo et ses compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils mangèrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'appétit.

La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'était ce Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita de répondre.

«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.

— Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont plusieurs fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer! Bouddha nous garde des Taï-ping!»

A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la consultaient, et, finalement, hochaient la tête.

«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en attendant le jour?

— Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la rase campagne! On risque moins d'être surpris!

— Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande- Muraille, répondit Kin-Fo. je veux y être et j'y serai.»

Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.

Soun, déjà galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester.

Le repas terminé — il était à peu près neuf heures -, le guide se leva et donna le signal du départ.

Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à lui.

«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre les mains de Lao-Shen?

— Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à quelque prix que ce soit.

— C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au campement du Taï-ping!

— Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo.
Libre à vous de ne pas me suivre!»

Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux agents s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur montre.

«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent- ils en insistant.

— Pourquoi cela? répondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux demain ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route!

— En route!» répétèrent Fry-Craig.

Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois déjà, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mécontentement s'était révélé sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit revenir à la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.

Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque, au moment où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se pencha à son oreille et murmura ces mots: «Défiez-vous de ces deux hommes!»

Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles… Le guide lui fit signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite troupe s'aventura dans la nuit à travers la campagne.

Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables, prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à son service?

Non, en vérité! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig lui avaient conseillé ou de remettre sa visite au campement du Taï-ping, ou d'y renoncer?

N'était-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient brusquement quitté Péking? L'intérêt même des deux agents de la Centenaire n'était-il pas que leur client rentrât en possession de cette absurde et compromettante lettre?

Il y avait donc là une insistance assez peu compréhensible.

Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait repris sa place derrière le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils allèrent ainsi pendant deux grandes heures.

Il devait être bien près de minuit, lorsque le guide, s'arrêtant, montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrière de cette ligne s'argentaient quelques sommets, déjà éclairés par les premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.

«La Grande-Muraille! dit le guide.

— Pouvons-nous la franchir ce soir même? demanda Kin-Fo.

— Oui, si vous le voulez absolument! répondit le guide.

— Je le veux!»

Les chameaux s'étaient arrêtés.

«Je vais reconnaître la passe, dit alors le guide. Demeurez et attendez-moi.»

Il s'éloigna.

En ce moment, Craig et Fry s'approchèrent de Kin-Fo.

«Monsieur?… dit Craig.

— Monsieur?» dit Fry.

Et tous deux ajoutèrent: «Avez-vous été satisfait de nos services, depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a attachés à votre personne?

— Très satisfait!

— Plairait-il à monsieur de nous signer ce petit papier pour témoigner qu'il n'a eu qu'à se louer de nos bons et loyaux services?

— Ce papier? répondit Kin-Fo, assez surpris, à la vue d'une feuille, détachée de son carnet, que lui présentait Craig.

— Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-être quelque compliment de notre directeur!

— Et sans doute une gratification supplémentaire, ajouta Fry.

— Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre à monsieur, dit
Craig en se courbant.

— Et l'encre nécessaire pour que monsieur puisse nous donner cette preuve de gracieuseté écrite», dit Fry.

Kin-Fo se mit à rire et signa.

«Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette cérémonie en ce lieu et à cette heure?

— En ce lieu, répondit Fry, parce que notre intention n'est pas de vous accompagner plus loin!

— A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, il sera minuit!

— Et que vous importe l'heure?

— Monsieur, reprit Craig, l'intérêt que vous portait notre
Compagnie d'assurances…

— Va finir dans quelques instants…. ajouta Fry.

— Et vous pourrez vous tuer…

— Ou vous faire tuer…

— Tant qu'il vous plaira!»

Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au- dessus de l'horizon, à l'orient, et lança jusqu'à eux son premier rayon.

«La lune!… s'écria Fry.

— Et aujourd'hui, 30 juin!… s'écria Craig. Elle se lève à minuit… Et votre police n'étant pas renouvelée… Vous n'êtes plus le client de la Centenaire…

— Bonsoir, monsieur Kin-Fo!… dit Craig.

— Monsieur Kin-Fo, bonsoir!» dit Fry.

Et les deux agents, tournant la tête de leur monture, disparurent bientôt, laissant leur client stupéfait.

Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Américains, peut-être un peu trop pratiques, avait à peine cessé de se faire entendre, qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin- Fo, qui tenta vainement de se défendre, sur Soun, qui essaya vainement de s'enfuir.

Un instant après, le maître et le valet étaient entraînés dans la chambre basse de l'un des bastions abandonnés de la Grande- Muraille, dont la porte fut soigneusement refermée sur eux.

XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE FAÇON PEU INATTENDUE!

La Grande-Muraille — un paravent chinois, long de quatre cents lieues -, construite au 1e siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang- Ti, s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts, défendus par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques à leur revêtement supérieur, qui suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la frontière russo-chinoise.

Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état. Du côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus rassurant, et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.

De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses portes. Le paravent ne préserve plus la frontière septentrionale de l'Empire, pas même de cette fine poussière mongole, que le vent du nord emporte parfois jusqu'à sa capitale.

Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo et Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes, qui ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen.

Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui avait mis ce traître sur son chemin.

L'ex-client de la Centenaire avait évidemment été attendu par ce misérable. Son hésitation à s'aventurer au-delà de la Grande- Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce coquin appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses ordres qu'il avait agi.

Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir interrogé un des hommes qui paraissait diriger son escorte.

«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef? demanda-t-il.

— Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme.

En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce fût de bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi récriminer. Il fallait laisser cela à Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa tête de poltron vaciller sur ses épaules.

Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il désirait. Tout était bien.

Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient, à droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, étroitement entourés, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.

Une heure et demie après, gardiens et prisonniers apercevaient, au tournant d'un contrefort, un édifice à demi ruiné.

C'était une ancienne bonzerie, élevée sur une des croupes de la montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet endroit perdu de la frontière russo-chinoise, au milieu de cette contrée déserte, on pouvait se demander quelle sorte de fidèles osaient fréquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer leur vie, à s'aventurer dans ces défilés, très propres aux guet-apens et aux embûches.

Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu digne de ses exploits.

Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que
Lao-Shen résidait effectivement dans cette bonzerie.

«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo.

— A l'instant», répondit le chef.

Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement enlevées, furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple. Là se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, très pittoresques sous leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches n'étaient pas précisément rassurantes.

Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-pin. Quant à Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules, et il le fut.

Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans l'épaisse muraille, et dont les degrés descendaient assez profondément à travers le massif de la montagne.

Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile, pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil de ces sinuosités souterraines.

Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches portées par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arrivèrent au milieu d'une vaste salle qu'éclairait à demi un luminaire de même espèce.

C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces hideuses têtes de monstres qui appartiennent à la faune grotesque de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaissés, dont les nervures se rejoignaient à la clef des lourdes voûtes.

Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à l'arrivée des deux prisonniers. La salle n'était pas déserte, en effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres profondeurs.

C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque cérémonie suspecte.

Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute taille se tenait debout. On eût dit le président d'un tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près de lui, semblaient servir d'assesseurs.

Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa passage aux deux prisonniers.

«Lao-Shen», dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le personnage qui se tenait debout.

Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme qui est décidé à en finir: «Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a été envoyée par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te demander de me la rendre.»

A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua même pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze.

«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo.

Et il attendit une réponse qui ne vint pas.

«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera payé intégralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le toucher, puisse être inquiété à cet égard!»

Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas de bon augure.

Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: «De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille taëls»

Pas de réponse.

«Dix mille taëls?»

Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de cette étrange bonzerie.

Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres méritaient bien qu'on leur fit une réponse, quelle qu'elle fût.

«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping.

Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il comprenait parfaitement.

«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre ce que te paierait la Centenaire, si j'étais mort. Le double! Le triple! Parle! Est-ce assez?»

Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe taciturne, et, croisant les bras: «A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre?

— A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha en méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être vengé. Ce n'est que devant la mort que tu connaîtras ce que valait cette faveur d'être au monde, faveur si longtemps méconnue de toi!»

Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se défendre, fut garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était enfermé dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise à porteurs, et hermétiquement close.

Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut subir le même traitement.

«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé la vie mérite de mourir!»

Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins proche qu'il ne le supposait.

Mais à quel épouvantable supplice le réservait ce cruel Taï-ping, il ne pouvait l'imaginer.

Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait emprisonné, s'était senti enlevé, puis transporté sur un véhicule quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des armes de son escorte ne lui laissèrent aucun doute. On l'entraînait au loin. Où? Il eût vainement tenté de l'apprendre.

Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la chaise s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans laquelle il était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude succéda aux secousses d'une route de terre.

«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il.

Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un frémissement d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était sur un steamer.

«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!»

Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite dans sa cage par une petite trappe à coulisse, sans que le prisonnier pût voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune réponse fût faite à ses demandes.

Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu que son coeur cessât de battre, sans avoir au moins une fois palpité! Eh bien, ses voeux étaient satisfaits et au-delà de ce qu'il aurait pu souhaiter!

Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait d'un instant à l'autre précipitée dans les flots, lui était horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernière fois, ni la pauvre Lé-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en était trop.

Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui sembla que cette longue navigation venait de cesser tout à coup. Les trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa prison s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau soulevée.

Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné n'avait plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie.

Quelques minutes s'écoulèrent, — des années, des siècles!

A son grand étonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage reposait de nouveau sur un terrain solide.

Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se sentit brusquement attiré au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligèrent à s'arrêter.

«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez- moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort!

— Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le désire!»

Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché. Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui…

Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie, était là, devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non occupées semblaient demander deux derniers convives.

«Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je vois?» s'écria Kin-Fo avec un accent impossible à rendre.

Mais non! Il ne s'abusait pas. C'était Wang, le philosophe! C'étaient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux- là mêmes qu'il avait traités, deux mois auparavant, sur le bateau- fleurs de la rivière des Perles, ses compagnons de jeunesse, les témoins de ses adieux à la vie de garçon!

Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il était chez lui, dans la salle à manger de son yamen de Shang-Haï!

«Si c'est toi! s'écria-t-il en s'adressant à Wang, si ce n'est pas ton ombre, parle-moi…

— C'est moi-même, ami, répondit le philosophe. Pardonneras-tu à ton vieux maître, la dernière et un peu rude leçon de philosophie qu'il ait dû te donner?

— Eh quoi! s'écria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!

— C'est moi, répondit Wang, moi qui ne m'étais chargé de la mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en chargeât pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'étais pas ruiné, et qu'un moment viendrait où tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera désormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider à te faire comprendre, en te mettant en présence de la mort, quel est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je t'ai laissé et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien que mon coeur en saignât, presque au-delà de ce qu'il était humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'était après le bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route!»

Kin-Fo était dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa poitrine.

«Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, très ému, si encore j'avais couru tout seul! Mais quel mal je t'ai donné! Combien il t'a fallu courir toi-même, et quel bain je t'ai forcé de prendre au pont de Palikao!

— Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! J'avais très chaud et l'eau était très froide! Mais bah! je m'en suis tiré! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les autres!

— Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.

— Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le secret du bonheur est là!»

Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son maître, l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée de Fou-Ning à Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait juger à sa mine!

Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la main de ses amis.

«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou jusqu'ici!…

— Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe.

— J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier qui a été pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit permis de le négliger. Qu'est décidément devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang? Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fâché de la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen, s'il en est encore détenteur, ne peut attacher aucune importance à ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il pût tomber entre des mains… peu délicates!»

Sur ce, tout le monde se mit à rire.

«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures d'être devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent d'autrefois! Il pense en homme rangé!

— Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à tous les vents!

— Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?… reprit Wang.

— Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?

— Non.

— Eh bien?

— Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un empêchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao- Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre…

— Vous ne l'avez plus!

— Non.

— Vous l'avez détruite?

— Non! Hélas! non!

— Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres mains?

— Oui!

— A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à bout. Oui! A qui?

— A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi-même!»

En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un paravent, n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de défi.

Kin-Fo lui ouvrit ses bras.

«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrière le paravent. Les affaires avant tout, ô mon sage mari!»

Et, lui mettant la lettre sous les yeux: «Mon petit frère cadet reconnaît-il son oeuvre?

— Si je la reconnais! s'écria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu écrire cette sotte lettre!

— Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en avez témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la, anéantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait écrite!

— Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier, mais, à présent, ô mon cher coeur! permettez à votre mari d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de présider ce bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!

— Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela donne très faim d'être très contents!»

Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le mariage s'accomplissait.

Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!

Mille et dix mille félicités les attendaient dans la vie!

Il faut aller en Chine pour voir cela!