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Les voix intimes: Premières Poésies

Chapter 27: LA CITÉ DE CHAMPLAIN
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About This Book

A collection of early French poems blending pastoral description, religious devotion, and patriotic reflection. The verses celebrate seasonal renewal, rural labor, conjugal happiness, and attachment to homeland while recalling founding figures and civic origins. Stylistically the pieces range from polished lyricism to plainer lines, but recurrent motifs—nature's cycles, piety, honest toil, and communal memory—produce a cohesive, intimate voice that balances personal feeling with public sentiment.



LE FAUBOURG SAINT-ROCH


Le vieux faubourg Saint-Roch s'incline sur le bord

De l'anse sablonneuse où le Saint-Charles endort

Son flot bleu qui palpite;

C'est là que la vertu romaine vit toujours

Et que sa mâle voix--sa voix des anciens jours--

Parle à des coeurs d'élite!


C'est là que Cartier vint, pour la première fois,

Ennoblir notre sol en y plantant la croix

Sous l'ombrage des hêtres;

C'est là que sont empreints les pas des découvreurs,

C'est là qu'ont abordé nos vaillants laboureurs

Avec nos premiers prêtres!


C'est là d'où sont partis ces humbles conquérants

Qui portaient à travers forêts, monts et torrents

La parole bénie

A l'enfant des déserts que la foi réclamait...

C'est enfin le berceau grandiose où germait

La noble colonie!


J'aime ce vieux faubourg coquet et florissant,

Où le riche à sa table accueille le passant

Qui demande une obole;

Car c'est là que s'exerce avec simplicité

La bienfaisante loi de l'hospitalité

Qui ravit et console!


Oui, je t'aime, ô Saint-Roch! A ton passé rêvant,

Parfois je crois ouïr un poème émouvant

Dans la rumeur de l'onde

Où se mirent les toits de la fière cité

Dont l'immortel Champlain devina la beauté

Qui charme le Vieux-Monde!


Je t'aime! car je sais qu'à l'ombre de la croix

Vaillamment tu luttas pour défendre nos droits

Contre le despotisme;

Et qu'en toi bat le coeur de notre nation;

O boulevard béni de la religion

Et du patriotisme!


Mai 1880.



A LA BRISE


Haleine du printemps, ô brise parfumée,

Errant de fleur en fleur, de vallon en vallon!

L'amoureux, pour ouïr ta roulade animée,

S'arrache sans regret aux plaisirs du salon.


Il place sur ton aile, aimable messagère,

Ses longs soupirs d'amour, ses rêves de bonheur,

Et tu vas les porter à l'amante sincère

Qui, là-bas, les reçoit dans les plis de son coeur.


Que de fois le poète a redit sur sa lyre

Les gracieux accords qui vibraient dans ta voix,

Et que de fois l'oiseau dans un joyeux délire

S'est mis à les chanter sous les arceaux des bois!


O brise enivre-moi longtemps de ton arôme!

Viens rafraîchir mon âme où germe la douleur!

Passe devant mes yeux comme un léger fantôme,

Et porte jusqu'à Dieu l'écho de mon malheur!


Mai 1882.



OCTAVE CRÉMAZIE


Prions pour l'exilé, qui, loin de sa patrie,

Expira sans entendre une parole amie;

Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,

Personne ne viendra donner une prière,

L'aumône d'une larme à la tombe étrangère!

Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort?

OCTAVE CRÉMAZIE.



S'il est un nom qui rime avec la poésie,

C'est celui de l'illustre Octave Crémazie,

Le nom d'un barde bien-aimé;

D'un barde qui creusa, comme le vieil Horace

Dans le champ du génie une profonde trace

Que suivent Fréchette et Lemay.


Bien des fois, secouant sa sombre rêverie,

Il chanta sur son luth l'amour de la patrie

Et les vertus de nos aïeux;

Du prêtre canadien il chanta la science,

La foi, la charité le dévouement immense

Et les triomphes glorieux!


En pleurant il chanta le drapeau de la France,

Ce riche talisman, témoin de la vaillance

De nos soldats à Carillon;

A ce vieux drapeau blanc environné de gloire,

Rappelait à son coeur la plus belle victoire

Qu'eût remportée un bataillon!


Il chanta les vallons tapissés de verdure

Que le ciel a jetés, ainsi qu'une bordure,

Sur les rives du Saint-Laurent;

Il chanta les ruisseaux, les lacs et les rivières

Qui fécondent le sol, et les cimes altières

Où gronde et bondit le torrent.


Il chanta tour à tour le zéphyr, l'hirondelle,

Le site merveilleux de notre citadelle

Et nos modestes monuments.

La foi de nos martyrs inspirait ses mélanges

Qui semblaient aussi doux que les hymnes des anges

Envolés au souffle des vents!


Mais un jour--oubliant la sainte poésie--

Il eut, dans un moment de gêne et de folie,

Une coupable illusion:

Comme l'arbre géant brisé par la tempête,

Le poète courba sa belle et noble tête

Sous la peine du talion...


Bien des ans ont passé depuis cette heure sombre!

Crémazie, en voyant à son étoile une ombre,

A fui le lieu de ses malheurs...

Il a vécu longtemps sur la terre étrangère,

Abandonné de tous, en proie à la misère,

Vidant la coupe des douleurs!


Aujourd'hui... mais silence!... Il sommeille sous terre

Dans un coin de la France, au fond d'un cimetière,

Où nul peut-être ne priera...

L'inexorable mort l'a couché dans la bière

En attendant qu'un jour revienne sa poussière

En ce pays qu'il illustra!


Reçois avec tendresse, ô barde que j'admire,

Ces vers que je redis sur ma craintive lyre,

Et que l'amitié m'inspira!

Puisse les Canadiens dresser à ta mémoire

Sur le roc de Québec un monument de gloire!

Et l'Amérique applaudira!


1er août 1877.



LA CITÉ DE CHAMPLAIN


Assise sur un roc où notre espoir se fonde,

Tu mires ta grandeur dans la vague profonde

Du fleuve Saint-Laurent;

Tes vieux créneaux noircis par la poudre et la flamme

Ont l'air de regarder s'envoler la grande âme

De Montcalm expirant!


Aux jours anciens, la voix de la mitraille

Sur tes remparts a retenti souvent;

Et l'étranger sur ta haute muraille

Peut lire encore ce poème éloquent.

Un siècle et plus, les enfants de la France

Ont répandu pour toi leur noble sang,

Mais délaissés par une vile engeance,

Ils t'ont perdue avec le drapeau blanc...


Depuis longtemps l'amour et l'harmonie

Ont remplacé les haines d'autrefois;

Et l'Angleterre avec art s'ingénie

A rendre heureux les rejetons gaulois.

Si dans ton sein la lutte recommence

Entre ces coeurs vibrant à l'unisson,

C'est une lutte où l'esprit, la science

Ont plus de part que l'éclat du canon!


24 juin 1885



UN ORPHELIN [3]

[Note 3: Joseph-Orance de Grandbois, né à Saint-Casimir, comté de Portneuf, le 3 mai 1884, devint orphelin de père et de mère à l'âge de deux ans, et fut confié aux révérendes Soeurs de la Charité de Québec, le 17 mars 1886. Le 11 juin de la même année, M. l'abbé H.-R. Casgrain.--qui avait été chargé par le comte A.-H. de Villeneuve, de Paris, France, de lui choisir un petit orphelin canadien-français, qu'il désirait adopter pour son enfant--vint chercher Joseph-Orance qu'il envoya à Paris sous les soins d'une brave femme de Saint-Casimir, nommée Béonie Hardy. Le 8 novembre 1890, l'honorable M. H. Mercier, premier ministre de la province de Québec, présenta à la législature un projet de loi pour permettre à l'heureux orphelin d'ajouter à son nom celui de «de Villeneuve». Aujourd'hui l'enfant est l'unique héritier d'un titre honorable et d'une immense fortune.]

Joseph-Orance avait la beauté pour parure;

De longs et noirs cheveux encadraient sa figure

Pleine de grâce et de candeur.

Un sourire angélique ornait sa bouche rose

Qui déjà soupirait une prière éclose

Dans les plis de son tendre coeur.


A peine deux printemps doraient sa belle tête,

Que la mort lui ravit--ô terrible conquête!--

Famille, appui, félicité!

Mais Dieu prit l'orphelin sous sa puissante égide

Et lui donna pour mère et pour fidèle guide

Une des soeurs de charité.


Les soeurs de charité! quelles femmes divines!

Et qui peut dignement chanter ces héroïnes

Que vivent dans l'humilité?

Pour sauver l'orphelin de l'affreuse indigence,

Former sa foi, son coeur et son intelligence,

Elles épuisent leur santé!


Qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, pleuve ou grêle,

Elles vont mendier, d'une voix faible et grêle,

Pour l'enfant que prie au saint lieu.

Et l'homme que leur voix attendrit et console,

Leur verse avec bonheur dans la main une obole

Qui réjouit le coeur de Dieu!


Oui, ces soeurs-que la providence

Éprouve et bénit tour à tour--

Accueillirent Joseph-Orance

Avec un vrai transport d'amour.

Et le bel ange oublia vite

Le pauvre toit de ses aïeux,

Puisqu'il avait--outre le gîte--

Trouvé des coeurs affectueux.


Ses yeux rayonnaient d'allégresse;

Ses lèvres gazouillaient toujours;

Ses mains ne donnaient que caresse

A celles qui charmaient ses jours.


Oh! que de chauds baisers sa bouche

Imprimait au front de la soeur,

Qui penchée auprès de sa couche,

Lui parlait du divin Sauveur!


En savourant ce pur langage,

Plus doux que le chant de l'oiseau,

Il croyait voir l'auguste image

De la Vierge sur son berceau!


Et lorsqu'il entendait redire

Le nom si doux de l'Éternel,

Alors on le voyait sourire

Et tourner ses yeux vers le ciel.


Le soir, en fermant sa paupière,

Il bredouillait du fond du coeur

Cette humble et magique prière:

«Veillez toujours sur moi, Seigneur!»


Dans la saison des fleurs de la présente année,

Par une radieuse et chaude matinée,

Un prêtre en cet asile entrait;

Il était le porteur d'un aimable message,

Et la joie éclairant son austère visage

Mieux que sa bouche l'annonçait.


«Mes bonnes soeurs, dit-il, j'arrive de la France,

Et je viens en votre âme adoucir la souffrance

Que le ciel y verse souvent;

Un comte de Paris, pieux et charitable,

Voudrait pour héritier de son titre honorable

Un orphelin intelligent;


«Un orphelin issu d'honnêtes père et mère,

Ayant un doux visage, un noble caractère

Et du goût pour la piété;

Il ferait à l'enfant une heureuse existence

Et lui mettrait en main l'arme de la science

Pour défendre la vérité!


«Je vois dans cet asile un essaim de beaux anges

Dont les ris et les chants--harmonieux mélanges--

Pourraient nous faire rajeunir...

Je laisse à votre esprit le soin patriotique

De choisir l'orphelin que ce grand catholique

Destine au plus bel avenir!»


Joseph-Orance obtint la palme sur le nombre;

Mais son front se couvrit d'un nuage bien sombre

Lorsqu'on le mit dans le secret...

Et la soeur Saint-Vincent, qu'il appelait sa mère,

Ne pouvait voir partir, sans une peine amère,

Cet orphelin qu'elle adorait!


Le petit se cachait dans les plis de sa robe:

Telle contre une fleur l'abeille se dérobe

A l'oeil du ravisseur sournois!

Et la Soeur voulait dire à ce joli rebelle:

«Va donc, ô mon enfant, où le destin t'appelle!»

Mais la douleur glaçait sa voix.


Le prêtre avait prévu les larmes douloureuses

Que verseraient l'enfant et les religieuses

A l'heure triste des adieux;

Aussi, pour les sécher, trouva-t-il des paroles

Pures comme le miel qui tombent des corolles,

Et douces comme un chant des cieux!


Levant de l'avenir un coin du voile rose,

Il peignit à l'enfant le destin grandiose

Que le Seigneur lui réservait.

Les pleurs brillaient encor sous plus d'une paupière,

Mais de tous ces coeurs purs une ardente prière

Vers le vaste ciel s'élevait!


Un mois s'est écoulé depuis l'heure touchante

Où nous étions témoins de la scène émouvante

Que ne peut rendre mon pinceau;

L'orphelin que le prêtre a tiré de l'hospice,

Et qui devait plus tard boire l'amer calice,

Loge à Paris dans un château...


Ses nobles protecteurs, le comte et la comtesse,

Dont l'âme est un foyer d'amour et de tendresse,

Lui prodiguent tous les égards;

Ils l'entourent des soins que permet la fortune,

Afin de dissiper la tristesse importune

Qui trouble parfois ses regards;


Car, ici, dans l'asile où brilla son étoile,

Il a quitté deux soeurs qui suivirent la voile

L'emportant sur le flot moqueur...

Souvent il les appelle au milieu de ses fêtes;

Et la nuit, dans le songe, il brave les tempêtes

Pour les serrer contre son coeur...


Mais la tristesse, un jour, s'enfuira de son âme,

Car elle est, chez l'enfant, semblable à cette flamme

Qui luit et s'efface aussitôt.

Puis une heure viendra--joyeuse et fortunée--

Où l'ange comprendra sa haute destinée,

Et cette heure viendra bientôt!


Que sera-t-il plus tard? mystère!

C'est le secret du Créateur.

Prions pour que ce jeune frère

Soit notre gloire et notre honneur!


15 juillet 1886.



MAUVAIS ARTISAN


C'est le samedi soir. Au sein d'une chaumière,

Où pénètre le froid, quatre jeunes enfants

Se pressent, tout pâlis, aux genoux de leur mère;

L'âtre n'a plus de feu, la table d'aliments.


«J'ai faim! J'ai froid!» Ces mots, mêlés de pleurs étranges,

Résonnent comme un glas dans ce foyer malsain;

Et la mère répond: «Ne pleurez pas, mes anges,

Votre père bientôt vous donnera du pain...»


Mais l'horloge là-haut sonne déjà dix heures,

Et le père et le pain surtout n'arrivent pas!

La marmaille, apaisée un instant par des leurres,

Saute à faire crouler le parquet sous ses pas...


«J'ai faim! J'ai froid! du feu!» Ce chant de la misère--

Douloureuse clameur--retenti de nouveau.

L'un des jeunes martyrs sollicite sa mère

De réduire en brasier les planches du berceau...


Écoutez! au dehors des voix sourdes murmurent:

Aux malheureux sans doute on vient porter secours.

Prêtez l'oreille encor! mais qu'est-ce? ces voix jurent

Et maudissent le Dieu qui veille sur nos jours!...


Qui donc ose approcher, le blasphème à la bouche,

Du seuil où la misère étend son voile noir?

--Ce sont deux artisans, avinés, l'oeil farouche,

Qui traîne sur le sol un homme affreux à voir.


Et cet homme est le chef de la pauvre famille--

C'est le père annoncé tantôt comme un sauveur!--

Voyez-le, sous les feux de la lune qui brille,

Étendu sur le seuil sans voix et sans vigueur!


La femme ouvre la porte, et, tremblante, s'empresse

Auprès du malheureux dont les traits sont flétris;

Paraissant oublier sa peine et sa détresse,

Elle lui parle même avec un doux souris!


L'ivrogne veut répondre à ces élans sublimes,

Mais de profonds soupirs entrecoupent sa voix.

A leur tour ses enfants, ou plutôt ses victimes

Lui demandent du pain, des vêtements, du bois!


Hélas! pauvres petits, votre prière est vaine!

Vains aussi vos sanglots, vos plaintes, vos douleurs!

Car votre père à mis l'argent de la semaine

Au cabaret... Séchez ces inutiles pleurs!


Que dis-je? oh, non, pleurez! et les nombreuses larmes,

Que votre âme innocente en priant versera,

Toucheront votre père--Employez donc ces armes,

Et la victoire, enfants, un jour vous restera!


Du mauvais artisan cet ivrogne est l'image,

Car l'ivresse affaiblit les coeurs les plus vaillants;

Elle étend sur notre âme un lugubre nuage

Qui lui cache du ciel les horizons brillants;


Elle éloigne l'époux du foyer domestique,

Où longtemps il goûta la joie et le bonheur,

Et lorsqu'il y revient, sombre et mélancolique,

Il porte sur le front le sceau du déshonneur!


Ce homme était jadis un artisan modèle;

On vantait sa sagesse et son habileté;

Au dur labeur jamais il n'était infidèle,

Et c'est là qu'il puisait la force et la santé.


Mais quelle affreuse chute! En moins de trois années,

Il a perdu la foi, l'énergie et l'amour!

Il donne au cabaret le fruit de ses journées,

Pendant qu'à sa demeure on souffre nuit et jour...


Le monde quelquefois repousse avec malice

L'enfant qui, tout en pleurs, lui tend sa maigre main;

«Quoi! te faire l'aumône? encourager le vice

«De ton père, un ivrogne?.... Éloigne-toi, gamin...»


Ce langage est cruel, déraisonnable, impie--

Faire expier au fils le crime des parents!--

Rappelons-nous ces mots du maître de la vie:

«Laissez venir à tous les petits enfants!»


Ah! ne laissons jamais à leur sort misérable,

Ces enfants dont le père est parfois un bandit;

Mais faisons-les plutôt asseoir à notre table

En leur donnant le pain du corps et de l'esprit.


Nos bienfaits trouveront mille échos dans leur âme--

Leur âme si sensible aux élans généreux--

Et, plus tard, la vertu--cette céleste flamme--

Réchauffera leurs coeurs en les rendant heureux.


Du mauvais artisan et de ses habitudes

Il ne leur restera qu'un pâle souvenir.

Joyeux, ils rempliront les tâches les plus rudes,

Sous le regard de Dieu, sans craindre l'avenir!


1er octobre 1889



QU'EST-CE QUE LA VIE?

Pièce traduite de «What is Life?» de Samuel Moore.


Je demandais un jour à l'un de ces vieillards,

Dont la pâle figure et les sombres regards

Accusent la souffrance et l'amère ironie,

S'il pouvait m'expliquer ce simple mot: la vie?

Courbant sa tête blanche, il dit en soupirant:

«La vie est une scène où le pauvre et le grand

Luttent pour obtenir l'honneur et la richesse;

Quelques rayons d'amour, de joie et de tristesse;

Des efforts pour saisir un brillant lendemain;

Une flamme qui luit et disparaît soudain;

Un flot que le torrent caresse, agite, emporte;

Une rose qui naît et bientôt sera morte;

La vie est ce chemin qui commence au berceau,

Et qu'on a parcouru lorsqu'on touche au tombeau!

L'homme croit au bonheur, et depuis son enfance,

Pour l'atteindre, il travaille, use son existence;

Mais au lieu du bonheur il trouve le trépas,

Et devient ce limon qu'on foule sous nos pas...»


Si le néant était le terme de la vie,

Dieu, lui, dis-je, serait un infâme génie.

Comment! nous serions tous destinés à souffrir,

A vivre sans espoir et sans espoir mourir?...

Votre vie est affreuse: elle est la mort de l'âme;

Car l'âme juste espère en Dieu qui la réclame.


Plus ému que content des paroles du vieux--

Paroles qui blessaient mes sentiments pieux--

J'abordai sur la route un homme au doux visage,

Un homme dont l'esprit me parut droit et sage,

Et je lui demandai, d'un ton respectueux,

De résoudre pour moi le problème épineux.


Une lueur d'espoir éclaira sa figure,

Et, s'inclinant, il dit d'une voix mâle et pure:

«La vie est pour connaître et servir le Seigneur,

Recevoir sa doctrine avec joie et douceur,

Imiter les vertus du Christ--divin modèle--

Afin de vivre un jour de sa vie immortelle.


«la vie est un foyer qu'alimente la foi;

Un livre où le Seigneur a buriné sa loi;

Un creuset où notre âme, au feu de la souffrance,

S'épure et sent grandir en elle l'espérance.

Il vit, l'homme qui sait ses crimes pardonnés,

Il entrevoit du ciel les justes couronnés;

En mourant au péché, son âme se délie

Et recouvre aussitôt la véritable vie.

Vivre enfin, ici-bas, c'est souffrir et lutter;

Vivre aussi, c'est le Christ! mourir, c'est triompher!

Notre corps, je le sais, est tiré de la terre,

Et doit, après la mort, redevenir poussière;

Mais l'âme--souffle pur sorti du coeur de Dieu--

Quittera pour toujours ce misérable lieu!»


Ah! s'il faut vivre ainsi, lui dis-je, je veux vivre!

Vivre sous les regards de Celui qui délivre

L'âme de sa prison pour la conduire au port;

Oui, je veux triompher du vice et de la mort!


Juillet 1888.



ADIEU A LA NOUVELLE-ÉCOSSE

Pièce traduite de l'anglais.


Quelque soit ton destin, ô ma Nouvelle-Écosse--

Doux nid que le devoir, dans sa rigueur atroce,

M'ordonna de quitter--jusqu'au dernier soupir

Je jure de garder ton tendre souvenir!


A tes monts que l'été couronne de verdure,

A ton sol généreux qui donne sans mesure,

Aux côtes de granit qui te font un rempart,

J'accorde volontiers de mon coeur une part!


Dans tes vieilles forêts--grandes comme un royaume--

Le sapin résineux répand son doux arôme;

Et, défiant toujours l'ouragan furieux,

Le chêne y dresse aussi son front majestueux!


Puis dans tes champs rayonne, à travers la rosée,

Une fleur que ma main à souvent caressée;

Son nom est May flower, l'orgueil de l'Écossais,

Témoin de ses revers et de tous ses succès!


Je n'aurai plus peut-être, un jour, l'heureuse chance

De pouvoir t'admirer, lieu cher de ma naissance!

Mais du moins quand mes yeux verront la May flower,

Ils la contemplerons longtemps avec bonheur...


Adieu, Nouvelle-Écosse, ô ma belle patrie!

Quoique éloigné de toi, je t'aime à la folie!

Si les ans entre nous passent comme les flots,

Mon amour grandira nourri par mes sanglots!


1er mai 1883



LOUIS FRÉCHETTE

POÈTE LAURÉAT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE


Il est de notre peuple et l'orgueil et la gloire

Ce barde dont le nom, au livre de l'Histoire,

Aura sa place à part.

Il quitte ce pays qu'il aime et qu'il admire

Pour aller retremper son génie et sa lyre

A la source de l'art!


Comme l'aigle volant vers la voûte sphérique

Où semble l'attirer la puissance magique

De l'astre aux rayons d'or;

De même vers Paris, le soleil de la France,

L'aigle du Canada, guidé par l'espérance,

Prend son sublime essor!


Il sent que, par l'effort de son intelligence,

Il saura recueillir au champ de la science

Des moissons de lauriers;

Car n'a-t-il pas naguère, affrontant la critique,

Conquis la palme d'or au tournoi poétique

Sur cent esprits altiers?


De notre histoire ouvrant les pages vénérables,

Sur sa lyre il dira les luttes admirables

De nos vaillants aïeux;

Il en composera de suaves poèmes

Que la France lira, mieux que ses oeuvres mêmes,

Des larmes plein les yeux!


La France acclamera la nouvelle épopée

De ce barde qui suit la trace de Coppée

Et de Victor Hugo;

Châteauguay, Carillon et mainte autre victoire,

Pour elle brilleront au temple de Mémoire

Autant que Marengo!


Et la France bientôt, grâce à Louis Fréchette,

Grâce à nos écrivains, prosateur ou poète,

Se souviendra de nous.

Alors elle viendra visiter nos rivages

Où fleurissent ses lois, sa langue et ses usages,

Et nous bénira tous!


22 octobre 1887.



LE MOIS DES MORTS


Le sol n'est plus velouté de verdure;

Le vent gémit, et le chantre des bois

Aiguillonné par la faim, la froidure,

Redit ses chants pour la dernière fois.


Les milles fleurs qui doraient la prairie

Ont disparu sous un épais frimas.

Adieu, parfums! Adieu, mousse fleurie

Où nous prenions de si joyeux ébats!


«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»


L'astre du jour, derrière les nuages,

Cache ses feux, La nature est en deuil.

Hier, la neige, aujourd'hui les orages:

Tout se transforme et passe en un clin-d'oeil.


Le moissonneur ne tresse plus les gerbes

Qui ravissaient son coeur reconnaissant;

Le sol est mort. Nos montagnes superbes

Dressent au loin leur faîte jaunissant.


«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»


Durant ce mois de deuil et de tristesse,

Chrétiens, fuyons les frivoles plaisirs;

Pensons aux morts qui soupirent sans cesse

Après le ciel, objets de leurs désirs.


Ah! oui, pensons à l'affreux purgatoire,

Où Dieu peut-être un jour nous conviera,

Car du péché c'est l'urne épuratoire,

Inévitable, où notre âme expiera!


«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»


Entendez-vous ces plaintes déchirantes,

Ces longs appels, ces sanglots douloureux?...

Prions! Prions! Nos prières ardentes

Délivreront des flots de malheureux.


Puis quand la mort, au jour de ses vendanges,

De notre vie aura tranché le cours,

Alors ces saints--devenus nos bons anges--

Nous prêteront leur merveilleux secours!


«Oyez! la cloche sonne

Son hymne monotone

Au clocher du saint lieu;

Cette voix gémissante

S'élève, suppliante

Jusqu'au trône de Dieu!

C'est le sanglot d'une âme

Qui soupire et réclame

Dans sa prison de feu.

Eh! bien, qu'une prière

Monte, monte, sincère,

De nos coeurs jusqu'à dieu!»


1er novembre 1881.



SACHONS LUTTER!

A. M. C. A. GAUVREAU, membre de l'Académie des Muses Santones.


Toute vie est un flot de la mer de douleur.

Leur amertume un jour sera ton ambroisie,

Car l'urne de la gloire et de la poésie,

Ne se remplit que de nos pleurs!


L'autre soir, accoudé sur le bord de ma table,

La cigarette aux dents et la plume à la main,

J'essayais de ravir à ma muse indomptable

Des vers que je voulais risquer le lendemain.


Mais, hélas! la cruelle avec indifférence

Accueillait les soupirs s'exhalant de mon coeur,

Et, malgré mes appels et ma persévérance,

Ne daignait m'accorder qu'un «silence moqueur.»


Alors, en grommelant, je rejetai ma plume

Que j'avais pris la peine, entre vingt, de choisir!

Ma foi, j'aurais troqué mon luth contre l'enclume

Que l'artisan du coin fait vibrer à loisir...


Je vouais à Pluton l'objet de ma tendresse--

La muse qui m'avait tant de fois consolé--

Quand l'on vint me remettre un chant, à mon adresse,

Que votre lyre avait, la veille, modulé.


«Sachons lutter!» Tel est le titre du poème

Où votre âme meurtrie épanche ses douleurs,

Implorant la pitié pour le malheureux même

Dont le fol égoïsme causé vos malheurs!


L'égoïsme a chassé l'ange de l'espérance

Qui berçait votre esprit du rêve le plus beau;

Il ne vous reste plus que l'amère souffrance,

Aussi lourde à porter qu'un marbre de tombeau!


Ah! votre coeur croyait--avec raison sans doute--

Que l'homme parvenu doit être bienfaisant,

Quand le hasard, un soir, plaça sur votre route

Un sot que la fortune a rendu méprisant!


Votre coeur ignorait qu'ici-bas, en grand nombre,

Il est des êtres vils au visage de saint

Qui se cachent parfois, comme un serpent dans l'ombre,

Pour lancer le dard qui perce notre sein...

Comme vous j'ai souffert de la malice humaine;

De vieux amis j'ai vu l'affreuse trahison;

D'illustres vaniteux j'ai mérité la haine,

M'étant permis de rire un peu de leur blason...


Et pour avoir, jadis, proclamé que ma race

Secouerait tôt ou tard l'insupportable affront

De vivre sous le joug, j'ai payé cette audace

De lèse-loyauté... mais je tiens haut le front!


Barde, vous l'avez dit: «Il faut souffrir, pleurer.

La souffrance à tout front doit mettre son empreinte

Et toujours et sans cesse et devra durer

Et pas un n'est exempt de sa fatale étreinte.»


Mais ne désespérons ni de Dieu ni des hommes:

Dieu récompense un jour ceux qui savent lutter,

Et nous, pauvres humains--dieux tombés que nous sommes--

Si nous causons des torts, sachons les racheter!


Avril 1887



LA MISÈRE


Donnez! pour être aimés de Dieu que se fit homme,

Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme,

Pour que votre foyer soit calme et fraternel;

Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,

Contre tous vos péchés vous ayiez la prière

D'un mendiant puissant au ciel.

VICTOR HUGO.


Qu'il fait froid, ô mon Dieu, dans la pauvre chaumière!

Plus de bois, ni de pain pour les enfants en pleurs!

La mère vers le ciel exhale sa prière,

Et ce parfum de l'âme adoucit ses malheurs!


Après avoir redit le sublime symbole

Et prié le Seigneur de bénir ses enfants,

Elle s'approche deux, et--gracieuse obole--

Leur donne des baisers à défaut d'aliments!...


C'est le premier de l'an. Chez le riche on festonne;

Les bambins, tout joyeux, embrassent leurs parents;

Sur ces candides fronts l'espérance rayonne,

Comme une étoile d'or sur un ciel de printemps!


Un arôme suave embaume la demeure

Des fruits en pyramide et des gâteaux charmants

Trônent sur le cristal en attendant cette heure

Où leur fera la guerre un essaim de gourmands.


Sous ces lambris dorés, le père de famille

Contemple tous les siens d'un oeil plein de douceur;

Dans l'âtre, près de lui, joyeusement pétille

Un bon feu d'où jaillit une ardente chaleur.


Ainsi, dans les palais des riches de ce monde,

L'on voit briller partout la joie et le bonheur;

L'on ne redoute pas la tempête qui gronde

Et glace, en son chemin, le pauvre de terreur...


Il fait froid. Le soleil, sous un épais nuage,

Dérobe les reflets de ses rayons dorés;

Au loin le vent mugit, solennel en sa rage,

Et soulève la neige en tourbillons serrés.


Mais que vois-je, soudain, à travers la tempête?

Ciel! une femme pâle à l'air triste et souffrant!

Ses membres sont glacés; elle avance, s'arrête,

Et presse sur son coeur un jeune et frêle enfant!


Cette femme débile, à la démarche lente,

Qui brave en grelottant de froid impétueux,

A laissé la chaumière, et, comme une âme errante,

S'en va tendre la main aux portes des heureux.


Elle franchit le seuil d'une villa gothique

Aux magnifiques arcs aux superbes balcons,

Mais là sa voix rencontre un coeur dur et sceptique

Qui méprise sa plainte et rit de ses haillons...


Le lendemain au soir de ce jour mémorable,

Vers la chaumière allait le bon curé du lieu.

Il frémit en voyant--spectacle épouvantable--

Trois cadavres blottis près de l'âtre sans feu!


Ils étaient morts, la nuit, de peine et de misère,

Pendant que les heureux fêtaient jusqu'au matin...

Mais ne les plaignons pas, car Dieu, ce tendre père,

Les avait conviés à l'éternel festin...


Janvier 1870.



AUX POLITICIENS


O défenseurs de nos droits politiques,

Fiers rejetons d'un peuple valeureux,

Vous qui dictez les lois patriotiques,

Vivez longtemps, surtout vivez heureux!


Rouges ou bleus--qu'importe la nuance,

N'êtes-vous pas de nos droits les gardiens?--

Or moi je dis avec indépendance:

Soyez bénis de tous les Canadiens!


Soyez bénis par le céleste Père,

Vous, citoyens, qui travaillez toujours

Pour assurer un avenir prospère

Au Canada, mon pays, mes amours!


Votre travail reste sans récompense:

Le monde, hélas! est composé d'ingrats...

Mais la patrie, elle, aime et récompense

Ses braves fils qui lui prêtent leurs bras!


Faites la guerre au sombre fanatisme,

Ce ver hideux qui ronge tant de coeurs;

Luttez aussi contre le népotisme

Qui donne au lâche un titre et des honneurs...


De ses devoirs instruisez la jeunesse

Que Dieu destine aux luttes à venir,

Afin qu'elle ait pour flambeau la sagesse,

Et pour seul rêve un honnête avenir.


Parlez partout l'harmonieux langage

Qu'avec le lait vous puisiez au berceau;

Conservez-le comme un bel héritage:

De notre race il est le noble sceau!


Ah! pratiquez des aïeux la devise

«Vivre en Français et mourir en Chrétien!»

Soyez unis; et que votre âme vise

A rendre heureux le peuple canadien!


A l'ouverture des chambres 1880.



A MON AMI M. W. CHAPMAN


Lorsque la renommée embouche sa trompette

Pour redire aux échos le nom d'un Canadien,

Émule de Taché, de Casgrain, de Fréchette,

Il me semble toujours que ce nom est le tien!


Car déjà, mon ami, les poètes de France,

--Des rivaux fraternels--applaudissent tes chants.

Leur éloge flatteur exprime l'espérance

Que ta muse obtiendra des succès éclatants.


Moi qui prête à ta lyre une oreille attentive,

Qui m'enivre parfois aux flots de l'art divin,

Qui des sons de mon luth quelquefois te ravive,

Je m'unis à ces coeurs pour te serrer la main!


6 juin 1880.



ELLE EST MORTE!


Rose avait dix sept ans; elle était belle et blonde;

Sur son front les rayons de la candeur brillaient;

Les perles de sa bouche enchantaient tout le monde;

Ses cheveux en flots d'or jusqu'à ses pieds roulaient.


Ses lèvres souriaient comme celles d'un ange;

Son oeil d'azur jetant un vif rayonnement;

Sa voix avait parfois une harmonie étrange

Qui me plongeant soudain dans le ravissement!


Quand venait le printemps avec ses nids de mousse,

Ses brises, ses parfums, son soleil radieux,

Nous allions, elle et moi,--réminiscence douce--

Tout pensifs, nous asseoir sur le gazon soyeux.


Et là nous admirions le couchant et l'aurore

Déployant à notre oeil leurs tableaux gracieux;

Et nos coeurs bénissaient l'Artiste que décore

Toute l'immensité de la terre et des cieux.


Aux coupes de l'espoir nous abreuvions notre âme;

Un heureux avenir brillait dans le lointain;

L'Hymen allait bientôt nous verser son dictame,

Mais, hélas! nous comptions sans le cruel destin!


Et maintenant, voyez: elle est là qui repose

Sous la terre où chacun tôt ou tard doit dormir!

Et tout ce qui me reste aujourd'hui de ma Rose,

C'est le parfum que m'a laissé son souvenir...


Avril 1879



A BEAUPORT


A MESSIRE ADOLPHE LÉGARÉ

Drapé dans son manteau de verdure odorante,

En face de Québec, de l'Île de Lévis,

Beauport baigne ses pieds dans l'onde murmurante

Du fleuve dont nos yeux sont sans cesse ravis.


Son temple--vrai bijou que des mains artistiques

Ont orné de tableaux aux riantes couleurs--

Dresse vers le ciel bleu ses deux flèches gothiques

Que souvent le soleil dore de ses lueurs. [4]

[Note 4: Cette église a été incendiée le 24 janvier 1889.]

Depuis douze ou treize ans, au sein de ce village

Ont surgi des villas et quasi des palais

Aux donjons tapissés de fleur et de feuillage,

Où le mortel ennui ne vient s'asseoir jamais.


L'habitant de Beauport est du Breton le type:

Charitable, joyeux, prompt, vif et grand parleur;

Puis en morale il a l'admirable principe

De garder à nos moeurs leur antique splendeur.


Beauport! ce nom figure au livre de la gloire,

Car son sol autrefois a bu le sang des preux;

Laverdière, Garneau, Ferland, dans leur histoire

Parlent de cet endroit en termes chaleureux.


C'est de là que partaient ces bombes meurtrières

Qui jetaient la terreur au milieu des Anglais,

Quand ceux-ci, s'avançant sur leurs longues voilières,

Voulaient ravir Québec au pouvoir des Français.


Parfois on y découvre, en remuant la terre,

Des sabres, des boulets, des débris d'arme à feu;

Et l'on m'a raconté qu'on y trouvait naguère

Des ossements humains, car tout parle en ce lieu.


Ces objets que la rouille a rongés sous la glaise,

Rappellent à nos coeurs les mémorables jours

Où nos pères luttaient contre l'armée anglaise

Pour défendre leurs droits, leurs foyers, leurs amours.


Ce lieu possède encore, en ses riches annales,

Plus d'un illustre nom par les hommes chéri;

C'est là qu'ont vu le jour deux gloires sans rivales:

L'humble Étienne Parent et de Salaberry!


Dès que le printemps brille, et jusques à l'automne,

J'habite sous ton ciel, ô village enchanteur!

De la ville je fuis le fracas monotone,

L'air impur, la poussière et l'ardente chaleur.


Je respire à longs traits les parfums de tes roses

Et les douces senteurs qui s'exhalent des bois;

J'observe les ébats des ailés virtuoses,

Et j'écoute, ravi, leurs gracieuses voix.


Puis le soir je contemple, assis au bord des vagues,

Toute l'immensité de la mer et des cieux;

Parfois je crois ouïr des bruits étranges, vagues:

C'est le flot qui redit ton passé glorieux!


Alors, le coeur ému, je prends mon humble lyre

Et mêle mes accords à ces concerts géants

Qui s'élèvent des bois, de la chute en délire,

Du fleuve, des ruisseaux et des gouffres béants!


20 juillet 1887.



LE JOUR DE L'AN


Douze sanglots ont vibré dans l'espace,

--Sont-ce les pleurs du lugubre beffroi?

--C'est l'avenir jetant à l'an qui passe,

Avec mépris, un adieu sombre et froid!


Un nouvel an, constellé de promesses,

Vient de surgir des vastes profondeurs;

Accordons-lui nos plus tendres caresses,

Car il promet d'ineffables bonheurs.


L'an dernier fut désastreux et terrible:

Il a semé partout tant de revers...

Il a changé--ce despote inflexible--

Nos rêves d'or en mille maux divers!


N'en parlons plus! Et saluons l'aurore

Du nouveau jour qui brille à l'horizon;

Que de nos coeurs parte un hymne sonore

Pour acclamer l'hôte de la saison!


Voyez là-bas, dans la pauvre chaumière,

Le malheureux amaigri par la faim:

Du nouvel an, il attend, il espère

Plus de bonheur et le morceau de pain!


Sous les lambris, où la pourpre rayonne,

Le riche aussi formule ses désirs:

«Bel an, dit-il d'un pur éclat couronne

Nos doux banquets, nos fêtes, nos plaisirs!»


Au saint autel, le prêtre vénérable

Pour le pécheur implore le bon Dieu;

Son chant d'amour--cri de joie admirable--

Comme l'encens monte vers le ciel bleu...

.......................................


Dès ce moment, oublions nos rancunes;

A l'ennemi présentons notre main.

Après les jours de noires infortunes,

Dieu nous réserve un heureux lendemain!