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Les veillées du chauffeur

Chapter 29: EMPLETTES —————
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About This Book

A collection of witty essays and travel sketches that lampoon the rituals and follies of early automobile life, blending mock-practical advice on the etiquette of guests and hosts during car trips with character studies of mechanics, chauffeurs and other roadside figures. Humorous anecdotes about breakdowns, speed contests and small social vanities accompany sharp observational detail, producing a playful commentary on mobility, manners and the shifting habits of modern leisure.

LES GRATTEURS
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Le cyclisme nous a fait connaître le scorcher, le brûleur, le pédaleur enragé qui, assis sur sa selle très haute, et les bras plongeant sur son guidon très bas, dépassait en vitesse les promeneurs de la route, non sans leur laisser voir de hideux mollets nus.

L’automobilisme nous a valu le gratteur, le chauffeur que la vue d’une autre voiture affole, qui se précipite dans la poussière aveuglante et risque la rencontre de mille obstacles, dont un seul, d’ailleurs, suffirait à «faire du vilain».

Mais le gratteur, parmi les chauffeurs, ne constitue pas, malheureusement, une catégorie. Il y a chez le conducteur le plus paisible des instincts secrets de gratteur, qu’un grand effort de raison arrive parfois, mais rarement, à étouffer.

Il est bien entendu qu’au départ on ne fait pas de courses. «Surtout, pas de courses», dit au conducteur la plus autorisée des dames du bord. Et tout le monde est d’accord sur ce point. Seulement, si l’on a ralenti, et si une voiture arrive pour vous demander la route, une espèce d’honneur castillan gonfle le cœur de tous les voyageurs. On allègue toutes sortes de prétextes hypocrites. Il vaut mieux ne pas avoir de poussière, et personne n’en veut au conducteur s’il accélère la marche de la voiture.

Il est bien entendu cependant que si nous sommes en pleine vitesse au moment où l’on a entendu la trompe impérieuse ou la perfide sirène, nous sentons très bien que la voiture de derrière est plus vite, puisqu’elle nous a rattrapés. Alors le patron se penche vers le mécanicien: «Laissez passer, Désiré, puisqu’ils sont plus pressés que nous.» La voiture ennemie glisse sur la gauche de la route, vous noie grossièrement dans la poussière.

Chacun prend un air indifférent pour cacher sa détresse. Et le mécanicien lâche de côté cette phrase: «C’est une 45-chevaux Untel. Ils ont une carrosserie légère.» Quelquefois, il dit: «Ils ne sont que deux.» Alors, tous les passagers de la limousine se trouvent très confus d’être si nombreux, et d’encourir ainsi la réprobation du conducteur.

J’ai fait dernièrement une longue ballade en compagnie d’un chauffeur extrêmement habile, mais d’un orgueil indomptable. Que ce fût en rase campagne ou dans la traversée des villes, sur une route bien roulante ou sur du pavé mouillé, il ne pouvait voir une voiture devant lui sans lui donner la chasse. Et j’étais d’autant moins rassuré que lui-même m’avait fait à l’étape les théories les plus sages sur le danger qu’il y a à marcher dans la poussière, et sur cet autre danger plus grave encore du dérapage. Mais il suffisait qu’il vît une voiture pour tout oublier. J’avais beau lui crier: Vous allez déraper! Il n’y avait plus qu’une chose en question: laisser l’autre voiture derrière soi.

Aussi quelle impression désagréable quand j’apercevais une auto sur la route... Après un détour assez brusque, un grand morceau de route se découvrait, qui descendait d’abord, puis montait tout droit. Le long de ce ruban jaune, une auto glissait vers le haut, semblable à un insecte diligent. Ce n’était pas une de ces petites taches dont on ne sait pas si elles bougent ou non, comme celles que font au loin les misérables tacots qui rampent sur les montées... Il y allait avoir du sport, un match qui m’aurait passionné si j’avais été installé sur une tribune bien comprise.

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Les «gratteurs» ne sont pas très difficiles, quand il s’agit de satisfaire leur vanité. Ils manquent un peu de scrupules sportifs. L’important pour eux est de passer devant... Et ils n’admettent pour leur adversaire aucune excuse. S’ils poursuivent une voiture, et s’ils n’ont pu l’avoir en rase campagne, ils se contenteront très bien de la dépasser dans la traversée des villes, attestant ainsi non pas que leur auto est plus rapide, mais qu’ils ont un plus grand mépris des arrêtés municipaux. Ou parfois, si la voiture pourchassée se trouve obligée de ralentir sur une route en rechargement, le poursuiveur n’hésitera pas à rouler sur un des bas-côtés tout au ras d’un fossé, en profitant de ce que son adversaire peut difficilement faire du 80 à l’heure sur les cailloux pointus. Il l’aura gratté. Le fait sera là... Il sent peut-être, dans son for intérieur, que ces petites circonstances diminuent un peu le mérite de sa victoire; aussi oublie-t-il d’en faire mention dans le récit de ses exploits. «Nous avons gratté une 45-chevaux.» Il ne restera plus que la mention de ce fait. Et un accord tacite s’établit entre tous les voyageurs pour négliger tout autre détail.

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C’est une chose merveilleuse que cette espèce de chauvinisme qui nous domine aussitôt que nous avons pris place dans une voiture. La voiture où nous sommes, fût-ce pour une demi-heure, est la meilleure voiture du monde et doit les gratter toutes. Tout dernièrement, au cours d’une assez grande excursion, j’avais, pour un petit trajet d’une heure, cédé ma place de limousine à une dame, et j’étais monté dans un tonneau découvert avec lequel nous avions été en rivalité pendant deux journées consécutives. Une lutte sournoise, inavouée, s’était engagée et continuée sans relâche. Nous faisions notre possible pour arriver les premiers aux étapes. Nous profitions de tous les incidents, crevaisons de pneus, erreurs de parcours... Mais aussitôt que j’eus quitté la limousine pour le tonneau, la limousine devint l’ennemie héréditaire de ma famille. J’oubliai que j’étais un Montaigu tout récent, et je regardai avec des yeux pleins de haine ancestrale les Capulets de l’autre voiture.

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L’automobile n’est pas seulement un moyen admirable de tuer le temps et l’espace, le plus merveilleux divertissement que l’on ait trouvé; c’est encore un jeu amusant. Mais est-ce bien là son attrait principal? Même ceux qui aiment les vraies courses, et surtout ceux-là, trouvent un peu puéril et assez dangereux le petit jeu des «gratteurs». S’il faut absolument à notre vanité un adversaire à humilier, que ce soit ou le Père Temps, ou mieux encore le Kilomètre, cet ennemi héréditaire des piétons, si arrogant pour nous jadis et qui maintenant file si doux sous nos roues.

UN MATCH
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J’ai suivi naturellement avec passion les étapes des «Tour de France». Mais je les ai suivies avec ma pensée (qui est capable de suivre n’importe quel train). S’il fallait enfourcher une bécane, et me joindre à leur infernal peloton, je demanderais grâce au bout de cinquante mètres. Quand je pense qu’ils ont grimpé le Ballon d’Alsace, le col de Laffrey... Je ne connais que de nom ces accidents... que dis-je? ces catastrophes de terrain. Mais ça me suffit bien, je vous assure. Peut-être les escaladerai-je à l’aide de quelque moteur vigoureux. Pour le moment, je me contente d’effectuer une fois par jour le trajet de ma résidence champêtre à la poste du pays. Il y a bien un kilomètre de distance. Et je crois même que ça monte...

Il faut vous dire que dès que ça ne descend plus, il me semble que ça monte. Très délicat de nature, je ressens les moindres déclivités de terrain (tel le sybarite de la légende était gêné par le pli d’une feuille de rose).

L’année dernière, j’étais allé passer trois semaines chez des amis, qui aimaient beaucoup les excursions. Il y avait là un certain nombre de cyclistes, et une auto spacieuse, où je prenais place avec d’autres vieilles dames. C’est du fond de cette limousine que je suivais avec intérêt les nobles efforts des cyclistes.

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Les plus déterminés d’entre eux partirent un matin pour un voyage de quelques jours. Il ne resta au château que la moitié des invités, dont une jeune veuve américaine, d’une grande beauté, et aussi riche que belle. Cette jeune veuve avait deux soupirants qui préférèrent ne pas se joindre aux cyclistes excursionnistes, autant pour ne pas s’éloigner de leur belle, que parce qu’ils n’étaient pas très entraînés.

L’un de ces soupirants avait une trentaine d’années. C’était un avocat blond et très réservé d’allures. Mais nous savions tous que c’était un arriviste féroce. Quelqu’un avait fait cette observation, et l’avait communiquée à tous les hôtes du château, sauf à l’intéressé lui-même. L’autre jeune homme, également âgé de trente ans, était un brave «sans profession». Ce n’était pas un imbécile, loin de là. Il était un peu «poire», voilà tout; et, dans le match qui s’était engagé entre eux, et qui nous intéressait tous au plus haut point, l’avocat blond était grand favori.

C’était entre eux deux une rivalité continuelle et d’ailleurs fort polie. Chacun de nos jeux leur fournissait une occasion de se mesurer en champ clos, sous les yeux de leur dame. Ils étaient à peu près de même force au billard, au tennis, aux échecs, et nous nous arrangions toujours pour les matcher l’un contre l’autre, car nous étions sûrs que la partie serait âprement disputée.

Un après-midi, on avait projeté d’aller goûter à quatre lieues du château, dans une petite ferme. Un vieux sportsman de mes amis et moi, nous étions montés dans la voiture, en abandonnant généreusement nos vélos à ces pauvres jeunes gens qui n’en avaient pas. On leur laissa prendre une heure d’avance pour aller. Pour revenir, ils quittèrent aussi quelque temps avant nous la petite maison agreste où nous étions allés boire du lait (que pour plus de sûreté nous avions apporté de chez nous).

Les deux rivaux avaient parcouru l’un et l’autre assez courageusement la première étape; mais, pour aller, la route descendait presque tout le temps, et le vieux sportsman et moi, confortablement installés dans la limousine avec la jolie dame américaine, nous pensions avec satisfaction qu’il y aurait du sport au retour...

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Pourtant nous eûmes d’abord un moment d’inquiétude. Nous étions déjà à une lieue de la maison sans les avoir aperçus, et nous nous demandions si nous n’avions pas mal calculé notre affaire en leur laissant prendre au départ de la ferme une avance excessive. Mais, tout à coup, à un tournant, nous aperçûmes une belle côte à cinq cents mètres de nous, et sur cette côte deux insectes noirs qui n’avaient pas l’air de bouger...

Au bout de quelques instants, il nous sembla qu’un des insectes bougeait un peu. Un autre s’était décidément arrêté tout à fait... L’auto marchait bon train. Les formes et les couleurs se précisèrent. L’insecte noir arrêté nous apparut sous les espèces d’un avocat blond. Il était penché sur sa machine, et tripotait sa jante... Quand nous arrivâmes auprès de lui, il leva les bras au ciel et nous désigna son pneumatique. Nous lui demandâmes s’il voulait monter avec nous. Mais il préféra continuer à pied.

Un peu plus loin, nous aperçûmes sur la côte un être lamentable, qui s’avançait en pédalant par saccades à la vitesse d’un octogénaire au pas. C’était l’autre malheureux compétiteur qui donnait imprudemment à sa belle le triste spectacle de sa faiblesse et de sa transpirante humilité. Il s’en rendit compte et se résigna à descendre de machine. Mais il nous sembla que c’était un peu tard, et que le mauvais effet était produit. C’était décidément un maladroit...

... Et l’avocat, par contre, était un roublard. Quand il arriva au château, il s’approcha, devant moi, du vieux sportsman qui lui avait prêté sa bicyclette, et lui dit à demi-voix: «Je ferai réparer à mes frais votre pneu, qui est tout tailladé...». Et, comme le propriétaire de la machine protestait: «Si, si, insista l’autre, c’est moi qui l’ai crevé moi-même, avec mon canif. Je savais très bien que je ne viendrais pas à bout de cette côte, et il fallait trouver une excuse à ma défaite.»

—Est-il malin, cet individu-là! dis-je au vieux sportsman, quand l’avocat blond se fut éloigné.

—Heu! heu! fit le vieux sportsman. Peut-être pas si malin que ça...

—Comment? vous croyez?...

—Je ne crois rien. Vous verrez...

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Un mois après, l’Américaine épousait le brave jeune homme, celui que nous appelions «la poire».

Aussitôt que j’appris la nouvelle je me rendis chez le vieux sportsman, pour qu’il me commentât ce résultat du match, que lui seul semblait avoir prévu.

—Comment n’avez-vous pas, me dit-il, observé les deux regards que jeta successivement la jeune femme à nos deux amis, le regard moqueur quand l’avocat nous apprit que son pneumatique était crevé, et cet autre regard, plus moqueur encore peut-être, mais un peu attendri cependant, à l’adresse de ce malheureux qui s’épuisait à monter la côte?...

Les femmes aiment souvent les faibles, même quand elles les raillent... Par contre, elles détestent les déveinards...

Notre arriviste, pour être un parfait arriviste, aurait dû savoir cela...

LES JOIES DE LA LECTURE
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—Je vais être très indiscret, dis-je à cet ami de station balnéaire, qui m’avait proposé de faire une belle excursion en auto.

—Allons, qu’est-ce que c’est? Ne vous gênez pas...

—J’ai reçu ce matin une lettre d’un de mes camarades—d’ailleurs, vous le connaissez, c’est Frédéric. Il devait venir faire une semaine, le mois prochain, chez moi, à la mer. Or, il me demande d’avancer son voyage, parce qu’il craint de n’être pas libre dans un mois. C’est un compagnon très agréable. Et, s’il vous restait une place dans votre voiture...

—Mon ami, je suis désolé... Vous m’auriez dit cela hier matin... Mais aujourd’hui nous sommes au complet. J’ai invité hier soir précisément mon cousin Léonard... Vous ne le connaissez pas?

—... Je ne crois pas...

—Je n’ai jamais voyagé en auto avec lui. Je ne songeais pas à lui dire de venir. Mais, comme j’ai eu l’imprudence de parler devant lui de notre expédition, il a paru tellement intéressé par notre itinéraire, que je n’ai pas pu faire autrement que de l’inviter... Si j’avais su... Je suis vraiment navré...

—Mais vous avez tort... C’est moi qui aurais dû vous en parler plus tôt. Je vais télégraphier à Frédéric. Je regrette qu’il ne vienne pas. Mais il n’a rien à me reprocher, puisque nous avions choisi un autre moment pour nous réunir... A demain matin.

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Le lendemain matin, la voiture vint me prendre devant mon petit cottage. Il n’y avait plus que ma place de libre. Je serrai la main aux deux personnes que je connaissais. Puis, le cousin Léonard et moi, on nous présenta l’un à l’autre. C’était un grand monsieur mince, avec une barbe triste, et un regard très poli derrière son lorgnon. Il était installé dans le fond de la voiture. On m’avait réservé la place de devant.

—Voulez-vous des couvertures?

—Non, non. C’est très bien. Il fait très chaud.

Quand nous fûmes en rase campagne, et que l’auto fila à bonne allure, je me repentis un peu de n’avoir pas accepté cette offre aimable. Je fus sur le point de demander tout de même une couverture, quitte à m’entendre dire: «Ah! ah! vous y venez», ce qui est toujours un peu humiliant. Mais, en me retournant, je vis que toutes les couvertures étaient utilisées. Le cousin Léonard était entouré chaudement jusque sous les bras. Il tenait à la main un livre recouvert d’un passe-partout de maroquin. Il lisait ce volume avec beaucoup d’attention. Il connaissait peut-être le pays et attendait, pour lever le nez de son volume, qu’on se trouvât dans une région nouvelle.

La campagne était vraiment fort belle; la brume légère s’était levée, et nos yeux se régalaient de verdure. Nous arrivâmes sur un plateau, d’où l’on découvrait un immense paysage. Une chambre à air éclata précisément à cet endroit, admirablement choisi pour y faire une petite station.

Nous descendîmes nous dégourdir les jambes. Mais le cousin Léonard ne quitta pas sa place, et continua sa lecture.

—Vous connaissez ce pays, Léonard? lui demanda le propriétaire de l’auto.

—Non, mon cousin, dit M. Léonard très doucement. C’est la première fois que j’y viens.

—Vous ne trouvez pas qu’il est très beau?

M. Léonard, poliment, promena un regard tout autour de lui. Puis il murmura:

—Oui, c’est très beau.

Et il se remit à lire.

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Nous avions hâte d’arriver de bonne heure à l’étape. Il y avait à visiter un remarquable musée, une vieille église, et à faire une promenade au bord du fleuve, dont les bords, selon l’expression du guide, étaient tout à fait «riants».

Il n’y a pas pour une ville une parure plus belle qu’une rivière. Rien d’aussi «freundlich», comme disent les Allemands, que ces vieux quais où de vieilles maisons curieuses se pressent le long de l’eau, pour voir passer les bateaux... Nous ne manquâmes pas d’aller faire une ballade à pied, sur les berges, au coucher du soleil, quand nous eûmes admiré la vieille église et après une heure fort agréable passée au musée.

Le cousin Léonard ne nous avait pas accompagnés. Il se sentait un peu fatigué, disait-il. En repassant, une fois, puis une seconde fois, devant l’hôtel, nous le vîmes installé dans le salon du rez-de-chaussée. Il était près de la fenêtre, et lisait son livre avec une telle attention, que nous nous arrêtâmes une bonne minute devant lui, sans qu’il nous aperçût.

Le soir, après dîner, nous fîmes encore un tour dans la ville. On nous avait indiqué un petit café-chantant très amusant. Léonard s’excusa de ne pouvoir nous accompagner. Il voulait, disait-il, se coucher de bonne heure. Quand nous rentrâmes, vers minuit, il avait encore de la lumière dans sa chambre...

Le lendemain matin, nous étions tous levés et prêts à partir. Pas de Léonard. Nous le cherchâmes dans l’hôtel. Il n’était plus dans sa chambre. Nous redescendîmes. Le chauffeur arrivait pour demander si l’on partait.

—Nous attendons M. Léonard. Nous ne savons pas où il est passé.

—Mais il est dans ma voiture depuis une demi-heure, dit le chauffeur.

—Dans votre voiture!

—Oui, il lit.

Nous rejoignîmes Léonard, qui nous demanda fort gentiment si nous avions bien dormi. Puis, sans trop de hâte, il se remit à lire.

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* *

Mais enfin, qu’est-ce qu’il lisait donc comme çà?

L’un de nous le lui avait demandé avec une certaine timidité, parce que M. Léonard nous en imposait un peu à tous par son air grave et sa civilité extrême, et, pour rien au monde, nous n’aurions voulu être indiscrets.

—Vous lisez quelque chose de très intéressant? avait demandé notre ami, en s’efforçant de ne pas mettre le moindre soupçon de reproche dans cette phrase.

M. Léonard avait incliné la tête, avec son inaltérable politesse. Il avait regardé la première page du volume, comme pour se rappeler exactement ce qu’il lisait, puis il nous avait dit simplement:

—Oui, ce n’est pas mal fait.

Qu’est-ce que c’était donc que ce volume? Nous avions fini par respecter complètement l’isolement de notre compagnon de route. Nous parcourions un pays merveilleux. Nous renoncions à interrompre M. Léonard dans sa lecture pour lui faire admirer le paysage. Même nous mettions une sourdine à nos cris d’enthousiasme pour ne pas le déranger. Jamais nous n’avions fait un plus beau voyage. Et nous aurions été complètement emballés si nous n’avions pas été tant soit peu gênés par l’indifférence de M. Léonard, tourmentés aussi par notre curiosité: quel était donc ce livre passionnant?

Ce n’était pas facile de le savoir. Il ne le quittait jamais. Nous savions seulement que c’était un volume assez fort, écrit très fin; il le lisait très lentement, mais avec une attention de plus en plus grande.

Enfin, le soir du cinquième jour, le patron de l’auto nous appela dans un coin de cour, à l’hôtel où nous venions d’arriver.

—Je sais ce qu’il lit...

—Vous savez?

—Oui, je sais. Il est descendu le premier tout à l’heure. Il avait à envoyer une dépêche. Dans sa précipitation, il avait laissé le volume dans la voiture. Je n’ai pu y tenir. J’ai soulevé la reliure passe-partout, et j’ai regardé le titre...

—Eh bien?

—C’est un récit de voyage en automobile...

... Oui, continua notre ami. Et, comme il va l’avoir fini bientôt, il vient de télégraphier à Paris—j’ai vu par hasard la dépêche—pour demander à son libraire de lui envoyer à l’étape d’après-demain un autre récit de voyage.

CHAMBRES D’HÔTEL
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J’ai visité avec un grand intérêt, au Salon de l’Automobile, l’Exposition des chambres d’hôtel. Ah! les chambres claires, propres, amicales! Et je songeais à des arrivées sinistres, à minuit, dans des petites villes, au bougeoir de cuivre semé de larmes blanches, que vous destinait le veilleur, à la recherche de la chambre 17 où vous amenait ce garçon taciturne, après avoir monté un escalier, suivi un corridor, descendu trois marches et tourné deux fois dans des recoins. Et une fois seul, dans cette chambre froide, quels tristes efforts pour fermer les grands rideaux de la fenêtre! On tirait l’un après l’autre, sans que rien ne bougeât, des cordons enchevêtrés. On ne faisait que remuer un peu de poussière sèche. Un bec de gaz veillait dans le corridor jusqu’au moment où le jour venait et remplissait la chambre d’une clarté barbare.

Mais, quand le jour était venu, c’était tout de même moins affligeant que cette petite flamme de bougie qui révélait peu à peu les coins et les murs. Le papier était parti par endroits; à d’autres endroits, il se gonflait en ampoules. Il y avait dans un coin du plafond, près du lit, un trou noir et inexplicable, d’où sortirait sans doute cette grande araignée, exotique et venimeuse, qui vient tuer mystérieusement les voyageurs pendant leur sommeil.

Les gravures représentaient des scènes antiques où des rois étaient chargés de chaînes, où des femmes éplorées et froides suppliaient des guerriers impassibles et bouclés. Parfois, c’étaient des fêtes champêtres qui vous dégoûtaient de la danse, de la joie et des corbeilles de fruits.

Les fauteuils étaient couverts d’un reps terrible, hostile, où l’on aurait voulu frotter des allumettes. Ils s’ornaient, en outre, de petits ronds de dentelles qui tombaient constamment et qu’on replaçait par manie. La pendule battait un tic-tac tellement implacable qu’on se relevait, à peine couché, et qu’on arrêtait rageusement le balancier pour tapage nocturne.

Quand on s’était remis au lit et qu’on avait réussi à réchauffer les draps humides, on s’apercevait que l’édredon était beaucoup trop lourd et la couverture beaucoup trop mince; on était en nage dès son premier sommeil; on rejetait machinalement l’édredon et l’on se retrouvait, l’instant d’après, transi de froid. Il fallait rechercher le duvet; le lit était débordé; la couverture, trop étroite, s’en allait on ne savait où; on s’enroulait dedans comme on pouvait; on s’enfouissait à nouveau dans l’édredon recouvré.

Et tout à coup, on avait peur d’être incommodé et d’être obligé de s’en aller à travers les corridors inconnus, en trébuchant sur les souliers placés devant les portes, pour arriver, après mille périls et mille terreurs, jusqu’à un réduit immonde ou suffocant...

En un rien de temps, tout a changé. Ce réduit, infâme et glacé, est devenu un endroit bien aménagé, chauffé au calorifère, où l’on passerait des heures à lire des romans. Une lumière éclatante a envahi les chambres et les corridors. On n’a pas modifié les recoins et fait disparaître dans les couloirs les inégalités de niveau, parce que ces complications étaient séculaires et immuables. Mais ces détours, largement éclairés désormais, ont perdu leur aspect sinistre. Le bougeoir, lamé de cire, jaspé de vert-de-gris, n’existe plus. Le veilleur a toujours l’air renfrogné d’un homme arraché à son premier sommeil. Mais il a quelque chose de plus satisfait et de plus auguste; car il est celui qui, d’un geste de main, en tournant un bouton, fait naître la lumière. Il est détenteur d’un peu de la puissance divine.

Dans la chambre, le reps subsiste. Le reps est inusable et éternel. Mais le papier a été arraché et remplacé par un autre papier à quinze sous le rouleau, que les murs, séchés par le calorifère, ne soulèvent plus. Il n’est plus question de gravures gréco-latines: Hippocrate, les envoyés d’Artaxerxès, Coriolan, les Volsques, le Brenn, les sénateurs, les licteurs, tout ce monde s’est répandu chez les marchands de bric-à-brac où il attend qu’un engouement subit lui redonne une certaine valeur et l’installe dans les salons élégants. Il a été remplacé par des chromos plus modernes et d’un prix infime: une noce, un baptême sous le Directoire.

Les rideaux qui tendaient à se rejoindre et ne se rejoignaient jamais ont été évincés par un store à l’italienne, qui doit s’abaisser et ne s’abaisse d’ailleurs point; mais il ne faut pas demander l’impossible.

Le lit est maintenant en fer peint avec de jolies boules de cuivre. Une lumière électrique éclaire la cheminée et saute magiquement à la tête de ce lit bien moderne.

A qui devons-nous ces transformations? Quelle fée bienfaisante rend peu à peu toute la province habitable et confortable? C’est qu’il est venu, sous d’étranges peaux de bêtes, des visiteurs exigeants et tout-puissants. C’est que le char du Progrès, avec ses quatre cylindres, a parcouru la France.

AUTOUR DU QUARANTIÈME DEGRÉ
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Il ne s’agit pas ici d’un voyage d’explorations aux alentours d’un degré de latitude ou d’un méridien. Non, le degré en question est un simple degré centigrade, le quarantième au-dessus de zéro, celui que Fahrenheit appelait plus volontiers le 104ᵉ.

Mais ce simple petit degré ne laisse pas d’avoir une certaine importance; car il fait partie de cette série très restreinte, qui va du trente-cinquième au quarante-deuxième, et qui délimite étroitement l’espace thermométrique où notre pauvre corps humain a licence de se promener, alors que la matière inanimée a droit à une échelle beaucoup plus vaste, depuis des centaines de degrés au-dessous jusqu’à des milliers de degrés au-dessus.

Le trente-septième degré, degré normal et banal, n’offre aucun intérêt; le quarantième degré est infiniment plus pittoresque. Il est surtout fréquenté par des typhiques, des scarlatineux, des rougeoleux, et aussi par des grippés.

C’est à ce dernier titre, le plus modeste de tous, que j’ai été admis au quarantième degré pendant vingt-quatre heures, au début de la semaine dernière. Je m’étais procuré une influenza de la façon la plus commode et la plus pratique. J’avais marché assez vite au milieu d’une foule pressée de façon à avoir bien chaud; puis, le pardessus bien ouvert sur la poitrine, j’étais resté à causer au coin d’une rue, au milieu d’un courant d’air actif. J’aurais pu d’ailleurs, pour le même prix, me procurer quelque chose de plus conséquent, tel qu’une bonne pneumonie par exemple. Mais je me contentai d’une grippe.

La période ennuyeuse du voyage, c’est l’ascension, quand la fièvre monte du degré normal au bienheureux quarantième degré. On a des frissons, on claque des dents, on est pour soi-même un compagnon insupportable. Mais une fois installé au degré voulu, que l’on est bien! On pense ou l’on rêve à des choses imbéciles, mais qui ne vous paraissent peut-être idiotes ou absurdes que parce qu’on n’en a pas l’habitude. On associe des idées qui ne vont pas ensemble, et par moments on a du génie. On construit un système philosophique qui vous semble d’une ingéniosité et d’une beauté extraordinaires. Quand, une fois redescendu à une température plus normale, on essaie de reconstituer par bribes ces conceptions du quarantième degré, elles vous apparaissent comme des pauvretés. Mais c’est parce qu’on n’est plus au quarantième degré, et c’est parce qu’il faudrait y rester pour comprendre ce qui s’y passe et ce qui s’y rêve.

Si l’ascension vers la fièvre est pénible, la descente, à renfort de quinine, est moins douloureuse, bien que le fébrifuge vous rende sourd et hébété; mais c’est assez agréable d’être hébété et sourd. On dirait qu’on a capitonné le monde pour ne pas vous faire mal à la tête. Quand on est redescendu (en faisant attention de ne pas descendre par erreur deux degrés de trop), on est meurtri et abattu, avec des quantités de petites douleurs insignifiantes qui voltigent sur vos reins, autour de votre tête, le long de vos côtes...

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Je suis sûr que c’est un excellent sport que l’influenza, et qu’on va découvrir un de ces jours qu’il faut avoir de l’influenza et de la fièvre une fois par hiver. Après avoir inventé des fébrifuges, il faudra trouver des fébripètes. D’ailleurs, ceci n’est qu’un détail d’une grande conception, dérivée de l’idée du vaccin et touchant la maladie nécessaire et volontaire. D’ici cent ans, toutes les pneumonies, pleurésies et fièvres éruptives que nous subirons, nous nous les serons données nous-mêmes, à des époques que nous aurons choisies, au lieu de nous en remettre au hasard, qui nous envoie les maladies à des moments où elles peuvent être préjudiciables à nos affaires, et même à notre santé.

UN HOMME PRATIQUE
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La voiture était venue me chercher à cinq heures du matin. J’attendais, depuis un quart d’heure déjà, à la porte de chez moi, avec mon casque de route, mes lunettes menaçantes, et une forte valise. Puis, nous étions allés prendre Frédéric, qui portait une espèce de suroit et un masque. Il installa à côté de mon bagage un sac de voyage, et nous partîmes chez Gédéon, qui, lui, n’était pas devant sa porte. Nous dûmes éveiller son concierge, qui l’appela au téléphone... Et dire qu’il avait absolument insisté la veille pour qu’on avançât l’heure du départ! Il nous retardait froidement de vingt minutes. Naturellement une fois descendu ce fut lui qui nous attrapa, et de quelle façon! Il était prêt depuis très longtemps. Il nous avait d’abord attendus à la fenêtre, et, de guerre lasse, était rentré s’asseoir dans sa chambre. Il pensait que le mécanicien cornerait. Mais le mécanicien n’avait pas corné...

—Comment! il a corné plus de dix fois!

—Alors, c’est que vous avez une trompe qui ne s’entend pas.

Vous pensez bien qu’il n’arrêtait pas de mentir. Il était resté couché tout simplement une heure de plus que nous, en se disant qu’il serait toujours temps de se lever quand il nous entendrait. Il valait mieux le laisser dire... Mais, comme il s’installait à côté du chauffeur, nous remarquâmes qu’il n’avait pas de sac de voyage.

—Eh bien, et ton sac? Tu l’as laissé en haut?

Mais il haussa les épaules.

—Je n’ai pas besoin de tous ces embarras. J’ai tout ce qu’il faut sur moi... Vous ne savez pas voyager... Passe-moi plutôt une cigarette...

—Tu ne vas pas fumer en phaéton? Tu nous enverras du feu dans les yeux.

—Ne t’occupe pas de ça.

—Comment? Que je ne m’occupe pas de ça.

—Je fume simplement pour la sortie de Paris. Ferme. Et donne-moi ta boîte d’allumettes... Et prête-moi aussi tes lunettes, puisque je suis devant.

La voiture gagnait l’Arc de Triomphe et le Bois.

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Jusqu’à Versailles, on alla plutôt doucement. Mais, une fois sur la route de Rambouillet, on commença à filer à gentille allure. Cette brute de Gédéon continuait à fumer.

—Mon vieux, tu es agaçant. J’ai manqué recevoir une cendre dans l’œil. Cesse de fumer ou rends-moi mes lunettes.

—Non, mon vieux, je les garde. Mais je vais jeter ma cigarette. Encore trois ou quatre bouffées.

—Je ne comprends pas le plaisir que tu as à fumer en auto.

—Moi, je le comprends.

—Il te faudrait, dans ce cas-là, une petite pipe couverte.

—En as-tu une?

—Oui, j’en ai une. Tu en trouveras une pareille à Chartres.

—Eh bien, passe-moi la tienne. Je t’en achèterai une autre à Chartres.

A Chartres, il n’en fut plus question. Gédéon, d’autorité, déclara qu’on ne s’arrêterait pas. On avait perdu du temps au départ, qu’il fallait absolument rattraper.

On dut s’arrêter tout de même à la suite d’une crevaison, dans un petit village. Gédéon, qui n’avait pas de monnaie, nous demanda vingt sous pour s’acheter des cartes postales. Puis, il lui fallut des timbres. J’avais un petit carnet de figurines, qu’il trouva très pratique. Il prit ce qu’il lui fallait pour ses cartes.

—Je garde le reste pour les besoins futurs de notre petite troupe, dit-il en mettant le carnet dans sa poche.

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Nous arrivâmes pour dîner à Angers, où nous dûmes passer la nuit. Nous avions trois bonnes chambres à l’hôtel. Gédéon avait pris celle du milieu, qui faisait le coin sur la place.

—Mes enfants, dit-il, moi j’avais la place de devant. Je ne descends pas dîner avant d’avoir procédé à un nettoyage soigné. Qui est-ce qui a de l’eau de Cologne à me prêter?

Nous mîmes à sa disposition chacun un flacon d’eau de Cologne. Il flaira les deux bouteilles, et en choisit une. Dix minutes après, je le vis entrer dans ma chambre.

—As-tu, me dit-il, une brosse à dents neuve?

—J’en ai une, mais elle n’est pas tout à fait neuve.

—Comment? s’écria-t-il, quand tu voyages tu ne peux pas t’acheter une brosse neuve?

Il s’éloigna vers la chambre de Frédéric, puis revint triomphalement, tenant une brosse à dents toute neuve à la main.

—Tu vois, me dit-il, Frédéric n’est pas comme toi.

—Mais, est-ce qu’il ne se sert pas de sa brosse?

—Ce n’est pas la peine, ce soir. A l’arrière, vous n’aviez pas de poussière. Tandis que moi, je ne boulottais que ça. Mais, mes petits vieux, comme je ne suis pas tout à fait prêt, vous allez me faire le plaisir de descendre, et de faire préparer le dîner.

Nous descendîmes, Frédéric et moi. Installés dans la salle du restaurant, nous attendîmes l’arrivée de Gédéon.

—Il est tout de même un peu épatant, dit Frédéric. Il m’a pris ma brosse à dents, ma brosse à habits et mon peigne. Il m’a demandé également de la pâte dentifrice, ma lime à ongles, mon coupe-ongles, et m’a attrapé parce que je n’avais pas de pommade pour les ongles.

—Mais enfin, je me demande où il met son linge de rechange. Car il ne va certainement pas voyager pendant huit jours avec la même chemise, le même caleçon, la même paire de chaussettes, sans compter qu’il n’a pas non plus de chemises de nuit.

—Peut-être s’achète-t-il du linge dans les villes. Je connais des gens comme ça.

—Moi, je connais Gédéon. Ce n’est pas beaucoup dans ses idées. Il aime à acheter au plus juste prix.

—Comment fait-il, alors?

—On va lui demander ça.

Nous lui posâmes la question quand il arriva enfin se mettre à table.

Pour toute réponse, il sourit, releva légèrement de sa main gauche la manche droite de sa veste, en découvrant son poignet.

—J’ai quatre chemises très fines, l’une sur l’autre. J’enlèverai tous les deux jours ma chemise de dessous. J’aurai donc, successivement, quatre, puis trois, puis deux chemises, puis une seule chemise sur le dos. C’est d’autant mieux compris que nous sommes au mois de juin et que la température s’élève de jour en jour. Pareillement, j’ai pris trois caleçons. Quant aux chaussettes, j’en ai plusieurs paires de rechange dans mes poches.

—C’est bien imaginé. Mais enfin, où mettras-tu ton linge, une fois que tu t’en seras servi?

—Mon linge? Je le mettrai n’importe où... Dans vos sacs, par exemple...

 

Mais, ce n’est pas tout ça. Qu’est-ce que vous avez commandé pour dîner?

EN CHEMIN DE FER
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Mon ami Siméon est comme beaucoup de Français. Il est né sociable, mais il fait son possible pour voyager seul dans les compartiments de chemin de fer. D’ailleurs, il suffit qu’il n’arrive pas à ses fins et qu’un inconnu monte et s’installe en face de lui avec ses valises pour que, l’instinct de sociabilité se réveillant, Siméon mette tout en œuvre pour lier connaissance avec cet intrus, afin de pouvoir lui raconter sa vie, ses préférences en matière de villégiature, le résultat de ses études comparatives sur la façon dont on est secoué dans les différents réseaux. On échange ses journaux, on ne met pas trop en avant ses opinions politiques, ou bien, cachant momentanément son opinion à soi, on fait quelques petites concessions à l’opinion adverse que l’on suppose être l’opinion de son interlocuteur. Mais si celui-ci est de notre bord, quelle réjouissance! Tout le trajet sera employé à dire du mal des adversaires communs et absents, à se répéter mutuellement que l’on pense juste, que l’on a raison.

Pour moi, le grand divertissement n’est pas d’être deux dans un compartiment de chemin de fer, mais trois: deux qui causent, un qui écoute. D’abord, avant que les compagnons de route aient commencé à se révéler, il est difficile de ne pas se livrer à ce petit jeu de chercher ce qu’ils peuvent bien faire dans la vie. Leur profession ou leur situation n’ont pas plus d’intérêt en soi que le mot d’une charade; ça n’est amusant qu’à deviner.

Encore faut-il que les deux voyageurs se connaissent déjà, afin qu’on ne coure pas le risque de les entendre se dévoiler brutalement et complètement en disant: «Moi, monsieur, qui suis médecin...» ou bien: «Je puis en parler, car je suis coulissier...»

L’idéal est que leur conversation nous apporte peu à peu, par de menus détails involontaires, par des incidentes, tous les éléments nécessaires à notre enquête. Nous apprenons d’abord qu’un de ces messieurs est fonctionnaire, ensuite qu’il habite une ville de l’Ouest, ensuite qu’il dépend du ministère des Travaux publics... On brûle... Puis un détail contradictoire nous rejette dans l’incertitude.

Le résultat final, s’il est précis, nous apporte toujours une satisfaction, ou d’avoir deviné juste dans ses premiers pronostics, ou de s’être trompé tout à fait. Dans ce dernier cas, c’est le plaisir de la surprise.

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Un ensemble d’expériences, sur différentes lignes, m’a prouvé que l’humanité se partageait en deux classes: les gens qui ont l’air de ce qu’ils sont et les gens qui n’ont pas l’air de ce qu’ils sont.

Ces derniers sont évidemment les plus intéressants. Ce ne sont pas des qualités physiques qui ont déterminé ce poussah à entrer dans la cavalerie, ou cet asthmatique dans les chasseurs alpins. C’est une volonté intérieure, puissante et dominatrice. J’ai connu un homme très mal bâti, qui voulut à toutes forces embrasser la carrière de modèle. Il eut un grand succès à Montmartre et ce fut à cause de lui que se créa toute une école d’art.

D’ailleurs, la sympathie populaire accompagne toujours celui qui n’est pas fait pour son métier. A ce point de vue-là, la foule est vraiment antisportive et ça ne date pas d’hier. Dans le fameux match David-Goliath, les sympathies allèrent au petit homme, qui n’était pas le meilleur, et qui ne remporta la victoire qu’en blessant son adversaire avec sa fronde, ce qui était tout simplement monstrueux, car ne s’agissait-il pas d’un contest où, comme dans une séance de lutte ou dans un combat de boxe, chacun des adversaires ne devait employer que ses armes naturelles? Alors, il faut admettre que, dans un pugilat, celui des adversaires qui se sent le plus faible a le droit de tirer son couteau et d’ouvrir le ventre de son adversaire.

Il me vient tout à coup un scrupule. Je ne sais pas, au fait, si, avant que David se fût servi de sa fronde, Goliath ne lui avait pas envoyé un javelot à travers la figure. Je suis hors d’état de vérifier ce détail, étant en ce moment dans la campagne, à une lieue de toute librairie. La petite fille du jardinier a une arithmétique, un livre des synonymes, mais pas d’histoire sainte.

J’ai eu d’autant plus tort de m’embarquer dans ce récit que me voici très loin de mon compartiment de chemin de fer, à mille lieues et à trois mille années d’une autre histoire que je voulais vous raconter. Jamais je ne trouverai une transition qui consente à me faire faire tout ce chemin-là.

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J’étais donc dans un wagon-couloir de la ligne du Nord. Les compartiments étaient envahis de nourrices avec leurs nourrissons et de lectrices avec leurs vieilles dames. J’avais trouvé enfin, au bout du wagon, un coin assez confortable. Deux messieurs étaient assis en face de moi. L’un, que je ne décrirai pas, était pourvu d’un rôle assez insignifiant, qui consistait à dire: «C’est curieux!» quand il n’y avait rien de curieux, ou: «Voyez-vous ça!» quand il n’y avait rien à voir.

Mais l’autre monsieur valait le voyage. Celui qui lui avait coloré la figure n’avait pas regardé au vermillon. Sa moustache et ses cheveux étaient de ce noir vénérable, que l’on n’atteint qu’à soixante-quinze ans. Quand il ne parlait pas, il tapait ses dents l’une contre l’autre et en avait déjà perdu beaucoup à ce jeu. Quand il parlait, c’était au prix d’un mouvement de mâchoires extraordinairement compliqué. Il tenait à la main une canne dont il frappait le sol avec véhémence, ce qui avait obligé son camarade à garer ses pieds sous la banquette.

Le thème de sa conversation était qu’il «n’y avait plus rien». Toutes les histoires qu’il racontait tendaient à cette démonstration, bien qu’elles n’eussent souvent avec elle aucun rapport. Mais il les y ramenait d’autorité en frappant le sol de sa canne et en répétant: «Il n’y a plus rien!».

«L’autre jour, j’étais allé à ma ferme de Saint-Albert... Il faisait très chaud, ajouta-t-il, en claquant des dents vraiment hors de propos... Je reviens à la gare de Compiègne prendre le train... Il y en avait un en gare. Je monte... Je m’installe... Voilà qu’un employé s’approche et me dit que ce train ne prenait pas de voyageurs à Compiègne. Je lui réponds: «Ça m’est égal! Vous m’avez laissé monter, il ne fallait pas m’y laisser monter. Maintenant que j’y suis, j’y resterai! Vous pouvez aller chercher la garde!» (Coup de canne sur le sol). «Vous pouvez aller chercher la garde! Je ne des-cen-drai pas!»

«Et ils m’ont fait descendre», ajouta-t-il.

UN VIEUX PARISIEN
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J’ai éprouvé une grande joie, l’autre jour, en apercevant, installé dans un taxi-auto, mon cousin Arthur, le vieux Parisien...

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Il existe encore des vieux Parisiens. Il n’en existe plus beaucoup. Paris, depuis trente ans, grâce à la rapidité et à la fréquence des express, a été envahi par des gens de province, et par des étrangers, qui sont devenus plus parisiens que les Parisiens eux-mêmes.

L’orgueil d’être de Paris, de connaître Paris, ne survit plus que dans l’âme de certains Autrichiens ou de quelques boulevardiers du Paraguay, au verbe un peu sonore.

Mais ce qui, plus encore que ces invasions et ces usurpations, a contribué à détruire la race ou la caste des vieux Parisiens, c’est l’abandon des quartiers du centre, et l’émigration vers la périphérie.

Le vieux Parisien, en effet, ne se conserve qu’à la condition de ne pas changer d’appartement.

Il faut qu’il puisse dire: J’habite depuis quarante-sept ans dans telle rue du quartier Gaillon.

Mais ce quartier Gaillon, peu à peu, fut conquis par le commerce. Beaucoup de ses vénérables locataires l’ont quitté et, sous des prétextes d’hygiène et de grand air, sont partis vers d’autres quartiers moins riches de traditions, moins conservateurs, moins respectables, vers des quartiers «excentriques» pour tout dire.

Le quartier Saint-Georges, avec la rue La Bruyère, la rue d’Aumale, a tenu plus longtemps et tient encore. Mais ce n’est plus tout à fait la race pure, inaltérée, des vieux Parisiens. Un autre phénomène a hâté la disparition de ces échantillons précieux. Le petit café, où le vieux Parisien vivait et parvenait à un âge avancé, le petit café a fait place à la brasserie ou à l’american bar. Or, dans ces terrains de culture, le vieux Parisien ne se maintient plus avec autant de vitalité et de personnalité.

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La banquette de moleskine, la table de marbre, le piquet, le jaquet, les dominos! Une odeur chaude de moka mêlée à la bière des «ballons»... Les portes n’étaient point des portes-tourniquets; elles vous envoyaient en s’ouvrant un jet d’air froid qui vous glaçait les jambes, mais qui vous faisait apprécier, l’instant d’après, la bonne chaleur du petit café-billard!

L’hygiène, a dit je ne sais quel philosophe, ne vit que de variété. Juste et profonde parole! Si l’hygiène s’en tenait toujours aux mêmes prescriptions, elle serait bientôt discréditée, car on finirait par s’apercevoir de ses erreurs. Mais elle a toujours une théorie toute fraîche pour remplacer celle qui commence à s’user. Elle a condamné la tabagie. Peut-être découvrira-t-elle un jour que la tabagie est éminemment salubre. Mais pour l’instant, elle nous a fait déserter le petit café.

Le krach des petits cafés, puis l’émigration vers un Passy occidental ou un boréal Montmartre, l’envahissement des étrangers, tout cela ne suffit pas pour expliquer la disparition du vieux Parisien.

Il disparaît à cause de son caractère même, parce que tout en tenant à ses habitudes, il n’ose pas être complètement conservateur. Il a peur d’être routinier.

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Mon cousin Arthur, que j’ai aperçu en taxi-auto, n’est pas plus routinier qu’il n’est snob. Il n’a pas, comme le snob, un élan inconsidéré vers tout ce qui est nouveau. Bien au contraire, la nouveauté lui inspire une certaine méfiance. Mais quand il voit qu’autour de lui on commence à l’adopter sérieusement, il se hâte de suivre le mouvement, avec le plus de décision possible, car il a horreur aussi de paraître timide.

L’évolution d’Arthur, dans ses relations avec l’automobile, a été marquée par plusieurs phases.

D’abord il a évité de parler des autos; il a feint de ne pas remarquer leur existence.

Il ne voulait pas leur donner tout de suite droit de cité dans son Paris; il n’osait pas non plus les bannir, il les ignorait...

Puis l’auto l’a incommodé. Il a détesté la trompe, ce hennissement impérieux des chevaux-vapeur. L’intrusion brusque de l’auto sur la chaussée l’a mécontenté fortement... En traversant son boulevard, il a failli être écrasé, lui, un vieux Parisien, qui mettait son orgueil à savoir «traverser».

Pendant quelque temps, il n’osait plus aller d’un trottoir à un autre. Il craignait ces véhicules nouveaux parce qu’il n’avait pas acquis la notion de leur allure... Et il était vexé de les craindre.

Quand il voyait une auto à cent pas, il ne traversait point... Il feignait de rester sur le trottoir à penser à autre chose. Puis un jour, il se risqua... Il passa devant la voiture, à vingt ou trente pas. Maintenant, il traverse carrément, ni trop vite, ni trop lentement, sans paraître regarder l’ennemi.

C’est fini. La bête inédite est apprivoisée. Il peut obéir à ses traditions d’habitant de la Ville-Lumière, et se montrer partisan du progrès, puisque désormais le progrès ne lui fait plus peur.

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Vous comprenez maintenant ma joie de l’avoir aperçu ainsi dans un taxi-auto.

Il n’y va encore qu’exceptionnellement, comme pour une escapade... Ce qui l’effraie ce sont les complications des tarifs, et les tours mystérieux qu’on peut lui jouer avec ces compteurs compliqués dont il ignore le mécanisme. Mais quand il se sera familiarisé avec cet instrument, il n’aura pas de plus grand plaisir que de prendre des taxi-autos, avec la satisfaction d’un vieux Parisien à qui on ne la fait pas, parce qu’il la connaît, et la pratique...

EMPLETTES
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Je connais parmi les fanatiques de l’automobile, des gens qui ont de la fortune, et qui pourraient donc avoir une auto à eux, au lieu d’être pique-assiette, ou plutôt «use-coussins» dans une voiture d’ami.

Ce n’est pas toujours par avarice, c’est par timidité. Pour certaines gens, que je comprends, c’est un coup d’audace extraordinaire que d’aller chez un fabricant, d’arrêter son choix sur une voiture, de la commander.

Moi qui suis un numéro un peu dans leur genre et qui mets plusieurs semaines pour m’acheter un complet veston dont je ne suis jamais satisfait, je crois que je souffrirais beaucoup d’avoir à me prononcer entre une seize et une trente-chevaux, entre une limousine, un landaulet, un coupé, et à adopter une couleur de caisse dans la troublante variété de couleurs que l’on propose aux malheureux indécis.

Ainsi je ne connais rien de plus difficile que l’achat d’un chapeau. Quand j’entre dans une chapellerie, les gens du dehors ne peuvent s’imaginer que ce client barbu, de forte carrure, soit profondément torturé par les oscillations de son vouloir.

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En entrant dans le grand magasin orné de glaces, je demande avec assurance un melon de la dernière forme. Je pose le mien sur une banquette, en faisant mon possible pour qu’aucun œil humain n’en aperçoive la coiffe, un peu usée. Peu après le commis arrive en soutenant de ses doigts légers les ailes d’un chapeau à 22 francs, qu’il dépose gracieusement sur ma tête émue. O prodige! il semble que du premier coup on ait obtenu le chapeau rêvé. Pendant une seconde, j’ai l’impression d’être beau, et je me sens soulagé d’une grande responsabilité... Malheureusement, il y a trop de glaces dans ce magasin. Et, en regardant sur la gauche, j’aperçois de moi un profil déplaisant... «Je voudrais, dis-je, des ailes un peu plus larges.» Des ailes plus larges! Ce noble désir est accueilli avec déférence par le commis, qui disparaît, pendant que, toujours coiffé du premier chapeau, je me tourne et me retourne entre les glaces, au milieu d’autres moi-même inquiets ou désapprobateurs.

Le deuxième chapeau est écarté tout de suite; je l’arrache de ma tête en toute hâte, comme un chapeau de Nessus, mais je l’essaie encore sournoisement, pendant que l’employé en cherche un troisième.

Après en avoir fait venir une quinzaine, il me semble brusquement que j’ai dépassé les bornes et que j’abuse de la complaisance de mon prochain. Alors je prends n’importe quel chapeau, dans le tas, après l’avoir soumis à un examen rapide, en trichant, en me regardant à peine dans les glaces, et en me contentant d’une image convenable parmi les autres images désobligeantes qui m’obsèdent et que je me dépêche de fuir.

Dans la rue, j’ai un moment de désespoir, je me dis que je suis condamné à porter ce chapeau pendant six mois ou un an, selon la rigueur des intempéries.

Mais ce qu’il y a de particulier, c’est qu’au bout de deux jours je n’y penserai plus. J’ai demandé un chapeau de la forme la plus récente, et il n’y a pas d’homme au monde aussi oublieux des prescriptions de la mode. Mais il suffit que j’entre dans un magasin de vêtements pour me sentir une âme de dandy.

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J’ai essayé de faire des achats dans les ventes aux enchères. Je pensais que je me trouverais bien de la sollicitation impérieuse du commissaire-priseur et de la nécessité de se décider dans l’instant même. Mais là encore j’eus l’occasion de constater que mon indécision ne m’abandonnait jamais.

Ce fut notamment à une halte forcée que nous faisions dans une petite ville, à la suite de la facétie d’un pneu, qui avait cru bon d’annoncer par une joyeuse explosion notre arrivée dans cette riante bourgade. Dans la Grand’Rue, en face la poste, un notaire allait procéder à une vente d’objets mobiliers. Un de mes amis, très connaisseur, jeta un coup d’œil rapide sur les objets exposés. Il me signala une paire de flambeaux Louis XV, qu’il m’affirma être très beaux. Il me parla avec mépris d’une petite console dorée, que je trouvais, moi aussi, assez laide. J’obligeai mes amis à rester une heure de plus pour me permettre d’acheter ces admirables flambeaux. On se donna rendez-vous à la sortie de la ville.

On me vit arriver quelques minutes après l’heure dite, suivi d’un homme qui portait précieusement la console. Je n’avais pas eu les flambeaux. Le notaire, après une série d’enchères, s’était tourné de mon côté et m’avait dit: «Deux cent soixante, nous disons, ce n’est plus par vous!» avec une telle autorité que je n’avais soufflé mot. Toutes sortes de doutes à ce moment m’étaient venus sur la beauté et l’authenticité des flambeaux... Mais comme, vis-à-vis de tous ces gens, je n’avais pas osé quitter la vente sans acheter quelque chose, je m’étais fait adjuger délibérément la console, à n’importe quel prix. Et maintenant, je ne savais qu’en faire. On ne pouvait pas la charger sur la voiture. Je donnai une adresse hâtive à l’homme qui m’accompagnait, en le priant de me faire envoyer l’objet à Paris.

J’ai d’ailleurs eu la satisfaction de ne jamais le recevoir.

UN EMPLOYÉ
PEU RECOMMANDABLE
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La première fois que Stanislas arriva à l’étude, il nous frappa tout de suite par son air d’autorité tranquille. Il s’installa à son bureau, déplia un journal de courses et se mit à prendre des notes avec assiduité. Puis, quand il eut terminé sa lecture, il s’installa commodément, le coude sur un des bras du fauteuil, son visage rêveur appuyé sur sa main. Quand le patron arriva, il ne bougea pas, et le patron, qui d’ordinaire surveillait sévèrement notre besogne, fut si impressionné par ce flegme, qu’il ne fit aucune observation à Stanislas et lui confia pour l’après-midi un travail assez délicat. Le fait d’en être chargé constituait déjà pour Stanislas une sorte d’avancement. Il ne s’en émut en aucune façon, plaça sur un coin du bureau les pièces que le notaire venait d’apporter et reprit sa paisible rêverie. Nous sortîmes de l’étude ensemble. Il me demanda où je déjeunais. Je lui indiquai un restaurant tout proche.

—Comme je suis obligé, lui dis-je, de revenir de bonne heure, j’aime mieux ne pas trop m’éloigner de l’étude. Mais je crois que vous aussi, il faut que vous soyez revenu avant une heure et demie; le patron vous a confié un travail important?

—Il paraît, répondit-il. Mais je ne m’en occuperai pas aujourd’hui... Je vais cet après-midi aux courses.

—Vous avez prévenu le premier clerc?

—J’aurais peut-être dû; mais je n’ai pas eu le temps...

—C’est égal. Aller aux courses le jour de votre arrivée à l’étude! négliger pour cela un travail pressé! n’avertir personne!

—Je ne vois pas ce qu’il y a là d’extraordinaire! Pourquoi manquerai-je un jour de courses, parce que je débute à l’étude aujourd’hui? Ce sont eux qui ont eu tort de me donner un travail pressé un jour de Maisons-Laffitte. Et, quant à avertir quelqu’un à qui ça pourrait être désagréable, franchement, je n’en conçois pas la nécessité, du moment que j’ai décidé irrévocablement que j’irais aux courses... Combien avez-vous d’argent sur vous?

—Environ cent soixante francs.

—Donnez-les moi.

Je fus si impressionné que je les donnai.

—Avec trois louis que j’ai sur moi, dit Stanislas, et deux cents francs que le principal clerc m’a remis tout à l’heure pour porter chez un client, ça me fait un peu plus de vingt louis, de quoi jouer un petit jeu honorable.

—Et si vous perdez cet argent?

—Tant pis pour moi.

Le lendemain, je lui demandai timidement comment ça avait marché. Il fit une moue et me dit: «Pas très bien.» Je n’osai pas le prier de me rendre mon argent, car il paraissait un peu ennuyé. Il n’alla pas aux courses ce jour-là. C’était une réunion de trot et il n’aimait pas ce genre de sport. Il passa toute la journée à l’étude sans toucher au travail pressé que le patron lui avait confié la veille. Il fit des petits comptes pour lui, écrivit des lettres à des amies.

Le lendemain, il alla à Saint-Ouen et ne fut pas plus heureux qu’à Maisons. Il perdit deux cent quarante-sept francs que le premier clerc lui avait donnés pour porter à l’enregistrement. Il perdit encore cent francs empruntés à un camarade. «Je suis dans une passe de guigne», me dit-il.

Quand le maître-clerc lui demanda s’il avait la quittance de l’enregistrement, il répondit: «Je l’ai réunie au dossier.»

Il fut vraiment malheureux aux courses et au baccara; il perdit à Colombes les droits de succession qu’avaient envoyés à l’étude les héritiers Béchin; il perdit à Longchamp le terme d’avance versé pour un appartement de la rue Ordener, dont s’occupait le patron. Une seule fois il gagna. Il toucha mille francs. Il ne me rendit pas les sommes qu’il m’avait empruntées; mais il m’emmena déjeuner avec lui et loua une automobile, grâce à laquelle il visita les bords de la Loire, en compagnie d’une petite amie.

Un matin, il eut une explication avec le patron. On avait fini par remarquer que certains reçus ne figuraient pas dans les dossiers. On ne voulait pas de scandale à l’étude. On le pria de s’en aller.

—Je quitte l’étude, me dit-il quelques instants après. Le patron m’a fait des reproches et m’a invité à ne plus revenir. Il a été très dur... Pas un seul mot... Je me serais contenté d’un seul mot... un mot qu’il ne voulait pas me dire et que j’aurais bien voulu entendre...

Il me regarda et ajouta avec un bon rire:

—Le mot de son coffre-fort.