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Les trois pirates (2/2) cover

Les trois pirates (2/2)

Chapter 3: VIII NARRATION DE FRÈRE JOSÉ
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About This Book

A roving seafarer narrates episodic maritime adventures marked by chases, boarding actions, and prize-taking, blending brisk action with moments of comic artifice. The crew pursues profit with ruthless efficiency yet encounters awkward personal entanglements when a captured captain is recognized as kin, prompting disguise, negotiation, and shifting conduct. Vivid shipboard scenes depict the violence and commerce of piracy and the slave trade, while crew dynamics reveal loyalty, greed, and occasional compassion. The account balances dark humor and moral ambiguity as it moves through successive encounters and small-scale dramas on the sea.

VIII
NARRATION DE FRÈRE JOSÉ

«Bien peu de jours de ma vie se sont écoulés, sans que je ne me sois rappelé ce que nous répétait souvent au séminaire, un ancien vicaire qui passait pour avoir fait autrefois des siennes: Le monde, nous disait ce vénérable praticien d'erreurs mondaines, commence à se faire bien vieux, et c'est cependant du nouveau qu'il faut sans cesse, à cet antique enfant, avide de tout et blasé sur tout. Pour moi, mes jeunes amis, j'aimerais cent fois mieux aller prêcher un bon petit schisme tout neuf, aux Esquimaux ou aux Californiens, que de rabâcher chaque matin aux fidèles de Nanterre ou de Saint-Denis, la messe dont ces braves gens doivent être aussi fatigués que moi pour le moins. Ne me parlez pas de marcher sur un vieux plancher, quand on ne porte plus que des savattes.

«Jamais le sens profond que cachait cette parabole de l'expérience, ne se présenta plus lumineux à mon esprit méditatif, qu'au moment où je vous fis mes adieux et où je reçus les vôtres, pour aller pratiquer au loin la profession qui nous est commune. Après avoir repassé et pour ainsi dire ressassé dans toutes les cases de mon cerveau, le nom des lieux où je pourrais planter ma tente vagabonde avec quelque espoir de rencontrer un gras pâturage pour mes chères brebis, je me décidai à cheminer vers Saint-Domingue, ancienne colonie hispanico-française, rajeunie et reblanchie par les nègres, sous la domination tant soit peu caraïbe d'Haïti. Mes raisons pour laisser choir doucement le ballon de ma destinée sur ce point terrestre plutôt que sur un autre, méritent de vous être exposées, et vous les trouverez logiquement déduites dans les réflexions suivantes, que je faisais tout en me rendant sur un schooner américain, de la Pointe-à-Pitre, vers la partie d'Haïti gouvernée par Christophe premier, le nègre-Roi, et le Roi de tous les nègres3.

«Saint-Domingue, me disais-je donc, en pesant avec maturité et un à un, les motifs de ma résolution, Saint-Domingue est un pays nouveau, ou tout au moins un pays retourné, qui peut aujourd'hui passer pour assez raisonnablement neuf. Il n'y a plus là de civilisation qui vienne contrarier à chaque pas les projets d'un homme déterminé à gouverner sa barque en dehors des lois ordinaires de la société, et au large des usages consacrés par l'incommode droit des gens. Les forbans jusqu'ici paraissent s'être si bien trouvés de l'exploitation de ces parages fortunés, qu'il ne s'écoule guère d'années où l'on ne pende une bonne douzaine au moins, de ces honnêtes gens. Or, pour qu'il y ait tant de forbans à pendre chaque année à Haïti, il faut nécessairement que les forbans ne se lassent pas de fréquenter les abords de cette île fameuse; et pour qu'il y ait un aussi grand nombre de forbans sans cesse disposés à se faire pendre là plutôt qu'ailleurs, il faut nécessairement aussi qu'ils trouvent là plutôt qu'ailleurs, quelque chose qui vaille la peine de leur faire braver le gibet qu'ils rencontrent quelquefois sur leur route; car, s'il en était autrement, je ne vois pas pourquoi ils iraient affronter pour rien dans ces parages, le croc et la potence, la dernière raison, ultima ratio, l'argument final en un mot, de la société contre eux. Les coquins de notre espèce, passez-moi l'épithète, ne raisonnent pas encore assez mal leurs intérêts, pour devenir absurdes aux dépens de leur propre peau. Rendons-nous donc à Saint-Domingue, me disais-je toujours. C'est l'ancien refuge des Boucaniers et des frères-la-côte, ces illustres ancêtres qui n'étaient pas plus bêtes que nous4; faisons comme eux, et le ciel bénira peut-être nos efforts comme il a béni leurs glorieux travaux.

«D'ailleurs, m'écriai-je encore, pour m'affermir dans ma première détermination, il n'y a plus maintenant à Haïti que quelques millions de nègres qui se croient devenus quelque chose de libre, parce qu'ils ont réussi, la fièvre jaune les aidant, à chasser ignominieusement leurs anciens maîtres. Avec ces gaillards là, tout bouffis de l'orgueil de leur facile victoire, il doit y avoir moyen d'entrer aisément et brusquement en matière, et bien fin, ma foi, sera le diable, s'il parvient à me couper les vivres, là où avec la faim que j'ai, je sentirai des vivres à me mettre dans la besace.

«Rempli de ces idées spéculatives, et du zèle que m'inspirait le désir de faire quelque chose de bien sur un plan solidement assis, je débarquai bientôt au Cap Français. Je songeai d'abord, en posant en toute sécurité le pied à terre, à bien ramasser ma conduite autour de moi, et à ne pas m'empêtrer les jambes dans les premiers événemens ou le semblant de bonnes occasions qui viendraient se présenter à moi. La guerre d'attaque peut réussir quelquefois aux fous et aux imbéciles qui se sentent le cœur plein et les oreilles chaudes; mais la guerre défensive est le fait des esprits méditatifs, ou des gens qui croient avoir quelque chose à perdre. J'avais avec moi, vous le savez bien, les huit mille gourdes que je tenais de la libéralité et de la confiance de notre respectable ami.

«Le roi Christophe premier et dernier, informé par les espions de sa couronne, de mon débarquement imprévu au beau milieu de ses états un peu désorganisés, me fit l'honneur et le déplaisir de m'inviter à passer dans son palais, pour me demander ce que je comptais faire dans ce pays soumis à son autorité souveraine, ou plutôt au dévergondage de son despotisme. Je répondis à sa Majesté, en homme déjà préparé à toutes les investigations et aux plus mauvaises chicanes, que j'avais le projet philantropique de me livrer moyennant son autorisation, à la traite des blancs des colonies voisines, attendu qu'il y avait assez long-temps que les blancs se livraient impunément à la traite des noirs. Le malin nègre eut l'air de me prendre pour un insensé ou pour un idiot, ce qui est à peu près la même chose aux yeux des gens qui se croient plus madrés que les fous ou les imbéciles qu'ils dédaignent. Je me gardai bien, ainsi que vous devez le penser, de chercher à désabuser le monarque d'une erreur qui favorisait si complètement mes intentions secrètes. Mais Christophe ayant envie depuis long-temps d'attacher, en sa qualité de Roi, un fou ou un magot à son service, s'avisa d'ordonner à ses grands et petits mouchards, de me regarder à l'avenir comme le bouffon ordinaire du Palais, et de me laisser aller librement mon train sans jamais me perdre de vue. C'était ma qualité de blanc, que le drôle était bien aise d'humilier dans la personne d'un des bipèdes de mon espèce, et je passai bientôt enfin, grâce à cet avancement inattendu et inespéré, pour le Triboulet ou le Langéli de sa Majesté intertropicale.

«L'île d'Haïti, depuis l'anéantissement de l'armée du général Leclerc, avait comme vous ne pouvez l'ignorer, le bonheur d'être libre et en guerre civile sous les drapeaux ennemis et patriotiques de Dessalines, de Christophe, de Rigaud et de Boyer. C'était un état d'indépendance qui faisait pitié à voir, et au milieu duquel il était impossible de se reconnaître. Les étrangers que leurs mauvaises destinées, ou un caprice presque aussi malheureux que la plus mauvaise destinée, conduisaient dans ce lieu de discorde et de liberté, s'y trouvaient presque aussi maltraités et aussi sévèrement surveillés que les habitans et les nationaux eux-mêmes. Quand je voulus armer pour mon compte et sous mon nom, par exemple, une petite goëlette pour faire soi-disant le cabotage de la colonie, on m'apprit en me menaçant de toute la rigueur des lois, que personne ne connaissait encore, qu'il n'y avait pas de cabotage praticable dans un état indépendant dont tous les ports étaient bloqués, tantôt par un parti, tantôt par un autre; et qu'il serait absurde au gouvernement d'accorder ce droit, ce qui était par le fait de toute impossibilité. Je réclamai alors la simple autorisation d'armer un aviso de plaisance, pour faire faire de temps à autre, quelques petites promenades anodines et maritimes aux insulaires les plus riches et les plus comme il faut du pays. Le secrétaire de la marine et le collecteur de la Douane me firent observer, que pour avoir le privilège de posséder un bâtiment de la république nègre, il fallait jouir au préalable de l'avantage d'être noir comme le gréement de la barque que l'on voulait armer, ou tout au moins justifier du fait d'être issu d'une famille aussi bronzée que le cuivre du bateau que je m'étais proposé de mettre à la mer. Je trouvai, pour éluder ces impertinentes conditions, un ancien prince de la côte de Guinée, qui consentit, en sa qualité de citoyen haïtien naturalisé, à acheter sous son nom et après s'être lui-même vendu à moi, un caboteur que j'équipai de trente et quelques déserteurs européens que je ramassai à grands coups de tafia dans les bouchons et autres lieux encore plus suspects du royaume régénéré.

«J'étais venu à St.-Domingue, comme je vous l'ai déjà dit, avec l'espoir de faire du nouveau et de l'inattendu, dans une contrée passée à la lessive brûlante de l'insurrection, et en poursuivant toujours, bien entendu, l'idée que m'avait inspirée la vieille maxime de cet ancien vicaire dont je vous ai parlé en commençant ma petite histoire. Le projet que, du reste, j'avais nourri, et, en quelque façon, engraissé du sucre de mes réflexions en armant sous le nom d'un prince de Guinée, mon bateau caboteur, était assez drôlet, comme vous allez en juger par vous-mêmes. Mon intention, après avoir réuni à mon bord, sous un prétexte un peu foncé en couleur, une aussi grande quantité de nègres que j'aurais pu en trouver, mon intention, ai-je dit, était d'appareiller à l'improviste du Cap Haïtien, d'aller vendre les peaux de mes républicains mystifiés à la Havane, et de revenir ensuite croiser et pirater dans les débouquemens des Iles-sous-le-Vent. Pour parvenir à me livrer avec quelque chance de succès à cette espèce d'espiéglerie, et à faire convenablement cette sorte d'école buissonnière maritime, j'annonçai un jour à toute la négraillocratie du lieu, qu'il y aurait incessamment fête, repas et feu d'artifice à mon bord, et que les curieux et les amateurs y verraient le spectacle extraordinaire d'un homme blanc mangé par un requin noir. Comme depuis long-temps on était habitué à me regarder comme un monomane, dont le monarque lui-même n'avait pas dédaigné de s'amuser un instant, on ne trouva pas très surprenant que je me fusse mis dans la tête de régaler le beau monde haïtien du spectacle d'une de mes extragavances ordinaires. Quelle défiance raisonnable aurais-je pu d'ailleurs inspirer, en engageant les amateurs à se réunir et à venir se récréer à bord d'une barque à peine armée, et en apparence incapable de prendre inopinément la mer? Il aurait fallu être doué d'une perspicacité plus qu'africaine ou haïtienne, pour deviner le mystère du projet que j'avais conçu, sous le voile trompeur des apprêts les plus inoffensifs. Rien donc ne pouvait m'alarmer sur l'issue d'une tentative secrète qui n'avait encore éveillé les soupçons de personne, et que tout jusque là avait semblé favoriser au-delà même de mes petites espérances. On parut même me savoir gré, dans la société qui s'égayait le plus à mes dépens, de la politesse que j'avais eue de choisir pour le spectacle annoncé, une allégorie qui tendait à figurer la couleur européenne d'un homme blanc, sacrifiée à la couleur guinéenne d'un requin noir. L'emblème fut trouvé fort, mais délicat et agréablement choisi. Le royaume de Christophe premier ne possédait pas en tout un seul navire qui fût en état de me donner la chasse, quand une fois je serais parvenu en appareillant, tant bien que mal, à enlever la traite de noirs improvisée que je me proposais de faire dans le pays. Il y avait bien cependant quelques coups de canon à risquer par ci par là, dans le cas où je filerais avec mon personnel sous les batteries de terre. Mais, me disais-je avec assez de sens, ce me semble, un coup d'éventail à boulets est bientôt passé, surtout quand il est donné à la hâte, et reçu avec courage. Et puis d'ailleurs, la crainte qu'auront les canonniers haïtiens de tuer à mon bord, leurs compatriotes en visant gauchement ma goëlette, pourra bien nous épargner une bonne partie de la volée qu'ils nous enverraient impitoyablement, s'il n'y avait qu'à hacher des blancs comme nous, tuables et canonnables à merci. Va donc pour le coup d'éventail à mitraille! pensai-je. L'honneur de réussir vaut bien le danger que me fera courir une aussi noble tentative.

«Il existe au monde une foule de gens à qui il faut toujours quelque chose ou quelqu'un à respecter, troupeau servile qui ne saurait vivre sans un berger qui le fouette, ou un chien qui lui morde le derrière. Moi, Dieu merci, j'ai le bonheur de ne respecter personne, ni rien. C'est une assez utile philosophie, que je me suis faite comme cela, en voyant les hommes comme ils sont, et en appréciant toutes les choses à leur juste valeur. Quand ma chaussure me gêne, je l'élargis au moyen d'un couteau, dût-elle, après cette petite incision, ne me durer qu'un jour. Pourquoi ne ferais-je pas pour d'absurdes préjugés, ce que l'on fait pour une chaussure trop étroite ou pour un soulier mal fait? Cette réflexion m'était passée par la tête, long-temps avant mon débarquement au Cap Haïtien; car je vous prie de croire que je n'étais pas venu là, dépourvu de principes, et pour y faire un cours pratique de science humanitaire.

«Mais revenons à l'objet principal de mon récit; j'avais donc fait annoncer au son du tambour, et au moyen de cent grandes affiches placardées dans toutes les rues de la ville, l'étonnant spectacle que j'avais préparé. La curiosité fut vive, la foule devait être considérable. Mais, hélas, comme dit l'Écriture, combien les projets de l'homme sont vains, et combien sa prévoyance est misérable! ou, en d'autres termes:

Quantum animis erroris inest!

«Le soir même, où je devais donner ma fête sur l'eau à l'aimable société d'Haïti, le roi Christophe eut pour la seconde fois envie de me faire venir devant lui; et pour être encore plus sûr de l'empressement que je mettrais à me rendre à ses ordres suprêmes, le monarque eut soin de m'envoyer chercher par quatre contrefaçons de grenadiers et une apparence de caporal de sa garde royale. Un autre que moi n'aurait pas manqué de perdre d'abord la tête en pareille circonstance. Mais moi, plus calme et plus résigné que beaucoup de gens ne l'eussent été à ma place, je pensai que ma tête était la première chose que je dusse ne pas perdre, et qu'il serait toujours temps d'en faire le sacrifice, quand il n'y aurait plus possibilité de la disputer à la faux du malheur ou au glaive du despotisme.

«Dès que sa majesté m'aperçut arrivant à elle au milieu du cortège qu'elle avait eu la trop grande bonté de m'envoyer, pour me conduire court et ferme dans son palais, elle n'eut rien de plus pressé que de me demander en me présentant une boucle de fer qu'elle tenait assez maladroitement dans ses gracieuses griffes:

—Comment, s'il vous plaît, nommez-vous cela?

—Mais, sire, répondis-je aussitôt avec respect et présence d'esprit en reconnaissant cet objet pour m'avoir appartenu, cela se nomme vulgairement un piton ou une boucle en fer?

—Et à quel usage emploie-t-on ordinairement, que vous sachiez, ces sortes de pitons, à bord des bâtimens?

—Ces pitons servent à accrocher les saisines de chaloupe sur le pont, et à amarrer ou à fixer, si votre majesté aime mieux, les barriques le long du bord.

—Voyez combien les monarques sont à plaindre, et combien on s'attache à les tromper, s'écria alors le souverain, d'un air étonné, en s'adressant aux courtisans qui l'entouraient. Plusieurs anciens marins m'avaient assuré que l'on employait quelquefois les boucles de ce genre, dans l'entrepont des navires, pour y attacher les malheureux esclaves que la cruauté des Européens allait arracher à la côte d'Afrique, pour les revendre aux Antilles, comme la plus vile et la plus abjecte marchandise!

—Quelle horreur! fis-je avec une vivacité d'expression et un mouvement de dégoût qui ne m'était pas habituel, mais qu'il m'importait de rendre aussi naturel que possible. Il faudrait, pour admettre cette calomnie, supposer non seulement la plus inconcevable perversité, mais encore la plus insigne maladresse aux hommes qui auraient destiné ces pitons à un usage aussi barbare! Herque! le cœur se soulève d'indignation et d'horreur, rien que d'y penser!

«Le vieux drille couronné reprit, après m'avoir laissé défiler ma phrase tout au long, et exprimer tout à mon aise le dégoût profond que je faisais semblant de ressentir:

—Et comment peut-il donc se faire, monsieur le fou, qu'avec l'horreur insurmontable que paraît vous inspirer l'emploi de ces ferremens odieux à bord des négriers, vous ayez eu l'imprudence d'en faire planter une rangée dans la cale du petit brick de plaisance que je vous ai laissé armer sous le nom d'un des plus stupides sujets de mon royaume?

—Comment il se fait, dites-vous, sire? Mais ma réponse est facile, et il me suffira de vous expliquer les choses avec sincérité pour ne vous laisser aucun doute sur mon innocence, ou du moins sur la réalité de ce que vous avez eu la bonté d'appeler déjà mon imprudence. Cette rangée de pitons dont vous me parlez, se trouve effectivement à bord de mon navire par la raison toute simple qu'elle y était lorsque j'ai pris possession du bâtiment, et je l'y ai maintenue en pensant ensuite que ces petites boucles pourraient me servir à assujettir dans la cale les pièces à eau dont j'avais besoin de me pourvoir pour lester ma petite goëlette!

—Ah! c'est pardieu vrai! Voyez ce que c'est que de ne pas pouvoir se rendre compte par soi-même des choses les plus usuelles pour une profession dont on ignore les détails! Maintenant que vous venez de m'initier par une explication toute simple aux mystères de vos actions, je ne m'étonne plus de l'activité avec laquelle je vous ai vu embarquer cette nuit une bonne vingtaine au moins de tonneaux d'eau à votre bord, en attachant a l'aiguade du rivage une manche en cuir, qui conduisait sans bruit le liquide dans les pièces de votre cale! Oh, tout à présent s'explique à merveille: c'était le lest nécessaire à votre petite navigation que vous embarquiez ainsi avec tant de promptitude et de discrétion, mais, tudieu! quels buveurs d'eau vous vous disposez à recevoir à bord de votre embarcation!

—Et votre fête, continua sa majesté en changeant un peu de ton, votre fête maritime, ou plutôt aquatique, sera donc bien éblouissante, monsieur l'ex-blanc converti à la cause des noirs?

—Mais, sire, j'ai lieu d'espérer qu'elle sera demain aussi brillante, que les faibles moyens dont j'ai pu disposer m'ont permis de…

—Moi aussi, je vais donner une fête dont votre projet de gala sur mer m'a suggéré la pensée. C'est votre idée que j'ai voulu copier, mais pas servilement, au moins… Vous souriez, monsieur le présomptueux; mais savez-vous bien qu'il y aurait témérité à tout autre que vous de dédaigner un concurrent comme moi?

—Aussi, votre majesté ne pense-t-elle pas sans doute, que c'est de dédain que je souris: c'est d'incrédulité seulement.

—Ah! vous êtes incrédule! Et ce sont des preuves, par conséquent, qu'il vous faut? Eh bien, vous allez bientôt en avoir. Mais avant de vous rendre spectateur de la fête que je vous ai préparée, il est peut-être bon de vous prévenir qu'au lieu de terminer comme vous, mon grand spectacle par un feu d'artifice, ce sera au contraire par un feu d'artifice de ma composition qu'il commencera, et c'est à vous, en personne, que sera adressé le bouquet… Et tenez, sans aller plus loin, voilà déjà ma fête qui commence, Ah! ah! regardez donc là, le bel effet que va produire ma première fusée! Mais, à propos, j'ai oublié de vous questionner sur un point essentiel. Savez-vous le latin?…

—Sire, répondis-je fort embarrassé de la position dans laquelle venait de me jeter la conversation goguenarde du roi!… Sire, il y a tant d'imbéciles qui prétendent que l'on ne sait rien quand on ne sait pas le latin, que je crois pouvoir vous avouer que j'entends un peu cette langue, sans risquer de vouloir me faire passer à vos yeux pour un homme d'esprit.

—Ah! fort bien. Lisez-moi donc, et bien vite, si vous ne voulez pas perdre l'à-propos de la ressemblance, la petite devise que je me suis amusé à écrire sur les vitraux d'une des croisées qui donnent là, sur la rade, là, de ce côté!…

«Je lus, mes amis, cette infernale devise: elle était ainsi conçue en latin d'Haïti:

Deus non sum, tantùm abest ut! Tamen sicut Deus, incedo per ignes.

«En portant attentivement mes yeux sur le carreau où le doigt du monstre avait tracé ces mots sataniques, je vis à travers la vitre perfide, quelque chose qui brûlait sur rade: mais quelle fut ma stupéfaction, je vous le demande, lorsque je reconnus dans ce quelque chose incendié, mon bateau, mon pauvre bateau livré, par ordre du royal bourreau, à l'impétuosité des flammes! Quelques minutes après avoir joui de l'impression que ce spectacle cruel ne laissait que trop voir sur mon visage qui, baigné d'une froide sueur reflétait pour ainsi dire la lueur de l'incendie qui consumait ma propriété, le tyran m'adressa ces paroles moqueuses qui furent les dernières que j'entendis sortir de ses lèvres de singe ou de bouc:

—Ah! murmura-t-il, maître idiot, vous vouliez traiter les sujets libres d'Haïti, à votre bord, comme vos pareils ont l'habitude de traiter les esclaves nègres, et vous pensiez, dans votre sot orgueil, que parce que les nègres sont noirs, ils doivent redevenir esclaves. Eh bien! maintenant, c'est moi qui pour répondre à votre témérité vais vous traiter comme vous le méritez: soldats, enlevez-moi ce drôle, et que son sort et ma volonté s'accomplissent!

«Jamais les ordres de l'esclave-roi ne furent remplis, je vous jure, avec plus de ponctualité et de vigueur d'exécution. A peine me sentis-je enlever du palais, tant j'étais léger, ou tant je devais être étourdi du coup qui venait de me tomber sur la tête. Je ne repris tout-à-fait l'usage de mes facultés intellectuelles, que lorsque je me vis descendu dans le fond d'un caveau presque aussi noir et aussi sinistre que le monstre qui venait d'ordonner de m'y placer.

«Je ne recouvrai, pour ainsi dire, mes sens qu'au milieu des ténèbres, et la liberté naturelle de mon esprit que sous les verroux d'un cachot.

«Toutes les pénibles réflexions que jusqu'alors j'avais retenues comme un torrent impétueux, dans mon âme soulevée, reprirent bientôt cependant leur cours paisible, mêlé d'un peu de crainte et de tristesse. Ce n'est pas toujours au milieu des fleurs de la vie et à l'ombre des idées riantes, vous le savez bien, que la pensée est faite pour ruisseler limpide et pure. La méditation a aussi ses débordemens et l'âme humaine ses inondations. Je ne l'éprouvai que trop.

«Au bout de quarante-huit heures de jeûne forcé et de pensées plus ou moins lugubres sur l'effroyable réalité de ma position, la porte du souterrain où l'on m'avait enfermé s'ouvrit, pour montrer à mes yeux abattus un spectacle presque aussi sombre, que les ténèbres au fond desquelles mes regards s'étaient peu à peu habitués à percer l'obscurité. Les pâles rayons du jour que je ne croyais plus revoir, en pénétrant à travers les grilles épaisses de ma prison, me laissèrent apercevoir deux petits épouvantables nègres habillés en diablotins, et tenant à la main deux torches goudronnées et un écriteau: ces monstres enfans s'avançaient vers moi. Qu'est-ce à dire, me demandai-je, que cette vision diabolique et cette fantasmagorie? veulent-ils m'effrayer pour rire, ou veulent-ils se défaire sérieusement de moi en riant? La porte du cachot, qui n'avait roulé sur ses gonds que pour donner passage à ces deux nouveaux venus, se referma bientôt, et, à la lueur des flambeaux que venaient d'allumer mes deux noires marmailles, je lus sur l'écriteau qu'ils tenaient comme des griffons tiennent le pied d'un meuble, les mots suivants tracés en grosses lettres rouges, assez semblables à des caractères phosphorescens:

«Citoyens libres de la ville du Cap,

»Henry Christophe 1er, par la grâce de Dieu et des constitutions, Roi d'Haïti et de la partie et dépendances du cap Haïtien, etc., fait connaître à tous ceux qu'il appartiendra, que le vagabond européen, dit Frère-José, a été condamné à être enterré vif, pour avoir voulu exercer, à Haïti même, l'infâme trafic connu sous le nom odieux de Traite des Noirs.

»Le convoi se réunira en armes, demain, à trois heures de relevée, au domicile du vivant (prison centrale), puis, de-là, se rendra à la grande église paroissiale du Cap.

»Fait au palais, ce 17 juin 1819.

»Le roi,

»Henry Christophe

«Quel calice d'absinthe et de fiel à avaler, m'écriai-je en détournant les yeux de ce placard dégoûtant!… Mais une réflexion, qui suivit dans mon esprit le premier mouvement d'indignation qui m'avait soulevé le cœur, vint presque me consoler du fatal avenir que je ne prévoyais que trop pour moi. Jésus-Christ, en marchant au supplice pour racheter les péchés des malheureux qui ne valaient certes pas un tel sacrifice, eut la douleur de porter lui-même sa croix, tandis que moi, je vais être porté et logé dans un bon et commode cercueil: voilà ce que je me dis; l'avantage est donc encore de mon côté, et je suis bien loin, cependant, de valoir mieux que Notre Seigneur. Laudamus te Deum, et que la volonté du destin soit encore une fois faite, puisqu'il n'y a guère moyen de faire mieux pour moi, que n'a fait lui-même ce malheureux destin!»

Ici, maître Bastringue, en entendant son ami prononcer encore quelques mots de latin, ne put retenir l'enthousiasme que lui inspirait cet éclat prodigieux de science:

—Ah! gueusard de José, tu parles comme un lutin, s'écria-t-il, mais force de voiles un peu, s'il y a moyen. J'ai envie de voir comment tu as débrouillé ton palanquin dans le moment de ton enterrement en vie.

Frère José poursuivit ainsi:

«Les deux petits griffons noirs, jugeant sans doute à la grimace que je n'avais pu m'empêcher de faire en leur présence, que j'en avais assez vu comme cela, pour être fixé d'une manière positive sur mon sort, laissèrent tomber leur écriteau à mes pieds, et, s'approchant de moi avec force gambades et contorsions diaboliques, l'un d'eux me remit respectueusement une lettre scellée d'un grand cachet noir en signe de deuil. On aurait mis un cachet noir à moins.

«J'ouvris à la lueur des torches funèbres qui continuaient à flamber devant moi et à puer la résine; je lus la lugubre missive qui m'était adressée. Elle était conçue en assez mauvais langage; mais dans la conjoncture où les événemens m'avaient placé, et surtout dans la situation d'esprit où je me trouvais alors, on n'a guère le droit de se montrer difficile sur les qualités du style épistolaire.

«La dépêche qui venait de m'être ainsi remise contenait textuellement ces mots:

«Monsieur le négrier blanc,

»Un capitaine américain comptant sur les ravages que l'épidémie devait exercer cette année parmi les nouveaux arrivés d'Europe, a débarqué ici une pacotille de cercueils, on ne peut mieux conditionnés. Malheureusement pour le spéculateur qui n'avait compté sur la fièvre jaune que pour les autres, c'est lui qui, le premier, s'est vu dans la nécessité d'étrenner sa marchandise pour son propre compte. Hier, il a été porté en terre dans le premier des cercueils dont se composait son chargement. Cette contrariété a été d'autant plus vive pour moi, que je m'étais promis le plaisir de vous offrir le premier tiré de la cargaison du prévoyant capitaine; mais pour vous traiter cependant autant que possible avec la distinction dont je voulais vous donner une preuve si éclatante, j'ai tout arrangé, après avoir pris les ordres de S. M., pour que demain, à deux heures, on mît à votre disposition la seconde bière de première qualité du chargement du défunt capitaine américain.

»Veuillez donc bien, en conséquence, vous tenir prêt, à l'heure indiquée, à recevoir l'honneur qu'on vous réserve, et dont vous vous êtes montré déjà si digne.

«recevez, monsieur le Négrier blanc, l'assurance de la parfaite considération, avec laquelle je me garderai bien d'avoir l'honneur de vous saluer.

Le Secrétaire des commandemens de S. M. Haïtienne.

«Les rois n'ont qu'une parole, à ce qu'ils disent, et ils disent quelquefois vrai, quand ils ont donné parole de faire le mal. Le monarque-fossoyeur parut vouloir tenir à l'engagement qu'il avait pris, en ordonnant mon inhumation quelques bonnes années au moins avant le terme assigné dans les cieux à ma mort naturelle. Le jour de la cérémonie annoncée, S. M. eut même la prévoyance de m'envoyer trois caricatures de prêtres, chargés de m'assister ante humum dans les préparatifs de ma toilette de trépassé. On fit tenir en équilibre, sur ma tête, un bonnet de coton empesé, long et pointu comme la flèche d'un clocher de campagne, et, en guise de san-benito, on passa sur mon corps, amaigri par le jeûne et la douleur, une longue robe de papier, faite de toutes les affiches, au moyen desquelles j'avais annoncé le grand spectacle que j'avais voulu donner sur l'eau. Mes aides de garde-robe trouvèrent en examinant de près ma physionomie, que ma mine ne pourrait manquer de faire honneur aux morts dans la compagnie desquels j'allais avoir l'avantage d'entrer à la fleur de mon âge, et avec la santé la plus resplendissante.

«Un de ces goguenards crut remarquer que quelques-uns de mes cheveux avaient blanchi dans l'espace de quarante-huit heures que l'on m'avait fait passer à l'ombre humide de mon cachot. Moi, pour répondre gaiement à l'impertinence de ce mauvais plaisant, je répondis qu'il voudrait peut-être bien que sa face eût pu blanchir aussi aisément, et par le même procédé que mes cheveux. Cette épigramme assez libre, que je m'imaginais pouvoir me permettre, sans risquer d'aggraver les inconvéniens de ma situation, intéressa mes persécuteurs à employer de leur mieux le temps qu'ils avaient encore à me tourmenter. On m'amarra, le plus raide possible, les deux jambes l'une contre l'autre, et les bras le long des hanches, pour m'imposer la plus complète et la plus cadavérique immobilité possible. A deux heures et demie, j'entendis à travers les murs épais de mon caveau, un sourd roulement de tambours. C'était le bruit du cortège immense qui venait chercher mon corps encore tout vivant, avec tous les honneurs qu'on ne rend ordinairement qu'aux morts illustres, quand ils sont bien morts, et qu'ils ont la vanité de se croire illustres.

«A trois heures précises, le cercueil qu'on m'avait réservé reçut ma très viable et très vitale dépouille, au-dessus de laquelle allait voltiger, comme une ombre, mon esprit qui travaillait toujours, ni plus ni moins que s'il n'eût pas encore été séparé de sa chair par l'ordre de S. M. Christophe. Trente sales ecclésiastiques, aussi mal blanchis que les surplis qui les couvraient étaient blancs et propres, entourèrent ma bière en chantant du latin créole, et des litanies nègres, dans un patois auquel le ciel ne devait pas comprendre grand'chose. Toute une troupe de soldats d'élite sans souliers, mais en gros bonnets à poil, suivait militairement mon convoi; et le long roulement des tambours, les sons aigus des fifres s'unissant, pour faire un tintamarre d'enfer, aux glas de toutes les cloches de la ville, attirèrent bruyamment, à la file de mon cortège funèbre, les flots de canaille dont regorgeaient alors les maisons de la cité.

«Jamais encore les heureux habitans du Cap n'avaient vu un pareil enterrement, ni moi non plus; et j'aurais peut-être été assez fier de tout ce luxe déployé à mon intention, si j'avais pu en être moins affligé. Tout le monde, imaginez-vous, riait autour de moi, et j'étais probablement le seul qui pût conserver son flegme, au milieu d'une aussi sévère et aussi burlesque cérémonie.

«J'ai toujours pensé qu'il n'y avait qu'une chose sérieuse dans la vie, et que cette chose sérieuse, c'était la mort. Or, en ce moment là, la mort se montrait à moi avec ce qu'elle a de plus hideux, c'est-à-dire avec l'appareil des tortures qui l'accompagnent quelquefois et l'indécente gaîté des bourreaux qui se font un jeu de ces tortures.

«Enfin, tout en tambourinant, carillonnant, psalmodiant et symphonisant, les caisses du régiment, les cloches de la paroisse, les chants nazillards des prêtres, et les symphonies presque aussi intolérables de la musique, me conduisirent aux portes de l'église métropolitaine. Le maître-autel étincelait de feux et de splendeur: cinquante gros cierges avaient été allumés autour des tréteaux sur lesquels je devais jouer le dernier rôle de la comédie que j'avais commencée en sortant du berceau. Les huit mulets à deux pieds, qui m'avaient transporté sur leurs épaules, de ma prison à la cathédrale, n'eurent pas plutôt déposé leur fardeau dans le sein de l'église, que le prêtre et les chantres entonnèrent en pouffant de rire, le plus lamentable des chants de leur pieux répertoire d'opéra lugubre. La parodie sacrilège que l'on exécutait ainsi à mes dépens dans le temple du Seigneur, me parut devoir se prolonger assez pour me donner tout le temps de la méditation la plus sérieuse. Par un reste d'habitude contractée au séminaire, je me mis à prier l'Être-Suprême, n'ayant en ce moment rien de mieux ni de plus pressé à faire. J'ose croire même que, sans la précaution que l'on avait eue de m'attacher les bras le long du corps, j'aurais fait le signe de la croix dans cet instant terrible où je n'avais guère d'autre parti à prendre que de recommander mon âme à Dieu, s'il pouvait arriver que Dieu en voulût encore. L'homme n'est véritablement fort ou faible qu'à son dernier soupir; aussi, aujourd'hui, j'ai la franchise de convenir que j'eus alors la faiblesse de n'être pas très fort contre l'horrible prévision de ma fin prochaine. Mais soit que la prière que j'envoyai au ciel avec la ferveur de la peur, fût écoutée du ciel, ou soit plutôt que le hasard voulût bien se charger de me tirer tout seul d'embarras, toujours est-il qu'il m'arriva, pour mon bonheur, ce qui probablement ne serait pas arrivé à beaucoup d'autres en pareille conjoncture. Ce qui m'arriva ainsi, mes amis, ce fut une idée, et cette idée me sauva. Je m'imaginai, au moment où je ne songeais presque plus à rien, qu'en m'agitant comme un possédé dans mon cercueil, je pourrais peut-être bien réussir à me tuer avant l'inhumation, en me faisant tomber rudement sur le pavé du temple, ou à faire rire assez les assistans pour les détourner du projet de me descendre tout vivant en terre. Je me mis donc, par suite du plan de diversion arrêté dans ma cervelle, à gigotter tellement au fond de mon domicile sépulcral, que les chantres qui braillaient leur requiem à mes oreilles, à moitié évanouies, accoururent pour m'imposer l'immobilité léthargique dont j'avais eu l'audace de m'affranchir. En exécutant ainsi un saut de carpe et en tournant et en retournant convulsivement ma tête de côté et d'autre, j'aperçus, au fond d'un confessionnal, quelque chose de noir, tout chamarré d'or et de broderies: ce quelque chose par bonheur, se trouva être le nègre-roi, Christophe lui-même qui riait en personne plus que tous les autres à la fois, mais qui riait, le barbare, d'un rire mélangé de tigre et de macaque… Bon, me dis-je, tout en continuant de me secouer et de me débattre comme un possédé: j'ai fait rire sa majesté, donc je ne suis pas encore mort! La lueur de gaîté que je venais de faire rayonner, et de voir briller sur la physionomie du monstre, fit refléter et pénétrer dans mon âme un doux rayon d'espoir qui me rendit, comme par l'effet d'un coup électrique, toute la force et la confiance dont j'avais besoin pour consentir encore à vivre… Les chants des prêtres avaient cessé: le mouvement des troupes, pour défiler par le flanc droit et par le flanc gauche, allait être commandé, les cierges qui avaient prêté leur pâle clarté à cette cérémonie impie, s'éteignaient un à un sous le long éteignoir du bedeau… C'est alors que je me sentis presque défaillir, et que mon cœur aussi faible que la clarté mourante des derniers cierges que je voyais expirer un à un dans l'air, me monta de la poitrine sur les lèvres comme pour s'exhaler aussi et s'éteindre à jamais… Une pluie d'eau bénite jaillissant du goupillon de l'évêque sur ma tête, qui avait voulu officier ce jour là en mon honneur, put seul me rappeler au sentiment des choses qui se faisaient encore autour de moi, et après cette aspersion salutaire qui venait de me picoter le visage de chacune des mille gouttes d'eau que m'avait lancées le goupillon, je vis tous les assistans se précipiter vers le bénitier placé au pied de ma châsse, mettre le genou en terre et m'envoyer sur les yeux de grands coups de bénissoir, comme avaient déjà fait monseigneur l'évêque et les autres membres du diocèse. Grâce! grâce! m'écriai-je de toute la puissance de mes poumons; enterrez-moi si vous voulez, mais, au nom du ciel, ne me noyez pas d'eau bénite dans ma bière!

—Et où veux-tu être enterré? me demanda alors un grand estafier à qui le roi venait de faire un signe du fond de son confessionnal.

—Où je veux être enterré? répétai-je fort embarrassé de répondre à cette question que j'avais été si loin de prévoir.

—Demandez à être enterré aux Sacristains, me dit vivement et tout bas à l'oreille une jeune mulâtresse qui venait de s'agenouiller près de moi après m'avoir lancé comme les autres son coup de goupillon.

—Oui, reprit le grand estafier, je te demande pour la seconde fois où tu veux être enterré?

—Je demande à S. M. à être enterré aux Sacristains, répondis-je alors: c'est la dernière volonté d'un mort, et elle doit être sacrée comme la parole d'un roi.

Fiat voluntas tua! dit gravement l'évêque à qui Christophe venait de souffler un mot; et le prélat, tout fier d'avoir ainsi paraphrasé en latin un des passages de son Pater, tourna avec respect ses gros yeux roulans sur la face épanouie du monarque satisfait.

«Et aussitôt, voilà que tout mouillé, et presque à la nage dans mon cercueil transformé en embarcation coulant bas d'eau bénite, on m'emporte de l'église pour être inhumé aux Sacristains, sans que je puisse encore savoir si j'avais fait là une bonne ou mauvaise affaire, en suivant le conseil de la petite mulâtresse. Car, sur mon honneur, c'était la première fois de ma vie que j'entendais prononcer ce mot de sacristains qui pouvait également désigner un lieu bon ou mauvais, une communauté de religieux ou un cimetière.

«Depuis le jour fatal où il a plu au ciel de me donner, je ne sais comment, deux jambes pour marcher, comme il donne aux vautours deux ailes pour voler, j'ai voyagé à pied, à cheval, en voiture, en palanquin et même en charrette. Mais jamais encore il ne m'était arrivé de voyager en cercueil, et c'était au tyran Christophe qu'il était réservé de me faire connaître ce nouveau moyen de locomotion. Pendant deux nuits et trois jours, ou, pour parler plus rationnellement selon les faits, pendant deux siècles et trois éternelles nuits, on me tringuebala, dans ma niche horizontale, à travers des ravins et des mornes où mon escorte harassée fut plus de cent fois tentée de me faire rouler du haut en bas des précipices, pour s'épargner la peine de me conduire plus loin. Je demandai bien aux dragons qui m'accompagnaient, et qui tous avaient des éperons argentés et les pieds nus, ce que c'était que les Sacristains; mais à chacune des questions de ce genre, le chef de mon escorte me flanquait sur la tête le bout du drap mortuaire qui recouvrait ma bière, et par-dessus le drap mortuaire, un coup de plat de sabre qui m'encourageait fort peu à renouveler mes interrogations. C'était, disait-il, l'ordre du roi. Je donnai mon sort au diable, et le roi par-dessus le marché. C'était là tout ce qu'il m'était permis de faire impunément et librement.

—Et le nécessaire? s'écria maître Bastringue à la fin de ce paragraphe! Tu n'avais rien à manger, bon; mais pour arriver, tu devais avoir besoin… car enfin, dans ton coffre, il fallait bien… tu devais, à ce que je crois, être joliment pressé d'arriver à ta destination.»

Frère José jugeait à propos de ne pas tenir compte de la remarque que venait de faire l'interrupteur, et il continua ainsi, en tournant un des feuillets du cahier qu'il nous lisait:

«Le soir du troisième jour de mon martyre ambulant, j'arrivai enfin dans ma funèbre chaise de poste, en face des ruines d'un édifice qui me parut avoir été autrefois un couvent ou un monastère espagnol. La mer d'une large baie venait battre le pied de ce reste de monument isolé, ou tout au moins oublié sur le triste rivage qu'il fatiguait du poids de ses antiques fondemens. A ma grande surprise, et aussi à ma grande satisfaction, je vis l'officier commandant mon escorte, sonner à la porte de la maison abandonnée, d'où sortit bientôt une sorte de spectre vêtu en manière de pélerin ou de quelque chose de semblable. Un guichet latéral s'ouvrit, et l'on m'introduisit par ce guichet dans la communauté, car c'en était une, à peu près comme on jette un billet à la poste par le trou pratiqué pour recevoir les lettres. Deux momies vivantes s'emparèrent alors de moi et de mon emballage, pour nous déposer l'un et l'autre en travers sur deux bancs placés parallèlement au milieu d'une salle vaste et lugubre. Une des momies alluma une chandelle à la lueur de laquelle sa main desséchée traça un reçu qu'elle délivra sans doute pour sa responsabilité personnelle, à l'officier qui m'avait conduit du Cap dans ce funeste lieu de réclusion ou de mort. L'officier, nanti de son certificat en bonne forme, s'en alla pour me laisser seul et toujours emballé, parmi ces nouveaux hôtes dont j'ignorais encore l'espèce, le nom et la profession.

«J'étais aux Sacristains, sur les bords de la baie dite des Flamands, à quelques lieues de la petite ville des Cayes.

«Une minute ou deux après ma nocturne entrée au couvent, le frère portier alla chercher le frater, le frère barbier de la compagnie, pour exercer sur la partie inférieure de mon blême visage, les fonctions d'un ministère qu'il n'était probablement accoutumé à remplir qu'en plein jour. Je possédais une barbe d'une longueur effrayante, et, selon mon habitude, des cheveux assez courts. Au lieu de me délivrer du supplément de barbe qui m'incommodait beaucoup, le frère-raseur fit tomber sous son instrument contondant, tous les cheveux qui me restaient encore, et auxquels je pouvais tenir quelque peu… C'était apparemment la règle; elle me parut aussi dure que ridicule, et je m'y conformai comme à toutes les choses ridicules devant lesquelles le sage est obligé d'humilier sa raison.

«La barbe de ma tête achevée, on me fit quitter la position horizontale que j'avais tenue si long-temps, pour reprendre la position verticale dont j'avais presque oublié l'usage; autrement dit, trois frères m'aidèrent à me dresser sur mes pieds, en me jetant sur les épaules une capote de bure grise; l'uniforme de la compagnie dans laquelle je venais d'être incorporé, sans trop m'en douter.

«Je ne chercherai pas à vous donner ici une idée complète de ce qu'était ce couvent des Sacristains. Les détails dans lesquels je serai forcé d'entrer en poursuivant mon récit, vous offriront une peinture assez exacte du lieu et du caractère des gens qui l'habitaient, et qui ne l'habitent plus, je vous en réponds.

«Un petit vieillard maigrelet qui n'était pas plus brun que jaune, rouge ou blanc, mais qui aussi n'était pas moins blanc que mulâtre ou orange, et qui, si l'on peut se hasarder à s'exprimer ainsi, avait le teint multicolore et la physionomie multiforme, me fit entendre les mots suivans la nuit même de mon introduction: C'est au réfectoire, mon frère, que vous avez besoin de vous remonter l'estomac et le moral; car vous devez avoir faim, après le jeûne expiatoire que l'on vous a fait si cruellement subir; nul ici ne se pique d'une homicide abstinence, et notre orgueil monastique ne va pas jusqu'à vouloir s'élever au-dessus des humaines infirmités de notre chétive espèce. Ce que Dieu nous donne dans sa bonté, nous l'acceptons avec humilité et appétit dans notre reconnaissance. Mangez et buvez tant que vous pourrez; user innocemment de tout, c'est faire une œuvre méritoire: l'abus seul est un péché pour nous, et l'excès une impiété.

«J'entrai sur les pas de ce vieillot gris; c'était notre supérieur. Dans le réfectoire du couvent que l'on aurait pu prendre, au premier aspect, pour une salle de cabaret, ou un salon de guinguette, douze ou quinze frères à moitié ivres me reçurent en restant assis pour plus de sûreté, le verre à la main, et en me conviant à m'emboissonner Illico comme eux. Je crus prudent, malgré la politesse de la proposition, de demander quelque chose à manger avant de commencer à boire avec incontinence. On me donna à grignoter les restes encore assez charnus d'un mouton tout entier, quoique ce jour là fût un vendredi et que minuit ne fût pas encore sonné. Je bus ensuite, tant qu'on sembla désirer que je busse, et pour répondre de mon mieux à l'amabilité de l'accueil que je venais de recevoir, je chantai à plusieurs reprises et à la parfaite édification des convives, deux ou trois chansons mystico-lubriques, qu'ils n'avaient jamais entendues et qui parurent réjouir fort leur impudicité. Le lendemain de cette débauche claustrale qui se prolongea probablement assez avant dans la nuit, je me réveillai couché sur un bon lit, sans pouvoir bien me rappeler ce que j'avais fait la veille et sans trop savoir par quel mystère je m'étais trouvé aussi bien niché à mon insçu.

«Une pensée fort sensée, selon moi, remonta alors de mon estomac refait, à mon cerveau rafraîchi par le sommeil. José, me dis-je, en procédant aux soins de ma modeste toilette, vous vous trouvez ici, selon toute apparence, avec de grands bandits, plutôt qu'avec de bons et de sincères religieux. Au séminaire, vous ne vous donniez, pas plus que les autres, la peine d'être hypocrite, et vous avez été chassé ignominieusement du séminaire par des cafards qui valaient encore moins que vous. Ici, vous seriez un sot de ne pas profiter des leçons de l'expérience que vous avez acquise, et que vous avez payée si cher dans votre jeunesse. Conduisez-vous sournoisement, et le destin bénira vos efforts et votre hypocrisie. Comme ils sont tous ouvertement dissolus et grossiers, ces frères, à en juger par ce que vous avez déjà pu voir, il vous faudra ne vous montrer qu'humble dans votre maintien et cauteleux avec l'occasion. Taurus dissimulabat Jovem, dit un ancien précepte payen. Soyez donc cafard tant que vous pourrez l'être, sous votre commode enveloppe, puisque vos collègues se montrent si franchement scandaleux et pervers à tous les yeux; et soyez cafard afin qu'en vous voyant bénin et tartufe, chacun puisse dire de près et répéter au loin: il n'y a qu'un saint homme parmi tous ces pieux débauchés, et ce saint homme, c'est celui qui se montre le plus humilié des vices de ses indignes acolytes.

«Mes petites batteries, ainsi dressées sur les hauteurs culminantes de mon imaginative, je ne songeai plus qu'à battre en brèche la réputation déjà fort entamée de mes licencieux complices. Je dissimulais le jour avec mes pratiques de l'extérieur, et la nuit je me dédommageais avec mes confrères de la contrainte que je m'étais imposée pendant le jour, pour tromper plus sûrement la crédulité des ignares. Le bruit de mon affaire avec Christophe, au cap Haïtien, m'avait déjà mis en vogue dans le pays, comme un objet de curiosité ou de pitié, et la pitié sert toujours admirablement bien la piété. Les nègres des Cayes et de la baie des Flamands, ne me connaissaient plus que sous le nom de Frère-l'enterré, qu'ils m'avaient eux-mêmes donné en riant un peu de moi et en me plaignant beaucoup de l'injustice du roi. Mais quand il y avait un moribond à expédier, un innocent à nettoyer du péché originel dans la sainte eau du baptême, un pénitent à confesser, ou de nouveaux époux à bénir, c'était toujours à leur Frère-l'enterré que les fidèles avaient recours pour se pourvoir des sacremens divers, dont ils croyaient avoir besoin, pour mourir, naître, se purifier ou s'enfoncer dans le saint bourbier du mariage.

Somme toute, la clientelle des saint-frères n'était ni mauvaise ni difficile à exploiter, et ils l'exploitaient assez agréablement et assez fructueusement pour eux, avec les moyens d'application qu'ils s'étaient créés. Notre supérieur avait su persuader aux fidèles des environs, par exemple, que les sacremens qu'ils avaient eu la simplicité de recevoir avec componction jusqu'à l'établissement du couvent, n'étaient que des consécrations de contrebande, de sacrilèges momeries, et comme telles, sujettes à révision complète.

«La réputation, ou tout au moins la notoriété qui m'avait suivi dans la contrée, et que je ne tardai pas à étendre au-delà des limites de la communauté, devint, grâce à mon astucieuse habileté, une grande cause de prospérité pour la boutique des joyeux anachorètes, et aussi, par la suite, un grand sujet de tribulations pour moi. Notre digne supérieur, effrayé de l'immensité de ma renommée, se sentit jaloux, le malheureux, des succès qu'il ne s'était donné ni la peine de rechercher encore, ni le mérite d'obtenir. Il se croyait plus puissant que moi, si humble et si faible auprès de lui; mais je me savais plus dissimulé et plus fin que toute la maison; l'avantage de cette lutte souterraine devait donc naturellement demeurer de mon côté.

«Les paresseux qui ne veulent pas prendre le souci de devenir hypocrites, calomnient l'hypocrisie pour se faire une vertu de leur nonchalance et de leur commode laisser-aller. Mais si l'on savait tout ce qu'il faut de tact et de travail, pour mener à fin un bon projet de dissimulation, on verrait, à la confusion de l'humaine vertu, qu'il y a cent fois plus de mérite à être un hypocrite ordinaire, qu'un brave homme tout franc et un imbécile indiscret, toujours disposé à dire ce qu'il pense, faute de savoir cacher tout ce qu'il aurait intérêt à faire sans bruit et sans éclat. Ce n'est pas ce qu'on fait, mais bien ce qu'on dit, qui nous compromet toujours, et voilà ce qu'ignorent tous ceux qui calomnient le plus l'hypocrisie et les hypocrites.

«Le supérieur, cependant, malgré la haine cordiale que je lui inspirais, eut assez d'esprit pour entretenir en secret la petite jalousie qu'il nourrissait avec amour contre moi. Il voulait ne la faire éclater qu'à point. Ce sont là de ces fruits qu'il faut laisser mûrir pour les manger avec délices et profit: il savait cela, tout aussi bien que moi, le vieux misérable.

«Comme tous nos excellens frères faisaient à la fois et avec un égal succès, la médecine et l'amour, la chasse et la ribotte, la pêche et leurs devoirs de piété, il ne leur restait que bien peu de loisirs à ces pauvres gens, pour vaquer aux affaires intérieures du couvent des Sacristains ou plutôt des sacrés-chiens, ainsi qu'ils s'appelaient entr'eux, le soir, en vidant bouteille loin des médisans et des importuns.

«Notre chef spirituel, dont la paresse était encore plus grande que la défiance, me dit un jour, avec un air bonasse que je pris pour ce qu'il valait en monnaie courante: Frère-l'enterré, vous êtes un brave et solide religieux, et tous nos frères vous reconnaissent pour tel. Votre zèle, en attendant la récompense qui lui est réservée là-haut, et dont il ne m'appartient pas de disposer, mérite, en attendant mieux, d'être rémunéré ici-bas. Voyons un peu, quelle place convoiteriez-vous bien dans la communauté, si la convoitise nous était permise, à nous autres gens du Seigneur et milice disciplinée de la Foi?—Mais, révérend père, répondis-je avec cafarderie à la proposition emmiellée du vieux renard, il me semble que nos finances sont depuis long-temps dans un délabrement à peu près irréparable.—Pas tant irréparable, peut-être, que vous le pensez, reprit le vieil escargot: nous avons là quelques bonnes petites épargnes que le temps peut avoir un peu moisies, mais qui, cependant, ne sont encore ni tout-à-fait pourries, ni tout-à-fait rongées. C'est, je le vois, la place de trésorier que vous voudriez occuper, n'est-ce pas? Je vous suppose, en effet, probe, économe et calculateur… oui, j'y pense à présent que vous y avez pensé vous-même… Faites-moi la grâce de me suivre; je veux vous installer de suite dans les fonctions que votre vocation sainte vous a fait choisir entre toutes les autres fonctions utiles à la communauté.

«A la lueur d'une lampe, nous nous enfonçâmes à quatre pattes, le père et moi, dans un trou pratiqué au niveau des basses fondations de l'édifice. Ce trou contenait deux barils. Le père m'invita à les tâter, et en les frappant du dos de la main, je devinai au son mat qu'ils rendirent, que chacun d'eux devait contenir quelque chose de compact et de lourd. C'est de l'argent qu'il y a dans l'un, et c'est de la poudre que renferme l'autre, me dit le vieillard. Vous voyez là le trésor de la compagnie et les munitions de guerre de la place.—Je pénètre aisément, lui répondis-je, le motif qui a pu vous engager à cacher votre or à la cupidité des puissans et à la calomnie des infidèles. Mais pourquoi enterrer ainsi votre poudre, et à quel usage destinez-vous ce dernier approvisionnement?—Je cache notre poudre, reprit-il, parce que nos frères aiment la chasse qui les nourrit, et que le gouvernement nous interdit, en notre qualité de religieux, d'avoir chez nous des munitions de guerre qui pourraient nous servir à défendre humainement notre propriété. L'autorité séculière, qui nous permet de tondre un peu les moutons de notre bercail, ne nous permettrait pas aussi facilement de posséder de la poudre avec laquelle pourtant, nous ne tirons que des pluviers et des ramiers.—Oui, j'entends, répliquai-je en prenant à dessein un air fin et épigrammatique, il est toujours plus permis de tondre de stupides moutons que de plumer le gibier qui vole… J'entends dire, aves altivolantes.—Vous y êtes, me répondit le très révérend, qui crut bonnement que ma repartie maligne ne lui donnait que tout justement la mesure extrême de mon esprit et de ma pénétration.

«Je m'installai le plus immédiatement et le plus largement que je pus dans l'étendue de mes nouvelles attributions. Mes fonctions m'imposaient la tâche assez rebutante de prélever le dixième de l'argent avec lequel chacun de mes collègues rentrait le soir au logis; et comme les fripons ne rapportaient à la bourse commune que la monnaie qu'ils n'avaient pas trouvé à gaspiller complètement dans la journée, cette sorte de perception de la dîme sacré-chiennale aurait produit fort peu de chose dans mes mains administratives, sans la sollicitude particulière que mettait notre supérieur à engraisser le trésor dont il m'avait confié la surveillance, et qu'il s'était accoutumé à regarder comme sa propriété licite et inaliénable.

«Lorsqu'on a besoin de tromper, on observe assez volontiers tout ce qui se passe autour de soi. La ruse et la fourberie ont dû produire de grands philosophes et de bien profonds moralistes. J'avais cru remarquer que notre très révérend portait une excessive affection au plus jeune et au plus intéressant des frères de notre masculine congrégation. L'aimable adolescent, de son côté, m'avait semblé ne répondre qu'avec une répugnance prononcée à l'intempérant attachement du bon père. Je cherchai à me lier avec le petit mulâtre, car c'en était un, je le croyais, du moins, et rien ne devait m'être plus facile que de devenir l'ami d'un jeune homme qui paraissait détester autant que moi notre révérend. La haine que nous portions à celui-ci devait être entre nous un point de contact sur lequel il nous serait aisé d'établir tous deux notre amitié. En peu de jours, je parvins à capter toute la naïve bienveillance du frérot, et à recevoir tous ses aveux, excepté celui qu'il ne devait me faire que quand il ne pourrait plus rester maître de son secret.

«Un certain soir, le candide novice me prit à l'écart pour me tenir à peu près ce mystérieux langage:

Frère-l'enterré, vous ne savez pas peut-être une chose?

—Hélas non, mon très cher petit frère, je ne sais pas probablement votre chose, car elle se trouve sans doute dans le nombre infini de toutes les choses qu'ignore mon insuffisance.

—Cette chose que je veux vous dire, c'est que nos bons frères ont une furieuse démangeaison, allez, de se débarrasser de vous!

—De moi? Comment donc, et pourquoi?

—Parce qu'ils disent, comme ça, que vous leur faites commettre chaque jour le péché de l'envie, en les induisant en tentation, et que, quand une fois ils vous auront empoisonné et envoyé au ciel, vous n'exciterez plus en eux ni convoitise coupable, ni jalousie criminelle.

—Beau moyen de ne pas tomber en péché mortel, que d'assassiner l'homme dont la vertu nous porte ombrage! Mais ce sont donc des monstres, mon frère, que ces chrétiens là?

—Oh! ce n'est pas, à ce qu'ils répètent, parce qu'ils croient à votre vertu; bien loin de là! mais c'est qu'ils disent que vous êtes plus cafard qu'eux, et que votre capucinerie leur fait du tort dans l'esprit de la pratique.

—Et notre vénérable supérieur, que pense-t-il de toutes ces abominations?

—Il pense fort peu à vous, je crois, depuis quelque temps; mais il pourrait bien penser à décamper quelque beau jour avec la pelotte qu'il a fourrée dans le trou de la trésorerie.

—Infâme et cupide vieillard! cloaque vivant d'impureté et d'avarice dont l'air que nous respirons ici est infecté!… Et ne pourrions-nous pas, et ne devons-nous pas même, frère Frapouillet, dans l'intérêt de la religion, et pour le salut de notre âme, prévenir un forfait aussi épouvantable?

—C'est là justement, Frère-l'enterré, ce que je venais vous proposer.

—Et de quelle manière pourrait-on bien s'y prendre encore, pour atteindre avec certitude et sécurité, un but si désirable pour la religion d'abord, pour moi ensuite, et pour vous peut-être aussi?

—De quelle manière, dites-vous? tenez; voici le petit plan que j'ai formé, en réfléchissant tout seul, bien entendu, et selon ma façon de voir, à l'affaire que je viens de vous confier.

«Je prêtai avec délices le tuyau auditif de mon oreille droite, aux paroles de miel du jeune et intelligent Frapouillet, qui me dit:

—Chaque après-midi, vers la tombée du jour, vous avez remarqué comme moi, sans aucun doute, le petit sloop d'habitation, qui vient s'attacher pour toute la nuit au rivage près duquel est situé le couvent? Les nègres de ce bateau s'endorment comme des tortues dès que le soleil se couche et que la fatigue de leur travail les accable. C'est alors aussi que nos frères reprennent dans la grande salle, ou le réfectoire, la vie d'enfer qu'ils ne quittent que le matin pour aller chercher à faire des dupes aux environs. Vous avez été marin, à ce qu'on assure; l'argent est là et nous aussi. Le bateau d'habitation dont nous pouvons nous emparer, ne se trouve qu'à dix pas du magot que nous avons sous la main. La somme est lourde et la mer est grande. Si nous mettions la somme à bord du bateau, le bateau entre le ciel et la mer, et nous dans le bateau? hein! que pensez-vous de mon petit plan?

—Tu n'es pas un enfant, Frapouillet; non, tu n'es pas un enfant, tu es un ange, m'écriai-je, en embrassant l'espiègle presque à l'étouffer dans les contractions nerveuses de mon enthousiasme… Je n'ai plus qu'un mot à te dire, je n'ai plus même que la force nécessaire pour te dire ce mot, tant ta céleste intelligence a merveilleusement prévu et deviné toutes choses. Tiens-toi prêt à ouvrir la main et à lever le pied. Pendant que tu verseras des flots de vin et de rhum dans l'auge de ces pourceaux encapuchonnés, je ferai passer, moi, le contenu du baril d'argent dans la barque des nègres endormis, et en ne laissant à nos indignes frères que la poudre de l'autre baril; la poudre, entends-tu bien Frapouillet, la poudre au-dessus de laquelle ils boivent, chantent et font peut-être l'amour en boucs immondes, ces sangliers de concupiscence! Le ciel t'a inspiré, par don de seconde grâce, une idée au-dessus de ton âge, au-dessus de mes plus lucides conceptions même, une idée que j'avais flairée avant toi, mais que toi seul as fécondée du souffle créateur de ton imagination, une idée enfin que, Dieu aidant, nous devons conduire à une fin miraculeuse, à une fin digne, en un mot, de la sainte mission que le ciel nous envoie. Si tout réussit par toi et selon nos vœux, je n'ai pas besoin de te promettre une part égale à la mienne dans la couronne que la Providence tient en suspens sur nos têtes. Mais si tu pouvais avoir conçu la perfide pensée de me trahir sous la forme angélique que tu as empruntée aux chérubins pour te manifester à moi…

—Taisez-vous, s'écria vivement le pudique adolescent en rougissant de mes soupçons: ce mot fait trop mal… A minuit! je n'ai que cela à vous dire, et vous verrez qui je suis… Cela dit, le séraphin s'envola.

«On chanta, on but comme à l'ordinaire, on luxuria peut-être avant minuit dans la grande salle du couvent; je crois même que, ce soir là, l'ivresse infernale des sacristains sembla avoir acquis encore un degré nouveau d'énergie, de dévergondage et d'impudicité; car il paraîtrait quelquefois que le pressentiment instinctif d'une fin prochaine porte dans certaines organisations, une exaltation semblable à ces lueurs soudaines dont scintillent les flambeaux et les torches funèbres au moment de s'éteindre pour toujours sur le cercueil d'un mort. Jamais les voûtes lugubres de l'antique édifice espagnol n'avaient encore retenti, dans le sein des nuits, de tant de propos obscènes, de plus de jurons blasphématoires et de chants sacrilèges. L'instant ne saurait être mieux choisi, me dis-je, pour l'exécution de mon dessein, et c'est sans doute la Providence qui me l'envoie, cet instant de délire, pour me raffermir dans la résolution de punir tant d'impudicité, et pour justifier à mes propres yeux la rigueur du châtiment que je leur réserve; et en me livrant à cette réflexion consolante, je transportai sac à sac, poche à poche sur le bord du rivage et près du sloop caboteur qui allait recevoir Cæsar et fortuna sua, tout l'or et l'argent du baril que je travaillais à démunir du métal précieux qu'il renfermait.

«Dans une de mes allées et venues, un petit homme, dont je ne reconnus les traits qu'à la lueur de la chandelle que j'avais allumée dans le trou du trésor, vint me demander fort imprudemment et d'une voix très émue: Eh que faites-vous donc ainsi, Frère-l'enterré?… C'était notre supérieur.

«Le vieillard, par malheur pour lui, était faible et peu volumineux: par bonheur pour moi, je me trouvais relativement plus fort que lui par ma corpulence et ma position. La question inattendue de l'indiscret m'avait embarrassé. Je cherchai pendant deux ou trois bonnes secondes une réponse convenable. La réponse ne venant pas au bout de ce court moment de recueillement, je pris le parti de saisir notre vénérable questionneur par le milieu du corps, et de le loger dans le baril déjà vide des espèces que j'en avais retirées. Le fond du baril se referma sur la tête du révérend, ainsi arrimé, les genoux à la hauteur du menton. La chandelle qui jusques là avait servi à éclairer ma nocturne expédition, se trouvait aux trois quarts consumée: je posai le bout qui me restait, au centre du baril de poudre auquel je n'avais pas touché, et je dis alors au vieux curieux: Toi et ce bout de chandelle vous vous éteindrez au même instant! et sur ce, Frère-l'enterré souhaite bien le bonsoir au Père l'embarillé!

«La besogne ainsi terminée, je remonte rapidement malgré l'obscurité profonde, les degrés du souterrain. Rendu à la porte de la grande salle, j'appelle avec mon calme ordinaire le petit frère Frapouillet qui, tout essoufflé, accourt à moi et qui me suit pas à pas avec zèle, mystère et ponctualité. Pour la dernière fois, nous nous fourons dans le trou du trésor, et là, du pied du baril de poudre, je vous sème une large traînée de graine combustible, qui va s'étendre du centre de la trésorerie du couvent, au bord du sloop sur lequel nous allons nous embarquer. J'étais bien aise d'indiquer de la sorte, et en caractères de feu, la trace de ma fuite victorieuse. Les sacs d'or et d'argent déposés provisoirement sur le rivage sont placés avec ordre à bord du caboteur. Les nègres que nous croyions trouver harassés de fatigue et endormis paisiblement sur le pont de leur bateau, sont par bonheur absens. Maîtres absolus de la barque, Frapouillet et moi, nous sautons sur les amarres qui la retiennent encore fixée sur la houle du rivage. En un clin-d'œil ces amarres sont coupées ou larguées.—La brise est douce et fraîche: elle souffle de terre, et j'en profite pour nous laisser dériver au large. Mais avant de quitter ce sol maudit que souillait la présence de mes cruels confrères en cagotterie, j'avais eu soin de jeter, sur la traînée de poudre qui devait les faire sauter en l'air, un morceau d'amadou allumé au moyen d'un briquet dont j'avais eu la prévoyance de me pourvoir… L'étincelle avait enflammé le ruban incendiaire au bout duquel devaient sauter dans les airs tranquilles, les fondemens détestés du couvent… Ma vengeance était commencée, et en moins d'une demi-minute, elle devait être assouvie. Espoir ravissant, situation enivrante pour qui sait savourer le plaisir divin de se venger avec certitude et sécurité!

«Mais ce serpenteau de feu sur l'effet duquel j'avais trop promptement compté, ne réalisa pas au gré de mon impatience les espérances que j'avais placées dans son infaillible efficacité! Aucune explosion ne vint encore révéler à mon oreille avide et attentive la destruction spontanée du couvent et l'ascension aérienne de mes très chers frères. Leurs chants impies seuls arrivaient encore à nous portés par le souffle harmonieux des vents jusqu'aux derniers échos de la baie que quittait notre heureux sloop… Ce ne fut qu'une demi-heure après notre départ qu'une détonnation effroyable vint nous annoncer enfin l'événement que nous n'osions plus attendre… Mes oreilles, pendant long-temps, furent étourdies délicieusement par ce bruit d'enfer, par ce tintamarre volcanique. Mes yeux pleurant de joie restèrent éblouis quelques minutes de la lueur de ce rapide incendie plus vif que l'éclair et plus prompt même que la foudre étincelante! Mon précieux bout de chandelle venait de faire des siennes: mes frères, lancés au haut des airs par l'explosion du baril de poudre, devaient être retombés en lambeaux sur les ruines fumantes du monastère anéanti… Je triomphais; j'étais aux nues, et mes ennemis n'étaient plus que des parcelles de cendres infectes.