—Je ne me promène pas partout avec lui: c'est lui qui se promène avec moi. Il m'a rencontré ce matin à dix heures et depuis ne me lâche plus. Je croyais m'en être débarrassé après mon entrée chez vous. Je l'avais laissé à plus d'un quart d'heure d'ici, occupé à tuer un canard. Je m'attends à ce qu'on veuille m'obliger à payer aussi ce dégât, lors de mon retour.
—Avez-vous essayé de lui lancer des pierres? demanda Harris.
—Si j'ai essayé de lui lancer des pierres! répondit l'homme avec mépris. Je lui ai lancé des pierres jusqu'au moment où mon bras n'en pouvait plus; mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte toutes. Je traîne cette sale brique depuis bientôt une heure avec l'espoir de pouvoir le noyer, mais jamais il ne s'approche suffisamment de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours à au moins six pouces hors de ma portée et me regarde, la gueule ouverte.
—C'est une des histoires les plus comiques que j'aie entendues depuis longtemps, dit l'hôte.
—Heureusement que cela amuse quelqu'un! grommela l'homme.
Nous le quittâmes qui aidait l'hôte à ramasser les objets cassés, et continuâmes notre chemin. A une douzaine de yards de la porte le fidèle animal attendait son ami. Il semblait fatigué, mais content. C'était apparemment un chien aux fantaisies brusques et bizarres, et nous craignîmes à ce moment qu'il ne se sentît pris d'une affection soudaine pour nous. Mais il nous laissa passer avec indifférence. Sa fidélité envers cet homme qui ne lui rendait pas la pareille était chose touchante et nous ne fîmes rien pour l'amoindrir.
Ayant achevé notre tour de Forêt Noire à notre entière satisfaction, nous nous acheminâmes sur nos bicyclettes vers Munster, par Vieux-Brisach et Colmar, d'où nous commençâmes une petite exploration vers la chaîne des Vosges où l'humanité s'arrête; du moins telle est l'opinion de l'empereur d'Allemagne actuel. Vieux-Brisach est une forteresse, construite anciennement parmi les rochers, tantôt d'un côté du Rhin, tantôt de l'autre (car le Rhin dans sa prime jeunesse ne semble pas avoir bien su trouver son chemin), qui a dû, surtout dans les temps lointains, plaire comme résidence aux amateurs de changements et d'imprévu. Qu'une guerre fût déclarée pour une cause quelconque et contre n'importe quels adversaires, Vieux-Brisach en était toujours. Tous l'assiégèrent, la plupart des peuples le conquirent; la majorité d'entre eux le perdirent à nouveau; personne ne parut capable de s'y maintenir. L'habitant de Vieux-Brisach n'a jamais été à même d'affirmer avec certitude de qui il était le sujet et de quel pays il dépendait; subitement devenu français, il avait à peine eu le temps d'apprendre assez de français pour savoir payer ses impôts que déjà il devenait autrichien. Le temps qu'il s'appliquât à découvrir ce qu'il fallait faire pour être un bon sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne l'était plus, et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des douze Etats il appartenait resta pour lui un problème insoluble. Un matin il se réveillait catholique fervent, le lendemain protestant. La seule chose qui dut donner quelque stabilité à son existence était la nécessité uniforme de payer chèrement le privilège d'être ce qu'il était pour le moment. Mais quand on se met à réfléchir à ce sujet, on s'étonne qu'au moyen âge les hommes, sauf les rois et les percepteurs d'impôts, se soient donné la peine de vivre.
On ne saurait comparer les Vosges aux monts de la Forêt Noire, quant à la beauté et à la variété. Pour le touriste, elles ont pourtant sur eux une supériorité: leur pauvreté plus grande. Le paysan des Vosges n'a pas cet air peu poétique de prospérité satisfaite qui gâte son vis-à-vis de l'autre côté du Rhin. Les fermes et les villages possèdent à un plus haut point le charme des choses vétustes. Un autre intérêt que présentent les Vosges est ses ruines. Beaucoup de ses nombreux châteaux sont perchés à des endroits où l'on aurait pu croire que seuls les aigles aimeraient construire leurs nids. D'autres, ayant été commencés par les Romains et achevés par les Troubadours, ne présentent plus maintenant qu'un dédale de murs restés debout, couvrant de larges espaces et où l'on peut flâner pendant des heures.
Le fruitier et le marchand de primeurs sont des personnages inconnus dans les Vosges. Presque toutes les denrées qu'ils vendraient y poussent à l'état sauvage et le seul effort à faire pour les acquérir est de les cueillir. Il est difficile quand on traverse les Vosges de suivre à la lettre un programme, car la tentation de s'arrêter par une journée chaude et de manger des fruits est généralement trop forte pour qu'on y résiste. Des framboises—je n'en avais jamais mangé d'aussi délicieuses,—des fraises des bois, des groseilles en grappes et des groseilles à maquereau poussent à profusion sur les pentes des collines, telles les mûres sauvages le long des prairies anglaises. Le petit Vosgien n'a pas besoin de voler dans un verger, il a la facilité de se rendre malade sans commettre un péché. Il y a une quantité énorme de vergers dans les Vosges; mais vouloir s'aventurer dans l'un d'eux avec l'intention de voler des fruits serait une tentative aussi folle que celle d'un poisson essayant de se faufiler dans une piscine sans avoir payé son entrée. Naturellement on se trompe souvent.
Il nous arriva une après-midi d'atteindre un plateau après une montée rude, et de nous arrêter peut-être trop longtemps, mangeant probablement plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; il y en avait une telle profusion autour de nous, une telle variété! nous commençâmes par quelques fraises attardées et nous passâmes aux framboises. Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes déjà mûres.
—C'est je crois la meilleure aubaine que nous ayons eue jusqu'à présent, dit George, nous ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous sembla de bon conseil.)
—C'est malheureux, objecta Harris, que les poires soient encore si dures.
Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand plus tard je découvris quelques mirabelles d'une saveur tout à fait remarquable, cela le consola presque entièrement.
—Je crois, dit George, que nous sommes encore trop au nord pour trouver des ananas, j'aurais beaucoup de plaisir à manger un ananas fraîchement cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop courants.
—Le défaut de la contrée, c'est qu'elle produit trop de baies et pas assez de gros fruits, observa Harris. Pour mon compte j'aurais préféré une plus grande quantité de reines-claudes.
—Tiens, un homme qui monte la côte, remarquai-je, on dirait un indigène. Il nous indiquera peut-être où trouver d'autres reines-claudes.
—Il marche vite pour un vieil homme, dit Harris.
Il gravissait évidemment la côte avec une très grande rapidité. Si bien que, autant que nous pussions en juger d'aussi loin, il nous sembla remarquablement gai, chantant et criant à tue-tête, et agitant les bras.
—Quelle bonne humeur a ce vieux! dit Harris, cela réconforte, cela fait du bien à voir. Mais pourquoi porte-t-il son bâton sur l'épaule? Pourquoi ne s'appuie-t-il pas dessus pour gravir cette rude montée?
—Dites donc, je ne crois pas que ce soit un bâton, dit George.
—Qu'est-ce que cela peut être alors? questionna Harris.
—Mais il me semble bien que cela a une vague allure de fusil, répliqua Georges.
—Ne croyez-vous pas que nous nous sommes peut-être trompés? suggéra Harris. Ne croyez-vous pas que ceci ressemble fort à un verger privé?
Je répondis:
—Vous souvenez-vous de cette histoire tragique, arrivée il y a bientôt deux ans? Un soldat cueillit quelques cerises en passant devant une maison et le paysan auquel appartenaient ces cerises sortit de chez lui et tua le militaire sans un mot d'avertissement.
—Mais, dit George, il est sûrement défendu de tuer un homme d'un coup de fusil pour quelques fruits cueillis.
—Naturellement, répondis-je, c'était tout à fait illégal. La seule excuse fournie par son avocat fut que le paysan était très irascible et qu'on avait touché à ses cerises favorites.
—Maintenant que vous en parlez, d'autres détails me reviennent en mémoire, dit Harris, la commune dans laquelle le drame se déroula fut obligée de payer de gros dommages-intérêts à la famille du soldat décédé; ce qui n'était que juste.
George déclara:
—J'ai assez vu cet endroit. D'ailleurs, il se fait tard.
—S'il continue à marcher à cette allure, jeta Harris, il va tomber et se faire du mal. Je ne veux pas assister à cet accident...
Je me vis déjà abandonné, seul là-haut, sans personne avec qui causer. D'autre part, je ne me souvenais pas d'avoir depuis ma plus tendre enfance, eu la joie de descendre une côte vraiment raide à toute allure. J'estimai intéressant de voir si je pourrais revivre cette sensation. C'est un exercice assez violent, mais, dit-on, excellent pour le foie...
Nous passâmes cette nuit-là à Barr, jolie petite ville située sur le chemin de Sainte-Odile, couvent intéressant et ancien perdu dans les montagnes, où on est servi par de vraies nonnes et où l'addition est faite par un prêtre. A Barr, un touriste entra juste avant le souper. Il paraissait être anglais, mais parlait une langue comme je n'en avais pas encore entendu jusqu'ici. C'était d'ailleurs un langage élégant et agréable à ouïr. L'hôte le regarda, effaré; l'hôtesse secoua la tête. Il soupira et essaya d'une autre langue qui évoqua en moi des souvenirs lointains, quoique sur le moment je ne pusse les localiser. Mais de nouveau personne ne comprit.
—C'est assommant, dit-il à haute voix en anglais.
—Ah! vous êtes anglais! s'exclama l'hôte, dont le visage s'éclaira.
—Et monsieur a l'air fatigué, ajouta l'hôtesse, une petite femme avenante. Monsieur désire-t-il souper?
Tous deux parlaient l'anglais couramment et presque aussi bien que l'allemand et le français; ils firent de leur mieux pour contenter le voyageur. A souper il fut mon voisin de table. J'engageai la conversation.
—Dites-moi, demandai-je (car le sujet m'intéressait), quelle est la langue que vous parliez lorsque vous êtes entré?
—L'allemand.
—Oh! répliquai-je, je vous demande pardon.
—Vous ne m'aviez pas compris? continua-t-il.
—Certainement par ma faute. Mes connaissances sont très limitées. En voyageant, on acquiert des bribes d'allemand à droite et à gauche; mais naturellement ce n'est pas comme vous...
—L'hôte et sa femme ne m'ont pas compris non plus et c'est leur langue.
—Je ne crois pas, dis-je. Les enfants par ici parlent allemand, c'est vrai, et nos hôte et hôtesse le savent jusqu'à un certain point. Mais à travers toute l'Alsace et la Lorraine les vieux parlent toujours le français.
—Je leur ai aussi adressé la parole en français, et ils ne m'ont pas mieux compris.
—C'est certainement très curieux!
—C'est évidemment très curieux, continua-t-il; dans mon cas c'est même incompréhensible. Je suis titulaire de diplômes témoignant de mon aptitude à parler les langues modernes. Je suis même lauréat de français et d'allemand. La correction de mes constructions, la pureté de ma prononciation étaient considérées à mon collège comme absolument remarquables. Et cependant, quand je suis sur le continent, personne pour ainsi dire ne comprend ce que je dis. Pouvez-vous m'expliquer ce phénomène.
—Je crois que je le puis, répliquai-je. Votre prononciation est trop parfaite. Vous vous souvenez des paroles de cet Ecossais qui pour la première fois de sa vie goûtait du whisky pur: «Il est excellent, mais je ne peux pas le boire.» Il en est de même de votre allemand. Il fait moins l'effet d'un langage utilisable que d'une récitation. Permettez-moi de vous donner un conseil: prononcez aussi mal que possible et introduisez dans vos discours le plus de fautes que vous pourrez.
C'est partout la même chose. Chaque peuple tient en réserve une prononciation spéciale à l'usage exclusif des étrangers, prononciation à laquelle il ne penserait pas à se conformer et qui lui demeure incompréhensible quand on l'emploie. J'entendis une fois une Anglaise expliquer à un Français comment prononcer le mot «have».
—Vous le prononcez, disait la dame d'une voix pleine de reproches, comme si on écrivait h-a-v. Mais ce n'est pas le cas. Il y a un e à la fin.
—Je croyais, dit l'élève, qu'on ne prononçait pas l'e à la fin de h-a-v-e.
—En effet on ne le prononce pas, expliqua le professeur, c'est ce que vous appelez un e muet; mais il exerce une influence sur la voyelle précédente: il en modifie un peu l'inflexion.
Jusque là, il avait toujours dit «have» d'une manière intelligible. A partir de ce moment, quand il lui arrivait de prononcer ce mot, il s'arrêtait, rassemblait ses idées et émettait un son que seul le contexte pouvait expliquer.
A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, peu d'hommes ont, je crois, enduré ce que j'ai enduré moi-même en essayant d'acquérir la prononciation correcte du mot allemand qui signifie église, «Kirche». Bien avant de m'en être tiré, je m'étais décidé à ne jamais aller à l'église en Allemagne plutôt que de me faire du mauvais sang à cause de ce mot.
—Non, non, m'expliquait mon professeur (c'était un homme qui prenait sa tâche à cœur), vous le prononcez comme si on l'écrivait K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de k qu'au commencement. C'est... (et pour la vingtième fois dans cette matinée il me donnait à entendre la manière de le prononcer).
Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour rien au monde pu découvrir de différence entre sa manière de prononcer et la mienne. De guerre lasse, il essayait une autre méthode:
—Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. (C'était tout à fait juste: c'était bien là ce que je faisais.) Je voudrais que vous le prononçassiez d'ici tout en bas. (Et de son index gras il me désignait la région de laquelle j'aurais dû tirer le son).
Après de pénibles efforts, ayant pour résultat de me faire émettre des sons qui éveillaient en moi l'idée de tout, sauf d'un lieu de recueillement, je m'excusais:
—Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y arriver. J'avoue que voici des années que je parle avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un homme fût capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous pas qu'en, ce qui me concerne il est un peu tard pour l'apprendre?
Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. A cet effet, j'avais passé des heures dans des coins sombres et, à la grande terreur des rares passants, m'étais exercé dans des rues silencieuses. Mon professeur fut enchanté de moi et je fus satisfait de moi-même jusqu'au jour où je mis les pieds en Allemagne. En Allemagne, je constatai que personne ne comprenait ce que je voulais dire. A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher d'une église. Il me fallut abandonner la prononciation correcte et revenir au prix de nouveaux efforts à mon ancienne prononciation vicieuse. Alors leur visage s'éclairait et ils me disaient, suivant le cas, que c'était en tournant tel coin, ou au bout de la rue la plus proche.
Je pense également qu'on ferait mieux d'enseigner la prononciation des langues étrangères sans demander à l'élève ces exploits d'acrobatie interne qui sont souvent impossibles et toujours sans profit. Voici le genre de conseils que l'on reçoit:
—Appuyez vos amygdales contre la partie inférieure de votre larynx. Puis avec la partie convexe du septum recourbé, pas complètement, mais presque, jusqu'à toucher la luette, essayez avec le bout de la langue d'atteindre le corps thyroïde. Faites une large inspiration et comprimez la glotte. Maintenant, sans desserrer les lèvres, prononcez: «garou.»
Et même, si l'on surmonte la difficulté, ils ne sont pas contents.
CHAPITRE TREIZIÈME
Une étude sur le caractère et la conduite de l'étudiant allemand. Le duel d'étudiants allemands. Usages et abus. Impressions. L'ironie de la chose. Moyen pour élever des sauvages. La Jungfrau: son goût particulier quant à la beauté du visage. La Kneipe. Comment on frotte une salamandre. Conseils à un étranger. Histoire qui aurait pu se terminer tristement de deux maris, de leurs femmes et d'un célibataire.
Sur le chemin du retour nous visitâmes une ville universitaire allemande, désirant avoir un aperçu de la vie de l'étudiant, curiosité que l'amabilité de quelques amis de là-bas nous permit de satisfaire.
Le jeune Anglais joue jusqu'à ce qu'il ait atteint quinze ans, puis travaille jusqu'à vingt ans. En Allemagne c'est l'enfant qui travaille et le jeune homme qui joue. Le garçonnet allemand va à l'école à sept heures du matin en été et à huit en hiver, et il travaille à l'école. Ce qui fait qu'à seize ans il a une connaissance sérieuse des classiques et des mathématiques, qu'il sait autant d'histoire que n'importe quel individu appelé à prendre place dans un parti politique est censé en savoir; à cela il joint une science approfondie d'une ou deux langues modernes. C'est pourquoi les huit semestres d'Université s'étendant sur une durée de quatre ans sont inutilement longs, sauf pour les jeunes gens qui visent un professorat. L'étudiant allemand n'est pas sportif, ce qui est à déplorer, car il aurait fait un bon sportsman. Un peu de football, un peu de bicyclette; de préférence, des carambolages en des cafés enfumés;—mais d'une manière générale tous ou presque tous perdent leur temps à vadrouiller, à boire de la bière et à se battre en duel.
S'il est fils de famille, il entre dans un Korps—la cotisation annuelle d'un Korps élégant est d'environ mille francs. S'il appartient à la classe moyenne, il s'enrôle dans une Burschenschaft ou une Landsmannschaft, ce qui coûte un peu moins cher. Ces groupes se subdivisent à leur tour en cercles dans lesquels on s'efforce d'assembler les jeunes gens des mêmes régions. Il y a le cercle des Souabes, originaires de Souabe; des Franconiens, qui descendent des Francs; des Thuringiens et ainsi de suite. Dans la pratique, naturellement, la répartition n'est qu'approximative (selon mes calculs, la moitié de nos régiments écossais sont formés de Londoniens); mais cette division de chaque Université en une douzaine de compagnies d'étudiants ne laisse pas d'atteindre à un effet pittoresque. Chaque société a ses couleurs distinctives et possède sa brasserie particulière fermée aux étudiants dont la casquette arbore d'autres couleurs. Son objectif principal est d'organiser des rencontres soit dans son propre sein, soit entre ses membres et ceux de quelque Korps ou Schaft rival, en un mot d'organiser la célèbre Mensur allemande.
La Mensur a été décrite si souvent et si complètement que je ne veux pas fatiguer mes lecteurs de détails oiseux sur ce sujet. Je ne veux que donner mes impressions et principalement celles de ma première Mensur,—parce que je crois que les premières impressions sont plus authentiques que les opinions émoussées par l'échange des idées.
Un Français ou un Espagnol cherchera à vous faire croire que les courses de taureaux sont une institution créée principalement dans l'intérêt des taureaux: le cheval que vous imaginez hurlant de souffrance, ne ferait que rire au spectacle comique de ses propres entrailles. Votre ami français ou espagnol ne voudrait pas comparer sa mort glorieuse et excitante à la froide brutalité des luttes foraines. Si vous ne restez pas entièrement maître de vous, vous le quittez avec le désir de créer en Angleterre un mouvement en faveur de l'institution des courses de taureaux comme école de chevalerie. Sans doute Torquemada était-il convaincu de l'humanité de l'Inquisition. Une heure passée sur le chevalet devait procurer le plus grand bien-être à un gros gentleman souffrant de crampes ou de rhumatismes. Il se relevait avec plus de jeu, plus d'élasticité dans les articulations. Les chasseurs anglais considèrent le renard comme un animal dont le sort est enviable. On lui procure à bon marché un jour de bon sport, pendant lequel il est le centre de l'attraction.
L'habitude vous rend indifférents aux pires usages. Le tiers des Allemands que vous croisez dans la rue portent et porteront jusque dans la mort les traces des vingt à cent duels qu'ils ont eus au cours de leur vie d'étudiants. L'enfant allemand joue à la Mensur dans la nursery et continue au lycée. Les Allemands sont arrivés à croire que ce jeu n'est ni brutal, ni choquant, ni dégradant. Ils allèguent qu'il est l'école du sang-froid et du courage pour la jeunesse allemande. Mais l'étudiant allemand aurait besoin de bien plus de courage pour ne pas se battre. Il ne se bat pas pour son plaisir, mais pour satisfaire à un préjugé qui retarde de deux cents ans.
Le seul effet que produise sur lui la Mensur est de le rendre brutal. Il se peut que ce duel exige de l'adresse—on me l'a affirmé,—mais on ne s'en aperçoit pas. Ce n'est somme toute qu'un essai fructueux pour unir le grotesque au déplaisant. A Bonn, centre aristocratique par excellence où règne un goût meilleur, et à Heidelberg où les visiteurs des nations étrangères sont nombreux, l'affaire se passe peut-être avec plus d'apparat. Je me suis laissé dire que là le duel a lieu dans de belles pièces, que des médecins à cheveux blancs y soignent les blessés, que des laquais en livrée y servent à boire et à manger et que toute l'affaire y est menée avec un certain cérémonial qui ne manque pas de caractère. Dans les Universités plus essentiellement allemandes où les étrangers sont rares et où on ne les attire pas, on s'en tient aux combats purs et simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.
Ils sont même si répugnants que je conseille au lecteur quelque peu délicat de s'abstenir d'en lire la description. On ne peut pas rendre ce sujet attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.
La pièce est nue et sordide, les murs sont souillés d'un mélange de taches de bière, de sang et de suif; le plafond est enfumé; le plancher couvert de sciure de bois. Une foule d'étudiants riant, fumant, causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchés sur des chaises où des bancs, forment le cadre.
Au centre, se faisant face, les combattants sont debout. Bizarres et rigides, avec de grosses lunettes protectrices, le cou bien enveloppé dans d'épais cache-nez, le corps carapaçonné d'une sorte de matelas sale et les bras, ouatés, tendus au-dessus de leur tête, ils ont l'air d'un burlesque sujet de pendule. Les seconds, plus ou moins rembourrés eux aussi, la tête et le visage protégés par de vastes casques en cuir, donnent aux combattants, non sans brusquerie, la position convenable. On prête l'oreille au héraut d'armes. L'arbitre prend place, le signal est donné, et aussitôt les lourds sabres droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni adresse, ni élégance dans le jeu (je parle d'après mes propres impressions). Le plus fort est vainqueur; c'est celui, dont le bras emmaillotté peut tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.
Tout l'intérêt réside dans le spectacle des blessures. Elles apparaissent presque toujours aux mêmes endroits,—sur le sommet de la tête ou sur la partie gauche de la face. Parfois une portion de cuir chevelu ou un morceau de joue vole à travers les airs, pour être ramassé et conservé soigneusement par son propriétaire ou, plus exactement, par son ancien propriétaire qui, orgueilleusement, lui fera faire le tour de la table lors des joyeux festins à venir; et naturellement le sang coule à flots de chaque blessure. Il inonde les docteurs, les seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et les murs; il sature les combattants et forme des mares dans la sciure. A la fin de chaque assaut, les docteurs accourent et, de leurs mains déjà dégouttantes de sang, compriment les plaies béantes, les épongent avec de petits tampons d'ouate mouillée qu'un aide tend sur un plateau. Naturellement, dès que l'homme se relève et reprend sa besogne, le sang jaillit de nouveau, l'aveuglant à moitié et mettant sur le plancher une glu où le pied glisse. Parfois on voit les dents d'un homme découvertes jusqu'à l'oreille, ce qui fait, que tout le reste du duel il sourit démesurément à la moitié des spectateurs et offre à l'autre moitié un demi-visage revêche; ou bien un nez fendu donne à son propriétaire jusqu'à la fin du combat une matamoresque arrogance.
Comme le but de chaque étudiant est de quitter l'Université porteur du plus grand nombre possible de cicatrices, je doute que personne s'efforce jamais de changer quoi que ce soit à cette manière de combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort du duel avec le plus grand nombre de blessures. Recousu et raccommodé, il est à même le mois suivant de parader de façon à provoquer l'envie de la jeunesse allemande et l'admiration des jeunes filles de là-bas. Celui qui n'a obtenu que quelques blessures insignifiantes se retire du combat mécontent et désappointé.
Mais la bataille elle-même n'est que le commencement du divertissement. Le deuxième acte a lieu dans la salle de pansement. Les docteurs sont en général des étudiants de la veille qui, à peine munis de leurs diplômes, manœuvrent pour acquérir de la clientèle. La vérité m'oblige à dire que ceux d'entre eux que j'ai approchés m'ont paru gens peu distingués. Ils semblaient prendre plaisir à leur tâche. Leur rôle, d'ailleurs, consiste à amplifier autant que possible les souffrances, à quoi un vrai médecin ne se prêterait pas volontiers. La manière dont l'étudiant supporte le pansement de ses blessures compte autant pour sa réputation que la manière, dont il les a reçues. Chaque opération doit être accomplie avec autant de brutalité que possible, et les camarades épient soigneusement le patient pour voir s'il traverse l'épreuve avec une apparence de joie et de sérénité. La blessure souhaitable est une blessure bien nette et qui bâille largement. Exprès on en rejoint mal les lèvres, espérant que la cicatrice restera visible toute la vie. L'heureux propriétaire d'une telle blessure, savamment entretenue et maltraitée toute la semaine suivante, peut espérer épouser une femme qui lui apportera une dot se chiffrant au moins par dizaines de mille francs.
C'est ainsi que se passent ordinairement les épreuves bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque étudiant prend part à quelques douzaines de ces Mensurs. Mais il y en a d'autres auxquelles les visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un étudiant s'est fait disqualifier au cours d'un combat pour quelque léger mouvement instinctif interdit par leur code, il lui faut pour recouvrer son honneur provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. Il demande et on lui accorde non pas un combat, mais une punition. Son adversaire alors lui inflige systématiquement le plus grand nombre possible de blessures. Le but de la victime est de montrer à ses camarades qu'elle est capable de rester immobile tandis qu'on lui taille la peau du crâne.
Je doute qu'on puisse produire un argument quelconque en faveur de la Mensur allemande; en tout cas il ne concernerait que les deux combattants. Je suis sûr que l'impression des spectateurs ne peut être que mauvaise. Je me connais assez pour savoir que je ne suis pas d'un tempérament extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle a donc eu sur moi doit être celui qu'elle produit sur la plupart des mortels. La première fois, avant que le spectacle ne commençât véritablement, j'étais curieux de savoir comment j'allais en être affecté, quoique une certaine habitude des salles de dissection et des tables d'opération m'eût déjà un peu aguerri. Lorsque le sang commença à couler, les muscles et les nerfs à être mis à nu, je pus analyser en moi un mélange de dégoût et de pitié. Mais je dois avouer qu'au deuxième duel, ces sentiments raffinés tendirent à disparaître et que le troisième étant en bonne voie, et l'odeur spéciale et chaude du sang alourdissant l'atmosphère, je commençai à voir rouge.
J'en voulais encore. J'examinai les visages des autres assistants, et j'y vis réfléchies d'une manière évidente mes propres sensations. Si le fait d'exciter l'appétit du sang chez l'homme moderne est une bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. Mais en est-il ainsi? Nous nous enorgueillissons de notre civilisation et de notre humanité, mais ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper eux-mêmes savent que sous nos chemises empesées se cache le sauvage avec tous ses instincts. Il se peut qu'on désire parfois sa résurrection, mais jamais on n'aura à craindre sa disparition totale. D'un autre côté il semble peu sage de lui laisser les rênes sur l'encolure.
Si l'on examine le duel d'une manière sérieuse, on trouve beaucoup d'arguments en sa faveur. On ne saurait cependant en invoquer aucun en faveur de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait d'être un jeu cruel et brutal ne la rend nullement moins puérile: les blessures n'ont aucune valeur par elles-mêmes; c'est leur origine qui leur confère de la dignité et non leur taille. Guillaume Tell est à très juste titre considéré comme un héros; mais que penserait-on d'un club de pères de famille, fondé uniquement pour que ses membres se réunissent deux fois par semaine sur ce programme: abattre à l'arbalète une pomme posée sur la tête de leurs fils. Les jeunes Allemands pourraient atteindre un résultat analogue à celui dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. Devenir membre d'une société dans le seul but de se faire hacher, rabaisse l'esprit d'un homme au niveau de celui d'un derviche tourneur. La Mensur est en fait la reductio ad absurdum du duel; et si les Allemands sont par eux-mêmes incapables d'en voir le côté comique, on ne peut que regretter leur manque d'humour.
Si on ne peut approuver la Mensur, au moins peut-on la comprendre. Le code de l'Université qui, sans aller jusqu'à encourager l'ivresse, l'absout est plus difficile à admettre. Les étudiants allemands ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorité est sobre, sinon laborieuse. Mais la minorité, qui a la prétention, du reste admise, d'être le modèle de l'étudiant allemand, n'échappe à l'ébriété perpétuelle que grâce à l'adresse péniblement acquise de boire la moitié du jour et toute la nuit en conservant par un effort suprême l'usage des cinq sens. Cela n'a pas sur tous la même influence, mais il est fréquent de voir dans les villes universitaires des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint de Bacchus de Rubens. C'est un fait que les jeunes Allemandes peuvent se sentir fascinées par une figure balafrée et tailladée jusqu'à sembler faite de matières hétéroclites. Mais on ne découvrira sûrement rien d'attrayant à une peau bouffie et couverte de pustules et à un ventre projeté en avant et qui menace de déséquilibrer le reste de l'individu. D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre d'un jouvenceau qui commence à dix heures du matin, par le Frühschoppen, à boire de la bière, et finit à quatre heures du matin à la fermeture de la Kneipe?
La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises de la société. Elle sera très calme ou très bruyante, suivant sa composition. Un étudiant invite une douzaine ou une centaine de ses camarades au café et les pourvoit de bière et de cigares à bon marché autant qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps peut aussi lancer les invitations. Ici, comme partout, on remarque le goût allemand pour la discipline et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous ceux qui sont assis autour de la table se lèvent et saluent, les talons joints. Quand la table est au complet, on élit un président qui est chargé d'indiquer le numéro des chansons. On trouve sur la table des recueils imprimés de ces chansons, un pour deux convives. Le président annonce: «numéro vingt-quatre, premier vers», et aussitôt tous commencent à chanter, chaque couple tenant son livre, exactement comme on tient à deux un livre d'hymnes à l'église. A la fin de chaque vers on observe une pause, jusqu'à ce que le président fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant appris le solfège et la plupart jouissant d'une belle voix, l'effet d'ensemble est impressionnant.
Si les attitudes évoquent le chant des hymnes religieuses, les paroles de ces chansons redressent souvent cette impression. Mais qu'il s'agisse d'un chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes Anglais, on le chante toujours d'un bout à l'autre avec un sérieux imperturbable, sans un sourire, sans une fausse note. A la fin le président crie «Prosit!» Tout le monde répond «Prosit!» et le moment d'après tous les verres sont vides. Le pianiste se lève et salue et on répond à son salut. Puis la Fraülein remplit les verres.
Entre les chants on porte des toasts à la ronde; mais on applaudit peu et on rit encore moins. Les étudiants allemands trouvent préférable de sourire et d'opiner du bonnet d'un air grave.
On honore parfois certains convives, en leur portant un toast particulier appelé «Salamander», qui comporte une solennité exceptionnelle.
—Nous allons, dit le président, frotter une salamandre (einen Salamander reiben).
Nous nous levons tous et nous nous tenons comme un régiment au garde à vous.
—Est-ce que tout est prêt? (Sind die Stoffe parat?) interroge le président.
—Sunt, répondons-nous d'une seule voix.
—At exercitium Salamandri, dit le président (et nous nous tenons prêts).
—Eins! (Nous frottons nos verres d'un mouvement circulaire sur la table.)
—Zwei! (De nouveau les verres tournent; de même à Drei!)
—Bibite! (Buvez!)
Et avec un ensemble automatique tous les verres sont vidés et maintenus en l'air.
—Eins! dit le président. (Le pied de chaque verre vide frôle la table avec un bruit de galets roulés par la vague.)
—Zwei! (Le roulement reprend et meurt.)
—Drei! (Les verres frappent la table tous du même coup, et nous nous retrouvons assis.)
La distraction de la Kneipe consiste pour deux étudiants à s'invectiver (naturellement pour rire) et à se provoquer ensuite en un duel à boire. On désigne un arbitre; on remplit deux verres énormes et les hommes se font face, tenant les anses à pleines mains; tout le monde les regarde. L'arbitre donne le signal du départ et l'instant d'après on entend la bière descendre rapide les pentes de leurs gosiers. L'homme qui heurte le premier la table de son verre vide est proclamé vainqueur.
Les étrangers qui prennent part à une Kneipe et qui désirent se comporter à la manière allemande feront bien, avant de commencer, d'épingler leurs nom et adresse sur leur veston. L'étudiant allemand est la courtoisie personnifiée et, quel que puisse être son propre état, il veillera à ce que, par un moyen ou un autre, ses hôtes soient reconduits chez eux sains et saufs avant l'aurore. Mais naturellement on ne saurait lui demander de se rappeler les adresses.
On me raconta l'histoire de trois hôtes d'une Kneipe berlinoise qui aurait pu avoir des résultats tragiques. Nos étrangers étaient d'accord pour pousser les choses à fond. Chacun d'eux écrivit son adresse sur sa carte et l'épingla sur la nappe en face de sa place. Ce fut une faute. Ils auraient dû, comme je l'ai dit, l'épingler à leur veston. Un homme peut changer de place à table, même inconsciemment et réapparaître de l'autre côté; mais partout où il va il emmène son veston.
Sur le matin, le président proposa que pour la plus grande commodité de ceux qui se tenaient encore droit, on renvoyât chez eux tous les messieurs qui se montraient incapables de soulever leur tête de la table. Parmi ceux qui ne s'intéressaient plus aux événements étaient nos trois Anglais. On décida de les charger dans un fiacre et de les renvoyer chez eux sous la surveillance d'un étudiant relativement de sang-froid. S'ils étaient restés à leur place initiale pendant toute la soirée, tout se serait passé au mieux; mais malheureusement ils s'étaient promenés et personne ne sut quel était le propriétaire de telle ou telle carte. Nul ne le savait et eux moins que personne. Dans la gaieté générale, cela ne sembla pas devoir être d'une trop grande importance. Il y avait trois gentlemen et trois adresses. Je crois qu'on pensait que même en cas d'erreur le tri pourrait s'opérer dans la matinée. On mit donc les trois messieurs dans une voiture; l'étudiant relativement de sang-froid prit les trois cartes et ils s'en allèrent, salués des acclamations et des bons vœux de la compagnie.
Pour avoir bu de la bière allemande on n'est pas—et c'est son avantage—gris comme on sait l'être en Angleterre. Son ivresse n'a rien de répugnant; elle ne fait qu'alourdir: on n'a pas envie de parler; on veut avoir la paix, pour dormir, n'importe où.
Le conducteur de la troupe fit arrêter la voiture à l'adresse la plus proche. Il en tira le plus atteint, jugeant naturel de se débarrasser d'abord de celui-là. Aidé du cocher il le porta jusqu'à son étage et sonna. Le domestique de la pension de famille vint ouvrir à moitié endormi; ils firent entrer leur charge et cherchèrent une place où la déposer. La porte d'une chambre à coucher était ouverte, la chambre était vide, quelle belle occasion! Ils le mirent là. Ils le débarrassèrent de tout ce qui pouvait être retiré facilement, puis le couchèrent dans le lit. Cela fait, les deux hommes, satisfaits, retournèrent à la voiture.
A la suivante adresse ils s'arrêtèrent de nouveau. Cette fois, en réponse à leur sonnerie apparut une dame en robe de chambre avec un livre à la main. L'étudiant allemand ayant lu la première des deux cartes qu'il tenait demanda s'il avait le plaisir de s'adresser à madame Y. Et, en l'occasion, le plaisir, s'il y en avait, paraissait bien être entièrement de son côté. Il expliqua à Frau Y., que le monsieur qui pour le moment ronflait contre le mur était son mari. Cette nouvelle ne provoqua chez elle aucun enthousiasme; elle ouvrit simplement la porte de la chambre à coucher, puis s'en fut. Le cocher et l'étudiant rentrèrent le patient et le couchèrent sur le lit. Ils ne se donnèrent pas la peine de le déshabiller; ils se sentaient trop fatigués! Ils n'aperçurent plus la maîtresse de maison et pour ce motif se retirèrent sans prendre congé.
La dernière carte était celle d'un célibataire descendu à l'hôtel. Ils amenèrent donc leur dernier voyageur à cet hôtel, en firent livraison au portier de nuit et le quittèrent.
Or voici ce qui s'était passé à l'endroit où l'on avait effectué le premier déchargement. Quelque huit heures auparavant, monsieur X. avait dit à madame X.:
—Je crois, ma chérie, vous avoir dit que je suis invité ce soir à prendre part à ce qu'on appelle une Kneipe?
—Vous avez en effet parlé de quelque chose de ce genre, répliqua madame X. Qu'est-ce que c'est qu'une Kneipe?
—Eh bien, ma chérie, c'est une sorte de réunion de célibataires, où les étudiants se rendent pour bavarder et chanter et fumer, et pour toutes sortes d'autres choses, comprenez-vous?
—Bon. J'espère que vous allez bien vous amuser, dit madame X., qui était aimable et d'esprit large.
—Ce sera intéressant, observa monsieur X. Voilà longtemps que je désirais y assister. Il se peut, il est fort possible que je rentre un peu tard.
—Qu'entendez-vous par tard?
—C'est assez difficile à dire. Vous comprenez, ces étudiants sont tant soit peu turbulents lorsqu'ils se réunissent... Et puis j'ai tout lieu de croire qu'on portera un certain nombre de toasts. Je ne sais comment je m'y plairai. Si j'en trouve le moyen, je les quitterai de bonne heure, mais à la condition que je le puisse sans les froisser. Si je ne peux pas...
—Vous devriez emprunter un passe-partout aux gens de la maison, conseilla madame X. qui, ainsi que j'ai déjà dit, était une femme raisonnable. Je coucherai avec Dolly, si bien que vous ne me dérangerez pas quelle que soit l'heure de votre retour.
—C'est une excellente idée, acquiesça monsieur X. J'ai horreur de vous déranger. Je rentrerai sans bruit et me glisserai dans le lit.
A un certain moment, au milieu de la nuit, peut-être déjà vers le matin, Dolly, la sœur de madame X., se réveilla et prêta l'oreille.
—Jenny, dit-elle, as-tu entendu?
—Oui, chérie, répondit madame X., ça va bien. Rendors-toi.
—Mais qu'est-ce qu'il y a? ne crois-tu pas que c'est le feu?
—Je pense que c'est Percy. Je suppose que dans l'obscurité il aura trébuché sur un objet quelconque. Ne t'inquiète pas, ma chérie, rendors-toi.
Mais sitôt que Dolly se fut assoupie, madame X., qui était une bonne épouse, pensa qu'elle devrait se lever doucement pour voir si Percy allait bien. Enfilant son peignoir et chaussant ses pantoufles, elle se glissa par le couloir jusqu'à sa propre chambre. Il aurait fallu un tremblement de terre pour réveiller le monsieur qui reposait sur le lit. Elle alluma une bougie et s'en approcha avec précaution.
Ce n'était pas Percy; ce n'était même pas quelqu'un qui lui ressemblât. Elle eut la sensation que ce n'était pas le genre d'homme qu'elle aurait jamais choisi pour mari, jamais, en aucune circonstance. Et dans l'état où il se trouvait actuellement, il lui inspirait même une aversion prononcée. Elle n'eut qu'un désir: se débarrasser de l'intrus.
Mais il avait un je ne sais quel air qui lui rappelait quelqu'un. Elle s'approcha davantage et le considéra de plus près. Ses souvenirs se précisèrent. Ce devait sûrement être monsieur Y., un monsieur chez qui Percy et elle avaient dîné le jour de leur arrivée à Berlin.
Qu'est-ce qu'il venait faire là? Elle posa la bougie sur la table, prit sa tête entre ses mains et se mit à réfléchir. Le jour se fit vivement dans son esprit. Percy était allé à la Kneipe avec ce même monsieur Y. Une erreur avait été commise. On avait ramené monsieur Y. à l'adresse de Percy. Donc Percy à ce moment...
Les éventualités terribles que cette situation comportait se présentèrent à son esprit. Retournant à la chambre de Dolly, elle se rhabilla à la hâte et descendit en silence. Elle trouva heureusement une voiture et se fit conduire chez madame Y. Disant au cocher d'attendre, elle vola jusqu'à l'étage supérieur et sonna avec insistance. La porte fut ouverte comme auparavant par madame Y., toujours vêtue de son peignoir et tenant toujours son livre à la main.
—Madame X.! s'écria madame Y. Qu'est-ce qui peut vous amener ici?
—Mon mari! (c'était tout ce que la pauvre madame X. trouvait à dire pour l'instant) est-il ici?
—Madame X., répliqua madame Y. en se redressant de toute sa hauteur, comment osez-vous...?
—Oh! comprenez-moi bien, s'excusa madame X., c'est une erreur épouvantable. Ils ont dû apporter mon pauvre Percy ici, au lieu de le conduire chez nous, sûrement. Allez voir, je vous en prie.
—Ma chère, dit madame Y., qui était beaucoup plus âgée et plus posée, ne vous énervez pas. Il y a une demi-heure qu'ils l'ont apporté ici et, pour vous dire la vérité, je ne l'ai pas regardé. Il est là-dedans. Je ne crois pas qu'ils se soient même donné la peine de lui ôter ses chaussures. Si vous restez calme, nous le descendrons et le rentrerons sans qu'âme qui vive entende mot de cette affaire.
En vérité madame Y. semblait très empressée à venir en aide à madame X.
Elle poussa la porte. Madame X. entra, mais pour reparaître aussitôt, pâle et décomposée.
—Ce n'est pas Percy, dit-elle. Qu'est-ce que je vais faire?
—Je voudrais bien que vous ne commissiez pas de telles erreurs, dit madame Y., se préparant à son tour à pénétrer dans la chambre.
Madame X. l'arrêta:
—Et ce n'est pas non plus votre mari.
—Allons donc, riposta madame Y.
—Je vous dis que ce n'est pas lui, je le sais, car je viens de le quitter, dormant sur le lit de Percy.
—Mais... comment cela se fait-il? tonna madame Y.
—Ils l'ont apporté là et l'ont déposé, expliqua madame X., en se mettant à pleurer. C'est ce qui m'avait fait croire que Percy devait être ici.
Les deux femmes se regardaient muettes. Le silence était troublé seulement par le ronflement du monsieur qu'on entendait à travers la porte entrebâillée.
—Mais alors qui est là dedans? demanda madame Y., qui se ressaisit d'abord.
—Je ne sais pas; c'est la première fois que je le vois. Croyez-vous que ce soit quelqu'un que vous connaissiez?
Mais madame Y. se précipitait déjà vers la porte.
—Qu'allons-nous faire, mon Dieu? dit madame X.
—Je sais ce que moi je vais faire, dit madame Y. Je m'en vais rentrer avec vous et reprendre mon mari.
—Il dort d'un sommeil de plomb, objecta madame X.
—Je le connais depuis longtemps sous ce jour, répliqua madame Y. en boutonnant son manteau.
—Mais alors où est Percy? sanglota la pauvre petite madame X. en descendant les escaliers.
—Ça, ma chère, c'est une question que vous pourrez lui poser.
—S'ils commettent des erreurs de ce genre, il est impossible de savoir ce qu'ils ont pu faire de lui.
—Nous ferons une enquête demain matin, dit madame Y. consolatrice.
—Je trouve que ces Kneipe sont pleines de désagréments, je ne laisserai plus jamais Percy y retourner, jamais tant que je vivrai.
—Chère amie, si vous comprenez votre devoir, jamais il n'en aura plus envie.
Et le bruit a couru que jamais plus il n'y retourna.
Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait de ce que l'on avait épinglé les cartes à la nappe et non aux vestons. Et sur cette terre les erreurs sont toujours punies sévèrement.
CHAPITRE QUATORZIÈME
Qui est sérieux, comme il convient à un chapitre dans lequel on prend congé du lecteur. Les Allemands du point de vue anglo-saxon. La Providence en casque et en uniforme. Le paradis du malheureux idiot. Comment on se pend en Allemagne. Qu'arrive-t-il aux bons Allemands quand ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire à tout? De l'Allemand boutiquier. La manière dont il supporte la vie. La Femme moderne là, comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire contre les Allemands comme peuple. Fin de la «balade».
N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit George, moi, par exemple.
Nous étions assis dans le jardin du Kaiser Hof à Bonn; nous regardions le Rhin. C'était la dernière soirée de notre «balade»; le train qui devait partir le lendemain à la première heure allait marquer le commencement de la fin.
—J'écrirais sur un morceau de papier tout ce que je voudrais que le peuple fît, continua George, je trouverais une maison recommandable pour l'imprimer à un nombre suffisant d'exemplaires que j'expédierais à travers les villes et les villages; et tout serait dit.
On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, personnage doux et placide dont la seule ambition semble être de payer régulièrement ses impôts et de faire ce que lui ordonne celui que la Providence a bien voulu placer au-dessus de lui,—on ne retrouve plus le moindre vestige de son ancêtre sauvage, à qui la liberté individuelle paraissait aussi nécessaire que l'air; qui accordait à ses magistrats le droit de délibérer, mais qui réservait le pouvoir exécutif à la tribu; qui suivait son chef, mais ne s'abaissait pas jusqu'à lui obéir. De nos jours on entend parler de socialisme, mais c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme dissimulé sous un autre nom. L'électeur allemand ne se pique pas d'originalité. Il est désireux, que dis-je? il éprouve l'angoissant besoin de se sentir contrôlé et réglementé en toute chose. Il ne critique pas son gouvernement, mais sa constitution. Le sergent de ville est pour lui un dieu et on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous considérons nos agents comme des êtres nécessaires mais neutres. La plupart des citoyens s'en servent surtout comme de poteaux indicateurs; et dans les quartiers fréquentés de la ville, on estime qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames à passer d'un côté de la rue à l'autre. A part la reconnaissance qu'on leur marque pour ces services, je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. En Allemagne, au contraire, on adore l'agent de police comme s'il était un petit dieu et on l'aime comme un ange gardien. Il est pour l'enfant allemand un mélange de Père Noël et de Croquemitaine. Le grand désir de tout enfant allemand est de plaire à la police. Le sourire d'un sergent de ville le rend orgueilleux. On ne peut plus vivre avec un enfant allemand à qui un sergent de ville a tapoté amicalement la joue: sa suffisance le rend insupportable.
Le citoyen allemand est un soldat dont l'agent de police est l'officier. L'agent lui indique la rue dans laquelle marcher et la vitesse permise. A l'entrée de chaque pont se trouve un agent qui indique aux Allemands la manière de le traverser. Si le quidam ne trouvait pas cet agent à sa place, il s'asseoirait probablement et attendrait que la rivière ait fini de couler devant lui. Aux stations de chemin de fer l'agent l'enferme à clef dans la salle d'attente, où il ne peut se faire de mal. Quand l'heure du départ a sonné, il le fait sortir et le met entre les mains du chef de train, qui n'est qu'un sergent de ville revêtu d'un uniforme différent. Le chef de train lui indique la place qu'il doit occuper, l'endroit où il devra descendre, et il veille à ce qu'il descende au bon moment. En Allemagne l'individu n'assume aucune responsabilité. On vous mâche la besogne et on vous la mâche bien. Vous n'êtes pas censé vous conduire de votre propre initiative; on ne vous blâme pas, si vous ne savez pas vous conduire vous-même; c'est le rôle du sergent de ville allemand de s'occuper de vous et de vous conduire. A supposer même que vous soyez un idiot fieffé, votre stupidité ne constituerait pas une excuse pour lui, s'il vous arrivait quelque désagrément. Quel que soit l'endroit où vous soyez et quoi que vous fassiez, vous êtes toujours sous sa protection et il prend soin de vous,—il prend bien soin de vous; on ne saurait le nier.
Si vous vous perdez, il vous retrouve; si vous perdez un objet vous appartenant, il vous le retrouve. Si vous ne savez pas ce que vous voulez, il vous le dit. Si vous désirez quelque chose d'utile, il vous le procure. On n'a pas besoin de notaire en Allemagne. Si vous voulez acheter ou vendre une maison ou un champ, l'Etat se charge de servir d'intermédiaire. Si on vous a roulé, l'Etat se constitue votre défenseur. L'Etat vous marie, vous assure; pour un peu il se ferait même votre partenaire aux jeux de hasard.
Le gouvernement allemand dit au citoyen allemand:
—Arrangez-vous pour naître, nous ferons le reste. Que vous soyez chez vous ou dehors, que vous soyez malade ou en bonne santé, qu'il s'agisse de vos plaisirs ou de votre travail, nous vous montrerons le bon chemin et veillerons à ce que vous le suiviez. Ne vous inquiétez de rien.
Et effectivement l'Allemand ne s'inquiète de rien. S'il n'arrive pas à rencontrer un sergent de ville, il continue sa route jusqu'au moment où il trouve une ordonnance de police placardée sur un mur. Il la lit, puis il repart et fait ce qu'elle commande.
Je me souviens d'avoir vu dans une ville allemande (je ne me rappelle plus laquelle,—ça n'a d'ailleurs pas d'importance, la chose aurait pu arriver n'importe où) une grille ouverte sur un jardin où l'on donnait un concert. Rien n'empêchait celui qui aurait voulu y pénétrer de se mêler à la foule des auditeurs sans rien payer. En fait, des deux grilles du jardin séparées par deux cent cinquante mètres, c'était celle dont l'accès était le plus commode. Cependant, dans la foule des passants, pas un seul ne songeait à entrer par cette porte. Ils continuaient patiemment sous un soleil de plomb jusqu'à l'autre entrée, où un homme était aposté pour percevoir l'argent. J'ai vu des petits garçons allemands s'arrêter avec envie devant un lac gelé et désert. Ils auraient pu y glisser et y patiner des heures durant, sans que jamais personne en sût rien. La foule et la police en étaient éloignées de plus d'un demi-mille. Rien ne les eût empêchés de s'y aventurer, mais ils savaient que c'était défendu. C'est à se demander si le Teuton fait partie de notre humanité faillible. Ce peuple, ne dirait-on pas? se compose uniquement d'anges qui, descendant du ciel pour boire un bock, ont atterri en Allemagne, convaincus qu'il n'est bons bocks que là.
En Allemagne, les routes sont bordées d'arbres fruitiers. Aucune voix, sauf celle de la conscience, ne saurait empêcher les hommes ou les enfants d'en cueillir et d'en manger des fruits. En Angleterre, les enfants mourraient par centaines du choléra et les médecins s'épuiseraient à essayer d'enrayer les conséquences d'excès accomplis par des gens se gavant de pommes acides et d'autres fruits pas mûrs. Mais en Allemagne un gamin parcourt des kilomètres sur des routes bordées d'arbres fruitiers, pour aller acheter au village prochain deux sous de poires. L'Anglo-Saxon qui passerait sous ces arbres sans protection, pliants sous le poids succulent des fruits mûrs, trouverait stupide de ne pas profiter de l'aubaine et de mépriser ainsi les dons de la Providence.
J'ignore si cela est, mais il ne m'étonnerait pas d'apprendre qu'en Allemagne, lorsqu'un homme est condamné à mort, on lui donne un bout de corde en lui enjoignant d'aller se pendre. Cela épargnerait à l'Etat beaucoup d'ennuis et de travail; je vois d'ici le criminel allemand rapportant chez lui le bout de corde, lisant soigneusement les ordres de la police et se préparant à les exécuter dans sa propre cuisine.
Les Allemands sont de bonnes gens. Peut-être les meilleures de la terre; c'est un peuple bienveillant et qui n'est pas égoïste. Je suis persuadé que la majorité d'entre eux iront au paradis. En les comparant aux autres nations chrétiennes, on est fatalement amené à conclure que le paradis est organisé d'après leurs idées. Mais je ne comprends pas comment ils y arrivent. Je ne puis pas croire que l'âme d'un Allemand ait suffisamment d'initiative pour prendre seule son vol jusqu'au paradis et frapper à la porte de saint Pierre. Selon moi, on les transporte là-haut par petits paquets et on les fait entrer sous la direction d'un sergent de ville défunt.
Carlyle a dit des Prussiens, et cela s'applique à tout le peuple allemand, qu'une de leurs vertus principales résidait dans leur capacité d'obéir au commandement. On peut dire des Allemands que ce sont gens à aller partout où on leur commande d'aller et à faire toujours ce qu'on leur ordonne. Envoyez-les en Afrique ou en Asie sous la direction de quelqu'un portant l'uniforme, ils feront sans faute d'excellents colons, tenant tête aux difficultés comme ils tiendraient tête au diable lui-même pourvu qu'ils en aient reçu l'ordre. Livré à lui-même, l'Allemand s'étiolerait bien vite et mourrait, non faute d'intelligence, mais manque de la plus petite parcelle de confiance en soi.
L'Allemand a été si longtemps le soldat de l'Europe que chez lui l'instinct militaire est devenu atavique. Il possède toutes les vertus militaires, mais les vertus militaires ont aussi leurs inconvénients. On m'a raconté l'histoire d'un valet allemand sorti depuis peu de la caserne, auquel son maître avait donné une lettre à porter quelque part avec ordre d'y attendre la réponse. Les heures passaient sans que l'homme revînt. Son maître, anxieux, se mit en route à son tour et le trouva là où il avait été envoyé, tenant la réponse à la main. Il attendait d'autres ordres. D'aucuns croiront cette histoire exagérée. Je me porte garant de son exactitude.
L'étonnant est que le même homme, qui en tant qu'individu est faible comme un enfant, devient dès qu'il revêt son uniforme un être intelligent, capable de prendre une initiative et d'endosser une responsabilité. L'Allemand peut diriger les autres, être dirigé par les autres, mais il ne peut pas se diriger lui-même. Le remède indiqué serait que chaque Allemand fût exercé au métier d'officier, puis placé sous son propre commandement. Il se donnerait sûrement des ordres empreints de sagesse et d'habileté, et veillerait à ce qu'il s'obéît avec diligence, tact et précision.
Les écoles sont responsables au premier chef de cette orientation du caractère allemand. Leur enseignement fondamental est le «devoir». C'est un bel idéal pour un peuple; mais avant de l'admirer sans réserve, faudrait-il avoir une conception claire de ce que l'on entend par «devoir». L'idée qu'en ont les Allemands semble être: «obéissance aveugle à tout ce qui porte galon». C'est l'antithèse absolue de la conception anglo-saxonne; mais comme les Anglo-Saxons prospèrent aussi bien que les Teutons, il doit y avoir du bon dans chaque système. Jusqu'ici les Allemands ont eu le bonheur d'être excellemment gouvernés; si cela continue, la fortune ne cessera pas de leur sourire. Les difficultés commenceront le jour où par un hasard quelconque leur machine gouvernementale se déréglera. Mais il se peut que leur système ait le privilège de produire, au fur et à mesure des besoins, un continuel renouvellement de bons gouvernants. Ça en a tout l'air.
Je suis porté à croire que les Allemands, en tant que commerçants, à moins qu'ils ne changent fort, seront toujours dépassés par leurs concurrents anglo-saxons; et cela à cause de leurs vertus. La vie leur semble plus importante qu'une misérable course aux richesses. Un peuple qui ferme ses banques et ses bureaux de poste pendant deux heures au beau milieu de la journée, pour aller faire dans le sein de la famille un repas plantureux, avec peut-être un petit somme pour dessert, ne peut pas espérer, et sans doute ne le désire même pas, lutter avec un peuple qui prend ses repas sur le pouce et qui dort avec le téléphone à la tête de son lit. En Allemagne, la différence entre les classes n'est pas assez marquée, du moins jusqu'à présent, pour qu'on y fasse de la lutte pour la vie une affaire capitale comme en Angleterre. Excepté dans l'aristocratie campagnarde, dont les barrières sont infranchissables, la différence de caste compte à peine. Frau Professeur et Frau Charcutière se rencontrent au Kaffeeklatsch hebdomadaire et échangent les derniers potins avec la plus franche cordialité. Le loueur de chevaux et le médecin trinquent en frères dans leur brasserie favorite. Le riche entrepreneur en bâtiment, lorsqu'il projette une excursion en voiture, invite son contremaître et son tailleur à se joindre à lui avec leur famille. Chacun apporte sa part de vivres et tous en chœur entonnent en rentrant le même refrain. Un homme ne sera pas tenté, tant que durera cet état de choses, de sacrifier les meilleures années de sa vie au désir d'amasser une fortune pour ses vieux jours. Ses goûts et davantage encore ceux de sa femme restent modestes. Il aime dans son appartement ou sa villa les meubles en peluche rouge avec une profusion de laque et de dorure. Mais cela le regarde; et il se peut que ce goût ne soit pas plus critiquable que celui qui mêle du mauvais Elisabeth à des copies de Louis XV, le tout orné de photographies et éclairé à la lumière électrique. Il fait décorer la façade de sa maison par l'artiste du pays: une bataille sanglante, largement coupée par la porte d'entrée, en garnit le bas; tandis qu'un ange, ayant la tête de Bismarck, voltige entre les fenêtres de la chambre à coucher. Il lui suffit de voir des tableaux de maîtres anciens au musée; et, comme la mode d'avoir des œuvres d'art à domicile n'a pas encore pénétré dans le Vaterland, il ne se sent pas forcé de gaspiller son argent pour transformer sa maison en boutique d'antiquaire.
L'Allemand est gourmand. Il existe des fermiers anglais qui, tout en prétendant que leur métier ne nourrit pas son homme, font joyeusement leurs sept repas solides par jour. Une fois par an a lieu en Russie une fête qui dure une semaine pendant laquelle on enregistre de nombreux décès occasionnés par une indigestion de crêpes; mais c'est une fête religieuse et une exception. L'Allemand comme gros mangeur tient la première place entre toutes les nations de la terre. Il se lève de bonne heure et en s'habillant avale vivement quelques tasses de café avec une demi-douzaine de petits pains chauds beurrés. Il ne s'attable pas avant dix heures pour prendre un repas digne de ce nom. A une heure ou une heure et demie a lieu son repas principal. C'est une affaire sérieuse qui dure quelques heures. A quatre heures il va au café où il boit du chocolat et mange des gâteaux. Il passe en général ses soirées à manger,—non qu'il fasse le soir un repas sérieux (cela lui arrive rarement), il se contente d'une série de casse-croûtes,—mettons: à sept heures une bouteille de bière avec un ou deux «belegte Semmel»; au théâtre, pendant l'entr'acte, une autre bouteille de bière et un «Aufschnitt»; une demi-bouteille de vin blanc et des «Spiegeleier» avant de rentrer, puis un morceau de saucisse ou de fromage qu'il fait glisser avec un peu de bière, juste avant de se mettre au lit.
Mais ce n'est pas un gourmet. La cuisine française, non plus que les prix français, n'est pas en usage dans ses restaurants. Il préfère aux meilleurs crus de Bordeaux ou de Champagne sa bière ou son vin blanc national et à bon marché. Et en réalité cela vaut mieux pour lui: il semble, en effet, que chaque fois qu'un vigneron français vend une bouteille de vin à un hôtelier ou à un marchand de vins allemand, il soit obsédé par le souvenir de Sedan. C'est une revanche ridicule, car en thèse générale ce n'est pas un Allemand qui la boit: la victime est le plus souvent un innocent voyageur anglais. Il se peut aussi que le marchand français n'ait pas oublié Waterloo et pense qu'en tous les cas sa vengeance atteindra son but.
Les distractions coûteuses sont fort peu à la mode en Allemagne; on n'en offre pas et on n'en attend pas. A travers le Vaterland tout se passe à la bonne franquette. L'Allemand ne dépense pas d'argent à des sports onéreux et ne se ruine pas en frais de toilette pour plaire à un cercle de parvenus. Il peut pour quelques marks satisfaire son goût de prédilection, une place à l'opéra ou au concert; et sa femme et ses filles s'y rendent à pied avec des robes confectionnées par elles-mêmes et la tête enveloppée d'un châle. Les Anglais remarquent avec plaisir dans ce pays l'absence de toute pose. Les voitures privées sont très rares et même ne se sert-on des «Droschken» que si le tram électrique, plus rapide et plus propre, est inutilisable.
C'est ainsi que l'Allemagne maintient son indépendance. Le boutiquier en Allemagne ne fait pas d'avances à ses clients. A Munich, j'ai accompagné un jour une dame anglaise qui faisait des courses. Ayant l'habitude des magasins de Londres et de New-York, elle critiquait tout ce que le vendeur lui montrait. Non qu'effectivement elle ne trouvât rien à sa convenance, mais parce que c'était sa méthode. Elle se mit à expliquer, à propos de presque tous les articles, qu'elle pourrait trouver mieux et à meilleur marché ailleurs; non qu'elle le crût vraiment, mais elle pensait bien faire en le disant au boutiquier. Elle ajouta que le stock manquait de goût (elle n'avait pas d'intention offensante, je l'ai déjà dit, c'était là sa manière) et était trop restreint; que les objets étaient démodés; qu'ils étaient banals; qu'ils ne paraissaient pas solides. Il ne la contredit pas; il n'essaya pas de la faire changer d'avis. Il remit les choses dans leurs cartons respectifs, rangea ces cartons à leurs rayons respectifs, s'en alla dans l'arrière-boutique et ferma la porte sur lui.
—Va-t-il revenir bientôt? me demanda la dame après quelques instants d'attente.
C'était moins une question qu'une exclamation d'impatience.
—J'en doute, répliquai-je.
—Pourquoi donc? me demanda-t-elle, pleine d'étonnement.
—J'ai tout lieu de croire que vous l'avez vexé. Il y a beaucoup de chances pour qu'il soit en ce moment derrière cette porte en train de fumer sa pipe et de lire son journal.
—Quel marchand extraordinaire! s'exclama mon amie, en rassemblant ses paquets et en sortant majestueusement indignée.
—C'est leur manière, expliquai-je. Voici la marchandise. Si vous voulez l'acheter, vous pouvez l'avoir. Si vous n'y tenez pas, ils aimeraient tout autant que vous ne vinssiez pas leur en parler.
Une autre fois j'entendis dans le fumoir d'un hôtel allemand un Anglais de petite taille raconter une histoire qu'à sa place j'aurais tue.
—Essayer de marchander avec un Allemand? disait ce petit Anglais. Il semble qu'il ne vous comprenne pas. Ayant vu une première édition des Brigands à la vitrine d'une librairie du Georg Platz, j'entrai et en demandai le prix. Un vieil original se tenait derrière le comptoir. Il me répondit: «25 marks» et continua sa lecture. Je lui expliquai alors que j'en avais vu un plus bel exemplaire à 20 marks quelques jours auparavant: c'est ainsi que l'on fait quand on veut marchander; c'est admis. Il me demanda: «Où?» Je lui dis: «Dans un magasin, à Leipzig». Il me conseilla d'y retourner et de l'acquérir; que j'achetasse son livre ou le lui laissasse, cela semblait peu lui importer. Je lui dis: «Quel est votre dernier prix?—Je vous ai déjà dit 25 marks», me répondit-il (c'était un type irascible). «Il ne les vaut pas, lui dis-je.—Je ne l'ai jamais prétendu, vous ne pouvez pas dire le contraire, grogna-t-il.—Je vous en offre 10 marks!» Je croyais qu'il allait finir par en accepter 20. Il se leva. Je crus qu'il allait prendre le livre à l'étalage. Non, il se dirigea droit sur moi. C'était une sorte de géant. Il m'empoigna par les deux épaules, me jeta à la rue et ferma violemment la porte sur moi. Jamais de ma vie je ne fus aussi étonné.
—Peut-être, insinuai-je, le livre valait-il ses 25 marks.
—Naturellement qu'il les valait, répliqua-t-il, et largement encore! Mais quelle notion des affaires!
C'est la femme qui seule pourra arriver à changer le caractère allemand. Elle-même est en train d'évoluer et progresse vite. Il y a dix ans nulle jeune fille allemande tenant à sa réputation et espérant trouver un mari n'aurait osé monter à bicyclette: maintenant elles pédalent par milliers à travers le pays. Les vieux secouent la tête à leur vue; mais j'ai remarqué que les jeunes gens les rejoignent et font route à leur côté. Récemment encore il n'était pas comme il faut, pour une dame, de faire des dehors en patinant: elle devait, pour être correcte, s'accrocher éperdûment au bras de son cavalier qui, pour que ce fût tout à fait bien, devait être un membre de sa famille. Maintenant elle s'exerce à faire des huit dans un coin, jusqu'au moment où un jeune homme vient à elle pour la seconder. Elle joue au tennis, et j'en ai même aperçu qui conduisaient un dog-cart.
Son éducation a toujours été des plus soignées. A dix-huit ans elle parle deux ou trois langues et a déjà oublié plus de choses qu'une Anglaise moyenne n'en lit de toute sa vie. Jusqu'à présent cette éducation ne lui a été d'aucune utilité. Une fois mariée, elle se retirait dans sa cuisine, où elle se hâtait de vider son cerveau pour y mettre de piètres principes culinaires. Mais supposons qu'elle comprenne soudain qu'une femme n'est pas tenue absolument de sacrifier toute son existence à peiner dans son ménage, pas plus qu'un homme n'a besoin de se considérer comme une machine à travailler. Supposons qu'elle se mette en tête de prendre une part active à la vie sociale et nationale. Alors l'influence d'une telle compagne, saine de corps et par conséquent vigoureuse d'esprit, ne manquera pas d'être à la fois puissante et durable.
Car il faut bien se dire que l'Allemand est exceptionnellement sentimental et très facilement influencé par le sexe. On dit de lui qu'il est le meilleur des amants et le plus mauvais des maris. C'est d'ailleurs la faute de sa femme. Sitôt mariée, la femme allemande fait plus qu'abdiquer le romanesque; elle saisit un balai pour le chasser de chez elle. Jeune fille elle ne savait pas s'habiller; épouse, elle abandonne ses toilettes pour se draper dans les oripeaux les plus hétéroclites, ramassés à droite et à gauche; en tout cas, c'est bien là l'impression qu'elle donne.
Elle est souvent faite comme une Junon, avec une carnation qui ferait honneur à un ange bien portant: elle s'entend parfaitement à abîmer son galbe et son teint. Elle vend son droit aux hommages pour une portion de friandises. Vous pouvez la voir toutes les après-midi dans un café, se gavant de gâteaux à la crème fouettée que chassent d'abondantes tasses de chocolat. A ce régime elle s'avilit, s'empâte et devient tout à fait inintéressante.
Quand la femme allemande renoncera à son goûter et à sa bière du soir, quand elle prendra suffisamment d'exercice pour conserver sa taille et qu'elle lira, une fois mariée, autre chose que son livre de cuisine, le gouvernement allemand remarquera qu'il lui faut compter avec une force nouvelle. Et c'est à travers toute l'Allemagne qu'on peut observer mille petits détails significatifs qui ne trompent pas et qui marquent l'évolution des surannées «Frauen» allemandes en «Damen» modernes.
On se perd en conjectures sur ce qu'il adviendra alors. Car la nation germanique est encore jeune et sa maturité fera époque dans l'histoire de l'humanité.
Ce qu'on peut dire de pire sur les Allemands, c'est qu'ils ont quelques défauts. Eux-mêmes ne les voient pas; ils se considèrent comme parfaits, ce qui est stupide de leur part. Ils vont même jusqu'à se croire supérieurs aux Anglo-Saxons. Non, mais... Quelle prétention!
—Ils ont leurs bons côtés, observa George, mais leur tabac est une honte pour la nation. Je vais me coucher.
Nous nous levâmes et, nous accoudant sur le parapet, suivîmes quelque temps du regard les dernières lueurs dansantes, sur la rivière assombrie.
—Ce fut dans l'ensemble une «balade» pleine d'agrément. Je serai content d'être de retour et cependant je regrette d'en voir la fin, me comprenez-vous?
—Qu'entendez-vous par «balade»? dit George.
—Une «balade», expliquai-je, est un voyage long ou court... mais sans but ni programme; l'obligation de revenir au point de départ dans un délai fixé en est le seul régulateur. Parfois l'on traverse des rues populeuses, parfois des champs ou des prairies; parfois on disparaît pendant quelques heures, parfois pendant plusieurs jours,—sans manquer à personne. Mais que le voyage soit long ou court, qu'il nous mène là ou ailleurs, nos pensées restent attentives à la chute du sable fin dans le sablier éternel du Temps. Nous saluons au passage ceux que nous croisons et leur sourions; il nous arrive de nous arrêter un instant pour causer avec certains d'entre eux, de faire avec d'autres un bout de chemin. Nous passons des moments intéressants et souvent nous sommes un peu las. Mais en fin de compte le temps a coulé agréablement et nous, en regrettons la fuite.