Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des histoires d'amour, des contes populaires.
Toute vallée qui abrite un hameau a ses légendes. Je vous en dirai le canevas; vous pourrez à votre guise le mettre en vers ou en musique:
Il y avait une jeune fille; il arriva un garçon; ils s'aimèrent; puis il s'en alla. C'est une romance monotone, qui existe dans toutes les langues, car ce jeune homme a dû être un voyageur extraordinaire. On se souvient bien de lui dans l'Allemagne sentimentale. De même les habitants des montagnes bleues d'Alsace se rappellent son arrivée parmi eux; et il a aussi visité les rives d'Islande, si je ne me trompe. C'était un vrai Juif Errant; et encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente continue à prêter l'oreille au bruit des sabots de son cheval qui se perd dans le lointain.
Dans tel pays, aujourd'hui désert, mais qui comptait au temps passé beaucoup de maisonnettes remplies d'animation, de nombreuses légendes sommeillent; et encore une fois je vous en livre les ingrédients en vous abandonnant le soin d'accommoder votre plat. Prenez un cœur humain, ou deux cœurs humains assortis, un bouquet de passions humaines, il n'en existe pas des masses, une demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec un mélange de bien et de mal; relevez le tout d'une pointe funèbre, et servez quand et où bon vous semblera. «La Cellule du Saint», «l'Abri Hanté», «le Tombeau du Donjon», «le Saut de l'Amant»,—nommez-le à votre guise, le ragoût est partout le même.
Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions de paysages. Ce n'est pas paresse. Rien n'est plus facile que de décrire un paysage; rien n'est plus ennuyeux et inutile à lire. Du temps où Gibbon devait se fier au récit des voyageurs pour décrire l'Hellespont, et où les étudiants anglais ne connaissaient les rives du Rhin que par les Commentaires de Jules César, il seyait à tout voyageur illustre de décrire tant bien que mal ce qu'il avait vu. Le docteur Johnson, qui n'avait presque rien visité en dehors des paysages de Fleet Street, devait lire avec plaisir et profit la description des marais de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a dû paraître merveilleux à un enfant de Londres n'ayant jamais aperçu un mont plus haut que le Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine à vapeur et l'appareil photographique ont changé tout cela. Celui qui tous les ans fait sa partie de tennis au pied du Cervin et sa partie de billard sur le sommet du Righi ne vous sait aucun gré d'une description minutieuse et soignée des collines de Grampian. Quand on a vu une douzaine de peintures à l'huile, une centaine de photographies, un millier de reproductions dans des journaux illustrés et quelques panoramas du Niagara, une description détaillée d'une chute d'eau semblera fastidieuse.
Un de mes amis, un Américain très instruit, qui aime la poésie pour elle-même, me dit s'être fait une idée bien plus exacte et plus engageante des districts des Lacs d'après quelques photographies contenues dans un bouquin à bon marché que d'après la lecture des Coleridge, Southey et Wordsworth réunis. Qu'un auteur lui décrivît un paysage, mon ami ne lui en savait pas plus de gré que d'une relation éloquente de ce qu'il venait de manger à son dîner. Selon lui, chaque art a son département propre, et si la peinture-en-paroles est un piètre interprète des formes et de la lumière, la toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire les jeux de la pensée.
Ce sujet me remet en mémoire une chaude après-midi de collège. La littérature anglaise se trouvant au programme, le cours commença par la lecture d'un certain poème plutôt long, mais ne donnant lieu à aucune remarque intéressante. J'avoue à ma honte avoir oublié le nom de l'écrivain et le titre de l'œuvre. La lecture terminée, nous fermâmes nos livres et le professeur, un indulgent vieux monsieur aux cheveux blancs, nous demanda de lui faire un compte-rendu oral et personnel de ce que nous venions de lire.
—Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, de quoi parle-t-on dans ce livre?
—Monsieur, dit le meilleur élève de la classe (il parlait la tête basse et visiblement à contre-cœur), il s'agit d'une vierge.
—Oui, convint le professeur, mais je vous demanderais de me le dire avec des termes à vous. Nous ne disons pas «vierge», n'est-ce pas? nous disons «jeune fille». Oui, on y parle d'une jeune fille. Continuez.
—Une jeune fille, répéta le premier élève (cette substitution avait l'air d'augmenter son embarras) qui vivait dans une forêt.
—Quel genre de forêt?
Le premier élève se mit à inspecter son encrier avec soin, puis regarda le plafond.
—Allons, insistait le professeur, s'impatientant, vous venez de lire pendant dix minutes une description de ce bois. Vous pourrez certainement me dire quelque chose à son sujet.
—Les arbres noueux, aux branches entrelacées, reprit le premier élève.
—Non! non! interrompit le professeur, je ne vous demande pas de réciter le poème. Je veux que vous me disiez, avec des mots de votre façon, quel était le genre de forêt où vivait cette jeune fille.
Et comme le professeur tapait du pied, le premier élève lança cette phrase avec vigueur:
—Monsieur, c'était une forêt comme les autres forêts.
—Dites-lui quel genre de forêt, dit le professeur, s'adressant au deuxième élève.
Le deuxième élève déclara que la forêt était verte.
Cela accrut l'énervement du professeur: il traita le deuxième élève d'imbécile, je ne vois du reste pas pourquoi, et passa au troisième, qui depuis un moment avait l'air d'être sur des charbons ardents et brandissait son bras droit comme un sémaphore détraqué. Il avait du mal à se contenir, l'émotion l'empourprait; il fallait que sa science fit irruption sur le champ, que le professeur le questionnât ou non.
—Une forêt sombre et obscure, s'écria le troisième, visiblement soulagé.
—Une forêt sombre et obscure, répéta le professeur, approuvant évidemment. Et pour quelle raison était-elle sombre et obscure?
Le troisième se montra encore à la hauteur de la question.
—Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer.
—Le professeur eut la sensation d'avoir découvert le poète de la classe.
—Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer, ou plutôt parce que les rayons du soleil ne pouvaient pas y pénétrer. Mais pourquoi n'y pouvaient-ils pas pénétrer?
—Monsieur, parce que les feuilles étaient trop épaisses.
—Très bien, dit le professeur. La jeune fille vivait dans une forêt sombre et obscure, à travers le feuillage de laquelle les rayons du soleil n'arrivaient pas à pénétrer. Et maintenant dites-moi ce qui poussait dans ce bois. (Il désignait le quatrième.)
—Oui, monsieur, des arbres, monsieur.
—Et quoi encore?
—Des champignons, monsieur. (Ceci fut dit après une pause.)
Le professeur, n'étant pas tout à fait sûr des champignons, eut recours au texte et trouva que le garçon avait raison; les champignons avaient été mentionnés.
—Et quoi encore? Que trouvez-vous aux pieds des arbres dans une forêt?
—De la terre, monsieur.
—Non, non, que pousse-t-il dans une forêt à part les arbres?
—Oh, des buissons, monsieur.
—Des buissons, très bien. Maintenant nous sommes dans la bonne voie. Il y avait dans cette forêt des arbres et des buissons. Et quoi encore?
Il s'adressait à un petit garçon assis à l'autre bout du rang. Ayant jugé la forêt trop éloignée de lui personnellement pour qu'elle pût lui causer de l'embarras, cet élève occupait ses loisirs à jouer au jeu de croix et zéros avec lui-même. Ennuyé, ahuri, mais sentant l'obligation d'ajouter quelque chose à cet inventaire, il hasarda:
—Des ronces.
C'était une erreur, le poète n'avait pas parlé de ronces.
—Klobstock naturellement pense à quelque chose qui peut se manger, commenta le professeur, qui se flattait d'avoir la repartie vive. (Cela fit éclater contre Klobstock des rires, qui plurent au professeur.)
—A vous, continua-t-il, faisant signe à un garçon assis au milieu. Qu'y avait-il encore dans cette forêt, à part les arbres et les buissons?
—Il y avait un torrent, monsieur.
—Très bien, et que faisait le torrent?
—Il murmurait, monsieur.
—Non pas. Les ruisseaux murmurent, les torrents...?
—Mugissent, monsieur.
—Il mugissait. Et qu'est-ce qui le faisait mugir?
C'était une question embarrassante. Un des garçons—j'admets que ce n'était pas le plus intelligent—suggéra la jeune fille. Le professeur changea la forme de la question pour nous venir en aide.
—Quand mugissait-il?
Notre troisième meilleur élève, venant de nouveau à notre secours, expliqua qu'il mugissait quand il tombait sur les rochers. Je suppose que plusieurs parmi nous eurent l'idée vague, que ce devait être un torrent pusillanime, puisqu'il faisait tant de bruit pour si peu de chose; un torrent plus courageux, estimions-nous, se serait relevé et aurait poursuivi son chemin, sans dire un mot de plus. Un torrent qui beuglait chaque fois qu'il tombait sur un rocher, nous le considérions comme un torrent bien faiblard; mais le professeur, lui, ne semblait pas en être choqué.
—Et qui habitait cette forêt, outre la jeune fille?
—Des oiseaux, monsieur.
—Oui, il y avait des oiseaux dans cette forêt. Et puis quoi encore?
Les oiseaux avaient dû épuiser nos facultés.
—Allons, dit le professeur, quels sont ces animaux à queue qui grimpent si lestement le long des arbres?
Nous restâmes cois un moment, puis l'un de nous suggéra des chats.
Erreur, le poète n'avait pas parlé de chats; des écureuils, voilà à quoi le professeur voulait en venir.
Je ne me souviens pas d'autres détails au sujet de cette forêt. Je me rappelle seulement qu'on mentionnait aussi le ciel. En levant les yeux, vous pouviez apercevoir le ciel là où il y avait des éclaircies entre les arbres; souvent ce ciel était voilé par des nuages et quelquefois, si mes souvenirs ne me trompent pas, la jeune fille était mouillée par une averse.
Je me suis arrêté à cet exemple, parce qu'il me semble être le type des descriptions de paysages en littérature. Je ne comprenais pas à ce moment-là et je ne saisis encore pas aujourd'hui pourquoi le résumé du premier élève n'aurait pas été suffisant. Malgré tout le respect dû au poète quel qu'il ait été, on ne peut nier que cette forêt n'a été et n'aurait pu être autre chose qu'une forêt comme toutes les autres.
Je pourrais vous décrire la Forêt Noire très longuement. Je pourrais traduire Hebel, le poète de la Forêt Noire. Je pourrais écrire des pages sur ses gorges rocheuses et ses vallées riantes, ses pentes couvertes de sapins, ses cimes couronnées de roches, ses ruisseaux écumants (là où le Germain ordonné ne les a pas condamnée à couler respectablement dans des canalisations en bois ou dans des rigoles), sur ses villages blancs, ses hameaux isolés.
Mais un soupçon me poursuit: vous sauteriez tout ce passage. Et si vous étiez assez consciencieux ou assez faible pour le lire, je n'arriverais encore qu'à vous donner de ce pays, une idée qu'expriment beaucoup plus simplement ces paroles d'un guide sans prétention:
«Une contrée montagneuse et pittoresque, limitée au sud et à l'ouest par la vallée du Rhin, vers laquelle ses éperons s'abaissent rapidement. Son sol, au point de vue géologique, est formé pour la plus grande partie de grès jaspé et de granit; ses hauteurs moyennes sont couvertes de vastes forêts de sapins. Elle est arrosée de nombreux cours d'eau et ses vallées très peuplées sont fertiles et bien cultivées. Les auberges y sont bonnes, mais on ne devrait user qu'avec discrétion des vins du pays.»
CHAPITRE SIXIÈME
Pourquoi nous allâmes à Hanovre. Quelque chose qu'on fait mieux sur le continent. L'art de se servir élégamment des langues étrangères, d'après les méthodes scolaires anglaises. Une histoire vraie, racontée ici pour la première fois. La farce française, pour l'amusement de la jeunesse britannique. Les instincts paternels de Harris. Le cantonnier considéré comme un artiste. Patriotisme de George. Ce que Harris aurait dû faire. Ce qu'il fit. Nous sauvons la vie de Harris. Une ville sans sommeil. Le cheval de fiacre critique.
Nous arrivâmes à Hambourg le vendredi après une traversée calme et sans événements; et nous voyageâmes de Hambourg à Berlin en passant par Hanovre. Ce qui n'est pas la route la plus directe. Je peux seulement me justifier à la manière du nègre que le juge questionnait sur sa présence dans le poulailler du pasteur.
—Oui, monsieur, le garde-champêtre dit la vérité, j'y ai été, monsieur.
—Ah! vous en convenez donc? Et qu'aviez-vous à faire, avec un sac, dans le poulailler du pasteur Abraham à minuit, s'il vous plaît?
—J'étais en train de vous le dire, monsieur, oui, monsieur. J'étais allé porter un sac de melons à massa Jordan. Oui, monsieur, et massa Jordan a été très aimable et m'a prié d'entrer chez lui.
—Et alors?
—Oui, monsieur, un homme bien aimable que massa Jordan. Et nous sommes restés là à causer, à causer.
—C'est fort probable. Ce que nous voulons savoir, c'est ce que vous aviez à faire dans le poulailler du curé.
—Monsieur, j'allais y arriver. Il était très tard quand j'ai quitté massa Jordan, et alors je me suis dit: «S'agit de prendre tes jambes à ton cou, Ulysse», me suis-je dit, «pour ne pas avoir des embêtements avec la vieille. C'est une femme très bavarde, monsieur, oui, très.»
—Laissez-la de côté; il y a d'autres personnes très bavardes dans cette ville. La maison du pasteur Abraham est à une demi-lieue de la route qui mène de massa Jordan chez vous. Comment y êtes-vous arrivé?
—C'est ce que je m'en vais vous expliquer, monsieur.
—Cela me fera plaisir; de quelle manière allez-vous vous y prendre?
—Eh bien, monsieur, je pense que j'ai dû m'écarter de ma route.
J'admets que nous nous soyons un peu écartés de la nôtre.
Au premier abord, pour une raison ou pour une autre, Hanovre semble peu intéressante, mais elle gagne à être connue. Elle se compose de deux villes: l'une, aux belles rues larges et modernes et aux jardins tracés avec goût, s'adosse à une ville du XVIe siècle. Dans celle-ci, de vieilles maisons en bois surplombent d'étroites ruelles; par des voûtes basses on aperçoit des cours à galeries. Jadis ces cours retentirent du sabot des chevaux caracolants, et je me représente un encombrement de lourds carrosses attelés à six qui attendaient leur riche propriétaire et sa placide et majestueuse épouse. Aujourd'hui des enfants et des poules trottinent là à leur guise, et du haut des galeries sculptées, de pauvres hardes pendent.
Une atmosphère étonnamment anglaise plane sur Hanovre, spécialement le dimanche, lorsque ses magasins fermés et ses sonneries de cloches évoquent un Londres plus ensoleillé. Je n'avais pas seul été frappé de cette atmosphère de dimanche anglais, sinon j'aurais pu mettre cette impression sur le compte de mon imagination. George aussi l'avait ressentie. Harris et moi, nos cigares à la bouche, revenant d'une courte promenade ce dimanche après déjeuner, le trouvâmes doucement endormi dans le meilleur fauteuil du fumoir.
—Après tout, dit Harris, quiconque a du sang anglais dans les veines conserve une impression durable de son dimanche britannique. Je regretterais de le voir disparaître complètement, quoi qu'en pense la nouvelle génération.
Et, prenant chacun possession d'un bout du long canapé, nous tînmes compagnie à George.
On dit qu'on peut apprendre au Hanovre l'allemand le plus pur; soit, mais une fois sorti du Hanovre, qui n'est qu'une petite province, personne ne comprend cet allemand parfait. Dilemme: parler un bon allemand et rester au Hanovre, ou parler un mauvais allemand et voyager. L'Allemagne, divisée pendant tant de siècles en une douzaine de principautés, a le malheur de posséder un grand choix de dialectes. Les Allemands de Posen qui désirent converser avec les habitants du Wurtemberg sont souvent obligés d'avoir recours au français ou à l'anglais. Et les jeunes filles qui ont reçu une éducation coûteuse en Westphalie étonnent et désolent leurs parents en se montrant incapables de comprendre une parole dite dans le Mecklembourg. Il est vrai qu'un étranger qui parle anglais se trouvera non moins déconcerté dans la campagne du Yorkshire ou dans les parages de Whitechapel; mais le cas n'est pas le même: vous constaterez en traversant l'Allemagne que les dialectes provinciaux ne sont pas uniquement parlés par les gens sans éducation ou par les campagnards. En fait, chaque province possède son idiome, dont elle est fière et auquel elle tient. Un Bavarois instruit admettra sans peine qu'au point de vue académique le dialecte allemand du nord est plus correct; il continuera néanmoins à parler celui du sud et l'enseignera à ses enfants.
Je suis porté à croire que l'Allemagne arrivera au courant des siècles à résoudre cette difficulté en parlant anglais. Paysans exceptés, tous les petits garçons, toutes les petites filles parlent anglais. L'anglais sans doute deviendrait en peu d'années la langue mondiale, si la prononciation en était moins arbitraire. Les étrangers s'accordent à dire que, grammaticalement, c'est la langue la plus facile. Un Allemand, la comparant à sa propre langue, où chaque mot de chaque phrase dépend d'au moins quatre règles, nous dira que l'anglais n'a pas de grammaire. Certes, pas mal d'Anglais paraissent être arrivés à la même conclusion; mais ils ont tort. Il existe, en effet, une grammaire, anglaise; un de ces jours nos écoles vont se rendre à cette évidence et on l'enseignera à nos enfants; elle arrivera, qui sait? à pénétrer même dans nos milieux littéraires et journalistiques. Mais pour le moment nous paraissons être de l'avis de l'étranger, qui la considère comme une quantité négligeable. La prononciation anglaise est la pierre d'achoppement de notre langue. On dirait que l'orthographe anglaise a surtout pour but de travestir la prononciation. Il semble que ce soit à dessein d'abattre la suffisance de l'étranger qui, sans cela, l'apprendrait en un an.
Car ils ont en Allemagne, pour enseigner les langues, une méthode qui n'est pas notre méthode; le jeune Allemand ou la jeune Allemande sortant du lycée ou de l'école supérieure à quinze ans, «cela» (comme on peut dire en allemand pour les deux sexes) peut comprendre et parler la langue que «cela» a apprise. Nous avons en Angleterre une méthode pour obtenir le moins de résultat possible avec un maximum de temps et d'argent. Un jeune Anglais, ayant fait des études en Angleterre dans une bonne école moyenne, parvient, avec lenteur et difficulté, à parler à un Français de tantes et de jardiniers, conversation que celui qui ne possède ni les unes ni les autres risque de trouver insipide. Peut-être, s'il est une exception brillante, sera-t-il capable de dire l'heure ou de risquer timidement quelques observations au sujet du temps. Il pourra sans doute réciter de mémoire un assez grand nombre de verbes irréguliers; mais le fait est qu'il existe peu d'étrangers avides d'écouter leurs propres verbes irréguliers conjugués par de jeunes Anglais. Il pourrait également rappeler un choix d'idiotismes grotesques de la langue française, qu'aucun Français actuel n'aurait jamais entendus et ne comprendrait, même en les entendant. Ceci s'explique par le fait qu'il a appris le français neuf fois sur dix dans l' «Ahn, cours élémentaire.» L'histoire de ce volume célèbre est curieuse et instructive. Il avait été rédigé par un Français spirituel qui avait habité l'Angleterre pendant quelques années et qui avait eu l'intention d'écrire un livre humoristique, une satire sur les ressources de conversation de la société britannique. Le sujet, à ce point de vue, était remarquablement traité. Il le proposa à une maison d'édition de Londres. Le directeur était un homme malin. Il parcourut le volume. Puis il envoya chercher l'auteur.
—Votre livre, lui dit-il, est pétillant d'esprit. Il m'a fait rire aux larmes.
—Je suis enchanté de l'apprendre, répondit le Français, flatté. J'ai essayé d'être véridique sans devenir inutilement agressif.
—Il est très amusant, poursuivit le directeur, et cependant j'ai le sentiment que ce sera un demi-succès si nous le publions comme une plaisanterie.
La figure de l'auteur s'allongea.
—Son humour, continua le directeur, serait jugé extravagant et forcé. Les intellectuels et les penseurs en seraient amusés, mais au point de vue commercial, cette partie du public est négligeable. Or, j'ai une idée. (D'un rapide coup d'œil circulaire, il s'assura qu'ils étaient seuls, puis, se penchant vers l'auteur, et sa voix ne fut plus qu'un souffle:) J'ai l'intention de le publier comme ouvrage sérieux, à l'usage des écoles!
L'auteur le regarda, effaré.
—Je connais l'instituteur anglais, insista le directeur, ce livre aura son approbation. Il conviendra exactement à sa méthode. Notre instituteur ne saurait rien trouver de plus stupide, rien de moins opportun. Il s'en léchera les babines, comme une jeune chien qui lèche du cirage.
L'auteur acquiesça, sacrifiant l'art à l'intérêt. Ils changèrent le titre et ajoutèrent un vocabulaire, laissant, à part cela, le livre tel quel.
Le résultat en est connu de tous les élèves. «Ahn» est devenu le fondement de l'éducation philologique anglaise. S'il n'a pas conservé sa prépondérance, c'est qu'on a inventé depuis quelque chose d'encore moins adapté au but.
Au cas où l'écolier britannique tirerait de l'enseignement d'Ahn quelque faible connaissance du français, la méthode pédagogique anglaise réussirait à annuler ce résultat, grâce à ce qu'on appelle dans les prospectus «un professeur indigène». Ce Français de naissance, entre parenthèses généralement un Belge, est sans aucun doute un personnage fort respectable, et certainement comprend et parle assez couramment sa propre langue. Mais là s'arrêtent ses facultés. C'est invariablement un monsieur remarquable par son incapacité à enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit. Il semble, en effet, avoir été choisi plutôt pour amuser la jeunesse que pour l'instruire. C'est toujours un être comique. Nul Français d'apparence distinguée ne serait accepté dans aucune école anglaise. Il est d'autant plus estimé par ses chefs que la nature l'a gratifié de quelques particularités susceptibles de provoquer l'hilarité. La classe le considère naturellement comme un pantin. Les trois ou quatre heures hebdomadaires affectées à cette farce surannée sont attendues par les élèves comme un intermède amusant dans une existence monotone. Et quand, par la suite, les parents pleins d'orgueil emmènent leur fils et héritier à Dieppe pour découvrir que le jeune homme n'en sait pas assez pour héler un fiacre, ils ne blâment pas la méthode, mais sa victime innocente. Je borne ma critique au français, car c'est la seule langue que nous essayions d'enseigner à notre jeunesse. Un jeune Anglais qui saurait parler l'allemand serait considéré comme peu patriote. Je n'ai jamais pu comprendre pourquoi nous perdions notre temps à enseigner le français même d'après cette méthode. Il est respectable d'ignorer totalement une langue. Mais à part les journalistes humoristes et les dames romancières pour qui la nécessité en est évidente, cette connaissance superficielle du français, de laquelle nous sommes si fiers, ne sert qu'à nous rendre ridicules.
La méthode dans les écoles allemandes est tout autre. On consacre une heure par jour à la même langue avec l'intention de ne pas laisser aux élèves le temps d'oublier entre deux leçons ce qu'ils viennent d'apprendre. On ne leur procure pas des étrangers comiques pour les divertir. La langue choisie est enseignée par un professeur allemand, qui la connaît à fond, aussi complètement qu'il connaît la sienne. Ce système ne permettra peut-être pas au jouvenceau germanique de s'approprier cet accent parfait, grâce auquel le touriste britannique a acquis une renommée si méritée dans les pays étrangers, mais il présente d'autres avantages. Les élèves ne surnomment pas leur professeur «la Grenouille» ou bien «le Boudin», ni n'amassent en vue de cette leçon de français ou d'anglais des provisions de plaisanteries d'un goût calamiteux. Ils se contentent d'y assister et essaient de s'assimiler cette langue étrangère dans leur propre intérêt et au prix du moindre effort pour eux et le professeur. Sortant de l'école, ils seront à même de ne pas parler seulement de canifs, de tantes ou de jardiniers, mais de discuter politique européenne, histoire, Shakespeare ou tours d'acrobates, selon les hasards de la conversation.
Observant le peuple allemand au point de vue anglo-saxon, j'aurai peut-être dans ce livre l'occasion de le critiquer, mais il y a chez eux pas mal de choses que nous ferions bien d'imiter et, en matière d'éducation, ils peuvent nous rendre quatre-vingt-dix-neuf points sur cent et gagner haut la main.
Hanovre est entouré au sud et à l'ouest par la belle forêt d'Eilenriede, théâtre d'un événement tragique où Harris eut un rôle prépondérant.
Cette forêt est un lieu très fréquenté par les Hanovriens dans les jours de soleil et ses routes ombragées sont alors remplies d'une foule heureuse et insouciante. Nous traversâmes la forêt sur nos machines le lundi après-midi, entourés de beaucoup d'autres cyclistes, parmi lesquels une demoiselle jeune et belle, sur une machine neuve. Elle était selon toute apparence novice dans l'art de monter à bicyclette. On avait d'instinct la sensation qu'elle allait avoir besoin d'assistance à un moment donné, et Harris, selon sa nature chevaleresque, proposa de rester à proximité. Harris, ainsi qu'il a l'habitude de nous l'expliquer à George et à moi, a lui-même des filles ou plus exactement il a une fille qui, le temps aidant, cessera sans doute de faire des culbutes dans le jardin devant la maison et deviendra une jeune fille comme il faut. C'est ce qui donne à Harris le droit de s'intéresser à toutes les belles demoiselles qui n'ont pas dépassé trente-cinq ans; elles lui rappellent, dit-il, son home.
Après avoir parcouru deux lieues, nous aperçûmes non loin de nous, à un endroit où cinq chemins se rencontrent, un homme qui arrosait les routes, un tuyau à la main. Ce tuyau, supporté à chaque articulation par une paire de toutes petites roulettes, serpentait derrière lui, en suivant ses mouvements, ver gigantesque qui de sa gueule ouverte projetait un fort jet d'eau d'un gallon environ à la seconde. Tantôt il s'élevait vers le ciel, ce jet, et tantôt inondait la terre, au gré de l'homme qui des deux mains serrait solidement la partie antérieure du monstre.
—Voilà une méthode bien préférable à la nôtre, observa Harris, plein d'enthousiasme. (Harris a la manie de critiquer sévèrement tout ce qui se fait en Angleterre.) Combien elle est plus simple, plus rapide et plus économique! Vous voyez, elle permet à un seul homme d'arroser en cinq minutes une étendue de route que nous, avec nos camions d'arrosage lourds et encombrants, n'arriverions pas à couvrir en une demi-heure.
George, qui était en tandem derrière moi, dit:
—Oui, et c'est également un moyen, pour un cantonnier un peu insouciant, d'arroser beaucoup de personnes en beaucoup moins de temps qu'il ne leur en faudrait pour se garer.
George, à l'opposé de Harris, est anglais jusqu'au plus profond de son cœur. Je me rappelle avoir vu George chauvinement indigné contre Harris qui vantait les avantages de la guillotine et désirait la voir introduire en Angleterre.
—C'est tellement plus propre, disait-il.
—Je m'en moque, répondait George, je suis un Anglais; la pendaison suffit à mon bonheur.
—Notre voiture d'arrosage a peut-être des désavantages, continua George, mais elle ne peut tout au plus que vous humecter un peu les jambes, désagrément facile à éviter, tandis qu'avec cette machine un homme peut vous suivre au tournant d'une rue et aux étages supérieurs.
—Je regarde les arroseurs de rue et ils me fascinent, dit Harris. Ils sont si adroits! J'en ai vu un à Strasbourg qui, placé au coin d'un grand carrefour très animé, arrosait chaque pouce de terrain sans seulement mouiller le ruban d'un tablier. Leur appréciation des distances est mathématique. Ils enverront leur eau mourir au bout de vos pieds, puis, par dessus vos têtes, la feront tomber à la limite de vos talons. Ils savent.
—Ralentis une minute, dit George.
—Pourquoi?
—J'ai l'intention, me répondit-il, de descendre et d'observer de derrière un arbre la suite de cette représentation. Il y a peut-être dans ce métier quelques sujets très perfectionnés, selon l'avis de Harris, mais cet artiste-là ne me paraît pas tout à fait à la hauteur. Il vient de saucer un chien, et en ce moment il est en train d'arroser un poteau indicateur. Je m'en vais attendre qu'il ait fini.
—Voyons, il ne vous mouillera pas, dit Harris.
—C'est justement de quoi je voudrais m'assurer d'abord, répondit George.
Ce disant, il sauta à terre et, prenant position derrière un orme magnifique, il tira sa pipe et commença à la bourrer.
Je n'avais aucune envie d'actionner le tandem à moi seul; je sautai donc également à terre et le rejoignis. Harris nous cria que nous étions une honte pour le pays qui nous avait vus naître et poursuivit sa route.
Une seconde plus tard, j'entendis le cri de détresse d'une femme. En jetant un coup d'œil de derrière le tronc de l'orme, je me rendis compte qu'il provenait de cette jeune dame, élégante, mentionnée plus haut, et qu'intéressés par les manœuvres du cantonnier nous avions oubliée. Elle montait sa machine avec constance et sans regarder ni à droite ni à gauche, poussant en ligne directe à travers un torrent provenant du tuyau. Elle semblait paralysée au point de ne pouvoir ni descendre de sa bicyclette, ni changer la direction. Elle était de plus en plus trempée, car l'homme au tuyau, qui devait être aveugle ou ivre, continuait à l'arroser avec une parfaite indifférence. Une douzaine de voix se mirent à l'invectiver, ce qui le laissa impassible.
Les sentiments paternels de Harris, profondément remués, lui dictèrent alors une conduite raisonnable et appropriée aux circonstances. S'il avait continué à montrer le même sang-froid, il eût été le héros du jour, au lieu d'avoir à se sauver, ainsi qu'il fit, sous les huées. Sans un moment d'hésitation il se dirigea sur l'homme, sauta à terre et, saisissant la lance par l'embouchure, il essaya de la lui arracher.
Ce qu'il aurait dû faire et ce que tout homme réfléchi eût fait, c'eût été de fermer le robinet dès qu'il eut pris l'appareil en main. C'est alors qu'il aurait pu disposer du cantonnier comme d'un football, ou bien comme d'une balle de tennis, à sa guise; et il aurait eu l'approbation des vingt ou trente personnes accourues pour voir la scène. Il avait été guidé par le désir, comme il nous l'expliqua plus tard, de saisir le tuyau et de diriger un jet vengeur sur l'imbécile en personne. L'arroseur avait apparemment la même idée, savoir, de retenir le tuyau et de s'en servir comme d'une arme pour inonder Harris. Ils arrivèrent naturellement à eux deux à ce seul résultat de saucer tout, hommes et choses, à cinquante yards à la ronde, à l'exception d'eux-mêmes. Un furieux, trop trempé déjà pour se soucier de ce qui adviendrait encore, bondit dans l'arène et prit une part active au combat. A eux trois, ils eurent tôt fait de vider les alentours à l'aide de ce tuyau. Ils le dirigèrent vers le ciel et l'eau retomba sur les assistants en un déluge équatorial. Ils l'abaissèrent vers la terre et envoyèrent l'onde en torrents bondissants qui, soulevant les gens, leur faisaient perdre pied ou, les prenant à la taille, les faisaient tourbillonner. Aucun d'eux ne voulait lâcher prise, aucun d'eux ne pensait à couper le jet. Vous auriez pu croire qu'ils luttaient contre quelque force préhistorique et naturelle. En moins de quarante-cinq secondes, d'après George, qui chronométrait, ils avaient balayé ce rond-point, où il n'y avait plus trace d'être vivant à l'exception d'un chien qui, ruisselant comme une ondine, roulé de ci et de là par la violence de l'eau, arrivait à se remettre vaillamment de temps en temps sur ses pieds, aboyant par défi contre ce qu'il considérait sans doute comme les forces déchaînées d'un enfer à rebours.
Hommes et femmes avaient abandonné leurs machines sur le terrain et s'étaient sauvés dans la forêt. Derrière chaque arbre un peu important apparaissaient des têtes mouillées et furibondes. Enfin un nomme de bon sens fit son entrée sur la scène. Bravant les événements, il se faufila jusqu'à la prise d'eau, saisit la clef de fer et la tourna. Alors de derrière quarante arbres sortirent des êtres humains plus ou moins trempés: et chacun avait à placer son mot.
Je commençai par me demander lequel des deux, ou du brancard, ou du panier à linge, serait plus utile au transport de la dépouille mortelle de Harris à l'hôtel. J'estime que c'est grâce à la promptitude que montra George en cette occurrence, que la vie de Harris fut épargnée. Ayant pu se maintenir sec et, pour cette raison, plus alerte, il put devancer la foule. Harris tenait à donner des explications, mais George coupa court.
—Enjambez-moi cela, dit-il, en lui passant sa bicyclette, et filez. Ils ne savent pas que nous sommes ensemble et, vous pouvez vous fier aveuglément à nous, nous ne divulguerons pas ce secret. Nous allons vous suivre de façon nonchalante et nous les empêcherons d'avancer. Allez en zigzaguant de crainte des balles.
Désirant conserver à la relation de cette scène son caractère strictement véridique, j'en ai lu la description à Harris, afin qu'elle ne contînt rien autre que la vérité pure. Harris la trouva amplifiée, mais voulut bien admettre qu'une ou deux personnes avaient été «légèrement aspergées». Je lui proposai de diriger sur lui un tuyau d'arrosage à la distance de vingt mètres pour voir s'il continuerait à se considérer comme «légèrement aspergé»; mais il se déroba à l'expérience. Il prétendit de même qu'il y avait eu au plus une demi-douzaine de victimes en cette algarade et que le nombre de quarante est une exagération ridicule. Je lui proposai de retourner à Hanovre en sa compagnie et de faire une enquête sérieuse sur cette affaire; mais cette offre fut également déclinée. C'est pourquoi je maintiens l'intégrité de mon rapport sur ces événements dont aujourd'hui encore un certain nombre de Hanovriens se souviennent avec amertume.
Nous quittâmes Hanovre le même soir et arrivâmes à Berlin à temps pour dîner et faire ensuite une petite promenade. Berlin est une ville décevante. Le centre est une cohue, les faubourgs sont presque un désert; Unter den Linden, la seule avenue réputée, beaucoup trop large pour sa longueur, est singulièrement peu imposante, malgré le vain désir qu'on y sent de combiner Oxford Street avec les Champs-Elysées; ses théâtres sont coquets et charmants, on y attache plus d'importance au jeu des acteurs qu'à la mise en scène ou aux costumes; on ne maintient pas une œuvre au répertoire pendant des mois, et les pièces à succès y sont jouées et reprises, en alternant, ce qui permet d'aller au même théâtre une semaine, chaque soir avec un nouveau spectacle; son Opéra n'est pas digne de la capitale, ses music-halls sont mal agencés et beaucoup trop vastes pour être beaux, je ne parle pas de l'atmosphère de vulgarité qui y règne. L'heure de l'affluence dans les cafés et les restaurants est de minuit à trois heures du matin; cependant la plupart des personnes qui y fréquentent se lèvent à sept heures: le Berlinois a-t-il résolu le grand problème de la vie moderne, vivre sans dormir, ou comme Carlyle se réserve-t-il pour l'éternité?
Personnellement je ne connais pas d'autres villes où l'on se couche aussi tard, excepté Petersbourg. Seulement notre Petersbourgeois ne se lève pas d'aussi bonne heure. Les music-halls à Petersbourg, où il est de mode de n'aller qu'après le théâtre, ne commencent pas avant minuit, car on doit compter une demi-heure pour s'y rendre avec un traîneau rapide. Pour traverser la Néva à quatre heures du matin, il faut littéralement se frayer un passage. Les voyageurs choisissent de préférence les trains qui partent à cinq heures du matin. Ces trains épargnent au Russe l'ennui de se lever de bonne heure. Il souhaite une «bonne nuit» à ses amis et s'en va à la gare après un souper confortable, sans mettre sa maison en révolution.
Berlin possède son Versailles, c'est Potsdam, une très jolie petite ville située entre des lacs et des forêts. Là, dans les allées ombragées de ce parc calme et vaste de Sans-Souci, on évoque aisément Frédéric, décharné et barbouillé de tabac selon son habitude, se promenant avec Voltaire à la voix aiguë.
Cédant à mon avis, George et Harris consentirent à ne pas s'arrêter longtemps à Berlin, mais à hâter notre départ pour Dresde. Berlin n'offre pas de curiosités qu'on ne puisse voir en mieux ailleurs et nous décidâmes de nous contenter d'une promenade à travers la ville. Le portier de l'hôtel nous fit faire la connaissance d'un cocher de fiacre qui, nous affirma-t-il, allait nous montrer tout ce qui en vaudrait la peine dans le moins de temps possible. Il vint nous prendre à neuf heures du matin. C'était vraiment le guide rêvé. Il paraissait d'une intelligence vive et bien informée; son allemand était compréhensible et quelques bribes d'anglais servaient à combler les lacunes. Aucune objection contre cet homme, mais son cheval était bien l'animal le moins sympathique derrière lequel je me sois jamais trouvé assis.
Il nous prit en grippe dès qu'il nous aperçut. Je fus le premier à sortir de l'hôtel. Il tourna la tête vers moi et me toisa de haut en bas, de son œil froid et vitreux; puis il se tourna vers un autre cheval, un ami, qui se trouvait en face de lui. Je sais ce qu'il lui dit. Il avait une physionomie expressive et ne fit aucun effort pour déguiser sa pensée. Il dit:
—Drôles de corps que l'on rencontre en été, hein?
George me suivit de près et s'arrêta derrière moi. De nouveau le cheval tourna la tête vers nous et regarda. Jamais je n'avais vu un cheval capable de se contorsionner comme celui-là. J'ai bien vu une girafe faire avec son cou des mouvements, qui forçaient l'attention. Mais ce cheval éveillait plutôt l'idée d'une apparition de cauchemar après une journée poussiéreuse passée à Ascot et suivie d'un bon dîner avec six vieux camarades. Si j'avais vu ses yeux me fixer à travers ses membres postérieurs, je crois que je ne m'en serais pas étonné outre mesure.
L'apparition de George parut l'amuser encore beaucoup plus que la mienne. Il se tourna vers son ami:
—Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; il doit exister un endroit, quelque part sur la terre, où on les élève.
Puis il se mit à chasser avec sa langue les mouches qui couvraient son épaule gauche. Je commençais à me demander si, ayant perdu sa mère tout enfant, il n'avait pas été recueilli par un chat.
George et moi grimpâmes dans la voiture et attendîmes Harris. Il arriva un moment après. J'étais enclin à penser que son aspect était plutôt soigné. Il portait un costume en flanelle blanche à culotte courte, qu'il s'était spécialement fait tailler pour monter à bicyclette en été; son chapeau peut-être sortait un peu de l'ordinaire, mais l'abritait d'une manière vraiment efficace contre le soleil.
Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: «Gott im Himmel!» aussi clairement que jamais cheval ait parlé et se mit à trotter d'une allure rapide le long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna de s'arrêter, mais il ne s'en préoccupa pas. Ils coururent après nous et purent nous arrêter au coin de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; mais je comprenais quelques bribes de phrases telles que:
—Je suis bien forcé de gagner ma vie, hein? Qui t'a demandé ton avis? Ah, tu t'en moques pas mal, tant que tu as à boire!
Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse de son propre chef. Je pense qu'il lui répondit:
—En route alors, et n'en parlons plus! Tâchons d'en finir avec cette plaisanterie et prenons autant que possible les rues les moins fréquentées.
En face du Brandenburger Thor notre cocher attacha les guides autour du fouet, descendit de son siège et vint vers nous pour nous donner des explications. Il nous montra le Thiergarten, puis nous détailla le Reichstags Haus. Il nous précisa sa longueur exacte, sa hauteur et sa largeur selon la manière des guides. Il appela ensuite notre attention sur le Thor. Il le dit construit en grès, imitant les «Properleer» d'Athènes.
A ce moment-là, le cheval, qui avait occupé ses loisirs à se lécher les jambes, tourna la tête. Il ne proféra pas une parole, il ne fit que regarder.
L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit que c'était en imitation des «Propeyedliar».
Le cheval alors se mit à parcourir les Linden et rien ne put le déterminer à ne pas prendre par les Linden. Son patron discuta avec lui, mais il continua à trotter. Il avait une manière de hausser les épaules tout en marchant, qui, à mon avis, signifiait:
—Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce qu'il faut. Quant au reste, vous ne savez pas de quoi vous parlez et ils ne vous comprendraient pas, même si vous le saviez. Parlez donc allemand.
Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval consentit à s'arrêter tout juste assez de temps pour que nous pussions jeter un long regard sur ce qu'il y avait à voir et en entendre le nom. Il coupa court à toute explication ou description par le procédé simple qui consistait à continuer son chemin.
Il a dû se dire: «Ces messieurs ne veulent pas autre chose que pouvoir dire aux gens, en rentrant chez eux, qu'ils ont vu tout cela. Si je les juge avec injustice et qu'ils soient plus intelligents qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide des informations bien plus précises que celles que mon vieil idiot peut leur donner. Qui aurait envie de savoir la hauteur d'un clocher? On l'oublie cinq minutes après. Ce qu'il me fatigue avec son babil! Pourquoi ne se dépêche-t-il pas, qu'on puisse rentrer déjeuner?»
Réflexion faite, peut-être bien que ce vieil animal borgne était dans le vrai. Il est certain que je me suis déjà trouvé en compagnie d'un guide dans des circonstances où j'aurais apprécié l'intervention de ce cheval.
Mais on ne reconnaît jamais les bienfaits de l'heure, puisque dans la circonstance nous l'avons maudit au lieu de le bénir.
CHAPITRE SEPTIÈME
George s'étonne. L'amour germanique de l'ordre. Le concert de merles dans la Forêt Noire aura lieu à sept heures du matin. Le chien en porcelaine. Sa supériorité sur tous les autres chiens. Une contrée bien entretenue. Comment devrait être aménagée une vallée dans les montagnes d'après l'idéal allemand. Comment se fait l'écoulement des eaux en Allemagne. Le scandale de Dresde. Harris donne une représentation. Elle reste inappréciée. George et sa tante. George, un coussin et trois demoiselles.
A un certain moment, entre Berlin et Dresde, George, qui était resté pendant le dernier quart d'heure à regarder très attentivement par la portière, nous déclara:
—Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne d'accrocher au haut des arbres les boîtes aux lettres? Pourquoi ne pas les fixer à la grande porte, comme on fait chez nous? Il me semble que je détesterais grimper au sommet d'un arbre pour prendre mon courrier, sans compter la corvée inutile imposée au facteur. J'ajoute que la tournée de cet employé doit être des plus fatigantes, pour peu qu'il soit corpulent, et même dangereuse par des nuits de tempête. S'ils tiennent absolument à suspendre leur boîte à un arbre, pourquoi ne pas l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir les branches les plus élevées? Mais il est possible que j'émette un jugement téméraire sur ce pays, continua-t-il, une nouvelle idée se présentant à lui. Il est probable que les Allemands, qui nous devancent en beaucoup de points, ont perfectionné le service des pigeons voyageurs. Mais, même en ce cas, je ne peux m'empêcher de remarquer qu'il eût été plus simple, pendant qu'ils y étaient, de dresser les oiseaux à déposer leurs messages plus près de la terre. Ce doit être un travail pénible, même pour un Allemand adulte de force moyenne, de retirer son courrier de ces boîtes.
Je suivis son regard à travers la portière et lui dis:
—Ce ne sont pas des boîtes aux lettres, ce sont des nids. Il faut que vous pénétriez cette nation. L'Allemand aime les oiseaux, mais il n'aime que les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonné à lui-même construit son nid n'importe où. Le nid n'est pas un bel objet, suivant la conception allemande du beau. On n'y trouve pas trace de peinture, pas trace de décoration, pas même un drapeau. Une fois qu'il l'a terminé, l'oiseau recommence à aller et venir et laisse tomber sur les pelouses des brindilles, des tronçons de vers, une foule de choses. Il est inconvenant. Il fait la cour à sa femme ou se chamaille avec elle, il donne la becquée à ses petits, et tout cela en public. Le propriétaire allemand en est choqué. Il dit à l'oiseau: «Je t'affectionne pour beaucoup de raisons. J'aime te voir, j'aime t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manières. Prends cette petite boîte, mets-y toutes tes petites affaires, pour que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque l'envie te prendra de chanter, mais vis-y ta vie intime. Reste dans ta boîte, et surtout ne salis pas le jardin.»
En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en même temps que l'air; en Allemagne les bébés battent la mesure avec leur hochet, et l'oiseau allemand en est arrivé à être fier de sa boîte, et à mépriser les quelques incivilisés qui continuent à construire leurs nids sur les branches et dans les haies. Dans la suite des temps, on peut en être sûr, chaque oiseau allemand aura sa place marquée dans les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrégulier de la gent emplumée doit, on le sent, irriter au plus haut point l'esprit si précis des Allemands, il manque de méthode; l'Allemand, amoureux de musique, y mettra de l'ordre. Quelque oiseau de forte taille et de belle prestance sera dressé à tenir le rôle de chef d'orchestre. Pour qu'ils ne gâchent plus le meilleur de leur talent dans un bois à quatre heures du matin, il les fera chanter dans un Biergarten, accompagnés d'un piano. Telle est la tournure que prendront les choses.
L'Allemand aime la nature, mais sa conception de la nature est artificielle et symétrique. Il s'intéresse beaucoup à son jardin; il plante sept rosiers du côté nord, sept du côté sud, et s'ils n'atteignent pas tous la même hauteur et n'ont pas tous la même silhouette, il en perd le sommeil. Chaque fleur, il l'attache après un bâton. Cela nuit à la beauté de la plante, mais il a, par contre, la satisfaction de savoir qu'elle est là et qu'elle se conduit bien. Il a également un bassin revêtu de zinc; une fois par semaine il le retire, l'emporte dans sa cuisine et le récure. Il place un chien de faïence au centre géométrique de la pelouse, qui souvent ne dépasse pas la largeur d'une nappe et est généralement entourée d'arceaux. Les Allemands adorent les chiens, mais en général ils les préfèrent en faïence. Le chien de faïence ne creuse pas de trous dans les parterres pour y enterrer des os, ni ne disperse les fleurs à tous les vents avec ses pattes de derrière. Au point de vue allemand, c'est le chien idéal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit où on le pose, et on ne le rencontre pas en des lieux où sa présence est gênante. On peut le choisir parfait en tous points, d'après les derniers engouements de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa propre fantaisie et avoir quelque chose d'unique; on n'est pas, comme avec les autres chiens, limité dans son choix par les rigueurs de l'hérédité. En faïence on peut avoir un chien rose, un chien bleu. Moyennant une petite augmentation on aura même un chien à deux têtes.
A date fixe, en automne, l'Allemand couche les plantes de son jardin et les couvre d'une natte. A date fixe, au printemps, il les découvre et les redresse. Si d'aventure l'automne était exceptionnellement doux ou le printemps exceptionnellement sévère, tant pis pour les malheureux végétaux. Aucun véritable Allemand ne songerait à sacrifier la pureté d'un rite aux fantaisies incontrôlées des saisons; incapable de régler le temps, il l'ignore.
Aux autres arbres notre Allemand préfère le peuplier. Certaines nations moins disciplinées pourront chanter les beautés du chêne rugueux, du marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la brise. Ces arbres capricieux et volontaires choquent les yeux allemands. Le peuplier pousse où on l'a planté et comme on l'a planté. Il n'a aucune idée originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui songerait à étaler des rameaux d'ombre, autour d'un tronc tourmenté. Il pousse simplement droit, tout droit, comme doit pousser un arbre allemand. Les Allemands déracineront peu à peu les autres arbres pour les remplacer par des peupliers.
L'Allemand aime la campagne, mais, comme disait la dame qui avait vu un sauvage, «il la préfère plus habillée». Il aime à se promener dans les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit être bordé d'un caniveau en briques pour l'écoulement régulier des eaux et, tous les quinze mètres environ, posséder un banc sur lequel le promeneur pourra se reposer et s'éponger le front; car l'Allemand ne songe pas plus à s'asseoir sur l'herbe qu'un évêque anglican ne songerait à dévaler en dégringolade une pente abrupte. Il aimera contempler du sommet d'un mont la nature, mais il veut, sur ce sommet, une table panoramique qui lui expliquera ce qu'il voit et une autre table avec un banc où s'asseoir pour un frugal repas, «belegte Semmel» et bière, dont il a eu la précaution de se munir au départ. Si en outre il est assez heureux pour apercevoir, accroché à un arbre, un arrêté de police lui interdisant de faire ceci ou cela, il éprouvera une sensation particulière de confort et de sécurité.
L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, pourvu que ce paysage ne soit pas sauvage par trop. S'il le considère comme tel, il s'efforcera de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, une vallée étroite et pittoresque, conduisant vers l'Elbe. Les lacets de la route y suivent un torrent qui, entre des rives ombreuses écume et bondit parmi les galets et les rocs pendant environ un kilomètre. Je le suivais enchanté, lorsque, à un tournant, je me trouvai face à face avec une équipe d'ouvriers occupés à mettre de l'ordre dans cette vallée et à donner au cours d'eau un aspect respectable. Ils enlevaient soigneusement toutes les pierres qui l'obstruaient. Ils cimentaient les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons et les arbres qui dépassaient les bords, les vignes vierges et les plantes grimpantes. Un peu plus loin le travail était déjà au point et je contemplai ce que doit être une vallée d'après les idées allemandes. L'eau, massée maintenant en un courant large et noble, coulait dans un lit aplani et sablonneux entre deux murs couronnés d'une crête imposante. Tous les cent mètres elle descendait gentiment trois marches en bois. Sur chaque rive une petite étendue de terrain avait été défrichée et à intervalles réguliers on y avait planté des peupliers. Chaque arbrisseau était protégé par un treillage d'osier et soutenu par une baguette de fer. Le conseil municipal espère dans la suite des temps «finir» la vallée d'un bout à l'autre et en faire une promenade digne de l'amateur pointilleux d'une nature à l'allemande. On y trouvera un banc tous les cinquante mètres, un arrêté de police tous les cent et un restaurant tous les cinq cents.
Et voilà ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au Rhin: mettre en ordre leur pays. Je me souviens parfaitement du Wehrtal. Ce fut jadis la vallée la plus romanesque qu'on pût trouver dans la Forêt Noire. La dernière fois que je la descendis, j'y rencontrai un campement d'une centaine d'Italiens: ils étaient en plein travail, traçant à la petite Wehr sauvage le chemin qu'elle devait suivre; ils embriquetaient les rives, ils faisaient sauter les rochers, lui fabriquaient des marchés en ciment pour qu'elle voyageât avec décence et sobriété.
Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indisciplinée, on ne lui permet pas de faire ses quatre volontés. En Allemagne la nature est arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le mauvais exemple aux enfants. Un poète allemand, apercevant une chute d'eau, ne s'arrêterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore, pour la décrire en des vers pleins d'allitérations,—il s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les minutes de la belle chute seraient comptées.
—Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix sévère de l'autorité; vous savez que nous ne pouvons pas tolérer cet état de choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc être?
Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de caniveaux de bois et d'un escalier en colimaçon et leur montrerait comment descendre raisonnablement, d'après l'idéal allemand.
C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.
Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester jusqu'au lundi.
A certains points de vue Dresde est peut-être la ville la plus agréable de l'Allemagne. Elle mérite mieux qu'une visite hâtive. Ses musées, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour tout un hiver, mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a pas cette gaieté de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est la Mecque de la musique. Pour cinq shillings à Dresde on se procure une stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, hélas! une aversion violente pour les représentations d'opéras en Angleterre, en France et en Amérique.
La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le Fort, «l'Homme aux Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore les châteaux où il emprisonnait telle ou telle de ses maîtresses disgraciées; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux après quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés sont épars un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides sont telles que des «jeunes personnes» élevées en Allemagne auraient avantage à ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est accroché dans le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut las de voir ces combats sur la place du Marché. C'était un homme aux sourcils épais, à l'air franchement bestial, mais non sans une pointe de culture et de goût, qualités qui souvent laissent leur empreinte sur ces physionomies-là. La Dresde moderne lui doit certainement beaucoup.
Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce sont les tramways électriques. Ces véhicules énormes filent à travers les rues à une vitesse de dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages à la manière des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en toilette de soirée allant au bal ou à l'Opéra, les garçons de livraison avec paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont omnipotents dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse de se garer. Si on ne leur cède pas la place, et si d'aventure on se retrouve vivant quand on a été relevé, on est condamné, lorsqu'on revient à soi, à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin. Cela apprend au public à s'en méfier.
Une après-midi Harris avait fait une «balade» en cavalier seul. Le soir pendant que nous étions assis au Belvédère, écoutant la musique, il dit soudain, sans raison apparente:
—Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.
—Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.
—Parce que, cet après-midi, j'ai sauté sur un de ces trams électriques. Voulant voir la ville, je restai debout sur la petite plate-forme extérieure, comment l'appelez-vous?
—Le Stehplatz.
—C'est cela, dit Harris. Vous savez à quel point il vous secoue et comme il faut se méfier des tournants, des arrêts et des départs!
Je fis signe que oui. Il continua.
—Nous étions à peu près une demi-douzaine sur cette plate-forme; moi, naturellement, je manquais d'expérience. Le tram démarra subitement, cela me projeta en arrière. Je tombai sur un monsieur corpulent qui se trouvait juste derrière moi. Il ne se maintenait lui-même pas très ferme et, à son tour, tomba en arrière, écrasant un gosse qui portait une trompette dans une housse en feutre vert. Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le gamin à la trompette; ils se contentèrent de se redresser, l'air renfrogné. J'allais m'excuser, mais avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit pour une raison quelconque, et cela naturellement me projeta en avant. J'allai buter dans un vieux bonhomme à cheveux blancs qui me sembla être un professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, pas un de ses muscles ne broncha.
—Peut-être, hasardai-je, pensait-il à autre chose.
—Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, répliqua Harris, car pendant ce voyage j'ai dû tomber au moins trois fois sur chacun d'eux. Vous voyez, expliqua-t-il, ils savaient à quel moment on allait arriver à un tournant et dans quelle direction ils devaient se pencher. Moi, comme étranger, j'étais naturellement handicapé. La façon dont je roulais et tanguais sur cette plate-forme, m'accrochant désespérément tantôt à l'un, tantôt à l'autre, devait être du plus haut comique. Je ne dis pas que c'était d'un comique raffiné, mais il aurait diverti n'importe qui. Ces Allemands ne semblaient pas y trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. Un homme, un petit homme se tenait adossé contre le frein. Je tombai cinq fois sur lui,—j'ai compté. On aurait pu s'attendre, à la cinquième, à le voir éclater de rire; mais non: il eut simplement l'air fatigué. C'est une race triste.
George eut aussi son aventure. Il y avait proche l'Altmarkt un magasin à la vitrine duquel étaient exposés quelques coussins. Le véritable commerce de la boutique était la verrerie et la porcelaine, les coussins semblaient ne devoir être qu'un essai. C'étaient de fort beaux coussins de satin, enjolivés de broderies à la main. Nous passions souvent devant cette vitrine et, chaque fois, George s'arrêtait pour les admirer. Il disait que certainement sa tante aimerait en posséder un.
George s'est montré plein d'attention envers cette tante depuis le début du voyage. Il lui a écrit une longue lettre chaque jour, et de chaque ville où nous nous arrêtions lui a envoyé un souvenir. A mon avis il exagère, et plus d'une fois je le lui ai dit. Sa tante va rencontrer d'autres tantes et elles causeront; toute cette espèce en sera bouleversée et en deviendra intraitable. Comme neveu je m'oppose à cet état de trouble que George est en train de créer. Mais il ne veut rien entendre.
Voilà pourquoi il nous quitta le samedi après le déjeuner, expliquant qu'il se rendait à ce magasin afin d'acheter un coussin pour sa tante. Il dit qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous engagea à l'attendre.
Nous l'attendîmes un temps qui me sembla interminable. Quand il nous revint, il avait les mains vides et l'air ennuyé. Nous lui demandâmes ce qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en avait pas acheté, qu'il avait changé d'avis; il ajouta qu'au fond sa tante n'aurait pas tenu tellement à ce coussin. Certainement il s'était passé quelque chose de contrariant. Nous essayâmes de connaître le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas communicatif; même, à notre vingtième question, il finit par nous répondre sèchement.
Cependant dans la soirée, comme nous étions en tête à tête, il commença de lui-même:
—Les Allemands sont quand même un peu bizarres pour certaines choses.
—Qu'est-il arrivé?
—Je voulais donc un coussin...
—Pour votre tante, remarquai-je.
—Pourquoi pas? (Il commençait à se monter. Je n'ai jamais connu homme si susceptible à propos d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je pas un coussin à ma tante?
—Ne vous fâchez pas, répliquai-je. Je n'y vois pas d'objection, au contraire; je respecte vos sentiments.
Il se calma et continua:
—Il y en avait quatre à la devanture, vous vous le rappelez bien. Tous quatre semblables, et chacun marqué vingt marks en chiffres connus. Je n'ai pas la prétention de parler couramment l'allemand, mais avec un petit effort j'arrive généralement à me faire comprendre et à saisir le sens de ce que l'on me dit, pourvu qu'on ne mange pas les mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille s'avance vers moi. Elle était jolie, elle avait l'air sage, timide même: on ne se serait pas attendu en la voyant à une telle chose. De ma vie je n'ai été aussi surpris.
—Surpris de quoi? demandai-je.
George suppose toujours que vous connaissez la fin de l'histoire dont il raconte le commencement; c'est un genre déplaisant.
—De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je vous raconte. Elle se prit à sourire et me demanda ce que je voulais. Je perçus cela parfaitement; aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. Je déposai une pièce de vingt marks sur le comptoir et dis:
—Donnez-moi, s'il vous plaît, un coussin.
Elle me regarda comme si je lui avait demandé un édredon. Je pensai que peut-être elle n'avait pas bien compris, de sorte que je lui répétai ma demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caressée sous le menton, elle n'eût certes pu avoir un air plus surpris ni plus indigné.
Elle me déclara que je devais faire erreur.
Je ne voulus pas commencer une longue conversation, de peur de ne pouvoir la soutenir. Je lui dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui montrai la pièce de vingt marks, et lui répétai pour la troisième fois que je voulais un coussin, «un coussin de vingt marks.»
Sur ces entrefaites s'avança une autre demoiselle, plus âgée, et la première, qui paraissait bouleversée, lui répéta ce que je venais de dire.
L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir à cette classe d'hommes qui pouvaient désirer un coussin. Pour s'en assurer, elle me posa elle-même la question:
—Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un coussin?
—Je l'ai dit trois fois, je vais le répéter: je veux un coussin.
Elle dit:
—Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!
Je sentais la colère monter. Si je n'avais pas réellement tenu à cet objet, je serais sorti de la boutique; mais les coussins étaient à la devanture pour être vendus, évidemment. Je ne voyais pas pourquoi, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. Je déclarai:
—Et je veux en avoir un!
C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec énergie. Une troisième demoiselle parut à ce moment, je suppose que ces trois formaient tout le personnel de la maison. Cette dernière était une petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En toute autre occasion j'aurais eu du plaisir à la voir, mais son arrivée m'irrita. Je ne voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour conclure cette affaire.
Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième et avant qu'elles fussent à la moitié de leur récit, la troisième commença à s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractère à rire de tout. Ensuite elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes les trois à la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles me regardaient, plus la troisième riait; et avant qu'elles eussent fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une représentation.
Quand elles furent suffisamment calmées pour se mouvoir, la troisième vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:
—Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?
De prime abord, je ne compris pas très bien: elle fut obligée de répéter:
—Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?
Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que je ne m'en irais pas sans. J'étais résolu à obtenir un coussin, dussé-je passer toute la nuit dans la boutique.
Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient me chercher le coussin, et que le marché allait être conclu. Au lieu de cela, arriva la chose la plus incompréhensible. Ces deux se mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant de rire, Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent vers moi. Elles la poussèrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui arrivait, cette troisième posa ses mains sur mes épaules, se mit sur la pointe des pieds et m'embrassa. Après quoi, enfouissant sa figure dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un désir si évident de me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant derrière moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, tandis que je désirais un coussin. Je ne tiens pas à retourner à ce magasin. Mais je ne comprends pas du tout cette conduite.
Je lui dis:
—Mais qu'avez-vous donc demandé?
Il répondit:
—Un coussin.
—C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est: quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employé?
Il me répondit:
—Un Kuss.
J'expliquai:
—Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prête à confusion. Un «Kuss» semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas ainsi, cela signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin. Vous avez confondu les deux mots: vous n'êtes pas le premier auquel cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre description de la jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas n'en parlons pas à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a également une tante.
En quoi George fut de mon avis.