LE FAUBOURG SAINT-ROCH
Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord
De l'anse sablonneuse où le Saint-Charles endort
Son flot bleu qui palpite;
C'est là que la vertu romaine vit toujours
Et que sa mâle voix--sa voix des anciens jours--
Parle à des coeurs d'élite!
C'est là que Cartier vint, pour la première fois,
Ennoblir notre sol en y plantant la croix
Sous l'ombrage des hêtres;
C'est là que sont empreints les pas des découvreurs,
C'est là qu'ont abordé nos vaillants laboureurs
Avec nos premiers prêtres!
C'est là d'où sont partis ces humbles conquérants
Qui portaient à travers forêts, monts et torrents
La parole bénie
A l'enfant des déserts que la foi réclamait...
C'est enfin le berceau grandiose où germait
La noble colonie!
J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant,
Où le riche à sa table accueille le passant
Qui demande une obole;
Car c'est là que s'exerce avec simplicité
La bienfaisante loi de l'hospitalité
Qui ravit et console!
Oui, je t'aime, ô Saint-Roch! A ton passé rêvant,
Parfois je crois ouïr un poème émouvant
Dans la rumeur de l'onde
Où se mirent les toits de la fière cité
Dont l'immortel Champlain devina la beauté
Qui charme le Vieux-Monde!
Je t'aime! car je sais qu'à l'ombre de la croix
Vaillamment tu luttas pour défendre nos droits
Contre le despotisme;
Et qu'en toi bat le coeur de notre nation;
O boulevard béni de la religion
Et du patriotisme!
Mai 1880.
A LA BRISE
Haleine du printemps, ô brise parfumée,
Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon!
L'amoureux, pour ouïr ta roulade animée,
S'arrache sans regret aux plaisirs du salon.
Il place sur ton aile, aimable messagère,
Ses longs soupirs d'amour, ses rêves de bonheur,
Et tu vas les porter à l'amante sincère
Qui, là-bas, les reçoit dans les plis de son coeur.
Que de fois le poète a redit sur sa lyre
Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix,
Et que de fois l'oiseau dans un joyeux délire
S'est mis à les chanter sous les arceaux des bois!
O brise enivre-moi longtemps de ton arôme!
Viens rafraîchir mon âme où germe la douleur!
Passe devant mes yeux comme un léger fantôme,
Et porte jusqu'à Dieu l'écho de mon malheur!
Mai 1882.
OCTAVE CRÉMAZIE
Prions pour l'exilé, qui, loin de sa patrie,
Expira sans entendre une parole amie;
Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,
Personne ne viendra donner une prière,
L'aumône d'une larme à la tombe étrangère!
Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort?
OCTAVE CRÉMAZIE.
S'il est un nom qui rime avec la poésie,
C'est celui de l'illustre Octave Crémazie,
Le nom d'un barde bien-aimé;
D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace
Dans le champ du génie une profonde trace
Que suivent Fréchette et Lemay.
Bien des fois, secouant sa sombre rêverie,
Il chanta sur son luth l'amour de la patrie
Et les vertus de nos aïeux;
Du prêtre canadien il chanta la science,
La foi, la charité le dévouement immense
Et les triomphes glorieux!
En pleurant il chanta le drapeau de la France,
Ce riche talisman, témoin de la vaillance
De nos soldats à Carillon;
A ce vieux drapeau blanc environné de gloire,
Rappelait à son coeur la plus belle victoire
Qu'eût remportée un bataillon!
Il chanta les vallons tapissés de verdure
Que le ciel a jetés, ainsi qu'une bordure,
Sur les rives du Saint-Laurent;
Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivières
Qui fécondent le sol, et les cimes altières
Où gronde et bondit le torrent.
Il chanta tour à tour le zéphyr, l'hirondelle,
Le site merveilleux de notre citadelle
Et nos modestes monuments.
La foi de nos martyrs inspirait ses mélanges
Qui semblaient aussi doux que les hymnes des anges
Envolés au souffle des vents!
Mais un jour--oubliant la sainte poésie--
Il eut, dans un moment de gêne et de folie,
Une coupable illusion:
Comme l'arbre géant brisé par la tempête,
Le poète courba sa belle et noble tête
Sous la peine du talion...
Bien des ans ont passé depuis cette heure sombre!
Crémazie, en voyant à son étoile une ombre,
A fui le lieu de ses malheurs...
Il a vécu longtemps sur la terre étrangère,
Abandonné de tous, en proie à la misère,
Vidant la coupe des douleurs!
Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre
Dans un coin de la France, au fond d'un cimetière,
Où nul peut-être ne priera...
L'inexorable mort l'a couché dans la bière
En attendant qu'un jour revienne sa poussière
En ce pays qu'il illustra!
Reçois avec tendresse, ô barde que j'admire,
Ces vers que je redis sur ma craintive lyre,
Et que l'amitié m'inspira!
Puisse les Canadiens dresser à ta mémoire
Sur le roc de Québec un monument de gloire!
Et l'Amérique applaudira!
1er août 1877.
LA CITÉ DE CHAMPLAIN
Assise sur un roc où notre espoir se fonde,
Tu mires ta grandeur dans la vague profonde
Du fleuve Saint-Laurent;
Tes vieux créneaux noircis par la poudre et la flamme
Ont l'air de regarder s'envoler la grande âme
De Montcalm expirant!
Aux jours anciens, la voix de la mitraille
Sur tes remparts a retenti souvent;
Et l'étranger sur ta haute muraille
Peut lire encore ce poème éloquent.
Un siècle et plus, les enfants de la France
Ont répandu pour toi leur noble sang,
Mais délaissés par une vile engeance,
Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc...
Depuis longtemps l'amour et l'harmonie
Ont remplacé les haines d'autrefois;
Et l'Angleterre avec art s'ingénie
A rendre heureux les rejetons gaulois.
Si dans ton sein la lutte recommence
Entre ces coeurs vibrant à l'unisson,
C'est une lutte où l'esprit, la science
Ont plus de part que l'éclat du canon!
24 juin 1885
UN ORPHELIN [3]
[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, né à Saint-Casimir, comté de Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de père et de mère à l'âge de deux ans, et fut confié aux révérendes Soeurs de la Charité de Québec, le 17 mars 1886. Le 11 juin de la même année, M. l'abbé H.-R. Casgrain.--qui avait été chargé par le comte A.-H. de Villeneuve, de Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-français, qu'il désirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il envoya à Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nommée Béonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier ministre de la province de Québec, présenta à la législature un projet de loi pour permettre à l'heureux orphelin d'ajouter à son nom celui de «de Villeneuve». Aujourd'hui l'enfant est l'unique héritier d'un titre honorable et d'une immense fortune.]
Joseph-Orance avait la beauté pour parure;
De longs et noirs cheveux encadraient sa figure
Pleine de grâce et de candeur.
Un sourire angélique ornait sa bouche rose
Qui déjà soupirait une prière éclose
Dans les plis de son tendre coeur.
A peine deux printemps doraient sa belle tête,
Que la mort lui ravit--ô terrible conquête!--
Famille, appui, félicité!
Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante égide
Et lui donna pour mère et pour fidèle guide
Une des soeurs de charité.
Les soeurs de charité! quelles femmes divines!
Et qui peut dignement chanter ces héroïnes
Que vivent dans l'humilité?
Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence,
Former sa foi, son coeur et son intelligence,
Elles épuisent leur santé!
Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grêle,
Elles vont mendier, d'une voix faible et grêle,
Pour l'enfant que prie au saint lieu.
Et l'homme que leur voix attendrit et console,
Leur verse avec bonheur dans la main une obole
Qui réjouit le coeur de Dieu!
Oui, ces soeurs-que la providence
Éprouve et bénit tour à tour--
Accueillirent Joseph-Orance
Avec un vrai transport d'amour.
Et le bel ange oublia vite
Le pauvre toit de ses aïeux,
Puisqu'il avait--outre le gîte--
Trouvé des coeurs affectueux.
Ses yeux rayonnaient d'allégresse;
Ses lèvres gazouillaient toujours;
Ses mains ne donnaient que caresse
A celles qui charmaient ses jours.
Oh! que de chauds baisers sa bouche
Imprimait au front de la soeur,
Qui penchée auprès de sa couche,
Lui parlait du divin Sauveur!
En savourant ce pur langage,
Plus doux que le chant de l'oiseau,
Il croyait voir l'auguste image
De la Vierge sur son berceau!
Et lorsqu'il entendait redire
Le nom si doux de l'Éternel,
Alors on le voyait sourire
Et tourner ses yeux vers le ciel.
Le soir, en fermant sa paupière,
Il bredouillait du fond du coeur
Cette humble et magique prière:
«Veillez toujours sur moi, Seigneur!»
Dans la saison des fleurs de la présente année,
Par une radieuse et chaude matinée,
Un prêtre en cet asile entrait;
Il était le porteur d'un aimable message,
Et la joie éclairant son austère visage
Mieux que sa bouche l'annonçait.
«Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France,
Et je viens en votre âme adoucir la souffrance
Que le ciel y verse souvent;
Un comte de Paris, pieux et charitable,
Voudrait pour héritier de son titre honorable
Un orphelin intelligent;
«Un orphelin issu d'honnêtes père et mère,
Ayant un doux visage, un noble caractère
Et du goût pour la piété;
Il ferait à l'enfant une heureuse existence
Et lui mettrait en main l'arme de la science
Pour défendre la vérité!
«Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges
Dont les ris et les chants--harmonieux mélanges--
Pourraient nous faire rajeunir...
Je laisse à votre esprit le soin patriotique
De choisir l'orphelin que ce grand catholique
Destine au plus bel avenir!»
Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre;
Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre
Lorsqu'on le mit dans le secret...
Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mère,
Ne pouvait voir partir, sans une peine amère,
Cet orphelin qu'elle adorait!
Le petit se cachait dans les plis de sa robe:
Telle contre une fleur l'abeille se dérobe
A l'oeil du ravisseur sournois!
Et la Soeur voulait dire à ce joli rebelle:
«Va donc, ô mon enfant, où le destin t'appelle!»
Mais la douleur glaçait sa voix.
Le prêtre avait prévu les larmes douloureuses
Que verseraient l'enfant et les religieuses
A l'heure triste des adieux;
Aussi, pour les sécher, trouva-t-il des paroles
Pures comme le miel qui tombent des corolles,
Et douces comme un chant des cieux!
Levant de l'avenir un coin du voile rose,
Il peignit à l'enfant le destin grandiose
Que le Seigneur lui réservait.
Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupière,
Mais de tous ces coeurs purs une ardente prière
Vers le vaste ciel s'élevait!
Un mois s'est écoulé depuis l'heure touchante
Où nous étions témoins de la scène émouvante
Que ne peut rendre mon pinceau;
L'orphelin que le prêtre a tiré de l'hospice,
Et qui devait plus tard boire l'amer calice,
Loge à Paris dans un château...
Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse,
Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse,
Lui prodiguent tous les égards;
Ils l'entourent des soins que permet la fortune,
Afin de dissiper la tristesse importune
Qui trouble parfois ses regards;
Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile,
Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile
L'emportant sur le flot moqueur...
Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes;
Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes
Pour les serrer contre son coeur...
Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme,
Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme
Qui luit et s'efface aussitôt.
Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée--
Où l'ange comprendra sa haute destinée,
Et cette heure viendra bientôt!
Que sera-t-il plus tard? mystère!
C'est le secret du Créateur.
Prions pour que ce jeune frère
Soit notre gloire et notre honneur!
15 juillet 1886.
MAUVAIS ARTISAN
C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière,
Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants
Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère;
L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments.
«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges,
Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain;
Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges,
Votre père bientôt vous donnera du pain...»
Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures,
Et le père et le pain surtout n'arrivent pas!
La marmaille, apaisée un instant par des leurres,
Saute à faire crouler le parquet sous ses pas...
«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère--
Douloureuse clameur--retenti de nouveau.
L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère
De réduire en brasier les planches du berceau...
Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent:
Aux malheureux sans doute on vient porter secours.
Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent
Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...
Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche,
Du seuil où la misère étend son voile noir?
--Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche,
Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir.
Et cet homme est le chef de la pauvre famille--
C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!--
Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille,
Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!
La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse
Auprès du malheureux dont les traits sont flétris;
Paraissant oublier sa peine et sa détresse,
Elle lui parle même avec un doux souris!
L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes,
Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix.
A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes
Lui demandent du pain, des vêtements, du bois!
Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine!
Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs!
Car votre père à mis l'argent de la semaine
Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs!
Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes,
Que votre âme innocente en priant versera,
Toucheront votre père--Employez donc ces armes,
Et la victoire, enfants, un jour vous restera!
Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image,
Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants;
Elle étend sur notre âme un lugubre nuage
Qui lui cache du ciel les horizons brillants;
Elle éloigne l'époux du foyer domestique,
Où longtemps il goûta la joie et le bonheur,
Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique,
Il porte sur le front le sceau du déshonneur!
Ce homme était jadis un artisan modèle;
On vantait sa sagesse et son habileté;
Au dur labeur jamais il n'était infidèle,
Et c'est là qu'il puisait la force et la santé.
Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années,
Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour!
Il donne au cabaret le fruit de ses journées,
Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour...
Le monde quelquefois repousse avec malice
L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main;
«Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice
«De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...»
Ce langage est cruel, déraisonnable, impie--
Faire expier au fils le crime des parents!--
Rappelons-nous ces mots du maître de la vie:
«Laissez venir à tous les petits enfants!»
Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable,
Ces enfants dont le père est parfois un bandit;
Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table
En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.
Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme--
Leur âme si sensible aux élans généreux--
Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme--
Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.
Du mauvais artisan et de ses habitudes
Il ne leur restera qu'un pâle souvenir.
Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes,
Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!
1er octobre 1889
QU'EST-CE QUE LA VIE?
Pièce traduite de «What is Life?» de Samuel Moore.
Je demandais un jour à l'un de ces vieillards,
Dont la pâle figure et les sombres regards
Accusent la souffrance et l'amère ironie,
S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie?
Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant:
«La vie est une scène où le pauvre et le grand
Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse;
Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse;
Des efforts pour saisir un brillant lendemain;
Une flamme qui luit et disparaît soudain;
Un flot que le torrent caresse, agite, emporte;
Une rose qui naît et bientôt sera morte;
La vie est ce chemin qui commence au berceau,
Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau!
L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance,
Pour l'atteindre, il travaille, use son existence;
Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas,
Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...»
Si le néant était le terme de la vie,
Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie.
Comment! nous serions tous destinés à souffrir,
A vivre sans espoir et sans espoir mourir?...
Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme;
Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame.
Plus ému que content des paroles du vieux--
Paroles qui blessaient mes sentiments pieux--
J'abordai sur la route un homme au doux visage,
Un homme dont l'esprit me parut droit et sage,
Et je lui demandai, d'un ton respectueux,
De résoudre pour moi le problème épineux.
Une lueur d'espoir éclaira sa figure,
Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure:
«La vie est pour connaître et servir le Seigneur,
Recevoir sa doctrine avec joie et douceur,
Imiter les vertus du Christ--divin modèle--
Afin de vivre un jour de sa vie immortelle.
«la vie est un foyer qu'alimente la foi;
Un livre où le Seigneur a buriné sa loi;
Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance,
S'épure et sent grandir en elle l'espérance.
Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés,
Il entrevoit du ciel les justes couronnés;
En mourant au péché, son âme se délie
Et recouvre aussitôt la véritable vie.
Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter;
Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher!
Notre corps, je le sais, est tiré de la terre,
Et doit, après la mort, redevenir poussière;
Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu--
Quittera pour toujours ce misérable lieu!»
Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre!
Vivre sous les regards de Celui qui délivre
L'âme de sa prison pour la conduire au port;
Oui, je veux triompher du vice et de la mort!
Juillet 1888.
ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE
Pièce traduite de l'anglais.
Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse--
Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce,
M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir
Je jure de garder ton tendre souvenir!
A tes monts que l'été couronne de verdure,
A ton sol généreux qui donne sans mesure,
Aux côtes de granit qui te font un rempart,
J'accorde volontiers de mon coeur une part!
Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume--
Le sapin résineux répand son doux arôme;
Et, défiant toujours l'ouragan furieux,
Le chêne y dresse aussi son front majestueux!
Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée,
Une fleur que ma main à souvent caressée;
Son nom est May flower, l'orgueil de l'Écossais,
Témoin de ses revers et de tous ses succès!
Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance
De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance!
Mais du moins quand mes yeux verront la May flower,
Ils la contemplerons longtemps avec bonheur...
Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie!
Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie!
Si les ans entre nous passent comme les flots,
Mon amour grandira nourri par mes sanglots!
1er mai 1883
LOUIS FRÉCHETTE
POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire
Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire,
Aura sa place à part.
Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire
Pour aller retremper son génie et sa lyre
A la source de l'art!
Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique
Où semble l'attirer la puissance magique
De l'astre aux rayons d'or;
De même vers Paris, le soleil de la France,
L'aigle du Canada, guidé par l'espérance,
Prend son sublime essor!
Il sent que, par l'effort de son intelligence,
Il saura recueillir au champ de la science
Des moissons de lauriers;
Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique,
Conquis la palme d'or au tournoi poétique
Sur cent esprits altiers?
De notre histoire ouvrant les pages vénérables,
Sur sa lyre il dira les luttes admirables
De nos vaillants aïeux;
Il en composera de suaves poèmes
Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes,
Des larmes plein les yeux!
La France acclamera la nouvelle épopée
De ce barde qui suit la trace de Coppée
Et de Victor Hugo;
Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire,
Pour elle brilleront au temple de Mémoire
Autant que Marengo!
Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette,
Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète,
Se souviendra de nous.
Alors elle viendra visiter nos rivages
Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages,
Et nous bénira tous!
22 octobre 1887.
LE MOIS DES MORTS
Le sol n'est plus velouté de verdure;
Le vent gémit, et le chantre des bois
Aiguillonné par la faim, la froidure,
Redit ses chants pour la dernière fois.
Les milles fleurs qui doraient la prairie
Ont disparu sous un épais frimas.
Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie
Où nous prenions de si joyeux ébats!
«Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gémissante
S'élève, suppliante
Jusqu'au trône de Dieu!
C'est le sanglot d'une âme
Qui soupire et réclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prière
Monte, monte, sincère,
De nos coeurs jusqu'à dieu!»
L'astre du jour, derrière les nuages,
Cache ses feux, La nature est en deuil.
Hier, la neige, aujourd'hui les orages:
Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil.
Le moissonneur ne tresse plus les gerbes
Qui ravissaient son coeur reconnaissant;
Le sol est mort. Nos montagnes superbes
Dressent au loin leur faîte jaunissant.
«Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gémissante
S'élève, suppliante
Jusqu'au trône de Dieu!
C'est le sanglot d'une âme
Qui soupire et réclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prière
Monte, monte, sincère,
De nos coeurs jusqu'à dieu!»
Durant ce mois de deuil et de tristesse,
Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs;
Pensons aux morts qui soupirent sans cesse
Après le ciel, objets de leurs désirs.
Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire,
Où Dieu peut-être un jour nous conviera,
Car du péché c'est l'urne épuratoire,
Inévitable, où notre âme expiera!
«Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gémissante
S'élève, suppliante
Jusqu'au trône de Dieu!
C'est le sanglot d'une âme
Qui soupire et réclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prière
Monte, monte, sincère,
De nos coeurs jusqu'à dieu!»
Entendez-vous ces plaintes déchirantes,
Ces longs appels, ces sanglots douloureux?...
Prions! Prions! Nos prières ardentes
Délivreront des flots de malheureux.
Puis quand la mort, au jour de ses vendanges,
De notre vie aura tranché le cours,
Alors ces saints--devenus nos bons anges--
Nous prêteront leur merveilleux secours!
«Oyez! la cloche sonne
Son hymne monotone
Au clocher du saint lieu;
Cette voix gémissante
S'élève, suppliante
Jusqu'au trône de Dieu!
C'est le sanglot d'une âme
Qui soupire et réclame
Dans sa prison de feu.
Eh! bien, qu'une prière
Monte, monte, sincère,
De nos coeurs jusqu'à dieu!»
1er novembre 1881.
SACHONS LUTTER!
A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.
Toute vie est un flot de la mer de douleur.
Leur amertume un jour sera ton ambroisie,
Car l'urne de la gloire et de la poésie,
Ne se remplit que de nos pleurs!
L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table,
La cigarette aux dents et la plume à la main,
J'essayais de ravir à ma muse indomptable
Des vers que je voulais risquer le lendemain.
Mais, hélas! la cruelle avec indifférence
Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur,
Et, malgré mes appels et ma persévérance,
Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.»
Alors, en grommelant, je rejetai ma plume
Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir!
Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume
Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir...
Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse--
La muse qui m'avait tant de fois consolé--
Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse,
Que votre lyre avait, la veille, modulé.
«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème
Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs,
Implorant la pitié pour le malheureux même
Dont le fol égoïsme causé vos malheurs!
L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance
Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau;
Il ne vous reste plus que l'amère souffrance,
Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau!
Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute--
Que l'homme parvenu doit être bienfaisant,
Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route
Un sot que la fortune a rendu méprisant!
Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre,
Il est des êtres vils au visage de saint
Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre,
Pour lancer le dard qui perce notre sein...
Comme vous j'ai souffert de la malice humaine;
De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison;
D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine,
M'étant permis de rire un peu de leur blason...
Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race
Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront
De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace
De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front!
Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer.
La souffrance à tout front doit mettre son empreinte
Et toujours et sans cesse et devra durer
Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.»
Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes:
Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter,
Et nous, pauvres humains--dieux tombés que nous sommes--
Si nous causons des torts, sachons les racheter!
Avril 1887
LA MISÈRE
Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme,
Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme,
Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
Contre tous vos péchés vous ayiez la prière
D'un mendiant puissant au ciel.
VICTOR HUGO.
Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière!
Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs!
La mère vers le ciel exhale sa prière,
Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs!
Après avoir redit le sublime symbole
Et prié le Seigneur de bénir ses enfants,
Elle s'approche deux, et--gracieuse obole--
Leur donne des baisers à défaut d'aliments!...
C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne;
Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents;
Sur ces candides fronts l'espérance rayonne,
Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps!
Un arôme suave embaume la demeure
Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants
Trônent sur le cristal en attendant cette heure
Où leur fera la guerre un essaim de gourmands.
Sous ces lambris dorés, le père de famille
Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur;
Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille
Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur.
Ainsi, dans les palais des riches de ce monde,
L'on voit briller partout la joie et le bonheur;
L'on ne redoute pas la tempête qui gronde
Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur...
Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage,
Dérobe les reflets de ses rayons dorés;
Au loin le vent mugit, solennel en sa rage,
Et soulève la neige en tourbillons serrés.
Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête?
Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant!
Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête,
Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant!
Cette femme débile, à la démarche lente,
Qui brave en grelottant de froid impétueux,
A laissé la chaumière, et, comme une âme errante,
S'en va tendre la main aux portes des heureux.
Elle franchit le seuil d'une villa gothique
Aux magnifiques arcs aux superbes balcons,
Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique
Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons...
Le lendemain au soir de ce jour mémorable,
Vers la chaumière allait le bon curé du lieu.
Il frémit en voyant--spectacle épouvantable--
Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu!
Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère,
Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin...
Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père,
Les avait conviés à l'éternel festin...
Janvier 1870.
AUX POLITICIENS
O défenseurs de nos droits politiques,
Fiers rejetons d'un peuple valeureux,
Vous qui dictez les lois patriotiques,
Vivez longtemps, surtout vivez heureux!
Rouges ou bleus--qu'importe la nuance,
N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?--
Or moi je dis avec indépendance:
Soyez bénis de tous les Canadiens!
Soyez bénis par le céleste Père,
Vous, citoyens, qui travaillez toujours
Pour assurer un avenir prospère
Au Canada, mon pays, mes amours!
Votre travail reste sans récompense:
Le monde, hélas! est composé d'ingrats...
Mais la patrie, elle, aime et récompense
Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras!
Faites la guerre au sombre fanatisme,
Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs;
Luttez aussi contre le népotisme
Qui donne au lâche un titre et des honneurs...
De ses devoirs instruisez la jeunesse
Que Dieu destine aux luttes à venir,
Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse,
Et pour seul rêve un honnête avenir.
Parlez partout l'harmonieux langage
Qu'avec le lait vous puisiez au berceau;
Conservez-le comme un bel héritage:
De notre race il est le noble sceau!
Ah! pratiquez des aïeux la devise
«Vivre en Français et mourir en Chrétien!»
Soyez unis; et que votre âme vise
A rendre heureux le peuple canadien!
A l'ouverture des chambres 1880.
A MON AMI M. W. CHAPMAN
Lorsque la renommée embouche sa trompette
Pour redire aux échos le nom d'un Canadien,
Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette,
Il me semble toujours que ce nom est le tien!
Car déjà, mon ami, les poètes de France,
--Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants.
Leur éloge flatteur exprime l'espérance
Que ta muse obtiendra des succès éclatants.
Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive,
Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin,
Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive,
Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main!
6 juin 1880.
ELLE EST MORTE!
Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde;
Sur son front les rayons de la candeur brillaient;
Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde;
Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient.
Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange;
Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement;
Sa voix avait parfois une harmonie étrange
Qui me plongeant soudain dans le ravissement!
Quand venait le printemps avec ses nids de mousse,
Ses brises, ses parfums, son soleil radieux,
Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce--
Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux.
Et là nous admirions le couchant et l'aurore
Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux;
Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore
Toute l'immensité de la terre et des cieux.
Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme;
Un heureux avenir brillait dans le lointain;
L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame,
Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin!
Et maintenant, voyez: elle est là qui repose
Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir!
Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma Rose,
C'est le parfum que m'a laissé son souvenir...
Avril 1879
A BEAUPORT
A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ
Drapé dans son manteau de verdure odorante,
En face de Québec, de l'Île de Lévis,
Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante
Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis.
Son temple--vrai bijou que des mains artistiques
Ont orné de tableaux aux riantes couleurs--
Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques
Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]
[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.]
Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village
Ont surgi des villas et quasi des palais
Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage,
Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais.
L'habitant de Beauport est du Breton le type:
Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur;
Puis en morale il a l'admirable principe
De garder à nos moeurs leur antique splendeur.
Beauport! ce nom figure au livre de la gloire,
Car son sol autrefois a bu le sang des preux;
Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire
Parlent de cet endroit en termes chaleureux.
C'est de là que partaient ces bombes meurtrières
Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais,
Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières,
Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français.
Parfois on y découvre, en remuant la terre,
Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu;
Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère
Des ossements humains, car tout parle en ce lieu.
Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise,
Rappellent à nos coeurs les mémorables jours
Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise
Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours.
Ce lieu possède encore, en ses riches annales,
Plus d'un illustre nom par les hommes chéri;
C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales:
L'humble Étienne Parent et de Salaberry!
Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne,
J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur!
De la ville je fuis le fracas monotone,
L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur.
Je respire à longs traits les parfums de tes roses
Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois;
J'observe les ébats des ailés virtuoses,
Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix.
Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues,
Toute l'immensité de la mer et des cieux;
Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues:
C'est le flot qui redit ton passé glorieux!
Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre
Et mêle mes accords à ces concerts géants
Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire,
Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants!
20 juillet 1887.
LE JOUR DE L'AN
Douze sanglots ont vibré dans l'espace,
--Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi?
--C'est l'avenir jetant à l'an qui passe,
Avec mépris, un adieu sombre et froid!
Un nouvel an, constellé de promesses,
Vient de surgir des vastes profondeurs;
Accordons-lui nos plus tendres caresses,
Car il promet d'ineffables bonheurs.
L'an dernier fut désastreux et terrible:
Il a semé partout tant de revers...
Il a changé--ce despote inflexible--
Nos rêves d'or en mille maux divers!
N'en parlons plus! Et saluons l'aurore
Du nouveau jour qui brille à l'horizon;
Que de nos coeurs parte un hymne sonore
Pour acclamer l'hôte de la saison!
Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière,
Le malheureux amaigri par la faim:
Du nouvel an, il attend, il espère
Plus de bonheur et le morceau de pain!
Sous les lambris, où la pourpre rayonne,
Le riche aussi formule ses désirs:
«Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne
Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!»
Au saint autel, le prêtre vénérable
Pour le pécheur implore le bon Dieu;
Son chant d'amour--cri de joie admirable--
Comme l'encens monte vers le ciel bleu...
.......................................
Dès ce moment, oublions nos rancunes;
A l'ennemi présentons notre main.
Après les jours de noires infortunes,
Dieu nous réserve un heureux lendemain!