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Les trois hommes en Allemagne

Chapter 32: CHAPITRE DOUZIÈME
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About This Book

Three friends, weary of domestic life, set out on a comic journey through Germany that mixes travel episodes, household interruptions, and casual philosophizing. Plans for cycling, yachting, and excursions into the Black Forest are repeatedly derailed by timidity, disagreement, and family obligations, producing a string of mishaps and digressions. Episodes move between awkward domestic scenes, bungled attempts at navigation and camping, and encounters with local sights, all bound by wry observational humor and anecdotal reflection on friendship, leisure, and the absurdities of travel planning.

CHAPITRE DIXIÈME

Baden-Baden jugé par un étranger. Les beautés du lendemain matin envisagées de la veille au soir. La distance mesurée au compas. La même, mesurée avec les jambes. George d'accord avec sa conscience. Une machine paresseuse. Le sport de la bicyclette d'après l'affiche du fabricant: son aisance. Le cycliste, selon l'affiche: son costume; sa méthode. Le griffon, joujou du ménage. Un chien qui a de l'amour-propre. Le cheval insulté.

A Bade, nous commençâmes à faire sérieusement de la bicyclette. Il suffit d'un mot pour décrire Bade: ville de plaisir tout à fait semblable aux autres villes de plaisir. Nous combinâmes une excursion de dix jours pour achever notre tour de Forêt Noire, avec pointe dans la vallée du Danube. C'est une des plus belles vallées de l'Allemagne, au long des vingt kilomètres qui séparent Tüttlingen de Sigmaringen; le Danube s'y fraie un passage étroit, longeant des villages vieillots où se sont conservées les mœurs du bon vieux temps; il côtoie des monastères anciens, perdus dans des nids de verdure; il traverse des prairies peuplées de troupeaux dont les bergers, nu-pieds et nu-tête, ont les hanches serrées étroitement par une corde et tiennent une houlette à la main. Le fleuve passe ensuite au milieu de forêts rocheuses entre des murs de rocs abrupts, dont chaque pointe est couronnée d'une forteresse en ruines, d'une église ou d'un château. On y jouit en même temps d'une vue sur les montagnes des Vosges où la moitié de la population se froisse si vous lui adressez la parole en français, tandis que l'autre se considère comme insultée si vous lui parlez en allemand; mais les deux manifestent une même indignation et un égal mépris à l'audition du premier mot d'anglais; situation qui rend la conversation quelque peu énervante et fatigante.


Nous n'avons pu suivre notre programme à la lettre par la raison que les humains, même animés des meilleures intentions, ne parviennent pas toujours à mener à bonne fin leurs projets. Il est facile de dire à trois heures de l'après-midi avec conviction:

—Nous nous lèverons à cinq heures; nous ferons un léger déjeuner à la demie et partirons à six heures.

—Nous aurons ainsi fait la plus grande partie de notre chemin avant la grande chaleur, remarque quelqu'un.

—En cette saison, dit un autre, les premières heures du matin sont assurément les meilleures de la journée.

—N'est-ce pas votre avis? ajoute un troisième.

—Eh! Indubitablement.

—Il fera si frais et si agréable!

—Et les demi-teintes sont si exquises.

Le premier matin on met ces projets à exécution. Les excursionnistes se rassemblent à cinq heures trente. On est très silencieux; chacun, pris à part, est quelque peu grognon; on est tenté de trouver la nourriture mauvaise et beaucoup d'autres choses avec; l'atmosphère est chargée d'une irritabilité contenue qui cherche une issue. Dans le cours de la soirée la voix du Tentateur se fait entendre:

—Je pense que si nous nous mettions en route à six heures et demie précises, cela suffirait.

La voix de la Vertu proteste faiblement:

—Cela bouleversera nos intentions.

Le Tentateur réplique:

—Les intentions furent créées pour les hommes et non les hommes pour les intentions. (Le Diable sait paraphraser l'Ecriture dans son propre intérêt.) D'ailleurs, cela dérange tout l'hôtel, songez donc aux malheureux domestiques.

La voix de la Vertu continue, en faiblissant:

—Mais par ici tout le monde se lève de bonne heure.

—Ils ne se lèveraient pas si tôt, les pauvres, s'ils n'y étaient obligés! Mettons donc le déjeuner à six heures et demie précises, cela ne dérangera personne.

Ainsi le Péché se dissimule sous les traits de la Bonté, et on dort jusqu'à six heures, expliquant à sa conscience, qui d'ailleurs ne vous croit pas, qu'on n'agit ainsi que par altruisme. J'ai vu des considérations de ce genre prolonger le repos jusqu'à sept heures sonnées.

Semblablement, les distances mesurées au compas ne sont pas les mêmes que mesurées avec les jambes.

—Dix milles à l'heure pendant sept heures font soixante-dix milles. Ce n'est pas trop de fatigue pour une journée.

—N'y a-t-il pas quelques côtes très raides à gravir?

—On les descend ensuite. Mettons huit milles à l'heure, et convenons de ne faire que soixante milles. Dieu du ciel! si nous ne pouvons pas faire du huit à l'heure, il vaudrait mieux nous faire traîner dans une voiture de malade. (Il semble en effet impossible de faire moins sur le papier.)

Mais à quatre heures de l'après-midi la voix du Devoir sonne moins haut.

—Eh bien, il me semble que le plus gros est fait.

—Oh, rien ne presse! Ne nous hâtons pas. Vue ravissante, n'est-ce pas?

—Ravissante. N'oubliez pas que nous sommes à vingt-cinq milles de St-Blasien.

—Vous dites?

—Vingt-cinq milles; sinon un peu plus.

—Vous voulez dire que nous n'en n'avons fait que trente-cinq?

—Oh! à peine.

—C'est impossible. Je n'en crois pas votre carte.

—Cela ne se peut pas, voyons! nous pédalons consciencieusement depuis les premières heures du jour.

—Non. Nous ne sommes pas partis avant huit heures.

—Huit heures moins un quart.

—Bien, mettons huit heures moins un quart, et tous les six milles nous nous sommes arrêtés.

—Nous ne nous sommes arrêtés que pour regarder le site! Il est inutile de parcourir une région, si on ne prend pas le temps de l'admirer.

—Et il nous a fallu grimper quelques côtes très raides.

—Et il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui.

—En tous cas, n'oubliez pas que nous sommes à vingt-cinq milles de St-Blasien, c'est un fait.

—Encore des montagnes?

—Oui, deux; ça monte et puis ça descend.

—Je croyais que vous aviez dit que la route descendait jusque dans St-Blasien?

—C'est vrai pour les dix derniers milles, mais... nous sommes encore à vingt-cinq milles de St-Blasien!

—Est-ce qu'il n'y a rien entre ici et St-Blasien? Qu'est-ce donc que ce petit endroit au bord de ce lac?

—Ce n'est pas St-Blasien, ni rien qui en soit proche. Il y a du danger à entrer dans cet ordre d'idées.

—Il y en a surtout à nous surmener. On devrait en toutes circonstances s'appliquer à agir avec modération. Joli petit pays que Titisee, d'après la carte; on doit y respirer un air pur.

—Très bien. Je suis conciliant. C'est vous autres qui vouliez pousser jusqu'à St-Blasien.

—Oh, je ne tiens pas tant que ça à St-Blasien. C'est dans le fond d'une vallée. On y étouffe. Titisee est beaucoup mieux situé.

—Et assez près, n'est-ce pas?

—Cinq milles.

Alors tous en chœur:

—On s'arrête à Titisee.

George avait dissocié la théorie et la pratique dès notre premier jour d'excursion.

—Je croyais, dit-il (il était sur sa bicyclette, tandis que Harris et moi, sur le tandem, menions le train), qu'il avait été entendu que nous gravirions les côtes en funiculaire et les descendrions sur nos machines.

—Oui, d'une manière générale. Mais les funiculaires ne gravissent pas toutes les côtes dans la Forêt Noire, spécifia Harris.

—Je m'en étais bien un peu douté grogna George; et le silence régna quelque temps.

—D'un autre côté, dit Harris, qui avait apparemment ruminé ce sujet, il est impossible que vous ayez espéré n'avoir que des descentes. Ce ne serait pas de jeu. Sans un peu de travail, il n'est pas de plaisir.

Du silence encore. George le rompit:

—Ne vous surmenez pas pour le seul plaisir de m'être agréable, vous deux.

—Que voulez-vous dire? demanda Harris.

—Je veux dire qu'aux endroits où d'aventure nous pourrions prendre le funiculaire, il ne vous faudrait pas craindre de blesser ma susceptibilité. Pour mon compte, je me déclare prêt à gravir toutes ces montagnes dans des funiculaires, même si ce n'est pas de jeu. Je me charge de me mettre en règle avec ma conscience; voici huit jours que je me lève à sept heures du matin, et je trouve que cela vaut une compensation. Ne vous gênez donc pas pour moi à ce sujet.

Nous promîmes de ne pas oublier son vœu et l'excursion continua dans un mutisme absolu, jusqu'au moment où George nous en fit sortir de nouveau par cette question:

—De quelle marque m'avez-vous dit qu'était votre machine?

Harris le lui dit. Je ne me rappelle pas de quelle marque elle était; peu importe.

—En êtes vous sûr? insista George.

—Naturellement, j'en suis sûr. Pourquoi?

—Eh bien, elle ne fait pas honneur à son affiche. C'est tout.

—Quelle affiche?

—L'affiche qui a pour but de prôner cette marque de cycles. J'en ai regardé une peu de jours avant notre départ, qui était placardée sur un mur de Sloane Street. Un jeune homme montait une machine de cette marque, un jeune homme, une bannière à la main: il ne faisait aucun effort, c'était aussi clair que le jour. Il était simplement assis dessus à aspirer largement le grand air. Le cycle avançait par sa propre initiative et avançait d'un bon train. Votre bicyclette me laisse à moi tout le travail. Votre machine est un monstre de paresse. Si on ne suait pas sang et eau, ce n'est pas elle qui bougerait. A votre place j'irais réclamer.

En y réfléchissant, il y a bien peu de machines qui fassent honneur à leurs réclames! Je ne me souviens que d'une seule affiche où le cycliste apparemment peinait. Mais c'est qu'il était poursuivi par un taureau. Le plus souvent, l'intention de l'artiste est de prouver au néophyte hésitant que le sport de la bicyclette consiste à être assis sur la selle luxueuse et à être transporté rapidement par des forces invisibles et surnaturelles dans la direction où l'on désire aller.

D'une manière générale le cycliste est une dame. Une fée voyageant sur une légère nuée estivale ne peut pas paraître plus à son aise que la bicycliste de l'affiche. Elle porte le costume rêvé pour faire de la bicyclette par de fortes chaleurs. Des patronnes d'auberges un peu bégueules lui refuseraient peut-être l'accès de leur salle à manger; et une police à l'esprit étroit pourrait vouloir la protéger en l'enveloppant dans un châle, avant de l'incriminer. Mais elle ne s'occupe pas de ces détails. Par monts et par vaux, en des passages où un chat aurait du mal à trouver son chemin, sur des routes faites pour briser un rouleau compresseur, elle passe comme une vision de beauté nonchalante, ses cheveux blonds ondulant au vent, son corps de sylphide alangui dans une attitude éthérée, un pied sur la selle et l'autre effleurant la lanterne. Parfois elle consent à s'asseoir sur la selle; en ce cas elle place ses pieds sur les leviers de repos, allume une cigarette et brandit un lampion.

Quelquefois, mais plus rarement, ce n'est qu'un mâle qui conduit la bicyclette. Acrobate moins accompli que la demoiselle, il réussit pourtant des tours de force appréciables: se tenir debout sur la selle en agitant des drapeaux, boire de la bière ou du bouillon en pleine marche. Il faut bien qu'il fasse quelque chose pour occuper ses loisirs: ce doit être fort pénible pour un homme d'un tempérament actif de rester tranquillement assis sur sa machine des heures durant sans rien avoir à faire, sans même avoir à réfléchir. Et c'est pourquoi on le voit se dresser sur ses pédales en arrivant près du sommet d'une haute montagne, pour apostropher le soleil ou pour déclamer des vers à la campagne environnante.

Parfois l'affiche représente un couple de cyclistes; et alors on saisit sur le vif toutes les supériorités qu'a, au point de vue du flirt, la bicyclette moderne sur le salon, ou sur la grille du jardin du bon vieux temps. Lui et elle grimpent sur leurs bicyclettes, après s'être naturellement assurés qu'elles sont de bonne marque. Après quoi, ils n'ont plus rien à faire qu'à se répéter l'éternelle chanson d'amour toujours si douce. Gaiement les roues de la «Bermondsey Company's Bottom Bracket Britain's Best» ou de la «Camberwell Company's Jointless Eureka» roulent le long d'étroits sentiers, à travers les villes qui sont des ruches en travail. On n'a besoin ni de pédaler ni de les conduire. Donnez-leur une direction et dites-leur à quelle heure vous voulez être rentrés: c'est tout ce qu'il leur faut pour agir. Pendant qu'Edwin se penche sur sa selle pour murmurer à l'oreille d'Angélina les mille petits riens si doux, pendant que le visage d'Angélina se tourne vers l'horizon décoratif pour cacher sa chaste rougeur, les bicyclettes magiques poursuivent leur course régulière.

Et le soleil brille toujours et toujours les routes sont sèches. Ils ne sont ni suivis par des parents sévères, ni accompagnés d'une tante encombrante, ni épiés au coin des rues par un démon de petit frère; jamais ils ne rencontrent d'obstacle à leur bonheur. Ah, mon Dieu! pourquoi n'avons-nous pas pu louer des «Britain's Best» ou des «Camberwell Eurekas» quand nous étions jeunes.

Il se peut aussi que la «Britain's Best» ou la «Camberwell Eureka» soit appuyée contre une grille; elle est peut-être fatiguée. Elle a eu beaucoup à travailler cette après-midi pour transporter ces jeunes gens. Animés des meilleures intentions ils ont mis pied à terre pour donner du repos à la machine. Ils sont assis sur l'herbe, ombragés par de jolis arbustes; l'herbe est longue et bien sèche; un ruisseau coule à leurs pieds. Tout respire la paix et la tranquillité.

L'artiste, compositeur d'affiches pour cycles, s'ingénie toujours à donner cette impression élyséenne de paix et de tranquillité.

Mais, au fait, j'ai tort d'affirmer que, d'après les affiches, jamais cycliste ne peine. J'en ai vu qui représentaient des hommes à bicyclette travaillant dur ou même se surmenant. Ils paraissent amaigris et hagards; à force de travail, la sueur perle sur leur front; ils vous donnent l'impression que, s'il y a une autre montagne au delà de l'affiche, il leur faudra ou abandonner ou mourir. Mais c'est le résultat de leur propre folie et cela ne leur arrive que parce qu'ils s'obstinent à monter une machine d'une marque inférieure. Ah! s'ils montaient une «Putney Popular» ou une «Battersea Bounder» comme le jeune homme raisonnable qui occupe le centre de l'affiche, ils n'auraient aucun besoin de se dépenser en efforts inutiles! On ne leur demanderait en témoignage de reconnaissance que d'avoir l'air heureux; tout au plus de freiner un peu parfois lorsqu'il arrive à la machine dans sa juvénile fougue de perdre la tête et de prendre une allure par trop précipitée.

Vous, pauvres jeunes hommes si las, assis misérablement sur une borne kilométrique, trop éreintés pour prendre garde à la pluie persistante qui vous traverse, vous jeunes filles harassées, aux cheveux raides et mouillés, que l'heure tardive énerve, qui lanceriez un juron si vous saviez vous y prendre; vous, hommes chauves et corpulents, qui maigrissez à vue d'œil en vous éreintant sur la route sans fin; vous, matrones pourpres et découragées, qui avez tant de mal à maîtriser la roue récalcitrante; vous tous, pourquoi n'avez-vous pas eu soin d'acheter une «Britain's Best», ou une «Camberwell Eureka»? Pourquoi ces bicyclettes de marques inférieures sont-elles si répandues? Ou bien en est-il du cyclisme comme de toute chose en ce bas monde: la Vie réalise-t-elle jamais la promesse de l'Affiche?

En Allemagne ce qui ne manque jamais de me fasciner, c'est le chien autochthone. On se lasse en Angleterre des vieilles races, on les connaît trop: il y a le dogue, le plum pudding dogue, le terrier (au poil noir, blanc ou roux, selon le cas, mais toujours querelleur), le collie, le bouledogue; et jamais rien de nouveau. Mais en Allemagne vous rencontrez de la variété. Vous y apercevez des chiens comme vous n'en avez jamais vu jusque là; que vous ne prendriez pas pour des chiens, s'ils ne se mettaient à aboyer. Tout cela est si neuf, si captivant! George s'arrêta devant un chien à Sigmaringen et attira notre attention sur lui. Il nous sembla le produit hétérogène d'une morue et d'un caniche, et, ma foi, je n'oserais pas affirmer qu'il n'était pas, en effet, issu du croisement d'une morue et d'un caniche. Harris essaya de le photographier, mais le chiens se hissa le long d'une palissade et disparut dans quelque haie.

J'ignore les intentions de l'éleveur allemand; il les cache pour le moment. George prétend qu'il vise à produire un griffon. On est tenté de défendre cette théorie: j'ai observé un ou deux cas de quasi réussite en ce genre. Et cependant je ne peux pas m'empêcher de croire que ce ne furent que de simples accidents. L'Allemand est pratique: quel intérêt aurait-il à réaliser un griffon? Si on n'est poussé que par le désir d'avoir une bête originale, n'a-t-on pas déjà le basset? Que faut-il de plus? Au surplus, le griffon serait très incommode dans une maison: chacun, à chaque instant, lui marcherait sur la queue. A mon idée, les Allemands tentent de produire une sirène, qu'ils dresseraient à la pêche.

Car nos Allemands n'encouragent jamais la paresse chez aucun être vivant: ils aiment voir leurs chiens travailler, et le chien allemand aime le travail. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. La vie du chien anglais doit lui peser comme un fardeau. Imaginez un être fort, intelligent et actif, d'un tempérament exceptionnellement énergique, condamné à passer vingt-quatre heures par jour dans une inertie absolue! Aimeriez-vous cela pour vous-même? Rien d'étonnant qu'il se sente incompris, qu'il aspire à l'impossible et ne récolte que déboires.

Le chien allemand, au contraire, a de quoi occuper son esprit. Il se sait important et très utile. Observez-le qui s'avance, l'air heureux, attelé à sa voiturette chargée de lait. Nul marguillier ne semble aussi satisfait de lui-même au moment de la quête. Il ne fournit aucun travail véritable; c'est l'humain qui pousse, et lui qui aboie. C'est ainsi qu'il conçoit la division du travail. Voici ce qu'il se dit:

—Le vieux bonhomme ne peut pas aboyer, mais sait pousser. C'est parfait.

La fierté qu'il tire de ce travail est édifiante. Il se peut qu'un autre chien, le croisant, fasse une remarque désobligeante, jette du discrédit sur la teneur en crème de son lait. Alors il s'arrête subitement, sans tenir aucun compte de la circulation.

—Je vous demande pardon, mais que disiez-vous de notre lait?

—Je n'ai rien dit de votre lait, répond l'autre chien sur le ton de la plus parfaite innocence. J'avais simplement dit qu'il fait beau temps et demandé le prix de la craie.

—Ah, vous avez demandé le prix de la craie, hein? Désireriez-vous le savoir?

—Je vous en prie, je m'imagine que vous êtes à même de me le dire.

—Vous avez raison. Je le peux. Cela vaut....

—Allons, marche, dit la vieille qui a chaud, qui est lasse et voudrait avoir fini sa tournée.

—Oui; mais, nom d'un petit bonhomme! avez-vous entendu ce qu'il a dit de notre lait?

—Eh! ne t'occupe donc pas de lui. Voilà un tramway qui vient de tourner la rue: nous allons être écrasés.

—Possible, mais moi je m'occupe de lui. On a son amour-propre. Il a demandé le prix de la craie, et il va le savoir! ça vaut exactement vingt fois plus....

—Vous allez tout renverser! s'écrie la vieille femme angoissée, le retenant de toutes ses faibles forces. Mon Dieu! j'aurais dû le laisser chez nous.

Le tram s'avance rapidement sur eux; un cocher les invective, un autre chien, énorme, attelé à une voiturette de pain, espérant arriver à temps pour prendre part au combat, se hâte de traverser la rue, suivi d'un enfant qui crie de toutes ses forces. Il se forme vite un petit rassemblement; et un représentant de la force publique se fraie un chemin vers le champ de bataille.

—Cela vaut, reprend le chien de la laitière, exactement vingt fois plus que vous n'allez valoir quand j'en aurai fini avec vous.

—Ah! tu crois ça, vraiment?

—Oui, vraiment, petit-fils de caniche français, mangeur de choux!

—Là! je savais que vous alliez la renverser, dit la pauvre laitière. Je lui avais dit qu'il allait la renverser.

Mais il est occupé et ne l'écoute pas. Cinq minutes plus tard, quand la circulation a repris, quand la porteuse de pain a ramassé ses miches boueuses et que le sergent de ville s'est retiré après avoir noté le nom et l'adresse de toutes les personnes présentes, il consent à jeter un regard derrière lui.

—Evidemment on en a renversé un peu, admet-il. Puis, se secouant pour chasser cet ennui, il ajoute gaiement: Mais je pense lui avoir appris le prix de la craie, à celui-là. Je crois qu'il ne reviendra plus nous ennuyer.

—Je l'espère, bien sûr, dit la vieille femme, en regardant avec regret la voie lactée.

Mais son sport préféré consiste à attendre au sommet d'une colline la venue d'un autre chien et alors de la redescendre au grand trot. En ces occasions-là son maître est surtout occupé à courir derrière lui, pour ramasser au fur et à mesure les objets semés, des pains, des choux, des chemises. Arrivé au bas de la colline, lui s'arrête et attend amicalement son maître.

—Excellente course, n'est-ce pas? remarque-t-il, essoufflé, quand l'homme arrive, chargé jusqu'au menton. Je crois que je l'aurais gagnée, si cet idiot de petit garçon n'était pas intervenu. Il s'est mis juste en travers de mon chemin au moment où je tournais le coin. Vous l'aviez remarqué? Je voudrais pouvoir en dire autant, sale gosse! Pourquoi se met-il à brailler de la sorte? Parce que je l'ai renversé et que j'ai passé sur lui? Eh, pourquoi ne s'est-il pas écarté de mon chemin? C'est une honte que les gens permettent à leurs enfants de courir ainsi et de se jeter dans les jambes de tout le monde pour faire choir les gens. Oh, là, là! Toutes ces choses sont tombées de la voiture? Vous ne l'aviez sûrement pas bien chargée, il faudra y mettre plus de soin une autre fois. Vous ne pouviez pas vous attendre à ce que je descendisse la colline à une allure de vingt milles à l'heure? Vous me connaissez assez pourtant pour ne pas croire que je me laisserais dépasser par ce vieux chien des Schneider sans tenter un effort. Mais vous ne réfléchissez jamais. Vous êtes certain d'avoir retrouvé tout? Vous le croyez? Je ne me contenterais pas de «croire»; à votre place je remonterais vivement la colline et je m'en assurerais. Vous êtes trop fatigué? Oh, cela va bien! mais ne dites pas alors que c'est ma faute s'il vous manque quelque chose.

Il est très entêté. Il est sûr et certain que le bon tournant est le second à votre droite, et rien ne pourra le persuader que ce n'est que le troisième. Il est sûr de pouvoir traverser la route suffisamment vite et ne sera convaincu du contraire que lorsqu'il aura vu sa charrette démolie. Il est vrai qu'alors il s'excusera très humblement. Mais à quoi cela servira-t-il? Cela réparera-t-il le mal? Comme il a d'habitude la taille et la force d'un jeune taureau et que son compagnon humain n'est généralement qu'un faible vieillard ou un petit enfant, il n'en fait qu'à sa guise. La plus grande punition que son propriétaire puisse lui infliger, c'est de le laisser à la maison et de traîner lui-même sa voiture. Mais notre Allemand a trop bon cœur pour abuser de ce procédé.

Il ne faut pas croire que l'animal soit attelé à la voiture pour un autre agrément que le sien, et j'ai la certitude que le paysan allemand ne commande le petit harnachement et ne fabrique la petite voiture que pour faire plaisir à son chien. Dans d'autres pays, en Hollande, en Belgique et en France, j'ai vu maltraiter et surmener les chiens qu'on attelle; en Allemagne, jamais. Les Allemands accablent de sottises leurs animaux d'une manière choquante. J'ai vu un Allemand se tenir devant son cheval et le traiter de tous les noms qui lui venaient à l'esprit. Mais le cheval n'en avait cure. J'ai vu un Allemand, las d'injurier son cheval, appeler sa femme et lui demander de l'aider. Quand elle survint, il lui révéla ce que le cheval avait fait. A ce récit la femme se fâcha, elle aussi, tout rouge; et, se tenant l'un à droite, l'autre à gauche du pauvre animal, tous deux le rouèrent d'invectives; ils lui firent des remarques blessantes sur son aspect physique, son intelligence, son sens moral, son adresse en tant que cheval. L'animal subit l'avalanche pendant quelque temps avec une patience exemplaire; puis il trouva la meilleure solution en l'occurrence. Sans perdre son sang-froid, il s'en alla doucement. La femme s'en retourna à sa lessive. Quand au mari, il le suivit, remontant la rue, la bouche pleine d'injures.

Il n'y a pas sur terre de peuple dont le cœur soit aussi tendre. Les Allemands ne maltraitent pas les enfants ni les animaux. Ils n'utilisent le fouet que comme instrument de musique; on entend son claquement du matin au soir. A Dresde je vis la foule lyncher presque un cocher italien qui s'était servi du fouet contre sa bête. L'Allemagne est le seul pays d'Europe où le voyageur puisse s'installer confortablement dans un fiacre avec la certitude que son laborieux et patient ami d'entre les brancards ne sera ni surmené ni maltraité.


CHAPITRE ONZIÈME

Une maison de la Forêt Noire. Les relations qu'on pourrait faire. Son parfum. George refuse énergiquement de rester couché après quatre heures du matin. La route qu'on ne saurait manquer. Mon flair extraordinaire. Une réunion de gens peu reconnaissants. Harris savant. Sa confiance sereine. Le village: où il se trouvait et où il aurait dû être. George: son plan. Nous nous promenons à la française. Le cocher allemand endormi et réveillé. L'homme qui répand l'anglais sur le continent.

Très fatigués et loin de toute ville ou de tout village, nous avons dormi une nuit dans une ferme de la Forêt Noire. Le grand charme d'une maison de la Forêt Noire réside dans sa sociabilité. Les vaches y habitent la pièce à côté, les chevaux l'étage au-dessus, les oies et les canards sont installés dans la cuisine, tandis que les cochons, les enfants et les poules séjournent un peu partout.

Pendant qu'on procède à sa toilette on entend un grognement derrière soi:

—Bonjour! Pas d'épluchures de pommes de terre ici? Non, je vois que vous n'en avez pas. Au revoir.

Puis voici un caquètement et le cou d'une vieille poule qui avance.

—Belle journée, n'est-ce pas? Cela ne vous dérange pas que j'apporte ici mon ver? C'est si difficile de trouver dans cette maison une pièce où l'on puisse jouir en paix de sa nourriture. Déjà, quand je n'étais que poussin, je mangeais lentement, mais quand une douzaine.... Là, je pensais bien qu'ils ne me laisseraient pas tranquille! Chacun en voudra un morceau. Cela ne vous fait rien que je m'installe sur le lit? Ici ils ne me verront peut-être pas.

Pendant que l'on s'habille, différentes têtes viennent vous épier par la porte. Elles considèrent apparemment la chambre comme une ménagerie temporaire. On ne saurait dire si les têtes appartiennent à des garçons ou à des filles; on ne peut qu'espérer qu'elles appartiennent toutes au sexe masculin. Il est inutile d'essayer de fermer la porte, car il n'y a rien pour la maintenir et, aussitôt qu'ils ne la sentent plus poussée, ils l'ouvrent de nouveau. On déjeune dans le décor traditionnel du repas qui fut célébré pour le retour de l'Enfant Prodigue: un cochon ou deux entrent pour vous tenir compagnie; une bande d'oies d'un certain âge vous accablent de critiques, se tenant sur le pas de la porte; vous devinez, d'après leurs chuchotements, leur expression choquée, qu'elles cassent du sucre sur votre dos. Une vache s'abaissera peut-être jusqu'à jeter un coup d'œil sur cet intérieur.

C'est cet arrangement dans le genre de l'arche de Noé qui donne, je suppose, à la maison de la Forêt Noire son odeur particulière. Ce n'est pas une odeur qu'on puisse comparer à quoi que ce soit. C'est tout comme si l'on mélangeait des roses, du fromage du Limbourg, de l'huile pour les cheveux, quelques fleurs de bruyère, des oignons, des pêches, de l'eau de savon avec une bouffée d'air marin et un cadavre. On ne saurait discerner aucune odeur particulière, mais on les sent toutes réunies là, toutes les odeurs que l'univers possède jusqu'à présent. Les gens qui vivent dans ces maisons adorent à l'envi ce mélange. Ils n'ouvrent jamais les fenêtres, de peur d'en perdre un peu; ils conservent précieusement cette odeur dans leur maison hermétiquement close. Si vous désirez respirer un parfum différent, vous avez tout loisir de sortir et de humer à l'extérieur l'arome des pins et des violettes des bois: à l'intérieur il y a celui de la maison; et on dit qu'au bout de quelque temps on s'y habitue de telle sorte qu'il vous manquerait et que l'on devient incapable de s'endormir dans aucune autre atmosphère.

Nous avions projeté de couvrir une longue étape le lendemain et pour ce motif nous désirions nous lever de bonne heure, vers les six heures,—si possible sans déranger toute la maison. Nous demandâmes timidement à notre hôtesse si elle voyait d'un bon œil ce programme. Elle ne fit pas d'objection. Elle-même ne serait peut-être pas dans les parages à cette heure-là. C'était le jour où elle devait se rendre au marché, distant de dix milles. Elle ne rentrait pas avant sept heures; mais il était fort possible que son mari ou l'un de ses fils passât à la maison prendre un deuxième repas à ce moment. En tous cas on enverrait quelqu'un nous réveiller et préparer notre premier déjeuner.

On n'eût pas à nous réveiller. Nous nous levâmes de nous-mêmes à quatre heures. Nous nous levâmes à quatre heures pour échapper au fracas qui faisait éclater nos têtes. Je suis incapable de dire à quelle heure les paysans de la Forêt Noire se lèvent en été; ils nous parurent se lever toute la nuit. Et la première chose que fait l'indigène quand il sort du lit est de chausser une paire de sabots et de faire une promenade hygiénique à travers sa maison. Il ne se sent pas complètement levé avant d'avoir monté et descendu trois fois les étages. Une fois bien réveillé, il monte aux écuries et y réveille son cheval. (Les maisons de la Forêt Noire étant généralement bâties sur une pente raide, le rez-de-chaussée se trouve à la partie supérieure et le grenier à la partie inférieure.) Le cheval, semble-t-il, doit aussi faire sa promenade hygiénique par la maison. Ensuite l'homme descend à la cuisine et commence à casser du bois; quand il en a cassé suffisamment, il se sent satisfait de lui-même et se met à chanter. Considérant toutes ces choses, nous arrivâmes à conclure que ce que nous avions de mieux à faire était de suivre l'excellent exemple qu'on nous donnait. George lui-même avait très envie de se lever ce matin-là.


Nous absorbâmes un repas frugal à quatre heures et demie et nous mîmes en route à cinq heures. Notre chemin nous conduisait à travers des montagnes et, d'après les renseignements pris dans le village, ce devait être une de ces routes si faciles à suivre qu'il était impossible de s'égarer. Je suppose que tout le monde connaît ces sortes de routes; généralement elles vous ramènent à votre point de départ; et s'il en va autrement, vous le regrettez, car dans le premier cas vous savez au moins où vous vous trouvez. J'étais en défiance dès le début, et avant d'avoir parcouru une couple de milles nous fûmes édifiés. Nous arrivions à un carrefour de trois routes. Un poteau indicateur vermoulu assignait pour destination au chemin de gauche un endroit inconnu de toute carte. L'autre bras, parallèle à la route du milieu, avait disparu. Le chemin de droite, nous étions tous d'accord pour le croire, ramenait manifestement au village.

—Le vieillard, rappela Harris, nous a dit clairement de longer la montagne.

—Quelle montagne? demanda George avec justesse.

Une demi douzaine de collines nous faisaient face, les unes plus grandes, les autres plus petites.

—Il nous a dit, continua Harris, que nous devions arriver à un bois.

—Je ne vois aucune raison d'en douter, quelle que soit la route que nous prenions, commenta George.

En effet toutes les hauteurs autour de nous étaient couvertes de forêts épaisses.

—Et il a encore dit, murmura Harris, que nous atteindrions le sommet en une heure et demie environ.

—C'est là, dit George, que je commence à douter de ses paroles.

—Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Harris.

Le hasard veut que j'aie la bosse de l'orientation. Ce n'est pas une vertu; je ne veux pas m'en vanter. Ce n'est qu'un instinct tout animal, auquel je ne peux rien. S'il m'arrive de rencontrer sur mon chemin des montagnes, des précipices, des rivières et d'autres obstacles de cette sorte qui m'empêchent d'avancer,—ce n'est pas ma faute. Mon instinct me conduit très sûrement; c'est la planète qui a tort. Je les emmenai donc par la route du milieu. On n'aurait pas dû m'imputer à crime le fait que cette route du milieu n'ait pas eu suffisamment d'énergie pour continuer plus d'un quart de mille dans la même direction, et qu'après trois milles de montées et de descentes elle ait subitement abouti à un guêpier. Si cette route médiane avait suivi la direction qu'elle aurait dû suivre, elle nous aurait menés là où nous voulions aller, j'en suis convaincu.

Ce don particulier qui m'est échu, j'aurais continué à m'en servir pour découvrir un nouveau chemin, s'ils ne m'avaient pas fait sentir leur mauvaise humeur. Mais je ne suis pas un ange—je l'avoue franchement—et je refuse de faire des efforts au profit d'ingrats et de rebelles. D'un autre côté je me demande si George et Harris m'auraient suivi plus loin. C'est pour ces raisons que je m'en lavai les mains et que Harris me remplaça comme chef de colonne.

—Eh bien, me dit-il, je suppose que vous êtes satisfait de votre œuvre.

—J'en suis assez satisfait, répondis-je du haut du tas de pierres sur lequel j'étais assis. Je vous ai menés jusqu'ici sains et saufs. Je mènerais plus loin, mais nul artiste ne peut travailler sans encouragement. Vous vous montrez mécontents de moi parce que vous ne savez pas où vous êtes. Il est possible que vous soyez dans la bonne direction, sans vous en douter. Mais autant ne rien dire; je ne m'attends pas à des remerciements. Suivez le chemin qui bon vous semblera; je ne m'en occupe plus.

Je parlai peut-être avec amertume, mais je n'y pouvais rien. On ne m'avait pas adressé une parole aimable pendant tout ce trajet rebutant.

—Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles, dit Harris: George et moi sommes convaincus que sans votre aide nous ne serions pas arrivés à l'endroit où nous nous trouvons. Nous vous rendons justice en cela. Mais on ne peut pas se fier aveuglément à l'instinct. Je compte vous proposer d'y substituer la science qui, elle, est exacte. Donc, où se trouve le soleil?

—Ne croyez-vous pas, dit George, que si nous retournions au village et que nous demandions à un gamin de nous servir de guide pour un mark, cela nous ferait, somme toute, gagner du temps?

—Cela nous ferait perdre plusieurs heures, répliqua Harris d'un ton décidé. Fiez-vous à moi. J'ai étudié la question. (Il tira sa montre et commença à tourner sur lui-même.)


C'est simple comme bonjour. Il faut diriger la petite aiguille vers le soleil, vous prenez la bissectrice de l'angle formé par la petite aiguille et midi, et obtenez ainsi la direction du nord. (Il s'agita pendant quelque temps, puis il fit son choix.) Me voilà fixé, dit-il; le nord est dans cette direction, là où se trouve le guêpier. Maintenant passez-moi la carte. (Nous la lui tendîmes et, s'asseyant face aux guêpes, il l'examina.) Todtmoos se trouve, par rapport à notre position actuelle, dans une direction sud-sud-ouest.

—Qu'entendez-vous par «notre position actuelle»? questionna George.

—Mais ici, où nous sommes.

—Mais où sommes-nous donc?

Cette question embarrassa Harris pendant quelques instants, mais à la fin il se rasséréna.

—Notre position importe peu, répliqua-t-il. Quel que soit l'endroit où nous sommes, Todtmoos se trouve dans une direction sud-sud-ouest. Allons, venez, nous perdons notre temps.

—Je ne comprends pas exactement votre raisonnement, dit George en se levant et en bouclant sa musette; mais je suppose que cela ne tire pas à conséquence. Nous nous promenons pour notre santé et partout la campagne est belle.

—Cela va aller merveilleusement, dit Harris avec une confiance sereine. Nous arriverons à Todtmoos avant dix heures, ne vous tourmentez pas. Et à Todtmoos nous trouverons à manger.

Il avoua que, pour sa part, il aimerait un beefsteak suivi d'une bonne omelette. George nous confia que personnellement il s'abstiendrait de penser à ce sujet avant que Todtmoos ne fût en vue.

Nous marchions depuis une demi-heure quand, arrivant à une éclaircie, nous aperçûmes au-dessous de nous, à environ deux milles, le village que nous avions traversé quelques heures plus tôt. Nous le reconnaissions à son église bizarre, munie d'un escalier extérieur, ce qui est d'une architecture peu répandue. Cette vue me remplit de tristesse. Nous avions marché sur une route très dure pendant trois heures et demie et n'avions apparemment fait que quatre milles. Mais Harris était enchanté:

—Enfin, nous savons où nous sommes.

—Je croyais que cela importait peu, lui rappela George.

—En effet, pratiquement cela n'a aucun intérêt, mais il vaut quand même mieux être fixé. A présent je me sens plus sûr de moi.

—Je ne vois pas en quoi cela constitue pour vous un avantage, murmura George. (Mais je ne crois pas que Harris l'entendit.)

—Nous sommes en ce moment, continua Harris, dans l'est par rapport au soleil et Todtmoos est au sud-ouest de l'endroit où nous sommes. De sorte que si... (Il s'arrêta net.) A propos, vous souvenez-vous si j'ai dit qu'en menant la bissectrice de l'angle on obtenait la direction nord ou la direction sud?

—Vous avez dît qu'elle donnait le nord, répliqua George.

—En êtes-vous sûr? insista Harris.

—Certain. Mais ne vous laissez pas influencer dans vos calculs pour si peu. Selon toute probabilité, vous vous êtes trompé.

Harris réfléchit quelque temps, puis sa physionomie s'éclaira:

—Nous y sommes. Evidemment c'est le nord. Il faut que ce soit le nord. Comment cela pourrait-il être le sud? Maintenant, il faut nous diriger vers l'ouest. Venez.

—Je ne demande pas mieux que de me diriger vers l'ouest, dit George; n'importe quelle direction de la boussole m'est bonne. Je veux seulement vous faire remarquer qu'en ce moment nous marchons en plein vers l'est.

—Mais non, répondit Harris, nous allons vers l'ouest.

—Je vous dis que nous nous dirigeons vers l'est.

—Je voudrais que vous ne continuiez pas à affirmer ça. Vous dérangez mes calculs.

—Cela m'est égal. J'aime mieux déranger vos calculs que de continuer à m'égarer. Je vous dis que nous avons mis cap en plein vers l'est.

—Quelle stupidité! s'impatienta Harris, voici le soleil.

—Je peux voir le soleil, convint George, je le vois même assez distinctement. Il se peut qu'il se trouve à sa place selon vous et les préceptes de la science, mais il se peut aussi qu'il n'y soit pas. Tout ce que je sais se résume en ceci: quand nous étions dans le village, cette montagne surmontée de cette couronne de rochers était nettement au nord. En ce moment, nous faisons face à l'est.

—Vous avez raison, acquiesça Harris, j'avais oublié pour un instant que nous marchions dans un sens opposé.

—Moi, à votre place, je prendrais l'habitude de noter ces changements d'orientation, grommela George. Cela nous arrivera probablement plus d'une fois encore.

Nous fîmes demi-tour et nous acheminâmes dans la direction opposée.

Après avoir grimpé pendant quarante minutes, nous arrivâmes de nouveau à une éclaircie, et de nouveau le village s'étalait à nos pieds. Mais cette fois-ci il était au sud, par rapport à nous.

—C'est étonnant, dit Harris.

—Je ne vois rien d'étonnant à cela, émit George. Si vous faites consciencieusement le tour d'un village, il n'est que naturel que vous en aperceviez de temps en temps l'église. J'ai tout le premier du plaisir à la voir. Cela me prouve que nous ne sommes pas irrémédiablement perdus.

—Il devrait être à notre gauche, dit Harris.

—Il y sera dans une heure environ si nous poursuivons notre route.

Moi, je me taisais: tous les deux m'irritaient. Mais je voyais non sans satisfaction George se mettre en colère contre Harris. Aussi était-ce assez stupide de la part de Harris de s'imaginer qu'il était capable de trouver son chemin d'après le soleil.

—Je serais bien content de savoir d'une manière certaine, dit Harris d'un air songeur, si cette bissectrice nous indique le nord ou le sud.

—A votre place, je prendrais une résolution à ce sujet: c'est un point important.

—C'est impossible que ce soit le nord, dit Harris, et je vais vous expliquer pourquoi.

—Ne vous donnez pas cette peine, répliqua George, je ne demande qu'à le croire.

—Vous venez de dire qu'elle indique le nord, lui reprocha Harris.

—Ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai dit que vous l'aviez dit, c'est tout différent. Si vous croyez vous tromper, rebroussons chemin. Cela nous changera, à défaut de mieux.

Alors Harris dressa de nouveaux plans basés sur des calculs inverses et de nouveau nous nous enfonçâmes dans les bois; et de nouveau après une demi-heure de côtes rudes, nous arrivâmes en vue du même village. Il est vrai que nous étions à une altitude un peu plus élevée et que cette fois-ci il était situé entre nous et le soleil.

—Je pense, dit George, tandis qu'il le regardait du haut de cet observatoire, que c'est la meilleure vue que nous en ayons eue jusqu'à présent. Il n'y a plus qu'un seul endroit au-dessus de nous d'où nous puissions le voir encore. Ce après quoi, je vous proposerai d'y descendre et d'y prendre quelque repos.

—Je ne crois pas que ce soit le même village, dit Harris; cela n'est pas possible.

—On ne saurait s'y méprendre, avec cette église, dit George. A moins qu'il ne s'agisse d'un cas semblable à celui de cette statue de Prague. Il se peut que les autorités aient différentes copies grandeur nature de ce village et les aient dispersées dans la forêt pour juger où il ferait meilleur effet. Du reste, peu importe. Où allons-nous maintenant?

—Je n'en sais rien, dit Harris, et cela m'est égal. J'ai fait de mon mieux; vous n'avez fait que bougonner et m'induire en erreur.

—J'ai pu vous adresser quelques critiques, admit George; mais mettez-vous à ma place. L'un de vous me certifie qu'il a un instinct infaillible et me conduit à un guêpier au milieu d'un bois.

—Je ne peux pas empêcher les guêpes de bâtir leurs ruches dans les bois, répliquai-je.

—Je ne dis pas que cela soit en votre pouvoir, riposta George. Je ne discute pas; je ne fais que constater des faits bien établis... L'autre me mène pendant des heures par monts et par vaux, d'après des principes astronomiques, tout en ne sachant pas distinguer le nord du sud. Personnellement, je ne prétends pas avoir des instincts dépassant ceux du commun des mortels, je ne suis pas non plus un scientifique. Mais je vois là-bas, deux champs plus loin, un homme. Je vais lui offrir la valeur du foin qu'il coupe et que j'estime à un mark cinquante, afin que, laissant son travail, il me conduise jusqu'à ce que nous soyons en vue de Todtmoos. Si vous voulez me suivre, camarades, vous êtes libres; si non, vous pouvez recourir à un autre système et tenter l'épreuve de votre côté.

Le plan de George était dépourvu d'originalité et de hardiesse, mais sur le moment il nous parut sympathique. Heureusement que nous n'étions pas éloignés de l'endroit où nous nous étions trompés de route pour la première fois; ce qui eut pour résultat qu'aidés par l'homme à la faux nous retrouvâmes le bon chemin et atteignîmes Todtmoos avec un retard de quatre heures sur nos calculs, mais avec un appétit formidable que quarante-cinq minutes de travail silencieux et acharné suffirent à peine à calmer.

Nous avions projeté d'aller à pied de Todtmoos à la vallée du Rhin; mais en raison de nos fatigues extraordinaires de la matinée, nous décidâmes de faire «une promenade en voiture», comme on dit en France.

Et à cette intention nous louâmes un véhicule d'aspect pittoresque, tiré par un cheval qu'on aurait volontiers comparé à un tonneau, n'eût été l'embonpoint de son cocher auprès duquel il semblait anguleux. En Allemagne, toutes les voitures sont aménagées pour être attelées à deux, mais en général elles ne sont tirées que par un seul cheval. Cela donne à l'équipage un aspect asymétrique qui heurte notre goût, mais que les gens d'ici trouvent élégant: on a l'air de quelqu'un qui d'habitude sort avec une paire de chevaux, mais qui, pour l'instant, a égaré l'un d'eux. Le cocher allemand n'est pas ce que nous appellerions un maître. Quand il dort, c'est alors qu'il montre ses qualités. A ce moment, au moins, il n'est pas dangereux; et comme le cheval est généralement intelligent et expérimenté, la course est relativement peu périlleuse. S'ils arrivaient en Allemagne à dresser le cheval à se faire payer à la fin de la course, on pourrait se passer tout à fait de cocher, ce qui serait un soulagement considérable pour le voyageur: car le cocher allemand est le plus souvent occupé soit à se mettre dans l'embarras, soit à essayer de s'en tirer. Mais il est plus apte à s'y mettre qu'à s'en tirer. Je me souviens avoir descendu une pente rapide, dans la Forêt Noire, en compagnie de deux dames. C'était une de ces descentes en zigzag. D'un côté de la route la montagne se dressait à soixante-quinze degrés, de l'autre elle s'abaissait, suivant le même angle. Nous avancions très agréablement; le cocher avait, à notre grande satisfaction, les yeux clos, quand soudain un mauvais rêve ou une indigestion le réveilla. Il saisit les rênes, et par un mouvement habile, il conduisit au bord extrême du précipice le cheval de droite qui s'y accrocha, retenu tant bien que mal par son harnachement. Notre cocher n'en parut ni surpris ni affecté; je remarquai aussi que les chevaux semblaient tous deux habitués à cette position. Nous sortîmes de voiture et il descendit du siège. Il prit dans son coffre un énorme couteau qui semblait être spécialement affecté à cet usage et coupa vivement les traits. Le cheval ainsi lâché descendit en roulant jusqu'au moment où il se retrouva sur la route, quelque cinquante mètres plus bas. Là, il se remit sur pied et nous attendit. Nous reprîmes nos places dans la voiture qui poursuivit sa route avec son seul cheval, et nous arrivâmes de la sorte au niveau du premier. Celui-ci, notre conducteur le réattela avec quelques bouts de corde et nous continuâmes notre chemin. De toute évidence, cocher et chevaux avaient l'habitude de descendre les montagnes par ce procédé: c'est ce qui m'impressionna le plus.

Une autre particularité du cocher allemand est que, pour ralentir ou accélérer son allure, il n'agit pas sur le cheval par les rênes, mais sur la voiture par le frein. Pour faire du huit à l'heure, il le serre légèrement, de telle sorte que la roue râclée produise un bruit continu analogue à celui qui s'entend lorsqu'on aiguise une scie; pour faire quatre milles à l'heure, il le serre un peu plus fort et vous roulez, accompagnés de cris et de grognements qui rappellent la symphonie de porcs qu'on égorge. Désire-t-il s'arrêter tout à fait, il le serre à bloc. Il sait que, si son frein est de bonne qualité, sa voiture s'arrêtera en un espace moindre de deux fois sa longueur, à moins que l'animal ne soit d'une force extraordinaire. Le cocher allemand et le cheval allemand doivent ignorer qu'on peut arrêter une voiture par un autre moyen, car le cheval continue à tirer la voiture de toutes ses forces jusqu'au moment où il se sent incapable de la déplacer d'un centimètre; alors il se repose. Les chevaux des autres pays ne voient aucun inconvénient à s'arrêter, quand on leur en suggère l'idée. J'ai même connu des chevaux qui se montraient satisfaits de marcher tout doucement; mais notre cheval allemand est, selon toute apparence, bâti pour marcher à une seule allure et est incapable de s'en départir. J'ai vu, c'est vérité pure, un cocher allemand manœuvrer le frein des deux mains, de peur de ne pas pouvoir éviter une collision.

A Waldshut, une des petites villes du XVIe siècle, que le Rhin traverse peu après sa source, nous rencontrâmes cet être très répandu sur le continent: le touriste anglais qui se montre surpris, même offensé, de l'ignorance dont l'indigène fait preuve touchant les subtilités de la langue anglaise. Quand nous pénétrâmes dans la gare, il était en train d'expliquer au porteur, dans un anglais très pur, malgré un léger accent du Sommersetshire, et ceci pour la dixième fois, ainsi qu'il nous en fit part, ce fait pourtant bien simple qu'il possédait un billet pour Donaueschingen et désirait se rendre à Donaueschingen pour voir les sources du Danube qui n'y sont d'ailleurs pas, quoiqu'on dise en général qu'elles y sont, et entendait que sa bicyclette fût dirigée sur Engen et son sac sur Constance où le dit sac attendrait son arrivée. Cette explication poursuivie d'une haleine lui avait donné chaud et l'avait mis en colère. Le porteur, un très jeune homme, avait pris la physionomie d'un vieillard fatigué. J'offris mes services. Je le regrette maintenant, mais peut-être pas autant que cet abruti a dû le regretter plus tard. Les trois itinéraires, nous apprit le porteur, étaient compliqués, nécessitant des changements et encore des changements. Il ne nous restait que peu de temps pour délibérer avec calme, car notre propre train devait partir dans quelques minutes. L'homme était volubile, ce qui est toujours une faute, lorsqu'on veut tirer au clair une affaire embrouillée, tandis que le porteur ne désirait qu'en avoir fini au plus vite pour pouvoir respirer. Dix minutes plus tard dans le train, la lumière se fit dans mon esprit connue je réfléchissais à la chose: je m'étais bien mis d'accord avec le porteur pour l'expédition de la bicyclette par Immendingen (ce qui me semblait être le meilleur itinéraire) et son enregistrement pour Immendingen; seulement j'avais négligé de donner des instructions pour son départ d'Immendingen. Si j'étais de tempérament bilieux, je me ferais du mauvais sang encore à l'heure actuelle en pensant que, selon toute probabilité, la bicyclette se trouve aujourd'hui encore à Immendingen. Mais il est de bonne philosophie de se résigner à voir toujours le bon côté des choses. Il se peut que le porteur ait, de son propre chef, réparé ma négligence, il se peut aussi qu'un miracle soit intervenu pour rendre la bicyclette à son propriétaire peu de temps avant la fin de leur voyage. Nous envoyâmes le sac à Radolfszell: mais je me console en me disant qu'il portait une étiquette sur laquelle était écrit Constance; sans aucun doute, après un certain laps de temps, la direction du chemin de fer, voyant qu'on ne le réclamait pas à Radolfszell, l'aura envoyé à Constance.

Le piquant de cette histoire réside en le fait que notre Anglais se soit indigné parce que dans une gare allemande il était tombé sur un porteur incapable de comprendre sa langue. Dès que nous lui eûmes adressé la parole, il avait exprimé longuement cette indignation:

—Merci beaucoup. C'est pourtant bien simple. Je vais prendre le train pour Donaueschingen; de Donaueschingen je me rendrai à pied à Geisengen; de Geisengen j'irai en chemin de fer à Engen, et d'Engen je me propose d'aller à bicyclette à Constance. Mais je ne veux pas emporter mon sac; je veux le trouver à Constance quand j'y arriverai. Voici dix minutes que j'essaie d'expliquer cela à cet imbécile, sans pouvoir le lui faire entrer dans tête.

—C'est honteux en effet, avais-je constaté: ces manœuvres allemands parlent à peine leur propre langue.

—Tout cela, je le lui ai montré sur l'indicateur et expliqué par des gestes pourtant bien clairs. Impossible de lui rien faire comprendre.

—J'ai vraiment du mal à vous croire... La chose pourtant s'expliquait d'elle-même...

Harris était en colère après cet homme; il lui aurait volontiers donné une leçon pour lui apprendre à voyager dans des régions perdues et à vouloir y accomplir des tours de force sur les chemins de fer, sans savoir un traître mot de la langue du pays. J'avais refréné l'ardeur de Harris et lui avais fait remarquer la grandeur et l'intérêt du travail auquel cet homme se livrait sans s'en douter.

Evidemment Shakespeare et Milton ont fait de leur mieux pour répandre la langue anglaise chez les habitants moins favorisés de l'Europe. Newton et Darwin ont peut-être réussi à rendre la connaissance de leur langue nécessaire aux étrangers soucieux de l'évolution de la pensée humaine. Dickens et surtout Ouida auront peut-être encore davantage aidé à la rendre populaire. Mais celui qui a répandu la connaissance de l'anglais depuis le cap St-Vincent jusqu'aux monts de l'Oural, c'est l'Anglais qui, incapable ou peu désireux d'apprendre un seul mot d'une autre langue, voyage, le porte-monnaie à la main, dans tous les coins du continent. On pourrait être choqué de son ignorance, irrité de sa stupidité, écœuré de sa présomption. Le résultat pratique subsiste; c'est cet homme qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque paysan suisse par les soirées d'hiver trotte à travers les neiges pour assister au cours d'anglais. C'est pour lui que le cocher et le conducteur de train, la femme de chambre et la blanchisseuse pâlissent sur leur grammaire anglaise et sur les manuels de conversation. C'est pour lui que les boutiquiers et marchands étrangers envoient leurs fils et leurs filles par milliers faire leurs études dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que tous les hôteliers ou restaurateurs en quête de personnel ajoutent à leurs annonces: «Inutile de se présenter sans une connaissance suffisante de la langue anglaise.»

Si les races britanniques se mettaient en tête de parler autre chose que l'anglais, le progrès surprenant de la langue anglaise à travers l'univers s'arrêterait.

Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne parlant que sa langue, vit parmi les étrangers.

—Voilà, s'écrie-t-il, de quoi récompenser tous ceux qui parlent l'anglais.

C'est lui le grand éducateur. Théoriquement nous devrions le blâmer; pratiquement il sied de se découvrir devant lui. Il est le missionnaire de la langue anglaise.


CHAPITRE DOUZIÈME

Nous sommes contristés par les instincts primitifs des Germains. Une vue superbe, mais pas de restaurant. Une opinion continentale sur l'Insulaire. Il n'est pas assez débrouillard pour se mettre à l'abri de la pluie. Arrivée d'un voyageur fatigué, muni d'une brique. Le chien va à la chasse. Une résidence de famille peu désirable. Un pays de vergers. Un vieux bonhomme très gai gravit la montagne. George, alarmé par l'heure tardive, descend vivement par l'autre côté. Harris le suit pour lui montrer le chemin. Je déteste rester seul et suis Harris à mon tour. Prononciation spéciale à l'usage des étrangers.

Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons des classes supérieures est l'instinct terre à terre qui pousse les Allemands à placer un restaurant au terme de chaque excursion. On trouve toujours et partout une «Wirtschaft» bondée, soit au sommet des montagnes, soit dans les gorges féeriques, dans les défilés déserts comme près des chutes d'eau ou des fleuves majestueux. Comment peut-on s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve entouré de tables tachées de bière? Comment se perdre dans des rêveries historiques en respirant une odeur de veau rôti et d'épinards?

Un jour, désireux d'élever nos âmes, nous nous mîmes à grimper à travers des bois touffus.

—Et, dit Harris avec sarcasme tandis que nous nous arrêtions un moment pour respirer et pour serrer d'un cran nos ceintures, nous allons trouver là-haut un restaurant splendide où des gens engouffreront des beefsteaks saignants et des tartes aux prunes en buvant du vin blanc.

—Vous croyez? dit George.

—Voyons, vous connaissez bien leurs habitudes. Ils ne consentiraient pas à dédier à la solitude et à la contemplation le moindre ravin; ils ne laisseraient pas à l'amant de la nature un seul sommet intact.

—Je pense, remarquai-je, que nous arriverons un peu avant une heure, pourvu que nous ne flânions pas.

—Le «Mittagstisch», grommela Harris, sera juste prêt, avec peut-être quelques-unes de ces petites truites au bleu, qu'ils pêchent par ici. En Allemagne on semble ne jamais pouvoir se défaire de l'idée de boire et de manger. C'est horripilant!


Nous continuâmes notre chemin, et les beautés de la route nous firent oublier notre indignation. Mon calcul se trouva exact.

A une heure moins un quart Harris, qui était en tête, dit:

—Nous voici arrivés. Je vois le sommet.

—Voyez-vous le restaurant? dit George.

—Je ne l'aperçois pas, mais vous pouvez être sûr qu'il y est, le monstre!

Cinq minutes plus tard nous étions au sommet. Nous regardâmes vers le nord, le sud, l'est, l'ouest; puis nous nous regardâmes.

—Vue magnifique, n'est-ce pas? dit Harris.

—Magnifique, acquiesçai-je.

—Superbe, confirma George.

—Ils ont eu pour une fois le bon goût de mettre le restaurant hors de vue, dit Harris.

—Ils semblent l'avoir caché, dit George.

—Il ne vous choque pas tellement quand on ne vous le met pas sous le nez, dit Harris.

—Naturellement, s'il est bien placé, observai-je, un restaurant en général n'a rien de désagréable.

—Je désirerais savoir où ils l'ont mis, dit George.

—Si nous le cherchions? dit Harris, saisi d'une heureuse inspiration.


L'idée nous sembla pratique. Nous convînmes d'explorer la région dans différentes directions et de nous retrouver au sommet pour nous faire part du résultat de nos recherches. Après une demi-heure nous étions de nouveau réunis. Les paroles étaient inutiles. Nos figures montraient assez clairement qu'enfin nous avions découvert un coin de nature allemande inviolé par les appétits.

—Je ne l'aurais jamais cru, dit Harris; et vous?

—Je pense que ce doit être le seul coin de tout le Vaterland qui en soit dépourvu.

—Et nous trois, étrangers, nous l'avons découvert sans effort, risqua George.

—Nous voici à même, observai-je, de régaler nos sentiments les plus délicats sans être dérangés par les sollicitations de notre vile matière. Voyez le jeu de la lumière sur ces pics lointains. N'est-ce pas ravissant?

—A propos de nature, dit George, quel est selon vous le chemin le plus court pour redescendre?

—Le chemin de gauche, répliquai-je après avoir consulté le guide, nous conduit en deux heures environ à Sommersteig, où, entre parenthèses, je remarque que l'Aigle d'Or est très recommandé. Le sentier de droite, un peu plus long, nous offre des panoramas plus vastes.

—Ne trouvez-vous pas, dit Harris, qu'un panorama ressemble follement à tous les autres panoramas?

—Moi, pour ma part, je prends le chemin de gauche, dit George.

Et Harris et moi le suivîmes. Mais nous ne descendîmes pas aussi rapidement que nous l'avions prévu. Les orages s'amassent vite dans ces régions et, avant que nous eussions fait un quart d'heure de marche, le dilemme se posa: trouver un abri, ou passer le reste de la journée dans des vêtements trempés. Nous nous décidâmes pour l'abri et choisîmes un arbre qui, dans des circonstances ordinaires, aurait constitué une protection efficace. Mais un orage dans la Forêt Noire n'est pas chose ordinaire. Nous commençâmes par nous expliquer l'un à l'autre, pour nous consoler, qu'un orage aussi violent ne durerait pas. Puis nous essayâmes de nous réconforter en pensant que s'il durait nous serions assez vite trop mouillés pour craindre de l'être davantage.

—D'après la tournure que prennent les événements, dit Harris, il aurait, ma foi, mieux valu qu'il y eût un restaurant là-haut.

—Je ne vois pas l'avantage, dit George, d'être à la fois mouillé et affamé. J'attends encore cinq minutes, et je poursuis ma route.

—Ces solitudes montagneuses, remarquai-je, ont beaucoup de charme quand il fait beau. Les jours de pluie, surtout si vous n'avez plus l'âge de...

A ce moment un gros homme nous appela. Il se tenait à une cinquantaine de mètres, abrité sous un vaste parapluie.

—Ne voulez-vous pas entrer? proposait le gros homme.

—Entrer où? criai-je. (Je le pris d'abord pour un de ces imbéciles qui essaient de rire là où il n'y a rien de risible.)

—Entrer au restaurant, répondit-il.

Nous quittâmes notre abri et allâmes vers lui. Nous étions avides d'obtenir de plus amples informations.

—Je vous ai déjà appelés par la fenêtre, dit le gros monsieur quand nous fûmes près de lui, mais je suppose que vous ne m'entendiez pas. Cet orage peut encore durer une heure, vous allez être rudement mouillés.

C'était un bon vieux bien sympathique; il semblait s'intéresser vivement à nous. Je dis:

—C'est gentil de votre part d'être sorti. Nous ne sommes pas des fous. Il ne faut pas croire que nous soyons restés sous cet arbre une demi-heure, sachant dès la première minute qu'un restaurant dissimulé par des arbres se trouvait à peine à vingt yards. Nous ne nous doutions pas le moins du monde d'être aussi près d'un restaurant.

—Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et c'est pour cela que je suis venu.

Il paraît que tout le monde dans l'auberge nous avait également observés des fenêtres, se demandant pourquoi nous restions dehors, l'air si malheureux. Sans ce brave vieux, ces imbéciles auraient sans doute continué à nous regarder tout le reste de l'après-midi. L'hôte s'excusa—comme nous avions l'air anglais, il ne savait pas si... Ce n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur le continent que tout Anglais est un peu fou. Ils en sont sincèrement convaincus, comme les paysans anglais croient mordicus que les Français se nourrissent exclusivement de grenouilles.

C'était un petit restaurant confortable où l'on mangeait bien et où le vin était vraiment tout à fait passable. Nous y restâmes quelques heures, nous nous séchâmes en faisant un bon repas et en parlant du site. Juste comme nous allions quitter ce lieu hospitalier, survint un incident qui montre à quel point sur cette terre les influences du mal l'emportent sur celles du bien.

Un voyageur entra. Il semblait rongé de soucis. Il tenait à la main une brique attachée à un bout de ficelle. Il entra vite et nerveusement, ferma précautionneusement la porte, vérifia cette fermeture, regarda longuement et soigneusement par la fenêtre et alors avec un soupir de soulagement posa sa brique à côté de lui sur le banc et demanda à boire et à manger.

Il y avait du mystère là-dessous. On se demandait ce qu'il allait faire avec cette brique, pourquoi il avait pris tant de précautions pour fermer cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet en regardant par la fenêtre; mais son aspect était trop minable pour qu'on fût tenté d'engager la conversation. Tandis qu'il mangeait et buvait il devint plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant et en tira des bouffées avec calme et satisfaction.

Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement pour qu'on puisse en donner une explication détaillée. Je me souviens qu'une Fraülein venant de la cuisine entra dans la pièce, une poêle à la main; je la vis se diriger vers la porte de sortie. Le moment d'après toute la pièce était sens dessus dessous. Cela vous rappelait ces spectacles à transformation: d'un décor vaporeux bercé d'une musique lente, peuplé de fleurs se balançant sur leurs tiges et de fées, on se trouve brusquement transporté au milieu de policemen criant et trébuchant parmi des bébés qui hurlent et des dandies qui sur des pentes glissantes se battent avec des arlequins, des dominos et des clowns. Comme la Fraülein à la poêle atteignait la porte, celle-ci fut si rapidement poussée qu'on aurait dit que tous les diables de l'enfer avaient attendu, pressés derrière elle, le moment favorable. Deux cochons et un poulet surgirent avec fracas dans la pièce; un chat, qui dormait sur un tonneau de bière, s'éveilla en sursaut et entra dans la mêlée. La demoiselle lança sa poêle en l'air et se coucha par terre tout de son long. L'homme à la brique sauta sur ses pieds, renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. On cherchait à se rendre compte de la cause de ce désastre: on la découvrit aussitôt dans la personne d'un terrier métis aux oreilles pointues et à la queue d'écureuil. L'hôte s'élança d'une autre porte et essaya de le chasser à coups de pied; au lieu de lui ce fut un cochon, le plus gros des deux, qui reçut le coup. C'était un coup de pied vigoureux et bien placé, et le cochon le reçut en plein; rien ne s'en perdit. On avait pitié du pauvre animal, mais quelle que fût la compassion qu'on ressentît pour lui, elle n'était pas comparable à celle qu'il ressentait pour lui-même. Il s'arrêta de courir. Il s'assit au milieu de la pièce et, prenant l'univers à témoin, il le rendit juge de l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes jusque dans les vallées environnantes et se demander quelle révolution cosmique bouleversait la montagne.

Quant à la poule, elle courait en caquetant dans toutes les directions à la fois. C'était un oiseau remarquable; elle semblait avoir la faculté d'escalader sans peine un mur à pic; et elle et le chat, à eux deux, arrivaient à jeter par terre tout ce qui ne s'y trouvait pas encore. En moins de quarante secondes il y eut dans cette salle neuf personnes contre un seul chien, et toutes occupées à lui administrer des coups de pied. Il est probable que de temps à autre l'un deux atteignait son but, car parfois le chien s'arrêtait d'aboyer pour hurler. Mais il ne se décourageait pas pour cela. Il pensait évidemment que tout ici-bas doit se payer, même une chasse au cochon et au poulet; et que, somme toute, cela en valait la peine.

Il avait en outre la satisfaction de voir que, pour chaque coup reçu par lui, la plupart des autres êtres vivants présents en encaissaient deux. Quant au malheureux cochon—celui qui restait sur place, assis et se lamentant au milieu de la pièce,—il dut en attraper quatre pour un. Atteindre le chien était aussi difficile que de jouer au football avec un ballon toujours absent. Cette bête ne se dérobait pas au moment où on décochait le coup; non,—elle attendait le moment où le pied, déjà trop lancé pour être retenu, n'avait plus que l'espoir de rencontrer un objet assez résistant pour arrêter sa course et éviter ainsi à son propriétaire une chute bruyante et complète. Quand on touchait le chien, c'était par pur hasard, au moment où l'on ne s'y attendait pas; et d'une manière générale cela vous prenait tellement au dépourvu qu'après l'avoir frappé on perdait l'équilibre et tombait par dessus lui. Et chacun, toutes les demi-minutes, était sûr de choir par la faute du cochon, du cochon assis, de celui qui se trouvait incapable de se mettre hors du chemin de tous ces agités.

On ne saurait dire combien ce charivari dura. Il se termina grâce au bon sens de George. Depuis quelque temps déjà, il s'efforçait d'attraper non pas le chien, mais le cochon, celui qui restait capable de se mouvoir. Le cernant enfin dans un coin, il lui persuada de cesser sa course folle tout autour de la pièce, et d'aller prendre ses ébats en plein air. Le cochon fila par la porte avec une longue plainte.

Nous désirons toujours ce que nous ne possédons pas. Un cochon, un poulet, neuf personnes et un chat semblaient bien peu de chose dans l'esprit du chien au prix de la proie qui s'enfuyait. Imprudemment il la poursuivit et George ferma la porte derrière lui et mit le verrou.

Alors l'hôte se leva et mesura l'étendue du désastre, comptant les objets qui jonchaient le sol.

—Vous avez un chien plein de malice, dit-il à l'homme qui était entré avec une brique.

—Ce n'est pas mon chien, répliqua l'homme d'un air sombre.

—Alors à qui appartient-il? dit l'hôte.

—Je n'en sais rien, répondit l'homme.

—Ça ne prend pas avec moi, savez-vous? dit l'hôte, ramassant une chromo qui représentait l'empereur d'Allemagne et essuyant avec sa manche la bière qui la souillait.

—Je sais que ça ne prend pas, répliqua l'homme; j'en étais sûr. D'ailleurs j'en ai assez de dire à tout le monde que ce n'est pas mon chien, personne ne me croit.

—Mais alors pourquoi vous promener partout avec lui, si ce n'est pas votre chien? qu'a-t-il donc de si attrayant?