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Les veillées du chauffeur

Chapter 7: AU CIRQUE —————
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About This Book

A collection of witty essays and travel sketches that lampoon the rituals and follies of early automobile life, blending mock-practical advice on the etiquette of guests and hosts during car trips with character studies of mechanics, chauffeurs and other roadside figures. Humorous anecdotes about breakdowns, speed contests and small social vanities accompany sharp observational detail, producing a playful commentary on mobility, manners and the shifting habits of modern leisure.

The Project Gutenberg eBook of Les veillées du chauffeur

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Title: Les veillées du chauffeur

Contes, essais, récits de voyage

Author: Tristan Bernard

Release date: July 30, 2023 [eBook #71300]

Language: French

Original publication: France: Paul Ollendorff, 1909

Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VEILLÉES DU CHAUFFEUR ***

Les

Veillées du Chauffeur

TABLE DES MATIÈRES

DU MÊME AUTEUR

Mémoires d’un Jeune homme rangé (roman)1 vol.
Un mari pacifique (roman)1 vol.
Vous m’en direz tant (avec P. Veber)1 vol.
Contes de Pantruche et d’Ailleurs1 vol.
Sous Toutes Réserves1 vol.
Citoyens, Animaux, Phénomènes1 vol.
Deux amateurs de femmes (roman)1 vol.
Secrets d’État (roman)1 vol.

THÉATRE

Librairie Ollendorff
Librairie Théâtrale
Librairie Calmann-Lévy (Théâtre complet).

TRISTAN BERNARD

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Les Veillées
du Chauffeur

CONTES, ESSAIS, RÉCITS DE VOYAGES

TROISIÈME ÉDITION




PARIS

SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

Published January 1909.
Privilege of copywright in the United States reserved,
under the act approved 3 march 1905,
by M. Tristan Bernard, and Library P. Ollendorff.



IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

2 exemplaires sur Chine.
3 exemplaires sur Japon.
5 exemplaires sur Hollande.
 
    Numérotés à la presse.

A Édouard VUILLARD
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En vous dédiant ce livre, cher Vuillard, j’ai cédé avant tout au désir d’orner cette première page du nom d’un peintre que j’admire. Et j’offre également cet ouvrage à l’ami parfait que vous êtes, en souvenir de ces entretiens heureux, de ces bonnes parties de chasse à la poursuite de la vérité, où l’on se stimulait mutuellement, où l’on se menait le train l’un à l’autre.

Ce livre est dédié encore au chauffeur Édouard Vuillard, compagnon de cent ballades en auto, dont la plupart sont évoquées dans les pages suivantes.

Enfin ce livre est dédié à Édouard Vuillard zouave. Et si je vous appelle ainsi, Édouard, ce n’est pas seulement parce que vous portez la belle barbe fauve et carrée du zouave qui «ne fume que le Nil», mais aussi parce que j’aime bien vos élans de fougue et de générosité. Si l’on vous a toujours vu au premier rang des avant-gardes, c’est que vous y avez été porté non par nihilisme systématique ou par scepticisme préconçu, mais par votre franchise d’idées, votre besoin de justice.

Oh! mais je crois qu’il faut s’arrêter là, car il me semble que nous en venons aux grands mots... Vous ne les aimez pas, et ils feraient peur au lecteur.


LES
VEILLÉES DU CHAUFFEUR


GUIDE PRATIQUE
DE L’INVITÉ EN AUTOMOBILE
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—Faites-vous beaucoup d’automobile?

—Beaucoup. J’adore ça.

—Quelle voiture avez-vous?

—... Je n’en ai pas pour le moment. J’en fais avec des amis.

Le type de l’automobiliste qui «n’a pas d’automobile pour le moment» est de plus en plus répandu. Cette façon d’«en faire avec des amis» est très en faveur. Elle a d’abord l’avantage de supprimer certains frais, tels que l’achat d’une 16-chevaux, son entretien et les appointements du mécanicien. Les économies réalisées sur ce chapitre permettent d’être plus large sur d’autres articles, tels que le cache-poussière, les lunettes et les gants.

Là s’arrête la liste des fournitures—d’une élégance impeccable—qui doivent être apportées par l’invité. Les couvertures sont à la charge du maître du bord et il serait indiscret de notre part d’en apporter une, car nous semblerions ainsi mettre en doute la vigilance hospitalière de notre mobile amphitryon.

Les déjeuners, dîners et en général toutes les collations un peu substantielles sont également à la charge du propriétaire de la voiture; c’est du moins l’avis de plusieurs invités de mes collègues que j’ai consultés sur ce point. En revanche, ils pensaient que l’invité doit offrir les consommations légères, l’apéritif, voire le café, s’il ne figure pas déjà sur l’addition du repas. Il lui est permis aussi d’acheter quelques cartes postales illustrées et d’en faire hommage à son compagnon.

Il est de bon ton pour un invité de faire preuve d’une certaine bienveillance pour apprécier le fonctionnement du moteur et la vitesse de la machine. Cette affirmation: «Nous marchons à soixante-cinq» ne doit jamais être accueillie que par la réponse: «Au moins.»

Il est de mauvais goût à ce moment de tirer un chronomètre de sa poche. Il est reconnu que les chronomètres, dans les appréciations de vitesse qu’ils prétendent nous fournir, sont d’une modération tout à fait inexacte.

Si le maître de la voiture vous demande avec un air d’indifférence mal joué: «Trouvez-vous que je conduise bien?» répondez: «Oui, mais vous avez un défaut... Vous êtes un peu téméraire», même site chauffeur a l’habitude de freiner dès qu’il aperçoit une poule.

Si votre voiture est dépassée par une autre voiture, dites: «C’est idiot de faire des courses de vitesse sur les routes.»

Il vaut mieux à mon avis se refuser toute compétence en ce qui concerne les réparations, et particulièrement celle des pneumatiques.

Il est d’autres recommandations qui sont inutiles à faire, parce que l’invité les suivra d’instinct. C’est à propos du récit du voyage et des heures de départ et d’arrivée. Si l’on quitte Rouen à trois heures moins un quart pour arriver à Paris à sept heures et demie, il tombe dans le sens que les fractions doivent être négligées, et que l’on a quitté Rouen à trois heures pour arriver à sept heures à Paris.

De même, la durée des pannes doit varier selon les cas. La même panne qui n’aurait duré qu’un quart d’heure, si l’habileté du mécanicien est en question, aura duré cinquante-cinq minutes, s’il s’agit d’établir une bonne moyenne de marche.

C’est en suivant ces recommandations et certaines autres, que son instinct lui dictera, que l’invité prolongera sa carrière d’invité et pourra attendre, pour se procurer une voiture à lui, que les constructeurs aient trouvé «le type définitif» qu’il espère depuis quelques années déjà.

LE MÉCANICIEN
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C’était jadis la nourrice qui troublait, par son omnipotence, les paisibles intérieurs bourgeois. Aujourd’hui c’est le mécanicien qui prend place parmi les tyrans des familles. La sollicitude inquiète avec laquelle on parle à une nourrice, pour ne pas lui gâter son lait, n’est pas sans ressembler à la déférence timide qu’on a pour ce dieu familier, le mécanicien.

A vrai dire, chez le chauffeur vraiment «chauffeur», qui conduit lui-même sa voiture, qui en connaît bien les organes, le mécanicien employé perd beaucoup de son importance. Il n’est plus qu’une sorte de nourrice sèche, facile à remplacer. Mais quand le maître de la maison n’a, du véritable automobiliste, que la pelisse et les lunettes, le mécanicien est seul à pouvoir, dans les moments difficiles, interroger le mystérieux moteur, comme les entrailles d’une bête sacrée. Alors il devient, dans les villégiatures, le personnage important de la tribu. C’est lui qui règle l’emploi du temps, qui décide que l’on pourra sortir et quelle sera la durée des promenades. Certains mots fatidiques, «levier faussé», «bougie à remplacer», sont dits par lui avec autorité au maître du logis, souverain de nom, qui les répète à ses hôtes en hochant gravement la tête.

Quant à l’invité, c’est très difficilement qu’il peut arriver à entrer en communication directe avec le mécanicien. La petite condescendance que le mécanicien laisse voir à celui qui l’emploie et qui le paie disparaît complètement quand il se trouve en présence du craintif invité. Celui-ci fait des efforts prudents pour lui adresser la parole. Il tournaille, avec l’air de rien, autour de la voiture, que nettoie ce jeune mécanicien inaccessible, qui répond généralement à des prénoms extraordinaires, tels qu’Anselme et Donatien. Quelquefois, l’invité risque le tout pour le tout et prononce une interrogation timide: «Êtes-vous content de vos pneus?» ou bien: «Quelle vitesse pouvez-vous atteindre en palier?»—Il est tout fier de savoir dire «en palier».—Le mécanicien se borne à donner un chiffre tout sec. S’il est d’une humeur exceptionnelle, il parle... Alors, quelle émotion! L’invité donnera des signes de l’intérêt le plus vif, les yeux brillants, la bouche avide. Il écoutera, avec la même attention, les choses qu’il sait déjà et celles qu’il ne comprendra jamais...

Le fait d’avoir parlé au mécanicien donne à l’invité une supériorité énorme sur ses congénères et même sur le maître du logis. Ce dernier trahit sa jalousie par maintes vexations. Si l’invité favori est assis, à la promenade, à la place de devant, on lui reproche d’avoir dit quelques mots au conducteur et risqué ainsi les pires catastrophes.

Il est, pour un invité placé sur le siège de devant, une fortune des plus rares, c’est de recevoir des mains mêmes du mécanicien une trompe détachée des flancs de l’automobile. On le charge de presser lui-même le caoutchouc aux endroits dangereux de la route. J’ai assisté une fois à la joie profonde d’un conseiller à la Cour d’appel, de cinquante-cinq ans, à qui l’on avait donné cette mission de confiance. Quelle satisfaction quand il apercevait, très loin sur la route plate et déserte, le point noir d’une carriole ou d’un chemineau! Alors commençait la fanfare. La poire ne reprenait son haleine que pour la perdre à nouveau dans un mugissement sonore. Et si, comprimée trop vite, elle faisait un couac incongru, on sentait que le conseiller à la Cour en éprouvait de la honte.

Mais c’est surtout au moment des pannes que s’atteste la puissance quasi divine du mécanicien. La voiture s’arrête... Il descend. Personne n’ose rien demander. Est-ce une station insignifiante? Est-ce un accident grave? Le mécanicien a le visage impassible et les lèvres fermées. On ne sait pas si l’on doit descendre de la voiture. Sans mot dire, il retire sa pelisse et met une veste de toile bleue. Alors on comprend que ce sera peut-être long. On quitte la voiture en silence et l’on va assez loin sur la route pour s’entretenir de ce mystère, pendant que le maître après Dieu, allongé sur le dos, la tête et le torse cachés par l’automobile, semble être allaité par quelque bête monstrueuse.

Ce n’est qu’après un temps très long que le propriétaire de la voiture ou un invité bien en cour est délégué aux renseignements. Et quand la panne est sérieuse, quand on a dû partir à pied au prochain village, quand on a trouvé un moyen de ramener l’automobile chez le forgeron, quand les voyageurs se sont rapatriés par des combinaisons de carriole et de chemins de fer, il ne reste plus qu’à attendre au logis le retour du mécanicien prodigue. Il restera absent un jour, deux jours, une semaine. On n’éprouve aucun soulagement à être privé de ce despote. On le craint, mais on a besoin de sa domination. Et puis, on ne peut plus sortir. On a licencié les chevaux! Quel misérable petit morceau de route peut-on couvrir avec de pauvres jambes humaines! La maison, privée d’automobile, séparée du monde, ressemble à une ville assiégée...

UN AMATEUR D’AUTOMOBILE
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C’était il y a huit ou dix ans—je ne suis pas assez ferré sur l’histoire de l’automobile pour vous fixer exactement la date—enfin, c’était à l’époque des premières automobiles. Je me souviens que mon ami Hilaire m’avait annoncé, avec une certaine solennité, qu’il allait avoir une «machine», comme on disait alors, et que cette machine ferait quarante kilomètres à l’heure. En moins de six heures, elle le conduirait à la mer. Il n’irait plus à la mer autrement.

Je le rencontrai quelques mois après dans le train de Trouville.

—Eh bien, tu n’as pas ta machine?

—Quelle machine?

—Celle qu’on devait te livrer au printemps...

Il me fit non de la tête, les yeux souriants, l’air entendu...

—Il faut attendre, me dit-il... Ils ne sont pas prêts...

Puis, se penchant à mon oreille, comme pour me révéler un secret d’Etat:

—Si tu as trois jours à toi au mois de septembre, je te ferai signe. Et je t’emmènerai sur les routes de la Loire. Tu verras ce que c’est qu’une automobile...

Son visage prit un air presque grave. Il me dit entre ses dents: L’Amérique...»

Et il ajouta: «Ils vont avoir là-bas des engins extraordinaires. Le premier qui viendra en Europe sera pour moi.»

Le mois de septembre se passa sans qu’il me fît signe. Je ne le revis qu’au moment du Paris-Bordeaux, que Fournier venait de gagner. Il me parla de la course, des enseignements qui s’en dégageaient, de soupape, d’allumage, de circulation d’eau. A cette époque, je ne comprenais déjà rien à ces choses-là. J’écoutais tout de même avec des gestes approbateurs, destinés à arrêter dans leur course les explications supplémentaires. Il finit par me dire:

—J’aurai ma voiture demain.

Les gens du métier commençaient à dire: voiture.

Il allait avoir une voiture de je ne sais plus quelle marque. C’était une marque non classée dans Paris-Bordeaux, mais qui avait gagné la course moralement. Je connais pas mal de «fines gueules» du sport, de gens renseignés, qui n’acceptent jamais comme gagnant de la course celui qui est arrivé premier. C’est le gagnant du gros public, celui-là. Eux, ils ont un gagnant pour eux, qu’ils avaient désigné avant l’épreuve, qui était premier à tel contrôle intermédiaire et qui a été mis hors de cause par un accident indépendant de la construction, un accident qui ne compte pas.

*
* *

La voiture qu’attendait Hilaire n’avait pas été prête pour le jour de l’épreuve. Ce retard était dû à une raison précise que j’ai oubliée. Son moteur était de moitié plus fort que celui des voitures de la course. «Elle aurait gagné de deux heures si elle s’était mise en ligne.» C’était bien simple: il n’y avait que deux marques au monde, une marque belge, qui venait de se fonder, et cette marque-là...

Je ne retrouve plus le nom de cette maison. Je sais seulement qu’il m’en fit un éloge extraordinaire, et que, six mois après, il me dit que c’était une boutique de vieille quincaillerie, qui ne fabriquait que des sabots et que, d’ailleurs, il n’avait jamais pu obtenir qu’on lui livrât sa voiture... «Heureusement, ajouta-t-il. Qu’est-ce que je ferais, maintenant, si j’avais toute cette ferraille sur les bras?»

Nous étions ce jour-là au Salon de l’Automobile. Son visage prit tout à coup un air mystérieux et extasié. Il m’entraîna par le bras sans mot dire et m’amena jusqu’à un stand. Il m’arrêta devant une très grosse voiture...

—Qu’en penses-tu?

Je réponds généralement à ces questions non pas en examinant l’objet désigné, mais d’après le visage du questionneur. Celui d’Hilaire exprimait assez d’admiration... Je m’écriai, sans timidité: Magnifique!...

—N’est-ce pas? me dit-il, ravi.

—Ne la regardons pas trop... (Il me montra un monsieur qui se trouvait au milieu du stand, en conférence avec quelque acheteur). Nous nous tenons à deux mille francs, et si j’ai trop l’air d’en vouloir... Je sais très bien, ajouta-t-il avec résignation, que je finirai par arriver au prix qu’il me demande... Je suis incapable de renoncer à cet outil-là, et je le montre trop...

*
* *

Au Salon de l’année suivante, le marché était toujours sur le point de se conclure, mais ce n’était pas pour cette voiture, ni avec cette maison-là. Hilaire m’annonça que ses principes s’étaient complètement modifiés, en ce qui concernait les moteurs. Il m’en donna les raisons, que j’acceptai sans difficulté. Sa compétence augmentait d’année en année et presque à vue d’œil. Il disait bonjour, dans les stands, à tous les directeurs. Ceux-ci lui répondaient, me semblait-il, un peu distraitement. Je me souviens qu’il m’avait parlé de l’un d’eux comme un de ses amis intimes, qui le prenait même parfois comme confident. «Bonjour!» lui dit-il, en arrivant au stand. Et comme l’autre, après un signe de tête, allait tout de suite à ses affaires, Hilaire, pour m’expliquer la cordialité un peu modérée de cet accueil, murmura entre ses dents: «Ou plutôt rebonjour!...»

Cependant, de même que la compétence d’Hilaire, sa voiture se perfectionnait de saison en saison; la force de son moteur s’accroissait tous les hivers. Elle monta de vingt-quatre à quarante chevaux, puis à soixante, à quatre-vingts. Quand je le revis au dernier circuit, aux éliminatoires, c’était une 120-chevaux qui lui avait manqué le matin, au moment où il l’attendait devant sa porte, en tenue de chauffeur. Il était donc venu par le train avec sa casquette, ses lunettes et une petite veste de cuir. Je l’avais d’ailleurs rencontré à quelques reprises en cet équipage, dans divers wagons-bars ou wagons-restaurants. Il me donna des détails intéressants sur les voitures de la course et m’en parla avec une certaine indulgence, vraiment très méritoire chez cet homme qui était en posture de les comparer à «sa voiture», à sa voiture puissante et parfaite, plus riche en qualités et plus exempte de défauts que la jument de Roland. Ce n’était pas, en effet, l’être qui n’existait plus, mais celui qui allait naître.

Ne regardons pas Hilaire de travers. Hilaire n’est pas un imposteur. Il est possible qu’il ait de quoi se payer une belle auto. Il ne cherche pas à me tromper. C’est pour lui surtout qu’il parle. Il est fou d’automobile et, pourtant, personne ne l’a jamais vu, je ne dis pas sur sa voiture, mais même sur une voiture. C’est un poète. C’est le véritable amateur.

CONSEILS AUX ROUTIERS
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On veut bien me demander quelquefois quelques conseils pratiques pour faire du tourisme. Faut-il choisir une bicyclette à changement de multiplication? Et si l’on n’a qu’une multiplication unique, quel développement faut-il adopter?

J’ai soutenu souvent cette thèse qu’une forte multiplication était bien plus agréable qu’une faible multiplication pour monter les côtes.

Cette assertion est, je vous assure, beaucoup moins paradoxale qu’elle ne semble au premier abord.

Analysons en effet les mouvements du cycliste dans l’ascension d’une côte.

Le mouvement du cycliste qui monte une côte présente une grande analogie avec celui du piéton, à ce détail près que le piéton n’ayant pas de machine à pousser à sa droite a beaucoup plus de liberté pour laisser aller ses bras, alors que le cycliste est obligé de tenir sa machine par le guidon.

La reine Bicyclette a ce défaut bien connu que, si souple et si docile en plat, elle devient aussi rétive qu’un âne quand il s’agit de monter une côte. Si on l’abandonne à elle-même, elle se couchera bientôt sur la route. Dans ces conditions, il faut bien pour l’aider à monter la pousser à côté de soi. Elle ne se prête d’ailleurs à cet exercice qu’avec une parfaite mauvaise grâce, si l’on en juge par les coups de pédale qu’à chaque tour de son pignon elle vous envoie dans le mollet.

Or, il est un fait admis par les savants, c’est que pour une distance donnée, une bicyclette à développement plus fort donne moins de coups de pédale dans le mollet qu’une machine plus faiblement multipliée.

Donc, nous choisirons de préférence pour monter les côtes une bicyclette à forte multiplication, sauf le cas où nous aurons pour compagnon de route une personne sociable et bien élevée qui consentira à pousser notre bicyclette en même temps que la sienne, pour ne pas laisser sa main gauche inoccupée.

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* *

Nous avons également une idée que nous croyons assez pratique en ce qui concerne les grands parcours.

Cette idée nous est venue un jour que nous regardions un train passer à toute vitesse. «Quel entraîneur merveilleux, nous disions-nous, ce serait pour un cycliste, si seulement l’entre-rail était cyclable!» Malheureusement cet entre-rail est semé de pierres à arêtes vives dont le contact serait funeste à nos pneumatiques. Et les compagnies se refuseraient évidemment à paver en bois l’intérieur des voies pour permettre aux cyclistes isolés de s’entraîner derrière les rapides.

Mais n’existerait-il pas un moyen d’offrir à peu de frais aux cyclistes une piste plus praticable? Et que penserait-on d’une plate-forme en bois, qui s’attacherait au dernier wagon et fournirait à la machine un sol idéalement roulant?

Notez que, grâce à ce dispositif, le cycliste se trouverait bénéficier de la vitesse propre du train, et qu’il serait même préférable de ne pas y ajouter la vitesse de la bicyclette. On risquerait en effet, en la mettant en mouvement, d’être projeté dans l’intervalle qui sépare la plate-forme et le wagon précédent.

En attendant que le Touring Club ait obtenu des compagnies l’adjonction de plates-formes cyclables aux trains et aux rapides, on pourra provisoirement utiliser le fourgon aux bagages, mieux protégé qu’une plate-forme contre les intempéries, et qui est lui-même précédé de wagons confortables où il sera loisible aux routiers de se livrer à quelques-uns de leurs sports favoris, tels que le sitting (du verbe anglais «to sit», s’asseoir) et le sleeping (autre sport bien connu).

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Nous compléterons ces conseils aux routiers par d’autres conseils adressés plus spécialement aux tandémistes, tant aux cyclistes qui font du tandem mixte, c’est-à-dire avec leur femme ou leur bonne amie, qu’à ceux qui en font avec un ami.

Pour le tandem mixte, il faut agir avec beaucoup de circonspection.

Si votre femme n est pas très robuste et très énergique, ne lui faites pas faire de tandem, au moins en votre compagnie. Achetez-lui de préférence une bicyclette simple, où elle n’aura à déplacer que le poids de la bicyclette et le sien.

Mais si vous avez une compagne vigoureuse et résistante, le tandem nous paraît indiqué. En tout cas, que votre équipier soit un homme ou une femme, le principe sera, en réduisant votre effort à son minimum, de ne pas gêner le sien. Nous nous sommes, pour notre part, toujours très bien trouvé de cette méthode. Nous arrivions aux étapes dans un état de fraîcheur qui contrastait singulièrement avec la fatigue de notre co-équipier, ce qui nous laissait plus de lucidité d’esprit pour régler le tableau de marche et pour fixer la durée des haltes, que nous n’hésitions pas à faire assez longues, car nous ne tenions pas à reprendre la route avant que notre équipier fût tout à fait reposé.

Il est de bon ton d’abandonner à son équipier tous les menus agréments de la route: réparations des pneumatiques, resserrage des boulons et des écrous, rectification de la position des selles. On gardera pour soi tous les gros ouvrages, tels que le dépliage, la lecture et le repliage des plans et l’allègement progressif du sac aux provisions.

AU CIRQUE
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C’était comme un coup de fortune, un miracle subit, quand au sortir du lycée de Besançon nous apercevions sur un mur, en face de la porte, une de ces affiches de cirque, étroites et très hautes. Avec leur papier jaune cru, leurs lettres rouges, elles avaient quelque chose de barbare et d’attirant. Elles promettaient une cavalcade, des lions, des clowns, un quadrille de lanciers à cheval, dansé par huit dames et huit cavaliers.

Les cirques et les ménageries s’installaient d’ordinaire à Chamars. Le nom de Chamars, était, nous disaient nos professeurs, une contraction de «Champ de Mars». Nous aimions la promenade Chamars, plus vaste, plus déserte que la promenade Granvelle, qui était vraiment trop centrale, trop officielle, trop encombrée de familles. On allait à Chamars habillé n’importe comment. On y rencontrait des artilleurs en ballade, des voyous flâneurs, un professeur de mathématiques qui rêvait.

La promenade Chamars présentait de grands espaces dévastés. C’est là que l’on dressait l’énorme tente du cirque. A quatre heures, après la classe, nous nous y rendions furtivement pour faire des évaluations, comparer les dimensions de ce cirque-là avec celles du cirque de l’année précédente. C’était une déception quand il nous paraissait un peu moins grand. Pourtant un de mes camarades, qui avait pu voir les chevaux, nous affirmait qu’ils étaient beaucoup plus beaux, des alezans avec de longues queues qui traînaient jusqu’à terre ou des gris-pommelés très gras avec des crinières magnifiques. Nous passions avec émotion auprès des cages rugissantes. Les volets ne descendaient pas jusqu’en bas et les barreaux nous semblaient toujours trop petits; non pas que la moindre crainte habitât nos âmes intrépides, mais nous nous disions que plus les barreaux étaient épais, plus les animaux devaient être forts et terribles.

Il y avait parmi nous des petits garçons emballés et enthousiastes, et aussi un clan de sceptiques qui dénigraient toujours. A les en croire, ce cirque était misérable, les bêtes étaient mal nourries. C’est ainsi qu’ils abîmaient notre joie, simplement pour paraître des gens supérieurs et informés.

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Le soir du cirque, un de mes cousins, un peu plus âgé que moi, venait me prendre à la maison. Nous arrivions bien avant le commencement du spectacle. Et nous avions d’abord beaucoup d’angoisse, parce que le cirque ne se remplissait pas assez vite. Nous étions installés aux secondes et notre grande préoccupation était d’établir, au moyen de nombreux arguments, la supériorité des secondes sur les premières. D’abord on voyait mieux, parce qu’on était plus haut, et l’on ne risquait pas de recevoir de la sciure de bois dans les yeux.

Nous n’aimions pas beaucoup, dans le programme, les exercices des dames à cheval, qui passaient dans des cerceaux et sautaient par-dessus des banderoles. Les clowns nous amusaient toujours. Les singes montés sur des chiens nous semblaient un peu minables. Les exercices des gymnasiarques duraient toujours un peu trop longtemps. A côté de nous, un monsieur qui n’avait peut-être jamais touché un trapèze de sa vie, mais qui portait une grande barbe grise, disait: «Ça, c’est très fort!» Alors nous admirions.

Les écuyers qui faisaient de la haute école nous intéressaient peu. Il y a quelques années j’ai vu, dans un cirque de Paris, un très savant dresseur qui, monté sur un cheval gris, le faisait danser tout autour de l’arène. Et je pensais qu’au régiment j’avais toutes les peines du monde à empêcher ma jument Bretagne de danser de cette façon-là.

En somme on ne s’amusait pas énormément, quand il n’y avait pas de ménagerie. Car ce qui nous passionnait le plus, c’était l’entrée dans la cage aux lions d’un féroce dompteur, vêtu d’une culotte collante et d’une veste bordée de fourrure. Encore maintenant, à la foire du Trône et à la foire de Neuilly, c’est toujours vers les ménageries que je me dirige. Il y a trois ans, j’ai assisté à un spectacle émouvant, qui se renouvelait d’ailleurs huit fois par jour. Une jeune femme et un nègre dansaient le cake-walk dans une cage. Dans une encoignure, un lion, un tigre et une hyène étaient maîtrisés par un dompteur. Ces trois fauves grondants bâillaient de toute leur gueule, et le dompteur était obligé de les frapper de sa cravache pour les empêcher de s’endormir.

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Le numéro des chiens savants, dans ma jeunesse, ne m’a jamais beaucoup passionné. Je me rappelle dans des temps plus récents un dresseur de chiens dont je fis la connaissance après la représentation. Il avait une quinzaine d’élèves, des fox-terriers, des danois, des épagneuls et un magnifique grey-hound qui sautait par dessus une pyramide de chaises dans une envolée extraordinaire. Ce saut impressionnant terminait une série de sauts moins méritoires. Tous les chiens passaient l’un après l’autre dessus une barrière. Ils sautaient très gentiment, à l’exception d’un petit cabot d’une race indéfinissable, qui, à la grande joie de l’auditoire, passait toutes les fois à côté de la barrière, jusqu’à un moment où, pressé par le fouet menaçant du dresseur, il fila sournoisement par-dessous l’obstacle.

Je rencontrai par hasard le dresseur de chiens dans un petit débit où il se désaltérait et je le félicitai d’être arrivé avec ses chiens sauteurs à des résultats aussi intéressants.

—Oh! ce n’est pas très sorcier, me dit-il. Il faut de la patience, beaucoup de patience. Le seul qui m’ait donné du mal, c’est ce petit chien que vous avez vu, qui ne veut pas sauter. Dame! ç’a été très dur, n’est-ce pas? de l’habituer à ne pas faire comme les autres.

LA BRUNE ET LA BLONDE
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Notre projet était charmant. Nous partions de Caen jusqu’à Honfleur, nous suivions la Seine jusqu’à Quillebeuf, où nous passions le bac, nous regagnions le Havre en suivant la rive droite; puis nous irions ensuite, autant que possible en suivant la côte jusqu’à Calais, et qui sait si, de là, nous ne gagnerions pas la Belgique et la Hollande!

Nos projets craquèrent sinistrement sur une petite côte infime qui se trouve à une lieue de Honfleur.

Une agréable petite promenade à pied s’ensuivit, durant qu’un cheval blanc réquisitionné emmenait notre voiture jusqu’à Honfleur à une allure très modérée.

Le mécanicien emporta à Paris la pièce essentielle qui s’était brisée, ce pendant que nous nous installions dans un hôtel de la ville.

Je passai ainsi huit jours dans le port de Honfleur à surveiller officieusement les arrivées et les départs du petit steamer. J’avais comme compagnons de vieux militaires ou fonctionnaires retraités qui étaient vraiment d’une vieillesse incontestable. Ce n’étaient pas de beaux vieillards. D’ailleurs, c’est curieux: au fur et à mesure que j’avance en âge, il me semble que la race des vrais vieillards disparaît. Quand j’étais jeune, j’en ai vu, me semble-t-il, qui étaient vraiment blancs; ceux d’aujourd’hui sont plutôt d’un poil jaunâtre. C’est peut-être que je me suis approché d’eux davantage et qu’en mûrissant j’ai vu la transition qui mène de la jeunesse à la vieillesse. Maintenant, ce ne sont plus des êtres à part, mais ils me font l’effet d’hommes ordinaires qui se sont usés. Ceux du port, là-bas, étaient très usés.

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Léon-Timoléon Fournier avait été vaguement employé dans la marine et touchait quatre cents francs par an. Il était âgé de quatre-vingt-six ans exactement. On le savait, car il ne se privait pas de le dire, il répétait à chaque instant son âge et tous ses prénoms. Il tirait vanité de plusieurs faits de sa vie: d’avoir assisté à Cherbourg, à des fêtes maritimes, et aussi de la mort de son frère Louis-Xavier, décédé d’une fluxion de poitrine. Il énonçait également la taille qu’il avait mesurée sous la toise: cinq pieds six pouces, et ne se rendait pas compte de ce qu’il avait perdu en hauteur par les effets combinés du tassement et de l’inclinaison. De temps en temps, il retirait sa casquette et passait sa main tremblante sur son crâne tout en peau. Ses joues et sa lèvre supérieure étaient armées de piquants jaunâtres. Il manquait prodigieusement de sourcils et, tout autour de ses yeux bleus sans flamme, les cils étaient remplacés par une jolie bordure rouge.

Léon-Timoléon Fournier parlait fréquemment de sa bonne amie qui avait vingt ans, disait-il, et qui était brune et très jolie.

Son confident habituel était un ancien forestier, Philippe Jabirou. Jabirou était peut-être un peu plus jeune que Fournier. A la vérité, il ne savait plus exactement son âge. Mais Fournier, d’autorité, lui avait attribué quatre-vingt-quatre ans. Il ne le connaissait d’ailleurs que depuis dix-huit mois.

Jabirou n’avait pas la belle prestance inclinée de Fournier. Il était trop court, il n’avait pas de quoi se ployer. Mais il se distinguait, en compensation, par une grosse tête, un collier de barbe noire, des petits cheveux noirs très drus et quelques petites places chauves. Jabirou avait encore l’œil assez brillant; je dis bien: l’œil, et non les yeux; l’œil gauche était fermé depuis trente ans.

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Fournier, de sept heures du matin à une heure de relevée, faisait ses confidences à Jabirou envieux et haineux. Il lui montrait des reliques d’amour, un petit dé à coudre rouillé, un petit ruban de velours noir, et même une image représentant un combat naval et portant sur son verso de la réclame pour une épicerie. Jabirou regardait, écoutait, sans mot dire. Fournier racontait les promenades qu’il faisait dans la campagne avec sa petite Rose. Il raconta bien d’autres choses encore, qui enfiévrèrent le malheureux Jabirou. Et, un beau jour, il arriva avec un gilet de laine marron qu’avait tricoté l’adorable Rose.

Jabirou n’y tint plus. C’était trop humiliant d’être ainsi seul dans la vie, quand un homme plus âgé avait encore une charmante amie. Il sentait au-dessus de lui le mépris de Léon-Timoléon Fournier. Alors, n’y tenant plus, il inventa une Léonore...

Léonore était un nom féminin qui charmait depuis soixante-dix et des années le cœur ingénu de Jabirou. Il n’avait jamais connu de Léonore. Une Sidonie l’avait trahi. Une Mariette l’avait abandonné. Une Irma avait repoussé ses avances... Il se disait chaque fois: ce n’est pas Léonore. Léonore l’eût aimé, elle. Elle ne l’eût jamais abandonné ni trahi. D’ailleurs, Léonore, blonde, mince, était beaucoup mieux que Sidonie, qui était trop forte et trop noiraude. Irma et Mariette, c’était une fatalité, louchaient un peu l’une et l’autre.

Léonore s’était fait attendre longtemps. Et voilà que Jabirou la rencontrait tout à coup, alors qu’il était âgé—approximativement—de quatre-vingt-quatre ans. Il fit à Léon-Timoléon Fournier une belle description de la petite Léonore, qui, elle, était restée toute blonde et toute frêle, avec ses dix-huit ans, et n’avait pas vieilli d’une semaine.

Jabirou parlait d’elle à Fournier. Et Fournier, peu à peu, arrivait à connaître Léonore, mais pas tout à fait comme la voyait Jabirou, car Jabirou, qui n’avait que très peu de mots à son service, la voyait beaucoup plus belle encore qu’il ne pouvait le dire. Il disait: C’est une gentille petite, répétait trente fois qu’elle était blonde. Puis, à son tour, il montrait tous les cadeaux qu’il avait reçus de son amie.

Il avait acheté pour un sou un petit morceau de ruban, qu’il montra à Fournier, qu’il remit ensuite dans la poche intérieure de sa veste, et qui devint pour lui, dès cet instant, l’objet le plus précieux de la terre. Il s’acheta une pipe en terre, dont le fourneau représentait un zouave placide. Il s’était proposé de raconter à Fournier toute une histoire. Mais il dit simplement par manque d’imagination et peut-être un peu parce qu’il était ému: «La petite m’a donné ça!» Et, le mois suivant, avec quelque argent qu’il avait de côté, il s’acheta un nouveau présent de Léonore: une paire de pantoufles en tapisserie.

Cependant, si amoureux que Jabirou fût de sa Léonore, il était piqué par une sorte de tarentule d’infidélité. Et il aurait voulu voir et connaître Rose... Fournier, à une heure de l’après-midi s’en allait déjeuner. Puis il sortait vers trois heures pour aller voir son amie. Une après-midi, Jabirou s’aposta non loin de la maison de Fournier. Il avait projeté sournoisement de pister son camarade. Ce dessein était beaucoup moins hardi qu’il ne paraissait de prime abord. Car, bien qu’asthmatique, Jabirou marchait moins lentement que Fournier. Et ce dernier y voyait beaucoup moins bien avec ses deux yeux que Jabirou avec son œil unique.

Donc, à deux heures, Jabirou, frémissant comme à son premier âge, attendait à quelques mètres de la porte de Fournier. Il avait passé devant la maison, et, à travers les fenêtres, il avait vu son camarade en train de manger chez des gens du pays, qui, moyennant l’abandon de la petite retraite, logeaient et nourrissaient l’ancien employé de la marine. Jabirou, debout sur ses courtes jambes, attendit jusqu’à la nuit la sortie de Fournier.

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Ce qui n’empêcha pas Léon-Timoléon Fournier de raconter le lendemain qu’il était sorti à trois heures, qu’il était allé voir son amie et de montrer fièrement une petite blague à tabac qui lui avait été offerte pour sa fête.

Alors, Jabirou se leva. Et, terrible comme la vérité, il accusa Fournier de lui avoir menti... Et, comme c’était un honnête homme, il ajouta, désespéré, qu’il avait menti aussi.

D’abord, Fournier se réjouit du bonheur écroulé de Jabirou. Et Jabirou eut une petite satisfaction en pensant que la gloire amoureuse de Fournier était une gloire usurpée.

Mais ces petites joies mauvaises furent de brève durée. Chacun d’eux regarda autour de soi et se vit dans un désert.

Ce coup-là ne les tua pas. Car ils étaient arrivés à un âge où rien de précis ne vous tue, et où l’on meurt par hasard et sans raison. Ils continuèrent à venir sur le même banc, où ils sont toujours, et où le destin semble les avoir oubliés, jusqu’au jour où il les ramassera par désœuvrement et les emportera avec lui, comme un peu de bois mort.

LA DISPUTE
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Raoul Z... avait pris au cercle de N...-sur-Mer une petite culotte de quinze cents francs. C’était énorme pour lui, car Raoul était un garçon économe et soigneux, qui recevait une vingtaine de mille francs de sa famille, et qui devait là-dessus se loger, se nourrir et entretenir une modeste automobile.

Quand il avait eu l’idée d’acheter cette auto, sa mère s’était fâchée et lui avait déclaré que sa pension ne serait pas augmentée... Raoul, chauffeur passionné, prit un plus petit appartement, renvoya son valet de chambre et changea sa cuisinière contre une bonne à tout faire. Il apprit à se passer de mécanicien... Mais l’auto n’était pas payée. Les versements mensuels étaient très pénibles. La dure saison—c’est-à-dire l’été—arriva. Le malheureux garçon dut vendre des livres et même quelques meubles, afin de pouvoir s’installer quelque temps dans un hôtel convenable sur le bord de la mer.

Le 29 juillet approchait. Le 29 juillet est une date glorieuse. Mais Raoul la détestait, comme tous les 29 de chaque mois. En dépit de ses calculs et de ses économes précautions, il lui manquait un millier de francs qu’il n’osait aller chercher dans les environs de Lisieux, où habitait sa mère.

C’est alors qu’il eut la mauvaise idée d’entrer dans la salle de jeu. Il en sortit beaucoup plus triste qu’avant. La traite de la maison d’automobiles serait présentée le surlendemain. Cette fois, il fallait faire la fâcheuse démarche, aller implorer, à sa grande honte, le secours maternel. Il fallait même y aller en automobile, ce qui ne diminuerait pas le courroux de Mᵐᵉ Z... mère. Elle n’avait pas une âme de chauffeuse. Elle ne s’apaiserait pas à la vue de cette charmante petite 16-chevaux, à deux baquets, qui eût attendri un cœur de bronze phosphoreux.

Raoul passa une mauvaise nuit. Le lendemain matin, il retarda son départ tant qu’il put. Il mit très lentement son ulster et ses lunettes. Il arriverait toujours trop vite à Lisieux. Il se décida à s’en aller tout doucement, à petite allure. Mais à peine eut-il le volant en main qu’il oublia ses soucis et ne pensa qu’à rouler vers Lisieux ou vers n’importe où, mais le plus vite possible. Il serait toujours temps de penser à cette démarche ennuyeuse quand il arriverait en vue du château.

La route était belle, le soleil était glorieux. Jamais le moteur n’avait si bien tapé. Raoul avait hâte d’être sur la grand’route, qui, ce jour-là, n’était pas encombrée.

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Comme il sortait d’un village où il avait été obligé de ralentir, il vit devant lui une belle échappée et s’apprêtait à partir tant que ça pouvait, quand il aperçut quelque chose de peu ordinaire à cent pas devant lui. A cet endroit de la route, il y avait une sorte de petit chalet, embusqué dans un bouquet d’arbres... Raoul vit un de ces arbres s’abaisser lentement et barrer froidement le chemin.

Sans connaître à fond les mœurs des végétaux, Raoul savait très bien que les arbres n’avaient pas l’habitude de venir ainsi s’abattre sur les chemins de leur propre mouvement. D’autre part, l’air était pur, le ciel était calme et aucun cyclone ne justifiait une pareille incartade.

Enfin, à tout événement, il valait mieux ralentir, d’autant que l’auto n’était pas munie de ces ressorts spéciaux qui permettent aux grenouilles artificielles de bondir sur le sol et de franchir au besoin des obstacles. Raoul, plus dépité encore qu’intrigué, ralentit et arriva doucement jusqu’à cinq ou six pas de l’arbre étendu.

A cet endroit il vit un bûcheron qui le regardait d’un air goguenard. Ce bûcheron tenait à la main une corde. Raoul lui demanda ce que venait faire cet arbre en travers de la route. Le paysan répondit avec insolence. Des petits enfants sortirent de la maison et firent cercle autour du chauffeur pendant que le bûcheron prononçait les paroles les plus injurieuses.

Ce bûcheron était d’une assez bonne taille. Mais Raoul était courageux. Il descendit de sa voiture et prit devant le paysan une mise en garde très correcte. Mais celui-ci continuait à se moquer de lui. Il fit mine de frapper Raoul qui, heureux de voir se produire un semblant d’attaque, lui allongea une rapide série de coups de poings. L’homme les encaissa sans trop se défendre et en esquissant une lente retraite vers l’arbre qu’il franchit, tout en continuant à injurier Raoul. Celui-ci le poursuivit pour le faire taire. Il enjamba lui aussi l’arbre étendu. Les feuilles et les branches le gênaient un peu. Il les écarta tant qu’il put, arriva enfin de l’autre côté. Là, il se trouva en présence d’un personnage qu’il n’avait pas encore vu. C’était un monsieur imberbe, très bien vêtu, qui parlait avec un léger accent étranger. Ce monsieur prit son portefeuille, en tira deux billets de mille francs qu’il tendit au chauffeur:

—Oserai-je vous prier d’accepter ceci? Je suis représentant d’une maison de cinématographes de Bruxelles... Vous venez de poser sans vous en douter pour une scène de la vie automobile, à qui nous avons voulu donner toute l’animation du vrai, du vécu... Excusez ce procédé un peu sans-gêne. Bien qu’on ne puisse pas vous reconnaître sous vos lunettes, vous n’auriez pas accepté de poser. D’ailleurs, si vous aviez été prévenu, ce n’aurait pas été aussi bien.

Raoul hésita. Mais il finit par accepter cet argent vraiment bienvenu. C’était au fond ce qu’il avait de mieux à faire.

UN ARTISTE
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Il s’en allait sur les routes, avec sa voiturette 8-chevaux, qui faisait un bruit peu ordinaire. On l’eût dite chargée de tessons de bouteilles. Elle dépassait fièrement les carrioles. Mais toutes les autos du département la grattaient sans relâche.

Les jours de courses à Deauville, il fallait obliquer sur les bas-côtés, céder bien piteusement le haut de la chaussée.

Il avait fini par ne plus inviter personne. Il s’en allait avec sa femme. Et, à chaque voiture qui les dépassait, tous deux baissaient la tête, par résignation, et pour ne pas avaler la poussière.

Oh! l’insolence hargneuse de la trompe! l’ironie chantante de la sirène! Et le son victorieux de ces longues trompettes qui proclament votre défaite au passage!

Et leur façon, à «eux», aux ennemis, de ne pas vous regarder, ou de regarder avec pitié votre petit capot!

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Une voiture, une entre toutes, exaspérait notre malheureux chauffeur. C’était la 50-chevaux du château, qui faisait une poussière effrayante. Nous avons tous souffert quelque jour de la grossièreté d’un valet de chambre secouant un tapis par la fenêtre au moment où nous passons. Cette voiture avait des procédés aussi incivils. Pour plusieurs minutes, elle nous laissait dans un nuage.

Les arbres, sur les bords du chemin, étaient tout blancs. A-t-on réfléchi au sort de ces malheureux arbres qui sont nés là jadis, le long d’une route paisible, et à qui maintenant l’auto a rendu la vie intolérable, sans qu’il leur soit possible de s’en aller?

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—Chaque fois donc que j’allais à Trouville, me dit tristement mon ami, nous étions dépassés par cette maudite 50-chevaux. Nous avions beau retarder notre départ... Elle ne partait jamais avant nous... Elle nous guettait. Elle attendait notre sortie pour se mettre en marche. Il n’y avait pas d’autre route possible de chez nous à Trouville. Mon voisin savait que j’étais forcé de la prendre, et qu’il nous ferait «boulotter» sa poussière...

«Ce n’était même pas un vrai chauffeur; c’était un snob qui n’était pas fichu de conduire lui-même, un petit sécot, rageur, avec un carreau dans l’œil. Il se tenait raide à côté de son mécanicien, sans cache-poussière, car sa voiture ne faisait de poussière que pour en poudrer les autres.

«Sa grande élégance, c’était d’arriver aux courses avec son chapeau de paille, qui semblait collé à sa tête, sa fleur à la boutonnière, à peine marqué de poussière aux épaules, simplement ce qu’il fallait pour montrer qu’il descendait d’une auto.

«Et c’était cet asticot-là qui nous faisait des misères, à ma pauvre petite femme et à moi. C’était lui qui nous obligeait, pour un trajet de cinq lieues, à nous entourer de masques et d’ulsters, à nous équiper comme pour la Nouvelle-Zemble.

«Le désir de me venger m’a donné une ardeur au travail prodigieuse. Le diable lui-même, s’il était agent de publicité, n’aurait pas réussi les affaires que j’ai menées à bien cet hiver. Je voulais gagner de l’argent. J’en ai gagné...

—Et vous avez acheté une forte voiture?

—Une 135-chevaux, mon ami, une voiture qui avait fait le circuit, une voiture avec un capot comme une grosse malle anglaise.

—Et aussitôt en possession de cette voiture, vous avez «gratté» votre voisin?

—Pas si vite, mon ami, pas si vite. Je voulais une vengeance plus raffinée et surtout moins brève. Dépasser mon individu en trombe, avec mes 135-chevaux, c’était un grand plaisir, je ne dis pas. Mais, ce plaisir-là, je n’ai pas voulu l’épuiser d’un seul coup. Nous l’aurions dépassé, notre homme, nous aurions à peine vu sa tête. Il fallait nous la payer sérieusement. J’y avais mis le prix.

«Je suis arrivé à la campagne avec ma grosse voiture. Mais je l’avais maquillée. J’avais fait mon possible pour lui donner l’aspect d’un tacot. J’avais fait mettre au-dessus des baquets une carrosserie fermée de forme vilaine, mais légère comme du carton. Puis il s’était agi de dissimuler l’énorme capot. J’ai donc fait peindre une fausse malle en bois qui ne pesait rien. Emboîtant le capot, elle avait l’air d’être placée sur une plate-forme, devant la voiture, comme un bagage que j’emportais avec moi, pour un voyage à la papa.

«J’arrivai donc à la campagne au commencement d’août. J’avais essayé la voiture aux environs de Paris. Elle marchait à une allure infernale.

«Le premier jour des courses de Deauville, on se met en route, ma femme et moi. J’avais décidé de me laisser dépasser ce jour-là. L’homme au monocle arrive sur moi. Il corne. Je me range gentiment. Il nous envoie sa poussière. Nous rions beaucoup, ma femme et moi, en pensant à ce qui arriverait le dimanche suivant.

«Le surlendemain, donc, qui était le dimanche, et un grand jour de courses, nous sortons encore, d’un train de bonnes gens, à trente à l’heure. Au bout de quelques minutes, nous entendons l’autre arriver. Je ne bouge pas du milieu de la route. Il corne, il corne. Il était sur nous, et nous ne bougions toujours pas. Notre voisin se met à crier. Alors j’oblique sur le bas-côté, qui était très bon. Mais, en même temps, j’accélère ma marche, pour l’empêcher de me dépasser, sans toutefois aller assez vite pour le lâcher, de façon qu’il reste bien dans ma poussière. Il cornait, il cornait bêtement. Ça ne rimait à rien, puisqu’il avait la place pour passer. Nous avons fait comme ça quelques kilomètres. Voyant qu’il ne pouvait pas nous avoir, il ralentit. Moi, qui n’étais pas pressé, je ralentis de même: nous avions, lui et moi, un compte de poussière en retard; je ne voulais pas lésiner avec lui, et je tenais à lui faire bonne mesure. A un moment, il a failli nous surprendre, et sa voiture est arrivée à ma hauteur. Mais mon auto à moi était très souple, et j’ai repris tout de suite une dizaine de mètres.

«Quelques minutes avant d’arriver, comme je le poudrais depuis une dizaine de kilomètres, j’ai eu l’idée qu’il était assez blanc comme ça: il était poudré à frimas comme le bonhomme Noël. J’ai démarré tranquillement et je l’ai laissé sur place...

SUR LA ROUTE
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Le moteur allait très bien. On avait dépassé sans la moindre difficulté une limousine en bois verni qui avait fait toutes sortes de difficultés pour se ranger. Mais peut-être n’entendaient-ils pas la trompe, ou s’étaient-ils flattés de l’absurde espoir qu’on ne les dépasserait pas. On leur avait envoyé notre poussière. Et l’on s’était retourné un instant, mais sans rire, pour regarder leur figure.

Et maintenant, voilà qu’on était en panne, au milieu d’une côte, avec cette voiture qui d’ordinaire grimpait si bien! Notre premier regard, une fois à terre, fut pour l’horizon de derrière nous. Et nous vîmes bientôt poindre et grossir la petite limousine. On se mit alors à parler gaîment, comme des gens que la panne n’affecte point. On ne regarda pas, quand ils passèrent, les voyageurs de la limousine; mais, tout de même, du coin de l’œil, on vit leur sourire indulgent.

Le mécanicien avait mis son vêtement de toile bleue, ce qui était d’un sinistre augure. Les dames s’étaient éloignées jusqu’à un endroit découvert, pour faire croire qu’elles aimaient le paysage. Les compétences viriles du bord, sans mot dire d’ailleurs, entouraient et paraissaient examiner le mécanicien, qui, des flancs de son coffre, avait sorti tout un bazar. De ses mains noires il ouvrait comme des blagues à tabac de vieux journaux froissés, qui recélaient tout un amas de goupilles. Il mesurait, comparait les diamètres, en clignant de l’œil au soleil. Puis il se mit à limer, à taper, à visser, à dévisser... Il n’y avait aucune raison pour que cela finît...

J’avais bien un jeu de cartes sur moi. Mais ces dames nous auraient blâmés. Et puis, à côté de ce mécanicien qui turbinait, pouvait-on décemment, près de cent vingt ans après 89, se livrer à des passe-temps d’oisifs? La Révolution a habitué les classes dirigeantes à plus d’hypocrisie.

J’allai donc, tant j’étais désœuvré, regarder, moi aussi, le paysage, que les dames trouvaient ravissant. Je n’aime plus les paysages immobiles depuis que je fais de l’auto. J’aime bien que les arbres filent le long de la route et que les angles de murs s’avancent, comme des proues de navires rapides. Les autos ont secoué un peu la nature paresseuse. Mais elle profite de la moindre panne pour reprendre sa torpeur.

C’était une grande plaine presque vide. Deux maisons toutes basses se terraient dans l’herbe. Plus près de nous, sous un arbre aux branches maigres, un cheval humble et consterné laissait pendre sa tête et ne bougeait plus. Il était très vieux. Pour lui, c’était la panne sérieuse.

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Après un court éloge de la Normandie, nous revînmes tous à la voiture et nous eûmes la satisfaction de constater que nous avions une visite.

Un homme entre plusieurs âges, dont on ne pouvait dire s’il était prématurément vieilli ou s’il était conservé à miracle, regardait avec intérêt le mécanicien et la voiture. Il avait une barbe blonde très pâle ou une barbe blanche très sale. L’un de ses yeux était très vif, et l’autre très éteint.

Il appartenait à la classe des ouvriers par sa casquette, au monde des clubmen ruinés par son pardessus beige, et par son pantalon noir à bandes rouges à l’arme nationale de l’artillerie.

Il portait dans son bissac des pattes de homard et un morceau de gros pain paysan. Dès qu’il me vit auprès de lui, il mit tout de suite la conversation sur ses embarras d’argent, et encaissa sans difficulté une petite pièce de cinquante centimes. Il regarda mes compagnons avec un air engageant, pour bien indiquer que la souscription n’était pas close. Il récolta encore quelques décimes qu’il rangea soigneusement dans un petit porte-monnaie de jeune fille qui n’avait plus de plaque d’ivoire que sur un seul côté.

Puis, libéré de ses soucis d’affaires, il se mit à parler avec beaucoup d’animation. La joie de cet homme était de causer et de discourir. Il parlait plutôt pour son plaisir que pour l’édification de ses auditeurs. Aussitôt qu’il entrevoyait un sujet de conversation plus plaisant, il quittait sans prévenir personne celui qu’il avait entamé, ce qui pouvait le faire prendre, par des gens superficiels, pour un esprit incohérent. Après nous avoir parlé d’un accident d’automobile dont il avait été témoin, quelques jours auparavant, il nous exposa sans transition les démêlés qu’il avait eus avec un garde champêtre d’un pays voisin. Puis il nous raconta très longuement la vie d’une des filles de ce garde champêtre, qui était femme de chambre à Paris. Enfin il revint brusquement à l’automobile et exprima le regret de n’en avoir pas une à sa disposition pour aller de maison en maison demander sa subsistance. Avec un pareil moyen de locomotion, il pourrait dans une journée visiter plusieurs plages et tout un arrondissement.

Puis il se tut et se mit à rêver, les yeux à demi fermés, en hochant doucement la tête.

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Moi, je suivis son idée malgré moi et j’essayai de voir comment dans la pratique on pourrait l’appliquer. Assurément, il ne fallait pas songer à faire arrêter son auto devant les maisons où l’on irait demander l’aumône. Un individu qui descend d’une auto, même modeste, peut à la rigueur raconter qu’il sort de l’hôpital; on le croira difficilement s’il prétend n’avoir pas mangé depuis trois jours...

Mais je voyais très bien une équipe de trois ou quatre mendiants fréter une automobile; je les voyais mettre pied à terre à une demi-lieue de Trouville, retirer les cache-poussière qui recouvrent leurs haillons, puis, après s’être distribué méthodiquement la besogne sur le plan, visiter méthodiquement toutes les villas dans une matinée, afin de pouvoir faire dans l’après-midi Villers et Cabourg, et diminuer ainsi notablement les frais de location de leur voiture.