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Les veillées du chauffeur

Chapter 39: CITRONNET —————
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About This Book

A collection of witty essays and travel sketches that lampoon the rituals and follies of early automobile life, blending mock-practical advice on the etiquette of guests and hosts during car trips with character studies of mechanics, chauffeurs and other roadside figures. Humorous anecdotes about breakdowns, speed contests and small social vanities accompany sharp observational detail, producing a playful commentary on mobility, manners and the shifting habits of modern leisure.

LES DEUX CHAUFFEURS
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Le roi Léopold était allé en compagnie d’un sportsman belge faire un tour en automobile. Il était parti sans rien dire à personne, comme pour une escapade. La voiture était une superbe 100-chevaux de course, qui faisait tranquillement du 120 à l’heure. Le roi et son compagnon étaient partis du côté du Luxembourg.

Pour cette petite débauche de vitesse, le roi avait mis une paire de grosses lunettes, qui avait le double avantage de protéger ses yeux et de lui assurer un incognito parfait. C’était un véritable masque, qui se terminait par un protège-barbe de dimensions assez considérables.

La panne a des rigueurs à nulle autre pareilles... Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre, n’est peut-être pas sujet à ses lois,—parce qu’il ne fait pas d’automobile. Mais les précautions du conducteur le plus expert n’en défendent pas nos rois. Sur le bord d’une route déserte, à deux lieues de toute habitation, la voiture royale était arrêtée. Le mécanicien s’était inséré sous la voiture et, couché sur le dos, il avait l’air d’être écrasé pour jamais. Le monarque était un peu triste, et interrogeait l’horizon, qui ne répondait rien, ne sachant pas, sans doute, qui était son illustre interrogateur... Enfin, on entendit un meuglement sauveur; une automobile approchait. On lui fit des signes. Elle s’arrêta sur le lieu de l’accident. Le propriétaire de la voiture en panne s’approcha, et demanda si son confrère chauffeur voudrait bien prendre à son bord et remettre à la ville voisine le comte de Bonchamp. (C’était le nom que S. M. Léopold avait choisi pour ce petit voyage.) Le confrère chauffeur, qui était seul dans sa voiture avec son mécanicien, accepta avec une parfaite bonne grâce. Il montait une forte voiture de touriste découverte. C’était un homme de taille moyenne, et d’assez large carrure. On ne distinguait pas son visage sous son masque; mais d’après sa tournure et son allure, on pouvait juger qu’il avait dans les quarante-cinq ans.

Le roi prit place à son côté sur le siège de derrière de la voiture, qui partit à une allure modérée.

—Le pays est beau, dit S. M., en laissant errer ses yeux sur la campagne.

—Le pays est beau, répondit l’inconnu qui paraissait, lui aussi, assez disposé à causer.

On causa. Le roi, très amusé de cette aventure, et certain de ne pas être reconnu, se mit à faire parler son compagnon sur plusieurs questions qui étaient à l’ordre du jour en Belgique. Il fut stupéfait de la compétence avec laquelle ce monsieur s’exprimait sur ces sujets divers. Il se montrait parfois assez sévère dans ses critiques et, bien qu’il parlât du roi dans des termes respectueux, il ne se gênait pas pour apprécier très librement sa politique.

Le roi s’amusait de plus en plus. Il retardait avec délices le moment où il allait révéler sa véritable personnalité, et jouissait par avance de l’étonnement de son compagnon.

—Je vois souvent le roi, dit-il, et je lui ferai certainement part des judicieuses réflexions que vous venez d’émettre. Il n’a pas autour de lui beaucoup de personnes aussi sensées et aussi documentées. Si vous voulez, je vous présenterai à lui, et je le connais assez pour vous dire d’avance qu’il vous aura bientôt en grande estime. Qui sait? Peut-être voudra-t-il attacher à sa personne un conseiller aussi intelligent.

—Je vous remercie répondit l’inconnu, mais je ne suis pas libre. Je suis très sensible à l’honneur que vous voulez me faire; mais en admettant que Sa Majesté veuille bien penser comme vous, je serais forcé de décliner une proposition aussi flatteuse; car j’ai des occupations auxquelles je ne puis me soustraire, et qui m’absorbent beaucoup.

Le roi des Belges sentit que le moment était venu de se démasquer. Il était ému malgré lui à l’idée de l’effet qu’il allait produire...

—Et si le roi lui-même vous priait de venir au Palais au titre de conseiller privé?

—Je serais obligé de refuser, dit l’inconnu.

—Il vous en prie, dit le roi, en retirant ses lunettes.

L’inconnu s’inclina avec une expression de profond respect.

—Excusez-moi, Sire, dit-il. Je dois décliner l’honneur dont vous me jugez digne. Je suis vraiment trop occupé ailleurs...

A son tour, il se démasqua, et Léopold, plutôt étonné, reconnu son cousin Guillaume II, empereur allemand.

UN BON MÉCANICIEN
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Joseph était certainement le type du bon mécanicien. Il n’avait aucune arrogance; il parlait très gentiment et très familièrement à son patron, et, lorsque quelqu’un de la maison, fût-ce un simple invité, lui demandait un renseignement, il donnait toutes les explications désirables, sans avoir recours à ces effrayantes expressions techniques, telles que carburation, refroidissement, échappement des gaz, qui font hocher la tête aux gens et les rendent rêveurs.

Joseph était un bon garçon rond et de bonne mine; il souriait le plus souvent et il rendait à tout le monde toute sorte de services. On disait: «Il y a des lettres à porter à la poste. Qui est-ce qui y va?»—«Moi, j’ai affaire, disait quelqu’un. Mais est-ce que le mécanicien ne pourrait pas...?» Alors on allait trouver Joseph dans la salle de billard, où, chaque jour, après déjeuner, il faisait sa sieste sur une banquette. On hésitait à l’éveiller; mais il avait un sommeil d’oiseau, et se levait, toujours un peu effaré... On lui disait: «Joseph, ne vous dérangez pas... Si des fois, tout à l’heure, vous allez du côté de la poste...» Il répondait avec une bonne grâce parfaite qu’il allait s’y rendre immédiatement. On finit par ne plus avoir recours à ces formules, puisqu’on savait qu’il y répondait toujours de la même façon, et on finit par lui dire simplement: «Joseph, une lettre à la poste.»

Un jour, il se proposa de lui-même pour mettre du vin en bouteilles, et dès lors le service de la cave lui fut confié, et l’on en déposséda la cuisinière; elle ne demanda pas mieux d’ailleurs, car la cave était humide, et elle avait des rhumatismes à la jambe. Puis, on s’aperçut que de lui-même il avait eu l’idée charmante de laver la vaisselle; si bien que personne ne fut surpris de le voir un jour, un balai à la main, en train de faire le nettoyage complet du grand salon. Ce n’était qu’accidentel d’ailleurs; le salon n’était nettoyé à fond que tous les huit jours; mais il sembla dès le lendemain qu’ayant pris le balai en mains, il éprouvât quelque difficulté à s’en dessaisir. On le rencontra d’abord dans les escaliers, en train de nettoyer sérieusement les angles extérieurs et intérieurs des marches. Il amoncela sur chaque degré, en petits tas, une poussière que personne n’avait jamais songé à déloger.

Puis, dans sa fureur de balayage, il s’arrogea, par une lente et patiente usurpation, le nettoyage sévère de toutes les pièces de notre demeure. Et, quand il l’eut rendue très propre à l’intérieur, il voulut lui donner à l’extérieur un aspect plus frais et plus coquet. Un jour, de grand matin, nous entendîmes un bruit léger sur le devant de la maison. Joseph, suspendu à une échelle de corde, était en train de gratter la façade, qu’il badigeonna ensuite à neuf.

Mais ce travail, si intéressant qu’il fût, devait avoir une fin. Et, quand il fut bien et dûment terminé, notre chauffeur se sentit un peu désœuvré. Le balayage des chambres l’occupait jusqu’à dix heures à peine; c’est alors qu’il pensa à distraire les enfants de la maison, à qui il fabriqua des cerfs-volants. Il les emmena faire de longues courses dans la campagne; il leur apprit un peu d’anglais, leur donna des notions de mécanique...

Quand un meuble se trouvait cassé dans la maison, il le réparait tout de suite avec une habileté remarquable.

Joseph était le favori de tout le monde. On était heureux qu’il fût là. C’était mieux que l’homme utile: c’était une sorte de bon génie. On ne craignait qu’une chose: c’est que Joseph pût un jour nous quitter. Mais cette éventualité était vraiment peu probable; il eût fallu imaginer la possibilité d’un accident, et cette hypothèse n’était pas plausible. Les accidents n’arrivent guère qu’avec les véhicules; or, Joseph ne sortait jamais dans la voiture à chevaux, et les rares fois qu’il fut question de sortir en automobile, il montra pour ce moyen de transport une telle répugnance, qu’après deux ou trois promenades, tout le monde, par un accord tacite, renonça à ce passe-temps.

Joseph le bon chauffeur, cet homme d’une humeur si douce et si égale, ne s’assombrissait, ne devenait maussade et taciturne que lorsqu’il prenait place au volant. On le comprit. On acheta une bâche pour la voiture qui resta tout l’été dans la remise, pendant que le mécanicien, heureux et sympathique à tous, faisait la joie de la maison.

LOUIS... LOUIS...
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Joachim était un mécanicien modèle, très adroit, à la fois vite et prudent. En outre—et ce point n’est pas négligeable—il avait un caractère charmant. Il ne se laissait jamais aller à ces silences inexpliqués, à ces bouderies incompréhensibles qui serrent le cœur des passagers de la voiture et tuent toute la gaîté du bord. Il souriait gentiment des plaisanteries que faisait en cours de route la personne admise à l’honneur d’être placée sur le siège. Quand la voiture s’arrêtait, à la question: «Qu’y a-t-il Joachim?» il ne grognait pas: «Y a quéque chose», en soulevant rageusement son capot. Au contraire, sociable, complaisant, amical, il mettait ses compagnons de voyage dans la confidence de ses incertitudes et de ses recherches.

Il ne connaissait jamais la route, mais il supportait tout de même les indications. Et quand il apercevait sur le sol quelques pierres éparses, il s’abstenait de donner des signes d’impatience, de hausser les épaules avec irritation et ne rendait pas le guide du bord directement responsable des moindres aspérités qui se trouvaient sur le chemin.

Quand on lui disait: «Nous partirons demain à cinq heures, ou à sept heures, ou à neuf heures», il ne répondait pas, quelle que fût l’heure indiquée, par un «Bien!» haineux et plein d’une sourde révolte. Mais il faisait un aimable signe de tête, et, le lendemain matin, il était au rendez-vous, avec à peine une demi-heure de retard. S’il lui arrivait de faire attendre ses passagers plus longtemps, à vrai dire il ne pouvait s’empêcher de faire un peu la tête; mais, au bout de quelques minutes de marche, il n’y paraissait plus.

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Il s’occupait de sa voiture avec un soin infini. Aussitôt arrivé à l’étape, et bien qu’il aimât assez visiter les villes, il ne sortait pas du garage avant d’avoir nettoyé sa 24 HP limousine. Et si on arrivait tard, tant pis pour les musées et les églises! Il se privait même ce jour-là d’écrire ses quinze cartes postales quotidiennes.

Nous nous réjouissions tous d’avoir avec nous un mécanicien comme Joachim. Nous en félicitions le propriétaire de la voiture, qui souriait, avec un peu de crainte, car il avait une âme naturellement inquiète et disait fréquemment que les bonheurs humains sont fragiles... Plus insouciants, nous nous laissions aller à notre plaisir. Ce voyage d’auto s’annonçait comme un des plus beaux et des plus heureux qu’il nous eût été donné d’entreprendre. Nous avions déjà parcouru une partie de la Bretagne, que nous connaissions, mais que Joachim ne connaissait pas et qu’il avait admirée. Puis nous avions fait une magnifique promenade sur les bords de la Loire, et nous avions revu avec joie tous les châteaux que Joachim n’avait pas tous visités dans ses précédents voyages.

On s’en alla ensuite sur Bourges, puis, de Bourges, on gagna Clermont-Ferrand par Saint-Amand, Montluçon et Pontaumur. De Pontaumur à Clermont les routes qui serpentent au flanc des montagnes furent parcourues par Joachim avec sa prudence, sa sûreté habituelles... D’ordinaire, sur ces routes pittoresques, je n’éprouve pas une joie parfaitement paisible. J’ai toujours peur que le mécanicien soit pris, lui aussi, par la splendeur des paysages. Mais, avec Joachim, rien de semblable n’était à craindre. Il semblait oublier, quand il était au volant, sa passion pour les grands spectacles de la nature. Quand il voulait en jouir, il arrêtait carrément sa voiture, et toutes les personnes du bord, émues par les aspects grandioses qui s’offraient à elles, communiaient dans le même enthousiasme lamartinien.

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Clermont-Ferrand était le point, fixé d’avance, où les Puissances mystérieuses, dispensatrices du bonheur des hommes, avaient décidé d’arrêter, et arrêtèrent un peu brusquement notre compte de félicité.

Ce fut au moment même où la voiture, entrant dans la capitale de l’Auvergne, fit halte devant la poste, où quelqu’un de nous avait à faire partir un télégramme très pressé.

L’employé du Destin pour l’œuvre malfaisante fut un petit garçon de la ville, sur lequel nous n’avons pas de détails plus amples, et dont nous savons seulement qu’il devait s’appeler Louis, car ce fut ce prénom que nous aperçûmes écrit en grosses lettres dans la poussière, sur la caisse de la voiture.

Il est probable d’ailleurs qu’en traçant ces caractères un peu gauches le jeune écrivain n’avait pas cru accomplir une pernicieuse besogne, mais qu’il s’était proposé une prouesse calligraphique ou plutôt qu’il avait cédé, par un amour de soi bien excusable, au simple plaisir de contempler, écrit, son petit nom.

Quand celui de nous qui avait envoyé une dépêche sortit du télégraphe, il fit le tour de la voiture et aperçut ces quelques jambages. Il attacha à cette inscription moins d’importance qu’au fameux: Mane, thecel, pharès. Il se borna à lire tout haut le mot: «Louis» et à dire négligemment à Joachim, tout en ouvrant la portière de l’auto:

—Il y a encore des sales gosses qui ont barbouillé le derrière de votre voiture...

Mais Joachim, qui allait reprendre sa marche—car la halte avait été très brève, et il n’avait même pas arrêté le moteur—Joachim poussa un soupir terrible... Au témoignage de la personne qui se trouvait à ses côtés, une expression affreuse de désespoir se peignit sur ses traits. Il descendit rapidement de son siège et vint regarder le barbouillage de la caisse.

Il restait là, sans mot dire, si bien que pour contempler le désastre, les passagers descendirent un à un. Et chacun d’eux, en regardant les caractères, ne pouvait s’empêcher de dire à demi-voix: «Louis!...»

A partir de cet instant, la nature de Joachim changea du tout au tout. Notre mécanicien devint morose, puis maussade, puis hargneux. Il avait perdu toute sa complaisance... Et, quand il prononçait une parole, c’était pour parler de l’inscription. C’était pour dire que ça ne s’en irait pas, que les petits silex de la poussière marquaient dans le vernis, et qu’il ne fallait pas essayer de «ravoir» le panneau, qu’on ne ferait que l’abîmer davantage... On serait donc obligé de garder ça jusqu’à Paris. Et, dès lors, il ne comprit plus qu’on ne revînt pas tout de suite. A chaque détour qui nous éloignait de la capitale, il fronçait le sourcil davantage, si bien que nous abrégeâmes d’une semaine au moins notre magnifique excursion... Joachim était devenu insoutenable. Et tout notre plaisir en était gâté, annihilé.

Et, pour la première fois depuis l’événement, nous obtînmes de lui un sourire quand, à Lyon, nous lui dîmes: «On rentrera demain par Dijon et on tâchera d’arriver le soir.»

Ce jour-là il commença à reprendre son bon ancien visage, ne pesta plus que par habitude contre le malfaiteur inconnu, et supporta patiemment que les passants, en apercevant la caisse de la voiture, répétassent tous malgré eux: «Louis! Louis!», donnant ainsi au petit jeune homme néfaste la publicité qu’il avait souhaitée pour son prénom.

HANS HUMPELHANS
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Cet autre mécanicien que j’ai connu s’appelait Hans Humpelhans. Il se disait Suisse; mais je crois qu’il était Allemand. Il avait une bonne figure ronde, avec des yeux peints en bleu. Il n’appartenait pas à cette race de mécaniciens taciturnes qui nous en imposent tant. Hans Humpelhans était expansif, toujours jovial et satisfait. C’est un grand tort pour un mécanicien qui veut garder son autorité. Il faut qu’il soit peu communicatif, et paraisse toujours mécontent de quelque chose. Alors, on le respecte, et tous autour de lui, patron et invités, s’ingénient à lui être agréables.

Hans Humpelhans ne dédaignait pas de causer avec le monde; il employait comme les autres mécaniciens des termes techniques qui échappaient aux profanes; mais ce n’était pas du pédantisme, c’est qu’il croyait naïvement que vous étiez au courant de toutes ces choses compliquées.

Hans Humpelhans avait remplacé dans la maison un mécanicien qui ne lui ressemblait pas du tout, sombre et noir comme le Cocyte, et qui avait donné son compte un beau matin pour une raison qu’il n’avait pas voulu faire connaître, et que personne ne connut d’ailleurs jamais. Notez que mes amis, s’ils en avaient pris eux-mêmes l’initiative, auraient eu des motifs plus précis pour se priver de ses services. Car ce premier mécanicien était un effroyable mangeur d’essence. Le réservoir de la voiture semblait avoir été construit sur le modèle ancien et un peu coûteux du tonneau des Danaïdes. Tout le monde savait que le chiffre de cette consommation était en dehors de toute vraisemblance; mais telle était l’autorité de ce mécanicien brun et triste qu’elle s’augmentait de toutes les prévarications qu’il pouvait commettre.

Sous le règne du débonnaire Humpelhans, la consommation du pétrole fut considérablement réduite, et parut néanmoins excessive. Il fut renvoyé pour un bidon! Évidemment ce ne fut qu’un prétexte. Mais le fait même qu’on osa se servir d’un prétexte aussi futile indique nettement combien le malheureux Suisse avait peu de prestige dans la maison où il était en droit d’exercer une si complète dictature.

Ce furent des intrigues d’office qui déterminèrent mes amis à se séparer de ce gros homme blond. Hans, comme son prédécesseur, mangeait à la cuisine. Mais au lieu d’y trôner avec une auréole, comme un Messie en voyage qui s’arrête chez d’humbles gens, au lieu de planer au-dessus du jardinier, du cocher de la voiture à chevaux, et même du chef de cuisine, Humpelhans était confondu parmi les convives, servi à son tour de bête, et n’avait aucun privilège de préemption sur les plats qui revenaient de la salle à manger, ni à plus forte raison sur la petite réserve spéciale de morceaux choisis, qu’un bon chef de cuisine sait prélever sur le rôti avant de le livrer aux appétits grossiers de la table des maîtres.

On apprit un matin que Humpelhans avait été congédié. Et le fait même que l’assemblée générale des invités n’eût pas été consultée sur son renvoi montra encore à quel point sa personnalité était chétive... On ne le vit pas partir; je fus seul à le regretter; et même je ne le regrettai pas longtemps, je le dis à ma honte; car j’eus tout de suite une consolation: l’automobile se trouvant momentanément privée de conducteur, la sortie de l’après-midi fut remplacée par une partie de poker... Je me dis qu’après tout Humpelhans lui-même avait peut-être bien pris la chose, et qu’il s’était en allé tranquillement, avec une âme insouciante.

Je fus détrompé quelques mois après. Je rencontrai Humpelhans sur la place de l’Europe. Il était toujours frais et propre. On ne pouvait savoir si sa casquette était une casquette de chauffeur en place ou de mécanicien sans emploi. Hans Humpelhans fut content de me revoir...

—Ah! monsieur! me dit cet homme, ennemi des préambules, vous savez comment c’est arrivé? Ils ont dit que c’était pour le pétrole, mais c’est rapport à une dispute avec la femme de chambre Marie... Je passais comme ça dans le vestibule...

A ce moment, je m’aperçus que j’avais un train à prendre et que ma montre retardait sur l’horloge. Je quittai Hans Humpelhans, avec un mot de congé rapide...

A trois mois de là, je le retrouvai dans les Champs-Elysées. Il vint à moi, et, sans me dire ni bonjour, ni comment ça va? reprit son récit à la virgule même où il l’avait laissé.

—Et comme elle descendait de l’étage, voilà que soi-disant sans le faire exprès, elle laisse tomber son torchon en feutre sur ma casquette... Justement voilà monsieur qui sortait du fumoir. Voyant cela, il me dit...

Une dame que je n’avais pas vue depuis longtemps, passa en voiture... J’avais besoin de lui parler et courus après elle. Hans Humpelhans n’avait décidément pas de chance avec son histoire. Mais d’ici un an, je compte bien le rencontrer deux ou trois fois, et il trouvera peut-être le moyen de la finir...

L’ORGANISATEUR
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L’été dernier, à la campagne, nous avions la bonne fortune d’avoir avec nous un organisateur. C’était un organisateur au repos. Il avait tant organisé pendant l’hiver, qu’il ne demandait qu’à souffler un peu. Il se plaignait beaucoup des rudes fatigues endurées pendant la mauvaise saison. Il n’y avait pas eu à Paris d’homme plus surmené, ni plus malheureux. On se demandait, d’ailleurs, pourquoi. Rien, en effet, ne l’obligeait à organiser...

—Enfin, voyons, si ça vous fatigue tant et si ça vous ennuie, pourquoi continuez-vous ce dur labeur?

L’organisateur avait alors un douloureux sourire et disait qu’il était faible, qu’il se jurait toujours de renoncer à son métier et que chaque fois il se laissait faire et succombait aux sollicitations... N’est-ce pas? On a beau être sûr de ne pas recommencer, se dire qu’on fait un travail de chien pour ne rien récolter, si ce n’est bien souvent de l’ingratitude, on a beau songer à sa santé, à sa tranquillité, on ne peut laisser dans l’embarras des gens qui n’ont confiance qu’en vous, qui sans vous ne sauraient où donner de la tête. On cède, en se disant que c’est la dernière fois... Et ce n’est jamais la dernière fois...

C’est ainsi que l’organisateur, malgré ses protestations, dut organiser en une année cinq banquets, trois bals à l’Hôtel Continental, un certain nombre de concours de marche, une fête aéronautique et ne posa pas moins de quatre premières pierres. Car notre ami appartient également à cette noble caste des poseurs de premières pierres, de ces gens qui ne considèrent qu’une seule pierre des écoles, des musées, des ponts et se désintéressent de toutes les autres pierres subséquentes de ces monuments et ouvrages d’art.

Ils pensent également que les cuirassés de trente millions, que les paquebots de deux cents mètres n’ont de raison d’être que pour être «lancés», après avoir été bénis, dans un port pavoisé, au milieu des fanfares. Sitôt lancés, ces monstres de la mer n’existent plus à leurs yeux. Ils peuvent, s’ils le veulent, couler au fond des eaux ou se déchirer contre les récifs. L’annonce de ces catastrophes ne produira dans l’âme du lanceur de bateaux qu’un sentiment d’indifférence, nuancé à peine par l’espoir d’un nouveau navire à lancer pour remplacer celui qui vient d’être perdu.

Le Destin, qui fit naître organisateur notre malheureux ami, l’a naturellement conduit dans les milieux les plus propices à l’exécution de la tâche pour laquelle il était désigné et marqué au front. Il s’est trouvé dirigé, nécessairement, vers les sociétés de tir, de gymnastique, de vélo, les sociétés de théâtre, les associations d’anciens élèves. Comment peut-il être ancien élève de tant d’institutions différentes? Je ne pense pas qu’il se soit fait mettre à la porte de plusieurs écoles. Mais, tout enfant, encore, il savait sans doute obscurément quelle œuvre il aurait à remplir et changeait certainement d’institution pour augmenter le champ de ses futurs anciens condisciples.

Plusieurs villes de France se disputent l’honneur de lui avoir donné le jour; il fait partie d’une dizaine de sociétés provinciales, qui portent toutes un nom de mets du terroir. Et il n’a pas plutôt organisé le banquet du «Haricot Rouge» qu’il lui faut en toute hâte penser au bal du «Foie de Canard».

C’est ce qu’il nous racontait, avec un air accablé, le soir de son arrivée parmi nous. Et il nous dit avec lyrisme son ivresse d’être débarrassé momentanément de tous ses soucis: les pourparlers avec les restaurateurs, les insignes à commander, les invitations à faire imprimer, les accessoires de cotillon, les cigares, les orchestres, les bouquets aux dames artistes qui veulent bien prêter leur concours! Comme il allait jouir de la vie, égoïstement, lui qui ne faisait que se consacrer à autrui! C’était bien son tour d’être un peu tranquille! Oh! les flâneries dans les prés, les promenades sur les routes ombragées! Et, pour le soir, il apprendrait enfin à jouer le bridge; car, à Paris, il ne joue jamais. Le voyez-vous attablé à une table de jeu, lui qu’on vient déranger à chaque instant, pour réclamer ses instructions ou invoquer son autorité!

On le promena le lendemain toute la journée. Il avait l’air un peu mélancolique des gens qui ne s’habituent pas tout de suite à leur bonheur. On lui apprit le bridge, le soir, et il feignit de s’y intéresser. Quand on se quitta pour aller se coucher, il nous serra la main avec effusion et nous dit avec une ardeur un peu factice: «Voilà la vie, la vraie vie!»

Mais le lendemain matin, on le vit errer comme une âme en peine sur la terrasse du château. Il y avait d’un côté de vastes prairies désertes, de l’autre une superbe forêt. On n’apercevait, en fait d’agglomérations, qu’un tout petit village, qui se trouvait à deux lieues de là. Il nous dit qu’il allait faire une longue promenade à pied... Quand il revint pour déjeuner, très en retard, il nous apprit avec résignation qu’il était allé jusqu’à ce petit village, que c’était dans quinze jours la fête annuelle et qu’il organisait une course en sacs et une retraite aux flambeaux.

TOURISTES
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Ce vieux monsieur à la tête trop grosse ressemblait énormément à sa femme. Tous deux avaient le masque démesurément large et des yeux débordants. Ils étaient de la même taille, pas assez courts pour être considérés comme des nains et pour avoir la gloire d’être des phénomènes.

Le monsieur avait encore sur la tête des cheveux épais et rudes, et qui n’avaient pas blanchi. Il était clair qu’à un moment donné la Nature ne s’était plus occupée de cet être inintéressant, et lui avait laissé ses cheveux noirs. La dame était noire aussi, mais ses bandeaux et ses torsades étaient d’emprunt. Tous deux étaient vêtus tristement et solidement de vêtements aussi inusables qu’eux-mêmes.

Ils habitaient dans un appartement très cher, dont quinze chambres sur dix-huit n’étaient pas meublées. Mais la salle à manger, la chambre à coucher et un des salons étaient remplis de vieux meubles d’un grand prix, achetés d’un seul coup.

Le monsieur avait fait sa fortune dans le commerce... Comment avait-il pu gagner un franc? Il semblait avoir au juste l’esprit d’initiative, le génie entreprenant d’un soliveau. Mais de l’argent et de l’or, par des lois mystérieuses, étaient venus s’agglomérer et s’amonceler autour de lui. Quand il eut gagné plusieurs millions, il alla trouver son notaire, à qui il put dire juste les paroles nécessaires pour exprimer qu’il voulait vendre son fonds. Le notaire lui trouva un acquéreur. Il déménagea et vint habiter un très beau quartier. Il n’avait l’air ni heureux, ni malheureux. Il était probablement très heureux.

Il acheta une forte limousine de bonne marque. On lui indiqua un bon mécanicien.

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Le seul ennui qu’il parut éprouver, ce fut le jour de leur première sortie, quand il fallut dire au mécanicien où il voulait aller.

Il n’avait pas la moindre connaissance géographique. Quand on prononçait devant lui les noms de Melun ou de Versailles, il les reconnaissait simplement. Les notions étaient rangées pêle-mêle dans son esprit, comme dans un dépôt de ferraille. Ça s’y trouvait, voilà tout.

Le mécanicien proposa Rouen. Ils n’avaient aucune raison pour refuser. Ils partirent un matin, à huit heures.

Le vieux monsieur était installé à côté de sa femme dans la voiture. Ce fut encore ce jour-là une image très spéciale de bonheur à deux que celle de ces vieillards silencieux, qui regardaient droit devant eux et dont le visage restait impassible. Ils tournaient la tête machinalement quand ils entendaient un coup de trompe, ou regardaient en l’air quand on passait sous un pont.

Le mécanicien les amena dans un restaurant de Rouen, où le vieux commanda le déjeuner d’une voix basse et tranquille, après avoir consulté du regard le regard toujours consentant de sa femme.

Le mécanicien vint les reprendre à trois heures. Puis ils rentrèrent à Paris après avoir eu une panne de pneu. Entre Vernon et Bonnières, la voiture s’était arrêtée. Le mécanicien était descendu et leur avait dit: «J’ai un pneu d’arrière qui fiche le camp.» Le vieux monsieur avait incliné la tête, la dame aussi. Ils étaient restés dans la voiture. On avait haussé le tout avec un cric, et le mécanicien avait procédé avec diligence à la réparation.

Quelques jours après, le mécanicien les emmena à Fontainebleau, puis à Meaux. Comme la belle saison arrivait, il leur demanda un jour: «Monsieur, Madame n’auraient-ils pas l’idée de faire un grand voyage en France, et l’on pousserait jusqu’en Italie?» Ils acceptèrent. Le mécanicien leur demanda trois jours pour mettre la voiture en état.

Ce mécanicien adorait l’auto. Il aimait sincèrement la nature et se grisait de grand air. Mais il se dit que ce voyage serait plus agréable s’il emmenait à côté de lui, sur le siège, une petite amie.

Il vint donc demander à Monsieur et à Madame d’emmener sa femme avec lui. Le monsieur accepta d’un petit hochement de sa grosse tête, après avoir recueilli chez sa femme un avis favorable, également silencieux.

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Ce fut un voyage charmant pour le mécanicien et sa jeune compagne. Ils avaient à l’œil une bonne voiture. Ils étaient bien logés et confortablement nourris. Ils avaient fini par ne plus faire attention aux deux véritables colis que renfermait le fond de la limousine.

Ils parcoururent les bords de la Loire, puis le Plateau Central, puis le Dauphiné, puis la Savoie, passèrent en Piémont, en Lombardie, en Vénétie. Le mécanicien se contentait, à l’arrivée dans chaque ville, de dire à ses maîtres: «Nous voici à Turin, ou à Milan, ou à Venise...» Il allait toujours dans le meilleur hôtel; mais, très gentiment, prenait toujours pour Monsieur et Madame la meilleure chambre. Il mangeait à une petite table à part avec sa petite amie. Le dîner fini, il allait trouver Monsieur et Madame et leur disait, s’il avait envie de se reposer: «On ne voyage pas demain, n’est-ce pas, Monsieur et Madame?» Et Monsieur répondait, dans ce cas: «Non, pas demain.»

C’est le mécanicien également qui fixait les heures de départ. Il s’était rendu compte au bout de très peu de temps de la barbarie qu’il y avait à faire lever de trop grand matin ces personnes âgées. Aussi partait-on vers dix heures, tranquillement, et faisait-on de courtes étapes.

La voiture se comportait bien. Elle absorbait de l’essence à sa suffisance. De temps en temps on procédait à une petite réparation pas trop onéreuse.

On revint à Paris par le Midi de la France, en passant par un village du Languedoc, où la petite amie du mécanicien avait sa vieille grand’mère.

L’hiver fut moins agréable. Le mécanicien n’aimait pas le travail de ville. Aussi expliqua-t-il à Monsieur et à Madame que la voiture «fatiguait» beaucoup dans le service de Paris. Il leur enseigna une excellente occasion, un coupé à deux chevaux qui fut employé pour la plupart des courses. La limousine sortait de temps en temps, tous les cinq à six jours, pour ne pas en perdre l’habitude.

Il arriva que, pendant cet hiver, le mécanicien se brouilla avec sa petite amie. Mais, aux approches du printemps, il fit la connaissance d’une autre demoiselle. Il annonça donc à ses patrons qu’il avait divorcé et s’était remarié. Puis il proposa une longue excursion d’été en Belgique, en Hollande et sur les bords du Rhin, car sa nouvelle amie était blonde, elle aimait la rêverie et les paysages allemands.

UN CHEVAL FASHIONABLE
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Il fallait vraiment que Mᵐᵉ Hofer, la cantinière qui gagna un million, habitât dans une de ces citadelles de l’hippisme qu’est forcément un quartier de cavalerie, pour faire à un de nos confrères cette déclaration énorme «qu’elle ne comptait pas acheter d’automobile».

Conçoit-on cela? Une gagnante de gros lot qui n’achète pas d’automobile?

Toutes les Perrettes de ma connaissance qui, leur pot au lait sur la tête, attendent avec une confiance impatiente le tirage des loteries, toutes ces joueuses me font la même réponse quand je leur demande ce qu’elles feraient, une fois le gros lot encaissé... «J’achèterai une automobile.»

Quelques-unes disent: «J’achèterai deux automobiles: une électrique pour Paris, une voiture à pétrole pour la campagne.»

C’est surtout à la campagne qu’il est agréable d’avoir une automobile. La raison avouée, c’est «le paysage». La raison inavouée, presque inconsciente, c’est le besoin de faire de la poussière. Faire de la poussière... depuis longtemps, bien avant l’invention des automobiles, cette expression a signifié: faire de l’esbrouffe, de l’épate, du luxe. Quand nous disons d’un ton haineux, en regardant notre prochain: «En fait-il, une poussière!», c’est avec l’espoir secret qu’un jour viendra où nous ferons de la poussière à notre tour.

Au fond, le westrumitage, le goudronnage, le pétrolage, et tous les procédés qui tendent à supprimer la poussière, font le tort le plus grave au commerce de l’automobile, et les clubs, chambres syndicales et autres pouvoirs vigilants devraient bien faire une guerre sournoise aux ennemis de la poussière bienfaisante.

Je m’étonne que certains fabricants n’aient pas adapté à leurs voitures des balais à hélice pour augmenter l’ampleur des tourbillons et la longueur du sillage. Ce que nous demandons—et nous espérons que le prochain Salon de l’Automobile nous donnera satisfaction sous ce rapport,—c’est la voiture pas trop cher, donnant un bon rendement de poussière, produisant un bruit considérable et dissimulant un humble petit moteur sous un capot de dimensions énormes.

Il ne faut pas perdre de vue ce point essentiel, et nous ne cesserons d’y insister: l’automobile n’est pas seulement un instrument idéalement commode et agréable, c’est surtout un signe de luxe. «Ce sont des gens très bien; ils ont une automobile.» On est classé.

On ne lit plus dans les romans (qui nous donnent une idée si exacte des opulences et des somptuosités mondaines): «Le châtelain passa dans son superbe landau, au trot de ses admirables steppeurs...» On ne parle que de sa quarante, sa soixante-chevaux, et même de sa trois cents-chevaux, comme j’ai pu lire récemment dans l’œuvre d’un de mes confrères (à qui l’essence ne coûtait rien).

On serait mal venu à parler désormais des chevaux d’un milliardaire. C’est ce qui me détermine à vous raconter en toute hâte une certaine histoire américaine qui, au train où vont les choses, ne serait plus comprise d’ici très peu de temps.

Cette histoire me fut contée par un jeune journaliste de Boston, doué d’une certaine fantaisie, et à qui, en raison des vieilles traditions d’hospitalité française et de l’heure avancée, il ne fallait pas demander des preuves rigoureuses de ce qu’il disait.

—J’habitais, me disait-il, dans une maison de campagne, à une dizaine de milles d’une des résidences d’été de M. Mackay. Un matin, je vis s’arrêter devant ma maison le piqueur de M. Mackay et je reconnus avec émotion, dans cet homme au teint coloré, un de mes frères de lait. (J’ai eu trois nourrices et j’ai un certain nombre de frères de lait qui, tous, n’occupent pas une situation aussi brillante.)

«Le frère de lait conduisait un cheval attelé à un sulky, et ce cheval, je l’appris avec émotion, était le cheval favori de M. Mackay, celui qu’il faisait atteler de préférence quand il allait se promener dans la campagne. Le piqueur m’apprit même le petit nom de ce cheval; mais je l’ai oublié, tant j’étais troublé au moment de la présentation... Je fis entrer mon frère de lait chez moi pour lui offrir à boire (il buvait maintenant autre chose que du lait). Mais auparavant, j’avais conduit le cheval de M. Mackay dans une écurie qui me servait de débarras. Je lui fis le plus de place possible en jetant hâtivement dehors tout ce qui encombrait l’écurie: une bicyclette hors d’usage et un vieux bois de lit; puis je mis à sa disposition une botte de paille et un seau d’eau, tout en regrettant de ne pas être mieux pourvu pour recevoir des chevaux de milliardaires... Mais j’étais pris à l’improviste. Et si j’avais pu m’attendre...

«Un quart d’heure plus tard, quand après d’honnêtes libations mon frère de rhum et moi nous revînmes à l’écurie, nous vîmes avec satisfaction que le cheval de M. Mackay avait tiré un bon parti de mes humbles ressources: il avait détaché un brin de la botte de paille et buvait lentement son seau d’eau avec un chalumeau.»

A L’ÉTROIT
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Nazzaro, à la vitesse moyenne du Circuit, ne mettrait pas tout à fait deux minutes et demie pour aller de la Madeleine à la Bastille. Et il est probable qu’il irait un peu plus vite encore, car le parcours n’est pas très accidenté.

Ce serait d’ailleurs une jolie course à faire, un dimanche matin. On arrêterait la circulation pendant une heure ou deux. On se servirait de la rue de Lyon pour la lancée et on aurait la rue Royale et la place de la Concorde pour s’arrêter.

La Coupe des Grands Boulevards... L’Auto devrait étudier ça.

Grâce à la locomotion nouvelle, les distances de ville n’existent plus. Quand on a une auto devant sa porte, et qu’un rendez-vous vous appelle à quatre heures, on quitte son bureau à quatre heures dix. Et l’on arrive avant que le quart d’heure de grâce ne soit écoulé.

D’ailleurs, les distances de ville à ville existent à peine. Les grandes routes sont devenues des rues. Ainsi, un peu après Bonnières, on se trouve en présence de deux rues, la rue d’Evreux et la rue de Rouen. On salue dix voitures au passage entre Evreux et Lisieux. C’est comme une allée du Bois.

La France, qui nous semblait quelque chose d’énorme, d’inconcevable, d’aussi grand que le monde, la France, on voit ce que c’est maintenant: un très beau patelin, mais en somme assez limité. L’Italie, la Suisse, l’Allemagne, ce n’est pas plus loin que jadis la banlieue. Constantinople, Pétersbourg, c’est, si vous voulez, la grande banlieue.

Pour faire ce qui s’appelle une excursion, il faut franchir l’Oural ou l’Asie Mineure. Aller jusqu’au bout de la Sibérie, ça commence à être un petit voyage. Mais un voyage n’est sérieux que si l’on traverse le détroit de Behring.

Dans quinze ans on fera le tour du lac Tchad. Nous connaîtrons le Sahara comme le Ranelagh. Et on vendra de l’essence à 39 centimes dans les moindres oasis.

C’est à ce moment que l’automobile, victorieuse du cheval, commencera à s’attaquer au chameau. Et le chameau mordra bientôt le sable du désert.

Sur de jolies routes arctiques et antarctiques, des chauffeurs velus s’avanceront irrésistiblement vers les pôles, au grand effroi des ours blancs, qui courront bêtement devant les voitures, comme les veaux des zones tempérées.

Tout le monde, en voiture et en voiturette, ira regarder la figure du pôle nord, et l’on retournera chez soi en disant: «C’est ça? Eh bien! vrai!» On aura beau édifier aux deux pôles une petite colonne, pour montrer que c’est bien là; on aura beau mettre à côté une balance, un truc pour la bonne aventure et un appareil automatique pour distribuer des cartes postales et des flacons d’odeur, on n’empêchera pas que le pôle Nord et le pôle Sud seront des petits endroits sans gaîté... Alors ayant tout épuisé des joies panoramiques de la terre, on commencera à se trouver à l’étroit sur cette boule archi-connue. Et on cherchera les moyens d’aller dans les autres astres. Au fond, on ne s’en est jamais occupé sérieusement. Mais maintenant tout le monde est las de rouler sur les mêmes méridiens et sur les mêmes degrés de latitude. Alors il faut espérer que nos aérostiers, nos constructeurs de moteurs, vont s’y mettre, et qu’ils vont inventer le merveilleux appareil qui nous permettra de parcourir les 66 millions de kilomètres qui nous séparent encore de Mars, les jours où il veut bien se rapprocher de nous.

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Ce n’est pas évidemment pour rien et par hasard que le grand installateur du système planétaire nous a placés à proximité de ces deux planètes, Mars et Vénus, dont l’une est de 57 degrés plus froide et l’autre de 55 degrés plus chaude que la Terre. Le temps n’est pas éloigné où nous irons passer l’hiver dans la planète Vénus et l’été dans la planète Mars.

Les habitants de Mars, qui vivent depuis pas mal de temps dans cette température de 30 degrés au-dessous de zéro, ont dû prendre des mesures en conséquence. Leurs organismes sont habitués au froid. C’est une race très remuante et très active, à l’opposé des indolents habitants de Vénus, qui doivent avoir les côtes en long.

D’ailleurs des gens dignes de confiance qui ont connu en Russie ces températures martiennes de 30 au-dessous m’ont affirmé que, par les temps secs, on ne sent pas le froid.

Trente degrés, qu’est-ce que c’est que ça? C’est une température terrienne. Ce qui commence à compter, ce sont les 219 degrés de Neptune.

Il est évident que ça devient plus anormal, et que les gens de là-bas doivent mener une autre vie que la nôtre.

D’abord, à ce numéro-là du thermomètre, la plupart des corps changent d’état. Tel gaz, pimpant et léger, est un liquide moins dégagé d’aspect, ou même un solide inerte et sans grâce.

Il est bien probable que les Neptuniens ne sont pas faits comme nous. Peut-être ressemblent-ils à ces bêtes antédiluviennes qui allongent dans le musée de Kensington leur squelette interminable... Mais puisque nos astronomes à la vue courte ne nous donnent pas sur eux de renseignements suffisants, nous aimons mieux nous figurer qu’ils nous ressemblent. C’est ainsi que nous façonnons Dieu à notre image. Admettons que les Neptuniens sont des gens comme nous, mais plus grands, proportionnés à leur planète. Et imaginons, derrière un vaste zinc, un limonadier géant débitant de l’air en bouteilles et même en magnum, pendant qu’à la terrasse un autre gars de Neptune se fait servir comme apéritif de l’oxygène absinthé.

CITRONNET
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Citronnet était le plus célèbre de sa famille. On ne voyait d’ailleurs jamais son père, un vague bûcheron. Quelquefois, sa mère traversait le village avec une charge de bois mort. Mais, dans la Grande-Rue, qui était la grand’route, on connaissait bien Citronnet.

Citronnet était âgé d’une dizaine d’années. On ne savait pas s’il était jamais allé à l’école. Il passait à travers toutes les lois sur l’enseignement. Je crois qu’on ne pouvait dire au juste à quelle commune il appartenait, et que personne n’élucidait ce problème, moins intéressant sans doute pour l’histoire que celui du véritable berceau d’Homère.

D’ailleurs, on sentait obscurément qu’il ne fallait pas arracher Citronnet à ses fonctions. Dans le village où tous les hommes, toutes les femmes, tous les gosses travaillaient, soit aux champs, soit dans des usines proches, Citronnet était «le badaud». Il était l’emblème haï et jalousé de l’oisiveté éternelle.

Il passait pour un mauvais sujet, qui n’avait peur de rien. La vérité est qu’il avait peur de tout. Mais, dans le désœuvrement où il vivait, il était poussé tout à coup par les lubies. Si l’idée lui venait de faire une blague à une poule, d’isoler tout à coup un poussin égaré, ou bien de taquiner un veau attaché devant l’auberge, rien ne pouvait arrêter en lui ce besoin impérieux de faire quelque chose. N’étant pas satisfait par une vie inoccupée, ce besoin d’agir se manifestait par des actions irrégulières, qui indignaient les habitants. Aussi le jeune Citronnet vivait-il un peu comme un paria. On lui parlait de côté. On ricanait parfois en le voyant, et l’air apeuré et doux qu’il avait pour regarder le monde le faisait considérer comme individu le plus dissimulé du département, d’un machiavélisme peut-être sans but, mais évident.

Les autos qui s’arrêtaient chez l’épicier, pour prendre de l’essence, avaient tout de suite la clientèle de Citronnet qui restait cependant à une certaine distance des pneus. Car il savait bien que si par malheur un des boudins s’était dégonflé, il n’y aurait eu qu’une voix pour accuser la malveillance...

Citronnet n’avait jamais été en auto, même pendant trente mètres. Il aurait bien voulu s’accrocher un jour derrière une voiture pour aller jusqu’à la sortie du village. Mais il était trop surveillé par le marchand d’essence, par la dame du tabac, par la forge, par tout le monde.

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Or, un jour, une auto grise à deux places s’arrêta pour faire de l’essence. Elle avait un énorme capot à l’avant, et derrière les baquets un arrière en biseau. Le chauffeur, pour conduire, était presque couché sur le dos... Une fois qu’elle eût pris son essence, il y eut un peu de coton pour la mise en marche, si bien que l’épicier, qui avait affaire, rentra dans sa boutique. Comme il faisait très chaud, la dame du tabac, à l’inverse du capucin du baromètre, restait à l’intérieur de sa maison. La forge ne marchait pas... La route était libre... Les deux chauffeurs avaient pris place dans la voiture.

Citronnet s’installa sournoisement à l’arrière. La voiture démarra... Dès le début, Citronnet comprit que ça marcherait trop vite. Il eut l’idée de descendre à l’instant même... Mais ça allait trop vite déjà. Aux dernières maisons du village, l’auto filait à pleine allure. Citronnet, accroché tant bien que mal, fermait et ouvrait les yeux, ne sachant s’il avait plus peur de ce qu’il voyait ou de ce qu’il ne voyait pas.

Au bout d’un instant, il se risqua à regarder devant lui. La route montait, droite comme un mur. Il eut l’espoir de voir ralentir la voiture, mais la voiture ne ralentit pas... Au haut de la côte, on aperçut un petit village... On le traversa à toute vitesse... C’était fini. On ne s’arrêterait plus qu’au bout du monde.

Quelles réflexions se faisait Citronnet? Il ne savait pas. Ça marchait trop vite. Il se disait confusément qu’il allait se trouver très loin, dans un pays inconnu, et sans aucune espèce de ressource. En effet, le petit sou que la veille il avait reçu d’un autre chauffeur à qui il était allé chercher du tabac, ce sou unique avait été dilapidé le matin même, en un achat de boules de gomme.

On passait au milieu d’un paysage magnifique. Mais, comme tout bon buveur d’air, Citronnet semblait dédaigner le paysage. On entra dans une forêt assez fraîche, sur une maudite route roulante, où l’allure de la voiture s’accrut encore.

Puis la forêt s’éclaircit peu à peu, et fit place à une plaine qui n’était pas sans grandeur. La route, toute plate, filait entre des champs très plats. Citronnet se demandait dans quel pays on se trouvait, si c’était encore la France, ou l’Europe...

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Puis, brusquement, après une embardée, la voiture s’arrêta. Et un des deux messieurs à lunettes, qui ne mâchait pas ses expressions, lança une expression toute crue... Citronnet avait sauté à terre et se tenait sur le bord du chemin... C’est alors qu’un des chauffeurs l’aperçut, le regarda avec stupéfaction, et lui demanda d’où il était sorti. Ce chauffeur était bien sûr d’avoir vu la route déserte, rien qu’un instant auparavant. Et Citronnet semblait avoir jailli du sol poudreux, telle Astarté de l’onde amère.

Tout en le réquisitionnant pour aider au démontage du pneu, les deux chauffeurs, soupçonneux, continuèrent à interroger leur compagnon imprévu. Ils finirent par en avoir le cœur net et par savoir qu’ils l’avaient ramassé quelque part...

Mais où donc? Ils ne s’étaient pas arrêtés depuis près de cent kilomètres. Ils regardèrent sur leur carte et nommèrent la patrie de Citronnet. Le jeune déraciné avoua qu’il était en effet originaire de ce pays lointain, et les chauffeurs, ne sachant que penser, l’examinèrent.

Je voudrais bien vous dire qu’ils l’emmenèrent à Paris, l’attachèrent à leur maison, que Citronnet grandit à leur service, et qu’il finit par épouser la fille de l’un d’eux, belle et riche héritière. La vérité est qu’ils se bornèrent à le mettre en chemin de fer, dans un compartiment de troisième classe... C’était aussi un des rêves de Citronnet d’aller en chemin de fer. Mais ce bonheur lui arrivait trop subitement. Il n’en jouit pas autant qu’il aurait dû.

Quelques-uns de ses concitoyens furent un peu étonnés quand il débarqua à la gare du pays.

On lui demanda: «D’où c’est-il qu’tu viens?... Là-v-où qu’tu t’es en allé?...» Citronnet n’était pas loquace. Il murmura quelques rauques explications, et cette aventure fut loin de modifier dans un sens favorable sa réputation locale.

UNE RACE QUI S’ÉTEINT
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—Regarde de tous tes yeux, regarde!

C’était, je crois, le terrible Ogareff qui s’adressait en ces termes à Michel Strogoff, pendant que l’on chauffait la lame de sabre, pour la passer ensuite, incandescente, devant les yeux de l’envoyé du Tsar.

Il n’est pas question pour le moment de nous passer à tous devant les prunelles des lames portées ainsi à une température plus haute que celle du rouge-blanc. D’autant que nous ne trouverions pas tous, à point nommé, en pensant à notre famille une larme protectrice qui nous préserverait, comme elle en préserva Strogoff, du fâcheux effet de ce sport sibérien.

Pourtant nous ne saurions trop vous exhorter à regarder de tous vos yeux autour de vous, car le spectacle devant lequel la plupart des hommes passent, d’ailleurs indifférents, le spectacle en vaut vraiment la peine.

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Vous savez pourtant ce que c’est qu’une ère? C’est quelque chose d’important, une ère; les siècles, à côté d’une ère, ne sont que des petits garçons. Eh bien! nous sommes en ce moment à ce point si rare de l’histoire où il nous est permis d’assister à l’arrivée d’une ère nouvelle, et, en même temps, à l’agonie d’une ère ancienne. Il y a en ce moment deux ères sur le pavé de Paris, celle toute-puissante d’éclat et de jeunesse de la locomotion nouvelle, et l’ère décrépite, asthmatique, râlante, de la traction animale.

Regardons-les de tous nos yeux ces véhicules hier encore familiers, aujourd’hui déjà étranges, qu’emmènent des grosses bêtes grises, jaunes ou noires. Un omnibus à chevaux n’est-il pas déjà aussi barbare qu’un pousse-pousse égyptien? Et les cochers, les cochers ne nous font-ils pas l’effet d’apparitions, de fantômes, en chair et en os, qui entrent tout vivants dans le Préhistorique?

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Regardez-les encore, car bientôt nous ne les verrons plus. Examinons leurs variétés diverses, dont quelques-unes d’ailleurs ont déjà disparu.

Les auteurs de romans-feuilletons ne connaissaient qu’un exemplaire du cocher de fiacre, qu’ils appelaient l’automédon. C’était lui qui disait: «Hue, Cocotte!» ou «Suffit, bourgeois!» Il fouettait sa bête, d’ordinaire maigre et poussive, par opposition aux robustes percherons que le cocher des berlines «enveloppait d’un large coup de fouet».

Le cocher de fiacre des romans était aussi étroitement défini que le portier ou le porteur d’eau. Pourtant, disons-le, il y avait et il y a encore des spécimens très différents de cochers de fiacre. La race, en ces dernières années, s’est affinée. Le cocher de fiacre d’il y a vingt ans avait une bien mauvaise réputation. Il passait pour un être grossier, insolent, âpre au gain. Il oubliait toute politesse, quand il s’agissait de faire remarquer à ses clients leur manque de générosité. Il leur exprimait sa façon de penser avec une rudesse toute barbare. On trouve encore, parfois, autour des gares de ces cochers d’une autre époque. Ce sont ceux qui font du camping, la nuit, dans les stations de débarcadères, qui sont comme des Musées de Cluny des anciennes voitures de louage, de ces extraordinaires véhicules, de ces véritables fiacres classiques, plaintifs et cahotés, pleins d’humidité et de courants d’air, et qu’un de mes amis définissait ainsi: «Appareils de vieux fer et de vieux bois pour pousser les chevaux malades.»

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Nous voyons aujourd’hui beaucoup de fiacres propres et vernis comme des voitures de maître, attelés de chevaux moins fringants, du moins en bonne santé. Ils sont conduits par des cochers corrects, bien entourés dans leur couverture et qui tiennent au moins leurs rênes, au lieu de les laisser flotter sur leur cheval, comme Hippolyte ou comme ce cocher barbu en veston de toile, au chapeau de paille mis très en arrière. Ce cocher-là, paisiblement, les jambes croisées, malgré les remontrances des gardiens de la paix, s’obstine à fumer la pipe pendant que les voyageurs de sa victoria reçoivent dans la figure des parcelles de cendre enflammée et de fines gouttelettes, le tout au prix de dix centimes les quatre cents mètres.

Ce cocher traditionnel est, je l’ai dit, d’aspect très paisible, mais le moindre incident de parcours détermine chez lui une véritable irruption d’injures. Le blanchisseur qui lui coupe sa ligne, le cocher de maître qui passe un peu trop près de lui, sont immédiatement pris à partie. Il se livre, bien qu’il les voie pour la première fois, à des appréciations les plus sévères sur leur intelligence et n’hésite pas à salir leur vie privée.

Pourquoi le cocher moderne, pourquoi surtout le mécanicien sont-ils moins mal embouchés? C’est sans doute qu’ils vont plus vite. L’homme qui crie, qui invective, est celui que l’on dépasse. Quelquefois, le cocher plus rapide, empoigné au passage, se retourne pour répondre par une injure aussi violente. Mais c’est là comme une hostilité d’usage, quelque chose comme un devoir de politesse, et où la rancune n’a aucune part. Au fond, la meilleure réponse et la plus dédaigneuse, c’est la vitesse... La colère du charretier dépassé se perd dans le vent.

Les gens sur les routes continuent à crier après le chauffeur; mais ils crient avec de moins en moins de conviction, parce qu’ils s’aperçoivent que leurs injures n’atteignent plus la voiture.

Voilà comment l’automobile adoucira les mœurs. Les mécaniciens qui vont vite, n’ont pas le temps d’«agrafer» leur prochain qui, au bout de deux secondes est déjà loin d’eux. Les tombereaux seront remplacés par les volumineux poids lourds, trop imposants, trop réguliers dans leur marche pour ne pas être entourés de respect. Le charretier disparaîtra comme le cocher de fiacre et, avec eux, une certaine verdeur, une assez belle truculence de la langue vulgaire, qu’il faudra sans doute regretter, car le besoin d’être violent et incisif poussait toujours les «empoigneurs» de la rue à chercher des mots nouveaux, non émoussés par leur emploi de tous les jours, et cette recherche et cette invention continuelles donnaient, il n’y a pas à dire, pas mal de nerf au langage.