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Les veillées du chauffeur

Chapter 12: FATMA —————
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About This Book

A collection of witty essays and travel sketches that lampoon the rituals and follies of early automobile life, blending mock-practical advice on the etiquette of guests and hosts during car trips with character studies of mechanics, chauffeurs and other roadside figures. Humorous anecdotes about breakdowns, speed contests and small social vanities accompany sharp observational detail, producing a playful commentary on mobility, manners and the shifting habits of modern leisure.

FATMA
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L’absence de l’auto se prolongeait. On l’avait envoyée en réparations à la ville voisine et le vétérinaire chef du garage découvrait sans cesse à la malade une maladie nouvelle, nécessitant des soins spéciaux.

Des lettres terrifiantes arrivaient à la maison. Pendant six semaines, sans que nous nous en doutions, notre char vingt-quatre chevaux avait navigué sur un volcan. Il y avait dans ses flancs mystérieux des boulons détachés, des bouts de goupilles en ballade, qui auraient pu se loger dans des endroits sensibles et provoquer de soudaines catastrophes.

Nous pouvions, disait le directeur du garage, nous estimer rudement heureux! Enfin, il ne renverrait l’auto qu’une semaine plus tard.

Il fallait donc trouver un moyen de locomotion. Ceux mêmes qui, en d’autres circonstances, quand l’auto était là, avaient célébré le charme des promenades à pied, les plus ardents apôtres du footing, se trouvaient brusquement refroidis dans leur zèle. Aussi un groupe m’avait-il délégué pour aller à la ville, et pour en ramener dans les délais les plus courts un petit cheval et un petit tonneau.

—Une voiture jaune en bois verni, dit une dame.

—Un double poney, dit un monsieur compétent.

—Avec des petits bouquets sur les tempes, ajouta, timide, une jeune fille, que le souvenir d’un poney ainsi orné avait charmée pour la vie.

*
* *

Au sortir de la gare, je pris une interview d’un jeune boiteux, qui vendait des prospectus, et qui m’indiqua l’adresse d’un loueur. Je trouvai dans le faubourg Saint-Albert une porte cochère très large entre deux petits corps de bâtiments aussi abandonnés que le break infirme, qui, en panne, au milieu de la cour, laissait pendre un moignon de brancard. Dans l’allée, une petite porte vitrée était surmontée d’une pancarte: «Bureau.» Cette pancarte n’était pas inutile, car la pièce qu’elle désignait ressemblait surtout à une cuisine. J’y restai seul un temps fort long, remuant des chaises pour faire venir du monde, et toussant de plus en plus fort, au point de m’inquiéter moi-même sur ma santé. Enfin, une porte s’ouvrit, et je vis entrer l’homme le plus âgé, le plus ridé, et le plus inattentif du département.

Il était coiffé d’une casquette de drap, dont ses vieux favoris usés semblaient une dépendance. Il mâchait constamment quelque chose, sans doute sa propre substance, si l’on en jugeait par le creux de ses joues, probablement très entamées à l’intérieur. Quand il ouvrit la bouche pour en faire sortir quelque assemblage de sons, confus et sifflants, je m’aperçus qu’il usait sa dernière dent à cette mastication continuelle... Je lui exposai ma requête, je lui parlai d’un tonneau, d’un petit cheval. Je ne savais pas s’il m’entendait. Mais il ouvrit le tiroir d’une petite table, il y prit une feuille de papier, et se mit à écrire quelques signes, vacillants et indistincts. Je lui donnai mon adresse. Il traçait sur le papier des jambages de lettres, des m inachevés, des p qui n’arrêtaient pas de descendre, un vague commencement d’a, une moitié d’x, avec un point qu’il posa tout à coup sur une lettre bizarre, qui n’était certainement ni un j, ni un i. Je fis une allusion gênée à la question du prix. Il me siffla d’autres sons que je feignis de comprendre. Puis il me tendit une carte de la maison.

Le lendemain matin, comme par miracle, le petit cheval et la voiture faisaient leur entrée dans notre cour.

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A vrai dire, le miracle n’était pas complet et Fatma, la petite jument noire, n’avait pas de chaque côté du front les petits bouquets demandés. J’ajoute qu’elle ressemblait moins à un poney qu’à un cheval un peu malingre. Elle n’avait pas l’encolure ronde, les cuisses pleines, les crins et la queue coupés. Mais, en somme, elle ne dégottait pas mal, quand on la regardait dans un certain angle, assez en arrière pour ne pas voir ses genoux arqués. Si doucement que l’eût amenée le jeune vagabond qui l’accompagnait, elle avait le long des flancs un battement inquiétant. «Un peu de pousse», nous dit le jeune homme. Nous demandâmes avidement si elle n’était pas trop fatiguée pour sortir le jour même:

—Oh! elle vous fera encore ses quarante kilomètres, ajouta-t-il, sans quitter de l’œil le maître du logis, qui, un peu à l’écart, cherchait dans un porte-monnaie.

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On n’eût pas été mal dans le tonneau s’il n’avait pas été aussi bas sur ses roues. Mais il avait été fait pour un cheval plus petit. Avec le nôtre, les brancards relevaient trop. La voiture était aussi en pente qu’un toboggan.

Il était difficile de savoir l’âge de la petite jument. Elle n’avait pas de papiers et, depuis de nombreuses années, ses dents n’indiquaient plus rien. C’était une bête de bonne composition, pourvu qu’on la laissât trottiner, en allant à droite et à gauche. J’avais d’abord essayé de rectifier sa marche; mais quand on la tenait un peu en main elle s’arrêtait. Il n’y avait là certainement aucune mauvaise volonté de sa part. C’était simplement une interprétation toute personnelle des signes que nous lui transmettions. Il existait probablement pour elle des quantités de mots qui signifiaient la même chose. Hue!... Allons!... Hé! la petite!... autant de synonymes de: Halte!

Parfois aussi elle s’arrêtait sans que nous lui ayons rien dit. Mais peut-être avions-nous prononcé dans la conversation quelque mot qu’elle avait pris pour elle et qu’elle avait interprété à sa façon.

Personne de nous malheureusement ne connaissait le signe qui, dans son esprit, correspondait à une accélération d’allure. On nous avait bien remis avec la voiture un fouet, dont nous nous servîmes pendant quelque temps pour taper sur le dos de Fatma; mais nous tapions sur du granit. Ce fouet n’avait même pas l’avantage de chasser les mouches. Il n’y avait jamais de mouches sur le dos de la jument; elles avaient renoncé depuis longtemps à travailler sur ce tissu imperforable.

*
* *

Théoriquement c’était le mécanicien qui devait atteler ou dételer Fatma. Mais le mécanicien était constamment à la ville pour prendre des nouvelles de l’auto. On criait le nom du jardinier aux échos du jardin immense. Enfin je me décidais à atteler le cheval moi-même et à présenter le mors à ses dents obstinément fermées. Il fallait, selon les préceptes, lui mettre mes doigts dans sa bouche, pleine d’une salive collante, et appuyer sur ses barres, encore un peu sensibles, pour lui faire desserrer les mâchoires...

Ce fut un beau jour que celui où un autre jeune vagabond, délégué par le loueur, vint reprendre Fatma pour la ramener à la ville. Dès l’après-midi, comme l’auto n’était pas de retour, nous fîmes tous une promenade à pied et nous goûtâmes à ce genre de sport des joies inconnues (d’ailleurs de courte durée).

UNE CURIEUSE DISPARITION
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On a dit que Sherlock Holmes, le fameux détective anglais, avait quitté ce monde. Puis on a su qu’il était ressuscité. Puis il a disparu à nouveau. La vérité est qu’il vit toujours. Il habitait même la France dans ces derniers temps; il a passé quelques semaines à Trouville. Et, pour tout dire, j’ai eu l’occasion de le voir l’autre semaine, précisément au moment où il était en train d’élucider un de ces mystérieux problèmes qui l’ont toujours passionné.

Je m’étais procuré son adresse, et j’étais venu lui rendre visite dans le petit appartement meublé qu’il occupait, à deux pas de la rue des Bains. J’étais très ému à l’idée d’approcher cet homme extraordinaire... Je craignis tout à coup, en frappant à sa porte, qu’il ne me fit pas la grande impression que j’avais si longtemps attendue... Mais je ne fus pas déçu.

Je le retrouvais encore plus saisissant d’aspect que je n’aurais cru. Il doit avoir près de soixante ans à l’heure actuelle, mais on ne saurait dire si ce gentleman, long et maigre, est un jeune homme ou un vieillard. Son regard est d’une pénétration irrésistible. A peine eus-je pris un siège, qu’il me dit:

—Vous êtes venu en auto, à ce que je vois, et vous avez laissé votre voiture sur la Grande-Place, près de la jetée. C’est une limousine. Vous avez maintenu ouverte la glace de devant. Vous n’étiez pas assis sur le siège. Il n’y avait personne à côté du mécanicien. Et vous vous trouviez sur le strapontin de gauche, à l’intérieur de la voiture.»

Sherlock Holmes était en pantoufles et en robe de chambre. Il n’était pas sorti depuis longtemps, et n’avait certes pu me voir dans la rue...

«Si l’averse qui est tombée il y a cinq minutes était arrivée plus tôt, vous n’auriez pas, ajouta-t-il, reçu tant de poussière sur la route de Cabourg.»

Comment savait-il que nous arrivions par la route de Cabourg?

Mais il daigna m’expliquer qu’il avait fait des études très minutieuses sur la poussière, et que celle qui couvrait ma jaquette par devant l’avait suffisamment renseigné. Si je fusse venu dans une automobile découverte, j’eusse été poudré d’une autre façon. Ce n’était pas non plus ainsi que se salissaient les personnes qui voyageaient en fiacre et en omnibus. Je n’avais absolument rien sur les jambes; aussi Sherlock Holmes s’était-il dit que j’étais dans l’intérieur de la voiture. Et la poussière descendant assez bas sur ma poitrine, il en avait conclu que je n’étais pas protégé par le mécanicien; je n’étais donc pas placé derrière lui, et il n’y avait personne devant moi: donc le siège, à côté du mécanicien, était vide. Comme le vent soufflait de l’Est, il s’était dit que j’arrivais de l’Ouest (par conséquent de Cabourg); autrement je n’aurais pas eu tant de poussière sur la barbe et sur mon paletot.

—Mais j’aurais pu, lui dis-je, être assis à côté du mécanicien, avec une couverture sur les jambes?

—Non, me dit-il, car alors il y aurait une ligne de démarcation très nette entre la partie empoussiérée de votre jaquette et la partie que protégeait la couverture.

*
* *

Il me dit encore qu’il avait remarqué quelques mouchetures de boue sur mes bottines propres: ce qui lui avait montré que j’avais fait un petit trajet à pied dans les rues, que la pluie venait de mouiller.

J’étais à peine revenu de ma stupéfaction, que Sherlock Holmes me prit par un bras, et me fit entrer dans une chambre voisine, en me soufflant à l’oreille:

—Écoutez ce que va nous dire cet homme.

Je me trouvai en présence d’un mécanicien vêtu d’un joli vêtement marron à brandebourgs. C’était un gaillard de forte taille, mais qui n’en menait pas large, comme on dit. Ses lèvres tremblaient et son regard était tout vacillant.

—Répétez devant monsieur, lui dit Sherlock Holmes, ce que vous m’avez dit tout à l’heure...

Le mécanicien nous fit alors le récit d’une aventure bizarre, et bien faite pour intriguer le célèbre policier anglais:

—Je suis donc parti ce matin même de Paris avec mes patrons, M. Gondebaut, le banquier de la rue Châteaudun. M. Gondebaut était accompagné de sa femme, une jolie brune de trente-cinq, trente-six ans... Le patron, lui, a quarante-cinq ans. Monsieur et madame s’entendent bien, je peux pas dire le contraire. Par-ci, par-là, une petite dispute de rien du tout. Mais c’est en somme un beau ménage. Ils n’ont pas d’enfants. Et ils s’aiment bien; presque tout le temps en partie fine et en promenade. Il y a deux mois qu’ils ont acheté notre auto, une vingt-quatre chevaux; mais, rapport aux affaires de monsieur, on n’était guère sorti des environs de Paris.

«Voilà donc que monsieur, hier soir, en rentrant du bois, dit comme ça à madame: «Fanny, qu’il lui dit, sais-tu ce qu’on devrait faire? On partirait demain pour Trouville. Puisque j’ai mes vacances en septembre, on verrait sur la côte si des fois il y a quelque chose à louer.»

«On me dit ça vers onze heures, en demandant que la voiture elle soye prête pour le lendemain, qui était donc ce matin huit heures. Je rentre donque au garage. Je sange le pneu arrière de droite, qu’était un peu trop usagé, je remplace la courroie de mon ventilateur qui se trouvait un peu vielle. Et le lendemain, à sept heures trois quarts recta, j’étais devant la maison. On ne s’en va qu’à huit heures et demie, madame, comme toutes les dames, ne se trouvant pas prête. Enfin on arrive à Saint-Germain vers les neuf heures un quart. Je commence à m’appuyer la route de Quarante-Sous. Presque personne. Le moteur marchait bien. Moi, quand le moteur marche bien, c’est un plaisir. Mais à peine que nous marchions cinq minutes que voilà les misères qui commencent. Mon pneu neuf est crevé. Je le remplace avec un pneu de rechange. Mon autre pneu arrière, un antidérapant, éclate un quart d’heure après. Bref, au lieu de déjeuner à Evreux, on mange à Bonnières. Moi, je regarde ma voiture, mais de rage je ne mange pas. Je prends un méchant sandevich que madame a la bonté de m’envoyer. Enfin les voilà qui reviennent de déjeuner. Mettez en marche, que me crie monsieur, nous venons. Je mets en marche et je m’installe sur le siège. Monsieur et madame arrivent à la voiture, ouvrent la porte. Moi j’étais impatient de m’en aller pour rattraper le temps perdu. A peine la porte refermée, je repars et j’ai la grande satisfaction que le moteur marche et tape comme un ange. J’avais peur que monsieur et madame fassent une station à Evreux et à Lisieux. Mais ils ne me disent rien pendant la traversée de la ville. J’arrive donc tout d’une traite à Trouville, dans la rue de Paris. Là, je m’arrête, et j’attends que le patron descende. A la fin, je me retourne, et jugez, messieurs, de ma stupéfaction: personne dans la voiture!...

*
* *

Le mécanicien se tut et nous regarda tour à tour.

—Votre voiture est devant la porte? demanda Sherlock Holmes. Et, sur un signe affirmatif du mécanicien, nous descendîmes dans la rue. Là, le détective mesura soigneusement la largeur des fenêtres et des baies. Il palpa, scruta et flaira pendant longtemps les coussins et les tapis. Puis il posa plusieurs questions au mécanicien sur le genre de vie, sur les fréquentations, sur le caractère de M. et Mᵐᵉ Gondebaut.

Enfin nous nous fîmes conduire au bureau téléphonique. C’était la fin de la journée, et nous obtînmes assez vite la communication avec Bonnières, et avec l’hôtel où avaient déjeuné M. et Mᵐᵉ Gondebaut.

Je tenais un des récepteurs. Dès que Sherlock Holmes se mit à décrire les patrons du mécanicien, l’hôtelier s’écria:

—Mais ils sont encore ici. Ils attendent leur mécanicien qui a disparu tout à coup! Après le déjeuner, M. Gondebaut et sa femme se sont préparés à remonter en voiture. Ils avaient ouvert la portière, quand Mᵐᵉ Gondebaut se rappela qu’elle avait oublié deux paniers de fruits qu’ils avaient achetés. Ils rentrèrent dans la maison pour les chercher...

—Après avoir refermé la porte de la voiture? demanda Sherlock Holmes.

—C’est possible, dit l’hôtelier. Toujours est-il que quand ils sont revenus, ils n’ont plus trouvé ni mécanicien ni auto.

—Eh bien, vous leur direz que leur mécanicien est à Trouville. Demandez-leur s’ils vont venir le rejoindre, ou s’il doit aller les chercher.

Et pendant que l’hôtelier allait faire la commission:

—C’est un mécanicien modèle, me dit Sherlock Holmes, en me montrant ce brave conducteur. Quand il est au volant, il ne pense qu’à bien diriger sa machine, et ne se retourne jamais...

CELUI QU’ON N’EMMÈNE PAS
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Bien entendu, pendant ces vacances, je vais très souvent en automobile. Ma voiture est une voiture très cotée,—je peux vous l’indiquer sans faire de réclame,—c’est la célèbre voiture d’ami, si en faveur dans le monde des chauffeurs.

La voiture d’ami, à quelque marque qu’elle appartienne, a des avantages énormes: D’abord, elle est exempte de ces inconvénients qui rebutent tant d’amateurs d’automobile et qui sont connus sous le triste nom de «frais d’acquisition» et «frais de réparation».

Le seul tort que présente la voiture d’ami ne réside pas dans sa construction, mais dans le caractère de son propriétaire et dans cette bienveillance excessive qui lui fait inviter un nombre d’amis presque toujours supérieur au nombre de places dont il dispose. Il faut donc qu’une ou deux des personnes conviées se récusent; alors, c’est un assaut de politesse et de fausseté, une de ces luttes de courtoisie où la victoire est plus affligeante que la défaite.

Oh! l’air navré de la personne qui a réussi à céder sa place! Oh! l’air hypocritement résigné de celle qui a été forcée d’accepter le sacrifice!

Évidemment, la personne qui reste ne va pas jusqu’à souhaiter une bonne panne à ceux qui s’en vont: l’humanité n’est pas aussi mauvaise, et puis une panne sérieuse risquerait d’immobiliser la voiture pour le lendemain.

Mais quand on se voit seul au milieu de la cour d’entrée, quand le dernier grognement vraiment peu sympathique de la trompe s’est fait entendre au lointain, on regarde autour de soi avec maussaderie. Il y a là des arbres; on les connaît. Derrière la maison se trouvent des pelouses, de vertes pelouses. Six semaines de contemplation ont fortement contenté votre amour de la nature. Et, d’ailleurs, le paysage que l’on préfère est celui qu’on voit de l’auto, le brusque étalage, au tournant de la route, d’une vallée magnifique, devant laquelle la trente-chevaux vous fait passer rapidement, pour ne pas abuser des meilleures choses, pour faire cette vision plus charmante en la faisant plus furtive, comme a dit le poète de la maison, pour l’embellir de la séduction d’un regret, comme il a dit encore (il y a des jours où il est remonté).

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Non, nous n’irons pas dans le jardin regarder les vertes pelouses; nous n’irons pas dans la salle à manger pour goûter, car il est encore trop tôt... Alors, on se dirige timidement vers la bibliothèque... Elle est pleine de livres intéressants... C’est curieux! Moi qui, à Paris, regrette toujours de n’avoir pas le temps de lire, de converser familièrement avec les génies du temps passé, et bien! ils sont là, les génies du temps passé... Ils t’attendent derrière les vitres. Voici les soixante-douze volumes de Voltaire; il y en a bien une quarantaine de Balzac; deux rayons sont pleins de Victor Hugo; voici tous les grands classiques de l’édition Hachette; voici les conteurs galants du XVIIIᵉ, dont je parle avec tant d’attendrissement; il suffit de tourner une petite clef, d’ouvrir un volume au hasard... De jolis vers s’envoleront dans la chambre ou bien une prose magnifique va retentir.

Si j’allais faire un tour à bicyclette?

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* *

C’est que j’ai une bicyclette, une bicyclette toute neuve, à roue libre et à changement de vitesse. Elle est ornée d’une jolie petite sacoche en cuir jaune, où se trouvent différents petits objets de musée, tels qu’une petite pompe, un nécessaire à réparations, voire une clef anglaise. Il est défendu de toucher à ces objets parce que, lorsqu’on les déplace, c’est le diable ensuite pour les faire tenir dans la sacoche, qui est très étroite.

On fait sortir la bicyclette de la remise avec précautions, puis on s’aperçoit non sans satisfaction qu’on a encore oublié d’acheter à la ville voisine des pinces de pantalon; on reconduit la bicyclette dans la remise.

D’ailleurs, le pays n’est pas agréable pour le vélo. Il y a cinq cents mètres de plat de chaque côté de la maison. A droite, on tombe sur une montée. N’en parlons pas. A gauche, on arrive à une bonne descente. Mais je ne suis plus un enfant, et je sais que les descentes, il faut à un moment donné que ça se remonte.

On rentre donc dans la bibliothèque, et on se précipite dans de la poésie jusqu’au moment de goûter. Puis on goûte. On goûte trop, par désœuvrement, et on se dit qu’on n’aura plus assez faim pour le dîner. De tristesse, on s’endort.

Un coup de trompe vous réveille... Ce sont eux qui reviennent. Ils vous racontent leur promenade avec enthousiasme. On les écoute en hochant la tête, comme un homme pas épaté du tout et qui veut simplement montrer qu’il est poli.

SERVICE PUBLIC
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Quand nous arrivâmes à Mesnil-les-Eaux, juste en face la mairie, trois de nos pneus éclatèrent, les deux d’arrière rigoureusement ensemble, dans la même détonation, et le pneu d’avant à gauche une demi-seconde en retard, de sorte qu’on eut l’impression d’un mouvement mal exécuté, à cause de cet imbécile de pneu d’avant, et que je fus sur le point de crier:

—Au temps! Recommencez-moi ça!

Mesnil-les-Eaux est à 12 kilomètres de Moutiers-les-Eaux où j’étais attendu à déjeuner. Mes amis, qui n’étaient pas pressés d’y aller, s’installèrent à l’auberge de Mesnil et moi je me mis en devoir de prendre le bus qui fait le service entre Mesnil et Moutiers.

Il y avait deux entreprises concurrentes. Une des voitures était très moderne avec son moteur de 40-chevaux. Mais c’était un omnibus fermé, et je donnai la préférence à un char-à-bancs, ou plutôt à un char à gradins, qui avait l’avantage d’être plus à l’air, et aussi celui de n’être pas complet. Il était même tout à fait vide. Je demandai l’heure du départ: «Dans trois minutes», me dit un vieillard à casquette galonnée, extrêmement poli.

Je m’installai dans la voiture, en m’extasiant sur la bêtise de mes contemporains qui préfèrent une guimbarde murée, d’où l’on ne voit rien du pays, à ces vraies voitures de tourisme, qui semblent des morceaux d’amphithéâtres mouvants.

Le vieillard prit place, non loin de moi. Je vis que sur le devant de sa casquette s’inscrivait le mot: Receveur. Il portait une barbe blanche taillée courte. L’un de ses yeux bleus, l’œil de rêve, regardait le ciel. L’autre, plus positif, semblait préposé au compte de la monnaie.

Puis le plus précoce des mécaniciens, à peine âgé de quatorze ans, sortit d’un petit débit, s’approcha de l’avant, et commença à tourner une manivelle avec beaucoup d’énergie et de patience. Enfin, une trépidation terrible secoua la voiture: il semblait qu’un géant énorme claquait des dents.

Le petit mécanicien-prodige s’installa au volant, et tout l’édifice se déplaça avec majesté, pour s’arrêter à deux cents pas plus loin chez un marchand d’essence.

La station fut assez longue. Mais je n’osai m’impatienter. J’étais le seul voyageur et, bien que très unanime, mon groupe me semblait trop faible pour émettre une réclamation utile. Le receveur ne m’en imposait pas trop, mais l’enfant mécanicien me semblait avoir une grande autorité.

Le réservoir une fois abreuvé, il fallut remettre la voiture en marche. Le petit jeune homme revint à l’avant et joua de nouveau de l’orgue de Barbarie. La voiture recommença à trembler comme un moule à gaufres.

La route, au départ, y mettait de la complaisance. Elle était en palier pendant un bon kilomètre. Cependant l’auto ne regagnait rien sur une carriole de fermier qui filait à quinze pas devant nous, si bien que le conducteur de cette voiture, las de nous offrir en vain la gauche de la route, revint sans péril au milieu de la chaussée.

Je pensai que le mécanicien ne voulait pas se lancer tout de suite... Peut-être y avait-il des gendarmes embusqués. Pourtant, au bout de ce kilomètre plat, la route, en tournant, me découvrit une montée assez dure. Je jugeai, moi profane, qu’il eût été bon de prendre un peu d’élan. Mais tel n’était pas l’avis du capitaine du bord. Il aborda la montée à une allure des plus sages et, tout de suite après, changea de vitesse en faisant entendre un bruit affreux.

La carriole, devant nous, disparut bientôt à l’horizon. Maintenant, notre auto matchait un facteur qui, bien que fatigué, prenait sur nous un sensible avantage. Cette montée heureusement prit fin. Je pensai bien qu’en arrivant au bout notre voiture aurait cette impression de soulagement qu’éprouvent les asthmatiques quand ils vont sur les hauteurs.

Quand nous arrivâmes au sommet, un beau panorama s’étala devant nos yeux.

Qui a dit que les chauffeurs ne jouissent pas du paysage? Nous, nous n’en perdions pas une goutte. L’œil aérien du receveur s’emplissait d’extase.

Je me dis que sur la descente, on allait filer. Mais on ne fila pas et l’énorme auto—de cinquante-deux places, dont une occupée—continua à s’avancer majestueusement comme un char de Mi-Carême.

C’est alors que je risquai une observation timide, et que je demandai au vieillard demi-rêveur pourquoi la voiture n’allait pas plus vite dans les descentes.

—Les freins n’arrêtent pas, me dit-il... Même en marchant doucement, comme maintenant, il y a du danger sérieux, ajouta-t-il avec une certaine fierté. C’est qu’il ne s’agit pas de laisser aller. Il faut rudement avoir l’œil à la direction. Le mécanicien fait ce qu’il peut. Mais, n’est-ce pas? il est jeune, ce petit garçon. Il manque de force et de sang-froid.

Après cette série d’observations rassurantes, il me demanda le prix de la place.

Cependant, l’auto concurrente, qui était partie de Mesnil une minute avant nous, avait eu le temps d’aller à Moutiers porter ses voyageurs et en recharger d’autres, qu’elle emmenait fièrement à Mesnil. Nous la croisâmes au passage. Les quarante voyageurs nous regardèrent sans doute. Mais je ne le saurai jamais, car je m’empressai de tourner la tête d’un autre côté.

—Ils sont encore complets, dit le vieillard au petit mécanicien, qui répéta:

—Ils sont encore complets...

—Et nous, nous n’avons qu’un voyageur, me dit le vieux receveur, en me regardant avec un peu de mépris... Et c’est bien beau encore... Tous les gens d’ici et tous les baigneurs prennent l’autre voiture... Ici nous n’avons personne.

Et il ajouta en remuant la tête:

—C’est à n’y rien comprendre.

LE MUSÉE DE PORCELAINES
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—Visitera-t-on le musée avant ou après le déjeuner?

Une partie des voyageurs est d’avis de déjeuner tout de suite. L’un d’eux a faim, cet autre se dit sournoisement que le déjeuner se prolongera, qu’il faudra repartir, et qu’ainsi on remettra à une autre fois la visite au musée.

Mais l’avis des amateurs d’art prévaut. C’est l’avantage des idées nobles de pouvoir être proclamées avec énergie. Les partisans du déjeuner immédiat n’ont pas le courage de leur vile opinion.

Je dois dire que je me suis rangé du côté des amateurs d’art, et pourtant j’ai faim. Ai-je ainsi agi par une espèce d’opportunisme, en pressentant que la majorité serait pour le musée? Me suis-je dit que le devoir était là?

*
* *

Je suis chargé de trouver le musée, pendant que les deux mécaniciens des voitures vont à la recherche d’un garage.

Le premier passant à qui je m’adresse est un homme à casquette cirée qui prend la position militaire, regarde à droite, et ensuite à gauche, et me répond qu’il est ordonnance et qu’il ne peut pas me dire... Je n’ai pas plus de succès auprès d’une vieille marchande de légumes. Mais chez un petit voyou blond, qui écoutait mes questions, se révèle une compétence imprévue. Il m’apprend qu’il y a deux musées, celui des tableaux et celui des porcelaines. Je vais annoncer la bonne nouvelle à la petite troupe des chauffeurs.

Le musée des porcelaines est tout près. Il faut commencer par là... C’est peut-être intéressant... On n’y restera pas longtemps, car la peinture nous réclame... On tourne à droite, puis à gauche, et l’on arrive à une petite place, en face d’un monument d’aspect assez simple. Ce monument a l’air complètement abandonné...

—C’est peut-être fermé? dit quelqu’un, qui s’apprête déjà à prendre un air désespéré.

Il faut tout de même frapper à la lourde porte de chêne. Je frappe doucement, puis, comme je vois qu’il ne vient personne, je cogne avec énergie... Ciel! j’entends des pas!

La porte s’ouvre. Apparaît un très vieux concierge, dans un très mauvais état de conservation.

—Est-ce que le musée est fermé?

—Il est ouvert, nous répond-il dans un dernier souffle de vie.

Tout le monde entre en silence... C’est étrange!... Ce monument, de l’extérieur, paraissait être de dimensions assez restreintes, et les salles qu’il renferme sont immenses et nombreuses. Le vieillard va-t-il nous accompagner et nous décrire ces curiosités? Non... Il rentre dans sa cage et nous laisse circuler autour des vitrines.

*
* *

Tout cela doit être très intéressant. Mais il y a trop de choses. Il faudrait avoir quarante-huit heures devant soi et s’arrêter longuement auprès de chaque objet. Du moment qu’on n’a à sa disposition qu’un petit laps ridiculement court, toute station un peu prolongée devant une assiette ou une soupière ancienne constituerait une préférence injuste... Et puis, les tableaux nous attendent... Il faut presser le pas.

Je ne connais pas de piste qui augmente autant l’allure ordinaire de certaines personnes que le sol bien ciré des musées. Il y a des jeunes femmes languissantes qui trouvent toujours que l’on marche un peu vite dans la rue et qui, dans un musée, vous essoufflent et vous lâchent au train. Si l’on s’arrête une seconde devant un tableau ou une vitrine, on ne les retrouve plus à côté de soi. Elles ont franchi deux ou trois salles à une vitesse de circuit.

Seulement l’allure rapide que leur imprime le voisinage des curiosités ne va pas sans les fatiguer très promptement.

Les parquets sont durs et peu propices à un train aussi soutenu. Aussi retrouve-t-on ces dames assises sur des banquettes de velours rouge, en extase devant une œuvre d’art belle entre toutes que la Providence a placée juste en face de ces sièges de repos.

*
* *

Je ne crois pas qu’il existe d’architecte aussi perfide que celui qui a conçu le plan de ce musée de porcelaines. Le fameux Dédale, constructeur primé du Labyrinthe, n’avait pas autant de venin. Nous avons parcouru quatre salles; nous n’osons revenir sur nos pas; il n’y a aucun raccourci pour gagner la sortie. Une ingénieuse combinaison d’escaliers oblige même à visiter le premier étage...

En traversant la neuvième salle, notre bande de chauffeurs, farouches et harassés, est dégoûtée de la porcelaine pour la fin de ses jours. Pour comble de malheur, nous redescendons dans un vestibule qui ressemble au vestibule d’entrée, et qui n’est pas le vestibule d’entrée. Il donne sur toute une série d’autres salles, qu’il faut traverser coûte que coûte. Quand nous nous retrouvons en présence du concierge décrépit, notre ressentiment éclate en propos violents, et nous oublions tout à fait que nous avons devant nous un homme âgé, vieux serviteur de l’Etat, qui a teint maint champ de bataille de son sang généreux. Puis quelqu’un de nous lui remet une pièce de deux francs, en lui recommandant de tenir à l’avenir entr’ouverte la porte de son musée, afin que personne ne puisse le croire fermé. Car nous serions vraiment trop vexés si quelque autre troupe de chauffeurs, traversant la ville et passant sur cette place, se trouvait, contre toute justice, couper au musée de porcelaines.

LA PETITE BÉBÊTE
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—Oui... c’est lui... c’est le chien... le petit chien... la peti bébête.

Voilà ce que l’on disait dans le jardin, pendant que, dans ma chambre, la fenêtre ouverte, j’étais assis à ma table de travail, devant une page toute blanche, blanche insolemment, blanche impitoyablement. Pourquoi les pages blanches ne se noircissent-elles pas toutes seules?

Il était dix heures du matin. Il fallait travailler, puisque, ce jour-là, on n’allait pas en automobile. Le maître de la maison était parti dans la baie, sur un bateau, et il reviendrait fièrement à midi chargé de deux ou trois oiseaux coriaces...

—Oui.. c’est lui... c’est le chien... c’est la peti bébête.

La peti bébête était un loulou blanc, pas trop petit. Il passait pour très indépendant et pas caressant: quelques bonds, moins affectueux que protocolaires, quand il revoyait sa maîtresse, ou le mari de sa maîtresse, ou le fils de sa maîtresse, et c’était tout. On l’appelait Kiki. Ce n’était pas un nom extraordinaire, mais c’était le nom de ses prédécesseurs. Le premier Kiki était mort à la fleur de l’âge, écrasé par un fiacre; le deuxième Kiki avait eu la maladie. On avait pris ce Kiki-là à quatorze mois, tout élevé.

Il savait, à l’origine, donner la patte et faire le beau. Mais on se lassa de lui faire exécuter ces exercices serviles, et il les oublia.

Kiki, indifférent à la plupart des êtres, n’avait qu’une haine: il détestait Poteau, un grand griffon, et il fallait toute la tendre amitié qui unissait leurs deux maîtresses pour que la haine réciproque des chiens n’engendrât pas de discordes plus graves.

Jenny, maîtresse de Poteau, Léonore, maîtresse de Kiki, se désespéraient de voir leurs chiens se détester. Et l’on sentait bien que les torts ne venaient pas de Poteau, qui n’aurait pas demandé mieux que de frayer gentiment avec Kiki. Mais il y avait entre eux une différence de race. Le gros Poteau, avec ses bons yeux jaunes perdus dans son visage poilu, avec ses moustaches pendantes et toujours mouillées, ressemblait à une sorte de chemineau, rude et naïf. Il mangeait tout ce qu’on lui jetait, d’un seul coup de gosier, comme font les prestidigitateurs quand ils avalent des œufs. Il eût avalé d’un trait des palets de fer, telle la grenouille du jeu de tonneau. Sa gueule avide prenait le pain et les os n’importe où, dans le sable ou dans la boue.

Kiki, petit grand seigneur, n’acceptait que des mets de choix; sucre, gâteaux ou croûtes de fromage. Il allait bien flairer le derrière des autres chiens, mais rapidement, et par simple tradition. Pendant que Poteau courait dans le jardin ou par le bois, traquait des bêtes mystérieuses et souillait dans la terre remuée sa barbe et son museau frénétique, le délicat Kiki se plaisait dans la lingerie dont il était le petit dieu familier. Il s’endormait au bruit de la machine à coudre, ou bien, assis sur le rebord de la fenêtre, tout au coin, il regardait la campagne, et semblait très digne et très fier, comme le chat du théâtre Guignol.

On ne sait au juste les fonctions que Kiki s’imaginait remplir, mais elles étaient, à coup sûr, fort importantes. Dans son esprit, il était une sorte de héraut, et l’introducteur des visiteurs. Il était doué d’un gosier mécanique infatigable. On renonça à l’emmener en auto parce qu’il jappait sans relâche; on craignait aussi qu’il ne prît l’intérieur de la limousine pour un champ clos dans lequel il faudrait vider, avec Poteau, une vieille querelle de race.

En revanche, nous ne manquions jamais d’avoir comme compagnon l’énorme et humide Poteau. Jenny, sa maîtresse, était dévorée de soucis quand elle le laissait à la maison. Douée d’une sensibilité très vive, elle n’hésitait pas à prêter à son chien la même âme affectueuse. Elle se figurait qu’il était malade d’être séparé d’elle.

Nous revenions d’ordinaire à la nuit tombante, et nous retrouvions dans la cour le Kiki délaissé qui était couché sur une marche du perron, en compagnie de Gypsie, une chienne fox-terrier, grasse, blanche et truffée comme une oie de Noël.

Kiki ne manquait jamais de se précipiter sous l’auto, et c’était chaque fois un petit frémissement dans l’assistance. Tout le monde savait pourtant que Kiki était fort adroit, qu’il évitait les roues, et qu’il ne se livrait à ce genre d’exercice que pour étonner son monde.

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Un soir, nous ne vîmes pas Kiki dans la cour. Seule, la chienne truffée vint au-devant de nous. On demanda où était Kiki, d’abord à la chienne, qui ne répondit pas, et ensuite à tous les domestiques. Kiki n’était nulle part, ni dans la lingerie, ni dans aucune des chambres. Le petit garçon de l’épicier, qui apportait du gruyère, l’avait aperçu dans la campagne, un peu plus loin que la maison du notaire.

Léonore ne disait rien; elle était toute pâle, les yeux plus noirs encore que de coutume... Nous avions faim, mais nous comprîmes qu’il ne s’agissait pas de se mettre à table. Les uns partirent à pied; ceux qui avaient des vélos durent les enfourcher... Nous nous dispersâmes dans tout le pays, chacun avec une grande ambition au cœur: il s’agissait d’être celui qui ramènerait Kiki, qui ferait preuve dans cette poursuite d’une habileté à la Sherlock Holmes, capable d’étonner pendant plusieurs jours toute la maison...

Ce ne fut pas moi qui eus cette gloire. Sans lampion pour me guider, je fis à vélo le petit circuit qui m’avait été indiqué. Je m’avançai sur la route déjà noire, avec ardeur et précaution, et je criais: Kiki! Kiki! à tous les échos. (On sait que dans ce cas les échos ne répondent jamais rien.)

Quand, au retour, j’arrivai en vue de la maison, je m’aperçus à un vif mouvement de lumières qu’il y avait certainement du nouveau. On avait mis la main sur Kiki, et le Sherlock Holmes n’était heureusement pas un invité, mais un humble jardinier, dont le succès ne portait ombrage à personne.

Kiki avait été retrouvé en compagnie d’une chienne extrêmement laide, et qui n’était d’aucune race! Ainsi, ce chien aristocratique s’était mésallié!

Tout le monde, à table, l’en blâma fortement, sauf Léonore, qui, pleine d’indulgence et de joie, avait pris Kiki sur ses genoux, et, oubliant de manger, lui répétait sans relâche:

—C’est lui... C’est le chien... le petit chien... la peti bébête!....

Le lendemain, nous eûmes la peti bébête en supplément dans la voiture. On pensa qu’il attaquerait Poteau et que la situation ne serait pas tenable. Mais ils tenaient à rester dans l’auto et firent une trêve habile. Kiki, jappeur infatigable, remplaçait dans les villes la trompe, la sirène et autres signes avertisseurs; quand il cessait de japper, il mordillait toutes les bottines du bord, ce pendant que le bon, le fidèle Poteau, la langue pendante, n’arrêtait pas de baver sur nos pantalons.

CHIRURGIEN-DENTISTE
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—Ça ne va pas mieux?

—Ça ne va pas mieux.

Toute la voiture s’intéressait à mon mal de dents, avec une sollicitude très vive; eût-elle été si vive et si sincère si nous avions été à la maison et si ma souffrance n’eût pas fait prévoir toutes sortes de retards et d’embarras collectifs? Je préférais ne pas analyser les mobiles de ces sentiments affectueux.

—C’est un abcès?

—Est-ce de la périostite?

—Non, répondis-je avec un calme héroïque en refoulant mes plaintes. C’est une dent qu’on n’a pas voulu m’aurifier avant mon départ... On l’a bouchée provisoirement avec de l’émail...

—Alors, dit une dame, subitement inspirée, vous allez mettre là-dessus tout simplement un peu de coton imbibé d’alcool. C’est souverain.

—Mais si la dent est bouchée, fit observer une autre autorité, l’alcool ne pénétrera pas.

—Qu’il mette le coton sur la gencive...

—Non, il irritera la gencive inutilement... pas d’alcool, un peu de miel... C’est excellent.

J’ouvris à demi les yeux. Il me semblait—mais c’était peut-être une idée—qu’une de mes joues s’enflait, s’écartait des dents. Je fis avec l’autre joue une comparaison qui ne donna pas de résultats concluants...

—A la prochaine ville, j’irai chez un dentiste, le premier venu. Il saura toujours bien déboucher cette dent. Il me mettra un coton avec un calmant. Et demain, puisque nous serons dans une grande ville, je trouverai bien quelqu’un pour me soigner...

La ville arrivait. Déjà venaient à notre rencontre les petites maisons des faubourgs. Un employé d’octroi nous arrêta d’un geste las et jeta dans notre limousine un regard bien désabusé. Nous traversâmes—formalité inutile—cinquante mètres de pavés tout ronds. Puis nous débouchâmes sur une petite place où se trouvaient déjà la poste, un sellier et une épicerie. On mit pied à terre et on m’abandonna. Chacun s’était rué à ses passions: l’un s’était précipité vers la poste, d’où il expédiait force télégrammes; l’autre vers les marchands de cartes postales, ou vers des boutiques d’antiquaires.

Il semblait qu’on ne fût pas venu dans une ville depuis dix ans. Cette sous-préfecture de quatre mille âmes était une sorte de Terre promise.

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Trouverais-je un dentiste? Et quel dentiste? J’aperçus dans un coin de la place une toute petite pharmacie, et après avoir poussé, après bien des efforts, une porte vitrée qui semblait à jamais fermée, je me trouvai dans un petit endroit poussiéreux et aromatique. Un vieux magicien à lunettes, que je n’avais pas vu en entrant, sortit de derrière un comptoir. Il s’inclina, et j’hésitai à lui poser une question, m’imaginant qu’il me répondrait dans une langue cabalistique, ou tout au moins en vieux français. Mais sa voix faible me chuchota des mots actuels et intelligibles... Le dentiste habitait derrière l’église. Il fallait passer devant le portail et prendre une rue à droite. C’était dans la maison d’un fabricant de sommiers et d’édredons.

—Est-ce qu’il est très adroit?

Le «oui» du vieillard me rassura mal. Il y avait certainement une espèce d’entente maçonnique entre les habitants de la ville. Le pharmacien ne dirait pas à des étrangers de mal du dentiste, et le dentiste, sûrement, ne ferait que louanger le pharmacien...

La boutique de literie était assez convenable, mais l’allée à côté était un peu obscure. Le dentiste habitait au premier étage. C’était bien. Mais ce premier étage était aussi le dernier. Une carte de visite imprimée était clouée sur la porte. Elle indiquait au moins que l’habitant était dentiste. Je tirai un cordon de sonnette qui pendait jusqu’à terre. Je tirai tant que je pus; aucun bruit ne se fit entendre; il n’y avait qu’à adresser à la Providence quelques vœux muets, et à laisser agir... La porte s’ouvrit enfin, et je me trouvai en présence d’une forte dame blonde, mal coiffée, et qui portait, accroché à son sein, un nourrisson plein de gourme.

La petite antichambre donnait sur une salle plus claire, où se trouvaient un fourneau de cuisine, une machine à coudre et trois enfants épars. On ouvrit une porte latérale, et on me fit entrer dans le cabinet, pendant que des ordres brefs envoyaient les trois enfants, dans des directions différentes, à la recherche de leur père.

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Resté seul dans le cabinet, je regardai autour de moi... Il y avait devant la fenêtre un fauteuil opératoire, en velours vert usé, et dont les articulations compliquées n’étaient plus d’un nickel étincelant. Sur la cheminée, un certain nombre de petites fioles sans étiquettes, avec des fonds de liquides verdâtres, jaunes ou bruns. Des outils divers, pinces, daviers, étaient disposés sur une serviette presque propre. J’aperçus un petit miroir à manche, que l’on me mettrait prochainement dans la bouche.

J’y aurais aussi, en supplément, les doigts du dentiste... Je m’approchai de la fenêtre, pour le voir venir d’un peu loin. Au bout d’un instant j’aperçus, traversant la rue, accompagné d’un enfant, un gaillard terrible, avec trop de cheveux frisés. Qu’est-ce que j’allais lui dire? Je ne sentais plus mon mal de dents. C’était probablement un coup d’air, et aussi un peu de neurasthénie, de l’auto-suggestion, oui, de l’auto-suggestion...

J’entendis s’ouvrir la porte d’entrée, puis celle du cabinet. Machinalement je regardai les doigts de l’opérateur, et ses ongles... Puis, décidé:

—Monsieur, je ne viens pas pour une dent... Je vais très bien. Mais nous sommes en auto. Et nous avons besoin pour une petite réparation, d’un outil délicat, que nous ne pouvions trouver qu’ici. Une petite pince... Et si vous pouviez nous céder cela...

VISITEURS
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Il y a au Salon de l’Automobile des voitures admirables et mille autres objets intéressants. L’installation est grandiose et l’éclairage merveilleux. Tout cela a été dit, et le plus extraordinaire est que c’est vrai.

J’y suis allé une première fois pour admirer l’installation, qui vaut à elle seule le voyage. J’y retournerai d’autres fois pour regarder les voitures. Et j’y retournerai tout le temps pour voir les visiteurs, qui ne constituent pas le moindre attrait de l’Exposition.

Ce n’est point le public étrange et bigarré des foires universelles. Le pittoresque en est moins violent. C’est plus près de nous, c’est plus humain.

Je ne veux pas prendre les airs d’un observateur féroce, qui le monocle à l’œil, entre là pour «observer». Dans ces conditions, avec un œil braqué, on ne voit rien du tout. Il faut au contraire que le regard erre librement, innocent de toute intention. Il ne faut pas chercher et provoquer le client; il faut l’attendre.

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Le visiteur compétent échappe à ma compétence. Quand il se prononce avec gravité sur l’excellence d’un dispositif, son autorité m’en impose toujours; je suis incapable de dire si elle est ou non usurpée. J’ignore si l’on doit admirer le savoir de ce monsieur, ou railler son pédantisme.

Assez souvent, dans un fumoir, j’ai connu cette mésaventure: écouter pendant une demi-heure un invité qui m’avait pris à part, suivre ses développements avec l’intérêt de celui qui comprend ou l’attention encore plus grande de celui qui ne comprend pas, être très honoré en somme d’être l’auditeur d’un homme aussi plein de science... et, aussitôt l’entretien fini, me sentir regardé avec pitié par d’autres invités, dont l’un me disait: «Eh bien! cet imbécile de Z... vous a-t-il assez rasé?» Je commence dans ces cas-là par me dire que ce sont les autres invités qui ont tort, et que ce Z... est un homme de valeur, injustement méconnu.

J’aime mieux m’accorder cela que de me considérer moi-même comme un pauvre naïf.

Je laisse donc de côté les visiteurs compétents, pour m’épargner des erreurs d’appréciation. Non pas qu’à l’occasion je ne demande pas un renseignement à un technicien. Mais je le fais de moins en moins souvent parce qu’on me donne beaucoup plus d’explications que je n’en demande. Je perds pied très vite. Le conférencier m’entraîne en pleine mer; c’est un nageur intrépide, qui ne se rend pas compte de la faiblesse de l’apprenti. Et, une fois entraîné si loin, c’est toute une affaire pour revenir au rivage. On ne peut pas pousser des cris de détresse. Il faut achever la traversée bon gré mal gré, et avoir la force, une fois le voyage fini, de faire un grand geste d’approbation.

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Après m’être détourné des visiteurs compétents ou demi-compétents (que je suis obligé, faute d’un discernement suffisant, de laisser dans la même catégorie), je vais avec délices vers mes frères innombrables, vers la petite classe enfantine, vers tous ceux qui ne sont pas fixés, mais qui admirent tout de même, parce que c’est admirable, et restent «comme deux ronds de frites» devant les splendeurs de l’automobile!

Et j’aime aussi le couple anonyme et bien connu, dont le signalement change, mais qui est toujours le même. Lui, hier, pouvait avoir dans les trente-cinq ans. Il était de taille moyenne. Il portait un chapeau haute-forme nickelé, avec une barbe châtain clair toute neuve. Son pardessus à taille et à jupe lui donnait l’aspect d’un monument très moderne.

Elle est blonde. Les pelleteries fauves de son manteau, la fraîcheur de son visage, l’édifice de plumes placé sur sa tête, tout cela fait un assemblage très actuel, très sauvage et très charmant.

La Providence semble avoir comblé ces deux êtres. Elle leur a prodigué la beauté, les plumes, les fourrures et même un collier de perles et une canne à bec d’or qui ne sont pas compris dans les objets énumérés plus haut. Pourtant ce couple favorisé est sans joie. Pourquoi? Je les suis sans en avoir l’air, et j’essaie d’en démêler les motifs.

Peut-être portent-ils toute leur fortune sur leurs personnes... Peut-être n’ont-ils pas d’automobile... Peut-être la dame s’ennuie-t-elle... Peut-être le monsieur n’est-il pas distrayant...

Ils ont des yeux et ils ne voient pas... Ils s’arrêtent devant les plus beaux stands. Leurs regards s’appuient un instant sur un capot de voiture. Le monsieur ne dit rien. La dame ne fait aucun effort pour s’intéresser à quoi que ce soit. Elle semble considérer que l’effort incombe au mari, qu’il doit lui indiquer ce qu’il faut voir...

Un moment il lui propose timidement d’aller s’asseoir dans une limousine. C’est un plaisir comme un autre. Mais elle ne répond rien, tourne le dos, et poursuit sa route.

Il met quelques instants à la rattraper. Pendant qu’il est séparé d’elle il en profite pour poser son doigt ganté sur un pneumatique. Il y a longtemps qu’il en avait formé le dessein.

Il l’a rejointe. Elle est arrêtée devant une auto dont le capot est assez important. Lui, alors, dit avec autorité: «Forte voiture!» Elle reprend sa marche. Il la suit...

Les voici maintenant devant une voiture de course. Un écriteau annonce qu’elle a gagné un circuit, tant de kilomètres en tant d’heures et tant de minutes.

—Tu vois, lui dit-il, voilà la voiture qui a gagné le circuit.

Elle répond simplement: «Je sais lire.»

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Je les perds de vue, puis je les retrouve au buffet. Ils n’ont qu’une consommation devant eux. Lui a pris un bock; il n’aime pas la bière, mais il n’a pas d’imagination... Sa compagne a refusé successivement tout ce qu’on lui a offert...

Voilà. Ils ont visité le Salon de l’Automobile. Le mois dernier ils ont vu également l’Exposition Coloniale et le Salon d’automne.

A LA SALLE
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Je ne suis pas fâché de vous dire que je fais de l’escrime depuis vingt-deux ans.

Mais, pour décourager les bretteurs qui seraient tentés de me chercher querelle, je m’empresse d’ajouter que, pendant ces vingt-deux ans, j’ai travaillé d’une façon assez intermittente; tout en ayant acquis quelques principes, je suis resté ce que j’étais au début, un tireur très dangereux, avec qui il faut rester sur la défensive, car il y a autant de chances pour que je molle mon épée dans mon adversaire que partout ailleurs.

J’ai commencé par faire de l’escrime dans une salle d’armes humide et sombre qui se trouvait dans un passage. J’ai acheté un masque, un gant, une veste, deux fleurets, des sandales, et j’ai payé un mois d’avance. Mais le second mois, ayant égaré l’argent que m’avait remis ma famille, je ne suis pas retourné à la salle, où j’ai laissé mes fleurets, ma veste et mon masque, soigneusement rangés par le prévôt dans une case.

Le maître d’armes était mince, sévère et moustachu. Il n’y avait entre lui et moi aucune expansion, aucune cordialité. Le prévôt, un grand gaillard alsacien, me parlait davantage. A cette époque, où l’on ne faisait que du fleuret, on s’épuisait à acquérir une garde correcte, la pointe de l’épée à la hauteur de l’œil de votre adversaire, la poignée à la hauteur de votre téton droit.

Chacun des élèves offrait à son tour une bouteille de madère dont je buvais un verre le plus gaillardement possible. J’espère pour les débutants actuels que le jeu de l’épée et l’entraînement anglais ont fait disparaître l’habitude de l’apéritif, qui a beaucoup attristé mes premières armes.

Au régiment, où je continuai à me perfectionner dans le noble métier, le verre de madère était moins obligatoire. Mais les masques exhalaient une odeur héroïque, acquise à la sueur de mille fronts. Les fleurets, trois fois raccommodés, étaient en demi-cercle. Les prévôts vous disaient: «Engagez sixte!» ou «Parez quarte!» en regardant au dehors. On sentait que leur métier ne consistait pas à rester ainsi sur la planche, mais à recoudre éternellement des plastrons et des vestes dans la chambrée paisible du P. H. R., ou peloton hors rang.

En quittant du régiment, je m’acheminai vers l’Ecole de droit et vers la Faculté des Lettres. Je menai la vie du Quartier. Elle consistait tout en déjeunant, dînant et couchant chez mes parents, sur la rive droite, à passer mes après-midi sur la rive gauche, chez des bouquinistes. Ce n’était pas par paresse que je ne fréquentais pas les cours. C’était parce que j’arrivais toujours une demi-heure après l’heure. Et je déteste manquer le commencement. C’est ainsi que je lâchai le droit criminel après trois séances, le droit civil dès la seconde fois, et le droit romain avant le premier cours.

Mais j’avais découvert non loin du boulevard Saint-Germain une petite salle d’armes où je trouvai à bon compte un masque, une veste, des fleurets, des sandales et un gant. Pendant un mois je fus l’élève d’un petit homme rond et bon enfant qui passait son temps à mesurer sa salle à grands pas et à changer de place différents diplômes accrochés au mur.

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Mon troisième masque et ma troisième veste furent achetés dans les environs de la Bourse quelques années après. C’était dans une salle d’armes bien agencée que dirigeait un maître d’armes assez célèbre, assisté également d’un prévôt alsacien. Comme ma famille cette fois, m’avait payé un trimestre et qu’on ne buvait presque pas de madère, je fis quelques progrès dans cette nouvelle maison. Et c’est là que je fis pour la première fois quelques assauts, avec un maître généreux et un prévôt des plus débonnaires.

J’étais donc pour la troisième fois dans tout le feu de ma passion pour l’escrime. Un jour, je reçus la visite d’un ami de ma famille, qui habitait une grande ville de l’Ouest.

C’était un petit jeune homme blond et dédaigneux. Nous parlâmes escrime, et il me dit négligemment qu’il était de première force. Son professeur venait très souvent faire assaut avec les meilleurs maîtres de Paris. Alors il avait ainsi «la ligne» des premiers tireurs. Or, lui-même était nettement plus fort que son professeur, qu’il doublait à chaque assaut.

Je conçus immédiatement le projet d’amener mon ami à la salle d’armes. Voilà qui me poserait auprès de mon maître, qui ne me regardait pas comme quelqu’un de très important.

Mon ami de l’Ouest accepta immédiatement ma proposition, et nous fîmes notre entrée à la salle. On prêta une veste à l’invité, qui se mit sur la planche en face du maître lui-même.

Le maître était prudent. Il tira avec circonspection pendant une minute. Puis, se rendant compte des choses, il administra à mon ami ce qu’on appelle un gilet, mais un gilet bien conditionné avec dix coups de boutons successifs.

Après ce gilet du professeur, l’invité reçut un «chilet» du prévôt alsacien, qui ne se laissa pas toucher et toucha lui-même une huitaine de fois.

—Faites maintenant assaut avec Monsieur, dit le maître en me désignant.

Mon ami hésita. Un grand combat se livrait en lui. Fallait-il perdre tout à fait son prestige, ou bien en garder encore un petit peu? Il se décida à risquer contre moi ce petit peu.

Je le touchai trois fois et il ne me toucha pas... Le hasard même était contre lui.

Pendant qu’il se rhabillait, on parla sans entrain de toutes sortes de choses, mais pas d’escrime.

Il fut prêt le premier, toussa légèrement en disant: «Je ne suis pas très bien aujourd’hui; d’une façon générale, le climat d’ici ne me réussit pas.» Puis il prit congé de moi pour la vie.