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Les voix intimes: Premières Poésies

Chapter 4: SAMUEL CHAMPLAIN
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About This Book

A collection of early French poems blending pastoral description, religious devotion, and patriotic reflection. The verses celebrate seasonal renewal, rural labor, conjugal happiness, and attachment to homeland while recalling founding figures and civic origins. Stylistically the pieces range from polished lyricism to plainer lines, but recurrent motifs—nature's cycles, piety, honest toil, and communal memory—produce a cohesive, intimate voice that balances personal feeling with public sentiment.

The Project Gutenberg eBook of Les voix intimes: Premières Poésies

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Title: Les voix intimes: Premières Poésies

Author: J. B. Caouette

Commentator: Benjamin Sulte

Release date: October 31, 2006 [eBook #19689]

Language: French

Credits: Produced by Rénald Lévesque

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOIX INTIMES: PREMIÈRES POÉSIES ***

PRÉFACE

Pourquoi une préface de moi, plutôt que d'un autre? Pour la plus simple des raisons: nos écrivains redoutent de signer les premières pages du libre d'un autre. Moi, non pas--et voici comment la chose m'apparaît. Après avoir lu un livre imprimé, vous en faites la post-face, devant vos amis, au cours de la conversation. Après avoir lu un livre manuscrit, je donne mon commentaire au commencement du volume.

Vous pensez, peut-être, qu'une préface doit se composer de l'éloge de l'auteur, et c'est là le sujet de votre timidité, mais moi qui ne paye pas toujours en compliments, je n'ai jamais songé à cet obstacle. Étant libre de mes allures, je remplis le moule aux préfaces de ce que j'ai trouvé dans le livre.

Il y a trente ans, nous nous présentions nous-mêmes au lecteurs, attendu que n'ayant presque pas d'ancêtres littéraires, nous ne savions par quelle voie nous introduire au milieu du public.

Maintenant les jeunes se recommandent à nous: faisons aux autres ce que l'on n'a pu faire pour nous. M. J.-B. Caouette est un débutant que je vous présente parce que ayant fait la connaissance de ses vers, je les trouve de bonne compagnie. Vous pourrez les lire sans vous compromettre. C'est un bon Canadien de plus dans notre cercle, et si, un jour, il nous échappe pour passer à la postérité, vous ne serez ni inquiets sur son compte ni gênés de l'avoir connu. Pour le moment, ce travailleur est au moins estimable; saluons son arrivée sur la scène.

Si je vous disais que M. Caouette se croit un grand homme et que c'est ainsi que je le considère, vous vous moqueriez de nous; c'est pourtant sur ce pied-là que l'on pose ordinairement un écrivain nouveau... à moins qu'on ne l'exécute en le lapidant.

Parmi des vers fort bien tournés il s'en rencontre quelques-uns de tout à fait prosaïques, par exemple:

...l'oeuvre utile et salutaire

Qu'on nomme le défrichement.

Mais il y assez de bonnes pièces pour sauver les Voix Intimes d'un oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil favorable à leur auteur.

Publier un livre, c'est partir en guerre, s'exposer comme une cible, attraper les rhumatismes de la critique, recevoir des coups de lance, se faire pincer les chaires par des balles qui ricochent sans savoir où elles vont; mais on est rarement tué à ce métier et, le plus souvent, on y gagne de s'aguerrir et d'atteindre les plus hauts grades.

Il y a longtemps que le dicton roule de par le monde: «ce sont toujours les mêmes qui se font tuer»--il n'y a donc pas trop de risques à courir.--En avant les jeunes! C'est à notre tour à vous regarder faire.

BENJAMIN SULTE.



LE BONHEUR

A MA FEMME

Où donc est le bonheur? disais-je.--Infortuné!

Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.

VICTOR HUGO


J'ai cherché vainement dans les bruyantes fêtes,

Où l'éclat des plaisirs éblouit tant de têtes,

Ce trésor précieux qu'on nomme le bonheur;

Je l'ai cherché d'abord sur le sol que je foule

En voulant soulever les bravos de la foule,

Et je n'ai recueilli qu'un éphémère honneur!


Pour le trouver, j'ai fait de pénibles voyages,

Franchi les flots amers, parcouru maints villages

Où la vive gaîté faisait battre les coeurs;

Mais, ô fatalité! la sombre nostalgie,

Ce désir violent de revoir la patrie,

Aggravait chaque jour le poids de mes malheurs!


Après avoir vécu sur la plage étrangère,

Sans ressource et craignant la main de la misère,

Je revins au pays avec le fol espoir

De trouver le bonheur en l'amitié sincère

D'hommes que mainte fois j'avais aidés naguère.

Mais les cruels ingrats rougirent de me voir!


Le bonheur!... pour l'avoir j'ai gravi le Parnasse

Sur la cime duquel les disciples d'Horace

Buvaient le doux nectar que leur versaient les dieux;

J'allais toucher au but, quand mon lâche Pégase,

Prenant un ton railleur, me lança cette phrase:

«Halte-là! car tu n'es qu'un intrus en ces lieux...»


Alors je m'écriai, dans ma douleur amère.

Où donc est le bonheur? Serait-ce une chimère

Qui redonne l'espoir à tout être souffrant?

Hélas! je le croyais... Mais dès le jour, ô femme,

Où les sons de ta voix firent vibrer mon âme,

Je goûtai du bonheur le délice enivrant!


Et depuis qu'à nos yeux--aurore fortunée--

S'alluma le divin flambeau de l'hyménée,

Le bonheur, tu le sais, nous souris toujours.

Il nous sourira même au sein de la souffrance,

Parce que nous plaçons toute notre espérance

Dans le Dieu qui bénit et féconde les jours!


Septembre 1886.



RENOUVEAU


A M. BENJAMIN SULTE

Le doux printemps vient de paraître

Sous son manteau de velours vert,

Et déjà l'on voit disparaître

Tous les vestiges de l'hiver.


Son oeil à l'éclat de la braise:

A la chaleur de ses rayons

Naissent lilas, fleur, rose et fraise.

Abeilles d'or et papillons.


Les arbres engourdis naguère

Semblent dresser plus haut le front,

Car la nature, en bonne mère,

Verse la sève dans leur tronc.


Au plus épais de la ramure

Les oiseaux préparent leurs nids,

Sans s'occuper si la pâture

Ou le lin leur seront fournis.


Du sol jaillit plus d'une source

Que la froidure emprisonnait;

Et le ruisseau reprend sa course

A travers clos et jardinet.


Sur le bord de maintes rivières

L'on voit le castor vigilant

Transporter le bois et les pierres

Pour bâtir son gîte étonnant.


La brise, sylphide légère,

Fait la cour à toutes les fleurs,

Puis vole embaumer l'atmosphère

Des plus enivrantes senteurs.


De la cime de nos montagnes

Se précipite le torrent

Qui fertilise nos campagnes

Avec les eaux du Saint-Laurent.


A nos fenêtres, l'hirondelle

S'annonce par des cris joyeux;

Elle revient à tire-d'aile

Charmer les jeunes et les vieux.


Au palais comme à la chaumière,

La porte s'ouvre à deux battants:

Riche et pauvres ont soif de lumière

D'air pur, de parfums odorants.


Parfois l'on quitte sa demeure

Pour aller prendre un gai repas

Sur la pelouse où toute à l'heure,

Bébé fera ses premiers pas.


Plus loin les colons sur leur terre

Travaillent courageusement

A l'oeuvre utile et salutaire

Qu'on nomme le défrichement.


Les uns creusent, les autres sèment

Ou bien coupent les arbres morts;

Ces braves bûchent, chantent, s'aiment

Et dorment la nuit sans remords!


La fillette en robe de bure

Chante et cultive tout le jour;

Le soir venu, sa lèvre pure

Dira peut-être un mot d'amour!...


Oui, l'homme, les oiseaux, les plantes

Et l'onde aux bruits mystérieux

Mêlent leurs voix reconnaissantes

Pour célébrer le Roi des cieux.


Car tout ce qui vit et respire,

Tout ce qui chante, pleure ou croit,

Reconnaît qu'il est sous l'empire

D'un esprit souverain et droit!


Printemps, réveil de la nature,

Oh! sois le bienvenu toujours!

Quand tu parais, la créature

Espère encore des beaux jours!


C'est toi qui donnes à la plaine

Son riche et moelleux vêtement;

C'est toi qui fais germer la graine

D'où sortira notre aliment!


C'est toi qui rends au pulmonaire

La force et souvent la santé;

C'est toi que l'Indien vénère

En recouvrant la liberté!


O printemps, messager Celeste,

Admirable consolateur

Ton éclat seul manifeste

La puissance du Créateur!


4 juin 1887.



SAMUEL CHAMPLAIN


A L'HONORABLE JUGE A. B. ROUTHIER.

Stadaconé trônait dans sa majesté vierge

Au-dessus des flots bleus que roulaient sur la berge

Avec un bruissement clair.

A travers les réseaux de la vigne embaumée

L'indigène vivait dans sa hutte enfumée,

Libre comme l'oiseau de l'air.


Sur l'immense plateau couronné de verdure,

Les linotte mêlaient leur gracieux murmure,

Aux suaves rumeurs des eaux.

Rien ne troublait alors l'harmonie enivrante

Que l'onde, les rameaux et la brise odorante

Versaient à la voix des échos.


Maintes fleurs au soleil entr'ouvraient leurs corolles

Où les abeilles d'or, inconstantes et folles,

Cueillaient le miel délicieux.

Stadaconé semblait tressaillir d'allégresse,

Et de chaque taillis un chant rempli d'ivresse

Montait avec l'arôme aux cieux.


Mais soudain des clameurs mystérieuses, vagues,

Ayant l'air de surgir des profondeurs des vagues,

Interrompent ce doux concert;

Un long serpent de feu court à travers l'espace,

Et la voix du canon--à la brise qui passe--

Lance un rugissement d'enfer!


Un sauvage, à ce bruit, de son wigwam se sauve,

Croisant dans la forêt plus d'une bête fauve

Prise d'un fol effarement;

Mais bientôt il s'arrête au bord d'une clairière,

Et sur le fleuve voit une souple voilière

Mouiller l'ancre à l'abri du vent.


Un homme jeune encore, à la vaillante allure,

Portant moustache noire et longue chevelure,

S'élance sur le sable roux.

L'indigène, charmé par le noble visage

De celui qui paraît le chef de l'équipage,

Va se jeter à ses genoux.


Quel est donc l'inconnu qui vient fouler ces grèves

Que l'enfant des forêts--voyant s'enfuir ses rêves--

Dispute aux blancs en souverain?

Sauvage, incline-toi devant ce nouveau père

Qui rendra ton pays civilisé, prospère!

Incline-toi devant Champlain!


Il vient, au nom du roi qui règne sur la France,

Dissiper les erreurs, le vice et l'ignorance

Dans les coeurs naïfs ou pervers,

Fonder en Amérique une humble colonie

De la France éclairant par son vaste génie

Tous les peuples de l'univers!


Levant de l'avenir un coin du voile sombre,

Il voit des ennemis le combattre dans l'ombre

Comme des tigres enragés;

Mais sa foi, ses vertus, son esprit, sa prudence,

Le feront triompher, avec la Providence,

Des ennemis et des dangers.


Après avoir gravi le rocher gigantesque

Et contemplé longtemps le table pittoresque

Qui s'offre à ses regards ravis,

Il regagne les flots du beau fleuve qu'il aime,

Et, tout près de ses bords, il travaille lui-même

A bâtir le premier logis.


Champlain vient de jeter les bases de la ville

Où fleurira bientôt la grande loi civile

A côté de la loi de Dieu.

Il apprend que du Val, un Français malhonnête,

Conspire contre lui: du Val meurt, et sa tête

Sanglante, est mise au bout d'un pieu!


Il est sévère, soit! mais juste et charitable;

Sa bourse, son coeur d'or, son logis et sa table

S'ouvrent à tous les malheureux.

Et les chefs des tribus algonquine et huronne,

Touchés de ses bienfaits, posent une couronne

Sur son front noble et radieux!


Cet humble hommage émeut son âme magnanime

Et l'attache encor plus à la charge sublime

Qu'il tient de son seigneur et roi;

Car puisque dans ces coeurs il a déjà fait naître

Un peu de gratitude, il y fera peut-être

Briller les rayons de la foi.


Il leur enseigne à tous l'art de l'agriculture,

Et, vrai Cincinnatus, commence une culture

Que dieu couronne de succès.

C'est lui qui, le premier, arrache à cette plage

Le secret de donner au blanc comme au sauvage

Le pain, ce levier du progrès!


Mais l'illustre Français ne voit pas tout en rose;

Son front serein naguère est maintenant morose:

Il pleure sur le sort des siens.

Ah! c'est que, par delà les monts et les rivières,

Habite une autre race, aux instincts sanguinaires,

Qui l'outrage et pille ses biens!


C'est la race iroquoise, avide et dominante,

Qui veut anéantir cette ville naissante

Et régner sur tout le pays.

Elle hait les Hurons et les visages pâles

Et caresse l'espoir d'ouïr leur derniers râles

Et de mordre à leurs flancs roussis!


Champlain s'efforce encor d'apaiser les colères

Des Algonquins qu'il a traités comme des frères.

Mais à sa voix nul n'est soumis.

Les Iroquois d'ailleurs--véritables colosses--

S'avancent, l'arme au poing, l'oeil et les traits féroces

Pour attaquer leurs ennemis.


Un chasseur, survenant, confirme la nouvelle

que deux cents Iroquois, pris d'une ardeur nouvelle,

Viennent pour un combat prochain.

«Alors, répond Champlain, puisqu'ils veulent la guerre,

«Et, par orgueil, rougir de leur sang cette terre,

«Ils seront exaucés demain!»


Le soir, notre héros, entouré de ses braves

Qui n'ont jamais connu la honte des entraves,

Marche au devant des Iroquois.

Il les rejoint à l'aube, au milieu de leur danse,

Aux bords du lac Champlain.--Assoiffés de vengeance,

Les Hurons vident leurs carquois.


Le soleil, qui se lève, embrase la ramée

Où se tiennent Champlain et sa modeste armée

Un ennemi vient les voir;

C'est un chef que distingue un panache de plumes,

Et son accoutrement diffère ses costumes

Des autres monstres à l'oeil noir.


Levant son arme, il dit, d'une voix sombre et dure:

«A tous ces gueux il faut ôter la chevelure,

«Et la faire flotter aux vents!»

Champlain, sortant du bois, au premier rang se place,

Et, d'un coup d'arquebuse, en abat trois sur place,

Le chef et ses premiers suivants!


Ce coup fameux inspire aux Iroquois la crainte;

Ils luttent chaudement, mais leur bravoure est feinte:

La frayeur se lit dans leurs yeux!

Ils reculent bientôt en cohorte confuse,

Épouvantés qu'ils sont par les coups d'arquebuse

Que Champlain décharge sur eux!


Voyez-les déguerpir, ces guerriers si terribles

Qui devaient déchirer de leurs ongles horribles

Les cadavres de leurs rivaux!

Ils sont lâches, c'est vrai, mais--tigres indomptables--

Ils voudront assouvir leurs haines implacables

Contre Champlain et ses héros.


Les ans passent. Champlain quitte la colonie

Pour aller demander à la France bénie

Les soldats de la vérité.

Car ce n'est pas, dit-il par la poudre et les balles

Qu'on pourra subjuguer ces bandes cannibales:

Du prêtre il faut la charité!


Il revient au printemps, le coeur rempli de joie,

Avec de fiers colons que la patrie envoie

Escortés de religieux.

A sa charge il pourra se livrer sans relâche,

Laissant aux récollets la grande et sainte tâche

De gagner des âmes aux cieux!


Il fonde, il établit de florissants villages

Où naguère émergeaient des bourgades sauvages

Couvertes d'un maigre gazon;

A la brise aujourd'hui le blé d'or s'y balance,

Promettant au colon la joie et l'abondance

Pour les jours de l'âpre saison.


Il instruit l'ignorant, soulage l'infortune

Fait voir aux ennemis l'horreur de la rancune

Et prêche la fraternité;

Il soutient des combats qui le couvrent de gloire,

Et pose les jalons d'une héroïque histoire

Qu'il lègue à la postérité!


Québec n'est plus ce roc à l'aspect morne et sombre

Où venaient autrefois se reposer à l'ombre

Le chevreuil, la biche et l'élan.

La vigne et le noyer sont tombés sous la hache

La nature a jeté son large et vert panache

Pour se couvrir du drapeau blanc!


L'harmonie et l'amour ne sont plus dans les branches

Où l'oiseau se cachait, mais dans les maisons blanches

Pleines d'enfants frais et mignons.

Là vit de ses sueurs un petit peuple brave

Qui peut déjà répondre à l'Anglais qui le brave:

«J'attends l'effet de vos canons!» [1]

[Note 1: Réponse de Champlain à la sommation de David Kertk, 10 juillet 1628.]

Un peuple de héros à la trempe athlétique,

A l'âme généreuse, au coeur patriotique,

Luttant pour la France et ses droits:

Un peuple qui bénit du prêtre l'influence

Et coule sur ce sol une heureuse existence

A l'ombre sainte de la croix!...


C'est ton oeuvre, Champlain, ô gouverneur illustre!

C'est toi qui fis grandir, en lui donnant ton lustre,

Ce peuple honnête et vigoureux;

C'est toi qui le soutins aux heures de l'épreuve;

C'est toi qui l'attachas aux rives de ce fleuve;

C'est toi qui le rendis heureux!


Un quart de siècle et plus, tu manias sans trêve

La charrue ou l'outil, la parole ou le glaive

Pour assurer son avenir.

Et quand la mort parut au seuil de ta demeure,--

Où le peuple assemblé pleurait ta dernière heure,--

Sans trembler tu la vis venir!


Bien des ans ont passé depuis que ta grande âme

S'est envolée aux cieux, et la patrie acclame

Ton nom toujours retentissant.

Vois--grain de sénevé que tu jetas en terre--

Ces millions de coeurs te proclament leur père

De ce pays libre et puissant!


Ils rêvaient d'ériger sur le haut promontoire

Où ton astre brillant se coucha dans sa gloire,

Un bronze digne de renom;

Et ce rêve aujourd'hui, Champlain, se réalise:

Le peuple de Québec de zèle rivalise

Pour immortaliser ton nom.


ENVOI


On sait que l'éloquence avec la poésie

Vous nourrirent jadis de leur douce ambroisie.

Car votre langue, ô maître! est une lyre d'or

Réveillant même ceux que l'ignorance endort!


Le ciel vous donna l'art de plaire et de convaincre

Et celui de combattre une erreur et la vaincre...

Ah! c'est que votre coeur exhale des accents

Doux comme le cinname et purs comme l'encens!


Vous aimez--quand le peuple, enchanté, vous acclame,

A parler, l'oeil humide, et la fierté dans l'âme,

De ces illustres morts qui furent nos aïeux

Et dont les grands exploits vous rendent orgueilleux;


Alors vous recevrez, j'en ai la confiance,

Avec votre sourire et votre bienveillance,

Ces vers que je redis en l'honneur du chrétien

Que vénère et bénit le peuple canadien!


Avril 1891.



LA PRESSE CANADIENNE


A L'HONORABLE HECTOR FABRE

Nos bardes tour à tour ont chanté la ramure,

La brise, le soleil, et l'oiseau qui murmure

En voltigeant de fleur en fleur;

De notre peuple ils ont célébré l'espérance,

Les qualités, la foi, les vertus, la souffrance,

Le dévoûment et la valeur.


Ils ont, les yeux fixés aux pages de l'Histoire

Redit avec orgueil l'éclatante victoire

De nos soldats à Carillon;

Et moi, le plus obscur du groupe littéraire,

J'ose venir chanter, d'une voix téméraire,

L'honneur d'un autre bataillon.


Ce bataillon figure en nos belles annales;

C'est lui qui défendit nos lois nationales

Conte un farouche potentat;

C'est lui qui détrôna l'infâme oligarchie,

Qui, méprisant nos droits, voulait par tyrannie

Régner et posséder l'état!


Il essuya d'abord outrage sur outrage,

L'exil et la prison; mais, sans perdre courage,

Dans sa lutte il persévéra.

Alors, nos ennemis, plus orgueilleux que braves,

Cessèrent à regret de mettre des entraves,

Et l'oligarchie expira...


Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse,

Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse

Une couronne en ce beau jour! [2]

Car en brisant les fers de notre servitude,

Il s'est acquis des droits à notre gratitude,

A notre estime, à notre amour!

[Note 2: Fête nationale des Canadiens-Français, 24 juin 1888.]

Et depuis lors, veillant comme une sentinelle

A la sécurité de la nef fraternelle

Qui porte les deux nations,

La Presse jetterait le premier cri d'alarme

Si le tyran d'hier osait reprendre l'arme

Pour briser nos traditions!


Jamais ne sonnera cette heure malheureuse

Où notre beau pays, dans une guerre affreuse,

Verrait ses fils s'entrégorger.

Non! car les mêmes voeux de paix et d'espérance

Font battre tous les coeurs de la Nouvelle-France,

Et nul ne songe à se venger!


La Presse canadienne honore notre race;

Elle suit pas à pas la glorieuse trace

Du grand Bédard, son fondateur;

Comme lui sans faiblesse, elle flétrit le vice,

Exalte la vertu, flagelle l'injustice,

Défend l'Église et le pasteur.


Elle inspire le goût de la littérature,

Favorise les arts, surtout l'agriculture,

Cette mère du genre humain.

Toute oeuvre intelligente, honnête, généreuse,

Tout ce qui fait enfin notre existence heureuse,

Porte l'empreinte de sa main!


Devant ce bataillon qui s'appelle la Presse,

Chapeau bas, Canadiens! Et que chacun lui tresse

Une couronne en ce beau jour!

Car en brisant les fers de notre servitude

Il s'est acquis des droits à notre gratitude,

A notre estime, à notre amour!



LA NUIT DE NOËL


A M. J-C TACHÉ, OTTAWA

Au pied de sa couche grossière

Le petit pauvre a mis son bas,

En murmurant cette prière:

Bon Jésus, ne m'oubliez pas!


Il ne sait point que la misère

Plane au-dessus de son réduit,

Et que sa malheureuse mère

N'a fait qu'un repas aujourd'hui!


Il ignore donc, à son âge,

Que l'on peut souffrir de la faim,

Et qu'un firmament sans nuage

Peut devenir sombre demain.


Il ne sait qu'une seule chose:

C'est la grande nuit de Noël,

La nuit où l'enfant Jésus rose

Apporte des présents du ciel.


Il s'endort sous des draps de laine,

L'un sur l'autre assez mal cousus;

Mais ces draps valent bien l'haleine

Du boeuf qui soufflait sur Jésus!


Des songes d'or bercent son âme;

Il voit, dans l'ombre qui grandit,

Un esprit aux ailes de flamme,

Voltiger autour de son lit,


Et dans son bas mette un mélange

De fruits vermeils et de bonbons;

Puis le rêveur, d'un geste étrange,

tends les menottes vers ces dons...


Debout, la mère est là qui pleure,

Le coeur brisé par le chagrin,

Car pas d'argent dans la demeure,

Et pas un seul morceau de pain.


Un douloureux transport l'agite;

Son regard se voile un instant;

Son coeur à se rompre palpite,

Et son esprit va délirant:


«Dieu donne au riche l'opulence

Avec la joie et le bonheur;

Au pauvre, il donne l'indigence

Avec l'envie et la douleur!


«Le riche emplit de friandises

Le bas soyeux de son bambin

Et moi je n'ai que des reprises

A faire au bas de l'orphelin...


«Mais je blasphème, ô Dieu! pardonne,

Dit-elle, en tombant à genoux!

Ma pauvre langue déraisonne,

Car c'est toi qui veilles sur nous.


«Sombre ou rose est notre existence:

De ton amour c'est le secret;

A notre âme il faut la souffrance,

Comme à l'or il faut le creuset.»


Minuit sonne. La cloche appelle

Le peuple auprès du saint berceau;

La veuve, à cette voix si belle,

Éprouve un sentiment nouveau.


«Pendant que mon ange sommeille,

Fait-elle, en essuyant ses yeux,

Allons à la crèche vermeille

Adorer l'envoyé des cieux.»


Dans le temple de la prière

Elle pénètre en chancelant,

Car la douleur et la misère

Ont rendu son corps défaillant.


Près d'elle, un homme charitable

qui compte déjà de longs jours,

Devine, à son air lamentable,

Qu'elle végète sans secours.


Il la connaît et la vénère,

Et désirant l'aider un peu

Il sort et vole à la chaumière

De celle qui prie au saint lieu.


Sans effort il ouvre la porte,

La porte fermée au loquet,

Dépose le falot qu'il porte

Et met sur la table un paquet.


Il va sortir, quant la voix fraîche

De l'enfant bredouille tout bas:

«Le bon Jésus sort de la crèche

pour emplir tous les petits bas!»


L'homme, ému par ce songe étrange,

Fuit et revient en quelques bonde

Glisser dans le bas du bel ange

Des pièces d'or et des bonbons...


Il est jour. Le soleil inonde

La chaumière de mille feux.

Soudain, levant sa tête blonde,

L'enfant pousse des cris joyeux.


La mère, à ces tons d'allégresse,

Se lève et croit rêver encor!

L'enfant l'embrasse et la caresse

En lui montrant les pièces d'or.


Sauvés! Sauvés exclame-t-elle!

--Enfant, d'où vient ce trésor-là?

--Mère, la chose est naturelle:

Il vient du bon Jésus, voilà!


Intelligente autant que sage,

La mère devine à l'instant;

Et, décrochant une humble image,

Elle dit en s'agenouillant:


«Enfant, devant cette madone,

Disons, en ce jour solennel:

Oh! bénissez celui qui donne

L'or et les bonbons de Noël!»


27 décembre 1890.



L'HIRONDELLE


C'était un jour de juin. Sous la verte ramée

L'onde et l'oiseau mêlaient les accords de leurs voix.

Le soleil argentait la pelouse embaumée

Et la brise agitait le grand clavier des bois.


Je contemplais, pensif, l'orgueilleuse nature

Déroulant au regard ses féeriques splendeurs,

Quand, soudain, j'aperçus au fond de la ramure

Un petit chantre ailé volant de fleur en fleur.


Je m'approchai--c'était la gentille hirondelle

Qui saluait l'aurore aux brillantes couleurs;

Joyeuse, elle égrenait sa tendre ritournelle

Dans l'air tout imprégné d'agréables senteurs.


Oh! sois la bienvenue, hirondelle vaillante,

Compagne de la rose, oiseau consolateur!

Lorsque tu viens, petite, une joie éclate

Illumine le front du pauvre moissonneur!


Tu veilles sur le grain, de village en village,

Et sais le protéger contre le moucheron;

Chaque été tu poursuis ta tâche avec courage

En brisant sans pitié l'insecte et l'embryon!


Le riche a ses oiseaux qu'à prix d'or il achète,

Oiseaux bariolés comme les arcs-en-ciel,

Qui soupirent leurs chants, ainsi qu'une fillette,

Pour de légers gâteaux ou des rayons de miel.


L'hirondelle se rit des naïves caresses

Que le riche prodigue à ses oiseaux aimés;

La liberté, voilà sa corbeille d'ivresses!

Elle aime le grand air et les nids parfumés.


Elle habite partout: la terre est sa patrie.

Des rivages du Gange aux bords du Saint-Laurent,

Le laboureur l'accueille avec idolâtrie,

Car cet oiseau, pour lui, c'est plus qu'un conquérant!


Puis quand le morne hiver, cet hôte impitoyable,

Déroule sur nos prés son tapis de frimas;

Quand le nid des amours devient inhabitable,

Elle prend son essor, vers de plus chauds climats.


Poussant son vol altier à travers les empires,

Les fleuves, les déserts, les pics vertigineux,

Elle berce en volant, sur l'aile des zéphires

Ses suaves accords qui montent vers les cieux.


Mais vienne le printemps avec ses nids de mousse,

Son radieux soleil, ses bosquets enchantés,

On la voit aussitôt, comme une amante douce,

Joyeuse, revenir aux lieux qu'elle a quittés.


Puissé-je encor longtemps, ô gentille hirondelle,

Écouter ta romance et tes cris de bonheur!

Ah! reviens sous nos cieux, messagère fidèle,

Mettre un rayon d'espoir dans notre pauvre coeur!


Juin 1878.



A MON PÈRE


Quand la première fleur au champ des morts rayonne,

J'aime à te visiter, ô modeste colonne,

Qui rappelles le nom de mon père chéri;

Devant toi je m'incline en fermant les paupières,

Et mon âme redit de ferventes prières

Pour le chrétien qui dort sous ce gazon fleuri.


Méprisant les honneurs que l'orgueilleux envie,

Sans fiel il traversa le sentier de la vie

En pratiquant toujours la foi de ses aïeux.

Il n'aura pas sa place aux pages de l'histoire,

Mais son nom restera gravé dans la mémoire

Des plus pauvres que lui qu'il aida de son mieux.


Il est là, maintenant, sous quelques pieds de sable,

Cet honnête vieillard, doux, généreux, affable,

Qui ne faillit jamais aux règles de l'honneur.

Chrétiens, qui visitez ce sombre coin de terre,

Où l'oiseau, plein d'émoi, gazouille avec mystère,

Ah! daignez pour mon père implorer le Seigneur!


12 juillet 1883.



BOUQUET DE VIOLETTES



L'ÉPÉE ET LA CHARRUE

Nos aïeux, sur ce sol, avec leur fière épée

Ont écrit ce grand mot: civilisation!

Nous, avec la charrue, achevons l'épopée

Par ce terme viril: colonisation!

LA PRESSE

La presse, c'est le phare illuminant le monde,

Le phare qui répand sa lumière féconde

Dans les nombreux esprits où l'erreur existait.

Mais la mauvaise presse attaque la morale

Sape l'autorité, provoque le scandale

Et renverserait tout, si Dieu ne l'arrêtait!

RICHESSE ET PAUVRETÉ

De la richesse naît quelquefois l'avarice,

Et le coeur de l'avare est toujours malheureux;

Mais de la pauvreté jamais ne vient ce vice

Voilà pourquoi le pauvre est si souvent joyeux.

L'ORPHELINE ET SA MÈRE

Une orpheline, un jour, demandait à sa mère

Pourquoi, soir et matin, elle priait Jésus?

C'est que, répondit-elle, en lui je vois un père

Qui remplace celui que tu n'embrasse plus!

LE DOIGT DE DIEU

Par un froid de décembre, une tremblante mère

Chez un riche orgueilleux alla tendre la main;

Le riche en blasphémant repoussa sa prière,

Mais l'ange de la mort le foudroya soudain.

LA RECONNAISSANCE

Tout bienfaiteur a droit à la reconnaissance;

L'être suprême à qui nous devons l'existence

A les prémices de ce droit.

C'est un devoir auquel chaque bienfait nous lie,

Et l'ingrat est un monstre indigne de la vie,

Un être à l'esprit trop étroit!

MA POLITIQUE

Ma politique à moi, voulez-vous la connaître?

--Non, dites-vous?--Alors, ce sera plus tôt fait!

D'ailleurs, je vous dirais qu'elle est encore à naître:

Quoi! cela vous étonne? et pourtant c'est un fait.

A NOS FRÈRES EXILÉS

O frères, qui vivez loin de notre patrie

Et qui gardez encore avec idolâtrie

Les coutumes, les moeurs et la foi des aïeux,

Soyez bénis! Nos coeurs caressent l'espérance

Qu'un jour vous reviendrez dans la Nouvelle-France

Partager nos travaux et leurs fruits glorieux!

AH! LES ENFANTS!

Bébé fait le malin depuis une heure entière,

Et la faible maman ne peut le maîtriser.

Soudain le père arrive et se met en colère,

Mais bébé l'adoucit avec un seul baiser...

LES PARVENUS

Il est des parvenus qui croient, dans leur folie,

Que la toilette et l'or éclipsent le génie,

Et que tous leurs désirs doivent être exaucés.

Erreur! car ici-bas le génie est le maître,

Et quand ces pauvres sots s'efforcent de paraître,

Ils sont pris en pitié par les hommes sensés!

TEL PÈRE, TEL FILS

Autrefois, j'ai connu, tout près de cette ville,

Un gamin de neuf ans qui blasphémait déjà.

«Enfant, lui dis-je un jour, cette habitude est vile.

«Monsieur, répondit-il, je fais comme papa!»

LE MOT PATRIE

Le mot patrie est doux à l'oreille de l'homme;

L'enfant, sans le comprendre, avec amour le nomme;

L'adulte en l'entendant sent palpiter son coeur.

A ce mot nous volons sur le champ de bataille,

Et pour lui nous bravons le fer de la mitraille;

Ce mot veut dire enfin: pays, famille, honneur!


22 octobre 1887.



LA SAINT-JEAN-BAPTISTE


A M. AMÉDÉE ROBITAILLE

Président général de la société St-Jean-Baptiste.

Quand brille à l'horizon le jour de la patrie,

Les Canadiens-Français, l'âme toute attendrie,

Célèbrent des aïeux les vertus, les exploits;

Et, léguant à l'oubli tout ce qui les divise,

Ils suivent l'étendard qui porte leur devise:

«Nos institutions, notre langue et nos lois!»


Ils marchent, le front haut, sur ce sol où leurs pères

Ont posé les jalons de ces villes prospères

Que le touriste admire aux bords du Saint-Laurent.

Ils s'arrêtent parfois dans leur pèlerinage

Pour saluer le nom d'un noble personnage

Buriné sur l'airain d'un humble monument.


Ils vont se recueillir un instant dans le temple

Sous le tendre regard de Dieu qui les contemple

Et les fait triompher d'ennemis dangereux;

Ils retrempent leur foi--la foi des leurs ancêtres--

Que savent leur transmettre une foule de prêtres

Aussi braves et saints que Brébeuf et Buteux.


Et lorsqu'ils ont offert au ciel un pur hommage,

Ils retournent chacun festoyer sous l'ombrage

Des érables plantés en l'honneur de saint Jean.

O les joyeux refrains que chantent les poitrines

Que de mots répétés par des voix argentines

Et qui mettent la joie au coeur de l'indigent...


Puis, le soir, ils s'en vont sur la place publique

Où d'éloquents tribuns, à la voix sympathique,

Redisent la valeur de ceux qui ne sont plus;

Il sont heureux d'entendre exalter la mémoire

De ces fameux héros dont nous parle l'histoire,

Et jurent d'imiter leurs brillantes vertus!


O Canadiens-Français d'une même croyance,

Vous dont le fier esprit égale la vaillance,

Fêtez avec éclat ce jour!

Portant de Carillon l'immortelle bannière

Allez au champ d'honneur vénérer la poussière

Des guerriers morts pour votre amour!

Juin 1889



IL SERA PRÊTRE!


A MADAME L. G. V...

Le prêtre est un pont jeté entre le ciel et

la terre. Le jour où il n'y aurait plus

de prêtres, le monde s'abîmerait dans une

immense ruine.


C'était un beau matin. Les cloches de l'église

Mêlaient joyeusement aux accords de la brise

Leurs sons harmonieux;

Le peuple agenouillé dans notre basilique,

Adressait en son coeur une douce supplique

Au Monarque des cieux.


A l'autel se tenaient douze jeunes lévites

Venus pour dire au monde, aux plaisirs illicites

Un éternel adieu;

Leurs lèvres murmuraient d'ineffables prières

Et des larmes d'amour nageaient sous leurs paupières

Quand ils firent le voeu.


Que c'est donc merveilleux cette cérémonie!

Quel cachet de grandeur, de sainte poésie

Ne contient-elle pas?

Et ces fils d'Adam, nés comme nous dans les larmes,

Livreront à satan et ses compagnons d'armes

Des valeureux combats!


Quelle langue pourrait, ô noble et digne femme!

Exprimer le bonheur dont fut pleine votre âme

Au «voeu» de votre enfant?

Ah! vous étiez heureuses au delà de tout rêve,

Car l'évêque sacrait, ô pauvre fille d'Ève,

Le sang de votre sang!


Oui, vous étiez heureuse, ô bonne et tendre mère,

Plus que si des honneurs la couronne éphémère

Eût ceint ce front aimé;

Heureuse jusqu'au point de croire que Dieu même

N'avait jamais offert de plus beau diadème

En son ciel embaumé.


Réjouissez-vous bien, naïve et sainte femme!

Exaltez cet enfant que l'Église proclame

Un dévoué pasteur;

Contemplez son regard où la pureté brille,

Son front calme et serein où la grâce scintille,

Ses traits pleins de douceur!


Vous l'aimiez!... Cependant lorsqu'il vous fit connaître

Que le ciel l'appelait à devenir un prêtre,

L'ami des malheureux,

Alors vous avez dit, avec le saint prophète;

«Que votre volonté, verbe divin soit faite

Ici-bas comme aux cieux!»


Il sera prêtre! Ainsi, joyeux, il abandonne

Les passagers plaisirs auxquels l'homme s'adonne,

Et qui font son malheur;

Il quitte sans regret amis, parents richesses;

Son coeur--brûlant foyer des pures allégresses--

Palpite avec ardeur!


Ses mains que pressiez jadis avec tendresse,

Toucheront désormais, durant la sainte messe,

Le corps, le sang de Dieu;

Ses pieds qu'avec amour vous baisiez dans les langes

Serviront à porter l'auguste pains des anges

Aux mortels, en tout lieu!


Femme, vous n'aurez pas l'orgueil d'être grand'mère,

Mais votre fils unique aura, sur cette terre,

Une postérité:

Elle renfermera le grand, le prolétaire;

Le vieillard et l'enfant le nommeront «mon père»,

L'oeil brillant de fierté.


Il sera prêtre! Aussi que de brebis errantes

Reprendront sous ses soins, heureuses, repentantes,

La route du bercail;

Et que de malheureux, guidés par sa parole,

A son exemple, iront, de l'Équateur au Pôle,

Achever son travail!


Nouveau Vincent de Paul, cet homme charitable

Pressera sur son sein le pauvre misérable,

Abandonné de tous;

Il lui prodiguera les plus grandes tendresses,

Et ce pauvre, touché, contera ses faiblesses

En tombant à genoux!


Puis, lorsque les méchants, le coeur rempli de rage

Maudiront, saliront de leur ignoble outrage

L'apôtre du Seigneur,

Alors cet homme saint sentira dans son âme

Un amour plus ardent, une plus vive flamme

Pour le faible pécheur?


Il est consacré prêtre! Et vous, sa bonne mère,

Vous goûtez ardemment sa parole sincère,

Pleine d'émotion.

Vous assistez tremblante, à la première messe

De ce fils qui vous donne--ô sublime caresse!--

Sa bénédiction...


Femme, allez maintenant à vos oeuvres pieuses,

Et lorsque sonneront les heures douloureuses,

Pensez à votre enfant;

Pensez aux doux bienfaits qu'il sème sur la terre:

Ce souvenir sera le baume salutaire

De votre coeur souffrant


Juin 1879.