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Les trois hommes en Allemagne

Chapter 29: CHAPITRE NEUVIÈME
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About This Book

Three friends, weary of domestic life, set out on a comic journey through Germany that mixes travel episodes, household interruptions, and casual philosophizing. Plans for cycling, yachting, and excursions into the Black Forest are repeatedly derailed by timidity, disagreement, and family obligations, producing a string of mishaps and digressions. Episodes move between awkward domestic scenes, bungled attempts at navigation and camping, and encounters with local sights, all bound by wry observational humor and anecdotal reflection on friendship, leisure, and the absurdities of travel planning.

CHAPITRE HUITIÈME

Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao. Conseil à la société pour la conservation de la paix. La fenêtre, argument moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. Les litanies du guide. Comment réparer les ravages du temps. George expérimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière allemand. Harris et moi prenons la résolution de faire une bonne action. Le modèle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis sans poivre. Les femmes et les villes.

Nous nous étions mis en route pour Prague et attendions dans le grand hall de la gare de Dresde le moment où les employés omnipotents nous permettraient l'accès du quai. George, qui était allé au kiosque à journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse dans les yeux, et dit:

—Je l'ai vu.

—Vu quoi? demandai-je.

Il était trop agité pour répondre intelligiblement.

—Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les voir vous-mêmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est exactement ça.

Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paraître quelques articles plus ou moins sérieux sur le serpent de mer; et je croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de réflexion me fit comprendre que cette chose était impossible, vu que nous nous trouvions en plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues des côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il me saisit le bras:

—Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?

Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'après la conception continentale, accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, en chair et en os, vivants et palpables, à moins que ce n'ait été un rêve. C'était le «Milord» et la «Miss» anglais, tels que depuis des générations on les caricature dans la presse comique et sur la scène continentale. Ils étaient parfaits en tous points. L'homme était grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez énorme, de longs favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise et un long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc était orné d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en bandoulière et tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille était longue et anguleuse. Je ne puis décrire son costume: mon regretté grand-père aurait pu mener cette tâche à bien; il devait être plus familiarisé avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle me sembla inutilement court-vêtue, exhibant une paire de chevilles (si je puis me permettre de mentionner ce détail) qui, au point de vue artistique, demandaient plutôt à être cachées. Son chapeau me rappelait Mrs Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. Elle portait des mitaines, un pince-nez et des bottines lacées sur le côté—on les appelait «prunella» dans le commerce. Elle aussi tenait un alpenstock, malgré l'absence totale de montagnes à cent kilomètres à la ronde, et un sac plat maintenu à la taille par une courroie. Les dents lui sortaient de la bouche comme à un lapin, et sa silhouette était celle d'un traversin sur des échasses.

Harris se précipita sur son kodak et naturellement ne le trouva pas; il ne le trouve jamais quand il en a besoin. Lorsque nous voyons Harris se démener comme un possédé et criant: «Que diable ai-je fait de mon kodak, est-ce que l'un de vous se rappelle ce que j'en ai fait?» c'est que pour la première fois de la journée il a aperçu une chose digne d'être photographiée. Plus tard, il se souvient de l'avoir mis dans sa valise.

Ils ne se contentèrent pas de la simple apparence; ils jouèrent leur rôle jusqu'au bout. Ils avançaient en regardant à chaque pas à droite et à gauche. Le gentleman tenait à la main un Baedeker ouvert, la lady portait un manuel de conversation; ils parlaient un allemand que personne ne pouvait comprendre et un français qu'eux-mêmes ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de son alpenstock les employés pour attirer leur attention, tandis que la dame se détournait violemment à la vue d'une affiche-réclame de cacao, en s'écriant: «Shocking!»

Vraiment, elle était excusable. On remarque, même dans la chaste Angleterre, que, d'après l'auteur de l'affiche, une femme qui boit du cacao n'a que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui suffit d'environ un mètre de mousseline. Sur le continent cette même femme, autant que j'ai pu en juger, est à l'abri de tous les autres besoins de la vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit tenir lieu d'aliments et de boisson, mais encore de vêture. Ceci dit entre parenthèses.

Naturellement ils devinrent le point de mire de tous les regards. Ayant eu l'occasion de leur rendre un léger service, j'eus l'avantage de cinq minutes de conversation avec eux. Ils furent très aimables. Le gentleman me déclara se nommer Jones, et venir de Manchester, mais il me parut ne savoir ni de quel quartier de Manchester il venait, ni où cette ville se trouvait. Je lui demandai où il allait, mais il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela dépendait. Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock un objet encombrant pour se promener à travers une ville populeuse; il admit qu'en effet l'alpenstock devenait parfois embarrassant. Je lui demandai si sa voilette ne le gênait pas pour voir. Mais il nous expliqua qu'il ne la baissait que lorsque les mouches devenaient gênantes. Je demandai à la miss si elle s'était aperçue de la fraîcheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouvé spécialement froid aux coins de rue. Je n'ai pas posé ces questions les unes après les autres, comme je l'ai relaté ici; je les mêlais à la conversation générale, et nous nous séparâmes bons amis.

J'ai beaucoup réfléchi à cette apparition et suis arrivé à une conclusion bien définie. Un monsieur, que je rencontrai plus tard à Francfort et auquel je fis la description du couple, m'affirma l'avoir lui-même rencontré à Paris, trois semaines après l'affaire de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de commerce pour quelque aciérie anglaise, que j'avais rencontré à Strasbourg, se rappelle les avoir vus à Berlin, au moment de la surexcitation causée par la question du Transvaal. J'en conclus que c'étaient des acteurs sans travail, engagés spécialement dans l'intérêt de la paix internationale. Le ministère français des Affaires Etrangères, désireux de faire tomber la colère de la populace parisienne qui réclamait la guerre avec l'Angleterre, embaucha ce couple admirable pour qu'il circulât dans la capitale. On ne peut pas à la fois rire et vouloir tuer. La nation française contempla ce spécimen de citoyen anglais, elle y vit non pas une caricature, mais une réalité palpable et son indignation sombra dans le fou rire. Le succès de ce stratagème amena plus tard le couple à offrir ses services au gouvernement allemand: on sait l'heureux résultat qui couronna ses efforts.

Notre propre gouvernement pourrait lui-même profiter de la leçon. On pourrait parfaitement tenir à la disposition de Downing Street quelques petits Français bien gras, qu'à l'occasion l'on enverrait à travers le pays, avec la consigne de hausser les épaules et de manger des sandwiches aux grenouilles; ou bien on pourrait réquisitionner une bande d'Allemands mal soignés et mal peignés, dans le simple but de les faire se promener, en fumant de longues pipes et en disant «So». Le public rirait et s'écrierait: «La guerre avec ceux-là? Non, ce serait trop bête!» Si le gouvernement n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les grandes lignes à la société pour le maintien de la paix.


Nous fûmes amenés à allonger quelque peu notre séjour à Prague. Prague est une des villes les plus intéressantes d'Europe. Ses pierres sont saturées d'histoires et de romances; tous ses environs ont servi de champs de bataille. C'est dans cette ville que fut conçue la Réforme et que se trama la guerre de Trente ans. Mais il n'y aurait pas eu à Prague la moitié des troubles qui y ont éclaté, si ses fenêtres avaient été moins larges et moins tentantes. Le fait initial de la première de ces catastrophes fameuses consista à jeter les sept conseillers catholiques de la fenêtre du Rathhaus sur les piques des Hussites. Plus tard on donna le signal de la deuxième en jetant les conseillers impériaux par les fenêtres de la vieille Burg, dans le Hradschin. Ce fut la deuxième «défenestration» de Prague. Depuis on a résolu à Prague d'autres questions importantes. L'issue pacifique de ces réunions fait conjecturer qu'elles eurent lieu dans des caves. On a d'ailleurs bien la sensation que la fenêtre a toujours joué, en tant qu'argument, le rôle de tentateur chez l'enfant de Bohême.

On peut admirer dans la Teynkirche la chaire vermoulue où Jean Huss prêcha. On entend aujourd'hui la voix d'un prêtre papiste s'élever du même endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre, à moitié caché par du lierre, commémore au loin, à Constance, l'emplacement où Huss et Jérôme expirèrent en proie aux flammes du bûcher. L'histoire est coutumière de semblables ironies. Dans cette Teynkirche se trouve enterré Tycho Brahé, l'astronome qui commit l'erreur banale de croire que la terre, avec ses mille et une croyances et son unique humanité, était le centre de l'univers, mais qui, d'autre part, observa les étoiles avec clairvoyance.

Quoiqu'elles soient bordées de palais, les avenues de Prague sont sales. Ziska l'Aveugle a dû souvent les traverser en hâte. Le clairvoyant Wallenstein a habité cette ville. Ils l'ont surnommé «le Héros»; la ville est particulièrement fière de l'avoir eu comme citoyen. Dans son palais lugubre de la place Waldstein, on montre comme un lieu sacré la petite pièce où il faisait ses dévotions, et, ma parole, on a l'air ici de croire qu'il possédait réellement une âme.

Ces chemins raides et tortueux doivent avoir résonné bien souvent sous les pas des légions de Sigismond ou de Maximilien. Tantôt les Saxons, tantôt les Bavarois et puis les Français; tantôt les saints de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines de Frédéric le Grand, tous ont voulu forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.

Les juifs ont toujours donné à Prague une physionomie particulière. Il leur est arrivé de porter assistance aux chrétiens dans leur occupation favorite, qui consistait à s'entre-tuer, et cette grande oriflamme suspendue sous la voûte de l'Altneuschule atteste le courage avec lequel ils aidèrent Ferdinand le Catholique à résister aux protestants suédois. Le ghetto de Prague fut un des premiers établis en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs dévotions depuis huit cents ans dans une minuscule synagogue qui existe toujours; du dehors les femmes pleines de ferveur assistent aux offices, l'oreille collée à des ouvertures spécialement aménagées pour elles dans les murs épais. Le cimetière juif avoisinant, «Bethchajim», ou la «Maison de la vie», a l'air de vouloir déborder de sépulcres. Pendant des siècles on a, selon la loi, enterré là, et nulle part ailleurs, les os d'Israël. Les pierres tombales s'y culbutent comme renversées par quelque lutte macabre de leurs hôtes souterrains.

Il y a longtemps que les murs du ghetto ont été nivelés, mais les juifs de Prague tiennent toujours à leurs ruelles fétides, qu'on est d'ailleurs en train de remplacer par de belles rues neuves qui promettent de faire de ce quartier la plus belle partie de la ville.

On nous avait conseillé à Dresde de ne pas parler allemand à Prague. La Bohême est en proie depuis des années à une haine de race entre la minorité germanique et la majorité tchèque; être pris pour un Allemand dans certaines rues de Prague peut causer des désagréments à celui qui n'a plus l'entraînement voulu pour soutenir une course de fond. Nous parlâmes cependant allemand dans certaines rues de Prague,—il fallait le parler ou rester muet. Le dialecte tchèque est très ancien, dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une culture scientifique très haute. Son alphabet se compose de quarante-deux lettres, qui évoquent chez l'étranger l'image des caractères chinois. Ce n'est pas une langue qu'on puisse apprendre rapidement. Nous décidâmes qu'en nous en tenant à l'allemand notre santé courrait moins de risque: en effet il ne nous arriva rien de fâcheux. Je ne puis l'expliquer que de la manière suivante: l'habitant de Prague est fort astucieux; une légère trace d'accent, quelque insignifiante incorrection grammaticale a pu se glisser dans notre allemand, lui révélant le fait que, malgré toutes les apparences contraires, nous n'étions pas des Allemands pur sang. Je ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme une possibilité.

Pour éviter cependant tout danger inutile, nous visitâmes la ville avec un guide. Je n'ai jamais rencontré de guide accompli. Celui-là avait deux défauts bien marqués. Son anglais était des plus imparfaits. En réalité ce n'était pas du tout de l'anglais. J'ignore comment on aurait pu appeler son baragouin. Ce n'était pas entièrement sa faute; il avait appris l'anglais avec une dame écossaise. Je comprends assez bien l'écossais, ce qui est nécessaire si l'on tient à être au courant de la littérature anglaise moderne,—mais de là à saisir un patois écossais prononcé avec un accent slave et assaisonné de-ci de-là d'inflexions allemandes...! On avait du mal pendant la première heure passée en sa compagnie à se débarrasser de l'impression que cet homme étouffait. Nous nous attendions à chaque instant à le voir expirer entre nos mains. Nous nous habituâmes à lui au cours de la matinée et nous pûmes arriver à réprimer notre premier mouvement, qui était de l'étendre sur le dos et de lui arracher ses vêtements chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Nous arrivâmes plus tard à comprendre une partie de ce qu'il disait et ceci nous permit de découvrir son deuxième défaut.

Il avait inventé depuis peu, à ce qu'il paraît, une lotion pour faire repousser les cheveux et obtenu qu'un pharmacien de l'endroit acceptât de la lancer et de lui faire de la réclame. Aussi s'efforçait-il, les trois quarts du temps, de nous vanter, non pas les beautés de Prague, mais les bienfaits que vaudrait à l'humanité son liquide. Il avait pris pour de la sympathie envers sa misérable lotion l'assentiment conventionnel que nous donnions à son éloquence enthousiaste (nous croyions qu'il nous développait ses idées sur l'architecture).

De telle sorte qu'il nous fut impossible de le ramener à tout autre sujet. Il traitait les palais en ruines et les églises branlantes en quantités négligeables, tout au plus bonnes à flatter le goût dépravé d'un décadent. Il avait l'air de croire que son devoir ne consistait pas à nous faire méditer sur les ravages du temps, mais plutôt sur les moyens de les réparer. Que nous importaient des héros aux têtes cassées ou des saints chauves? Vivait-on parmi les vivants ou parmi les morts? et, plutôt qu'à ceux-ci, ne devrions-nous pas être attentifs à ces jeunes filles et jeunes gens qu'un usage rationnel du «kophkeo» avait lotis (tout au moins sur l'étiquette) de nattes interminables ou d'épaisses moustaches?

Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divisé le monde en deux catégories. Le Passé (avant l'usage): des gens peu intéressants, à l'air maladif et désagréable. L'Avenir (après usage): un choix de gens gras, joviaux, à physionomie avenante. Et tout ceci le rendait incapable de nous guider utilement à travers les vestiges du moyen âge.

Chacun de nous reçut à l'hôtel une bouteille de son produit. Au début de notre conversation, nous en avions tous, paraît-il, demandé avec véhémence. Je ne peux personnellement ni louer ni condamner cette drogue. Une longue suite de déceptions antérieures m'a découragé, sans parler d'une odeur tenace de paraffine qui, si légère soit-elle, vous attire des remarques désobligeantes. Depuis, je n'essaie même plus d'échantillons.

Je donnai ma bouteille à George. Il me l'avait demandée pour l'envoyer à un monsieur à Leeds. J'appris plus tard que Harris lui avait également cédé son flacon pour l'envoyer au même destinataire.

Un léger relent d'oignon ne nous quitta plus, à dater de notre départ de Prague. George l'a remarqué lui-même. Il l'attribuait à l'emploi exagéré de la ciboulette dans la cuisine européenne.


C'est à Prague que Harris et moi eûmes l'occasion de témoigner à George toute notre amitié. Nous avions remarqué qu'il commençait à avoir pour la bière de Pilsen un amour immodéré. Cette bière allemande est une boisson traîtresse, spécialement par temps chaud. Elle ne vous monte pas à la tête, mais elle vous épaissit vite la taille. En arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours suivant: «Allons! je ne boirai pas de bière allemande. Du vin blanc du pays avec un peu de soda; de temps en temps peut-être un verre d'Ems ou d'eau carbonatée. Mais de bière, jamais, ou presque jamais.»

Cette résolution est bonne, je la recommande à tous les voyageurs. Comme je voudrais être capable de m'y tenir!

George refusa, malgré mes supplications, de se limiter si péniblement. Il dit que la bière allemande est salubre, pourvu qu'on en use avec modération.

—Un bock le matin, dit George, un verre le soir, ou même deux. Cela ne fait de mal à personne.

Il avait probablement raison. Harris et moi ne nous alarmâmes que lorsqu'il prit les bocks par demi-douzaines.

—Nous devrions faire quelque chose pour l'arrêter, dit Harris; cela devient inquiétant.

—C'est héréditaire, à ce qu'il dit; il paraît que sa famille a toujours eu soif.

—Il y a l'eau d'Apollinaris additionnée de quelques gouttes de jus de citron, elle n'entraîne, je crois, aucun danger. Ce qui me donne à réfléchir, c'est son embonpoint naissant. Il va perdre toute élégance.

Nous en causâmes longuement et dressâmes nos plans; la Providence nous aida. Une nouvelle statue venait d'être achevée, destinée à l'embellissement de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur de qui on l'érigeait. Je ne m'en rappelle que les grandes lignes; c'était la statue conventionnelle, représentant le monsieur conventionnel, à la raide allure conventionnelle, sur le cheval conventionnel, ce cheval qu'on voit toujours dressé sur ses pattes de derrière et réservant ses pattes de devant pour battre la mesure. Mais, examiné de plus près, ce groupe ne laissait pas que d'être assez original. Au lieu du bâton ou de l'épée qu'on voit partout, l'homme tenait à bras tendu son chapeau à plumes; et le cheval, au lieu de se terminer par une cascade, avait, en guise de queue, un simple moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa fougue imposante. On avait l'impression qu'un cheval muni d'une queue si rudimentaire ne se serait pas cabré de la sorte.

On l'avait transporté, mais non pas définitivement, dans un petit square, près du bout de la Karlsbrücke. Les autorités municipales avaient décidé fort intelligemment, avant de lui choisir une place définitive, de voir par expérience en quel endroit la statue ferait le meilleur effet. Pour cela elles en avaient fait exécuter trois copies, sommaires,—à la vérité, de simples silhouettes en bois,—mais qui à distance produisaient l'effet voulu. On avait placé l'une d'elles près de la Franz-Josephbrücke, une deuxième dans l'espace libre derrière le théâtre et la troisième au centre du Wenzelsplatz.

—Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous nous promenions de notre côté depuis une heure, George étant resté à l'hôtel pour écrire à sa tante), s'il n'a pas remarqué ces statues, eh bien, nous pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette bonne action nous la commettrons ce soir même.

Nous tâtâmes le terrain pendant le dîner et, voyant que George n'était pas au courant, nous l'emmenâmes à la promenade et le conduisîmes par des détours à l'endroit où se trouvait l'original de la statue. George ne voulait qu'y jeter un coup d'œil et poursuivre sa route, comme il fait d'habitude en pareil cas; mais nous le contraignîmes à un examen plus consciencieux. Quatre fois nous lui fîmes faire le tour du monument; il fallut qu'il le regardât sous toutes ses faces. Je suppose que notre insistance l'ennuyait; mais nous voulions qu'il emportât de là une impression durable. Nous lui fîmes la biographie du cavalier, lui révélâmes le nom de l'artiste, lui indiquâmes le poids de la statue et sa hauteur. Nous saturâmes son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui rendîmes enfin sa liberté, ses connaissances sur la statue l'emportaient sur tout le reste de son savoir. Nous l'obsédâmes de cette statue et ne le lâchâmes qu'à la condition que nous y reviendrions le lendemain matin pour la mieux voir à la faveur d'un meilleur éclairage; nous insistâmes pour qu'il en notât sur son carnet l'emplacement.

Puis nous l'accompagnâmes à sa brasserie favorite, et là lui contâmes l'histoire de gens qui s'étaient brusquement adonnés à la bière allemande et à qui elle avait été funeste: les uns envahis d'idées homicides, d'autres enlevés à la fleur de l'âge, d'autres obligés d'abdiquer leurs plus chères ambitions sentimentales.

Il était dix heures, quand nous nous mîmes en route pour rentrer à l'hôtel. Des nuages épais voilaient la lune par instants. Harris dit:

—Ne prenons pas le chemin par où nous sommes venus. Rentrons par les quais. C'est merveilleux au clair de lune!

Chemin faisant, il conta la triste histoire d'un homme qu'il avait connu et qui se trouvait présentement dans un asile, section des gâteux inoffensifs. Cette histoire, confessa-t-il, lui revenait en mémoire, parce que cette nuit-ci lui rappelait tout à fait celle où il s'était promené avec ce malheureux pour la dernière fois. Ils descendaient lentement les quais de la Tamise, quand cet homme l'effraya en affirmant voir de ses yeux, au coin de Westminster Bridge, la statue du duc de Wellington qui, comme chacun sait, se trouve à Piccadilly.

C'est à ce moment même que nous arrivâmes en vue de la première des effigies de bois. Elle occupait le centre d'un petit square entouré de grilles, à peu de distance de nous, de l'autre côté de la rue. George s'arrêta net.

—Qu'y a-t-il? dis-je. Un petit étourdissement?

—Oui, en effet. Reposons-nous une minute.

Il resta cloué sur place, les yeux fixés sur l'objet. Il dit, parlant d'une manière un peu haletante:

—Pour revenir aux statues, ce qui me frappe, c'est de constater combien une statue ressemble à une autre statue.


Harris dit:

—Je ne suis pas de votre avis. Les tableaux, si vous voulez. Beaucoup se ressemblent. Quant aux statues, elles ont toujours des détails caractéristiques. Prenez par exemple celle que nous avons vue à la fin de cette après-midi. Elle représentait un homme à cheval. Il existe d'autres statues équestres à Prague: aucune ne ressemble à celle-là.

—Que si, dit Georges. Elles sont toutes pareilles. C'est toujours le même homme sur le même cheval. Elles sont pareilles. C'est stupide de dire qu'elles diffèrent.

Il semblait irrité contre Harris.

—Comment vous êtes-vous forgé cette opinion? demandai-je.

—Comment je me la suis forgée? Mais regardez donc cet objet maudit, là, en face!

—Quel objet maudit?

—Celui-là. Regardez-le donc! Voilà bien ce même cheval avec une moitié de queue, et cabré; le même homme, tête nue; le même...

Harris objecta:

—Vous voulez parler de la statue que nous avons vue au Ringplatz!

—Non, pas le moins du monde, répliqua George, je veux parler de cette statue-ci, en face de nous.

—Quelle statue? s'étonna Harris.

George regarda Harris, mais Harris est un homme qui, avec un peu d'entraînement, eût fait un excellent acteur. Sa figure n'exprimait que de l'anxiété, mélangée d'une tristesse amicale. Puis George tourna son regard vers moi. Je m'efforçai de copier la physionomie de Harris, y ajoutant de mon propre chef une légère pointe de reproche.

—Faut-il vous chercher une voiture? dis-je à George de ma voix la plus compatissante, j'y vole.

—Que diable voulez-vous que je fasse d'une voiture, répondit-il vexé, on dirait que vous êtes incapable de comprendre une plaisanterie! c'est comme si l'on sortait avec une paire de sacrées vieilles femmes.

Ce disant, il se mit à traverser le pont, nous laissant derrière lui.

—Je suis bien heureux de voir que vous nous faisiez une farce, dit Harris, quand nous le rejoignîmes. J'ai connu un cas de ramollissement cérébral qui commença...

—Vous êtes un fieffé crétin! dit George, coupant court; vous savez trop d'histoires.

Il devenait tout à fait désagréable.

Nous l'amenâmes vers le théâtre, en passant par les quais. Nous lui dîmes que c'était le chemin le plus court, ce qui, du reste, était la vérité. C'était là, dans l'espace vide derrière le théâtre, que se trouvait la deuxième de ces apparitions en bois, George la regarda et s'arrêta de nouveau.

—Qu'y a-t-il? dit aimablement Harris. Vous n'êtes pas malade, hein?

—Je ne crois pas que ce chemin soit le plus court, dit George.

—Je vous assure que si, persista Harris.

—Eh bien, moi, je vais prendre l'autre.

Il s'y dirigea, et nous le suivîmes comme avant.

Tout en descendant la Ferdinandstrasse, Harris et moi, nous nous entretenions d'asiles privés d'aliénés, lesquels, assura Harris, n'étaient pas irréprochables en Angleterre. Un de ses amis, commença-t-il, soigné dans un asile...

George nous interrompit:

—Vous avez un grand nombre d'amis dans des asiles d'aliénés, à ce qu'il me semble.

Il le dit d'un ton agressif, comme s'il voulait insinuer que c'était bien là qu'il fallait qu'on s'adressât pour trouver la plupart des amis de Harris. Mais Harris ne se fâcha pas; il répondit avec douceur:

—Le fait est qu'il est extraordinaire, en y réfléchissant, de constater combien ont fini comme cela. Cela me rend parfois nerveux.

Harris, qui nous précédait de quelques pas, s'arrêta au coin du Wenzelsplatz.

George et moi le rejoignîmes, A deux cents yards devant nous, bien au centre, se trouvait la troisième de ses statues fantasmagoriques. C'était la meilleure des trois, la plus ressemblante et la plus décevante. Elle se découpait vigoureusement sur le ciel obscur; le cheval sur ses pattes de derrière, avec sa queue drôlement raccourcie, l'homme, tête nue, son chapeau à plumes tendu vers la lune.

—Je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvénient et si vous pouvez m'en trouver une, que je prendrais bien une voiture, dit George. (Il parlait sur un ton pathétique; son ton agressif l'avait complètement quitté.)

—Je constatais que vous aviez l'air tout chose, dit Harris avec compassion, c'est la tête qui ne va pas, hein?

—Peut-être bien.

—Je m'en étais aperçu, affirma Harris, mais je n'osais pas vous en parler. Vous vous imaginez voir des choses, n'est-ce pas?

—Oh! non ce n'est pas cela, répliqua George un peu vivement. Je ne sais pas ce que j'ai!

—Je le sais, dit Harris avec solennité, et je m'en vais vous le dire. C'est cette bière allemande, que vous buvez. J'ai connu un homme...

—Ne me racontez pas son histoire en ce moment, dit George. C'est une histoire vraie, je n'en doute pas, mais je n'ai pas très envie de la connaître.

—Vous n'y êtes pas habitué, ajouta Harris.

—Je vais certainement y renoncer à partir de ce soir, dit George. Il me semble que vous avez raison; je ne dois pas bien la supporter.

Nous le ramenâmes à l'hôtel et le couchâmes. Il était très petit garçon et plein de reconnaissance.

Quelques jours plus tard, un soir, après une grande excursion suivie d'un excellent dîner, ayant enlevé tous les objets à sa portée, nous lui offrîmes un gros cigare et lui racontâmes le stratagème que nous avions combiné pour son bien.

—Combien, dites-vous, avons-nous vu de reproductions de cette statue? demanda George, quand nous eûmes terminé.

—Trois, répliqua Harris.

—Que trois? dit George. En êtes-vous sûr?

—Positivement, affirma Harris. Pourquoi?

—Oh! pour rien, répliqua George.

Mais j'eus l'impression qu'il ne crut pas Harris.


De Prague nous nous rendîmes à Nuremberg par Carlsbad. Les bons Allemands, quand ils meurent, vont, dit-on, à Carlsbad, comme les bons Américains vont à Paris. J'en doute: l'endroit serait trop exigu pour tant de gens. On se lève à cinq heures à Carlsbad, c'est l'heure de la promenade des élégants; l'orchestre joue sous la Colonnade, et le Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et vient de six à huit heures du matin dans un espace d'une lieue et demie. On y entend plus de langues qu'à Babel. Vous y rencontrez juifs polonais et princes russes, mandarins chinois et pachas turcs, Norvégiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes des Boulevards, grands d'Espagne et comtesses anglaises, montagnards monténégrins et millionnaires de Chicago. Carlsbad procure à ses visiteurs tous les luxes, poivre excepté. Vous ne vous en procurerez à aucun prix à cinq lieues à la ronde, et ce que vous en obtiendrez de l'amabilité des habitants ne vaut pas la peine d'être emporté. Le poivre constitue un poison pour la brigade des malades du foie qui forment les quatre cinquièmes des habitués de Carlsbad et, comme ne pas s'exposer vaut mieux que guérir, tous les environs en sont soigneusement dépourvus. Mais on organise des «fêtes du poivre»,—des excursions où l'on fait fi de son régime et qui dégénèrent en orgies de poivre.


Nuremberg désappointe si on s'attend à trouver une ville d'aspect moyenâgeux. Il y existe bien encore des coins singuliers, des sites pittoresques, beaucoup même; mais le tout est submergé dans le moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin de l'être autant qu'on croit. Après tout, une ville est comme une femme, elle a l'âge qu'elle paraît. Nuremberg est une dame dont l'âge est difficile à apprécier sous le gaz et l'électricité complices de son maquillage. Tout de même ses murs sont craquelés et ses tours grises.


CHAPITRE NEUVIÈME

Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre utile; les dangers qu'il courut. George s'engage dans une voie criminelle. Ceux auxquels l'Allemagne doit paraître un baume et une bénédiction. Le pécheur anglais: ses déceptions. Le pécheur allemand: ses privilèges. Ce qu'il est défendu de faire avec son lit. Un péché à bon marché. Le chien allemand. Sa parfaite éducation. La mauvaise conduite de l'insecte. Un peuple qui prend le chemin qu'on lui indique. Le petit garçon allemand: son amour de la justice. Où il est dit comment une voiture d'enfant devient une source d'embarras. L'étudiant allemand: ses privautés et leur châtiment.

Il nous arriva à tous trois, pour des motifs différents, d'avoir des ennuis entre Nuremberg et la Forêt Noire.

Harris débuta à Stuttgart en insultant un gardien municipal. Stuttgart est une ville charmante, propre et gaie, autre Dresde en plus petit. Son attrait particulier consiste à offrir peu de chose qui vaille la peine d'être visité, mais à l'offrir sans qu'on soit forcé de se déranger de son chemin: une galerie de tableaux d'importance moyenne, un modeste musée d'antiquités, un demi-palais; avec cela vous avez tout vu et êtes libre d'aller vous distraire autrement. Harris ignorait que c'était un gardien qu'il insultait. Il l'avait pris pour un pompier (cet homme en avait l'air) et il l'appela «dummer Esel».

Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter un gardien municipal d'«âne bâté», mais cet homme en était un, indubitablement. Voici ce qui s'était passé. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten et désirant le quitter, franchit une grille qu'il voyait ouverte, enjamba un fil de fer et se trouva dans la rue. Harris prétend ne pas avoir vu un écriteau sur lequel on pouvait lire: «Passage interdit», mais il y en avait un sans aucun doute. L'homme aposté là arrêta Harris et lui fit remarquer cet écriteau. Harris l'en remercia et poursuivit son chemin. L'homme courut après lui et lui fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre en pareille occurrence tant de désinvolture; il voulait que Harris rebroussât chemin et, repassant par dessus le fil de fer, rentrât dans le jardin, ce qui arrangerait tout. Harris expliqua à l'homme que l'écriteau défendait de passer et qu'il allait donc, en rentrant dans le jardin, enfreindre une seconde fois la loi. L'homme en convint et, pour résoudre la difficulté, il enjoignit à Harris de rentrer dans le jardin par l'entrée principale, qui se trouvait au tournant du coin, et d'en sortir, aussitôt après, par la même porte. C'est à ce moment là que Harris le traita d'âne bâté. Ceci nous fit perdre une journée et coûta à Harris quarante marks.


J'eus mon tour à Carlsruhe par suite du vol d'une bicyclette. Je n'avais pas l'intention de voler une bicyclette; je n'avais que le désir de me rendre utile. Le train était sur le point de partir, lorsque j'aperçus dans le fourgon ce que je crus être la bicyclette de Harris. Il n'y avait personne pour m'aider. Je sautai dans le wagon et pus tout juste la saisir et l'en retirer. Je la conduisis triomphalement sur le quai; or, là, je me trouvai devant la bicyclette de Harris, appuyée contre le mur, derrière quelques boîtes à lait. La bicyclette que j'avais rattrapée n'était pas celle de Harris.

La situation était embarrassante. Si j'avais été en Angleterre, je serais allé trouver le chef de gare et lui aurais expliqué mon erreur. Mais en Allemagne on ne se contente pas de vous voir expliquer une petite affaire de ce genre devant un seul homme: on vous emmène et vous êtes obligé de donner vos explications à une demi-douzaine d'individus; et si l'un d'entre eux est absent, ou s'il n'a pas le temps de vous écouter à ce moment-là, on a la fâcheuse habitude de vous garder pendant la nuit, afin que vous puissiez achever vos explications le lendemain. Je pensai donc à mettre l'objet hors de vue, puis à aller faire un petit tour sans tambour ni trompette. Je trouvai un hangar en bois qui me sembla l'endroit rêvé et j'y roulais la bicyclette, quand malheureusement un employé à casquette rouge, l'air d'un feld-maréchal en retraite, me remarqua, s'approcha et me dit:

—Que faites-vous de cette bicyclette?

—Je suis en train de la ranger sous ce hangar. (J'essayai de le persuader par mon ton que j'accomplissais un acte de complaisance, pour lequel les employés de chemin de fer me devraient de la reconnaissance; mais il ne se montra pas touché.)

—Cette bicyclette est à vous?

—Eh! pas exactement.

—A qui est-elle? demanda-t-il, sévère.

—Je ne peux pas vous renseigner. J'ignore à qui appartient cette bicyclette.

—D'où l'avez-vous? fut la question suivante. (Sa voix devenait soupçonneuse, presque insultante.)

—Je l'ai prise dans le train, répondis-je avec autant de calme et de dignité que je le pus dans un moment pareil. Le fait est, continuai-je avec franchise, que je me suis trompé.

Il me laissa à peine le temps de finir ma phrase, il dit simplement que cela lui faisait également cet effet, et il donna un coup de sifflet.

Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, ne me laissa pas de souvenirs amusants. Par un miracle de chance—la Providence veille sur certaines personnes—cet incident se passait à Carlsruhe, où je possède un ami allemand, personnage officiel qui occupe une situation assez importante. J'aime autant ne pas approfondir ce qui se serait produit, si cet ami eût été en voyage; il s'en fallut d'un cheveu que je restasse captif. Mon élargissement est encore aujourd'hui considéré par les autorités allemandes comme une grave faiblesse de la justice.


Mais rien n'approche de la formidable turpitude de George. L'incident de la bicyclette nous avait tous mis sens dessus dessous et eut pour résultat de nous faire perdre George. On apprit plus tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat de police; mais nous ne le sûmes pas au bon moment. Nous pensâmes qu'il avait dû continuer seul sur Baden, et, impatients de quitter Carlsruhe, nous sautâmes dans le premier train en partance. Quand George, las d'attendre, s'en vint à la station, il s'aperçut de notre départ et du départ de ses bagages. J'étais le caissier du trio, si bien qu'il ne se trouvait en possession que de menue monnaie. Son billet était entre les mains de Harris. Trouvant dans cet ensemble de faits des motifs suffisants d'excuse, George entra délibérément dans une série de crimes dont la lecture au procès-verbal officiel nous fit dresser, à Harris et à moi, les cheveux sur la tête.

Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est compliqué: vous commencez par prendre à votre gare de départ un billet pour celle de votre destination. On croirait que cela suffit pour s'y rendre, il n'en est rien. Quand votre train entre en gare, vous essayez d'y accéder, mais l'employé vous renvoie avec emphase. Où sont les preuves de votre droit? Vous lui présentez votre billet. Il vous explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacité; ce n'est qu'un mince préliminaire. Il vous faut retourner au guichet prendre un supplément de train express, appelé «Schnellzugbillet». Muni de celui-ci, vous revenez à la charge et croyez en avoir fini. On vous permet de monter dans le train, c'est parfait. Mais il vous est interdit de vous asseoir, comme de rester debout, comme de circuler. Il vous faut prendre un autre billet, nommé «Platzticket», qui vous rend titulaire d'une place pour un parcours déterminé.

Je me suis souvent demandé ce que ferait celui qui s'obstinerait à ne prendre qu'un seul ticket. Aurait-il le droit de courir sur la voie, derrière le train? Ou pourrait-il se coller une étiquette comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et encore, que ferait-on de celui qui, muni d'un «Schnellzugticket» refuserait avec fermeté—ou n'aurait pas les moyens—de prendre un «Platzticket»: lui permettrait-on de s'étendre dans le filet à bagages ou de s'accrocher à la portière?

Mais revenons à George. Il avait juste de quoi prendre un billet de troisième classe pour Baden en train omnibus. Pour éluder les questions de l'employé, il attendit que le train démarrât pour sauter dedans.

C'était le premier chef d'accusation relevé contre lui:

a) Etre monté dans un train en marche;

b) Malgré la défense formelle d'un employé.

Deuxième chef:

a) Avoir voyagé dans un train d'une catégorie supérieure à celle qu'indiquait son billet;

b) Refus de payer le supplément à réquisition d'un employé. (George déclara ne pas avoir «refusé», mais avoir simplement dit qu'il ne possédait pas l'argent nécessaire.)

Troisième chef:

a) Avoir voyagé dans une classe supérieure à celle qu'indiquait son billet;

b) Refus de payer le supplément sur la demande de l'employé. (De nouveau George discute l'exactitude du rapport. Il retourna ses poches et offrit à l'homme tout son avoir, à savoir seize sous en monnaie allemande. Il s'offrit à voyager en troisième, mais il n'y en avait pas. Il offrit de passer dans le fourgon, mais on ne voulut rien entendre.)

Quatrième chef:

a) Avoir occupé un siège sans le payer;

b) Avoir stationné dans les couloirs. (Comme on ne lui permettait pas de s'asseoir sans avoir payé, chose qu'il ne pouvait d'ailleurs pas faire, on ne voit pas quelle autre solution il aurait pu adopter.)

Mais en Allemagne on ne considère pas les explications comme des excuses; et son voyage de Carlsruhe à Baden fut peut-être un record par son prix.


En pensant à la fréquence et à la facilité avec lesquelles, en Allemagne, on peut avoir maille à partir avec la police, on est amené à conclure que cette contrée serait le paradis du jeune Anglais.

La vie à Londres est d'une monotonie exaspérante selon ce que disent les étudiants en médecine et les gens en goguette. L'Anglais bien portant prend ses distractions en violant la loi, ou ne s'amuse pas. Rien de ce qui lui est permis ne lui procure de satisfaction véritable. Aller au-devant de quelque ennui, tel est son idéal de félicité. Mais voilà, en Angleterre on a fort peu d'occasions de ce genre; le jeune Anglais doit montrer pas mal de persévérance pour se fourrer dans un mauvais cas.

Un jour j'eus une conversation à ce sujet avec le principal marguillier de notre paroisse. C'était le 10 novembre au matin; tous deux nous parcourions avec anxiété les faits divers. Une bande de jeunes gens, comme chaque année à cette date, avait été appelée devant le magistrat pour avoir fait dans la nuit précédente l'habituel chahut au Criterion. Mon ami le marguillier a des fils. J'ai un neveu, que je surveille paternellement; sa mère, qui l'adore, le croit entièrement absorbé à Londres par ses études de futur ingénieur. Par extraordinaire nous ne découvrîmes aucun nom connu dans la liste des personnes retenues par la justice. Et rassérénés nous commençâmes à philosopher sur la folie et la dépravation de la jeunesse.

—La manière, dit mon ami le marguillier, dont le Criterion conserve son privilège à ce point de vue est remarquable. Rien n'est changé depuis ma jeunesse, les soirées se terminent invariablement par un chahut au Criterion.

—Tellement insipide, remarquai-je.

—Tellement monotone. Vous ne pouvez vous figurer, continua-t-il, une expression rêveuse passant sur sa figure ridée, combien finit par être inexprimablement fastidieux le parcours de Piccadilly Circus au commissariat de police de Vine Street. Mais hors cela que pouvions-nous faire? Rien, rien de rien. Eteindre une lanterne? On la rallumait tout de suite. Insulter un policeman? Il n'en tenait pas compte. Vous pouviez vous battre avec un fort de la halle de Covent Garden, si vous étiez amateur de ce genre d'amusement; d'une manière générale le fort sortait vainqueur du combat; en ce cas cela vous coûtait cinq shillings, mais dans le cas contraire cela coûtait un demi-souverain; je n'ai jamais pu me passionner pour ce sport. J'essayai un jour de jouer au cocher de fiacre. C'était considéré comme le nec plus ultra de l'extravagance parmi les jeunes fous de mon âge. Un beau soir je volai un «hansom-cab» devant un marchand de vin dans Dean Street, et la première chose qui m'arriva fut d'être hélé dans Golden Square par une vieille dame flanquée de trois enfants, parmi lesquels deux pleuraient et le troisième était à moitié endormi. Avant que j'aie pu m'éloigner, elle avait lancé la marmaille dans la voiture, pris mon numéro, m'avait payé un shilling de plus que la taxe, prétendit-elle, et donné comme adresse un point légèrement au delà de ce qu'elle appelait North Kensington. En réalité cet endroit se trouvait à l'autre bout de Willesden. Le cheval était fatigué: le voyage prit plus de deux heures. C'est la distraction la plus ennuyeuse qui me soit échue de ma vie. Je tentai à plusieurs reprises de proposer aux enfants de les ramener chez la vieille dame; mais chaque fois que je voulais engager la conversation en levant la trappe, le plus jeune des trois se mettait à brailler, et lorsque je demandais à d'autres cochers de prendre le lot, la plupart d'entre eux me répondaient en me chantant une scie populaire, très en vogue à ce moment: «Oh! George, ne crois-tu pas que tu vas un peu loin?» L'un d'eux m'offrit de porter à ma femme une pensée dernière que j'aurais pu avoir. Tandis qu'un autre promit d'organiser une expédition pour aller m'exhumer au printemps, à la fonte des neiges. Quand j'avais conçu ma blague, je me voyais conduisant un vieux colonel grincheux dans un quartier perdu et dépourvu de communications, situé à au moins une demi-douzaine de lieues de l'endroit où il voulait se rendre, et l'abandonnant là à jurer devant une borne. Dans ces conditions j'aurais pu avoir de l'amusement ou peut-être pas: tout dépendant des circonstances et du colonel. L'idée ne m'était jamais venue d'avoir la responsabilité de toute une nursery d'enfants sans défense, avec la mission de les transporter dans un faubourg perdu. Non, il n'y a pas à dire, Londres, conclut mon ami le marguillier avec un soupir, Londres n'offre que bien peu d'occasions à celui qui aime enfreindre la loi.


Bien au contraire, en Allemagne, on arrive à avoir des ennuis avec une facilité surprenante. Il y fourmille de choses, très faciles à exécuter, qu'il est défendu de faire. Je conseillerais tout simplement un billet d'aller au jeune Anglais qui serait désireux de se fourrer dans un mauvais cas, faute d'en trouver l'occasion chez lui. Prendre un billet aller et retour, qui n'est valable qu'un mois, serait indubitablement du gaspillage.

Il trouvera dans la lecture des ordonnances de police du Vaterland tout un ensemble de prescriptions dont l'infraction lui procurerait de la distraction et de la joie. En Allemagne il est défendu de suspendre sa literie à sa fenêtre. Il pourrait commencer sa journée par là. En secouant ses draps par la fenêtre, il serait à peu près sûr, avant l'absorption de son premier déjeuner, d'avoir déjà eu une petite discussion avec les agents. En Angleterre, il lui serait loisible de se pendre en personne à sa fenêtre sans que nul y trouvât à redire, pourvu qu'il n'interceptât pas le jour des locataires de l'étage inférieur, ou bien que, se détachant, il n'allât blesser un passant.

En Allemagne, il est défendu de se promener en travesti dans les rues. Un Ecossais de ma connaissance, qui voulait passer l'hiver à Dresde, consacra les premiers jours de son séjour là-bas en discussions à ce propos avec les autorités saxonnes. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait faire dans cet accoutrement. Ce n'était pas un homme commode. Il répondît: le porter. Elles lui demandèrent: pourquoi? Il répondit: pour avoir chaud. Elles répliquèrent avec franchise qu'elles ne le croyaient pas et le renvoyèrent chez lui dans un landau fermé. L'ambassadeur d'Angleterre dut attester en personne que nombre de loyaux sujets britanniques, fort respectables d'ailleurs, avaient l'habitude de porter le costume écossais. On fut obligé, vu le caractère diplomatique du témoin, d'accepter ces explications, mais jusqu'à ce jour les autorités ont réservé leur opinion particulière.


Elles ont fini par s'habituer au touriste anglais; mais un gentilhomme du Leicestershire, invité à chasser avec des officiers allemands, fut appréhendé, lui et son cheval à la sortie de son hôtel et conduit vivement au poste pour y expliquer son extravagance.

Il est également défendu dans les rues allemandes de donner à manger à des chevaux, des mulets ou des ânes, qu'ils soient votre propriété ou celle d'autrui. Si une envie soudaine vous prend de nourrir le cheval d'un autre, il vous faut fixer un rendez-vous à l'animal, et le repas aura lieu dans un endroit dûment autorisé. Il est défendu de casser de la porcelaine ou du verre dans la rue ou dans quelque endroit public que ce soit. Et si cela vous arrivait, il vous faudrait en ramasser tous les morceaux. Je ne saurais dire ce qu'il vous faudrait faire de tous les morceaux, une fois rassemblés. Tout ce que je peux affirmer, c'est qu'on n'a pas la permission de les jeter ni de les laisser dans un endroit quelconque, ni, paraît-il, de s'en séparer de quelque manière que ce soit. Il est à présumer qu'on sera obligé de les porter sur soi jusqu'à la mort et de se faire enterrer avec; mais il est fort possible que l'on obtienne l'autorisation de les avaler.

Il est défendu dans les rues allemandes de tirer à l'arbalète. Le législateur germanique ne se contente pas d'envisager les méfaits de l'homme normal: il se préoccupe de toutes les bizarreries maladives qu'un maniaque halluciné pourrait imaginer. En Allemagne il n'existe pas de loi contre l'homme qui marcherait sur la tête au beau milieu de la rue; l'idée ne leur en est pas venue. Un de ces jours un homme d'Etat allemand, en voyant des acrobates au cirque, s'avisera soudain de cette omission. Aussitôt il se mettra au travail et accouchera d'une loi qui aura pour but d'empêcher les gens de marcher sur la tête au beau milieu de la rue et qui fixera le montant de l'amende. C'est en cela que réside le charme de la loi germanique: les méfaits en Allemagne sont à prix fixe. Vous n'y passez pas des nuits sans sommeil, comme vous faites en Angleterre, à réfléchir sur la possibilité de vous en tirer avec une caution, ou une amende de quarante shillings, ou avec un emprisonnement de sept jours, selon l'humeur du juge. Vous savez exactement à combien vous reviendra votre plaisanterie. Vous pouvez étaler votre argent sur la table, ouvrir votre code et calculer le coût de vos vacances à cinquante pfennigs près.

Pour passer une soirée vraiment peu coûteuse, je recommanderais de se promener sur le côté interdit du trottoir après avoir été sommé de ne pas le faire. En choisissant votre quartier et en vous tenant aux rues peu fréquentées, vous pourrez, d'après mon calcul, vous promener toute une soirée sur le mauvais côté du trottoir pour un peu plus de trois marks.

Il est défendu dans les villes allemandes de se promener «en groupe» après la tombée du jour. Je ne sais pas exactement de combien d'unités se compose un «groupe», et aucun fonctionnaire que j'aie interviewé à ce sujet ne s'est senti suffisamment compétent pour en fixer le nombre exact. Je soumis un soir la question à un ami allemand qui se préparait à aller au théâtre, accompagné de sa femme, de sa belle-mère, de ses cinq enfants, de sa sœur avec fiancé et de deux nièces; je lui demandai s'il ne craignait pas de s'exposer aux rigueurs de cette loi. Cette question ne lui parut nullement une plaisanterie. Il jeta un coup d'œil sur le groupe.

—Oh, je ne crois pas, dit-il, nous faisons tous partie d'une même famille.

—L'article ne fait pas de distinction entre un groupe familial et un groupe non familial: il se contente de dire «groupe». Sans vouloir vous froisser, mais en considérant l'étymologie du mot, je tends personnellement à considérer votre assemblée comme un «groupe». Toute la question est de savoir si la police verra les choses sous le même jour que moi. Je tenais seulement à vous avertir.

Mon ami avait tendance à passer outre, mais sa femme, préférant ne pas risquer de voir sa soirée interrompue dès le début par la police, fit diviser le groupe en deux parties, qui se retrouveraient dans le vestibule du théâtre.

Une autre passion qu'il faut savoir refréner en Allemagne est celle qui consiste à jeter des objets par la fenêtre. Même les chats ne sont pas une excuse. Pendant la première semaine de mon séjour en Allemagne, j'étais constamment réveillé la nuit par des chats. Une nuit, je devins enragé. Je formai un petit arsenal—deux ou trois morceaux de charbon, quelques poires dures, une paire de bouts de chandelle, un œuf resté sur la table de la cuisine, une bouteille de soda vide et autres menus objets de ce genre, et ouvrant la fenêtre, je me mis à bombarder l'endroit d'où paraissait venir le bruit. Je ne crois pas avoir atteint mon but. Je n'ai jamais connu d'homme qui ait mis un projectile dans un chat, même visible, excepté peut-être par hasard, en visant autre chose. J'ai vu des tireurs de marque, des lauréats de tir, des gens enfin qui s'étaient distingués dans ce sport, je les ai vus tirer au fusil sur un chat à une distance de cinquante yards: ils n'arrivaient seulement pas à en toucher un poil. Je me suis souvent dit qu'au lieu de cible ou de lièvre, ou de toute autre sorte de buts ridicules, on devrait, pour découvrir le prince des tireurs, faire le concours sur des chats.


Mais peu importe, ils s'en allèrent. Il est possible que l'œuf les ait incommodés. J'avais remarqué en le prenant qu'il ne paraissait pas frais. Et je me recouchai, croyant l'incident clos. Dix minutes plus tard, on se mit à sonner violemment à la grande porte. J'essayai de faire la sourde oreille, mais on sonnait avec trop de persistance; je mis ma robe de chambre et descendis. Un sergent de ville se trouvait devant la porte. Tous les objets que j'avais jetés par la fenêtre, il les avait devant lui, réunis en un petit tas, tous, excepté l'œuf. Il avait évidemment rassemblé tout cela. Il me dit:

—Ces objets vous appartiennent-ils?

—Ils m'ont appartenu, mais je n'y tiens plus. N'importe qui peut les prendre. Vous pouvez les prendre.

Il fit semblant de ne pas entendre ma proposition et déclara:

—Vous avez jeté ces objets par la fenêtre.

—C'est exact.

—Pourquoi les avez-vous jetés par la fenêtre? demanda-t-il. (Le sergent de ville germanique trouve ses questions toutes préparées à l'avance dans son code; il ne les modifie jamais, et jamais il n'en omettra aucune.)

—Je les avais jetés par la fenêtre pour atteindre des chats, répondis-je.

—Quels chats? demanda-t-il.

Cette question est bien d'un sergent de ville allemand. Je répliquai, avec autant de sarcasme qu'il me fut possible, que je n'étais pas capable à ma grande confusion de lui dire quels chats. J'expliquai qu'ils étaient des inconnus pour moi, personnellement; mais je lui offris, à la condition que la police réunît tous les chats du voisinage, de me rendre auprès d'eux et de voir si je pourrais les reconnaître d'après le miaulement.

Le sergent de ville allemand ne comprend pas la plaisanterie, ce qui vaut mieux, car l'amende prévue pour plaisanterie envers n'importe quel uniforme allemand est élevée; ils appellent cela «traiter un fonctionnaire avec insolence». Il me répondit simplement que ce n'était pas l'office de la police de m'aider à reconnaître des chats, son rôle se bornant à m'infliger une amende pour avoir jeté des objets par la fenêtre.

Je lui demandai ce qu'un simple mortel était admis à faire en Allemagne lorsqu'il était réveillé chaque nuit par des chats, et il m'expliqua que je pouvais déposer une plainte contre le propriétaire du chat. La police lui infligerait alors une amende et, si besoin était, ordonnerait la destruction du dit chat. Il ne daigna pas s'appesantir sur la question de savoir qui abattrait le chat et comment le chat se comporterait pendant le procès.

Je lui demandai quel procédé il me conseillait d'employer pour découvrir le propriétaire du chat. Il réfléchit quelques minutes; puis me répondit que je pouvais filer celui-ci jusque chez celui-là. Je ne me sentis plus le courage de discuter; je n'aurais pu dire que des choses qui auraient forcément aggravé mon cas. En résumé, le sport de cette nuit m'est revenu à douze marks et aucun des quatre fonctionnaires allemands qui m'interrogèrent à ce sujet ne put découvrir le ridicule qui se dégageait de cette aventure.

Mais en Allemagne la plus grande partie des fautes et des folies humaines semble insignifiante à côté de l'énormité que l'on commet en marchant sur les gazons. Vous ne devez en Allemagne, sous aucun prétexte, dans aucune circonstance et nulle part, vous promener jamais sur une pelouse. L'herbe en Allemagne est absolument considérée comme tabou. Poser un pied sur un gazon allemand est aussi sacrilège que de danser la gigue sur le tapis de prière d'un mahométan. Les chiens eux-mêmes respectent l'herbe allemande; pas un chien allemand n'y poserait une patte, même en songe. Si vous voyez un chien gambader en Allemagne sur une pelouse, vous pouvez être sûr que c'est le chien d'un étranger sans foi ni loi. En Angleterre, lorsque nous voulons empêcher les chiens de pénétrer dans certains endroits, nous dressons des filets métalliques de six pieds de haut, soutenus par des pieux et défendus au sommet par des fils de fer barbelés. En Allemagne, on se contente de mettre une pancarte au beau milieu: «Accès interdit aux chiens»; le chien qui a du sang allemand dans les veines regarde la pancarte et fait demi-tour.

J'ai vu dans un parc allemand un jardinier pénétrer précautionneusement avec des chaussons de feutre sur une pelouse, y prendre un insecte pour le déposer avec gravité, mais fermeté, sur le gravier; ceci fait, il resta à observer avec sérieux l'insecte, pour l'empêcher si besoin était de retourner sur l'herbe; et l'insecte, visiblement honteux, prit hâtivement le caniveau, en suivant la route marquée «Sortie».

On a assigné dans les parcs allemands des artères différentes aux différentes catégories d'humains. Et une personne, au risque de sa liberté et de sa fortune, n'a pas le droit de se promener sur la route réservée aux autres. On y trouve certaines allées destinées aux «cyclistes», d'autres aux «piétons», des allées «cavalières», des routes pour «voitures suspendues», et d'autres pour «voitures non suspendues»; des chemins pour «enfants» et d'autres pour «dames seules». Ils m'ont semblé avoir omis le chemin pour «hommes chauves» ou pour «femmes légères».

Un jour, je croisai dans le Grosse Garten de Dresde «une vieille dame» qui se tenait désemparée et ahurie au centre d'un carrefour de sept chemins. Chacun était gardé par un écriteau menaçant qui en écartait tous les promeneurs, sauf ceux pour lesquels il avait été spécialement tracé.

—Je vous demande pardon, me demanda-t-elle, devinant que je parlais l'anglais et savais lire l'allemand, mais cela ne vous dérangerait-il pas de me dire ce que je suis, et par où je dois passer.

Je l'examinai avec attention. J'arrivai à la conclusion qu'elle était une «grande personne» et un «piéton», et du doigt je lui désignai son chemin. Elle le regarda et prit une mine désappointée.

—Mais je ne veux pas aller dans cette direction, dit-elle; ne puis-je pas prendre cet autre chemin?

—Grand Dieu non, madame, répliquai-je, ce passage est réservé aux enfants.

—Mais je ne leur ferai aucun mal, dit la vieille dame avec un sourire. (Elle ne semblait pas être de ces vieilles dames capables de faire du mal aux enfants.)

—Madame, répondis-je, si cela dépendait de moi, j'aurais confiance et vous laisserais prendre ce chemin, même si mon dernier né jouait à l'autre bout; mais je ne puis que vous mettre au fait des règlements de ce pays. Pour vous, créature adulte, vous aventurer dans cette allée, ce serait marcher au devant d'une amende certaine, sinon de l'emprisonnement. Voici votre itinéraire écrit en toutes lettres: Nur für Fussgaenger, et si vous acceptez un conseil, suivez ce chemin à grands pas; il ne vous est permis ni de stationner ni d'hésiter.

—Il ne prend pas du tout la direction où je voudrais aller, dit la vieille dame.

—Il prend celle où vous devriez vouloir aller, répondis-je, et nous nous séparâmes.

Dans les parcs il existe des sièges spéciaux, munis d'inscriptions: «Pour grandes personnes seulement» (Nur für Erwachsene), et le garçonnet allemand, désireux de s'asseoir et lisant cette pancarte, poursuit son chemin et cherche un banc où les enfants aient le droit de se reposer; et là il s'assied en prenant garde de le salir avec ses bottines boueuses. Supposez un instant un banc dans Regent's ou dans St. James's Park portant l'inscription: «Seulement pour grandes personnes.» Accourant de cinq lieues à la ronde, les enfants essaieraient de trouver place sur ce banc, fût-ce par expulsion des autres enfants qui s'y seraient déjà installés. Quant aux «grandes personnes», elles ne pourraient jamais en approcher à moins d'un demi-mille, rapport à la foule. Le garçonnet allemand qui, par erreur, se serait assis sur un banc de cette sorte, se lève avec effroi lorsqu'on lui fait remarquer son erreur et, avec honte et regret, il s'en va la tête basse, en rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

Il ne faut pas croire que le gouvernement ne soit pas paternel, il n'oublie pas l'enfant: dans le parc allemand et dans les jardins publics, on a réservé pour lui des emplacements spéciaux (Spielplaetze), chacun d'eux pourvu d'un tas de sable. Il peut y jouer à cœur joie, en faisant des pâtés et en construisant des châteaux de sable. Un pâté fait avec un autre sable semblerait un pâté immoral à l'enfant allemand. Il ne lui donnerait aucune satisfaction: son âme se révolterait contre lui. Il se dirait:

—Ce pâté n'était pas comme il aurait dû être, fait du sable que le Gouvernement a spécialement mis à notre disposition pour cet usage; il n'a pas été fait à l'endroit que le Gouvernement avait choisi et aménagé pour la construction de pâtés de sable. Rien de bon ne peut en résulter. C'est un pâté hors toute loi.

Et sa conscience continuerait à le tourmenter jusqu'à ce que son père eût payé l'amende prévue et lui eût infligé une correction en rapport avec son méfait.

Une autre manière de s'amuser en Allemagne consiste à se promener en poussant une voiture d'enfant. Des pages entières du code allemand sont remplies d'articles qui traitent de ce que l'on peut faire et de ce que l'on n'a pas le droit de faire avec un «Kinderwagen», comme on l'appelle. L'homme qui peut pousser sans anicroche une voiture d'enfant à travers une ville allemande est né diplomate. Il ne vous faut pas flâner avec une voiture d'enfant; mais il ne faut pas non plus aller trop vite. Il ne vous faut pas avec une voiture d'enfant barrer la route aux autres personnes; mais si les autres personnes vous barrent la route, il vous faut leur céder la place. Si vous voulez vous arrêter avec une voiture d'enfant, il faut vous rendre à une place spécialement aménagée, où les voitures d'enfant ont licence de s'arrêter; et quand vous y arrivez, il faut vous arrêter. Il ne faut pas traverser la rue avec une voiture d'enfant; si le bébé et vous habitez par hasard de l'autre côté, c'est votre faute. Il est défendu d'abandonner la voiture d'enfant où que ce soit, et il ne vous est permis de l'emmener que dans certains lieux. Il est à supposer que si vous vous promeniez en Allemagne avec une voiture d'enfant pendant une heure et demie, vous vous créeriez suffisamment d'ennuis pour être obligé d'y séjourner un mois. Tout jeune Anglais désireux d'avoir des démêlés avec la police ne saurait mieux faire que d'aller en Allemagne et d'emmener avec lui sa voiture d'enfant.

En Allemagne il est défendu de laisser la porte d'entrée d'une maison ouverte après dix heures du soir, et il vous est interdit de jouer du piano dans votre propre demeure après onze heures. En Angleterre je n'ai jamais éprouvé le désir de jouer du piano ou d'entendre une personne quelconque en jouer après onze heures du soir. Le fait est que tout change, si l'on vous défend de jouer. Ici, en Allemagne, le piano n'a eu d'attrait pour moi qu'après onze heures, et, à partir de ce moment, je deviens capable de m'asseoir pour écouter avec plaisir la Prière d'une Vierge ou l'Ouverture de Zampa. D'autre part, pour l'Allemand respectueux du code, la musique jouée après onze heures du soir cesse d'être de la musique; elle devient du péché et à ce titre ne lui donne pas de satisfaction.

Dans toute l'Allemagne, le seul individu qui songe à prendre des libertés avec la loi est l'étudiant, et encore ne le fait-il que jusqu'à un certain point bien défini. La coutume lui octroie des privilèges, mais bien spécifiés et strictement limités. Par exemple, l'étudiant a le droit de s'enivrer et de s'endormir dans le ruisseau sans encourir d'autre punition que l'obligation de donner le lendemain matin une légère gratification au sergent de ville qui l'a ramassé et rapporté chez lui. Mais pour cet usage, il lui faut choisir les ruisseaux de rues écartées. L'étudiant allemand qui sent approcher rapidement la minute où il perdra le discernement des choses emploie les dernières ressources de son énergie à contourner le coin de rue passé lequel il pourra s'affaler sans anxiété. Dans certains quartiers, il a le droit de sonner aux portes, quartiers où les appartements sont d'un loyer moins élevé qu'ailleurs; chaque famille tourne du reste la difficulté en établissant entre ses membres un code secret de sonneries, grâce auquel on peut savoir si l'appel est digne de foi ou s'il ne l'est pas. On fait bien d'être au courant de ce code si l'on visite ce genre de maison tard dans la soirée, car en persistant à sonner on risque de recevoir un baquet d'eau sur la tête.

L'étudiant allemand jouit aussi du privilège de pouvoir éteindre la nuit les becs de gaz; mais on ne le voit pas d'un bon œil en éteindre un trop grand nombre. L'étudiant amateur de farces tient une comptabilité: il se contente d'une demi-douzaine de becs par nuit. Il a, à part cela, le droit de crier et de chanter dans la rue, en rentrant chez lui, et cela jusqu'à deux heures trente inclusivement. Dans certains restaurants, on lui permet de passer son bras autour de la taille de la Fraülein. Pour empêcher toute velléité de libertinage, les servantes des restaurants fréquentés par les étudiants sont toujours soigneusement choisies parmi des femmes mûres et calmes, grâce à quoi l'étudiant allemand peut jouir des délices du flirt sans peur et sans reproche.

Ils respectent tous la loi, les citoyens allemands.