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Les vies encloses

Chapter 15: VII.
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About This Book

A sequence of lyrical prose pieces and poems that sketch interior and urban scenes where glass, water, windows, and illness frame solitary consciousness. Evocative images—aquaria, mirrored panes, bedridden figures glimpsed through windows, lines on the hand, and cloud-driven longing—render psychological states through light, reflection, and silence. Recurrent motifs of confinement, melancholy, and dreamlike observation link vignette to vignette, privileging sensory detail and symbolic atmosphere over narrative progression. The tone remains elegiac and introspective, inviting close attention to mood, memory, and the fragile boundary between inner life and outer spectacle.

Comme tout est changé de par la maladie
Dans la maison qui prend un air religieux;
Elle semble plus vide, elle semble agrandie,
Il s'y répand un silence contagieux
Dont le plus léger bruit blesse la neige vierge.
Vie en songe! voici que s'embrument les pas,
Et les voix mêmement s'embrument, parlent bas;
Le malade est l'hostie où tout l'encens converge.

Quel mystère est latent? Quel rite s'accomplit
Pour qu'un respect d'autel environne le lit?
Tout subit par degrés la mystique influence:
Comme par un vitrail, le jour se dénuance;
Un étranger, il semble (est-ce l'ange gardien
Soudain visible?), habite à présent la demeure,
Comme pour prémunir du danger qu'on y meure,
Et la maison craintive a pris un air chrétien.

Or on s'améliore, on s'épure soi-même
Par la sorte d'ennoblissement propagé;
On se sent devenir autre, le coeur changé;
Il flotte en la demeure un parfum de saint chrême;
Déjà les passions, à leur tour, parlent bas;
Même le juste amour interrompt ses ébats;
On se semble, à présent, vivre dans une église.

Le malade apparaît grave et sacerdotal,
L'air d'avoir avec Dieu quelque entretien mental.

Car le Silence enfin en lui se réalise!
Il est celui qui fait taire les bruits humains
Et les transsubstantie en imposant les mains;
Il est l'essence et la substance du Silence;
Il en est la Victime et le Prêtre à la fois;
C'est un Saint Sacrifice aussi que la souffrance…
La maison entend Dieu qui descend à sa voix!

XV.

La vieille ville en proie à l'hiver était seule,
Vieille ville taciturne comme une aïeule;
Il semblait que la vieille ville s'engourdît!
Elle avait un aspect déjà presque posthume,
Moins morose de la gelée et de la brume
Que de son trop inexplicable discrédit.
Donc elle avait fini de vivre dans l'attente.
Parfois un carillon, musique intermittente,
Présence qui s'accroît dans l'air et qui décroît,
Mettait dans sa tristesse une brève accalmie.
Peut-être que la ville aurait péri de froid
Si, lasse, elle s'était tout à fait endormie;
Mais la cloche venait veiller, la réveiller,
Comme pour la changer sur un pâle oreiller,
Et s'obstinait, parmi la neige en avalanche,
À ranimer le visage de son sommeil
Comme du frôlement d'une cornette blanche;
Cloche, Soeur gardienne, ô Soeur de bon conseil,
Transportant la malade à des saisons meilleures
Et lui versant ses sons dosés, tous les quarts d'heures[5].

XVI.

Comme te voilà loin de celui que tu fus
Ô malade, déjà si lointain, si confus,
Méconnaissable, et si différent de toi-même!
La lune ainsi se voit reculée et plus blême
Toute changée et délayée en son halo
Quand elle se confronte avec elle dans l'eau.

De même, étant malade, on se ressemble à peine;
On n'a plus son visage, ah! comme on est changé!
On est le mouton nu qui pleure après sa laine;
On se trouve soudain plus sage et plus âgé;
On se cherche, on se perd, en molle souvenance;
Soi-même on se revoit tel qu'après une absence;
On se reconnaît mal comme à se voir dans l'eau;
On est si différent qu'on se semble nouveau,
Avec même une autre âme, avec d'autres idées,
— Des lis simples ont remplacé les orchidées! —
Et de celui qu'on fut on se souvient si peu,
Moins que le soir ne se souvient du matin bleu!

Le malade ainsi songe et, dans sa vie, il erre.
Sa vie! Elle lui semble à lui-même étrangère,
Elle s'efface et se résume à du brouillard;
Ce qu'il s'en remémore, en tant de crépuscule,
Est advenu naguère à quelqu'un, quelque part;
Peut-être est-ce à lui-même et qu'il fut somnambule?
Peut-être qu'il se trompe et que c'est arrivé
À un qui lui ressemble et dans une autre vie?
Passé qu'il a vécu, mais qui semble rêvé.
N'était-il pas un autre avant la maladie?
Or ce pâle Autrefois si peu se prolongea,
Maison de l'horizon indistincte déjà
Qu'indique seule une fumée irrésolue…
Tout est si transitoire et si vite accompli!
Sa vie antérieure est presque dans l'oubli;
Il la sent vague en lui comme une histoire lue;
Et, morne, il a l'impression jusqu'à l'aigu
D'avoir à peine été, d'avoir si peu vécu!

XVII.

Combien longues pour le malade les journées;
Combien longues surtout pour lui les lentes nuits!
Sans répit, toutes les minutes égrenées
Au cadran de l'horloge où tournent ses ennuis!
Que l'horloge, à la fin, un moment s'interrompe!
Toujours le Temps qui s'émiette, impartial:
Bruit de rouage ou de sable, bruit labial;
Que le silence enfin, avec sa bonne estompe,
Uniformise un peu cette bouche au fusain…
Le cadran, n'est-ce pas le visage de l'Heure?
Mais où, dans ce visage, est la bouche qui pleure,
Bouche de l'Heure, au bruit cruel et trop voisin,
Qui sans cesse importune avec sa voix vieillotte?
— Ah! que l'Heure s'arrête et trêve au balancier! —
Bouche d'ombre qu'on ne voit pas et qui grignote
Notre vie en suspens, avec ses dents d'acier.

XVIII.

Convalescence: ô la fraîcheur brusque et câline
Quand la fièvre dont on brûlait s'éteint soudain;
Douceur sur soi d'un pansement de mousseline,
Fraîcheur sur soi du vent, de la mer, de l'étain.
On se sent comme dans une longue avenue
Dont le feuillage, blanc de lune, qui remue
Vous évente de son ombre si calmement
Et refroidit en vous les charbons de la fièvre.
Ah! ce bonheur confus du recommencement!
Cette humide fraîcheur née au seuil de la lèvre,
Comme d'avoir baisé l'or de quelque bijou!
D'où viennent tout à coup ces impressions fraîches
Qui se fondent et qui se propagent jusqu'où?
Est-ce du lustre? Est-ce du verre des bobèches
Dont on sent, dans sa bouche en feu, le givre entré?
Est-ce de la cornette au beau linge lustré
Dont la Soeur qui nous veille a fait palpiter l'aile?
Ou bien est-ce le vent? Ou bien encor pleut-il
Et c'est-il de la pluie en écheveau subtil
Qui soudain au rouet de notre âme s'emmêle?

Convalescence! Doux mélange: pluie et soir,
Linges, cristal, et vendanges de raisin noir!
Tout ce qui rafraîchit, tout ce qui désaltère;
Convalescence si printanière… Elle aère
Comme une brise; elle refroidit comme une eau;
On dirait qu'elle se répand parmi les chambres
Et sur le lit, si frais qu'il en semble nouveau;
On s'y déplie; on y dorlote tous ses membres;
C'est fini maintenant, la fièvre et ses charbons!
Les draps sont ventilés; ils ont des frimas bons;
Unanime fraîcheur de toute cette toile;
Si fraîche que c'est comme un bain dans une étoile!
Délice de revivre et d'avoir prévalu;
Instant bénin qui semble, après la canicule
Et des marches dans un chemin qui se recule,
L'accueil d'une prairie où longtemps il a plu.

XIX.

Émoi de peu à peu recommencer à vivre!
De rentrer dans la vie où déjà l'on se sent
Presque étranger, comme à son retour un absent;
Incertitude! Pas désappris! On est ivre!

Ah! ce soleil trop clair et cette lumière neuve![6]
Tout tourne: soleil, fleurs et les arbres un peu,
Oscillant dans le vent — tels les mâts sur un fleuve —
Et l'on regarde entre leurs feuilles le ciel bleu.

On est l'oiseau qui s'aventure après la pluie;
On est le verger blanc dans le réveil d'avril;
Pourtant on craint la grêle, un retour du péril:
La maladie est-elle loin et bien enfuie?

Comme on en tremble encore! Et quels pas calculés
Par crainte d'être faible et de quelque rechute!
Pouvoir marcher jusqu'à ces arbres reculés!
Espoir et peur, ombre et soleil sur la minute…

Heure trouble! Émoi d'un logis longtemps fermé
Où chavire dans le miroir l'aube venue;
On se sent seul, épars et désaccoutumé
De la vie, au lointain, qui toujours continue.

On est le pénitent sorti d'une neuvaine
Et dépris de la vie à cause de l'encens;
Ah! que la vie est loin! Ah! que la vie est vaine!
Où vont-ils donc, tous ces passants, tous ces passants?

Ils se hâtent; mais leur affairement étonne;
Ils s'égaient; mais leur joie est étrange et fait mal;
Soi-même, au milieu d'eux, on se sent anormal;
Et la vie où l'on rentre a l'air si monotone.

Hier on vivait encor comme derrière un verre,
Convalescence! Mais maintenant on a l'air
Du matelot morose et qui s'ennuie à terre
D'être sorti de l'aventure de la mer.

On semble avoir aussi navigué des années
— La maladie étant un voyage chez Dieu —
Et revenir vieilli dans des villes fanées,
Triste, ne sachant plus que des gestes d'adieu!

LE VOYAGE DANS LES YEUX

I.

Tels yeux sont des pays de glace, un climat nu
Où l'on chemine sans chemins dans l'inconnu;
D'autres, des soirs de province pleins de fumées
Où passent des oiseaux aux ailes déplumées
Qui leur font ces plaintifs regards intermittents;
D'autres vides, mais sous l'influence du temps,
Où la mer de leur âme à flots muets déferle,
Sont rafraîchis, profonds, mobiles comme une eau,
Flux et reflux du lent regard roulant sa perle!

Or tout s'y mire en un reflet double et jumeau:
Ceux-ci gardent le rose ancien d'un couchant rose
Qui leur fut un moment d'amour essentiel
Et s'effeuilla dans eux comme une vaste rose;
Ceux-là sont bleus d'avoir tant regardé le ciel,
Et, si ceux-ci sont bleus, c'est d'encens qui subsiste.
Puis en d'autres — recels compliqués — il y a
De vieux bijoux, de grands arbres, un clocher triste,
Des visages que trop d'absence délaya,
Des linges démodés d'enfant morte, des cloches,
Et des anges dont on devine les approches
À voir, au fil des yeux qui s'en sont tout remplis,
Leur robe comme un orgue aux longs tuyaux de plis.

Ah! les yeux! tous les yeux! tant de reflets posthumes!
Reliquaires du sang de tous les soirs tombants;
Chaires où toute noce a promulgué ses bans;
Sites où chaque automne a légué de ses brumes.
Yeux! carrefours de tous les buts s'y résumant;
Fenêtres d'infini; calme aboutissement;
Car tout converge à ces vitres de chair nacrée,
Miroirs vivants en qui l'Univers se recrée.

II.

Pourquoi les yeux, étant limpides, mentent-ils?
Comment la vérité, dans leur indifférence,
Meurt-elle en diluant ses frissons volatils?
Nul n'en a vu le fond malgré leur transparence
Et ce n'est que cristal fluide, à l'infini,
Qui toujours se tient coi, l'air sincère et candide.
Aucune passion, aucun crime ne ride
Ce pouvoir dangereux d'être un étang uni.
Ah! savoir!… s'y peut-on fier, sources de joie,
Quand ils ont l'air d'un peu promettre de l'amour,
Ou ne sont-ils qu'un clair mirage où l'on se noie?
Ah! savoir!… démêler l'ombre d'avec le jour,
Et connaître à la fin ce qu'ils peuvent enclore
Derrière leur surface et derrière leur flore,
Sous leurs nénuphars blancs — frileuse puberté —
Plus loin, dans le recul de leur ambiguïté.
En vain veut-on trier le réel du mensonge;
Les yeux, nus comme l'eau, resteront clairs aussi,
Bien que l'âme souvent où, pour savoir, on plonge
Soit une vase au fond de leur azur transi;
Mystère de cette eau des yeux toujours placide
En qui l'âme dépose et si peu s'élucide.

III.

Dans les yeux, rien de leur histoire ne s'efface;
Rien n'est soluble; tout s'avère à leur surface…

Ainsi tels yeux ont l'air pauvres dorénavant
Pour avoir médité d'entrer en un couvent;
Tels sont en fleur pour avoir vu des orchidées;
D'autres sont nus de tant de fautes regardées;
On y perçoit des courtisanes se baignant
Et par leurs fards perdus l'eau des yeux est nacrée;
D'autres, pour être nés près d'un canal stagnant,
Portent un vaisseau noir qu'aucun marin ne grée
Et qui semble, dans eux, captif en des glaçons…
Prolongement sans fin. Survie! Aubes lointaines!
Ciel qui met dans les puits de bleus caparaçons!
Nuages habitant les prunelles humaines!

Tout le passé qui s'y garde, remémoré!
Tout ce qui s'y trahit qu'on croyait ignoré:
Les voeux qu'on viola; les seins que nous fleurîmes;
Et le regard qu'on eut en pensant à des crimes;
Et le regard qu'on eut, pris d'un dessein vénal,
Fût-ce un instant, jadis, devant des pierreries
— Trésor qu'on troquerait contre ses chairs fleuries —
Et qui fait à jamais, de l'oeil, l'écrin du Mal.

Car tout s'y fige, y dure; et tout s'y perpétue:
Désirs, mouvements d'âme, instantané décor,
Tout ce qui fut, rien qu'un moment, y flotte encor;
Dans l'air des yeux aussi survit la cloche tue,
Et l'on voit, dans des yeux qui se croient gais et beaux,
D'anciens amours mirés comme de grands tombeaux!

IV.

Quelques femmes, dans leurs prunelles sensitives,
Ont des ombres et des lueurs alternatives;
Il y fait noir ou clair à leur guise; on dirait
Derrière la cloison transparente des tempes
Qu'on baisse tour à tour et qu'on monte des lampes.
Au fil des yeux dormants quelle est cette forêt
Dont les arbres, qu'on ne voit pas, mirent leurs palmes
Et leurs cimes, une minute, en frissons calmes?
Dentelle obscure dont ils sont passementés,
Franges, ombre qui vient de quelque rive adverse,
Ô regards par cette ombre éphémère éventés!
Une autre fois, quel ciel intime s'y renverse
Dont les soucis, que nul ne connaît, font pourtant
Une tache de grands nuages pleins de pluie?
Nuit et soleil, en un dosage intermittent!
Puis assombrissement total, lumière enfuie…
Tout s'y brouille, rien ne survit à leur niveau
Comme quand un grand vent a couru sur une eau!

V.

L'oeil est un glauque aquarium d'eau somnolente:
Tranquillité, repos apparent, calmes plis
Comme ceux qui s'éternisent dans les surplis;
Puis tout à coup un trouble, une ascension lente
D'un désir qui vient faire une blessure à l'eau,
Moires d'une blessure élargie en halo.
Ce désir s'évapore; un autre lui succède.
Chacun des mouvements de l'âme en cette eau tiède
Est une ombre sous des vitres qui disparaît;
En fuite comme avec des nageoires, l'ombre erre
Et s'argente dans la transparence du verre.
Aquarium peuplé de songes en arrêt!
Une pensée y nage à peine définie
Et retourne dormir dans des varechs couchés
Parmi les minéraux du crâne et ses rochers.
Une autre pensée ose — et c'est une actinie
Ouvrant dans la prunelle un coquillage-fleur,
Mais qu'on l'effleure, il se reclôt avec douleur!

Paysage qui change à tout instant: pensées
Qui sont des poissons noirs, des perles nuancées,
Des monstres froids ou des infiniment petits,
Corpuscules dans le fond de l'être blottis;
Embryons de projets, vagues germes de rêves,
Émergeant d'on ne sait quel abîme mental,
Qui montent jusqu'à l'oeil en assomptions brèves
Et viennent animer cet écran de cristal.

VI.
D'où vient-il dans les yeux cet occulte affluent
Des larmes, filet d'eau, ruisselet qui se mêle
Au tranquille étang bleu pâle de la prunelle;
Source qui se divulgue en discontinuant,
Chapelet s'égrenant, gouttes accumulées…
Or les vitres qu'un peu de pluie a granulées
Ont un trouble semblable, et tout s'y brouille ainsi!
Mais pourquoi, mais sous quelle influence secrète
Cette eau des pleurs amers est-elle toujours prête?
Ce n'est pas que pour un malheur, pour un souci!
Même pour rien: pour un orgue triste, une fuite
De nuages, des lis qui meurent sans emploi,
La source qu'on croyait captée au fond de soi
Jusqu'au plein air des yeux est de nouveau déduite
Et s'égoutte, collier d'âme désenfilé!

Or qui les filtre une à une, ces larmes nues?
Élixir de douleur, né dans quelles cornues?
Et qui cristallisa leur mystère salé
En l'émiettement de semblables globules?…
Quels sables sont en nous? quel puits intérieur
D'où montent, en crevant, ces pleurs comme des bulles?
Ou bien le crâne est-il une grotte en moiteur
D'où sourdent ces stalactites intermittentes?

Où donc le réservoir des pleurs, agrégat d'eaux?
Quels circuits jusqu'aux yeux, au long de quelles pentes?
Où donc, sur quels penchants du coeur, sur quels coteaux,
Les vignes dont le vin a rempli ces burettes
Pour la messe de Joie ou la messe de Deuil?

Sens divers et confus qu'ont les larmes muettes;
Peut-être sans raison autre que baigner l'oeil
D'un liquide qui vient de l'âme, et s'y fiance
Pour en rendre plus bleue et claire la faïence.

VII.

Les yeux sont des bassins d'eau changeante qui dort,
Où, parmi des frissons de moires remuées,
Appareille une flotte éparse de nuées,
Voiles blanches qui vont vers un horizon d'or;
Mais parfois certains grands nuages couleur d'encre
S'immobilisent comme en quarantaine, au fond
De tels beaux yeux de qui l'étiage est profond
Et qui portent en eux ces nuages à l'ancre.

VIII.

L'agate arborisée est pleine d'une flore
Sous-marine; ainsi l'oeil — on dirait des lacis,
Une géographie aux fleuves indécis
Que le verre, veiné d'ombres, aime d'enclore.
Splendeur mate de la pierre opaque sous quoi
Tout un spectacle intérieur qui se tient coi:
Sang, feuillages, coraux, à travers de la pluie;
Gazes d'insectes morts dont l'aile mal enfuie
Dans ce prisme à jamais figea son petit vol;
Reflets momifiés comme dans de l'alcool!
Or si telle apparaît l'agate translucide
C'est qu'elle est millénaire et garde en ses parois
Les vestiges des très antiques désarrois…
Ainsi l'oeil — plein d'anciens rêves dont il s'oxyde,
Plein de passé dont pour toujours il est imbu,
Souvenirs conservés dans ses pierres charnelles
Que, pareil à l'agate, il agglomère en elles…
Ah! tout ce qui survit sous son cristal embu!

IX.

Quelles clartés, reflets d'étoiles ou de lampes,
Allongent dans les yeux de lumineuses rampes?
Est-ce un feu du dehors? Est-ce un feu du dedans?
D'un âtre intérieur plein de tisons ardents,
Ou d'une rue, au loin, pleine de réverbères
Qui se mirent dans les yeux sombres chaque soir
Et leur sont comme des parures viagères?

De quoi sont clairs les yeux? D'où vient, dans l'encensoir,
La braise en feu? D'où vient la lave en ces fioles?
Sont-ils des jardins noirs ouverts aux lucioles?
Sont-ils le champ gelé d'un télescope, écran
D'une silencieuse armée en marche d'astres
Qui défile parmi le verre en s'y nacrant,
Piège où, tout intégral, vaste ciel, tu t'encastres?
Ou bien sont-ils des fenêtres d'orphelinats
Se voilant, contre le dehors et toute enquête,
De rideaux vaporeux, mousseline en frimas.
Mais, parmi cette neige, une flamme empiète,
Écho d'un foyer rouge et qui somnole un peu
Plus au fond, tout au fond, dans la Maison de l'Âme,
Où vont et viennent et s'assoient autour d'un feu
Les Passions, avec leurs visages de femme.

X.

En l'eau tiède des yeux tranquilles combien j'ai
Souvent, le soir, plongé mon visage et nagé
Dans leur silence, vers une rive inconnue!
Mon âme s'y sentait toute légère et nue
Et délivrée enfin des pesanteurs du corps.
Autour d'elle, pas même un cercle de ces moires
Qui dans l'eau, pour un souffle, un éveil de nageoires,
S'élargissent comme les sons mourants des cors.

Nul trouble dans les yeux à cause de mon âme,
Tant elle nage doux, tant elle insiste peu,
Et soudain se libère en leur infini bleu,
Devenue une brise, un parfum, une flamme,
Une fleur, tout au plus un vierge nénuphar
Que, sans savoir son âge ou s'il pèse, l'eau porte…
Ainsi mon âme, en l'eau des yeux noyant son fard,
Toute fraîche, croit qu'elle a fini d'être morte!

XI.

Celui qui dessina ces Têtes au fusain
En rehaussa d'un peu de couleurs la souffrance;
Leurs lèvres, comme en un vitrail diocésain,
Sont closes; on dirait des fermoirs de silence.
Mais leurs yeux, leurs yeux froids élargis en halo,
Ces yeux bleuis, pareils à des bouches dans l'eau,
Appellent comme en se noyant quelque Ophélie.
Yeux dilatés, bijoux pâles de la folie!
Princesses d'Elseneur ou de l'Escurial
Dont la tristesse en ces fusains noirs persévère,
Victimes reposant sous la pitié du verre
Comme au fil d'un tranquille étang seigneurial.
Yeux qui durent parmi ces figures mort-nées…
Tels les joyaux dans les couronnes en exil,
Les couronnes sans but des reines détrônées.

Ces faces? Lis défunts. Mais l'oeil est un pistil
Où la vie est continuée et se résorbe.
La lune vit, ayant des yeux tels dans son orbe!
Ah! ces yeux, les clairs de lune qu'ils ont été!
Yeux fixes qui font ces Têtes hallucinées!
Des yeux qui furent morts mais ont ressuscité
Et gardent tout: ciel bleu, fleurs emmagasinées,
Tout le vaste paysage d'après-midi
Qu'ils ont capté durant la suprême minute,
Mais dont l'amas d'eau vive, absorbée en leur chute,
N'a pu détruire en eux le mirage agrandi.
Yeux de reflets et de verdure délayée,
Yeux remontés à la surface, revenus
Avec un tatouage au fil des globes nus,
Et qui disent ce que médite une noyée!

XII.

Mon âme dans les yeux languissamment dérive,
Les yeux vastes et frais, comme emplis d'une eau vive;
Mon âme y vogue à cause aussi d'un certain bleu
Qui dans les yeux, ainsi que dans l'eau, semble vivre,
Le bleu du ciel au fil des yeux qui flotte un peu…
Et mon âme entraînée en eux se plaît à suivre
Ces petits golfes clairs dans les roseaux des cils,
Ces bords des yeux pareils à des anses de joie
Où mon âme en partance, un moment, s'atermoie
Avant d'appareiller pour de lointains exils.

Bords des yeux, bords de l'eau! transparence bleuie!
Multiplication fragile des reflets!
Cristal prêt à mourir, vent, si tu l'éraflais!
Fraîcheur où la clarté de la lune est rouie;
Silence plein de nacre et plein d'herbes semblant
Une flore inconnue et soudain révélée
D'un climat autre où la verdure est niellée.
Ah! ces bords frais des yeux où dort un sable blanc,
Mon âme, triste du départ, y temporise,
Prétextant la marée ou l'absence de brise,
Et s'y dorlote encore une minute à voir
Tant de reflets parmi ces bords de nonchaloir,
Puis démarre vers la haute mer des prunelles…
Mais quel monde nouveau, quels pôles sont en elles,
Et qu'est-ce qu'on rencontre au bout des yeux quand on
S'enfonce par delà leur ligne d'horizon?

XIII.
L'oeil, qu'on croit enchâssé, comme une calme opale,
Et prisonnier dans les paupières de chair pâle,
Est libre et, par l'air nu, s'évade quelquefois,
Si l'aimante une bouche ou le son d'une voix…
Exode tout à coup d'une large prunelle
Qui, d'un visage cher, réellement descend,
Avec tous les reflets de l'horizon en elle,
Proche de plus en plus, si proche qu'on la sent,
Quand, aux heures d'amour, elle fait ce prodige
D'être comme une fleur qui quitterait sa tige
Et d'abolir l'espace entre les deux amants.
Regard qui bouge et vient, qui se pose et caresse,
Plus formel qu'une lèvre ou des attouchements…
Sensation physique et qui s'appuie. Ivresse
De la chair se pâmant sous ce baiser de l'oeil!

L'oeil voyage. Il franchit le temps et la distance;
Même les morts envoient vers nous leur oeil en deuil
Qui, des lieux d'autrefois conservant l'accointance,
Revient un peu dans nos chambres, comme au parloir,
Et pleure avec la pluie aux vitres dans le soir!
L'oeil des absents aussi, que le vieux miroir garde,
Émerge, se déclôt comme d'un bassin nu,
Éclat d'astres lointains jusqu'ici parvenu…
C'est avec ces yeux-là que l'ombre nous regarde!

Que d'autres yeux qui sont insistants ou distraits:
L'oeil de l'enfant que nous fûmes; l'oeil des portraits;
L'oeil en rosace d'une église de village;
L'oeil aveugle des puits vitrifié de gel;
L'oeil de la lune; l'oeil des choses sans visage;
L'oeil des passions; l'oeil du remords; l'oeil d'Abel
Dont les pleurs de Caïn lotionnent la plaie;
L'oeil de Dieu redoutable en son triangle en or
Dont la fatalité géométrique effraie.

Ah! tous ces yeux! tant d'yeux! N'en est-il point encor?
Prunelles à venir, prunelles pressenties,
Où le Mystère habite, ainsi qu'en des hosties;
Car leur fourmillement s'est transsubstantié.
Et ces yeux présumés que ma chair sent sur elle,
Quand ils m'ont, dans des soirs tristes, communié,
N'est-ce pas comme un peu de Présence Réelle?

XIV.

En des pays de longs canaux et de marais,
Les yeux sont, eux aussi, baignés d'un charme frais;
Clairs yeux remémorés de Flandre et de Hollande
Qui paraissent mouillés, influencés par l'eau;
Yeux comme un petit port avec un seul bateau
Qui s'avoue humble, et que nul trafic n'achalande,
Mais dont le calme heureux contribue à polir
Les reflets d'alentour qui s'y viennent pâlir.
S'ils sont ainsi, c'est à cause de l'eau voisine
Qui les fait à sa ressemblance, y propageant
Son aspect de miroir et de fluide argent.
Donc, comme un port, cette eau des yeux emmagasine
Les horizons et le paysage adjacent
Dont le mirage en sa transparence descend:
Le ciel y réfléchit ses teintes sans durée;
On y perçoit aussi, comme sur un vélin,
L'enluminure en or d'un vieux quai, d'un moulin,
Et toute l'ambiance y vit, miniaturée.

XV.

On reconnaît de suite à certains vagues signes
Quels yeux ont déjà vu mourir, à certains plis
Comme en laisse dans l'eau quelque fuite de cygnes.
C'est fini, l'eau quiète et tous les bons oublis!
Chez les mères surtout, aux deuils indélébiles,
Dont sont morts autrefois les enfants trop débiles.
C'est dans leurs yeux qu'elles les ont ensevelis;
C'est dans leurs yeux que pour toujours elles les gardent
Comme dans des berceaux lentement abolis,
Alcôves de miroirs où leurs départs s'attardent…
Ah! qu'on ne parle pas trop haut près de leurs yeux
Où les doux enfants morts sommeillent parmi l'anse
Que leur font ces yeux froids ombrés de cils soyeux;
Abîmes de tristesse! Yeux en qui se balance
Le repos des petits enfants qui ne sont plus.
C'est là que flotte, avec des flux et des reflux,
Ce qui subsiste d'eux, reflet, sillage ou cendre…
Et dans les yeux de leurs mères, dans ces yeux d'eau,
Ils dorment, enfonçant leur immortel fardeau
Qui transparaît et, lent, continue à descendre!

XVI.

Yeux d'aveugles: ils sont tristes, l'air d'une plaie;
Yeux nuls, sans effigie; étain qui se délaie;
Yeux d'aveugles: jardins où la vie a neigé;
Yeux plus vitreux que ceux des morts. Ah! qu'ils sont tristes,
Nus comme les tonsures des séminaristes;
Eau d'un canal que nuls bateaux n'ont imagé;
Patènes qui jamais ne mireront la messe
Et les cierges et des lèvres d'enfants de choeur.
Veilleuses sans clarté. Fioles sans liqueur.
Depuis quand? Sont-ils nés dans cette ombre? Ou bien n'est-ce
Qu'un obscurcissement graduel — tel le soir;
Ou l'usure — tel un tissu réincorpore
Les roses et les lis le brodant sur fond noir,
Et bientôt s'unifie en étoffe incolore.

Ah! qu'ils sont tristes! qu'ils sont tristes! On dirait
Des scellés apposés sur une tête morte.

Ces yeux, sans plus jamais qu'un seul regard en sorte,
C'est, sans tain, un miroir qui s'étiolerait;
C'est, sans jet d'eau, la vasque immobile qui gèle;
C'est, derrière une vitre, une hostie en prison.
Ah! ces yeux! on frissonne au bord de leur margelle,
Puits d'infini, que bouche un si calme glaçon.

XVII.

J'ai gardé dans mes yeux, comme un thésauriseur,
L'or des moissons; l'or des chevelures; un site
Dont mon âme fut seule à savoir la douceur;
Un couchant dont le rose à mon gré ressuscite;
Puis tels cygnes au clair de la lune nageant,
Des cygnes de qui l'aile a la forme des harpes,
Harpes de Lohengrin aux musiques d'argent.

J'ai gardé dans mes yeux de bleuâtres écharpes,
Vapeurs d'étangs, brouillards que la pluie a brochés,
Et d'où montent des fonds de ville, des tourelles
Qu'une guirlande, en fer, d'angélus lie entre elles…
Et je marche portant dans mes yeux ces clochers

Vus un soir en voyage au bout du crépuscule.
J'y garde encor des ciels, des arbres et de l'eau;
Des femmes que l'absence au fond de l'oeil accule,
Toutes tristes comme des lis dans un préau;
Puis des noces en blanc, des baptêmes, la moire
Sous la brise, d'un vieux canal horizontal…

Or, ces reflets dans l'oeil, c'est toute ma mémoire;
Un souvenir plutôt physique que mental:
Réverbérations d'enfance et de voyages,
Dessins figuratifs des heures qui s'en vont,
Survivances toutes visuelles qui font
De mes yeux comme un grand reliquaire d'images!

XVIII.

Les yeux des femmes sont des Méditerranées
Faites d'azur et de l'écume des années
Où l'âme s'aventure en sa jeune saison.
Quelles mers sont là-bas, derrière l'horizon,
Qui déferlent autour de ces îles jumelles?
En quel golfe atterrir au fond bleu des prunelles?

L'infini s'y recule en un roulis berceur;
Et l'âme part, dérive, en proie aux vents rebelles,
S'extasiant parmi les yeux des femmes belles.
Mais parfois l'ouragan convulse leur douceur
Et l'âme va toucher les récifs des traîtrises;

Elle se heurte à des banquises de froideur:
Climats gelés, glaçons, brouillards, régions grises;
On navigue soudain sous un rouge équateur:
Flammes d'orgueil, corail sanguin de la luxure,
Feux convergeant de fleuves chauds qu'on ne voit pas.
Que d'embûches cachait ce piège qui s'azure!

L'âme est désemparée en de muets combats
Et bientôt se mutile, abandonnant ses voiles,
Vidant ses filets noirs de sa pêche d'étoiles,
Sacrifiant ses mâts pour se sauver un peu,
Jetant cargaison, or, tout, dans l'abîme bleu!

Enfin, un soir que c'est la fin de sa jeunesse,
L'âme s'amarre; elle est édifiée et cesse
D'appareiller parmi les beaux yeux spacieux…

Ah! ce leurre d'aller voyager dans les yeux!

XIX.

Le sommeil met aux yeux un tain spirituel
Grâce auquel leurs miroirs exigus se prolongent
Par delà la mémoire et le temps actuel.
Ils voient plus loin et mieux, tandis qu'on croit qu'ils songent
Et tout l'Univers joue en ces glaces sans fond.
Ah! les pauvres regards, si nus durant la veille!
Dans les yeux endormis, un beau cygne appareille;
Et ces ombres soudain que des nuages font!
C'est un bonheur en fuite, un malheur qui s'avance;
L'automne s'y mélange à des roses d'enfance;
On se voit mort, tandis qu'on se revoit amant;
Ce n'est plus le présent seulement qu'on reflète;
Sur l'eau frêle des yeux court un pressentiment;
Puis l'âme a revécu ses lendemains de fête;
Ô rêve, où toute la Destinée apparaît!
Car le sommeil a fait en nous du clair de lune
Où toute notre vie afflue et ne fait qu'une:
Vieux souvenirs tels que des cors dans la forêt;
Maux futurs dont on sent le vent de l'aile presque;
Le passé, l'avenir — en une seule fresque…
Phénomène du rêve où tout s'unifia!

L'espace s'est fondu dans le temps qui s'abroge;
Est-ce qu'on sait encor les pays qu'il y a?
Et, comme un puits tari, se dénude l'horloge.
Rêver, c'est se prévoir en son éternité!
Vie anticipative! Ô fantasmagorie!
Patrimoine divin qu'on aurait escompté:
N'est-ce pas, pour notre âme, une avance d'hoirie
Sur sa vie immortelle et sur sa part de ciel
Que cette clairvoyance au delà du réel,
Ô prunelles soudain devenant plus lucides?
Car le sommeil, pour y capturer l'horizon,
A versé sur leur plaque inerte ses acides,
Et l'homme endormi voit par delà sa maison!

Mais au réveil ce tain spirituel dégèle,
Il fond; et l'oeil déclos n'est plus qu'un miroir frêle,
Miroir quotidien et borné dont le tain
Est suffisant aux fins de la vie ordinaire;
OEil sorti du sommeil et qui ne mire guère
Que les chambres et les seuls arbres du jardin.

XX.

Tels yeux parfois ont l'air plus vieux que leurs visages;
Et même s'ils sont clairs, même s'ils sont rieurs,
À leur fatigue on les soupçonne antérieurs
Et venus là s'ancrer après de longs voyages.
Regards âgés dans un ensemble puéril:
Les yeux sont un octobre et la bouche un avril;
Eux sont pleins de feuilles mortes; elle, de roses;
Et le contraste entre eux est presque un désaccord.
Où trouver un visage unifiant son sort
Dont les lèvres avec les yeux se soient décloses
Et dont la voix serait de la couleur des yeux?
Il faudrait pour cela des yeux qu'on inaugure,
Qui soient neufs, nés en même temps que la figure,
Au lieu de ceux qu'on a, fanés par tant d'adieux,
Dont le sort aboutit, pour faire un moment halte,
À s'accoupler sur tel profil qui s'en exalte.
Yeux dont on ne sait plus l'âge! Errantes lueurs!
Astres déchus sans cesse en route! Yeux migrateurs!
Joyaux qui tour à tour ornaient une couronne,
Passent dans un bijou d'église, émigrent dans
Un anneau, sans savoir quel or les environne;
Joyaux! Yeux! qui dira vos clairs antécédents?

Car les yeux, eux aussi, comme les pierreries,
Vivent d'un destin propre, ont en eux leurs féeries.
Contemporains du luxe âgé de nos aïeux,
Concomitants de je ne sais quels astres vieux;
Ils possèdent comme une âme rétrogradée,
Faits d'antique azur, faits d'une perle évadée;
Ils n'ont rien de terrestre et rien de temporel,
Sertis et dessertis, depuis les lointains âges,
Dans la métempsycose éparse des visages…

C'est aussi par ses yeux que l'homme est immortel?

LA TENTATION DES NUAGES

I.

En vain les vitres glauques des vieilles maisons
Sont un rempart de verre humble qui s'interpose
Entre la vie en fièvre et la calme âme enclose,
Elles n'ont qu'embrumé l'appel des horizons.

Le lointain ciel sans cesse y passe et les aère
Du prestige de ses beaux voyages tentants;
Et les nuages qui sont les robes du temps
Se reposent parmi ces armoires de verre.

Les midis, d'un vaste or fluide, le soir mauve,
L'aube, tout ce qui passe et part incessamment,
Vient tenter l'âme en songe et qui se croyait sauve
Derrière le cristal de son renoncement.

Ah! les vitres, toujours reprises par la Vie,
Qui, reflétant la vaine ivresse du départ,
Sont complices du ciel en marche qui convie,
Comme s'il y avait le bonheur autre part!

Tentation dans les vitres fallacieuses
Qui propagent, en l'ombre intime des maisons,
La vagabonde humeur des changeants horizons
Et leurs roses et leurs flammes silencieuses.

Et tu souffres, pauvre âme enclose, qui songeais
Dans le sage insouci des âmes qui renoncent,
Car les vitres qui s'éclaircissent ou se foncent
S'emplissent de l'ardeur fiévreuse des projets.

Les vitres ont trahi! Demeures mal gardées!
Mais les vitres déjà, pour avoir accueilli
Les vieux couchants, ont pris soudain un air vieilli,
Courtisanes que les nuages ont fardées!

II.

Sur le ciel immuable ont flotté des nuages,
Tissus à la dérive et parure changeante;
Ô nuages, partis pour de lointains voyages,
Entrant soudain dans mon âme qui s'en argente;
Et je suis dans mon âme où, calmes, ils s'en vont,
Les nuages qui se défont et se refont.

III.

Le couchant triomphal est une fin de règne…
Des cuivres de victoire énamourent le soir;
Des drapeaux sont hissés; un sang nombreux imprègne
Le fond du ciel qui s'en rougit comme un pressoir;
Et l'on croit voir s'enfuir une armée ennemie.
Maintenant c'est la paix de la lutte finie;
L'orgueil, — et l'on entend le bruit lourd de sa clé; —
C'est l'accomplissement, le butin étalé,
L'or du soleil, les nuages comme des porches
D'où l'on voit des palais d'azur s'approfondir;
Et le ruissellement de joyaux, et les torches
Dont les gestes de feu conduisent au nadir…

Couchant sublime! Architectures inouïes!
Premiers astres qui font le ciel fleurdelysé!
Et là-bas, toutes ces chevelures rouies
Comme un lin fin dans un étang cristallisé,
Moisson des longs cheveux fauchés des Ophélies!

Charme de l'équivoque et des anomalies!
Vertigineux palais que des nuages font,
Auxquels à chaque instant quelque chose s'annexe;
Nuée, en forme de montagne, qui se fond;
Petite brume rose offerte comme un sexe;
Vapeurs se contractant en bêtes de blason
Qui sont soudain des léopards ouvrant leurs gueules
Ou des licornes dans le soir piaffant seules;
Puis voici d'autres jeux occupant l'horizon:
Les nuages sont purs comme des mousselines;
On voit des communiantes dans des berlines
Qui jettent par les portières des nénuphars;
Tout est blanc dans le ciel qui croit que c'est dimanche!

Or tout ce luxe du couchant, ce sang, ces fards,
Ces grottes, ces palais de féerie or et blanche,
Cette mer bleue où dort la coupe de Thulé,
Cette splendeur que plus personne ne dénie
Et qui semble un triomphe récapitulé,

C'est l'image de la vieillesse du Génie!

IV.

Le gris des ciels du Nord dans mon âme est resté;
Je l'ai cherché dans l'eau, dans les yeux, dans la perle;
Gris indéfinissable et comme velouté,
Gris pâle d'une mer d'octobre qui déferle,
Gris de pierre d'un vieux cimetière fermé.
D'où venait-il, ce gris par-dessus mon enfance
Qui se mirait dans le canal inanimé?
Il était la couleur sensible du Silence
Et le prolongement des tours grises dans l'air.
Ce ciel de demi-deuil immuable avait l'air
D'un veuvage qui ne veut pas même une rose
Et dont le crêpe obscur sans cesse s'interpose
Entre la joie humaine et son chagrin sans fin.
Ah! ces ciels gris, couleur d'une cloche qui tinte,
Dont maintenant et pour toujours ma vie est teinte!
— Et, pour moudre ces ciels, tournait quelque moulin!

V.

La fumée a monté des toits languissamment
Pour aller dans le ciel rejoindre une nuée
Où, pensive, elle s'est comme continuée…
Ô nuée, amarrée au fond du firmament!
C'est un calme navire, une île irrésolue
Que des alluvions de fumée ont accrue…
Et le vent léger joue en ce jardin changeant
Tantôt s'élargissant et tantôt s'allongeant,
Nuée inconsistante, à peine située…
Mais la fumée entre dans elle et disparaît;
La fumée est la jeune soeur de la nuée,
Toute fragile et l'air d'apporter un secret;
Or la nuée, en l'accueillant, s'en influence,
Car la fumée est gaie ou sévère, suivant
Qu'elle sort d'une auberge ou monte d'un couvent;
La nuée, à son tour, en change de nuance
Et quand nous la voyons rose ou grise ou tout or
C'est qu'en elle est entrée une fumée en fuite,
Lui racontant: récit d'amour, récit de mort,
L'histoire des foyers qui par l'âtre s'ébruite.

VI.

L'aube a déchiré l'ombre et commence d'éclore,
D'un mauve de prélude enflé jusqu'au lilas;
S'étant taillé des nuages en falbalas,
Elle se décolore, elle se recolore.
Alors c'est le miracle opéré comme un jeu:
Le ciel est tout à coup une plaine de brume;
Une église à vitraux qu'un peu d'encens enfume;
Le ciel est un bûcher de lis qui sont en feu;
Dans des tulles en fleur, le jour naissant s'infuse;
Puis il descend du ciel une fraîcheur d'écluse…
Et, comme l'eau tombant qui s'engendre de soi,
Des vapeurs ont jailli par chutes graduées,
Telle une cataracte aux liquides nuées.
L'horizon se recueille, un moment se tient coi,
Mais voici qu'à nouveau la jeune aube irradie;
Elle achève la nuit sous sa clarté brandie
Et tend dans l'air de clairs tissus en espalier;
La lune, au fond, se dédore comme une icône.
Quelle chimie en fièvre a su multiplier
Ces affluents de rouge et ces halos de jaune
Comme si l'aube avait délayé l'arc-en-ciel?

Explosion de la jeunesse! L'aube exulte,
Puis se calme; et bientôt, assagie, elle sculpte
Des nuages dans l'or uni d'un ciel de miel!

VII.

Dans les ciels de Toussaint la pluie est humble et lente!
Maladive beauté de ces ciels où des fils
Ont capturé notre âme en leurs réseaux subtils,
Écheveau qu'on croit frêle et qui nous violente!
Quel remède à l'ennui des longs jours pluvieux?
Et comment éclaircir, lorsqu'on y est en proie,
Le mystère de leur tristesse qui larmoie?
Sont-ce les pleurs du ciel — pleurés avec quels yeux?
Sont-ce les pleurs du ciel — en deuil de quelle peine?
Car la pluie a vraiment une tristesse humaine!
Pluie éparse. Elle nous atteint! C'est comme afin
De nous lier à sa peine contagieuse.
Elle s'étend dans l'atmosphère spongieuse
Et, grise, elle renaît d'elle-même sans fin.
Pluie étrange. Est-ce un filet où l'âme se mouille
Et se débat? Est-ce de la poussière d'eau?
Ou l'effilochement fil à fil d'un rideau?
Est-ce le chanvre impalpable d'une quenouille?
Ou bien le ciel a-t-il lui-même des douleurs
Et pleut-il simplement les jours que le ciel pleure?
Alors tout s'élucide: attraction des pleurs!
La pluie apporte en nous les tristesses de l'heure;
Insinuante, jusqu'en nous elle descend;
Elle cherche nos pleurs et va les accroissant,
Ô pluie alimentant le réservoir des larmes!
Inexorable pluie! Apporteuse d'alarmes!
Nous n'en souffrons si fort que pour prévoir un peu
Qu'après la pluie et les heures sombres enfuies,
Même lorsque le ciel sera de nouveau bleu,
Il nous faudra plus tard pleurer toutes ces pluies.

VIII.

Le soleil monte et brûle au haut du ciel d'été.
Comment subir ses feux, son or diamanté,
Luxe aveuglant d'un grand Saint Sacrement solaire?
Or voici çà et là le reposoir paisible
D'une nuée aux plis ombreux d'étoffe claire;
Grâce à ces frais abris, l'azur est accessible:
Jardins disséminés aux quinconces de neige,
Grottes de ouate et de mousseline bouffante,
Éventails de duvet dont le ciel chaud s'évente.

Ô nuages, frais comme les nus du Corrège
Et bombant, eux aussi, des croupes nonchalantes;
Fraîcheur des chairs, celle des eaux, celle des plantes,
Tout ce que l'Univers a de frais s'y résume!
Dans les immensités par le soleil chauffées
Ils sont de bons relais, des oasis de brume,
Des étapes aux rafraîchissantes bouffées…

Ainsi les plans divins sont bien harmoniés!
Que ferait le désert sans le frais des palmiers?
Et que ferait l'azur s'il n'était versatile
Avec, sans cesse, un nuage qui le ventile?

IX.

La lune m'a hanté d'un paysage blanc,
Pays immaculé dont la candeur enjôle,
Terre anormale et qui scintille en assemblant
Un climat d'île chaude et la blancheur du pôle.
Unanime blancheur: des rivières de lait,
Tout opaques, que ne maquille aucun reflet;
Rien que des lis, sans papillon qui les obsède;
Des collines d'une neige qui serait tiède;
Des roseaux écorchés dont la moelle est à nu
Pour avoir l'air dans l'air d'une moisson de cierges.
Ô lune! pays blanc d'où je suis revenu,
Fou d'avoir traversé votre dortoir de vierges!

X.

Torpeur de certains soirs à la fin de l'été!
Le ciel brûle, il est en fièvre, rouge et livide!
Il est mélancolique et plein d'anxiété
Comme, après la musique, un jardin qui se vide.
L'aspect en change à tout instant — telle la mer;
Mais le ciel est solide; on dirait une chair
Que tourmente à cette heure une pensée impure,
Délire de malade et cauchemar du soir.
L'astre, comme une plaie, au bas du ciel, suppure…
Qu'est-ce qui va venir et qu'est-ce qu'on va voir?
Le ciel de plus en plus est tragique; il bouscule
Les nuages, comme un fiévreux ses oreillers;
Couchants de l'équinoxe et de la canicule!
Ici, des lacs de fiel; là, des rayons caillés
Comme du sang; plus loin, des fleurs empoisonnées,
Un moutonnement, blanc vert, de brebis mort-nées;
Ah! les tragiques soirs! Ciel pestilentiel
Qui, plein d'angoisse, a l'air d'un Jardin des Olives,
Ou, plein de fièvre, a l'air de vendanges lascives;
Ciel d'amour, ciel de mort, ô trop vénéneux ciel,
Vénéneux comme le maquillage des pitres…
Trouble de ces soirs lourds emplis d'exhalaisons
Où l'on se signe, au fond des peureuses maisons,
Devant un éclair brusque et qui soufre les vitres!

XI.

Le soleil dans la brume est en convalescence.
Va-t-il guérir de la brume tout éphémère?
Va-t-il mourir de la brume qui s'agglomère?
Il a l'air de quelqu'un qu'on revoit dans l'absence;
Il lutte, son visage est exsangue et se fane;
La brume s'interpose; elle est si diaphane
Que c'est comme un encens anémié qui fume,
Que c'est comme une vitre, un écran de fumée
Derrière lesquels l'Astre attend sa destinée.
Obstacle frêle, dirait-on, que cette brume;
Mais pas assez pour que le soleil s'en délivre,
Soit le malade, ôté des vitres, qui va vivre…

XII.

C'est fini, la légende enfantine des astres,
De les croire vivants, de les songer des lis;
La nuit souffre de ses millénaires désastres.
C'est fini de rêver le ciel, comme jadis,
Un champ bleu qu'une main partiale ensemence;
La science le prouve une agonie immense:
Soleils mourants dont le décès est calculé;
Déserts nus, sans écho; cendre de nébuleuses;
Étoiles qui sont des orphelines frileuses;
Globes dont le soupir est inarticulé
Achevant de périr comme en des léthargies.
Ciel qui s'éteint! Vaste hôpital de l'Infini,
Où la lune, antique diseuse d'élégies,
Semble malade, tant son visage est blêmi;
Tels soirs surtout, elle est plus pâle et délayée:
On dirait une hostie, au fil du ciel, noyée;
On dirait un cadran de tour miré dans l'eau;
Lune en exil et que nulle étoile n'escorte;
À l'horizon désert, elle a l'air d'être morte,
Lune exsangue sur l'oreiller de son halo!

XIII.

Le soir tombe, le vent tiédit, édulcoré
Par la calme fraîcheur des pièces d'eau voisines;
On sent dans l'air du lilas neuf et des glycines;
Tandis qu'un astre vieux, d'or détérioré,
Émerge, puis un autre un peu moins incolore.
Or les jeunes étoiles ont aussi jailli;
Alors, honteux du premier astre trop vieilli,
Voilà le ciel soudain qui le réincorpore!

XIV.

Mon coeur s'est affligé du départ des nuages,
Navires indolents, cygnes appareilleurs,
Eux qui partent sans cesse et qui s'en vont ailleurs
Et vivent la bonne aventure des voyages.

Bohémiens des crépuscules, ils s'en vont,
Clairs fichus! Au hasard erre la caravane…
Ils sont tout assombris dès que le ciel se fane,
Et ce sont les pays traversés qui les font.

Ô petite nuée, au vent, qui se modèle
Sur la forme d'un astre ou d'un continent blond
Que, dans sa course molle, elle admire en surplomb;
Ciel du soir où chaque île a vu sa soeur jumelle!

C'est de toujours partir qu'on est toujours changeant!
Beaux nuages, brume frêle qui s'abandonne!
Moi je vis comme un arbre — et me sens monotone…
Ah! se quitter enfin soi-même, en voyageant.

Partir! Être le nuage qui se disperse,
Qui se livre, docile, au vent, aux tours, aux mâts;
Ne vouloir être aussi que selon les climats
Et selon la douceur de l'heure qu'on traverse.

Recommencer sa vie en la changeant! Oui, c'est
Se refaire une autre âme en face d'autres fleuves;
Se sentir toujours neuf devant des roses neuves;
S'éveiller chaque jour comme si l'on naissait!

Mais qu'est-ce une autre terre, une autre floraison,
Et le temps qui chemine avec d'autres visages?
C'est dans soi qu'on peut voir les plus beaux paysages,
Faible âme, qu'aimantait ce départ d'horizon!

Le voyage est un leurre; on cesse jour à jour
D'être soi, pour changer selon le site et l'heure;
Ne vas-tu donc pleurer que si la source pleure,
Et ne penser à Dieu que si tinte une tour?

Sois toi-même en restant dans ta maison fermée,
Au lieu de devenir un autre à chaque adieu;
Bonheur subtil d'orner en soi sa destinée
D'un voyage qu'on rêve et qui n'a pas eu lieu!

L'ÂME SOUS-MARINE

I.

Donc on a l'air de vivre et de mirer la vie,
Et d'être une eau docile où le couchant s'enflamme,
Une eau candide où le matin se clarifie,
Comme si l'Univers cessait au fil de l'âme.

Oui! c'est vrai que notre âme est pleine de reflets:
Arbres, visages, ciels, maquillant sa surface,
Et les astres qui sont comme des feux follets,
Et tout ce que la vie à sa surface enchâsse.

Oui! c'est vrai que notre âme au monde se fiance!
Mais qu'est-ce de mirer la simple vie humaine
Quand, dans ses profondeurs, s'ouvre un divin domaine:
Tout le royaume glauque de l'Inconscience.

Qui l'eût prévu sous cette calme nappe d'eau?
Voici le gouffre et les richesses sous-marines:
Un idéal trop beau, tombé comme un fardeau,
Et des rêves, petites algues argentines…

Puis le corail des belles lèvres attendues,
Et, par delà des sables d'or, la grotte triste
D'un amour trop rêvé qui nulle part n'existe,
Et qu'on leurre en aimant quelques pâles statues.

Vaste abîme du fond de l'âme, insoupçonné:
Un rêve qu'on croyait mort et qui continue,
Des désirs s'ébauchant dans une argile nue,
Un orgueil qui, dans l'ombre, est un roi détrôné.

Prolongement sans fin de cette vie occulte:
Tout un pavoisement, toute une panoplie;
Une espérance un peu vague qui se déplie;
Un souvenir ouvrant sa fleur dans l'herbe inculte.

Puis des fièvres roulant leurs vagues de phosphore,
Comme si tout le clair de lune était en nous.
Quels sont ces péchés noirs que moi-même j'ignore
Et qui hantent mon âme avec de grands remous?

Sombre trésor intérieur de mes pensées;
Royaume souterrain auquel enfin j'accède;
Et cette mer du fond de l'âme, immense et tiède,
Où sont des cris et des tendresses renoncées.

Ah! ce que l'âme sait d'elle-même est si peu
Devant l'immensité de sa vie inconnue,
Sans même le soupçon d'être un abîme bleu
Au fond duquel sa Destinée est seule et nue!

II.

Toute une vie en nous, non visible, circule
Et s'enchevêtre en longs remous intermittents;
Notre âme en est variable comme le temps;
Tantôt il y fait jour et tantôt crépuscule,
Selon de brefs et de furtifs dérangements
Tels que ceux du feuillage et des étangs dormants.
Pourquoi ces accès d'ombre et ces accès d'aurore
Dans ces zones de soi que soi-même on ignore?
Qu'est-ce qui s'accomplit, qu'est-ce qui se détruit?
Mais, qu'il fasse aube ou soir dans notre âme immobile,
La même vie occulte en elle se poursuit,
Comme la mer menant son oeuvre sous une île!

III.

Nous avons nos Limbes obscures
Où dorment des projets mort-nés,
Comme des enfants sans figures.

Rêves en germe, espoirs aînés,
Rosiers trop faibles, lis trop pâles,
Avant l'avril déracinés.

Nous avons nos Limbes mentales
Où sont des désirs mal éclos,
Des fleurs où manquent des pétales;

Jardins obscurs comme un chaos
Où des amours non abouties
Vivent encor, mais les yeux clos.

Ah! tant d'images décaties!
Et tout ce beau froment en vain
Qui rêvait d'être des hosties.

Sombre royaume souterrain,
Labyrinthe d'inconscience,
C'est là qu'on est un peu divin…

Un rêve y dure, un voeu s'élance;
Un espoir vit, quoique déçu;
Un reflet à l'eau se fiance;

Et cela bouge à mon insu
Dans ce clair-obscur de moi-même:
Tout un Univers mal conçu,

Et tout des songes sans baptême!

IV.

Nous ne savons de notre âme que la surface!
C'est ce que sait, de l'eau, le nénuphar au fil
De cette eau; ce que sait, d'un miroir, le profil
Qui s'y mire; ah! plonger dans l'étang, dans la glace!

Nous ne savons de notre âme que ce que sait
De la mer un enfant qui joue avec la vague;
Il suit au loin, dans la brume qui les élague,
Les vaisseaux que tantôt leur ombre devançait.

Ah! plonger dans la mer! savoir tout de l'abîme:
Les monstres, les coraux, tant de trésors sombrés,
Et les zones du fond vertes comme des prés,
— Ce qu'on voyait à la surface est si minime!

Et plonger dans notre âme — elle est un gouffre aussi —
Pour voir les rêves nus, le combat des pensées,
Et les projets qui sont des perles nuancées,
Tout le Moi sous-marin dans le cerveau transi.

Pour le plongeur de l'âme y a-t-il une cloche?
Ah! oui! descendre au fond de son propre destin,
Savoir ce qui se passe en cette mer sans fin,
Et démêler tout ce varech qui s'effiloche.

Mais cette vie en profondeur, nous l'ignorons;
Ne connaissant de notre âme que la surface,
Ce que sait de la mer vaste l'enfant qui passe
Et ne voit qu'à fleur d'eau bouger les vaisseaux prompts.

V.

Je rêve de plonger jusqu'au fond de mon âme
Où des rêves sombrés ont perdu leur trésor;
Je soupçonne qu'il y a là des bagues d'or
Et des lingots à faire fondre dans la flamme
Pour y couler mon effigie ainsi qu'un roi.
Mais à quoi bon descendre en l'âme sous-marine?
Surtout ne soyons pas le plongeur qui s'obstine;
Laissons plutôt cette richesse sans emploi,
Car les profondes eaux de l'âme sont perfides!
Peut-être bien qu'au fond du cristal reculé
Je trouverais la coupe du roi de Thulé…
Mais quel émoi si je revenais les mains vides!

VI.

Nous connaissons si mal notre pauvre âme immense!
Elle est la mer, un infini, un élément,
Qui ne cesse jamais et toujours recommence;
Mais nous n'en savons bien que le commencement.

Notre âme? Elle est aussi la grande Ville Bleue
Dont nous avons peur comme des enfants perdus
Qui, muets, sans oser dépasser la banlieue,
En regardent les toits et les clochers pointus.

Effroi d'entrer dans cette ville, de descendre
Dans cette mer; enfin de tout voir et savoir:
D'un ancien amour mort, ce qui reste de cendre;
Ce qui subsiste de reflets dans le miroir.

On ne connaît qu'un peu de soi, quelques pensées
Qu'on croit mener comme un berger bien obéi,
Mais c'est la lune, au loin, qui les a recensées
Et qui les conduit paître en son jardin bleui.

On ne sait que le bord de l'âme, quelques rêves,
Un peu de flots venus au-devant de nos mains;
Tandis qu'à l'infini se prolongent les grèves…
Des plongeurs ont cherché les trésors sous-marins.

L'âme entend par moments des bruits; elle soupçonne
Que c'est sa Destinée en marche à son insu
Qui circule parmi la Ville Bleue et sonne
Les cloches, pour un deuil qu'elle n'aura pas su.

L'âme présume un peu sa vie intérieure;
Elle devine un peu par instants qu'il y a
Quelques enfants de choeur, avec leur voix mineure,
Qui cheminent dans elle en blancs Alléluia.

Vaste univers qu'elle contient et qu'elle ignore:
Tous ces élans, tous ces songes, tous ces essors;
Tant de péchés nouveaux, une faune, une flore;
Et des vaisseaux, au fond de l'eau, pleins de trésors!

Clair-obscur traversé d'ombres somnambuliques;
Désirs s'évertuant à sortir de la mer;
Rêves anciens crus morts et devenus reliques;
Fruits d'or où fait son oeuvre un invisible ver.

Tant de choses que l'âme aveugle continue:
Des rêves qu'elle sent et qu'elle ne voit pas;
Une action sans but qui lui reste inconnue
Et dont on ne sait qui poursuit le canevas.

L'âme s'effraie! Ah! son trop peu de clairvoyance
Devant cet infini dans elle refluant;
Et son Entendement dans cette Inconscience
Heurte la mer et meurt comme un pauvre affluent!

ÉPILOGUE

Ici toute une vie invisible est enclose
Qui n'a laissé voir d'elle et d'un muet tourment
Que ce que laisse voir une eau d'aspect dormant
Où la lune mélancoliquement se pose.

L'eau songe; elle miroite; et l'on dirait un ciel,
Tant elle s'orne d'étoiles silencieuses.
Ô leurre de ce miroir artificiel!
Apparence! Sérénités fallacieuses!

Sous la blanche surface immobile, cette eau
Souffre; d'anciens chagrins la font glacée et noire;
Qu'on imagine, sous de l'herbe, un vieux tombeau
De qui le mort, mal mort, garderait la mémoire.

Ô mémoire, par qui même les clairs instants
Sont douloureux et comme assombris d'une vase;
L'eau se dore de ciel; le choeur des roseaux jase;
Mais le manque de joie a duré trop longtemps.

Et cette eau qu'est mon âme, en vain pacifiée,
Frémit d'une douleur qu'on dirait un secret,
Voix suprême d'une race qui disparaît,
Et plainte, au fond de l'eau, d'une cloche noyée!

[1] Sic. Probable coquille de l'édition : « de » [2] Sic. Probable coquille de l'édition : « On s'y oublie » [3] Sic. Probable coquille de l'édition : « enlisement » [4] Alexandrin de 13 pieds : probable coquille de l'éditeur. Le vers original doit être : « Avant ce calme octobre, il ne s'appartient guère » [5] Sic [6] Alexandrin de 13 pieds : probable coquille de l'éditeur. Le vers original doit être : « Ah ! ce soleil trop clair, cette lumière neuve ! »