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Les voyages de Gulliver

Chapter 38: CHAPITRE II
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About This Book

A traveler's narrative describes four extraordinary voyages to islands and realms whose inhabitants range from minute people to towering giants and from petty ceremonials to a society governed by cold reason; each voyage presents imaginative set pieces that lampoon government, science, philosophy, and human vanity. The episodic structure alternates marvel and moral outrage, mixing comic observation with sharp satire and speculative invention. Through encounters with diverse customs, languages, and institutions the narrator prompts readers to reassess assumptions about law, language, rationality, and civilization while varying tone between playful fantasy and increasingly severe critique.

Gavarni del.Ed. Willmann sc.
Imp. Lemercier et Ce Paris

Capitaine Gulliver.


QUATRIÈME PARTIE

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LE VOYAGE
AU PAYS DES HOUYHNHNMS


CHAPITRE PREMIER

Gulliver entreprend un dernier voyage en qualité de capitaine.—Son équipage se révolte, et l'abandonne sur un rivage inconnu.—Description des Yahous.—Deux Houyhnhnms viennent au-devant du voyageur.

Je passai cinq mois, fort doucement, avec ma femme et mes enfants; heureux si j'avais dignement apprécié mon bonheur! Hélas! j'appartenais, de mon âme et de mon corps, à tous les démons du voyage, et je fus tenté plus que jamais, lorsqu'on m'eut offert le titre flatteur de capitaine sur l'Aventure, un navire marchand de quatre cents tonneaux. J'entendais bien la navigation, et, sans renoncer tout à fait à la lancette, il me parut qu'il était convenable de la mettre au repos jusqu'à nouvel ordre. Il me suffirait d'emmener avec moi un jeune apprenti qui ferait la grosse besogne, et vogue la galère! Adieu donc à ma pauvre femme! Adieu l'enfant qu'elle portait dans son sein! De Portsmouth, je mis à la voile, un deuxième jour du mois d'août 1710.

Les maladies m'enlevèrent, pendant la route, une partie de mon équipage, et je fus obligé de faire une recrue aux Barbades, aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais ma commission m'avaient donné l'ordre de mouiller. Mais j'eus bientôt à me repentir de cette maudite recrue, un ramassis de bandits qui avaient été boucaniers! Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble ils complotèrent de se saisir de ma personne et de mon petit navire. Un matin, je dormais encore, ils brisent la porte de ma cabine, et quand ils me tiennent pieds et poings liés: «Obéis! disent-ils, ou l'on te jette à la mer!» Certes, si je possède une qualité, ce n'est pas l'héroïsme! A force d'avoir rencontré çà et là des maîtres de toute espèce, des pygmées, des géants, j'ai tout à fait oublié l'art de commander, et j'aurais dû le savoir, avant de m'imposer à des hommes sans loi et sans foi... Je promis volontiers de me soumettre, et les voilà qui m'enchaînent au bois de mon lit; ils postent une sentinelle à la porte de ma cabine, avec ordre de me casser la tête à la moindre tentative. Ils avaient résolu d'exercer la piraterie et de donner la chasse aux Espagnols; mais ils n'étaient pas assez forts d'équipage. «Allons, se dirent-ils, à Madagascar; nous vendrons la cargaison et chercherons une douzaine de bons garçons, à notre humeur!» Cependant j'étais fort inquiet du sort que me préparait cette importante délibération.

Gavarni pinxtOuthwaite sc.
Imp. Lemercier et Ce Paris

le cheval s'arrêta et me regarda fixement.

Le 9 mai 1711, un certain Jacques Welch (justement une nouvelle recrue) entra chez moi, et me dit qu'il avait reçu ordre exprès de monsieur le capitaine de me mettre à terre. En vain je protestai contre la violence qui m'était faite, il m'ordonna de me taire au nom du brigand qu'il appelait monsieur le capitaine. On me fit descendre aussitôt dans la chaloupe, après m'avoir permis d'emporter quelques hardes. Cependant on me laissa mon sabre, on eut la politesse de ne point visiter mes poches, où se trouvait quelque argent. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me déposa sur le rivage. «Au moins dites-moi, matelots, sur quels écueils vous m'abandonnez.—Ma foi, dirent-ils, nous ne le savons guère, mais prenez garde que la marée ne vous surprenne. Adieu.» Et la chaloupe s'éloigna.

Je quittai les grèves et montai sur une hauteur, pour m'asseoir et délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Un peu calmé, j'avançai dans les terres, avec la résolution de me livrer au premier sauvage que je rencontrerais, et de racheter ma vie, au moyen de petites bagues, bracelets et autres bagatelles dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, et dont j'avais une assez bonne provision.

A ma grande surprise, il m'apparut que cette terre était bien cultivée, et n'avait rien de l'écueil. Je n'avais pas marché deux heures que je découvris de grands arbres, de vastes herbages, et des champs où l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de crainte de surprise ou de quelque flèche au passage... et tout à coup je rencontrai un grand chemin où je remarquai le pas des hommes et le pas des chevaux, les traces des taureaux et des génisses. Je vis en même temps grand nombre d'animaux dans un champ; quelques-uns de la même espèce étaient perchés sur un arbre. Ah! les singulières créatures! Comme elles firent mine de se rapprocher, je me cachai derrière un buisson, pour les mieux voir.

De longs cheveux leur tombaient sur le visage; un poil épais recouvrait leur poitrine, leur dos et leurs pattes; ils avaient de la barbe au menton comme des boucs; le reste de leur corps était sans poil et laissait voir une peau très-brune. Ajoutez qu'ils étaient sans défense, exposés à la piqûre des moindres insectes; ils se tenaient assis sur l'herbe, et couchés, ou debout sur leurs pattes de derrière. Ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des écureuils; des griffes aux pattes de devant, des espèces d'ongles aux pattes de derrière; les femelles étaient un peu plus petites que les mâles; elles avaient de fort longs cheveux, et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Le duvet des uns et des autres était de diverses couleurs, brun, rouge et noir, et blond, blond ardent. Malheureux que je suis! dans tous mes voyages, je n'avais pas rencontré d'animal si difforme et si dégoûtant!

Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, qui me conduirait sans doute à quelque hutte... Hélas! je cherchais un homme et je rencontre un de ces vils animaux qui venait droit à moi. A mon aspect il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et le frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser le maître à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal frappé se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, accourant à moi avec des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, et contre cet arbre appuyé, je me tins, le sabre à la main. Si vous aviez vu la rage et le tremblement de toutes ces bêtes ridicules et féroces! Comme elles évitaient le tranchant du sabre! Elles grimpèrent à l'arbre, et, quand elles furent hors de ma portée, elles me lâchèrent leurs immondices!... Puis, tout d'un coup, prises de panique, elles s'enfuirent en hurlant.

Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, assez surpris qu'une terreur soudaine eût dissipé ces harpies. En ce moment je vis venir à moi un beau cheval marchant gravement au milieu d'un champ; sans nul doute, c'était la crainte ou le respect pour ce cheval qui avait fait décamper si vite la troupe immonde qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant approché, s'arrêta, recula et me regarda fixement, paraissant étonné. Il me considéra de tous côtés, tournant plusieurs fois autour de moi. Je voulus avancer, il me barra le chemin, me regardant d'un œil doux et sans me faire violence. Nous nous étudiions ainsi l'un l'autre; à la fin je m'enhardis à lui mettre une main sur le cou, pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers, lorsqu'ils veulent caresser un cheval. Mais l'animal, superbe, honteux de ma politesse et la tête indignée, fronça les sourcils et leva fièrement un de ses pieds de devant, pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même temps, il se mit à hennir, mais avec des accents variés et des inflexions impérieuses, qui représentaient, sans nul doute, un vrai langage... une espèce de sens étant attachée à ces divers hennissements.

Sur l'entrefaite arriva un autre cheval, qui salua le premier très-poliment; l'un et l'autre ils se firent des honnêtetés réciproques, hennissant en cinquante façons différentes, qui semblaient former des sons articulés. Ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur un point difficile; ils allaient et venaient, en marchant gravement côte à côte, assez semblables à des hommes d'État qui tiennent conseil sur des affaires importantes: toutefois ils ne me perdaient pas de vue, et je compris que si je voulais m'enfuir, ils m'auraient bien vite attrapé.

Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-même: «Oui-dà! puisqu'en ce pays les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.» Cette réflexion releva mon courage, et je résolus d'avancer dans le pays, jusqu'à ce que j'eusse enfin découvert village ou maison, ou rencontré quelque habitant. Sur quoi je m'apprêtais à fausser compagnie à MM. les chevaux, à les laisser discourir ensemble, à leur bon plaisir. Mais l'un des deux, un gris-pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir après moi d'une façon si impérieuse qu'il n'y eut pas moyen de ne point obéir. Donc je me retourne et me rapproche en dissimulant mon embarras et mon trouble; au fond, je ne savais ce que tout cela deviendrait, et le lecteur peut aisément s'imaginer que je perdais quelque peu de mon sang-froid.

Les deux chevaux me serrèrent de près, et se mirent à considérer mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite, paraissant charmé de la douceur et de la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force: aussitôt mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient aussi de grandes inquiétudes: ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe, inquiet d'un phénomène, et qui cherche à l'expliquer.

Enfin la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs; ils s'étaient transformés en chevaux pour un motif que j'ignorais encore, et, trouvant un étranger sur leur route, ils avaient voulu se divertir un peu à ses dépens; peut-être étaient-ils tout simplement frappés de sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre aussi la liberté de leur parler en ces termes:

«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, vous entendez toutes les langues; ainsi j'ai l'honneur de vous dire en la mienne, que je suis un pauvre Anglais; mon malheur m'a fait échouer sur ces côtes hospitalières (je disais cela à tout hasard), et je vous prie humblement, l'un ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir bien souffrir que je monte sur vous, afin de me mettre en quête de quelque village ou maison qui me veuille accepter pour son hôte. En reconnaissance, acceptez, messeigneurs, ce petit couteau et ce bracelet.»

Les deux animaux parurent écouter mon discours avec grande attention; et, quand j'eus fini, ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un vers l'autre; à cette fois, je compris clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être écrire un alphabet tout aussi simple que celui des Chinois.

Je les entendis souvent répéter le mot Yahou, dont je distinguai le son, sans en distinguer le sens. Va donc pour Yahou! et, sans savoir ce que je disais, je me mis à crier de toute ma force: «Yahou! Yahou!» en tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement; alors le gris-pommelé, répétant deux fois le même mot, semblait m'enseigner comme il le fallait prononcer; je répétai sa leçon de mon mieux avec toute l'intelligence que j'y pouvais mettre... et, certes, si ma prononciation n'était point encore parfaite, il me sembla que mon professeur équestre en était assez content. L'autre cheval, un grave bai-brun, sembla vouloir m'apprendre un autre mot, beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: Houyhnhnm. Je ne réussis pas si bien dans la prononciation de ce Houyhnhnm que dans le Yahou; mais, après les premiers essais, je m'en tirai mieux, et les deux seigneurs-chevaux me trouvèrent une certaine intelligence.

Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie. Le bai-brun me fit signe de marcher devant lui, et j'obéis, décidé à le suivre, en effet, jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque autre introducteur. Comme je marchais fort lentement (je tombais de lassitude), il se mit à hennir, hhum, hhum. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre que j'étais las et marchais avec peine; et lui, bonhomme, en dépit de ses quatre pieds qui pouvaient brûler la terre, il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer!


CHAPITRE II

Gulliver est conduit au logis d'un Houyhnhnm: comment il y est reçu.—Quelle était la nourriture des Houyhnhnms.—Embarras de l'auteur aux heures du repas.

Après avoir marché environ trois milles, nous arrivons à une grande maison de bois fort basse, et couverte en chaume, et déjà je tirais de ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison, pour en être honnêtement reçu. Le cheval me fit entrer dans une grande salle assez propre, où pour tout meuble, il y avait un râtelier et une auge. Je vis trois chevaux entiers avec deux cavales; la compagnie avait dîné et se tenait assise sur ses jarrets. Au même instant rentrait le gris-pommelé, qui se mit à hennir en maître. Il me fit parcourir, à sa suite, deux autres salles de plain-pied, et dans la dernière il me fit signe d'attendre, et passa dans la chambre voisine. Alors je m'imaginai que le maître de céans était une personne de qualité, et que je devais attendre ainsi son bon plaisir. Toutefois, je ne pouvais guère concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. «Ah! me disais-je, ai-je, en effet, perdu le sens commun? Suis-je donc fou, à force d'abandon et de malheur?...» Je regardai attentivement autour de moi, et me mis à considérer l'antichambre aussi nue que le premier salon. J'ouvrais de grands yeux; je regardais tout ce qui m'environnait; je voyais toujours la même chose! En vain, pour me reconnaître et retrouver la conscience de mon moi je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour m'éveiller si j'étais endormi..... les mêmes objets frappaient ma vue! Et toujours le même problème à résoudre! Eh non, je ne dormais pas: j'étais la victime éveillée et malheureuse de quelque odieux enchantement.

Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe de le suivre en la chambre, où je vis sur une natte élégante, une belle cavale, avec un beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée, et s'approcha de moi; mais du premier coup d'œil jeté sur mon visage et sur mes mains, elle me tourna le derrière d'un air dédaigneux, et se mit à hennir, en prononçant souvent le mot Yahou! Je compris bientôt, à mes risques et périls, le sens funeste de ce mot plein de dégoût, car mon cheval introducteur, me faisant signe de la tête et me répétant souvent le mot hhnn, hhnn, m'introduisit dans la basse-cour d'un autre bâtiment séparé de la maison, comme on fait chez nous pour les étables ou les toits à porcs, et tout d'abord mes yeux s'arrêtèrent sur un trio de ces maudits animaux que j'avais vus d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description: ils étaient attachés par le cou à leur auge, et mangeaient des racines hachées avec de la chair d'âne, de chien et de vache morte. Ils tenaient cette abominable pâtée entre leurs griffes, et la déchiraient avec leurs dents.

Le maître-cheval commanda alors à un certain petit bidet alezan, qui était un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, afin de nous comparer l'un avec l'autre; et désormais plus de doute: Yahou! j'en étais un! Ce fut alors que le mot de Yahou fut répété plusieurs fois, et je compris enfin que ces vils animaux s'appelaient Yahous. Je ne puis exprimer ma surprise et mon horreur, lorsqu'ayant considéré de très-près cet animal, je retrouvai, ô quelle honte! les caractères distinctifs de notre espèce, mais dégradés et déprimés. Le visage était plat, le nez écrasé, les lèvres étaient épaisses et la bouche énorme! L'Yahou avait cela de commun avec toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs enfants, le visage tourné contre terre, les portent sur leur dos, et leur battent le nez avec leurs épaules. Ce Yahou avait les pattes de devant semblables à mes mains; elles étaient armées d'ongles fort grands; la peau en était brune, rude et velue. Ses jambes ressemblaient à mes jambes. Cependant les bas et les souliers que je portais avaient fait croire à messieurs les chevaux que la différence était plus grande. A l'égard du reste du corps, c'était la même chose, et je soutiendrais un véritable paradoxe, en soutenant qu'au premier abord je n'étais pas un parfait Yahou.

Quoi qu'il en soit, ces messieurs les chevaux n'en jugeaient pas de même, parce que mon corps était vêtu; ils croyaient que mes habits étaient ma peau même et tenaient à ma substance, et ils en tiraient cette conclusion que j'étais par cet endroit, du moins, différent des Yahous. Le petit laquais, Bidet, tenant une racine entre son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, ayant goûté, je la lui rendis sur-le-champ. Du même pas, il s'en fut chercher dans la loge des Yahous un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Fi! l'horreur! Je n'y voulus point toucher, témoignant que cette viande me faisait mal au cœur. Le Bidet jeta le morceau au Yahou, qui sur-le-champ le dévora de grand appétit. Quand donc il se fut assuré que la nourriture des Yahous ne me convenait point, mon Bidet s'avisa de me présenter de la sienne: avoine et foin! Mais je secouai la tête en niant que ce fût là ma nourriture. Impatienté de me trouver si difficile, il me fit signe avec un de ses pieds de devant, qu'il portait à la bouche d'une façon très-surprenante et pourtant très-naturelle, qu'il ne savait comment me nourrir, et ce que je voulais donc manger? Mais que répondre, et par quels signes indiquer ma pensée? Et quand je l'aurais pu, je ne voyais pas que maître Bidet fût en état de me satisfaire.

Sur ces entrefaites une vache passa; je la montrai du doigt, et fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller traire. On me comprit; aussitôt on me fait entrer dans la maison, et l'on commande à une servante-jument de m'ouvrir une salle, où je trouvai une quantité de terrines pleines de lait, et rangées en bon ordre. Ah! quel doux breuvage! Ah! comme enfin je pris ma réfection fort à mon aise, et de grand courage!

Sur l'heure de midi, je vis arriver à la maison une espèce de chariot tiré par quatre Yahous. Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval qui paraissait un personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement, avec de grands égards. Ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle; outre du foin et de la paille à profusion qu'on leur servit d'abord, on leur servit de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, au milieu de la salle, était disposée à peu près comme un pressoir de Normandie, et divisée en compartiments, autour desquels ils étaient rangés, assis sur leurs hanches et sur des bottes de paille. Chaque compartiment avait son râtelier, en sorte que cheval et cavale à son gré mangeait sa provende avec beaucoup de décence et de propreté. Le poulain et la petite jument, enfants bien élevés du maître et de la maîtresse du logis, avaient place à ce repas; leur père et leur mère étaient fort attentifs à les servir. Au dessert (prunes et poires), le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla qu'il s'entretenait à mon sujet avec son ami. Le vieux seigneur-cheval me regardait de temps en temps, et répétait souvent le mot: Yahou.

Sur ces entrefaites, ayant mis mes gants, le maître gris-pommelé s'en aperçut, et ne voyant plus mes mains telles qu'il les avait vues d'abord, il fit plusieurs signes qui marquaient son embarras. Il me toucha deux ou trois fois avec son pied, et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles reprissent leur première figure; aussitôt je me dégantai, ce qui fit jaser toute la compagnie et lui inspira de l'affection pour moi. J'en ressentis bientôt les effets. On s'appliqua à me faire prononcer certains mots que j'entendais, et l'on m'apprit les noms de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau, et très-heureusement je retins tous ces beaux noms; plus que jamais je fis usage de cette prodigieuse facilité linguistique que la bonne nature m'a donnée.

Le repas fini, le maître-cheval me prit en particulier, et par des signes, par certains mots que je savais déjà, il me fit entendre qu'il était mal content de ma façon de vivre. Hlunnh, dans leur langue, signifie avoine. Je prononçai ce mot deux ou trois fois: il est vrai que j'avais refusé l'avoine; après mûre réflexion, je jugeai que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant avec du lait, et que ce serait pour attendre l'occasion de m'échapper, avec l'aide et l'appui des créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval ordonna à sa servante-maîtresse, qui était une jument très-jolie, à robe blanche, de m'apporter une bonne quantité d'avoine, en un plat de bois. Alors, de mon mieux, me voilà torréfiant cette avoine et l'écrasant entre deux pierres; je pris de l'eau et fis une espèce de gâteau, que je fis cuire et que je mangeai tout chaud, en le trempant dans du lait.

C'était là, certes, un mets primitif, s'il en fut onque; mais je m'y accoutumai bien vite, et, m'étant trouvé souvent réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins de la nature, et que le corps se fait à tout. C'est même une remarque à faire, et je la fais volontiers: aussi longtemps que j'habitai le pays des chevaux, je n'eus pas la moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la chasse aux lapins et petits oiseaux, que je prenais avec des filets de cheveux d'Yahou: quelquefois je cueillais des herbes, que je faisais bouillir, ou que je mangeais en salade, et de temps en temps je faisais du beurre. Ah! si j'avais eu du sel, quelle saveur eût complété mes inventions culinaires! Mais de tout on se passe, même de sel. La nécessité est la plus inexorable des ménagères; d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre intempérance; il fut introduit pour exciter à boire. L'homme est le seul animal qui mêle du sel à ce qu'il mange. Il me fallut, plus tard, un certain temps pour reprendre et l'usage et le goût du sel.

C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Insister serait imiter, dans leurs relations, la plupart des voyageurs: ils s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait bonne chère. Et pourtant j'ai pensé que ce détail de ma nourriture était nécessaire: on se serait peut-être imaginé qu'il est impossible de subsister dans un pays où j'ai vécu trois ans, et parmi de tels habitants.

Sur le soir, le maître-cheval me fit donner une chambre à six pas de la maison, et séparée du quartier des Yahous. J'étendis quelques bottes de paille et me couvris de mes habits; bref, la nuit fut bonne et mon sommeil fut tranquille. Un peu plus tard, grâce à Dieu! je complétai tout ce bien-être, et le lecteur s'en peut assurer dans les chapitres suivants.


CHAPITRE III

Gulliver s'applique à apprendre la langue, et le Houyhnhnm son maître s'applique à la lui enseigner.—Plusieurs Houyhnhnms viennent voir Gulliver par curiosité.—Il fait à son maître un récit succinct de ses voyages.

Je m'appliquai fort à apprendre la langue, que le Houyhnhnm mon maître (ainsi je l'appellerai désormais), ses enfants et ses domestiques avaient beaucoup d'envie et de plaisir à m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige; ils étaient surpris qu'une brute eût les manières et donnât les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt chaque chose, on m'en disait le nom; je le retenais dans ma mémoire, et ne manquais pas de l'écrire sur mon petit registre de voyage. A l'égard de l'accent, je tâchais de le prendre en écoutant attentivement. Le Bidet alezan m'y aida beaucoup.

Il faut avouer que cette langue est difficile à prononcer. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge, et leur langue également nasale et gutturale approche hautement de la langue allemande, avec beaucoup plus de grâce et d'expression. Avant moi, l'empereur Charles-Quint avait fait cette curieuse observation: aussi bien, disait-il, que s'il avait à parler à son cheval, il lui parlerait allemand.

Mon maître était très-impatient de me voir parler couramment sa langue, afin de pouvoir s'entretenir avec moi et de satisfaire sa curiosité. C'est pourquoi il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons, à m'apprendre, en vrai linguiste, les termes, les tours et les finesses de sa parole. Il était convaincu, comme il me l'a depuis avoué, que j'étais un Yahou. Mais ma propreté, ma politesse et ma docilité, ma disposition à apprendre, étonnaient son jugement... Il ne pouvait allier ces qualités à celles d'un Yahou, animal grossier, malpropre, indocile, idiot. Mes habits lui causaient beaucoup d'embarras; il s'imaginait qu'ils étaient une part de mon corps; je ne me déshabillais, le soir, pour me coucher, que si la maison était endormie; et, le matin, on me trouvait tout habillé, tout lavé, tout rasé, tout peigné. Qui j'étais, d'où je venais, où j'allais, mon histoire, enfin, était la préoccupation du cheval mon maître; il se flattait de pénétrer ces mystères, si rapides étaient les progrès que je faisais, de jour en jour, dans l'intelligence et dans la prononciation de sa langue. Et moi, pour aider ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et je les écrivis à part moi, interlignés d'anglais.

Dans la suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n'ont aucune idée de l'écriture.

A la fin... au bout de six semaines, je pouvais comprendre assez clairement plusieurs de ses questions; trois mois après, je fus assez habile pour répondre aux plus précises. Une des premières questions qu'il m'adressa: «Allons, hennit-il, conviens donc une fois pour toutes, que tu n'es qu'un Yahou. Je te garderai le secret.» Le Yahou le préoccupait au delà de tout ce qu'on peut dire. Or, ces misérables Yahous, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les pattes de devant, s'ils n'étaient pas, autant que moi, prudents, intelligents et dociles, ils avaient parfois des lueurs étranges, des ruses curieuses et des malices amusantes. Yahou tant que vous voudrez, mais l'Yahou est un animal d'une race à part. Telle était l'opinion de mon maître, et voilà comme il appuyait ses préventions! Sans appuyer sur son inquiétude à propos de mes origines, je lui répondis que je venais de loin; que j'avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, dans un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis à terre sur cette côte et m'avaient abandonné. Il me fallut alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. «A coup sûr, me dit-il en hochant la tête, le Yahou se trompe, ou le Yahou (chez eux toutes les voyelles sont aspirées) affirme ici la chose qui n'est pas,» c'est-à-dire «Yahou est un menteur.» (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait comprendre qu'il y eût des terres au delà de la mer, et qu'un vil troupeau d'animaux pût imposer au dos de la plaine liquide un grand bâtiment de bois, et le conduire. A peine, disait-il un Houyhnhnm pourrait-il faire un bateau, et certes, il n'en confierait pas la conduite à des Yahous.

Ce mot Houyhnhnm, dans leur langue, signifie un cheval et veut dire, selon son étymologie, une perfection de la nature. Je répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, avant peu, je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient davantage. Il exhorta madame la Cavale, son épouse, avec messieurs ses enfants, le Poulain et la Jument, et ses domestiques, à concourir avec zèle à me perfectionner dans leur langue, et chaque jour il y consacrait lui-même deux ou trois heures.

Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre visite à mon maître, excités par la curiosité de voir le Yahou sans rival, le Yahou parlant comme un Houyhnhnm, et faisant reluire en ses paroles et dans ses manières des étincelles de raison! Ils prenaient plaisir à m'adresser la parole, à me faire des questions à ma portée, auxquelles je répondais tant bien que mal; mais ces visites, au demeurant amicales, contribuaient à me fortifier dans l'usage de la langue. Au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait, et m'exprimais sur la plupart des questions.

Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me parler, avaient grand'peine à croire que je fusse un vrai Yahou, parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort différente: ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près semblable à celle des Yahous, que sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poils. L'objection était plausible, elle eût embarrassé tout autre que mon maître... Hélas! il savait à quoi s'en tenir sur ma nationalité: un accident l'avait mis au fait de mon mystère, et bien malgré moi, tant j'avais peur qu'il ne me prît pour un vrai Yahou et qu'il ne m'imposât leur compagnie.

J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand la maison dormait, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir de mes habits. Un jour, mon maître envoya de grand matin son laquais, le Bidet alezan; lorsqu'il entra dans ma chambre je dormais profondément; mes habits étaient tombés; je me réveillai au bruit qu'il fit. Il s'acquitta de sa commission d'un air inquiet et embarrassé. Il s'en retourna aussitôt vers son maître, et lui raconta confusément ce qu'il avait vu. Sitôt que je fus levé, j'allai souhaiter le bonjour à Son Honneur (c'est le terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux d'Altesse, de Grandeur et de Révérence).

Il me demanda tout d'abord ce que c'était que son laquais lui avait raconté le matin. Il lui avait dit que je n'étais pas le même endormi qu'éveillé: couché, j'avais une autre peau que debout.

J'avais jusque-là caché ce grand secret pour n'être point confondu avec la maudite marmaille des Yahous. Mais, pour le coup, il fallut me découvrir malgré moi. Comment, d'ailleurs, aurais-je dissimulé plus longtemps? mes habits commençaient à s'user, et je ne les pouvais remplacer que par la peau d'Yahou; donc je prévoyais que mon secret ne serait guère caché plus longtemps. Alors, puisque ainsi le voulait la nécessité, je convins que ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux préparé avec art, pour l'honnêteté et la bienséance, autant que pour se défendre de la rigueur des saisons. En même temps, j'étais prêt à montrer au cheval-maître comment s'habille et se déshabille une créature humaine; il me verrait tout nu, étant réservé ce que la pudeur ne veut pas que l'on montre! A ce discours, il eût fallu voir l'étonnement de mon maître! Il ne pouvait concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu'elle nous avait donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle fait des présents furtifs et criminels? Pour nous, nous ne rougissons point de ses dons, nous ne sommes point honteux de les exposer à la lumière; et cependant, puisque votre pudeur ainsi l'exige, on verra seulement ce que la nature et la pudeur vous permettent de montrer.»

Cependant je me déshabillai, pour satisfaire à la curiosité de Son Honneur; il donna de grands signes d'admiration en voyant la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il prit tous mes vêtements l'un après l'autre, entre son sabot et son paturon, et les examina d'un œil curieux; il me flattait en tournant plusieurs fois autour de ma personne. Après quoi il me dit gravement qu'il en était bien fâché pour moi, mais il était clair comme le jour que j'étais un vrai Yahou: je ne différais de tous ceux de mon espèce que par une chair moins coriace et plus blanche, avec une peau plus douce. Il y avait aussi cette différence en ma faveur: je n'étais pas un Yahou fauve et velu; mes griffes étaient moins dures, moins noires, mieux disposées, et tout lui donnait à penser que je ne savais pas marcher à quatre pattes... Il n'en voulut pas voir davantage et me laissa me rhabiller; ce qui me fit plaisir, le froid commençant à piquer.

Je témoignai à Son Honneur qu'il était sans justice et sans pitié lorsqu'il me donnait sérieusement le nom d'un animal infâme, odieux. Je le conjurai de vouloir bien m'épargner une dénomination ignominieuse, et de recommander la même déférence à ses domestiques, à ses amis. Vain espoir! vaine prière! Si, du moins, il eût gardé pour lui le secret que je lui avais découvert, tant que je n'aurais pas eu besoin de changer de vêtements! Pour ce qui regardait le laquais alezan, Son Honneur lui pouvait ordonner de ne point parler de ce qu'il avait vu.

Il me promit le secret, et le garda, jusqu'à ce qu'enfin mon habit ne fut plus qu'un lambeau, et, plus que jamais, il soutint mordicus que j'étais un Yahou. Nonobstant cette misère, il m'exhorta à me perfectionner dans sa langue, étant beaucoup plus frappé de me trouver si intelligent que de me voir tout blanc et non velu. Plus que jamais, il avait une envie extrême d'apprendre ces choses admirables que je lui devais expliquer, et mieux que jamais il prit soin de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies, et me faisait partout traiter avec beaucoup d'égards, afin de me mettre en joie et de belle humeur et que messieurs les chevaux me trouvassent agréable et divertissant.

Tous les jours, quand nous étions en tête-à-tête, outre la peine qu'il prenait à m'enseigner sa langue, il me faisait mille questions auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait déjà donné quelques idées générales mais imparfaites des choses que je lui devais annoncer. Il serait inutile ici d'expliquer comment je parvins à lier avec lui une conversation suivie et sérieuse. On dira seulement notre premier entretien, qui fut vraiment digne de mémoire.

Je commençai par dire à Son Honneur que je venais d'un pays très-éloigné, accompagné d'environ cinquante de mes semblables; sur un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les mers; je lui décrivis la forme de ce bâtiment le mieux qu'il me fut possible, et, déployant mon mouchoir, je lui fis comprendre aussi le vent enflant les voiles, et nous faisant avancer. Quand il eut compris les moindres détails de notre embarcation, je racontai la révolte et les violences de mes matelots, comment, par ceux-là mêmes qui devaient m'obéir, me sauver, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où j'étais; je finis par le récit de ma course aventureuse à travers les champs d'avoine et les prairies, mon épouvante à l'aspect des sales Yahous, ma reconnaissance enfin pour l'aide et l'appui que j'avais reçus de Son Honneur!

Il parut comprendre assez bien ces étranges nouveautés; mais il n'était pas cheval à se contenter de ces premières explications: sa logique excellait à remonter du fait à la cause, et, revenant à ce navire qui le préoccupait, il voulut savoir qui donc l'avait inventé, qui l'avait construit, qui l'avait machiné, qui donc avait forcé le vent même à l'obéissance, au travail, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des brutes? Je répondis qu'il m'était impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa parole et s'il ne me promettait, sur son honneur et sur sa conscience, de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais; qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours, et lui exposerais, avec sincérité, les choses merveilleuses que j'avais promis de lui raconter.

Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors je lui dis que le navire avait été construit par des créatures semblables à moi; que dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j'avais voyagé, l'espèce à laquelle j'appartenais était souveraine! Elle commande, elle gouverne, elle a dompté, à son usage, tous les animaux de la création. Certes, Votre Honneur, avant d'arriver en ce pays, j'aurais été cruellement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés de trouver des signes manifestes, incontestables, de cette raison dans un vil Yahou, qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure extérieure, mais non par les qualités de son âme! En même temps (moi aussi, à cheval sur mes renseignements, je n'étais pas facile à désarçonner), affirmai-je au maître-cheval, si jamais le ciel permettait que je retournasse enfin dans mon pays et que j'y publiasse, en ma langue, la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, que tout le monde, à cette incroyable lecture, rirait, m'accusant de raconter la chose qui n'est point. Oui, Votre Honneur, je m'expose à des récriminations violentes; on dira partout que je suis un faussaire, et que j'invente une histoire impertinente! Enfin, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne croirait jamais, dans mon pays, qu'un Houyhnhnm fût un animal raisonnable et qu'un Yahou ne fût qu'une brute.


CHAPITRE IV

Idée des Houyhnhnms sur la vérité et le mensonge.—Les discours de Gulliver sont censurés par son maître.

Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître semblait inquiet, embarrassé, hors de lui-même. Douter et ne point croire ce qu'on entend dire est parmi les Houyhnhnms une opération d'esprit à laquelle ils ne sont point accoutumés; lorsqu'on les y force absolument, leur esprit sort, pour ainsi dire, de son assiette naturelle. Je me souviens même que, m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais dire. «L'usage de la parole (suivez son raisonnement) nous a été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Si donc celui qui parle est assez mal avisé pour dire la chose qui n'est pas, celui-là n'agit point selon l'intention de la nature: ou taisez-vous ou soyez vrai! Mentir, c'est insulter à la parole, elle est faite pour faire entendre ce que l'on pense.

«Or, quand vous mentez, vous me faites entendre ce que vous ne pensez point; au lieu de me dire honnêtement ce qui est, vous affirmez ce qui n'est point; vous ne parlez donc pas: vous ouvrez la bouche et vous rendez de vains sons. Vous ne me tirez point de mon ignorance; au contraire, vous l'augmentez.» Telle est l'idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que nous autres humains, nous possédons dans un degré parfait, éminent.

Pour revenir à ce remarquable entretien, lorsque j'eus assuré Son Honneur que les Yahous étaient, dans mon pays, les animaux maîtres et dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. A cette question, je fus très-embarrassé, comme on peut le croire, et j'essayai de faire une réponse à la fois habile et vraie.

«Oui, lui dis-je, et chez nous la race des Houyhnhnms est une race à part. Nous tenons la généalogie exacte des Houyhnhnms célèbres. Nous les entourons de soins et de respects; pendant l'été ils paissent librement dans les prairies, en hiver ils restent dans leurs palais. Ils ont des Yahous pour les servir, peigner leurs crins, nettoyer leur peau, laver leurs pieds, leur donner à manger.—Je vous entends, reprit-il; c'est-à-dire que, quoique vos Yahous se flattent d'avoir un peu de raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au ciel seulement que nos Yahous fussent aussi dociles et aussi bons serviteurs que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous prie.»

Ici je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire davantage. Il m'était impossible, en effet, par les plus simples lois de la bienséance et de la politesse, de lui expliquer le reste. «Je veux tout savoir me répliqua-t-il; continue, et ne crains point de me déplaire.—Eh bien, lui dis-je, vous le voulez absolument, j'obéis. Les Houyhnhnms, que nous appelons des chevaux, sont parmi nous des animaux très-beaux et très-nobles, également vigoureux et légers à la course, à la guerre, à la chasse, au triomphe, à tous les emplois. Pas de victoire à laquelle ils n'aient leur bonne part, pas de fête à laquelle ils ne soient conviés! L'Angleterre, en certains jours, toute affaire et toute passion cessantes, appelle en ses arènes les plus beaux chevaux du royaume, et par les plus belles mains elle applaudit aux efforts des lutteurs; le vainqueur, elle le couronne! Il n'y a pas de plus grand honneur chez le peuple anglais. Les Houyhnhnms favoris des grands seigneurs sont les plus heureux du monde. Ils passent leur vie à voyager, à courir, à tirer des chars; nous avons pour eux toute sorte d'attention et d'amitié, tant qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais, sitôt qu'ils commencent à vieillir, on s'en défait, on les vend à des Yahous, qui les occupent à des travaux durs, pénibles et honteux, jusqu'à ce qu'ils meurent. Morts, on les écorche, on vend leur peau, on les livre aux oiseaux de proie, aux chiens dévorants. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous réservés à ces bons traitements. Les plus beaux seulement, jouissent de cette existence heureuse. Les autres, aussitôt qu'ils ont l'âge du labeur, appartiennent aux laboureurs, charretiers, voituriers, et autres gens de même sorte. Ils travaillent tout le jour, à peine ils ont une ration suffisante.» Je décrivis notre façon de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je racontai, non pas sans hésiter, la bride et la selle, les éperons, le fouet, sans oublier les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette, une charrue. Une fois lancé, je ne dissimulai pas au seigneur cheval qui m'écoutait que l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque d'une certaine substance très-dure appelée fer, pour conserver leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux.

Mon maître, à la fin, me parut indigné de la façon brutale dont nous traitions les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était très-étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses Yahous osait jamais prendre cette liberté à l'égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé par terre, écrasé, foulé, brisé. A quoi je répondis: «Seigneur, nos Houyhnhnms sont domptés et dressés dès l'âge de trois ou quatre ans; si quelqu'un d'eux est indocile et rétif, on l'occupe à tirer des charrettes, à labourer la terre. Inutiles cruautés! il résiste, on le tue à coups de fouet! Nous faisons pire encore! Oui monseigneur! les Houyhnhnms de votre sexe, les mâles, destinés à porter la selle, à tirer les carrosses, nous les coupons deux ans après leur naissance, afin de les rendre plus doux et plus dociles. Rien ne saurait dégrader ce superbe animal. Retranchés du nombre des pères, ils restent sensibles aux récompenses, aux châtiments, et pourtant nos plus savants docteurs sont tout à fait de cet avis que les Houyhnhnms sont dépourvus de raison, tout comme ici les Yahous.»

J'eus beaucoup de peine à faire entendre à mon maître cet accident étrange; il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer mes idées. La langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de mots pour les exprimer. C'est par le nombre et le mouvement des plus charmantes passions que se forment la richesse, la variété et la délicatesse du langage.

Il est impossible aussi de représenter l'impression pénible que mon discours produisit sur l'esprit de mon maître, et le noble courroux dont il fut saisi de notre impiété pour les Houyhnhnms, et de cette abominable façon de «les retrancher du nombre des pères,» afin de les rendre obéissants et dociles. Il convint que s'il y avait un pays où les Yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y fussent les maîtres et que les autres animaux se soumissent à leurs lois, la raison l'emportant sur la force. Oui! mais, considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature ainsi faite était trop mal faite pour être raisonnable, ou pour se servir de sa raison dans la plupart des choses de la vie. Il voulut savoir si tous les Yahous de mon pays me ressemblaient. Je lui répondis que nous avions à peu près la même figure, et que je passais pour assez bien fait; les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate: une fille anglaise étant un composé de deux fleurs célèbres et charmantes, la rose et le lis. Il me répliqua qu'il y avait sans doute une certaine différence entre moi et les Yahous de sa basse-cour: j'étais moins horrible, il est vrai; mais, par toutes les qualités qui me manquaient, il croyait qu'ils l'emportaient sur moi. «Fi! me disait-il, de tes pieds de derrière: ils s'écorchent, ils se gercent, ils ne sont bons à rien! Parlons aussi de tes pieds de devant, est-ce que l'on marche avec ces pieds-là? Deux pieds pour aller vite, est-ce assez? Nous autres, les intelligences à quatre pieds, nous faisons, sans fatigue et sans peine, dix fois plus de chemin que le plus léger des Yahous à deux pattes!» Il trouvait à redire à toute la configuration de mon corps: mon visage était plat, mon nez était une montagne, à l'entendre! Il se moquait de mes deux yeux, percés dans le front... «Tu ne peux regarder à droite, à gauche, sans tourner la tête.» Il démontra que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c'était pourquoi, sans doute, la nature y avait mis tant de jointures. Il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés l'un de l'autre à l'extrémité de mes pieds de derrière; ils étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles, et j'avais besoin, pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête! Enfin mon corps, tout nu et sans défense, était exposé au froid; et pour l'en garantir j'étais contraint de m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, certes, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante. A toutes ces causes réunies, tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des Yahous et les fuyaient. C'est leur raison qui les guide: ils obéissent à des répugnances naturelles. En vain je me parais de ce grand titre d'animal raisonnable; il se demandait par quels prodiges nous viendrions à bout de l'antipathie que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce. «Oui, disait-il, Yahous que vous êtes, comment feriez-vous pour mériter l'amitié des autres bêtes? Mais, tenez, je suis bon prince et n'insiste pas sur cette question pénible, essentielle... Au fait, je vous tiens quitte de toutes les réponses que vous me pourriez faire, et je suis content si vous me racontez l'histoire de votre vie et du pays où vous êtes né.»

Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous les points qui intéressaient sa curiosité; mais je doutais fort qu'il me fût possible de m'exprimer assez clairement sur des matières dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée. En effet, je n'avais rien vu jusqu'à ce jour de semblable en son pays; néanmoins, je ferais de mon mieux, et je tâcherais de m'exprimer par des similitudes et des métaphores, le priant de m'excuser si je ne me servais pas du terme exact.

Je lui dis que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île appelée Angleterre, si éloignée que le plus vigoureux des Houyhnhnms pourrait à peine accomplir ce voyage pendant la course annuelle du soleil. J'avais d'abord exercé la chirurgie, qui est l'art de guérir les blessures; mon pays était gouverné par une femelle que nous appelions la Reine; je l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et mettre enfin ma famille à son aise: dans le dernier de mes voyages, j'avais été capitaine d'un navire marchand, ayant environ cinquante Yahous sous mes ordres, dont la plupart étaient morts en chemin. Bientôt j'avais été forcé de les remplacer par d'autres, tirés de diverses nations; enfin ce malheureux navire avait deux fois couru le danger de faire un grand naufrage: la première fois par une violente tempête, et la seconde pour avoir heurté contre un écueil.

Ici mon maître interrompit mon discours pour me demander comment j'avais pu engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de venir avec moi, après les périls que j'avais courus et les pertes que j'avais déjà faites. Je lui répondis que c'étaient tous des malheureux sans feu ni lieu, chassés de leur pays par le mauvais état de leurs affaires, ou pour les crimes qu'ils avaient commis. Quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d'autres par la débauche ou par le jeu; la plupart étaient des traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des ravisseurs, des diffamateurs de profession, des suborneurs, des soldats déserteurs et presque tous des échappés des galères; enfin nul d'entre eux n'osait retourner dans son pays, de peur d'être pendu ou de pourrir dans un cachot.

Tel fut mon discours, et mon maître, entier dans son opinion, se vit forcé de m'interrompre à plusieurs reprises. J'usais de beaucoup de circonlocutions pour lui donner l'idée approchante de tous les crimes qui avaient obligé la plupart des gens de ma suite à quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir à quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce qui les y avait poussés. Il n'était certes pas très-facile d'expliquer ces mystères à une bête ignorante des plus mauvaises passions de l'espèce humaine; et, sans y trop parvenir, je tâchai de lui donner une idée exacte du désir insatiable que nous avions les uns les autres de nous agrandir, de nous enrichir, et des funestes effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie. Il me fallut, pour cette explication sommaire, une foule d'exemples et d'hypothèses; il ne pouvait comprendre avec sa naïveté... chevaleresque, une botte de tant de crimes, et que tous ces vices qui n'avaient pas même de nom dans sa propre langue existassent réellement. Joueur! usurier! débauché! ivrogne! impie! hypocrite! imposteur! autant de mystères pour cette honnête conscience; et quand enfin, par un effort surnaturel, il en eut compris quelque chose, il me parut tout semblable à une personne dont l'imagination est frappée: elle écoute une chose qu'elle n'a jamais vue et dont elle n'a jamais ouï parler; elle baisse les yeux et ne saurait jamais exprimer sa surprise et son indignation.

Ces idées: pouvoir, gouvernement, guerre, loi, punition, et plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter dans la langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. Ils sont à ce point dépourvus de toute expérience, qu'ils ne se doutaient pas, les malheureux! de l'habile agencement de nos lois; de l'excellence de notre admirable procédure, et du double jeu de notre admirable gouvernement représentatif; on leur eût demandé quelle différence ils mettaient entre la liberté naturelle et la liberté octroyée, ils n'auraient su que répondre.

Ah! certes, j'eus donc beaucoup de peine à faire à messieurs les chevaux une intelligible relation de l'Europe, et particulièrement de l'Angleterre, ma patrie.


CHAPITRE V

Gulliver expose à son maître les causes les plus ordinaires de la guerre entre les princes de l'Europe; il explique ensuite comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres.—Portrait des procureurs et des juges en Angleterre.

Le lecteur, s'il lui plaît, se fera cette observation à lui-même: ce qu'il va lire est l'extrait de plusieurs conversations, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son Honneur me faisait des questions; elle exigeait de moi des récits détaillés, à mesure que j'avançais dans la connaissance et dans l'usage de la langue; et de mon mieux je lui disais l'état de toute l'Europe. En même temps je lui disais les arts utiles et les beaux-arts, les manufactures, le commerce, les sciences. Les diverses réponses que je fis à toutes ses demandes furent le sujet d'une conversation inépuisable. A peine on rapporte ici la substance de nos entretiens sur l'état politique et moral de l'Angleterre. Il y fallut un ordre, une méthode! et d'autant plus, que je m'attachais moins au temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité. Tout ce qui m'inquiète ici, c'est de rendre avec grâce, avec énergie, la suite des beaux discours de mon maître, et ses raisonnements solides. Ami lecteur, excusez ma faiblesse; et, s'il vous plaît, mettez-la sur le compte de la langue défectueuse dans laquelle je suis, écrivant ces pages pour des Yahous anglais, obligé de m'exprimer.

Pour obéir aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai la dernière révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe: un roi, le grand roi par excellence, dont la gloire était répandue en tout l'univers, et qui possédait toutes les vertus de la majesté royale. Ajoutez que la reine Anne, qui avait succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre, où toutes les puissances de la chrétienté étaient engagées. Bien plus, cette guerre avait fait périr environ un million de Yahous; plus de cent villes florissantes avaient été assiégées, prises et saccagées; plus de trois cents vaisseaux de guerre avaient été brûlés ou coulés à fond.

Au récit de ces meurtres, de ces désastres, de ces misères implacables, mon philosophe hennissant voulut savoir quelles étaient les causes les plus ordinaires de nos querelles, et de ce crime énorme en morale, que j'appelais la guerre. «Hélas! monseigneur, ces causes sont innombrables. Dans la plupart de nos guerres, c'est l'ambition de certains princes, qui ne croient jamais posséder assez de terres et gouverner assez de peuples. Quelquefois c'est la prudence des ministres: ils tiennent à leur office; et tantôt pour que le roi, leur esclave, ait quelque chose à faire, et tantôt pour que les peuples, facilement ergoteurs, aient quelques occupations sérieuses, ils font la guerre à des voisins, qui n'en peuvent mais. Plus d'une fois, la guerre est dans les opinions, et voilà les épées tirées. L'un croit que siffler est une bonne action; l'autre (un applaudisseur) vous soutiendra que siffler est un meurtre. Celui-ci a l'opinion qu'il faut porter des habits blancs; l'autre, qu'il faut s'habiller de noir, de rouge et de gris; sur quoi... bataille, exil, égorgement! Tel prétend qu'il faut porter un petit chapeau retroussé, l'autre est d'avis qu'il en faut porter un grand, dont les bords retombent sur les oreilles.» (J'imaginais ces exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes véritables de nos dissensions, j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre.) Et je conclus: que nos guerres les plus sanglantes étaient causées par ces opinions diverses; des cerveaux échauffés les font valoir. De part et d'autre on crie: Aux armes! et voilà des gens morts, des deux parts.

«Deux princes se sont battus parce que tous deux voulaient dépouiller un troisième de ses États. Or, ni le premier ni le second larron n'avait le droit, que dis-je? un prétexte à dépouiller le prince leur voisin. Quelquefois un souverain en attaque un autre, uniquement pour ne pas en être attaqué. On déclare à son voisin la guerre, aujourd'hui parce qu'il est trop fort; on l'attaquera demain parce qu'il est faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, et nous avons des choses qu'il n'a pas... Bon! nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous donne ce qu'il a; nous lui tirons des coups de fusil, pour qu'il nous achète ce qu'il n'a pas. Un royaume en proie à la famine, à la guerre civile, à la peste, est un royaume à la merci du premier venu. Une ville est à la bienséance d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple et faible... on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à l'esclavage, et le voilà... civilisé! Une guerre honorable? on peut vous proposer un exemple: un souverain généreux vient au secours d'un roi comme lui; son frère (entre eux ils s'appellent frères), après avoir chassé l'usurpateur, s'empare à l'instant des États qu'il a secourus, et, sur la plainte de son frère, il le tue, ou l'emprisonne, ou le chasse à jamais de son trône et de sa patrie, et de ses domaines patrimoniaux. La raison du plus fort, sujet de guerres éternelles!

«La proximité du sang, les alliances, les mariages, autant de sujets de guerre entre les princes; plus ils sont proches parents, plus ils sont près d'être ennemis. Les nations pauvres sont affamées, les nations riches sont ambitieuses; l'indigence et l'ambition aiment également les changements et les révolutions. Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que parmi nous le métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers.—Qu'est-ce, un homme de guerre?—Un Yahou payé pour tuer, de sang-froid, ses semblables, qui ne lui ont fait aucun mal.

—Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de vos guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de votre raison. Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous qu'étant si méchants, vous soyez hors d'état de vous faire beaucoup de mal. Tout ce qui me reste en l'esprit de vos ruines, de vos désastres, de vos guerres cruelles où périt tant de monde, c'est que vous m'avez dit la chose qui n'est point! Non pas que je mette en doute votre méchanceté naturelle et vos haines les uns pour les autres, mais voyez vos dents! vous ne sauriez mordre; et vos griffes! elles sont si faibles et si courtes, qu'un seul de nos Yahous en déchirerait une douzaine comme vous.»

Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de l'ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l'art de la guerre, je lui fis une ample description de nos canons, coulevrines, mousquets, carabines, pistolets, boulets, sabres, baïonnettes. Je lui expliquai que nous avions inventé la poudre... et je lui peignis les siéges de places, les tranchées, les attaques, les sorties, les mines et contre-mines, les assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai nos batailles navales et par quelles imaginations bien simples, et d'un facile emploi, de gros vaisseaux coulent à fond avec tout leur équipage; d'autres, criblés de coups de canon, sont fracassés et brûlés au milieu des eaux. Je dis, à la façon d'un poëte épique, la fumée et le feu, les gémissements des blessés, le cri des combattants, les membres qui sautent en l'air, la mer ensanglantée et couverte de cadavres. «Ah! seigneur, c'est si vaste et si terrible, une bataille en plaine rangée! ah! que de sang versé en moins de six heures! les mourants, les morts, les blessés, les ambulances; quarante mille combattants périssent en un jour.» Pour faire valoir le courage et la bravoure de mes chers compatriotes, je racontais comment je les avais admirés, dans un siége, qui faisaient sauter en l'air une centaine d'ennemis! J'en avais vu sauter davantage encore dans un combat sur mer! Les membres épars de tous ces Yahous semblaient tomber des nues, spectacle agréable aux yeux des victorieux.

J'allais continuer par quelque éloquente description, lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire... «Le naturel du Yahou, me dit-il, est si mauvais, que je n'ai point de peine à croire que tous ces crimes ne soient possibles, dès que vous lui supposez une force égale à sa méchanceté. Cependant quelque triste idée que j'eusse de cet animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en donner. Votre discours me trouble et me met dans une situation où je n'ai jamais été; je crains que mes sens, effrayés des horribles images que vous leur avez tracées, ne viennent peu à peu à s'y accoutumer. Je hais les Yahous de ce pays; mais, après tout, je leur pardonne leurs qualités odieuses, la nature les ayant faits tels qu'ils sont, et parfaitement incapables de se gouverner, de se corriger. Mais qu'une créature orgueilleuse, qui se flatte d'avoir la raison et le partage, soit capable de commettre ces actions détestables et de se livrer à ces excès horribles, c'est ce que je ne saurais comprendre. Ainsi voilà mon opinion tout entière, et je n'en démordrai pas. Si vos récits ne sont point menteurs, et si la cent millième partie de ces meurtres est vraie, à coup sûr l'état des brutes est préférable à cette raison dépravée. Allons! parlons de bonne foi, êtes-vous vraiment des animaux raisonnables? Savez-vous comment on se sert de la raison? C'était un flambeau, vous en faites une torche! Ah! malheureux, vous vivriez mille années, vous ne sauriez vous affranchir d'un seul vice! Et quelle horrible aventure, ce que vous appelez: la guerre! Écoutez cependant une autre inquiétude qui me vient: vous m'avez dit qu'il y avait, dans cette troupe de Yahous qui vous accompagnait sur votre bateau, des misérables que les procès avaient ruinés, dépouillés, et que c'était la loi qui les avait mis en ce triste état. Comment se peut-il faire que la loi réduise en si misérable état les mêmes êtres qu'elle protége, et qu'est-ce enfin que cette loi? Votre nature et votre raison devraient suffire. Quoi donc! elles ne vous disent pas assez clairement ce qui vous est permis, ce qui vous est défendu?»

Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas un grand légiste; le peu de connaissance que j'avais de la jurisprudence, je l'avais puisé dans le commerce de quelques avocats, pour mes propres affaires; mais puisque tel était son bon plaisir, je m'efforcerais de le satisfaire. «Ainsi, ce qui se consomme, en Angleterre, d'avocats, attorneys, juges, greffiers, huissiers, solliciteurs de procès, avocats du banc du roi, et toutes gens qui font profession d'interpréter la loi, est infini. Que dis-je? Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, distinctions, désignations. Comme leur multitude énorme rend leur métier peu lucratif, qui veut vivre, en cette triste profession, a recours à l'industrie, au manége. Ils ont appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver par un discours entortillé, que le noir est blanc, que le blanc est noir.—Ce sont eux surtout qui dépouillent les plaideurs par leur habileté? reprit Son Honneur.—Oui, sans doute, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous compreniez ce que je vous ai dit.

«Envie à mon voisin prend d'avoir ma vache; aussitôt il va trouver un procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la pratique des lois, et lui promet récompense honnête s'il peut démontrer, par des arguments puisés dans l'arsenal de ces mêmes lois, que je ne suis pas légitime propriétaire de ma vache. Aussitôt je suis forcé de comparaître en justice. Absolument il faut que j'aille aux pieds du juge, ou je suis condamné, par ce simple motif que je n'ai pas comparu. Que faire alors? De mon côté, je cherche un Yahou légiste, en opposition au légiste de mon voisin; car il n'est pas permis par la loi de me défendre moi-même.

«Or, ayant de mon côté la justice et le bon droit, je me trouve entre deux embarras considérables. Premier point: le Yahou auquel j'ai eu recours pour plaider ma cause est, selon l'esprit de sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux; en sorte qu'il se trouve hors de son élément lorsque je lui donne à défendre, à protéger la vérité pure et nue: il ne sait alors comment s'y prendre.

«Autre embarras: ce Yahou, docteur ès lois, malgré la simplicité de l'affaire dont je l'ai chargé, est obligé de l'embrouiller, pour se conformer à l'usage de ses confrères, et la traîner en longueur: sinon ils l'accuseraient de gâter le métier et de donner mauvais exemple. Ceci posé, pour me tirer d'affaire, il me reste deux moyens. C'est d'aller trouver le procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre, en lui donnant le double de ce qu'il espère, avant peu, recevoir de son client; et vous jugez qu'il ne m'est pas difficile de lui faire accepter une proposition si avantageuse. Un second moyen, qui pourra vous surprendre, également infaillible, est de recommander à ce Yahou qui me sert d'avocat, d'entourer ma cause de nuages favorables, de plaider pour ma vache entre chien et loup, c'est-à-dire en plein clair-obscur; en un mot, de faire entrevoir à mes juges que la vache appartient peut-être à mon voisin. Les juges, peu accoutumés aux choses claires et simples, s'arrêteront volontiers aux subtiles arguments de mon avocat, ils trouveront du goût à l'écouter et à balancer le pour et le contre, et les voilà, par la seule puissance de ces subtilités, beaucoup plus disposés à juger en ma faveur que si l'on se contentait de leur prouver mon droit en quatre mots.

«C'est une maxime aussi parmi les juges: «Tout ce qui a été jugé ci-devant est bien jugé; ce qui est dit est dit, ce qui est fait est fait!» Aussi bien ont-ils grand soin de conserver dans un greffe éternel les arrêts antérieurs aux arrêts qu'ils prononcent, et qui seront de vieux arrêts à leur tour. Ils poussent, de leurs jugements, l'idolâtrie à ce point, qu'ils ne sauraient effacer de leurs greffes même ceux que l'ignorance a dictés, et qui sont le plus opposés à l'équité, à la raison. Ces arrêts antérieurs forment ce qu'on appelle, en bon anglais, la jurisprudence; on les produit comme des autorités; il n'est rien que l'on ne justifie en les citant. Depuis peu, il est vrai, la jurisprudence autorise à revenir de l'abus où l'on était de donner tant de force à l'autorité des choses jugées: on cite en effet des jugements pour et contre; on s'attache à démontrer que les espèces ne peuvent jamais être entièrement semblables, et j'ai ouï dire à un juge habile que les arrêts sont pour ceux qui les obtiennent.

«Au reste, l'attention des juges se tourne plutôt vers les circonstances que vers le fond d'une affaire. Par exemple, en parlant de ma vache, ils voudront savoir si elle est rouge ou noire; si elle a de longues cornes; dans quel champ elle a coutume de paître, et combien elle rend de lait par jour. Ainsi du reste. Après quoi ils se mettent à consulter les anciens arrêts: longues consultations, et très-coûteuses! Tous les six mois, ma vache ainsi revient sur le tapis et j'ai lieu de me féliciter si la cause est jugée au bout de dix ans.

«Remarquez aussi que les gens de loi ont une langue à part, un jargon qui leur est propre, une façon de s'exprimer que les autres n'entendent point. En cette belle langue inconnue aux simples mortels, les lois sont écrites; lois multipliées à l'infini, lois accompagnées d'exceptions innombrables.

«Dans ce labyrinthe inextricable, le bon droit s'égare aisément, le meilleur procès est très-difficile à gagner. Qu'un malhonnête étranger, né à trois cents lieues de mon pays s'avise de me disputer un héritage appartenant à ma famille depuis trois cents ans, il faudrait trente ans pour terminer ce différend et vider cette affaire difficile.

—C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant de génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté et n'en fassent pas un meilleur usage. Au fait, ne vaudrait-il pas beaucoup mieux utiliser sa science et sa vie en donnant à ses semblables des leçons de sagesse et de vertu? J'imagine, en effet, que ces arbitres suprêmes du droit et du devoir, de la fortune et de l'honneur de toute une nation, sont autant de demi-dieux.

—Point du tout, répliquai-je, ils ne savent que leur métier, rien de plus. Ce sont les plus grands ignorants du monde en tout autre matière; ils sont les plus acharnés ennemis des beaux-arts, des artistes, des écrivains, de la belle littérature et de toutes les sciences; dans le commerce ordinaire de la vie, ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en général; on en voit, clair-semés, qui sont spirituels, agréables et galants. C'est le cas de dire, ou jamais, que la règle, en ceci, est confirmée par l'exception.»