—Si jamais vous avez des ennuis avec votre engrenage, vendez votre machine et achetez-en une autre. Cela vous reviendra moins cher.
Il répondit:
—Ce sont les gens qui ne s'y entendent pas qui parlent de la sorte. Rien n'est plus facile que de démonter un engrenage.
Je dus admettre qu'il avait raison. En moins de cinq minutes l'engrenage gisait à terre à côté de lui, en deux morceaux, tandis que lui rampait à la recherche des vis.
—Les vis disparaissent toujours d'une manière mystérieuse, grommela-t-il.
Nous étions encore en train de chercher les vis, quand Ethelbertha sortit de la maison. Elle eut l'air surpris de nous voir là; elle nous croyait partis depuis des heures. Il lui dit:
—Ce ne sera plus long maintenant. J'aide votre mari à vérifier sa machine. C'est une bonne machine, mais elle a besoin d'être visitée de temps à autre.
Ethelbertha conseilla:
—Au cas où vous voudriez vous laver, allez donc dans la buanderie, si cela vous est égal, car les bonnes viennent justement de finir les chambres.
Elle ajouta qu'elle allait probablement canoter avec Kate, mais rentrerait sûrement pour le déjeuner. J'aurais donné un souverain pour pouvoir l'accompagner. J'en avais plein le dos de regarder cet idiot démonter ma bicyclette.
La raison ne cessait pas de me chuchoter: «Arrête-le avant qu'il ne cause encore d'autres dégâts. Tu as le droit de protéger ton bien contre les méfaits d'un fou. Prends-le par la peau du cou et jette-le à la porte avec un coup de pied quelque part.»
Mais comme je suis faible quand il s'agit de blesser l'amour-propre des gens, je le laissai continuer à tripoter.
Il abandonna la recherche des vis. Il dit que parfois les vis réapparaissent comme par enchantement quand on les attend le moins, et que nous allions maintenant nous occuper de la chaîne. Il la serra jusqu'à ce qu'elle ne remuât plus; puis il la desserra jusqu'à ce qu'elle fût deux fois plus lâche qu'elle ne l'avait été. Puis il proposa de remettre la roue d'avant à sa place.
J'écartai la fourche et il s'escrima après la roue. Au bout de dix minutes, je lui fis tenir la fourche, tandis que j'essayais à mon tour de replacer la roue; nous changeâmes donc de place. Une minute après, il lâcha la machine et fit une courte promenade autour du croquet en serrant ses mains entre ses cuisses. Il expliquait en marchant qu'on devrait éviter de se laisser pincer les doigts entre la fourche et les rayons d'une roue. Je répliquai que j'étais convaincu par ma propre expérience qu'il disait vrai. Il s'enveloppa de quelques torchons et nous arrivâmes à remettre la chose en place. Au même moment il éclata de rire.
Je l'interrogeai:
—Qu'y a-t-il de drôle?
—Dieu que je suis bête!
C'était sa première phrase sensée. Je lui demandai la raison de cette découverte. Lui, froidement:
—Nous avons oublié les billes.
Je cherchai mon chapeau; il se trouvait sens dessus dessous parmi le gravier et le chien favori d'Ethelbertha était en train d'avaler les billes aussi vite qu'il le pouvait.
—Il va se tuer! s'écria Ebbsen. (Je ne l'ai jamais revu depuis ce jour, Dieu merci! mais je crois me souvenir qu'il s'appelait Ebbsen.) Elles sont en acier plein!
—Le chien, répondis-je, ne m'inquiète pas. Il a déjà mangé un lacet de bottines et un paquet d'aiguilles cette semaine. La nature lui viendra en aide. Les jeunes chiens semblent avoir besoin de ce genre de stimulant. Non, ce qui me tracasse, c'est ma bicyclette.
Il était bien disposé et dit:
—Enfin, remettons en place ce que nous retrouverons et à la grâce de Dieu!
Nous retrouvâmes onze billes. Nous en plaçâmes six d'un côté et cinq de l'autre, et une demi-heure plus tard la roue était de nouveau en place. Inutile d'ajouter qu'elle jouait maintenant pour tout de bon: un enfant s'en serait aperçu.
Ebbsen dit que pour l'instant cela ferait l'affaire.
Il semblait se fatiguer. Si je l'avais laissé faire, il serait probablement rentré chez lui. Mais j'avais la ferme intention de le retenir et de lui faire finir son travail; j'avais abandonné toute idée de promenade. Il était arrivé à annihiler en moi tout l'orgueil que me causait ma machine. Tout ce qui pouvait encore m'intéresser, c'était de le voir trimer, de le voir s'égratigner, se cogner, se pincer. Je ranimai ses esprits défaillants avec un verre de bière et quelques compliments judicieux. Je lui dis:
—Je m'instruis véritablement en vous regardant faire. Ce n'est pas seulement votre adresse, votre activité, qui me réconfortent et me fascinent: c'est encore la constatation de la confiance sereine que vous avez en vous et le bon espoir inexpliquable que vous gardez.
Ainsi encouragé, il s'appliqua à replacer l'engrenage. Il appuya la bicyclette contre la maison et travailla un côté. Puis l'appuya contre un arbre et travailla le côté opposé. Puis, je la tins pour lui, pendant qu'il était allongé par terre, la tête entre les roues, travaillant d'en bas, l'huile s'égouttant sur lui. Enfin il m'enleva la machine et s'inclina sur elle, plié comme une besace vide, perdit pied, glissa et tomba sur la tête. Par trois fois il dit:
—Dieu merci! le voilà enfin en place.
Par deux fois il jura:
—Non, sacré bon Dieu! ça n'est pas cela du tout!
J'aime mieux oublier ce qu'il a proféré en troisième lieu.
Puis il perdit patience et tenta de brutaliser l'instrument. La bicyclette, je le voyais avec plaisir, montrait de l'esprit et les événements ultérieurs dégénérèrent en rien de moins qu'une bataille violente entre lui et elle. A certains moments la bicyclette se trouvait sur le gravier et lui penché dessus. Une minute plus tard leurs positions étaient inverses: c'était lui qui était sur le gravier, sous la bicyclette. Le voilà debout, fier de sa victoire, la machine serrée entre ses jambes. Mais son triomphe n'est que de courte durée. La bicyclette, se dégageant par un mouvement brusque, se retourne vers lui et le frappe à la tête d'un dur coup de guidon.
Il était une heure moins le quart quand il se releva, sale, décoiffé, le sang coulant d'une coupure. Il s'épongea le front et dit:
—Je crois que cela pourra aller pour aujourd'hui.
La bicyclette avait également l'air d'en avoir assez. Il aurait été difficile de dire qui était le plus puni des deux.
Je l'amenai dans la buanderie où il fit son possible pour se nettoyer avec du savon et des cristaux. Puis je le renvoyai.
Je fis charger la bicyclette sur une voiture et je l'amenai au réparateur le plus proche. Le contremaître s'avança et la regarda.
—Que voulez-vous que j'en fasse? me demanda-t-il.
—Je voudrais que vous me la remissiez en état, autant que possible.
—Elle est fortement atteinte, remarqua-t-il. N'importe, je ferai de mon mieux.
Il fit de son mieux, ce qui me coûta deux livres dix. Mais la machine ne fut jamais plus la même, et je la mis entre les mains d'un revendeur à la fin de la saison. Je ne voulais pas faire de dupes; je donnai des instructions pour que l'annonce la signalât comme une machine de l'année précédente. L'agent me déconseilla de parler de date.
—La question, dans nos affaires, n'est pas de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas. L'intéressant, c'est de voir ce que vous pouvez arriver à faire croire aux gens. Entre nous soit dit, votre machine n'a pas l'air d'être de l'année dernière: sur son aspect on lui donnerait bien dix ans. Ne mentionnons pas de date. Tâchons d'en tirer ce que nous pourrons.
Je lui laissai l'affaire en mains, et il en obtint cinq livres, plus qu'il n'avait espéré.
On peut tirer deux genres de jouissance d'une bicyclette: on peut la démonter pour l'examiner, ou on peut s'en servir pour faire des promenades. Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est pas celui qui s'amuse à vérifier qui trouve la meilleure distraction. Il ne dépend ni du temps, ni du vent; l'état des routes le laisse froid. Donnez-lui un tournevis, un paquet de chiffons, une burette d'huile et de quoi s'asseoir, et le voilà heureux pour la journée. Il y a bien quelques petits inconvénients; le bonheur complet n'est pas de ce monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on pensera toujours en voyant sa machine que, l'ayant volée, il a voulu la maquiller: cela ne tire du reste pas à conséquence, vu qu'elle ne dépassera jamais la première borne kilométrique. On commet parfois l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule bicyclette ces deux genres de distractions. C'est impossible; aucune machine ne supportera cette double fatigue. Il faut que l'on choisisse: être un réparateur ou être un cycliste au sens habituel du mot. Moi, personnellement, je préfère monter ma machine; et voilà pourquoi j'évite tout ce qui pourrait m'inciter à la réparer moi-même. S'il lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez le réparateur le plus proche. Si je me trouve trop loin d'une ville ou d'un village, je m'assieds sur le bord de la route et j'attends le passage d'une voiture. Le plus grand danger, selon moi, est le réparateur ambulant. La vue d'une bicyclette en panne est pour lui ce qu'un cadavre abandonné est pour un corbeau: il fonce dessus avec un cri sauvage et triomphant. Au début je restais poli, disant par exemple:
—Ce n'est rien; ne vous en inquiétez pas. Poursuivez votre chemin et amusez-vous bien; je vous en prie, soyez assez aimable pour vous en aller.
Depuis, l'expérience m'a appris que la politesse n'est pas de mise en ce cas-là. Maintenant je dis à ces gens:
—Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je vous casse la figure, idiot!
Et si vous avez l'air décidé et tenez à la main un bâton solide, vous arrivez généralement à les faire déguerpir.
George rentra vers la fin de la journée:
—Eh bien, pensez-vous que tout va être prêt?
—Tout sera prêt pour mercredi, tout, sauf peut-être vous et Harris.
—Le tandem est-il en bon état?
—Le tandem va bien.
—Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être examiné?
—L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné qu'il n'y a guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif. Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable: ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici mercredi matin.
—A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.
La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:
—Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La vérité est que Harris est venu ici ce matin.
—Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour vous parler d'autre chose. Regardez ceci.
Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par: «Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un peu plus de moi, monsieur?—C'est impossible, madame; mon voisin est très gros.—N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?—Ayez la bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.—Ne vous gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous voilà arrivés à destination, Dieu merci! (Gott sei dank)» exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme d'un chœur.
A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.
—Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.
—Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.
—Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement que personne ne les comprend. J'ai plus d'une fois aperçu des gens, debout sur des plateformes de tramways ou postés à des coins de rue, qui tenaient de ces livres à la main et les lisaient à haute voix. Personne ne sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre idée de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les comprenait, il est plus que probable qu'on les écharperait.
—Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver à Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou deux à nous promener et à faire des emplettes dans les magasins en nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je voudrais éprouver ce genre de langage à un endroit où je serais bien à même de juger de son effet. Je voudrais connaître les impressions de l'étranger quand on lui parle de la sorte.
Nous nous promîmes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris à l'accompagner et à l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que sûrement Harris demanderait à être des nôtres, mais en restant à distance respectueuse.
George expliqua son projet, qui était un peu différent. Il entendait qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris, qui a l'air imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi sur le pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait sentir, il risquerait le coup.
Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient de chez Harris et lui soumîmes notre plan. Harris examina le livre, spécialement le chapitre qui a trait à l'achat de souliers et de chapeaux.
—Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à un chapelier dans les termes indiqués ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de corps, mais des gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.
Cela vexa George.
—Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un téméraire, dénué de sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les moins agressives; j'éluderai toute insulte grossière.
Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre départ fut fixé pour le mercredi matin de bonne heure.
CHAPITRE QUATRIÈME
Pourquoi Harris considère les réveille-matin comme inutiles dans la vie de famille. Instincts sociables des petits. Les idées d'un enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère. Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre de travail d'avant le petit déjeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les désavantages qu'il y a à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque matin. Le vieux cityman considéré comme cheval de courses. Nous parlons la langue du voyageur.
George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous avions préféré cet arrangement à sa proposition: venir le cueillir chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le réveiller en le secouant, effort déjà épuisant pour un début de journée; l'aider à retrouver ses effets et à boucler ses bagages; puis l'attendre pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme pour le spectateur.
Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il couchait à «Beggarbush». J'y ai couché moi-même, et je suis au courant de ce qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous semble, car dans la réalité il peut être un peu plus tard, vous êtes réveillé en sursaut de votre premier somme par une charge de cavalerie le long du couloir. Mal réveillé, vous hésitez entre des cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de gaz. Vous vous mettez sur votre séant, et vous écoutez avec attention. On ne vous fait pas attendre: bientôt une porte est violemment poussée; quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier apparemment sur un plateau à thé; vous entendez un «Je l'avais bien dit!» et aussitôt une chose dure, une tête peut-être, c'est du moins l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit contre le panneau de votre porte.
A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre chambre, à la recherche de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont entièrement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la révolution, bref l'événement quel qu'il soit continue formidable. Vous vous arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous avez cru découvrir vos pantoufles, pour écouter des coups réguliers et monotones sur une porte éloignée. La victime, vous le supposez, s'est cachée là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever. Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, et on entend une voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande humblement:
—Pa, puis-je me lever?
Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les réponses sont:
—Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de mal, elle est seulement mouillée, tu comprends... Oui, maman, je leur dirai ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui; bonne nuit, papa.
Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, à distance de la maison, commande:
—Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore l'heure de se lever.
—Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un auquel on fait monter l'escalier, selon toute évidence, contre son gré. Par une attention délicate les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement au-dessous des nurseries. Le même petit être continue sa résistance tandis qu'on l'insère dans son lit. Aucun des détails de la bataille ne vous échappe, car chaque fois que le corps est jeté sur le matelas élastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre tête, et chaque fois que le corps s'échappe victorieusement de l'étreinte, vous en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil vous regagne doucement. Mais un moment après, ou du moins il vous semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre têtes solennelles et superposées vous regardent avec persistance, comme si vous étiez un prodige exposé dans cette chambre. Vous voyant éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus les trois autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude amicale.
—Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous étiez éveillé; moi je le suis déjà depuis quelque temps.
—Il me le semble, répondez-vous brièvement.
—Papa n'aime pas que nous soyons levés trop tôt, continue-t-elle. Il dit que tout le monde dans la maison en serait dérangé. Alors naturellement nous ne devons pas nous lever.
Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. Elle paraît remplie d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.
Vous lui demandez:
—Vous n'appelez pas cela être levé?
—Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habillés.
C'est l'évidence même.
—Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit la voix; naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journée. N'êtes-vous jamais fatigué le matin?
Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrés aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est évident que tout ceci n'est pour eux que préliminaires à la représentation véritable. Ils attendent le moment où ils vous verront sortir de votre lit et agir.
De les voir dans la chambre d'un étranger déplaît à l'aîné. Il leur ordonne sur un ton sévère de se retirer. Eux ne lui répondent pas, ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit, qu'un enchevêtrement confus de bras et de jambes, image frénétique d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes couché en pyjama, vous sautez du lit et ne faites qu'ajouter à la confusion; si votre toilette de nuit est moins élégante, vous restez où vous êtes et hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. Le plus simple est de laisser agir l'aîné. Il arrive en peu de temps à les expulser et ferme la porte sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement Muriel. Elle y arrive comme lancée par une catapulte. L'aîné rouvre la porte et se sert de sa sœur comme d'un bélier contre la masse des autres. Vous distinguez nettement le bruit mat de la tête qui tape dans le tas qu'elle disperse. Quand l'aîné est ainsi arrivé à ses fins, il revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le plus grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.
—J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?
—J'en aime certains, répondrez-vous, il en est d'autres, qui ont moins de charme.
Lui ne prend pas garde à cette distinction; son regard extasié se perd dans le lointain:
—J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!
—Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour où votre père offrira un lit à un monsieur un peu nerveux et n'aura pas soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.
Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.
—Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas envie de vous lever et de faire une partie de cricket?
Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en tête, mais maintenant, considérant la tournure des événements, cela vous semble aussi bien que de rester couché là, sans espoir de vous rendormir; et vous acceptez.
Vous recevez plus tard dans la journée l'explication suivante: vous étant réveillé trop tôt et incapable de vous rendormir vous aviez manifesté l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants, dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru de leur devoir de se prêter à vos désirs. Mme Harris remarque, pendant le déjeuner, que vous auriez au moins dû exiger, avant de faire sortir les enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; pendant que Harris vous fait pathétiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement d'un seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage laborieusement édifié pendant de longs mois.
Il paraît que, ce même mercredi matin, George avait demandé à grands cris à se lever dès cinq heures et quart et avait voulu à toute force leur apprendre comment tourner à bicyclette autour des châssis de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme Harris ne blâma pas George à cette occasion, sentant que cette idée n'avait pas dû être entièrement sienne.
Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de s'éviter des reproches aux dépens d'un ami. Ils sont l'honnêteté même et endossent la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais la chose se présente ainsi à leur compréhension. Quand vous leur expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous lever à cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de mettre à la scène le martyrologe en tirant à l'arbalète sur des poupées attachées à un arbre; qu'assurément si on vous avait laissé suivre votre goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on vous eût réveillé comme un bon chrétien à huit heures avec une tasse de thé, ils manifestent d'abord leur étonnement, puis s'excusent et semblent sincèrement contrits. Ecartant la question purement académique de savoir si le réveil de George un peu avant cinq heures devait être attribué à son instinct ou bien au passage accidentel, à travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang de leur fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la responsabilité de ce réveil ultramatinal. Comme dit l'aîné:
—Nous aurions dû penser que l'oncle George avait une longue journée devant lui et nous aurions dû lui déconseiller de se lever. Je me fais des reproches.
Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal à personne. Au surplus, Harris et moi fûmes d'accord pour penser que ç'avait été un bon entraînement pour George. Il nous faudrait être debout à cinq heures tous les matins dans la Forêt Noire; nous en avions décidé ainsi. George avait même proposé quatre et demie, mais Harris et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce serait assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines à six et abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi. Si, de temps à autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux: mais, du moins, ce ne serait pas une règle.
Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, plus tôt du reste que je ne me proposais. Je m'étais dit en m'endormant: «A six heures tapant!»
Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se réveiller juste à la minute qu'ils ont fixée. Ils se disent, se parlant à eux-mêmes au moment où ils posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq heures et quart», selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite. Ceci tient du miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir indépendamment de notre moi conscient; il doit être capable de compter les heures pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide ni du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq sens. Il nous chuchote: «C'est l'heure» au moment exact, et vous vous réveillez. J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui pour son travail était forcé de se lever tous les matins une demi-heure avant la marée. Il me confia que jamais il ne lui était arrivé de se réveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus la peine de calculer l'heure de la marée. Il se couche fatigué, dort d'un sommeil sans rêve, et chaque matin à une heure différente son veilleur spectral, exact comme la marée elle-même, vient l'appeler doucement. L'esprit de cet homme errait-il à travers l'obscurité, pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois de la nature?
En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a peut-être quelque peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq heures et demie s. v. p.»; et il me réveille en sursaut à deux heures trente. Je regarde ma montre. Il me suggère que je dois avoir oublié de la remonter. Je l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est peut-être arrivé quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour le satisfaire, consulter la pendule de la salle à manger. Qu'arrive-t-il à l'homme qui, au milieu de la nuit, se promène dans une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le raconter; on le sait par expérience: tous les objets, spécialement ceux qui sont pointus, prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me rendormir qu'après une demi-heure, en refusant d'écouter ses suggestions absurdes, à savoir que toutes les pendules de la maison se sont liguées contre moi. Il me réveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq heures. Je regrette alors de lui avoir touché mot de la chose. Il s'endort lui-même à cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme de chambre qui, naturellement, ce matin-là, me réveille une demi-heure plus tard que d'habitude.
Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je me levai à cinq heures, uniquement pour me débarrasser de lui. Je ne savais que faire de moi. Notre train ne partait qu'à huit heures; tous nos bagages avaient été bouclés la veille et envoyés avec les bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon cabinet de travail, pensant pouvoir écrire une heure. Il faut croire que le travail du petit matin, avant le déjeuner, n'est pas propice à l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un conte et les relus ensuite. On a médit de mes ouvrages; on a quelquefois parlé de mes livres d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait émis de jugements assez sévères pour flétrir les trois chapitres écrits ce matin-là. Je les jetai dans la corbeille à papier et essayai de me remémorer les établissements charitables, si toutefois il en existe, qui servent de retraite aux écrivains ramollis.
Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de ces pensées, et sortis flâner dans le pré. Une couple de brebis broutaient là; elles me suivirent et prirent un vif intérêt à mes exercices. L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne pense pas qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois plutôt que ce qui lui parut étrange, c'était l'heure matinale à laquelle je me livrais à ce divertissement innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:
—Bi-en, bi-en, très bi-en!
Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait joués elle-même.
Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre et désagréable, me décourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.
—Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son commentaire à presque chacun de mes coups. Il y en eut, en vérité, quelques-uns de très beaux; mais elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.
Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant que son amie trop étonnée pour bouger restait clouée sur place, elle changea de ton pour la première fois et bêla:
—Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!
J'aurais donné une demi-couronne pour que ce fût elle qui reçût le coup. Ce sont toujours les bons qui pâtissent.
J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je n'avais prévu et ce n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il était sept heures et demie et que le déjeuner était servi, que je me rappelai ne m'être pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que je me rase à la hâte. Elle craint que les étrangers ne croient à une tentative de suicide manquée et qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. Elle ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec lesquelles on puisse se permettre de badiner.
Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies d'adieu avec Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande tension de ses nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser quelques conseils à mes enfants, spécialement au sujet de ma canne à pêche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bâton au croquet; par contre je déteste avoir à courir pour attraper mon train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris qui eux aussi couraient.
Pendant que nous trottions côte à côte, Harris par saccades m'informa de la raison de leur retard. C'était le nouveau fourneau de cuisine qui en était la cause. On l'avait allumé pour la première fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, il avait projeté en l'air les rognons et sérieusement brûlé la cuisinière.
—J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un à l'autre pendant mon absence.
Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que nous étions assis dans la voiture, encore haletants, et que je passais en revue les événements de la matinée, l'image de mon oncle Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se dérouler les phases mouvementées de son départ d'Ealing Common par Morgate Street (train de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.
Il y avait huit minutes à pied de la maison de mon oncle Podger à la station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:
—Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.
Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq minutes avant l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle était pourtant la coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient alors Ealing (je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard; tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le dernier quart de mille.
Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant et des garçons livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps à autre quelques marchands ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était pas fameux comme sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient même pas vite; mais ils étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne flattait pas le goût artistique, mais il faisait naître pourtant l'admiration qui va naturellement à l'effort consciencieusement accompli.
La foule, à l'occasion, s'amusait à faire des paris innocents.
—Deux contre un sur le vieux type à gilet blanc!
—Dix contre un que le vieil asthmatique se flanque par terre avant d'arriver!
—Ma fortune sur le Prince Ecarlate!—surnom donné par un gamin fantaisiste à un certain voisin de mon oncle, ancien militaire, d'extérieur imposant au repos, mais dont le teint devenait cramoisi au moindre effort.
Mon oncle, ainsi que les autres, écrivait de temps en temps à l'Ealing Press pour se plaindre de l'indolence de la police locale. A ces communications l'éditeur ajoutait des commentaires spirituels où il dénonçait le Déclin de la Courtoisie dans les Classes Inférieures de la Société, spécialement parmi celles des Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne produisait aucun effet.
Ce n'était pas que mon oncle ne se levât assez tôt; les ennuis surgissaient au dernier moment. Il commençait après le déjeuner par perdre son journal. Nous étions toujours prévenus, quand l'oncle Podger avait perdu quelque chose, par l'expression d'étonnement indigné avec laquelle il avait coutume de dévisager chacun. Il n'arrivait jamais à mon oncle Podger de se dire:
—Je suis un vieux négligent, j'égare tout; je ne sais jamais où je mets mes affaires. Je suis tout à fait incapable de les retrouver moi-même. Je dois être, quant à cela, un sujet de trouble pour mon entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.
Au contraire! Il s'était convaincu par des raisonnements singuliers que quand il avait égaré quelque chose, c'était la faute de tous dans la maison, sauf la sienne.
—Je l'avais à la main il n'y a qu'une minute! s'exclamait-il.
Vous auriez cru, à l'entendre, qu'il vivait entouré de prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires rien que pour l'ennuyer.
—L'aurais-tu laissé au jardin? hasardait ma tante.
~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser au jardin? Je n'ai pas besoin d'un journal au jardin; je veux le journal pour l'avoir dans le train.
—Tu ne l'as pas mis dans ta poche?
—Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais ici à le chercher à neuf heures moins cinq, si je l'avais tranquillement dans ma poche? Me prends-tu pour un imbécile?
A ce moment-là, quelqu'un de s'exclamer: «Qu'est ceci?» en lui passant un journal bien plié.
—Si seulement on pouvait laisser mes affaires en place, grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage des mains qui le lui tendaient.
Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait un regard sur la feuille et s'arrêtait net, privé de parole, comme outragé.
—Qu'y a-t-il? demandait ma tante.
—C'est celui d'avant-hier! répondait-il, trop blessé pour élever la voix, en jetant le journal sur la table.
Si seulement ce journal avait une seule fois pu être celui de la veille! Mais c'était invariablement celui de l'avant-veille, sauf le mardi, car ce jour-là le journal datait du samedi.
Il arrivait qu'on le lui retrouvât; la plupart du temps il était assis dessus, et alors il souriait, non pas aimablement, mais d'un sourire las, celui d'un homme abandonnant toute lutte contre le sort qui le force à vivre au sein d'une bande d'idiots fieffés.
—Dire qu'il était juste sous votre nez!
Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, où ma tante Maria avait eu soin de rassembler tous les enfants, pour qu'il pût leur dire au revoir.
Jamais ma tante n'aurait quitté la maison, fût-ce pour une visite dans le voisinage, sans prendre tendrement congé de chaque membre de la famille.
—On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle coutume de dire.
Sur le nombre il y en avait naturellement toujours un qui manquait. Les six autres, au moment où on le remarquait, filaient dans toutes les directions à la recherche de l'absent en poussant de grands cris.
A peine avaient-ils disparu que le manquant arrivait tranquillement. Il n'avait pas été loin et fournissait une explication très plausible de cette absence. Puis, sans plus attendre, il courait expliquer aux autres qu'il avait été retrouvé. De cette manière, il fallait bien cinq minutes pour que tous pussent être réunis, ce qui permettait tout juste à mon oncle de mettre la main sur son parapluie et d'égarer son chapeau. Enfin, le groupe étant rassemblé dans le vestibule, la pendule du salon commençait à sonner neuf heures d'un son froid et pénétrant qui ne manquait jamais de troubler mon oncle. Enervé, il embrassait certains enfants deux fois, en négligeait d'autres, puis, ne sachant plus qui avait été embrassé et qui ne l'avait pas été, il se croyait obligé de recommencer l'opération. Il disait qu'ils se donnaient le mot pour l'embrouiller et je n'oserais affirmer que ce fût entièrement faux. Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui avait la figure barbouillée de confitures et c'était naturellement cet enfant qui se montrait toujours le plus tendre.
Quand d'aventure les choses allaient trop bien, l'aîné déclarait que toutes les pendules de la maison retardaient de cinq minutes, ce qui, la veille, l'avait mis en retard pour la classe.
Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, où il s'avisait qu'il n'avait emporté ni son sac ni son parapluie. Tous les enfants que ma tante n'arrivait pas à retenir galopaient après lui; deux d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se disputant le sac. Et c'est à leur retour seulement qu'on découvrait sur la table de l'antichambre l'objet le plus indispensable qu'il avait oublié et l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait dire en rentrant.
Nous arrivâmes à Waterloo un peu après neuf heures et commençâmes immédiatement les expériences qu'avait projetées George. Nous ouvrîmes le bouquin au chapitre intitulé «A la Station des Fiacres» et, nous approchant d'un hansom-cab, nous soulevâmes nos chapeaux, disant poliment au cocher:
—Bonjour.
Cet homme ne voulut pas être en reste de politesse envers un étranger réel ou simulé. Et demandant à un ami du nom de «Charles» de lui «tenir sa jument», il sauta de son siège et nous remercia d'une révérence qui aurait fait honneur à Lord Brummell en personne. Parlant apparemment au nom de la nation, il nous souhaita la bienvenue en Angleterre, regrettant que Sa Majesté fût momentanément absente de Londres.
Nous fûmes incapables de lui répondre: ce genre de conversation n'était pas prévu dans le livre. Nous l'appelâmes «cocher», en réponse de quoi il s'inclina de nouveau jusqu'à toucher le pavé, et nous lui demandâmes s'il allait avoir l'extrême bonté de nous conduire à Westminster Bridge. Il mit la main sur son cœur, déclarant que tout le plaisir serait pour lui.
Prenant la troisième phrase du chapitre, George demanda quel serait le prix de la course.
Cette question, en introduisant un élément vil dans la conversation, eut l'air d'offenser ses sentiments. Il dit n'avoir jamais accepté d'argent de nobles étrangers, et suggéra un petit souvenir, une épingle de cravate en diamants, une tabatière en or, un petit rien de ce genre qui lui serait agréable et qui le ferait penser à nous.
Comme un léger rassemblement n'avait pas manqué de se former et que la plaisanterie tournait trop à l'avantage du cocher, nous montâmes en voiture sans plus de propos et partîmes au milieu des acclamations. Nous fîmes arrêter le fiacre un peu au delà d'Astley's Théâtre, devant la boutique d'un cordonnier. C'était une de ces boutiques qui débordent de marchandises. A terre et sur les rayons, il y avait des piles de boîtes remplies de chaussures. Des bottines étaient accrochées en festons autour des portes et des fenêtres. Le store, telle une vigne grimpante, supportait des grappes de bottines noires et jaunes. Au moment où nous entrâmes, le patron était occupé à ouvrir avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse de chaussures.
George souleva son chapeau et dit:
—Bonjour.
L'homme ne se retourna même pas. Dès le début, il me fit l'effet d'un être désagréable. Il grogna quelque chose qui pouvait être ou ne pas être «Bonjour» et continua son travail.
George lui dit:
—Mon ami, M. X. m'a recommandé votre maison.
L'homme aurait dû répondre:
—M. X. est un monsieur fort honorable, et je serais très heureux d'être utile à un de ses amis.
Mais il dit au contraire:
—Connais pas: jamais entendu ce nom-là.
C'était ahurissant. Le livre donnait trois ou quatre méthodes pour l'achat de bottines. George avait choisi spécialement celle où intervenait «monsieur X.», la considérant comme la plus polie de toutes. Vous commenciez par entretenir longuement le marchand de ce «monsieur X.», et quand vous étiez arrivé par ce moyen à vous mettre sur un pied d'amitié et de bonne entente avec lui, vous passiez avec aisance et grâce à l'objet principal de votre visite, à votre désir d'acheter des bottines à bon marché, mais solides. Cet homme grossier et pratique n'avait pas l'air de se soucier des gentillesses de la vente au détail. Il était indispensable avec celui-là d'aborder la question brutalement. George abandonna «monsieur X.» et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au hasard. Son choix ne fut pas heureux; c'était une phrase qui aurait été superflue, adressée à n'importe quel marchand de chaussures. Dans la circonstance, entourés comme nous l'étions à en étouffer de monceaux de bottines, elle présentait le charme d'une imbécillité parfaite.
Voici la phrase:
—Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines à vendre.
L'homme déposa enfin son marteau et son ciseau et nous regarda. Il parlait lentement d'une voix rauque et voilée.
—Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines? Pour les renifler?
Il était de ces hommes qui, débutant posément, sentent leur colère grossir au cours de la conversation.
—Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un collectionneur de bottines? Pourquoi pensez-vous que j'ai loué cette boutique? Pour raison de santé? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous que je les expose autour de moi pour jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas assez? Où vous figurez-vous donc être? Dans une exposition internationale de chaussures? Peut-être que ces bottines-là forment une collection historique! Avez-vous jamais entendu parler d'un homme tenant boutique de chaussures, et n'en vendant pas? Il se pourrait que je m'en serve pour décorer ma boutique et pour l'embellir? Pour qui me prenez-vous? Pour un idiot fini?
J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation ne servent pas à grand'chose. Nous cherchions un équivalent d'une phrase allemande bien connue: Behalten Sie Ihr Haar auf?
Le livre ne contenait d'un bout à l'autre rien de ce genre. Il faut cependant admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on pouvait y trouver et s'en servit. Il dit:
—Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines à me montrer. D'ici là, adieu!
Après quoi nous regagnâmes la voiture et partîmes, quittant le cordonnier qui, à la porte de sa boutique, debout entre ses piles de bottines, nous décochait quelques remerciements. Je ne pus comprendre ce qu'il disait, mais les passants parurent s'y intéresser.
George voulait s'arrêter chez un autre cordonnier et recommencer l'expérience; il dit avoir vraiment besoin d'une paire de pantoufles. Mais nous le décidâmes à différer leur acquisition jusqu'à notre arrivée dans une ville étrangère où les commerçants sont probablement plus habitués à cette sorte de langage ou ont un caractère plus aimable. Il fut cependant intraitable au sujet du chapeau. Il prétendait ne pas pouvoir s'en passer pour le voyage; nous nous arrêtâmes donc devant une petite boutique à Blackfriars Road. Le patron était un petit homme d'apparence gaie aux yeux rieurs, ce qui était plutôt pour nous encourager que pour nous retenir.
Quand George, selon le texte du livre, lui demanda: «Avez-vous des chapeaux?» il ne se fâcha point; il s'arrêta et se gratta le menton d'un air pensif.
—Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,—et là un sourire joyeux éclaira sa physionomie aimable,—oui, en y réfléchissant bien, je crois que j'ai un chapeau. Mais dites donc, pourquoi me demandez-vous cela?
George expliqua qu'il avait envie d'acheter une casquette, une casquette de voyage, mais à la condition sine qua non que cette casquette fût de bonne qualité.
Le visage de l'homme s'assombrit.
—Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir vous satisfaire. Voyez-vous, s'il vous avait fallu une mauvaise casquette, ne valant pas son prix, une casquette juste assez bonne pour pouvoir vous servir à nettoyer des carreaux, une semblable casquette j'aurais pu vous la trouver. Mais une casquette de bonne qualité, non, nous n'en avons pas. Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant l'expression de désappointement qui assombrit la figure de George; ne soyons pas trop pressés (Et allant vers un tiroir qu'il ouvrit): Voilà une casquette, ce n'est pas une casquette de bonne qualité, mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart des casquettes que je vends.
Il la prit et nous la présenta entre ses doigts.
—Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous qu'elle puisse faire votre affaire?
George l'essaya devant la glace et, choisissant une autre remarque du livre, il dit:
—Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, trouvez-vous qu'il me flatte?
L'homme prit un peu de recul pour mieux embrasser le panorama.
—Pour être sincère, répondit-il, je ne pourrais pas dire oui.
Et, délaissant George, il s'adressa à Harris et à moi:
—La beauté de votre ami, dit-il, je la considérerais comme virtuelle. Elle existe en puissance, mais vous pourriez facilement passer devant lui et ne pas la voir. Avec cette casquette, par exemple, vous ne la remarquerez pas.
A ce moment George parut avoir eu assez d'amusement avec cet homme-là.
Il dit:
—Cela va bien. Ne manquons pas notre train. Combien?
Et l'homme de répondre:
—Le prix de cette casquette, monsieur, est de 4 sh 6, et c'est bien le double de sa valeur. La désirez-vous enveloppée dans du papier marron, monsieur, ou dans du blanc?
George dit qu'il allait la prendre telle quelle, paya les 4 sh 6 en espèces et quitta la boutique. Harris et moi, nous le suivîmes.
Arrivés à Fenchurch Street, nous transigeâmes avec notre cocher pour 5 sh. Il refit une révérence profonde en nous priant de le rappeler aux bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.
Dans le train, George, qui était visiblement désappointé, jeta le bouquin par la portière.
Nous trouvâmes bagages et bicyclettes bien installés sur le bateau, et descendîmes la rivière avec la marée de midi.
CHAPITRE CINQUIÈME
Digression nécessaire amenée par une histoire très morale. Un des charmes de ce livre. Une revue littéraire qui ne provoque pas l'admiration des foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant combinés. Problème: dire ce qui est instructif, dire ce qui est amusant. Opinion autorisée sur la loi anglaise. Un autre charme de ce livre. Une vieille chanson. Encore un troisième attrait du livre. Quel était le genre de forêt dans laquelle habitait la vierge. Description de la Forêt Noire.
On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une jeune fille, désirait l'épouser. Mais il était prudent comme tous ceux de sa race. Il avait remarqué que dans son entourage trop d'unions des plus prometteuses avaient souvent eu pour conséquence désespoir et désillusions, et ceci uniquement parce que les fiancés s'étaient imaginé chacun épouser un être parfait. Il se jura que dans son cas il n'en serait pas de même. Et voilà pourquoi sa demande prit la forme suivante:
—Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai ni fortune ni terre à t'offrir.
—Oui, mais il y a toi, Davie!
—Eh! je désirerais qu'il y eût autre chose, petite. Je ne suis qu'un propre-à-rien et un mal fichu, Jennie.
—Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, Davie.
—Je n'en connais pas, petite, et je me dis même que je ne tiendrais pas à en connaître.
—Mieux vaut un homme modeste mais franc et sûr, Davie, qu'un autre qui tourne autour des filles et vous amène des ennuis dans le ménage.
—Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours le meilleur coq qui a le plus de succès au poulailler. Je n'ai jamais cessé d'être un coureur de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.
—Ah! mais tu as bon cœur, Davie, et tu m'aimes bien. J'en suis sûre.
—Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? Je suis bon garçon, tant qu'on fait mes volontés. Au fond, j'ai un caractère infernal, ma mère peut en témoigner; et je suis comme mon pauvre père, je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.
—Ouais! tu es sévère sur ton compte, Davie. Tu es un garçon honnête. Je te connais mieux que tu ne te connais et tu feras pour moi un bon mari.
—Peut-être, Jennie! Pourtant j'en doute. C'est une triste chose pour la femme et les enfants, quand le père ne peut résister à la boisson. Lorsque l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge est un abîme; il en descend, il en descend, et je n'arrive pas à me remplir.
—Tu seras un bon époux quand tu seras sobre, Davie.
—Crois-le si tu veux.
—Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras pour moi?
—Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais pas, Jennie; mais ne viens pas me rebattre les oreilles avec le mot travail, je ne peux pas l'entendre.
—N'importe comment, Davie, tu feras de ton mieux et personne ne peut faire davantage, comme dit monsieur le curé.
—De mon mieux! ce ne sera pas encore fameux, Jennie, et je crains que ce soit si peu de chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en parler. Tu aurais du mal à trouver homme plus faible, pécheur plus endurci.
—Bien des gars feraient les plus belles promesses à une pauvre fille pour lui briser le cœur ensuite. Toi, tu me parles franchement, Davie, et je compte t'épouser, on verra bien ce qui adviendra.
L'histoire se termine là et nous ne savons pas quel fut le résultat de cette union. Quoi qu'il en soit, Jennie avait perdu le droit de se plaindre et Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne méritait pas de reproche.
Soucieux, moi aussi, d'être franc, j'étalerai ici les tares de mon livre.
Ce livre ne contiendra pas d'information utile.
Celui qui croirait, guidé par lui, pouvoir entreprendre un voyage à travers l'Allemagne et la Forêt Noire, s'égarerait sûrement avant de s'embarquer. Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus heureux. Plus il s'éloignerait de son pays natal, plus les difficultés iraient grandissant.
Je me considère comme inapte à donner des conseils pratiques. Je ne suis pas né avec cette conscience de mon incapacité: elle m'est venue à la suite d'expériences cruelles.
A mes débuts dans le journalisme, j'étais attaché à un périodique, précurseur de ces nombreuses revues populaires d'à présent. Nous nous vantions d'allier l'utile à l'agréable: au lecteur de déterminer ce qu'il y avait là d'amusant et ce qui devait y être considéré comme instructif. Nous donnions des conseils à ceux qui allaient se marier,—des conseils sérieux et détaillés qui, s'ils avaient été suivis, auraient fait de notre public la fleur de la gent maritale. Nous montrions à nos abonnés la manière de s'enrichir en élevant des lapins, avec exemples et chiffres à l'appui. Ce qui eût dû les surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas le journalisme pour nous mettre à l'élève du lapin. J'ai maintes et maintes fois établi, d'après des sources autorisées, qu'au bout de trois ans un homme qui commence avez douze lapins de choix et un peu de jugeotte arrive inéluctablement à un revenu annuel de 2000 livres sterling, chiffre qui doit croître vite. Peut-être que l'éleveur n'a pas besoin de cet argent. Il ne sait peut-être même pas qu'en faire, une fois qu'il l'a. Mais l'argent est là; il n'a qu'à le ramasser. Personnellement je n'ai jamais rencontré d'éleveur de lapins qui eût un revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal se mettre en route avec les douze lapins de choix obligatoires. Toujours quelque chose clochait quelque part; il se peut que l'atmosphère d'une ferme à lapins annihile à la longue les facultés.
Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre d'hommes chauves que renfermait l'Islande et pour ce que nous en savions, nous pouvions être dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait mettre bout à bout pour couvrir la distance de Londres à Rome, information précieuse pour celui qui aurait envie de tracer une ligne de harengs saurs de Londres à Rome, car il serait à même d'en commander du premier coup la quantité nécessaire; du nombre de paroles prononcées chaque jour par une femme, et autres informations de ce genre, destinées à rendre nos lecteurs plus savants et mieux armés que ceux des autres feuilles.
Nous leur enseignions comment guérir les chats atteints de convulsions. Je ne crois pas (et je ne croyais pas alors) qu'on puisse guérir de ses convulsions un chat. Si je possédais un chat sujet aux convulsions, je tâcherais de m'en défaire; je mettrais une annonce dans les journaux pour le vendre ou même j'en ferais cadeau à quelqu'un. Mais le devoir professionnel nous obligeait à donner des conseils à ceux qui en demandaient. Un imbécile nous avait écrit, nous suppliant de le renseigner à ce sujet; il me fallut toute une matinée de recherches pour me documenter. Je finis par découvrir ce que je cherchais à la fin d'un vieux recueil de recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre ce que cela venait y faire. Cela n'avait aucun rapport avec le véritable sujet du livre. Ce livre ne contenait aucune recette pour accommoder un chat même guéri de ses convulsions et en faire un plat savoureux. L'écrivain avait dû ajouter ce paragraphe par pure générosité. J'avoue qu'il eût été préférable qu'il ne l'ajoutât pas; car cet épisode donna lieu à une correspondance longue et épineuse et entraîna la perte de quatre abonnés, sinon davantage. L'homme écrivit que, pour avoir suivi notre conseil, il lui en avait coûté un dommage de deux livres sterling à sa batterie de cuisine, sans compter un carreau de cassé et pour lui-même un probable empoisonnement du sang; inutile de dire que les convulsions du chat n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la médication était fort simple. Vous mainteniez le chat entre vos jambes avec douceur pour ne pas le blesser et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez dans la queue une entaille nette. Vous n'enleviez aucune partie de la queue, deviez même bien prendre garde à cet accident: vous ne pratiquiez qu'une incision.
Ainsi que nous l'expliquâmes à notre homme, mieux eût valu procéder à l'opération dans un jardin ou dans une cave à charbon; un idiot seul pouvait imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une cuisine.
Nous leur donnions des conseils sur l'étiquette: comment s'adresser à un pair d'Angleterre, à un évêque et manger élégamment le potage. Nous indiquions à des jeunes gens timides la façon de se tenir avec grâce dans un salon. Nous enseignions la danse aux deux sexes à l'aide de diagrammes. Nous résolvions leurs scrupules religieux et leur procurions un code de morale qui aurait fait honneur à des saints de vitraux.
Le journal n'eut aucun succès financier, étant de plusieurs années en avance sur son temps; aussi son état-major était-il limité. Mon département, je m'en souviens, comprenait: les «Conseils aux jeunes mères» (je les rédigeais avec l'assistance de ma propriétaire qui, ayant divorcé une fois et ayant enterré quatre enfants, me paraissait une autorité compétente, touchant toutes les questions domestiques); des «Avis sur l'ameublement et la décoration artistique d'un intérieur avec des dessins»; une colonne de «Conseils littéraires aux jeunes écrivains» (j'espère sincèrement que mes renseignements leur furent d'un meilleur profit qu'à moi-même); et notre article hebdomadaire «Propos amicaux à des jeunes gens», signé «Oncle Henri». Cet «Oncle Henri» était un être jovial, un bon vieux qui avait une expérience vaste et variée et qui était plein de sympathie pour la nouvelle génération. Il avait eu à lutter dans son jeune temps et avait acquis de profondes connaissances en toutes choses. Même encore maintenant je lis les «Propos de l'Oncle Henri» et, quoique ce ne soit pas à moi de le dire, ses conseils me paraissent bons et salutaires. Je me dis souvent que j'aurais dû suivre plus à la lettre ces «Propos de l'Oncle Henri»; cela m'aurait rendu plus sage, j'aurais commis moins d'erreurs et serais aujourd'hui plus satisfait de moi-même.
Une modeste petite femme qui habitait une chambre meublée du côté de Tottenham Court Road, et dont le mari était dans un asile d'aliénés, nous écrivait notre «Article sur la Cuisine», les «Conseils sur l'Education»,—nous regorgions de conseils,—et aussi une page et demie de «Chronique Mondaine», dans ce style personnel et vif qui n'a pas encore disparu entièrement, me dit-on, du journalisme moderne: «Il faut que je vous parle de la toilette divine que j'ai portée à Ascot la semaine dernière. Le prince C...—mais, là, je ne devrais vraiment pas vous répéter toutes les fadaises que ce garçon absurde m'a dites, il est trop fou, et la chère comtesse était, je le crains, quelque peu jalouse, etc., etc.»
Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa robe d'alpaga gris rapée et tachée d'encre. Un jour passé à Ascot ou ailleurs au grand air aurait peut-être un peu coloré ses joues pâles.
Notre directeur, l'homme le plus effrontément ignare qu'on pût rencontrer, écrivait, en puisant dans une encyclopédie à bon marché, les pages dédiées aux «Informations Générales» et s'en tirait en somme très bien; pendant ce temps notre groom, assisté d'une excellente paire de ciseaux, collaborait à notre rubrique «Mots d'esprit».
On travaillait dur et l'on était peu payé; ce qui nous soutenait était la conscience que nous avions d'instruire et d'aider nos concitoyens. Le jeu le plus répandu, le plus éternellement et universellement populaire est de jouer à l'école. Réunissez six enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un perron et promenez-vous devant eux, en tenant à la main un livre et une canne. Nous jouions à cela étant enfants, nous y jouons grands garçons et fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous y jouerons encore, quand chancelants et penchés, nous nous acheminerons vers la dernière demeure. Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est la tendance qu'ont les six enfants à se lever à tour de rôle pour prendre en main livre et canne. Je suis sûr que la vogue du métier de journaliste, malgré ses nombreux déboires, réside dans le fait suivant: chaque journaliste croit être celui qui doit aller et venir, le livre et la canne à la main. Les Gouvernements, les Classes Supérieures, le Peuple, la Société, l'Art et la Littérature, ce sont les autres enfants, assis sur les marches du perron. C'est lui, le journaliste, qui les instruit, qui élève leur âme.
Mais je m'égare. J'ai rappelé tout cela pour expliquer l'aversion profonde qui m'empêche maintenant de fournir des informations pratiques. Donc revenons à notre point de départ.
Quelqu'un signant «Ballonist» nous avait écrit pour se renseigner sur la fabrication du gaz hydrogène. Ce n'était pas difficile à fabriquer, autant que je pus en juger d'après ce que j'en avais lu au British Museum; je prévins cependant le susnommé «Ballonist» de prendre toutes sortes de précautions contre un accident possible. Qu'aurais-je pu faire de plus? Dix jours plus tard nous reçûmes au bureau la visite d'une dame au teint coloré qui tenait par la main ce qui selon son explication était son fils, âgé de douze ans. La physionomie de ce garçon était inintéressante à un degré positivement remarquable. Sa mère le fit avancer et lui enleva son chapeau. Je pus alors saisir le pourquoi du geste. Il n'avait pas trace de sourcils et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une ombre grisâtre, poussiéreuse, faisant ressembler sa tête à un œuf dur dépouillé de sa coquille et saupoudré de poivre noir.
—Il y a huit jours, c'était un beau petit garçon dont les cheveux bouclaient naturellement, expliqua la dame (et le ton de sa voix allait s'élevant, signe précurseur d'un orage).
—Qu'est-ce qui lui est arrivé? demanda notre directeur.
—Voilà ce qu'il lui est arrivé, proféra la dame. (Elle tira de son manchon le numéro contenant mon article sur l'hydrogène, marqué au crayon rouge, et le lui jeta au nez. Notre directeur le prit et le parcourut.)
—C'était donc lui, «Ballonist»? questionna-t-il.
—C'était lui, «Ballonist», acquiesça la dame, le pauvre innocent, et regardez-le maintenant!
—Ils repousseront peut-être, suggéra notre directeur.
—Ils repousseront peut-être, repartit la dame (sa voix continuant à s'élever), mais peut-être qu'ils ne repousseront pas. Ce que je voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire pour lui.
Notre directeur proposa une lotion capillaire. J'eus peur à ce moment qu'elle ne lui sautât au visage; mais elle se résigna à se répandre en paroles. Il parut qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'on proposât une lotion, mais une indemnité. Elle fit aussi quelques observations sur le caractère de notre journal en général, son utilité, ses prétentions à élever l'esprit du public, et sur la science et l'intelligence de ses collaborateurs.
—Je ne vois vraiment pas en quoi nous sommes fautifs, plaida notre directeur (c'était un homme aux manières timides); il nous avait demandé des renseignements et il les a eus.
—N'essayez pas d'être spirituel, vous, répliqua la dame (il n'avait eu nullement l'intention de faire de l'esprit, sûrement pas; il ne prenait pas les choses à la légère, ce n'était pas là son défaut), ou bien vous recevrez quelque chose que vous n'avez pas demandé. Mais qu'est-ce qui me retient, s'écria la dame si subitement que nous nous retirâmes en toute hâte comme des poules effarées derrière nos chaises respectives, attendez un peu que je rende vos têtes pareilles!
Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles à celle de son fils. Elle ajouta encore quelques réflexions de bien mauvais goût sur le physique de notre directeur. Ça n'était certainement pas une femme distinguée.
Pour moi, j'étais d'avis que, si elle avait intenté le procès dont elle nous menaçait, elle n'aurait pas obtenu gain de cause; mais notre chef, ayant eu autrefois des déboires avec la justice, avait pour principe d'éviter les ennuis. Je l'ai entendu dire:
—Si un homme dans la rue m'accostait pour me demander ma montre, je la lui refuserais. S'il me menaçait de la prendre par la force, je crois, sans être d'une nature combative, que je ferais de mon mieux pour la défendre. S'il affirmait son intention de l'obtenir en m'intentant un procès devant un tribunal quelconque, je la sortirais de ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux d'en être quitte à si bon compte.
Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri moyennant un billet de cinq livres, ce qui devait représenter les bénéfices d'un mois du journal; et elle décampa, emmenant son rejeton endommagé. Après son départ, le chef vint me parler affectueusement. Il me dit:
—Ne croyez pas que je vous donne tort; ce n'est pas de votre faute, c'est la faute du destin. Continuez de vous occuper des conseils moraux et de la critique,—en cela vous vous distinguez,—mais abstenez-vous de donner d'autres informations utiles. Vous n'êtes pas fautif, je le répète. Votre renseignement était assez exact, il n'y a rien à lui reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, voilà tout.
Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, cela m'aurait épargné des ennuis à moi-même et à d'autres. Je n'en vois pas la raison, mais c'est un fait, je n'ai qu'à indiquer à quelqu'un le meilleur itinéraire entre Londres et Rome, pour qu'il égare ses bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse presque naufrage sitôt après avoir quitté Douvres. Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un kodak, il a des difficultés avec la police germanique pour avoir photographié des forteresses. Je me suis donné une fois beaucoup de mal pour expliquer à un homme la façon d'épouser la sœur de sa défunte femme à Stockholm. J'avais trouvé pour lui l'heure du départ du bateau de Hull et les meilleurs hôtels où s'arrêter en route. Je n'avais fait aucune erreur dans les notes que j'avais rédigées à son usage, rien ne clochait nulle part; cependant il ne m'a jamais plus adressé la parole. Et voilà pourquoi je suis arrivé à refréner ma passion de donner des conseils et voilà pourquoi vous ne trouverez pas trace de renseignements pratiques dans ce livre si je peux m'en abstenir. Vous n'y trouverez pas de descriptions de villes, ou de monuments, pas de réminiscences historiques, ni de discours moraux.
J'ai demandé un jour à un étranger distingué ce qu'il pensait de Londres. Il me répondit:
—C'est une très grande ville.
—Qu'est-ce qui vous y a frappé le plus?
—Les gens.
—Qu'en pensez-vous, comparé à d'autres villes: Paris, Rome, Berlin?
Il haussa les épaules:
—C'est plus grand, que voulez-vous que je vous dise de plus?
Une fourmilière ressemble beaucoup à une autre fourmilière: avenues, larges ou étroites, dans lesquelles les petits êtres se bousculent dans une confusion étrange, ceux-ci affairés, importants, ceux-là s'arrêtant pour caqueter, ceux-ci ployant sous de lourdes charges, ceux-là se chauffant au soleil; greniers remplis de nourriture; cellules où ces petits êtres dorment, mangent et aiment, et le coin où reposent leurs petits ossements tout blancs. Telle agglomération est plus vaste, telle autre plus petite. L'une n'est construite que d'hier, tandis que l'autre a été façonnée il y a longtemps, longtemps, avant même l'arrivée des hirondelles...