UN VRAI PUR
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Parmi les types sympathiques que j’ai rencontrés au cours de ma carrière déjà longue de chauffeur amateur, j’ai déjà signalé ce mécanicien si aimable, qui porte, à vélo ou à pied, les lettres à la poste, qui donne un coup de main au valet de chambre pour balayer l’appartement, qui se met au besoin à un petit travail de jardinage. Il s’acquitte de ces différentes fonctions avec une bonne humeur parfaite, qui ne cesse qu’au moment précis où il est question de faire un tour en automobile...
Et combien j’ai aimé aussi ce vieux négociant retiré, qui s’est bien offert le luxe d’une quarante-cinq chevaux, mais chez qui le besoin d’ostentation est fortement combattu par une vigilante parcimonie! Il veut bien promener sa voiture le plus possible dans Paris où l’usure des pneus et la consommation d’essence sont insignifiantes. Mais comme il souffre lorsqu’on sort des fortifications! Sa torture commence quand on arrête devant le marchand d’essence. Il a un regard de vrai malade anxieux, quand il voit les bidons pleins d’un beau liquide transparent se vider l’un après l’autre dans le réservoir insatiable.
J’ai connu aussi cet autre propriétaire d’auto qui ne sort jamais d’un petit cercle étroit, tracé autour de sa maison de campagne, non pas par avarice et pour ménager sa voiture, mais par une espèce de manque d’imagination, par une timidité devant les routes inconnues.
Mais ceux-là, à vrai dire, ne sont pas des chauffeurs. Ils ont une voiture parce qu’il faut en avoir une quand on est dans une certaine situation sociale. Ils ne connaissent de la machine que ce que leur en dit leur mécanicien; celui-ci les instruit négligemment, selon sa fantaisie. Il faut qu’ils se contentent de ce qu’il leur dit. D’ailleurs, ils s’en contentent. Leur compétence n’est appréciable que lorsqu’ils parlent de leurs pneus. Ils ont lu les factures et savent très bien qu’un pneu de 135, ce n’est pas la même chose qu’un pneu de 105. Avez-vous remarqué que c’est toujours aux pneus qu’ils s’intéressent? Ils vont même jusqu’à examiner l’enveloppe crevée, pour voir si elle pourra encore servir.
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Mais, je vous dis, cette variété de chauffeurs à la manque n’a rien qui me passionne. Bien plus curieux est cet automobiliste forcené de la première heure qui a toujours eu dans sa remise des voitures de bonne marque, mais qu’il ne sort jamais sur les routes, parce qu’il n’aime dans le sport automobile que la contemplation, la possession de la voiture.
Qu’est-ce que ça peut lui faire de filer sur les grands chemins à quarante, soixante, quatre-vingts kilomètres à l’heure? Il n’aime pas le mouvement et le déplacement inutiles, il n’aime pas le paysage, il ne regarde rien. Les villages que l’on rencontre sont toujours le même village, les paysans ressemblent aux paysans comme les arbres aux arbres. Il s’écrierait volontiers: Que de verdure, que de kilomètres!
Ce qu’il lui faut, c’est sa voiture. Il n’est pleinement heureux que lorsqu’il la voit dans sa remise, bien à lui, toute propre, indemne de poussière et vidée d’invités intrus. Le dimanche matin, il se lève à quatre heures, et il va dans sa remise, et il retrouve chaque fois l’impression délicieuse qu’il a éprouvée le jour où la voiture est venue de chez le carrossier, bien reluisante, ornée de pneus tout blancs. Il a beaucoup souffert quand elle est sortie pour la première fois. Toute cette poussière infâme qui venait encrasser les chaînes! Ce vernis, ce beau vernis de coffre, aussi net que du cristal, la route le prendrait et le ternirait à chaque tour de roue!
Il ne se refuse pas à faire marcher le moteur dans la remise. Il est heureux quand il tape bien. A quoi bon le faire marcher sur les routes? A quoi bon parcourir des distances, dépasser des bornes, subir la trépidation des bouts de routes pavés et la secousse souvent inattendue de ces brutes de caniveaux?
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Mais quelle astuce pour repousser les propositions de promenades dont ses parents et ses amis le tyrannisent! Il a un peu honte de les refuser carrément, et d’avouer sa passion—que le vulgaire ne peut comprendre—de l’automobile immobile. Il sait bien que tous ces profanes riraient de lui... Alors il faut, chaque dimanche, inventer des prétextes nouveaux. Parfois il feint d’être retenu à Paris, ou plutôt à Neuilly, où il habite, par une invitation à déjeuner. Il va déjeuner au restaurant, et guette l’après-midi le moment où tout le monde sortira de chez lui, pour retourner en toute hâte dans sa remise. Et cet homme de quarante ans passés n’hésite pas à monter dans cette voiture arrêtée, à prendre le volant à deux mains, et à rester parfois des demi-heures entières dans une position de vainqueur de circuit, tenace et infatigable, mais ivre de contentement à l’idée que sa voiture ne marche pas!
Pour qu’il se décide à sortir, il faudrait un temps extrêmement sec, un ciel inaltérable. Et le temps n’est jamais assez sec, ni le ciel assez bleu. Aussi vit-il dans l’angoisse chaque samedi à l’idée qu’il pourra faire beau le lendemain...
Il vient d’ajouter un trait magnifique à sa glorieuse et pure carrière de chauffeur en chambre. Comme il pouvait difficilement, étant donné qu’il habitait la banlieue, ne pas venir en automobile à Paris, où l’appellent des affaires quotidiennes, il a déménagé. Il a pris un appartement près de la rue Beaubourg, à deux pas de son bureau. Il a fallu pour cela aller dans une vieille maison, qui sent une étrange odeur de vieux plâtras, où le parquet est accidenté, où les portes se sont soulevées et laissent passer sous elles une grande quantité de courants d’air terre à terre. Mais l’appartement, bas de plafond, tapissé d’un papier défraîchi, se loue en même temps qu’une spacieuse écurie, désaffectée, où notre ami a installé sa voiture dans des conditions parfaites de confortable. Il inventera des prétextes pour ne pas quitter Paris pendant la belle saison. Il fera son possible pour que la précieuse auto passe tout son été bien tranquille, et même tout l’automne, jusqu’au moment où elle sera remplacée par un modèle plus récent acheté au Salon de l’Automobile. Car la passion de notre ami exige qu’il ait sans cesse dans sa remise les primeurs de la construction automobile, les engins de la toute dernière heure.
LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS
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Le dimanche matin, la fameuse question de la pluie et du beau temps est presque seule à l’ordre du jour.
Quand on s’éveille, quand on se guérit peu à peu de la cécité et de l’illusion nocturnes, quand on quitte ses songes à soi pour rentrer dans la vie de tout le monde, il faut un peu de tâtonnements pour retrouver le jour qu’il est. On revient de l’exil des rêves, on s’informe... Ce matin, d’abord pareil aux autres, c’est un matin très différent, un matin de dimanche... Dimanche, oui, en effet... C’était bien hier samedi...
Alors, quand on est à peu près réveillé, quand on a repris sa place dans la vie officielle, on se demande, comme tout le monde, s’il va faire beau... Les volets sont fermés et vous présentent confusément par petites raies blanches semblables des échantillons du jour. On en évalue l’intensité lumineuse... Et alors il faut savoir l’heure. Car s’il est déjà neuf heures, ces petites raies de lumière, ça n’est pas assez clair pour être des morceaux de beautemps.
Le plus souvent, en cette saison décevante, le ciel ne vous donne pas d’indication certaine. On dirait qu’il s’amuse de tous ces yeux inquiets qui l’interrogent. C’est assez rare qu’il nous apporte une joie complète avec un beau soleil bien franc. Et il sait aussi qu’un temps noir et une pluie irrémissible nous amèneraient trop rapidement à la résignation. C’est donc toute la matinée une série de changements à vue. Ce matin, les moyens les plus grossiers étaient mis en usage. Il venait de là-haut les choses les plus disparates. Un soleil éclatant faisait place à du grésil. Tantôt la joie quittait le cœur des directeurs de vélodromes pour venir habiter l’âme des impresarii de théâtres, et tantôt, se croisant avec la détresse, elle refaisait en sens inverse le même chemin.
Je me rappelle qu’étant jeune, je souhaitais ardemment la pluie, parce que j’aimais beaucoup les matinées des théâtres. Mes parents n’admettaient pas qu’on pût s’enfermer quand il faisait du soleil. C’était une impiété. Mais les jeunes gens se disent qu’ils ont devant eux beaucoup de journées de soleil et qu’ils peuvent en laisser perdre quelques-unes.
Plus tard, quand j’ai été directeur sportif de Buffalo, je me suis habitué à détester la pluie imbécile, anti-sportive, qui vient, avec ses douches obliques, se mettre en travers des évents les plus intéressants.
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Toute la matinée, le personnel du vélodrome, debout contre les barrières, levait les yeux au ciel, comme un équipage de navigateurs anxieux.
Il y a toujours dans tous les milieux une personne qui sait prédire le temps. Ces réputations naissent tout à fait par hasard, après un pronostic juste. Mais aussitôt qu’une personne a reçu des éloges pour avoir prédit le temps qu’il a fait, elle se sent remplie d’un gros orgueil... Elle sait bien ce que sa réputation peut avoir de fragile; elle s’habitue à ne pas risquer d’avis trop prompt, à suspendre ses jugements, à employer des formules évasives. Et on l’entend répéter à la fin de la journée: «Eh bien! j’avais bien dit qu’il ferait beau temps!» avec une telle autorité qu’on oublie complètement qu’elle n’avait rien dit du tout.
Du reste, nous avons toujours besoin de prophètes. Il venait jadis chez mes parents un frotteur sourd, vers qui nous nous précipitions avidement pour savoir le temps qu’il ferait le dimanche. Je ne sais pas pourquoi, mais son visage rouge, immobile comme un visage de bronze, donnait une impression d’infaillibilité. Quand il lui arrivait de prophétiser juste, on disait: «Le frotteur l’avait dit!» et son prestige se trouvait consolidé pour des semaines. Et si le temps n’était pas conforme à ses prévisions, c’était le temps qui avait tort.
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La profession y était évidemment pour quelque chose. D’instinct on a confiance dans les frotteurs... Mais on a peut-être pour cela des raisons positives: le frotteur, d’après la consistance de la cire, la façon dont elle prend sur le parquet, se rend compte de l’état hygrométrique de l’air, et, grâce à ces données établit ses prévisions... Je vous donne cette explication, mais, moi, je n’en ai pas besoin et je crois aux frotteurs par une espèce de foi.
Cependant les marins sont encore plus écoutés. Ils vivent sur une très ancienne réputation. Les yeux constamment fixés sur l’horizon, nous les voyons dans tous nos souvenirs littéraires, froncer leurs sourcils (épais) et dire d’une voix rude: «Voilà un grain qui se prépare!»
Un jour, par un temps magnifique, je me promenais dans le port de Trouville pour regarder les yachts. Je m’étais arrêté devant un très petit bateau qu’un marin accroupi nettoyait paisiblement. Auprès de lui, un homme du port, presque aussi désœuvré que moi, le regardait les bras ballants.
Le marin se leva, fixa les yeux au loin sur le quai, et dit, en apercevant un monsieur qui venait de notre côté.
—Voici M. Durandel qui vient voir si son bateau peut sortir cette après-midi... Mais comme, moi, je ne suis pas disposé, il est bien probable qu’on ne sortira pas.
M. Durandel s’approchait. C’était un quinquagénaire cossu, mais timide, qui se cachait derrière une terrible moustache grise.
Il resta pendant quelques instants sur le bord de l’eau; on sentait qu’il voulait parler... Au bout d’un instant, il se risqua à dire:
—Beau temps, ce matin...
La figure du marin s’assombrit d’une moue sinistre:
—Heu! heu! Ceux qui vont sortir aujourd’hui pourront bien s’en repentir. Et, sans ajouter d’autre mot, il tendit son bras vers l’horizon, où, dans un ciel admirable, on apercevait deux petits nuages blancs, d’autant plus inquiétants qu’ils étaient presque imperceptibles.
—Ah! vous croyez qu’il n’est pas prudent?...
Le marin ne répondit strictement rien et continua d’astiquer son bateau.
—Bon, dit M. Durandel, je ferai un tour en auto...
Et il s’éloigna à pas résignés, pendant que j’admirais le prophète qui, supérieur à maint autre clerc en température, avait au moins de bonnes raisons pour le guider dans ses oracles.
L’ÉCRITEAU
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M. Desbretonneaux était un commerçant français de bonne race: pendant toute sa carrière commerciale, il avait été moins préoccupé de gagner de l’argent que d’empêcher les autres d’en gagner. Il avait eu la constante horreur des intermédiaires. Si on lui proposait une affaire d’un rapport certain, il était moins réjoui par ses dix mille francs de bénéfice personnel qu’il n’était gêné et révolté par les douze cents francs qu’empochait le courtier... Il n’arriva jamais à comprendre qu’il est bon de rémunérer ses auxiliaires, de stimuler leur zèle par l’espoir du gain. Il aurait désiré qu’on l’aidât pour ses beaux yeux, alors que lui-même n’eût travaillé pour les beaux yeux de personne.
Pourtant, grâce au secours injuste du Hasard, M. Desbretonneaux fit sa fortune. Il céda son fonds de commerce, après des négociations qui durèrent quatorze mois, et pendant lesquelles les intermédiaires échangèrent force contre-lettres et papiers secrets avec l’acquéreur, afin que tout indice de commission échappât à l’œil inquiet de M. Desbretonneaux.
L’ancien négociant put s’installer à la campagne, dans une villa d’occasion, à laquelle il s’efforça de donner un aspect grandiose, grâce à des travaux qu’il fit exécuter par son jardinier tout seul, et qui, à ce train, ne pouvaient être achevés qu’après cent vingt années, par l’arrière-petit-fils de ce travailleur. Mais c’était un plaisir, pour M. Desbretonneaux et sa famille, que de supputer à tout instant ce que serait un jour «la propriété».
Dans une vente de démolitions, il acheta une grille magnifique, en fer forgé, malheureusement un peu courte pour la façade. Il fallut laisser au milieu une brèche un peu vaste, que toute la famille finit par trouver monumentale.
M. Desbretonneaux ne sortait pas du village. Il y avait autour de la maison de jolies promenades tout à fait semblables, disait-il, à celles qu’on devait trouver un peu plus loin. Dans ces conditions, il est bien inutile d’avoir une voiture, si ce n’est pour le «fla-fla».
Quand il allait chez son banquier, M. Desbretonneaux prenait le chemin de fer. Il profitait de son voyage pour acheter du drap, qu’il apportait ensuite à un ouvrier tailleur retraité, qui habitait le village, et qui lui confectionnait des vêtements bien supérieurs à tout ce qu’il aurait pu trouver à la ville.
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Comment M. Desbretonneaux eut-il soudain l’idée de s’acheter, ou plutôt de se faire fabriquer une automobile?
Bien entendu, il avait le plus grand mépris pour les marques en renom. Pour rien au monde, il n’eût voulu «payer la marque», comme quelques-uns de ses voisins de campagne, avec qui il était entré en relations. Ce fut même le noble désir d’avoir une voiture meilleur marché que les leurs, bien plus rapide, bien plus solide, qui le décida à devenir chauffeur à son tour.
Il mit à profit les six ou sept mois de la mauvaise saison pour faire construire son auto. Pour assembler les divers organes «en acier ou en bronze extraordinaires», qu’il s’était procurés à droite ou à gauche, il dénicha, bien entendu, le petit ouvrier unique que l’on trouve toujours... un mécanicien comme il n’y en avait pas deux. On pouvait parcourir, pour avoir son pareil, les usines du monde entier.
Un matin du mois de juin, M. Desbretonneaux convoqua ses amis pour sortir avec la voiture.
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Il avait appris à conduire lui-même, bien entendu. Vous ne pensiez pas qu’il allait donner deux cent cinquante francs par mois à un chauffeur.
Il emmenait avec lui, sur le marchepied, le mécanicien-constructeur. On pouvait charger cette voiture! Elle ne craignait rien!
M. Desbretonneaux embrassa sa femme, à huit heures juste du matin. «Nous allons faire deux cents kilomètres, et nous reviendrons pour déjeuner».
Puis on se mit en marche, doucement d’abord, pour sortir du pays... Le mécanicien pressait une trompe détachée. Mais c’était un avertisseur bien inutile, car le bruit de la voiture eût suffi à faire ranger les charretiers, à trois lieues en aval.
On eût cru entendre simultanément une batterie mécanique et une machine à écraser les caillous qui, par instants, devait écraser quelque chose d’autre, car des essieux ou du moteur s’élevait le cri d’un animal étrange... A toutes les portes des maisons se montraient des faces anxieuses. Les enfants devaient pleurer, si l’on en jugeait par leurs bouches ouvertes. Le bruit de la voiture couvrait tout autre bruit.
Enfin on arriva en rase campagne... Une belle route déserte, en palier, roulante comme une piste, s’offrait aux buveurs d’air.
Mais les buveurs d’air n’étaient pas encore prêts à boire. L’allure n’avait pas changé sensiblement, si l’énorme bruit persistait toujours. Au bout de cinq cents mètres, M. Desbretonneaux arrêta tout l’appareil, et échangea quelques mots avec le mécanicien, qui prit sa place sur le siège, pendant que lui-même, avec une désinvolture héroïque, s’installait sur le marchepied.
Le mécanicien remit la voiture en marche, et s’employa sans relâche à faire manœuvrer des leviers, avec la diligence d’un marchand de gaufres pressé de servir une clientèle avide. Au bout d’un instant, il renonça à bouger, les mains au volant, pendant que l’équipage continuait son trantran, à une allure de 8 à 10 kilomètres à l’heure. M. Desbretonneaux ni ses passagers ne parlaient... On couvrit ainsi une lieue de pays. Le mécanicien, les yeux devant lui, attendait une intervention de la Providence... Cette magnifique route n’en finissait plus. Enfin, on aperçut une agglomération.
C’était un petit bourg, que M. Desbretonneaux nomma, avec une fierté relative. On arrivait tout de même quelque part... La voiture, continuant sa marche régulière, parvint jusqu’aux premières maisons... On vit alors un poteau, avec un écriteau bleu, que l’on ne déchiffra qu’au bout d’un instant, et sur lesquels le conducteur, M. Desbretonneaux, tous les invités, purent lire cet avis plein de prudence:
Allure modérée prescrite à tous véhicules.
DE HARDIS CHAUFFEURS...
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Il a cinquante-cinq ans. Il est court et gros. Il a l’air d’un bon petit menuisier de quartier, qui fait la réparation courante, et qui a sous ses ordres un ouvrier et un apprenti. Mais, en le regardant de près, on trouve que ce menuisier a des habits de drap bien neufs, une jaquette un peu longue, des vêtements cossus et qui viennent d’un tailleur cher. Et on s’étonne de le voir descendre par le grand escalier, et monter dans l’allée, sous le porche, dans une énorme voiture automobile, toute reluisante, pendant qu’un domestique en livrée gros-bleu court devant la porte cochère pour surveiller la sortie.
A la mer, dans la ville tapageuse où ils vont passer l’été, ils emmènent leur automobile, qui a remplacé depuis l’année derrière la victoria à deux chevaux où ils s’installaient tous les deux, lui et sa femme... Sa femme est toute petite, toute maigre, plus âgée, et encore plus triste que lui. Elle a des paupières qui retombent à moitié, comme de petits stores aux ressorts trop faibles. C’est par là-dessous qu’elle vous regarde, de son pauvre regard, qui n’est pas bienveillant, mais qui n’a pas non plus la force d’être malveillant.
Pendant l’hiver, ils dînent en ville une douzaine de fois chez trois ou quatre amis riches, qu’ils traitent eux-mêmes trois ou quatre fois par an. Ils vont au Théâtre-Français, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique. Ils vont aussi dans les autres théâtres voir les pièces dont leurs amis leur disent du bien. Mais ils préfèrent les théâtres subventionnés, parce qu’on est abonné et qu’on n’a besoin de choisir ni la pièce ni le jour. Quand on leur donne trois fois le même spectacle dans le courant de l’hiver, et qu’ils entendent leurs amis se plaindre, ils se plaignent aussi.
Quand leurs amis se sont mis à l’automobile, ils s’y sont mis aussi. Se mettre à l’automobile, c’est acheter une voiture. Il a acheté une voiture de soixante-chevaux, parce qu’elle était «en rapport» avec sa grosse fortune.
Leur cocher, un homme rasé, aux gros sourcils hostiles, a appris en trois mois le métier de chauffeur. Il porte maintenant une casquette et une veste marron. On lui avait permis de laisser pousser sa moustache, mais il est sorti de sa lèvre supérieure un poil tellement imprévu, jaune, gris, noir, rouge, qu’on a préféré y renoncer, et que François a gardé sa tête de cocher, très modifiée d’ailleurs par la casquette.
François est un homme très sûr, très prudent, et si affolé de propreté que, même du temps où il était cocher, il ne laissait jamais le garçon qui était avec lui s’occuper du nettoyage de la voiture. Maintenant il se tue de travail sur l’automobile, et sa passion s’accroît de ce que c’est plus compliqué et plus vaste, de ce qu’il y a une plus grande étendue de parties vernies, et par-dessus le marché des cuivres, des aciers, des chaînes qui s’encrassent pour un rien.
A la mer, on se sert de l’automobile comme on se servait de la victoria à deux chevaux. On s’en va, chaque jour, à quatre heures, à deux lieues de la maison, dans le port de mer le plus voisin. La voiture reste exposée pendant une bonne heure devant le casino de ce port de mer, pendant que les patrons prennent du café au lait ou regardent jouer aux petits chevaux. Puis on rentre en faisant un détour d’une lieue, parce qu’il y a trop de poussière sur la route de la mer.
Pendant la halte, le cocher-mécanicien a assez à faire à surveiller le vernis de sa voiture et à empêcher les gamins d’y apposer avec leurs doigts des signatures indélébiles.
Jamais ils n’auraient l’idée de faire une de ces grandes promenades, après lesquelles l’auto revient à la maison, sa large caisse toute blanche d’une poudre glorieuse, avec le noble aspect des anciennes diligences... D’abord ils ne savent pas où aller. Il y a dans le coffre de la voiture des cartes et des guides tout récents et, que l’on n’ouvrira jamais. Le cocher-mécanicien n’a point le goût de l’aventure. Et puis, personne ne leur indique d’excursions. Leurs amis ne sont pas dans le pays.
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J’ai fait connaissance avec ces personnes tout justement dans ce casino où elles venaient goûter tous les jours. Un ami qui était avec moi me présenta. Il s’établit entre nous une conversation languissante, qui s’anima un peu quand un hasard nous apprit que nous nous connaissions depuis très longtemps. Le monsieur et la dame exprimèrent alors tout ce qu’il était en leur pouvoir de sentir, en tant que satisfaction, plaisir et joie. Ce n’était pas considérable, mais on sentait qu’ils n’étaient pas en état de faire mieux.
Ils nous invitèrent à passer quelques jours dans la villa somptueuse où ils n’avaient pas moins de douze chambres d’amis, toutes inoccupées. Nous n’étions libres que pour la quinzaine d’après. Nous acceptâmes l’invitation. Il faut vous dire que nous avions tiqué sur la 60-chevaux qui était à la porte.
Ces gens m’avaient bien paru ce qu’ils étaient, mesquins, bornés et revêches. Mais ils avaient tout de même une grande qualité (à quatre cylindres) qui rachetait tous ces défauts.
Mon ami et moi, nous nous proposâmes de leur remuer un peu leur 60-chevaux. On ferait voir du pays à ce monsieur et à cette dame. On allait développer sérieusement en eux l’amour de la nature. On ferait de l’homme mûr un buveur d’air et de la dame âgée une mangeuse de kilomètres.
Pendant quelques jours nous préparâmes tout un programme. Peut-être même pourrions-nous les entraîner dans un très grand voyage. Moi j’en tenais pour l’Espagne. Mon ami préférait les bords du Rhin.
Nous attendions avec impatience le moment d’arriver là-bas... Nous les vîmes sur le quai de la gare. Ils étaient à pied, mais leur villa se trouvait tout près... Pendant le dîner, nous fûmes extrêmement gentils, gais et prévenants, des invités modèles.
—Est-ce que vous aimez l’auto? nous demanda le monsieur.
—Beaucoup! m’écriai-je, en me modérant un peu... Je ne voulais pas avoir l’air de ne tenir qu’à cela.
—Ah! c’est fâcheux... dit la vieille dame.
—Oui, c’est fâcheux, dit le monsieur. Nous avons précisément envoyé la voiture aujourd’hui à Paris, chez le carrossier. Elle est là-bas pour une quinzaine.
—Un accident? demandai-je d’une voix altérée...
—Non, mais il faut la vernir à neuf. Elle a été absolument abîmée par des gamins...
Telles furent les paroles textuelles que prononça ce hideux vieillard... On était en plein mois d’août, et des chauffeurs sillonnaient les routes admirables, sur des voitures qu’ils étaient allés chercher à l’usine, et qu’ils avaient emmenées impatiemment, sans même les faire peindre...
VILLÉGIATURES
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—Et vous passez l’été?
—Toujours au même endroit. Nous avons notre maison de campagne, que nous avons achetée assez cher. Si nous voulions la vendre, nous ne retrouverions jamais notre prix. Alors nous l’habitons.
—Plaignez-vous. Elle est très confortable, située dans un pays charmant...
—Un pays charmant, mais toujours le même. Nous voudrions changer un peu. N’est-ce pas un des charmes des vacances que de se «dépayser»? Maintenant nous avons notre résidence d’été, aussi connue de nous, aussi familière que notre résidence d’hiver. Or, pour bien goûter le plaisir du home, il faut en sortir quelquefois. Nous y sommes emprisonnés. C’est le home à perpétuité. Comme dit l’héroïne du Pain de Ménage, de Jules Renard, nous sommes heureux d’un bonheur auquel il faut se résigner.
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Après la lamentation des gens qui ont «leur propriété», il faut entendre la plainte inquiète de ceux qui ne savent où aller, et qui cherchent des villas sur toutes les côtes de France, de Belgique et d’Angleterre.
Ils s’effraient à l’idée de demeurer vingt-quatre heures dans un hôtel avec leurs bagages en consigne. On voit passer sur les plages de ces petites troupes d’aventuriers timides, peu faits pour l’aventure, des familles sans gîte de gens paisibles, rangés, et qui n’ont pas l’entraînement nécessaire pour coucher sous les ponts...
D’ailleurs, il n’y a même pas de ponts. Les piles de bois goudronné qui soutiennent la jetée sont tapissées d’un vert humide et incrustées de coquillages... On répand des bruits sinistres sur l’encombrement des hôtels... Un monsieur a dû passer la nuit sur un billard... La légende du monsieur sur le billard a cours sur toutes les plages. A noter aussi désormais cette légende plus moderne des chauffeurs malheureux qui ont dû dormir au garage, dans leur automobile.
On avait décidé d’abord de faire soi-même toutes les rues du pays, afin de découvrir les villas meublées sans avoir recours aux agences, de façon que le prix de location ne fût pas majoré de la commission accordée par le propriétaire à l’intermédiaire. Mais, de guerre lasse, on finit par s’adresser à un de ces agents...
Alors commence la promenade à travers la ville. On est tellement fatigué qu’on a frété une voiture, une de ces voitures vénérables appelées paniers, avec une caisse en osier et un dais chancelant. Sur le siège a pris place un vieux forban plein de mystère, et, entre les brancards qui l’étayent, trotte et galope à la fois, mais sur place, le plus osseux et le plus âgé des anciens chevaux de dragons.
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Cet attelage, qui n’avance pas, arrive tout de même à un endroit assez distant du point de départ, on ne sait par quel prodige, probablement parce que la terre tourne sous lui. Un arrêt officiel s’effectue devant une grille, disparue sous de la verdure sauvage. L’agent de location essaie successivement dix clefs, puis finit par ouvrir une petite porte geignarde. On aperçoit à travers des arbres une villa abandonnée, dont les cambrioleurs même ne veulent plus.
—Vous ne pouvez pas juger du jardin, parce qu’il n’est pas soigné en ce moment. Mais il est très joli aussitôt qu’il est ratissé.
Il semble évident que ce jardin, depuis la création du monde, n’a jamais été touché par la main de l’homme. On finit tout de même par distinguer les sentiers couverts d’herbe des pelouses qui n’en ont pas.
On escalade avec mille précautions un perron aux marches tremblantes. Puis recommence la longue et patiente expérience des clefs. C’est toujours la dernière qui marche, au moment où l’on ne s’y attend plus.
La porte s’ouvre enfin sur une nuit plus noire que n’importe quelle nuit, une nuit de derrière les fagots. L’agent et les visiteurs entrent à la file, les mains étendues, comme une théorie d’aveugles. Puis l’agent s’attaque à une croisée, qu’il ouvre malgré les plaintes du vieux bois. Il éventre une persienne si vieille qu’elle ne crie même plus... Un jour dégoûté pénètre dans la chambre.
Pellisson, dans cette pièce, aurait de quoi s’occuper. Les coins de murs soutiennent une quantité de ces travaux légers, de ces petits hamacs de mousseline grise extra-fine, d’où descend jusqu’à terre le fil presque invisible d’un petit funiculaire pour une seule personne.
C’est la salle à manger.
Le salon est aussi encombré d’araignées, mais il contient, en outre, des photographies d’êtres humains, d’odieux inconnus, et même des diplômes encadrés, qui, inlassablement, dans la nuit et le silence, proclament le triomphe de Fourraget Marie au certificat d’études, et les succès de Marchand Louis-Victor au concours de tir.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que ce séjour inhabitable devient habitable, une fois habité. On chasse les araignées. On arrache l’herbe des petits chemins, et s’il ne pousse pas de gazon sur les pelouses, c’est qu’il ne faut tout de même pas demander à Dieu l’impossible. Mais la maison, respirant par toutes ses fenêtres ouvertes, s’est animée d’une jeunesse nouvelle. On découvre dans des coins un vieux damier qui possède presque tous ses pions. Il y a sur la table du salon une boîte de cigares à musique, qui charme les âmes juvéniles. On se familiarise avec les photographies, et l’on finit par se réjouir un peu dans sa vanité des succès de Louis-Victor Marchand et de Marie Fourraget.
LE TIR
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C’est à Enghien-les-Bains que je fis mes débuts de cavalier. C’est aussi dans cette localité, éminemment sportive, que je m’exerçais, dès l’âge de douze ans, à la rame et au tir à la carabine.
Mes essais de rowing me lassèrent rapidement. Je ne savais pas ramer avec nonchalance. Je mettais un stupide orgueil à prendre des poses de canotier vigoureux. Mon idéal était d’avoir des biceps énormes et durs. Mais, au bout de cinq minutes, le bateau me semblait retenu par quelque amarre invisible. L’eau était résistante comme de la poix.
Je finissais, après des efforts douloureux, par revenir à la rive. Débarrassé de mon bateau, je foulais joyeusement la terre élastique. Mais, avant de me rendre au tir à la carabine, je m’arrêtais un instant devant le marchand de gaufres, qui m’inspira toujours une admiration inconsciente, tant il était sûr de lui-même.
Il avait une façon incomparable de pousser et de retirer les gaufriers, de verser la pâte liquide entre les plaques de fonte surchauffée, qui claquaient ensuite l’une contre l’autre, comme les dents de quelqu’un qui grelotte. Il avait toujours autour de lui un certain nombre de clients et, malgré sa diligence, on n’était pas servi tout de suite, et il fallait attendre son tour. Aussi ne manquais-je point de postuler pour une de ces gaufres si difficiles à obtenir; mais je ne les aimais pas. J’avais beau les secouer, il restait trop de sucre en poudre, et je n’osais pas demander qu’on en mit moins.
La fête d’Enghien durait quinze jours ou trois semaines. Il y avait un jeu de petits chevaux très excitant, où l’on gagnait des pots à tabac et des paniers de porcelaine imitant la paille tressée. On jouait avec ardeur à un jeu de billard où l’on renversait des quilles. On jouait avec moins d’enthousiasme à la toupie hollandaise, car la part de l’adresse y était moindre, et nous n’aimions pas les jeux de hasard. Nous cherchions surtout à la foire d’Enghien des satisfactions de vanité.
Nous nous arrêtions parfois devant l’homme qui vendait de la guimauve. Il avait suspendu à un crochet un gros tas de pâte rose, que ses mains caressantes relevaient et tordaient sans relâche, comme la chevelure de Vénus Astarté. Cet homme vendait également du nougat et du sucre d’orge à l’absinthe. Mais la guimauve était la grande préoccupation de sa vie.
Le dimanche, il y avait quelques forains supplémentaires, l’homme qui vous électrisait, le concessionnaire de la tête de turc, et celui des bonnets de coton.
Vous avez connu le jeu des bonnets de coton. Il y avait sept trous dans une planche peinte en rouge. A chacun de ces trous était adapté un bonnet de coton, la mèche en bas. Il y avait ainsi sept poches où il fallait envoyer, dans l’ordre, sept œufs en bois, en se mettant au bout de la planche. On allait facilement jusqu’au quatrième bonnet, et même au cinquième. Mais on citait les gens qui avait atteint le sixième. Les essais succédaient aux essais, et le borgne ironique, directeur de l’entreprise, gardait dans un panier ses lapins, qui paraissaient bien tranquilles.
Ce fut un des rêves de ma jeunesse, un rêve d’homme d’affaires précoce, de m’installer chez moi moyennant trois ou quatre francs un jeu de bonnets de coton, d’y acquérir par un entraînement sournois une adresse impeccable, et d’aller ensuite rafler tous les lapins dans les fêtes de la banlieue.
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Nos expéditions aboutissaient presque toujours à la baraque de tir. Elle n’avait rien de luxueux. C’était une baraque très petite et très modeste; mais elle avait ainsi l’avantage de n’être pas très profonde. L’œuf qui montait sur le jet d’eau était difficile à manquer, sauf quand il dansait un peu trop. Alors, dans ces cas-là, on laissait à quelqu’un d’autre l’honneur de le dégotter. On s’essayait sur des cartons et sur des pipes. Les pipes n’étaient pas commodes, parce qu’elles étaient très entamées. Le patron ne les remplaçait pas souvent; il fallait tirer sur des petits tuyaux. On ne les pulvérisait qu’avec la grosse carabine; mais la grosse carabine coûtait dix centimes le coup.
C’était la grave question: le tir était trop coûteux. On changeait éperdument des pièces de vingt sous, avec la fièvre d’un joueur en déveine. On y dépensait, en un quart d’heure, l’argent de toute une semaine. Tant pis! On ne sortirait pas les soirs suivants. On resterait à la maison, à lire... Mais il fallait avoir le tuyau de pipe...
On m’a raconté l’histoire d’un capitaine de vaisseau économe qui, dans une des récentes guerres navales, était continuellement partagé entre le désir de bombarder l’ennemi et la crainte de dépenser trop de munitions. Il avait calculé que chaque coup de ses gros canons revenait à près de quatre mille francs. Et ça lui faisait mal au cœur. Alors il faisait des additions et répétait tristement, chaque fois que retentissait le tonnerre de ses bouches à feu: «Vingt-huit mille... Trente-deux mille... En voilà pour trente-six mille francs!»
J’étais un peu dans cette triste situation, au tir à la carabine. Si j’ai souhaité à ce moment-là de gagner un jour beaucoup d’argent, c’était afin de pouvoir le dépenser en coups de flobert ou de «bosquette».
J’ai connu plus tard d’autres établissements de tir, mais mieux installés, avec des cibles pour les armes de guerre, et des «bonshommes» pour le pistolet.
Je me souviens du tir d’Etretat, où l’on tirait à vingt-cinq pas, au commandement, sur une silhouette. Il y avait là un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, qui chargeait les armes, et qui vous faisait les commandements. J’ai assisté à une de ces séances où un jeune homme de la plage «charria» ce vieillard avec beaucoup de respect. Il s’était fait expliquer toutes les règles du tir au commandement.
—Je dirai d’abord: Attention! spécifiait le vieillard... Puis je demanderai: Êtes-vous prêt?... Ensuite de ça, je dirai: Une! Deux! Troisse!... Et feu! Il faut tirer entre le mot: Une! et le mot: Feu!... Je commence!... Attention!... Êtes-vous prêt?
—Non, répond le jeune homme.
—Je recommence, dit le vieillard, un peu étonné... Attention!... Êtes-vous prêt?
—Non, répond le jeune homme.
—Je recommence... Attention!... Êtes-vous prêt?
—Non, dit encore le jeune homme.
Le vieillard s’assit, découragé: «Quand je vous demande si vous êtes prêt, dit-il d’une voix faible, il faut répondre: Oui.»
—Et si je ne suis pas prêt? dit le jeune homme... Pourquoi me demandez-vous si je suis prêt, si vous êtes sûr de la réponse? Ce n’est pas sérieux, ajouta-t-il sévèrement.
Et il partit, laissant le vieillard torturé par le doute à la fin de sa vie, à l’idée que la réglementation du tir au commandement n’était pas parfaite. Mais cette torture dura peu. Car le client facétieux avait laissé un bon pourboire à l’octogénaire; et l’on se console vite à cet âge.
UN SPORT
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Il est possible que d’ici cent ans l’automobile ait complètement remplacé le chemin de fer, et que les convois sur voie ferrée aient fait place à des trains sur route ordinaire, qui seront partout si fréquents qu’il n’y aura même plus à se préoccuper de l’heure du train.
Je le regretterai, car s’il est agréable, d’un sens, de n’avoir plus à penser aux horaires, c’était un vrai sport que celui qui consistait à prendre un train. Une fois que le train était pris, ça devenait moins intéressant. Mais «prendre un train», arriver à la gare à l’heure, c’était là une source d’émotions qui avait son charme. J’ai longtemps pratiqué ce sport sans savoir que c’en était un. Mais maintenant que j’y pense, je me reproche de ne pas m’en être douté.
Arriver à l’heure à la gare, bien entendu, c’est arriver à l’heure juste, et non pas dix minutes, ni cinq minutes, ni même deux minutes avant. Je connais bien des gens qui tuent une heure sur les quais de la gare de Lyon, quand ils partent pour Ambérieux ou pour Chalon-sur-Saône, même quand ils ont retenu leur place d’avance. Ce sont des philistins, des vandales.
Qu’ils perdent une heure, ce n’est pas la question. Moi je perds cette heure chez moi à ne rien faire. Mais je ne quitterai mon domicile que lorsque je n’aurai plus devant moi que le temps nécessaire pour aller à la gare. Et je flâne chez moi jusqu’au dernier moment, non parce que je suis un flâneur, mais parce que je suis un sportsman.
Dans le fiacre qui m’emmènera à la gare, je souffrirai terriblement au moindre encombrement de voitures, je tirerai ma montre dix fois, j’exposerai mon visage à la bise glacée pour crier au cocher que nous sommes en retard et qu’il veuille activer l’allure. Pour m’épargner ces petits tracas, je n’aurais qu’à partir cinq minutes plus tôt, mais ça ne serait plus du sport.
Pendant trois ans, j’ai pris tous les matins le même train. Il fallait de chez moi à la gare du Nord quatorze minutes avec un cheval très rapide. J’ai donc adopté ce temps minimum et je ne prenais de voiture que quatorze minutes avant l’heure. Je risquais de tomber sur un mauvais cheval, mais je comptais sur l’amour-propre proverbial des chevaux de fiacre qui, aux plus âgés et aux plus poussifs d’entre eux, fait faire des prodiges.
Ma route était repérée. Je savais qu’il fallait atteindre tel coin de rue au bout de six minutes, sortir de la rue Condorcet deux minutes avant l’heure fatale. J’étais au courant de certaines particularités. Je savais que si l’horloge de la grande ligne marquait cinq minutes de plus que l’heure du départ, il y avait encore du bon, parce que cette horloge avançait d’un peu plus de cinq minutes sur l’horloge intérieure. C’était un rien, vingt ou vingt-cinq secondes, mais ça suffisait pour prendre mon train, c’est-à-dire pour monter dans le dernier wagon, que je rattrapais à la course, le convoi étant déjà en marche.
Il fallait ainsi prendre le train de justesse, au départ lancé. Le départ arrêté était misérable et n’offrait aucun intérêt sportif. Parfois j’en avais jusqu’à Saint-Denis pour me remettre de mon essoufflement.
Il est évident que plus l’enjeu est grand, c’est-à-dire plus il est important de ne pas manquer le train, plus il y aura de sport à partir très en retard.
J’étais navré quand je voyais que je m’étais levé par erreur cinq minutes plus tôt. Comment arriverais-je à tuer ces cinq minutes-là? J’y arrivais. Et ce jour-là j’étais encore plus en retard que de coutume.
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A la campagne, c’est encore plus passionnant. On fait entrer en ligne de compte le retard habituel que le train a sur l’horaire. On sait aussi que si l’on passe sur tel pont en même temps que l’express passe dessous, on aura juste le temps d’arriver à la gare, où le train vous aura devancé, mais où il aura perdu du temps à échanger quelques ballots de toile contre des paniers de poules, et à troquer une vieille dame assez longue à descendre, contre une famille encombrée de valises et d’enfants.
Je recommande également aux amateurs une autre variété de ce sport. Cette variété consiste à prendre deux trains successifs dont le second n’assure pas la correspondance. L’émotion est d’autant plus forte que l’on n’a pas le moyen d’activer le premier train s’il a du retard. Et c’est un chronométrage continuel et enfiévré.
Je me rappelle d’avoir pris de Portsmouth à Londres un train qui devait m’amener à la station de London-Bridge, assez proche de la station de Cannon-Street, d’où partait le train de Douvres, qu’il fallait ne pas manquer, sous peine de passer une nuit à Londres. A vrai dire, il eût été beaucoup plus pratique de ne pas chercher à le prendre, car rien d’urgent ne me rappelait sur la terre natale. Mais je n’avais que très peu de temps pour courir, avec ma valise, d’une gare à l’autre, de London-Bridge à Cannon-Street et cette difficulté m’excitait comme une sorte de gageure... C’était du sport, vous dis-je...
Il m’est impossible de renoncer à une possibilité «d’attraper» un train.
Pendant toute la durée du trajet de Portsmouth à Londres, je me posai cette question: Le train aura-t-il ou non du retard? Aux stations, je regardais s’il n’était pas en retard sur son temps. Et j’avais toutes les peines à lire les chiffres microscopiques d’un épais indicateur, où je perdais constamment la bonne page.
Dans la dernière demi-heure, je me mis à interroger deux voyageurs qui se trouvaient dans mon compartiment, et qui n’avaient pas eu la prévoyance d’apprendre le français, alors qu’ils auraient bien pu s’attendre à voyager en ma compagnie. Avant d’engager la conversation, j’alignai dans mon esprit le pauvre effectif de mots anglais que j’avais sous mes ordres. C’était une petite bande bizarre et cosmopolite, où figuraient des mots allemands et d’autres termes hybrides ou sans nationalité définie. C’eût été encore bien si j’avais pu mettre en mouvement ce vocabulaire à la manque. Mais aussitôt que l’on avait besoin d’eux, ces mots prenaient peur et se sauvaient comme des lapins.
Un des Anglais se découragea tout de suite, me regarda avec une pitié ma foi très gentille, et reprit sa lecture. L’autre Anglais mit à m’écouter et à se faire entendre une telle persistance, un dévouement si plein de bonté, que je feignis de le comprendre et hochai la tête avec énergie.
Je ne savais pas au juste si ma montre retardait ou marchait bien. Cependant, il me semblait que le trajet tirait à sa fin, et qu’il n’était pas plus de neuf heures du soir. Nous nous arrêtâmes dans des stations que je croyais chaque fois être London-Bridge. Je demandai à chacun de mes deux compagnons: London-Bridge? London-Bridge? Ils me répondaient: «Oh! no!» Si bien que je me décourageai, que je n’osai plus rien leur demander du tout, et que lorsque nous arrivâmes dans le véritable London-Bridge, je ne bougeai plus de ma place... Mais ils me dirent ensemble: London-Bridge! en criant comme des malheureux, et me poussèrent de force sur le quai.
Ce qui fut un peu ridicule, c’est que j’arrivai à Cannon-Street plus de cinq minutes avant l’heure... Mais j’étais excusable, connaissant si mal la langue et le pays.
ALBERT
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A cette époque—je vous parle d’il y a quatre ans—je n’avais pas encore conquis cette compétence, faite de trois ou quatre notions heureusement choisies, et qui me permet de soutenir honorablement mon rang dans une conversation ayant trait à l’automobile, soit dans un salon, soit sur un trottoir, au milieu d’un groupe de badauds arrêtés auprès d’une voiture.
C’est ainsi qu’à l’heure actuelle je peux dire à un mécanicien, en chiquant des yeux:
—Vous avez des pneus de 90 (ou mieux encore: du 90) aux quatre roues. Vous ne trouvez pas que c’est un peu faible pour l’arrière?... Il est vrai que c’est plus commode, pour les pneus de rechange, de n’avoir qu’une seule dimension.
Je sais également que dans les voitures de certaines marques, la barre de direction du modèle 1906 est derrière l’essieu, au lieu d’être devant l’essieu, comme en 1905.
C’est bien plus intéressant, et je dirai plus élégant d’être au courant de ces particularités, que de connaître les pièces essentielles qui composent une voiture. Ainsi, j’ai été très longtemps sans savoir au juste ce que c’était que le carburateur. Je devenais aussi très prudent quand on se mettait à parler du différentiel, par exemple. Mais, ayant appris par hasard ce qu’entendaient les chauffeurs par le mot alésage, l’emploi judicieux de ce vocable suffit tout de suite à me poser.
C’est ainsi que s’instruisent les gens du monde. Et c’est ainsi que la conversation d’un homme paresseux, mais doué d’un peu de tact, éclipse tout de suite celle d’un savant laborieux. Il s’agit de ne pas commettre de bourdes, de savoir d’avance les emplacements dangereux sur lesquels il ne faut pas s’aventurer, et d’amener par de petits chemins le troupeau des écouteurs sur un terrain où l’on se sent plus ferme.
Je sais un monsieur qui, en se taisant habilement sur les questions d’art et de littérature et en orientant la conversation vers les questions médicales, réussit chaque fois à placer les connaissances spéciales qu’il a acquises en matière d’appendicite, ayant eu la bonne fortune d’être opéré récemment. Ce monsieur a présentement la réputation d’un brillant causeur.
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En 1902, j’avais, en ce qui concernait l’automobile, une ignorance très complète, très confortable, plein de sécurité. Mais j’aimais beaucoup faire de l’auto. Ma voiture n’était pas encore arrivée de l’usine. (Je l’attends toujours... Et le pis, c’est que je ne sais toujours pas dans quelle usine elle est en fabrication...)
Je n’avais donc pas de voiture; mais chose plus grave, l’ami chez qui je me trouvais n’en avait pas non plus. C’était une situation un peu pénible. J’en étais gêné pour lui. Je le décidai à louer pour six semaines un tacot assez important.
Ce tacot ne marchait vraiment pas mal, les jours où il était bien disposé. Et même quelquefois, quand il se montait un peu, il dépassait le cinquante à l’heure, mais du vrai cinquante, du cinquante de chronomètre, pas du cinquante de chauffeur. Bien entendu, il ne faisait pas ça naturellement et sans se donner du mal. On remuait; la voiture et les voyageurs ne cessaient de trembler.
Albert, le mécanicien, était un grand bon garçon, vraiment pas fier avec les invités. Il n’abusait pas de sa toute-puissance.
Il acceptait gentiment tous les itinéraires qu’on lui proposait. Il n’avait pas pour sa voiture cette sollicitude—d’ailleurs souvent louable—que montrent certains mécaniciens, qui traitent leur robuste 30-chevaux comme une petite fille chétive et n’emploient pour elle que de l’huile de foie de morue.
Albert était toujours prêt à marcher. Il répondait gentiment aux questions. Mais il parlait peu. Il devait avoir dans la tête et dans le cœur une grande passion. Chaque fois que l’on s’arrêtait dans un bourg, il se précipitait chez le marchand de cartes postales, puis au bureau de poste. Il couvrait de phrases ardentes non seulement la partie réservée à la correspondance, mais encore, du côté de l’image, tout le ciel des paysages, l’eau des rivières et les murs blancs des maisons.
Ces préoccupations sentimentales d’Albert n’avaient rien de déplaisant. Nous le considérions avec sympathie, en prenant parfois en pitié son visage un peu triste.
Malheureusement, conformément à une théorie médicale très en faveur dans le peuple, le mal d’amour d’Albert entraîna un mal de dents. Il souffrit pendant trois nuits (au point de ne pas fermer l’œil). Il voulut à toutes forces continuer son service. J’essayai de l’en dissuader, par bonté d’âme, et aussi par un autre sentiment que je sentis poindre en moi un après-midi; j’étais assis à côté de lui sur le siège, et il me confia qu’à certains moments il avait tellement mal qu’il ne voyait plus clair... Nous allions à ce moment-là à quarante-huit à l’heure, sur une route bordée d’arbres solides.
Je rapportai ce propos le soir même au conseil de famille, et l’on décida d’urgence que dès le lendemain matin Albert serait conduit, ou plutôt se conduirait chez un dentiste de Rouen. Deux d’entre nous furent désignés pour l’accompagner, et je me vois toujours dans cette rue de Rouen, sur le trottoir, auprès de l’auto, qui semblait en panne, devant une maison où au deuxième étage, un dentiste américain réparait notre organe essentiel...
ALLER ET RETOUR
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—Une première pour Saint-Guillaume-en-Caux!
—Une première simple?
—Oui, aller seulement.
—Voilà, Monsieur. Deux francs quarante.
—... Deux premières pour Saint-Guillaume-en-Caux!
—Tiens! Monsieur et Madame Bardumeux! C’est vous qui étiez derrière moi! Si je m’attendais à vous trouver à Rouen! Et vous allez comme nous à Saint-Guillaumne?
—Mais oui, Monsieur Poulard. Nous sommes aux environs de Rouen depuis trois semaines, chez des amis. Et nous allons passer l’après-midi de ce dimanche à Saint-Guillaume, probablement dans la maison où vous allez.
—Chez les Petitgrand?
—Chez les Petitgrand... Mais ne restons pas là à causer. Nous gênons la circulation. Et je crois que le train est formé et que nous pouvons aller nous installer... C’est par là... Tenez, Monsieur Poulard, voilà un excellent compartiment de milieu où il n’y a personne.
—Madame Bardumeux préfère aller en avant ou en arrière?
—En avant, en avant.
—Dans ce cas, prenez ce coin. Vous n’aurez pas le soleil... Ah! il fait bon être assis! Est-ce que nous allons trouver une grande société chez les Petitgrand?
—Je ne pense pas. Nous ne serons que trois invités. Mᵐᵉ Petitgrand l’a écrit à ma femme. Ce qui me donne à penser qu’ils nous feront faire une promenade dans leur automobile, et qu’en tout cas, très probablement, ils nous ramèneront à Rouen. C’est même pour ça que je n’ai pas pris de billets de retour.
—Tiens! j’ai eu la même idée! Je n’ai pas profité de la réduction, parce que j’ai pensé que les Petitgrand nous ramèneraient en auto et que notre retour serait perdu.
—Ils ont une très belle automobile...
—Oh! très belle, Madame, vingt-quatre chevaux. Je l’ai vue l’autre jour à Rouen. Petitgrand m’a dit qu’elle était excellente.
—Ce sont des gens très gentils. Ils ne savent pas quoi faire pour être agréables à leurs amis. C’est vraiment très aimable à eux d’avoir songé à me dire de venir. Ils ont su indirectement que j’étais à Rouen. Ils m’ont invité l’autre jour pour le premier dimanche.
—C’est comme nous. Il a rencontré mon mari il y a quelques jours à la gare de Rouen. Il l’a invité tout de suite. Petitgrand n’est pas libre en semaine. Il est très tenu à Paris pour affaires. Il vient à Saint-Guillaume du samedi au lundi.
—Ses affaires, je crois, vont très bien?
—Oh! très bien! C’est un homme intelligent. Mon mari l’a vu à l’œuvre. D’ailleurs, pour que ces gens-là se paient une vingt-quatre chevaux!
—On tient facilement six dans la leur, avec le mécanicien. Et c’est une voiture fermée?
—Oui, Madame, une voiture fermée.
—Heureusement, parce que moi, avec mes névralgies, mon mari ne me laisserait pas monter dans une voiture découverte. Et puis, je n’aurais aucun agrément à me décoiffer et à recevoir la poussière. Tandis que, dans une voiture fermée, c’est vraiment un plaisir exquis. Oh! je me réjouis beaucoup, beaucoup, de faire cette promenade en auto. Et la route est bonne de Saint-Guillaume à Rouen?
—Parfaite. Ce sera une délicieuse promenade, surtout avec les Petitgrand. Petitgrand est un vrai causeur...
—Sa femme n’est pas sotte non plus. Nous nous sommes connues jeunes filles. C’est une personne fort distinguée. Vous savez qu’elle est excellente musicienne.
—Ah! je ne savais pas.
—J’espère que vous allez en juger. C’est la perfection.
*
* *
—Trois premières aller simple pour Rouen... Je prends les billets, Bardumeux.
—Oui, je vais vous rendre ça. Mais dépêchez-vous, le train est en gare. Viens vite, Agathe. Venez, Poulard... Au revoir, Petitgrand, au revoir...
—A bientôt. Maintenant que vous savez le chemin...
—Certainement, certainement...
—Rouen, en voiture!...
—Dépêche-toi, Agathe, dépêche-toi. Voilà trois places dans ce compartiment.
—Il n’était que temps. C’est terrible de monter comme ça dans un train en marche.
—C’est Petitgrand qui nous a retardés. Il vient nous reconduire à la gare en pantoufles. Il n’avançait pas. Il y a encore bien quinze cents mètres de la gare chez lui.
—Eh bien! Qu’est-ce que vous dites de ça, Bardumeux?
—Sans commentaires!
—Qu’est-ce que vous dites de la visite à l’auto, dans la remise? Qu’est-ce qu’ils ont fait de leur auto? Est-ce qu’il y avait quelque chose de cassé?
—Non, le mécanicien m’a dit qu’elle était en excellent état.
—Alors, quoi? Ils ne s’en servent pas?
—Non, ils la montrent. Ils font une petite exposition.
—Moi, pendant que j’étais avec Irma Petitgrand, qui me rasait à me faire voir ses poules, j’attendais de minute en minute qu’on parle de la promenade... Quand ils ont dit qu’ils allaient nous reconduire, j’ai cru que ça y était.
—Moi aussi. Et Bardumeux aussi. Mais il s’agissait de nous reconduire à la gare, seulement, et à pied.
—Ni lui ni Irma, mon excellente amie, n’ont eu l’idée que ça nous amuserait d’aller en auto.
—Comment! Ils n’en ont pas eu l’idée! Ils en ont eu l’idée parfaitement. Ils n’ont pas voulu, voilà tout!
—Mais enfin, monsieur Poulard, concevez-vous cela?
—Ce sont des gens qui ne veulent pas dépenser d’essence, tout simplement.
—Quelques francs d’essence!
—Quelques francs d’essence, Madame, c’est quelques francs! Ce n’est pas comme le monsieur qui a une voiture avec un cheval. Son cheval, qu’il sorte ou qu’il ne sorte pas, mange de l’avoine. Mais la voiture ne mange de l’essence que lorsqu’on la sort. Alors, au moment de sortir, ils y regardent à deux fois. Ils pensent à ce qu’ils dépenseront comme essence, comme huile à graisser, comme usure de pneus. Ils pensent aussi aux risques de crevaisons. Alors, comme ils ont suffisamment épaté l’invité en lui montrant la voiture dans la remise, ils préfèrent le distraire d’une façon moins coûteuse.
—En lui jouant du piano?
—Oui, Madame, croyez-vous qu’on nous a gâtés! Ah! ils ménagent leur voiture, mais ils ne ménagent pas leur piano! Deux heures, montre en main, de Schumann, de Beethoven, de Grieg! C’est une bonne musicienne, il n’y a pas d’erreur. Nous le savons. Nous avons fait cinquante-deux kilomètres aller et retour pour le constater. Deux heures de musique, sans repos! Il est vrai que pendant qu’on entendait la femme on avait cette consolation qu’on n’entendait pas le mari avec ses histoires d’économie politique! Il veut faire croire qu’il est un grand financier. Ça fait partie de son programme d’épate!.. Je ne sais pas si ses belles théories l’ont conduit à la fortune.
—Pourtant son auto...
—Ah! Madame! si tous les gens qui ont des automobiles étaient riches!
—Alors, vous croyez que cette automobile...
—Oh! je ne dis rien, je ne dis rien! Mais je voudrais bien voir la facture acquittée...