Celle de la cour vint au bout de quinze jours, comme on l'attendait: elle portait un ordre de me faire conduire avec ma suite par un détachement de chevaux à Traldragenb ou Tridragdrib; car, autant que je m'en puis souvenir, on prononce des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon qui me servait d'interprète et que j'avais pris à mon service. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi- journée, pour donner avis au roi de mon arrivée prochaine et pour demander à Sa Majesté le jour et l'heure que je pourrais avoir l'honneur et le plaisir de lécher la poussière du pied de son trône.
Deux jours après mon arrivée, j'eus audience; et d'abord on me fit coucher et ramper sur le ventre, et balayer le plancher avec ma langue à mesure que j'avançais vers le trône du roi; mais, parce que j'étais étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le plancher, de manière que la poussière ne me pût faire de peine. C'était une grâce particulière, qui ne s'accordait pas même aux personnes du premier rang lorsqu'elles avaient l'honneur d'être reçues à l'audience de Sa Majesté; quelquefois même on laissait exprès le plancher très sale et très couvert de poussière, lorsque ceux qui venaient à l'audience avaient des ennemis à la cour. J'ai une fois vu un seigneur avoir la bouche si pleine de poussière et si souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue, que, quand il fut parvenu au trône, il lui fut impossible d'articuler un seul mot. À ce malheur il n'y a point de remède, car il est défendu, sous des peines très graves, de cracher ou de s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage que je ne puis du tout approuver: lorsque le roi veut se défaire de quelque seigneur ou quelque courtisan d'une manière qui ne le déshonore point, il fait jeter sur le plancher une certaine poudre brune qui est empoisonnée, et qui ne manque point de le faire mourir doucement et sans éclat au bout de vingt- quatre heures; mais, pour rendre justice à ce prince, à sa grande douceur et à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire, à son honneur, qu'après de semblables exécutions il a coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher; en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa disgrâce. Je le vis un jour condamner un petit page à être bien fouetté pour avoir malicieusement négligé d'avertir de balayer dans le cas dont il s'agit, ce qui avait été cause qu'un jeune seigneur de grande espérance avait été empoisonné; mais le prince, plein de bonté, voulut bien encore pardonner au petit page et lui épargner le fouet.
Pour revenir à moi, lorsque je fus à quatre pas du trône de Sa Majesté, je me levai sur mes genoux, et après avoir frappé sept fois la terre de mon front, je prononçai les paroles suivantes, que la veille on m'avait fait apprendre par coeur: Ickpling glofftrobb sgnutserumm bliopm lashnalt, zwin tnodbalkguffh sthiphad gurdlubb asht! C'est un formulaire établi par les lois de ce royaume pour tous ceux qui sont admis à l'audience, et qu'on peut traduire ainsi: Puisse Votre céleste Majesté survivre au soleil! Le roi me fit une réponse que je ne compris point, et à laquelle je fis cette réplique, comme on me l'avait apprise: Fluft drin valerick dwuldom prastrod mirpush ; c'est-à-dire: Ma langue est dans la bouche de mon ami. Je fis entendre par là que je désirais me servir de mon interprète. Alors on fit entrer ce jeune garçon dont j'ai parlé, et, avec son secours, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté me fit pendant une demi-heure. Je parlais balnibarbien, mon interprète rendait mes paroles en luggnaggien.
Le roi prit beaucoup de plaisir à mon entretien, et ordonna à son bliffmarklub, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son palais pour moi et mon interprète, et de me donner une somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or pour mes menus plaisirs.
Je demeurai trois mois en cette cour, pour obéir à Sa Majesté, qui me combla de ses bontés et me fit des offres très gracieuses pour m'engager à m'établir dans ses États; mais je crus devoir le remercier, et songer plutôt à retourner dans mon pays, pour y finir mes jours auprès de ma chère femme, privée depuis longtemps des douceurs de ma présence.
Chapitre IX
Des struldbruggs ou immortels.
Les Luggnaggiens sont un peuple très poli et très brave, et, quoiqu'ils aient un peu de cet orgueil qui est commun à toutes les nations de l'Orient, ils sont néanmoins honnêtes et civils à l'égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à la cour.
Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand monde et du bel air; et, par le moyen de mon interprète, j'eus souvent avec eux des entretiens agréables et instructifs.
Un d'eux me demanda un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs struldbruggs ou immortels. Je lui répondis que non, et que j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à des humains; il me dit que quelquefois, quoique rarement, il naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde, placée directement sur le sourcil gauche, et que cette heureuse marque le préservait de la mort; que cette tache était d'abord de la largeur d'une petite pièce d'argent (que nous appelons en Angleterre un three pence), et qu'ensuite elle croissait et changeait même de couleur; qu'à l'âge de douze ans elle était verte jusqu'à vingt, qu'elle devenait bleue; qu'à quarante-cinq ans elle devenait tout à fait noire et aussi grande qu'un schilling, et ensuite ne changeait plus; il m'ajouta qu'il naissait si peu de ces enfants marqués au front, qu'on comptait à peine onze cents immortels de l'un et de l'autre sexe dans tout le royaume; qu'il y en avait environ cinquante dans la capitale, et que depuis trois ans il n'était né qu'un enfant de cette espèce, qui était fille; que la naissance d'un immortel n'était point attachée à une famille préférablement à une autre; que c'était un présent de la nature ou du hasard, et que les enfants mêmes des struldbruggs naissaient mortels comme les enfants des autres hommes, sans avoir aucun privilège.
Ce récit me réjouit extrêmement, et la personne qui me le faisait entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais aisément, je lui témoignai mon admiration et ma joie avec les termes les plus expressifs et même les plus outrés. Je m'écriai, comme dans une espèce de ravissement et d'enthousiasme: «Heureuse nation, dont tous les enfants à naître peuvent prétendre à l'immortalité! Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent toujours, où là vertu des premiers siècles n'a point péri, et où les premiers hommes vivent encore et vivront éternellement, pour donner des leçons de sagesse à tous leurs descendants! Heureux ces sublimes struldbruggs qui ont le privilège de ne point mourir, et que, par conséquent, l'idée de la mort n'intimide point, n'affaiblit point, n'abat point!»
Je témoignai ensuite que j'étais surpris de n'avoir encore vu aucun de ces immortels à la cour; que, s'il y en avait, la marque glorieuse empreinte sur leur front m'aurait sans doute frappé les yeux. «Comment, ajoutai-je, le roi, qui est un prince si judicieux, ne les emploie-t-il point dans le ministère et ne leur donne-t-il point sa confiance? Mais peut-être que la vertu rigide de ces vieillards l'importunerait et blesserait les yeux de sa cour. Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté à la première occasion qui s'offrira, et, soit qu'elle défère à mes avis ou non, j'accepterai en tout cas l'établissement qu'elle a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de pouvoir passer le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes immortels, pourvu qu'ils daignent souffrir la mienne.»
Celui à qui j'adressai la parole, me regardant alors avec un sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le pays, et me demanda la permission d'expliquer à la compagnie ce que je venais de lui dire; il le fit, et pendant quelque temps ils s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais point; je ne pus même lire ni dans leurs gestes ni dans leurs yeux l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. Enfin, la même personne qui m'avait parlé jusque-là me dit poliment que ses amis étaient charmés de mes réflexions judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité; mais qu'ils souhaitaient savoir quel système de vie je me ferais, et quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m'avait fait naître struldbrugg.
À cette question intéressante je répartis que j'allais les satisfaire sur-le-champ avec plaisir, que les suppositions et les idées me coûtaient peu, et que j'étais accoutumé à m'imaginer ce que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou ministre d'État; que, par rapport à l'immortalité, j'avais aussi quelquefois médité sur la conduite que je tiendrais si j'avais à vivre éternellement, et que, puisqu'on le voulait, j'allais sur cela donner l'essor à mon imagination.
Je dis donc que, si j'avais eu l'avantage de naître struldbrugg, aussitôt que j'aurais pu connaître mon bonheur et savoir la différence qu'il y a entre la vie et la mort, j'aurais d'abord mis tout en oeuvre pour devenir riche, et qu'à force d'être intrigant, souple et rampant, j'aurais pu espérer me voir un peu à mon aise au bout de deux cents ans; qu'en second lieu, je me fusse appliqué si sérieusement à l'étude dès mes premières années, que j'aurais pu me flatter de devenir un jour le plus savant homme de l'univers; que j'aurais remarqué avec soin tous les grands événements; que j'aurais observé avec attention tous les princes et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux autres, et aurais eu le plaisir de comparer tous leurs caractères et de faire sur ce sujet les plus belles réflexions du monde; que j'aurais tracé un mémoire fidèle et exact de toutes les révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés aux coutumes, aux lois, aux moeurs, aux plaisirs même; que, par cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de connaissances, un dictionnaire parlant, l'oracle perpétuel de mes compatriotes et de tous mes contemporains.
«Dans cet état, je ne me marierais point, ajoutai-je, et je mènerais une vie de garçon gaiement, librement, mais avec économie, afin qu'en vivant toujours j'eusse toujours de quoi vivre. Je m'occuperais à former l'esprit de quelques jeunes gens en leur faisant part de mes lumières et de ma longue expérience. Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents, seraient mes illustres confrères les struldbruggs, dont je choisirais une douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement avec eux. Je ne laisserais pas de fréquenter aussi quelques mortels de mérite, que je m'accoutumerais à voir mourir sans chagrin et sans regret, leur postérité me consolant de leur mort; ce pourrait même être pour moi un spectacle assez agréable, de même qu'un fleuriste prend plaisir à voir les tulipes et les oeillets de son jardin naître, mourir et renaître. Nous nous communiquerions mutuellement, entre nous autres struldbruggs, toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en composerions un beau traité de morale, plein de leçons utiles et capables d'empêcher la nature humaine de dégénérer, comme elle fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux mille ans. Quel spectacle, noble et ravissant que de voir de ses propres yeux les décadences et les révolutions des empires, la face de la terre renouvelée, les villes superbes transformées en viles bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines honteuses; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de leurs courtisans; les fleuves célèbres changés en petits ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages; de nouvelles contrées découvertes; un monde inconnu sortant, pour ainsi dire, du chaos; la barbarie et l'ignorance répandues sur les nations les plus polies et les plus éclairées; l'imagination éteignant le jugement, le jugement glaçant l'imagination; le goût des systèmes, des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithèses étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée dans un temps et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus persécuteurs, et les persécuteurs persécutés à leur tour; les superbes abaissés et les humbles élevés; des esclaves, des affranchis, des mercenaires, parvenus à une fortune immense et à une richesse énorme par le maniement des deniers publics, par les malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des peuples; enfin, la postérité de ces brigands publics rentrée dans le néant, d'où l'injustice et la rapine l'avaient tirée! Comme, dans cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais présente à mon esprit pour me troubler ou pour ralentir mes désirs, je m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la nature et la raison me permettraient l'usage. Les sciences seraient néanmoins toujours mon premier et mon plus cher objet, et je m'imagine qu'à force de méditer, je trouverais à la fin la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre philosophale et le remède universel; qu'en un mot, je porterais toutes les sciences et tous les arts à leur dernière perfection.»
Lorsque j'eus uni mon discours, celui qui seul l'avait entendu se tourna vers la compagnie et lui en fit le précis dans le langage du pays; après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leurs gestes et attitudes, aucun mépris pour ce que je venais de dire. À la fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller les yeux et de me découvrir mes erreurs.
Il me dit d'abord que je n'étais pas le seul étranger qui regardât avec étonnement et avec envie l'état des struldbruggs ; qu'il avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près les mêmes dispositions; que le désir de vivre était naturel à l'homme; que celui qui avait un pied dans le tombeau s'efforçait de se tenir ferme sur l'autre; que le vieillard le plus courbé se représentait toujours un lendemain et un avenir, et n'envisageait la mort que comme un mal éloigné et à fuir; mais que dans l'île de Luggnagg on pensait bien autrement, et que l'exemple familier et la vue continuelle des struldbruggs avaient préservé les habitants de cet amour insensé de la vie.
«Le système de conduite, continua-t-il, que vous vous proposez dans la supposition de votre être immortel, et que vous nous avez tracé tout à l'heure, est ridicule et tout à fait contraire à la raison. Vous avez supposé sans doute que, dans cet état, vous jouiriez d'une jeunesse perpétuelle, d'une vigueur et d'une santé sans aucune altération; mais est-ce là de quoi il s'agissait lorsque nous vous avons demandé ce que vous feriez si vous deviez toujours vivre? Avons-nous supposé que vous ne vieilliriez point, et que votre prétendue immortalité serait un printemps éternel?»
Après cela, il me fit le portrait des struldbruggs, et me dit qu'ils ressemblaient aux mortels et vivaient comme eux jusqu'à l'âge de trente ans; qu'après cet âge, ils tombaient peu à peu dans une humeur noire, qui augmentait toujours jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de quatre-vingts ans; qu'alors ils n'étaient pas seulement sujets à toutes les infirmités, à toutes les misères et à toutes les faiblesses des vieillards de cet âge, mais que l'idée affligeante de l'éternelle durée de leur misérable caducité les tourmentait à un point que rien ne pouvait les consoler: qu'ils n'étaient pas seulement, comme les autres vieillards, entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, mais qu'ils n'aimaient qu'eux-mêmes, qu'ils renonçaient aux douceurs de l'amitié, qu'ils n'avaient plus même de tendresse pour leurs enfants, et qu'au delà de la troisième génération ils ne reconnaissaient plus leur postérité; que l'envie et la jalousie les dévoraient sans cesse; que la vue des plaisirs sensibles dont jouissent les jeunes mortels, leurs amusements, leurs amours, leurs exercices, les faisaient en quelque sorte mourir à chaque instant; que tout, jusqu'à la mort même des vieillards qui payaient le tribut à la nature, excitait leur envie et les plongeait dans le désespoir; que, pour cette raison, toutes les fois qu'ils voyaient faire des funérailles, ils maudissaient leur sort et se plaignaient amèrement de la nature, qui leur avait refusé la douceur de mourir, de finir leur course ennuyeuse et d'entrer dans un repos éternel; qu'ils n'étaient plus alors en état de cultiver leur esprit et d'orner leur mémoire; qu'ils se ressouvenaient tout au plus de ce qu'ils avaient vu et appris dans leur jeunesse et dans leur âge moyen; que les moins misérables et les moins à plaindre étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout à fait perdu la mémoire et étaient réduits à l'état de l'enfance; qu'au moins on prenait alors pitié de leur triste situation et qu'on leur donnait tous les secours dont ils avaient besoin.
«Lorsqu'un struldbrugg, ajouta-t-il, s'est marié à une struldbrugge, le mariage, selon les lois de l'État, est dissous dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatre- vingts ans. Il est juste que de malheureux humains, condamnés malgré eux, et sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne soient pas encore, pour surcroît de disgrâce, obligés de vivre avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste est qu'après avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme morts civilement. Leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont mis en tutelle, ou plutôt ils sont dépouillés de tout et réduits à une simple pension alimentaire, loi très juste à cause de la sordide avarice ordinaire aux vieillards. Les pauvres sont entretenus aux dépens du public dans une maison appelée l'hôpital des pauvres immortels. Un immortel de quatre-vingts ans ne peut plus exercer de charge ni d'emploi, ne peut négocier, ne peut contracter, ne peut acheter ni vendre, et son témoignage même n'est point reçu en justice. Mais lorsqu'ils sont parvenus à quatre-vingt-dix ans, c'est encore bien pis: toutes leurs dents et tous leurs cheveux tombent; ils perdent le goût des aliments, et ils boivent et mangent sans aucun plaisir; ils perdent la mémoire des choses les plus aisées à retenir et oublient le nom de leurs amis et quelquefois leur propre nom. Il leur est, pour cette raison, inutile de s'amuser à lire, puisque, lorsqu'ils veulent lire une phrase de quatre mots, ils oublient les deux premiers tandis qu'ils lisent les deux derniers. Par la même raison, il leur est impossible de s'entretenir avec personne. D'ailleurs, comme la langue de ce pays est sujette à de fréquents changements, les struldbruggs nés dans un siècle ont beaucoup de peine à entendre le langage des hommes nés dans un autre siècle, et ils sont toujours comme étrangers dans leur patrie.»
Tel fut le détail qu'on me fit au sujet des immortels de ce pays, détail qui me surprit extrêmement. On m'en montra dans la suite cinq ou six, et j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si laid et de si dégoûtant; les femmes surtout étaient affreuses; je m'imaginais voir des spectres.
Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout à fait l'envie de devenir immortel à ce prix. J'eus bien de la honte de toutes les folles imaginations auxquelles je m'étais abandonné sur le système d'une vie éternelle en ce bas monde.
Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans l'entretien que j'avais eu avec ceux dont j'ai parlé, rit beaucoup de mes idées sur l'immortalité et de l'envie que j'avais portée aux struldbruggs. Il me demanda ensuite sérieusement si je ne voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays pour guérir mes compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir. Dans le fond, j'aurais été fort aise qu'il m'eût fait ce présent; mais, par une loi fondamentale du royaume, il est défendu aux immortels d'en sortir.
Chapitre X
L'auteur part de l'île de Luggnagg pour se rendre au Japon, où il s'embarque sur un vaisseau hollandais. Il arrive à Amsterdam et de là passe en Angleterre.
Je m'imagine que tout ce que je viens de raconter des struldbruggs n'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point là, je crois, de ces choses communes, usées et rebattues qu'on trouve dans toutes les relations des voyageurs; au moins, je puis assurer que je n'ai rien trouvé de pareil dans celles que j'ai lues. En tout cas, si ce sont des redites et des choses déjà connues, je prie de considérer que des voyageurs, sans se copier les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mêmes choses lorsqu'ils ont été dans les mêmes pays.
Comme il y a un très grand commerce entre le royaume de Luggnagg et l'empire du Japon, il est à croire que les auteurs japonais n'ont pas oublié dans leurs livres de faire mention de ces struldbruggs. Mais le séjour que j'ai fait au Japon ayant été très court, et n'ayant, d'ailleurs, aucune teinture de la langue japonaise, je n'ai pu savoir sûrement si cette matière a été traitée dans leurs livres. Quelque Hollandais pourra un jour nous apprendre ce qu'il en est.
Le roi de Luggnagg m'ayant souvent pressé, mais inutilement, de rester dans ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé, et me fit même l'honneur de me donner une lettre de recommandation, écrite de sa propre main, pour Sa Majesté l'empereur du Japon. En même temps, il me fit présent de quatre cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent cinquante cinq petites perles et de huit cent quatre-vingt-huit mille cent quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très rare. Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent beaucoup en ce pays-là.
Le 6 de mai 1709, je pris congé, en cérémonie, de Sa Majesté, et dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince me fit conduire par un détachement de ses gardes jusqu'au port de Glanguenstald, situé au sud-ouest de l'île. Au bout de six jours, je trouvai un vaisseau prêt à me transporter au Japon; je montai sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant duré cinquante jours, nous débarquâmes à un petit port nommé Xamoski, au sud-ouest du Japon.
Je fis voir d'abord aux officiers de la douane la lettre dont j'avais l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour Sa Majesté japonaise; ils connurent tout d'un coup le sceau de Sa Majesté luggnaggienne, dont l'empreinte représentait un roi soutenant un pauvre estropié et l'aidant à marcher.
Les magistrats de la ville, sachant que j'étais porteur de cette auguste lettre, me traitèrent en ministre et me fournirent une voiture pour me transporter à Yedo, qui est la capitale de l'empire. Là, j'eus audience de Sa Majesté impériale, et l'honneur de lui présenter ma lettre, qu'on ouvrit publiquement, avec de grandes cérémonies, et que l'empereur se fit aussitôt expliquer par son interprète. Alors Sa Majesté me fit dire, par ce même interprète, que j'eusse à lui demander quelque grâce, et qu'en considération de son très cher frère le roi de Luggnagg, il me l'accorderait aussitôt.
Cet interprète, qui était ordinairement employé dans les affaires du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que j'étais Européen, et, pour cette raison, me rendit en langue hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un marchand de Hollande qui avait fait naufrage dans une mer éloignée; que depuis j'avais fait beaucoup de chemin par terre et par mer pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du Japon, où je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient commerce, ce qui me pourrait procurer l'occasion de retourner en Europe; que je suppliais donc Sa Majesté de me faire conduire en sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui demander encore une autre grâce: ce fut qu'en considération du roi de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protéger, on voulût me dispenser de la cérémonie qu'on faisait pratiquer à ceux de mon pays, et ne point me contraindre à fouler aux pieds le crucifix, n'étant venu au Japon que pour passer en Europe, et non pour y trafiquer.
Lorsque l'interprète eut exposé à Sa Majesté japonaise cette dernière grâce que je demandais, elle parut surprise de ma proposition et répondit que j'étais le premier homme de mon pays à qui un pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un peu douter que je fasse véritablement Hollandais, comme je l'avais assuré, et le faisait plutôt soupçonner que j'étais chrétien. Cependant l'empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée, et ayant principalement égard à la recommandation du roi de Luggnagg, voulut bien, par bonté, compatir à ma faiblesse et à ma singularité, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les apparences; il me dit qu'il donnerait ordre aux officiers préposés pour faire observer cet usage de me laisser passer et de faire semblant de m'avoir oublié. Il ajouta qu'il était de mon intérêt de tenir la chose secrète, parce qu'infailliblement les Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage s'ils venaient à savoir la dispense que j'avais obtenue et le scrupule injurieux que j'avais eu de les imiter.
Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté de cette faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour se rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut ordre de me conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur l'affaire du crucifix.
Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage long et pénible, j'arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de Hollandais qui étaient partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine, et qui étaient prêts à s'embarquer, pour leur retour, sur un gros vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais passé un temps considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et je parlais fort bien la langue de ce pays. On me fit plusieurs questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me plut. Je soutins parfaitement au milieu d'eux le personnage de Hollandais; je me donnai des amis et des parents dans les Provinces-Unies, et je me dis natif de Gelderland.
J'étais disposé à donner au capitaine du vaisseau, qui était un certain Théodore Vangrult, tout ce qui lui aurait plu de me demander pour mon passage; mais, ayant su que j'étais chirurgien; il se contenta de la moitié du prix ordinaire, à condition que j'exercerais ma profession dans le vaisseau.
Avant que de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m'avaient souvent demandé si j'avais pratiqué la cérémonie, et j'avais toujours répondu en général que j'avais fait tout ce qui était nécessaire. Cependant un d'eux, qui était un coquin étourdi, s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais, et de dire: Il n'a point foulé aux pieds le crucifix. L'officier, qui avait un ordre secret de ne le point exiger de moi, lui répliqua par vingt coups de canne qu'il déchargea sur ses épaules; en sorte que personne ne fut d'humeur, après cela, de me faire des questions sur la cérémonie.
Il ne se passa rien dans notre voyage qui mérite d'être rapporté. Nous fîmes voile avec un vent favorable, et mouillâmes au cap de Bonne-Espérance pour y faire aiguade. Le 16 d'avril 1710, nous débarquâmes à Amsterdam, où je restai peu de temps, et où je m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Quel plaisir ce fut pour moi de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence! Je me rendis directement à Redriff, où je trouvai ma femme et mes enfants en bonne santé.
VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS
Chapitre I
L'auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de vaisseau. Son équipage se révolte, l'enferme, l'enchaîne et puis le met à terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux Houyhnhnms viennent au-devant de lui.
Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants, et je puis dire qu'alors j'étais heureux, si j'avais pu connaître que je l'étais; mais je fus malheureusement tenté de faire encore un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de capitaine sur l'Aventure, vaisseau marchand de trois cent cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et d'ailleurs j'étais las du titre subalterne de chirurgien de vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en présenta. Aussi me contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garçon chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme. Étant embarqué à Portsmouth, je mis à la voile le 2 août 1710.
Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux Barbades et aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais ma commission m'avaient donné ordre de mouiller; mais j'eus bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue, dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se jetèrent sur moi, me lièrent et me menacèrent de me jeter à la mer si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort était entre leurs mains et que je consentais d'avance à tout ce qu'ils voudraient. Ils m'obligèrent d'en faire serment, et puis me délièrent, se contentant de m'enchaîner un pied au bois de mon lit et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait ordre de me casser la tête si j'eusse fait quelque tentative pour me mettre en liberté. Leur projet était d'exercer la piraterie avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour cela ils n'étaient pas assez forts d'équipage; ils résolurent de vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller à Madagascar pour augmenter leur troupe. Cependant j'étais prisonnier dans ma chambre, fort inquiet du sort qu'on me préparait.
Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il avait reçu ordre de M. le capitaine de me mettre à terre. Je voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui faire quelques questions; il refusa même de me dire le nom de celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la chaloupe, après m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le rivage. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était. «Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous, mais prenez garde que la marée ne vous surprenne; adieu.» Aussitôt la chaloupe s'éloigna.
Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Quand je fus un peu reposé, j'avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais, par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches.
Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin, où je remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de vaches. Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur figure me parut surprenante, et quelques-uns s'étant un peu approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux considérer.
De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur dos et leurs pattes de devant étaient couverts d'un poil épais; ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantôt assis sur l'herbe, tantôt couchés et tantôt debout sur leurs pattes de derrière; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres avec l'agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites que les mâles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil des uns et des autres était de diverses couleurs: brun, rouge, noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu d'animal si difforme et si dégoûtant.
Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte d'Indiens. Ayant un peu marché, je rencontrai, au milieu du chemin, un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon aspect, il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal, se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitôt ils sautèrent aux branches de l'arbre et commencèrent à me couvrir de leurs ordures; mais tout à coup ils se mirent tous à fuir.
Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, étant assez surpris qu'une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la fuite; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant gravement au milieu d'un champ; c'était la vue de ce cheval qui avait fait décamper si vite la troupe qui m'assiégeait. Le cheval, s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda fixement, paraissant un peu étonné; il me considéra de tous côté, tournant plusieurs fois autour de moi.
Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin, me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence. Nous nous considérâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe, dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.
Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier très poliment; l'un et l'autre se firent des honnêtetés réciproques, et se mirent à hennir de cent façons différentes, qui semblaient former des sons articulés; ils firent ensuite quelques pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque chose; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte, semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils eussent pris garde que je ne m'enfuisse.
Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi- même: «Puisque en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.».
Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer dans le pays jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque habitant, et de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, voyant que je m'en allais, se mit à hennir d'une façon si expressive, que je crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait, et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer.
Les deux chevaux me serrèrent de près et se mirent à considérer mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force, ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui veut entreprendre d'expliquer un phénomène.
Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui s'étaient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein, et qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit prendre la liberté de leur parler en ces termes:
«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l'un ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir; souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous offre ce petit couteau et ce bracelet.»
Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention, et quand j'eus fini ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.
Je les entendis souvent répéter le mot yahou, dont je distinguai le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux chevaux s'entretenaient, j'eusse essayé plusieurs fois d'en chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, je me mis à crier de toute ma force: Yahou! yahou! tâchant de les imiter. Cela parut les surprendre extrêmement, et alors le gris- pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. L'autre cheval, qui était bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: houyhnhnm. Je ne réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que dans celle du premier; mais, après, quelques essais, cela alla mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l'intelligence.
Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie qu'ils s'étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant lui, ce que je jugeai à propos de faire, jusqu'à ce que j'eusse trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il se mit à hennir: hhuum, hhumn. Je compris sa pensée, et lui donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et avais de la peine à marcher; sur quoi il s'arrêta charitablement pour me laisser reposer.
Chapitre II
L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est reçu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de l'auteur pour trouver de quoi se nourrir.
Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il y avait un râtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommelé arriva, et en entrant se mit à hennir d'un ton de maître. Je traversai avec lui deux autres salles de plain-pied; dans la dernière, mon conducteur me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui était proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le maître de cette maison fût une personne de qualité, puisqu'on me faisait ainsi attendre en cérémonie dans l'antichambre; mais, en même temps, je ne pouvais concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour valets de chambre. Je craignis alors d'être devenu fou, et que mes malheurs ne m'eussent fait entièrement perdre l'esprit. Je regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer l'antichambre, qui était à peu près meublée comme la première salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui m'environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour m'éveiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'étaient toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus qu'il y avait là de la diablerie et de la haute magie.
Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe d'entrer avec lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se leva à mon arrivée et s'approcha de moi, et après avoir considéré attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot yahou. Je compris bientôt, malgré moi, le sens funeste de ce mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de là tête, et me répétant souvent le mot hhuum, hhuum, me conduisit dans une espèce de basse-cour, où il y avait un autre bâtiment à quelque distance de la maison. La première chose qui me frappa les yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description; ils étaient attachés par le cou et mangeaient des racines et de la chair d'âne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et déchiraient avec leurs dents.
Le maître cheval commanda alors à un petit bidet alezan, qui était un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, pour mieux faire la comparaison de lui à moi, et ce fut alors que yahou fut répété plusieurs fois, ce qui me donna à entendre que ces animaux s'appelaient yahous. Je ne puis exprimer ma surprise et mon horreur, lorsque, ayant considéré de près cet animal, je remarquai en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, excepté qu'il avait le visage large et plat, le nez écrasé, les lèvres épaisses et la bouche très grande; mais cela est ordinaire à toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs enfants le visage tourné contre terre, les portent sur le dos, et leur battent le nez avec leurs épaules. Ce yahou avait les pattes de devant semblables à mes mains, si ce n'est qu'elles étaient armées d'ongles fort grands et que la peau en était brune, rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux miennes, avec les mêmes différences. Cependant mes bas et mes souliers avaient fait croire à messieurs les chevaux que la différence était beaucoup plus grande. À l'égard du reste du corps, c'était, en vérité, la même chose, excepté par rapport à la couleur et au poil.
Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de même, parce que mon corps était vêtu et qu'ils croyaient que mes habits étaient ma peau même et une partie de ma substance; en sorte qu'ils trouvaient que j'étais par cet endroit fort différent de leurs yahous. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, en ayant goûté, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse qu'il me fut possible. Aussitôt il alla chercher dans la loge des yahous un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Ce mets me parut si détestable et si dégoûtant, que je n'y voulus point toucher, et témoignai même qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet jeta le morceau au yahou, qui sur-le-champ le dévora avec un grand plaisir. Voyant que la nourriture des yahous ne me convenait point, il s'avisa de me présenter de la sienne, c'est-à- dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tête et lui fis entendre que ce n'était pas là un mets pour moi. Alors, portant un de ses pieds de devant à sa bouche d'une façon très surprenante et pourtant très naturelle, il me fit des signes pour me faire comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre ma pensée par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais pas qu'il eût été en état de me satisfaire.
Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller traire. On me comprit, et aussitôt on me fit entrer dans la maison, où l'on ordonna à une servante, c'est-à-dire à une jument, de m'ouvrir une salle, où je trouvai une grande quantité de terrines de lait rangées très proprement. J'en bus abondamment et pris ma réfection fort à mon aise et de grand courage.
Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espèce de chariot ou de carrosse tiré par quatre yahous.
Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement et avec de grands égards: ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre du foin et de la paille qu'on leur servît d'abord, on leur servit encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, placée au milieu de la salle, était disposée circulairement, à peu près comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divisée en plusieurs compartiments, autour desquels ils étaient rangés assis sur leurs hanches, et appuyés sur des bottes de paille. Chaque compartiment avait un râtelier qui lui répondait, en sorte que chaque cheval et chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de décence et de propreté. Le poulain et la petite jument, enfants du maître et de la maîtresse du logis, étaient à ce repas, et il paraissait que leur père et leur mère étaient fort attentifs à les faire manger. Le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla s'entretenir à mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps en temps et répétait souvent le mot de yahou.
Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le maître gris pommelé s'en étant aperçu et ne voyant plus mes mains telles qu'il les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son étonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles reprissent leur première figure. Aussitôt je me dégantai, ce qui fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour moi. J'en ressentis bientôt les effets; on s'appliqua à me faire prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais que je fis usage de cette prodigieuse facilité que la nature m'a donné pour apprendre les langues.
Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit en particulier, et, par des signes joints à quelques mots, me fit entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais point, et que je ne trouvais rien qui fût de mon goût. Hlunnh, dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononçai ce mot deux ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refusé l'avoine qui m'avait été offerte, cependant, après y avoir réfléchi, je jugeai que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu'à ce que je trouvasse l'occasion de m'échapper et que je rencontrasse des créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval donna ordre à une servante, qui était une jolie jument blanche, de m'apporter une bonne quantité d'avoine dans un plat de bois. Je fis rôtir cette avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu'à ce que je lui eusse fait perdre son écorce, puis je tâchai de la vanner; je me remis après cela à l'écraser entre deux pierres; je pris de l'eau, et j'en fis une espèce de gâteau que je fis cuire et mangeai tout chaud en le trempant dans du lait.
Ce fut d'abord pour moi un mets très insipide, quoique ce soit une nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je m'y accoutumai avec le temps, et, m'étant trouvé dans ma vie réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins de la nature, et que le corps se fait à tout. J'observerai ici que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets de cheveux de yahou; quelquefois je cueillais des herbes, que je faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai à m'en passer; d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre intempérance et n'a été produit que pour exciter à boire; car il est à remarquer que l'homme est le seul animal qui mêle du sel dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitté ce pays, j'eus beaucoup de peine à en reprendre le goût.
C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'étendais pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait bonne chère ou non.
Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce détail succinct de ma nourriture était nécessaire pour empêcher le monde de s'imaginer qu'il m'a été impossible de subsister pendant trois ans dans un tel pays et parmi de tels habitants.
Sur le soir, le maître cheval me fit donner une chambre à six pas de la maison et séparée du quartier des yahous. J'y étendis quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-après, lorsque je parlerai de ma manière de vivre en ce pays-là.
Chapitre III
L'auteur s'applique à bien apprendre la langue, et le Houyhnhnm son maître s'applique à la lui enseigner. Plusieurs Houyhnhnms viennent voir l'auteur par curiosité. Il fait à son maître un récit succinct de ses voyages.
Je m'appliquai extrêmement à apprendre la langue, que le Houyhnhnm mon maître (c'est ainsi que je l'appellerai désormais), ses enfants et tous ses domestiques avaient beaucoup d'envie de m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et étaient surpris qu'un animal brut eût toutes les manières et donnât tous les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma mémoire et que je ne manquais pas d'écrire sur mon petit registre de voyage lorsque j'étais seul. À l'égard de l'accent, je tâchais de le prendre en écoutant attentivement. Mais le bidet alezan m'aida beaucoup.
Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très difficile. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la gorge; et leur langue, également nasale et gutturale, approche beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse et plus expressive. L'empereur Charles-Quint avait fait cette curieuse observation; aussi disait-il que s'il avait à parler à son cheval, il lui parlerait allemand.
Mon maître avait tant d'impatience de me voir parler sa langue pour pouvoir s'entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité, qu'il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons et à m'apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les finesses de cette langue. Il était convaincu, comme il me l'a avoué depuis, que j'étais un yahou; mais ma propreté, ma politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, l'étonnaient: il ne pouvait allier ces qualités avec celles d'un yahou, qui est un animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui causaient aussi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils étaient une partie de mon corps: car je ne me déshabillais, le soir, pour me coucher, que lorsque toute la maison était endormie, et je me levais le matin et m'habillais avant qu'aucun ne fût éveillé. Mon maître avait envie de connaître de quel pays je venais, où et comment j'avais acquis cette espèce de raison qui paraissait dans toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. Il se flattait d'apprendre bientôt tout cela, vu le progrès que je faisais de jour en jour dans l'intelligence et dans la prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et j'écrivis tous ces termes avec l'anglais au-dessous. Dans la suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms n'ont aucune idée de l'écriture.
Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d'entendre plusieurs de ses questions, et bientôt je fus assez habile pour lui répondre passablement. Une des premières questions qu'il me fit, lorsqu'il me crut en état de lui répondre, fut de me demander de quel pays je venais, et comment j'avais appris à contrefaire l'animal raisonnable, n'étant qu'un, yahou: car ces yahous, auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espèce de connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n'avaient point cette conception et cette docilité qu'il remarquait en moi. Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j'avais traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis à terre sur cette côte et qu'ils m'avaient abandonné. Il me fallut alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. Mon maître me répliqua qu'il fallait que je me trompasse, et que j'avais dit la chose qui n'était pas, c'est-à-dire que je mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait comprendre qu'il y eût des terres au delà des eaux de la mer, et qu'un vil troupeau d'animaux pût faire flotter sur cet élément un grand bâtiment de bois et le conduire à leur gré. «À peine, disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement il n'en confierait pas la conduite à des yahous.»
Ce mot houyhnhnm, dans leur langue, signifie cheval, et veut dire selon son étymologie, la perfection de la nature. Je répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son épouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument, et tous ses domestiques à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la langue, et tous les jours il y consacrait lui-même deux ou trois heures.
Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre visite à mon maître, excités par la curiosité de voir un yahou surprenant, qui, à ce qu'on leur avait dit, parlait comme un Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manières des étincelles de raison. Ils prenaient plaisir à me faire des questions à ma portée, auxquelles je répondais comme je pouvais. Tout cela contribuait à me fortifier dans l'usage de la langue, en sorte qu'au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait et m'exprimais assez bien sur la plupart des choses.
Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me parler, avaient de la peine à croire que je fusse un vrai yahou, parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort différente de ces animaux; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près semblable à celle des yahous que sur le visage et sur les pattes de devant, mais sans poil. Mon maître savait bien ce qui en était, car une chose qui était arrivée environ quinze jours auparavant m'avait obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avais toujours caché jusqu'alors, de peur qu'il ne me prît pour un vrai yahou et qu'il ne me mît dans leur compagnie.
J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison était couchée, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir de mes habits. Un jour, mon maître m'envoya de grand matin son laquais le bidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre, je dormais profondément; mes habits étaient tombés, et mes jambes étaient nues. Je me réveillai au bruit qu'il fit, et je remarquai qu'il s'acquittait de sa commission d'un air inquiet et embarrassé. Il s'en retourna aussitôt vers son maître et lui raconta confusément ce qu'il avait vu. Lorsque je fus levé, j'allai souhaiter le bonjour à Son Honneur (c'est le terme dont on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux d'altesse, de grandeur et de révérence). Il me dit d'abord ce que son laquais lui avait raconté le matin; que je n'étais pas le même endormi qu'éveillé, et que, lorsque j'étais couché, j'avais une autre peau que debout.
J'avais jusque-là caché ce secret, comme j'ai dit, pour n'être point confondu avec la maudite et infâme race des yahous; mais, hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D'ailleurs, mes habits et mes souliers commençaient à s'user; et, comme il m'aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d'un yahou ou de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas encore longtemps caché. Je dis à mon maître que, dans le pays d'où je venais, ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour l'honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la rigueur des saisons; que, pour ce qui me regardait, j'étais prêt à lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire; que je m'allais dépouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l'étonner; il ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher ce qu'elle nous avait donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle fait des présents honteux, furtifs et criminels? Pour nous, ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes point honteux de les exposer à la lumière. Cependant, reprit-il, je ne veux point vous contraindre.»
Je me déshabillai donc honnêtement, pour satisfaire la curiosité de Son Honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il leva tous mes vêtements les uns après les autres, les prenant entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement; il me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi; après quoi, il me dit gravement qu'il était clair que j'étais un vrai yahou, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce qu'en ce que j'avais la chair moins dure et plus blanche, avec une peau plus douce; qu'en ce que je n'avais point de poil sur la plus grande partie de mon corps; que j'avais les griffes plus courtes et un peu autrement configurées, et que j'affectais de ne marcher que sur mes pieds de derrière. Il n'en voulut pas voir davantage, et me laissa m'habiller, ce qui me fit plaisir, car je commençais à avoir froid.
Je témoignai à Son Honneur combien il me mortifiait de me donner sérieusement le nom d'un animal infâme et odieux. Je le conjurai de vouloir bien m'épargner une dénomination si ignominieuse et de recommander la même chose à sa famille, à ses domestiques et à tous ses amis; mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n'aurais pas besoin d'en changer, et que, pour ce qui regardait le laquais alezan, Son Honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce qu'il avait vu.
Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cachée, jusqu'à ce que mes habits fussent usés et qu'il me fallût chercher de quoi me vêtir, comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu'il était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner que de me voir blanc et sans poil, et qu'il avait une envie extrême d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis de lui expliquer. Depuis ce temps-là, il prit encore plus de soin de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies, et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup d'égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en particulier), et de me rendre plus agréable et plus divertissant.
Tous les jours, lorsque j'étais avec lui, outre la peine qu'il prenait de m'enseigner la langue, il me faisait mille questions à mon sujet, auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait donné déjà quelques idées générales et imparfaites de ce que je lui devais dire en détail dans la suite. Il serait inutile d'expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui une conversation longue et sérieuse; je dirai seulement que le premier entretien suivi que j'eus fut tel qu'on va voir.
Je dis à Son Honneur que je venais d'un pays très éloigné, comme j'avais déjà essayé de lui faire entendre, accompagné d'environ cinquante de mes semblables; que, dans un vaisseau, c'est-à-dire dans un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me fut possible, et, ayant déployé mon mouchoir, je lui fis comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait avancer. Je lui dis qu'à l'occasion d'une querelle qui s'était élevée parmi nous, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où j'étais actuellement; que j'avais été d'abord fort embarrassé, ne sachant où j'étais, jusqu'à ce que Son Honneur eût eu la bonté de me délivrer de la persécution des vilains yahous. Il me demanda alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des animaux bruts? Je répondis qu'il m'était impossible de répondre à sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa parole et s'il ne me promettait sur son honneur et sur sa conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais; qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours et lui exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui avais promis de lui raconter.
Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors, je lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures qui étaient semblables à moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les parties du monde où j'avais voyagé, étaient les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables; qu'à mon arrivée en ce pays, j'avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis étaient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans une créature qu'il leur avait plu d'appeler un yahou, et qui ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure extérieure, mais non par les qualités de son âme. J'ajoutai que, si jamais le Ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et que j'y publiasse la relation de mes voyages, et particulièrement celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait que je dirais la chose qui n'est point, et que ce serait une histoire fabuleuse et impertinente que j'aurais inventée; enfin que, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne croirait jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm fût un animal raisonnable, et qu'un yahou ne fût qu'une bête.
Chapitre IV
Idées des Houyhnhnms sur la vérité et sur le mensonge. Les discours de l'auteur sont censurés par son maître.
Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. Douter et ne point croire ce qu'on entend dire est, parmi les Houyhnhnms, une opération d'esprit à laquelle ils ne sont point accoutumés; et, lorsqu'on les y force, leur esprit sort pour ainsi dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens même que, m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui voulais dire, car il raisonnait ainsi: l'usage de la parole nous a été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Or, si on dit la chose qui n'est pas, on n'agit point selon l'intention de la nature; on fait un usage abusif de la parole; on parle et on ne parle point. Parler, n'est-ce pas faire entendre ce que l'on pense? Or, quand vous faites ce que vous appelez mentir, vous me faites entendre ce que vous ne pensez point: au lieu de me dire ce qui est, vous me dites ce qui n'est point; vous ne parlez donc pas, vous ne faites qu'ouvrir la bouche pour rendre de vains sons; vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l'augmentez. Telle est l'idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que nous autres humains possédons dans un degré si parfait et si éminent.
Pour revenir à l'entretien particulier dont il s'agit, lorsque j'eus assuré Son Honneur que les yahous étaient, dans mon pays, les animaux maîtres et dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions un très grand nombre; que pendant l'été ils paissaient dans les prairies, et que pendant l'hiver ils restaient dans leurs maisons, où ils avaient des yahous pour les servir, pour peigner leurs crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds, pour leur donner à manger. «Je vous entends, reprit-il, c'est-à- dire que, quoique vos yahous se flattent d'avoir un peu de raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût au Ciel seulement que nos yahous fussent aussi dociles et aussi bons domestiques que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous prie.»
Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les règles de la prudence, de la bienséance et de la politesse, lui expliquer le reste. «Je veux savoir tout, me répliqua-t-il; continuez, et ne craignez point de me faire de la peine.—Eh bien! lui dis-je, puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. Les Houyhnhnms, que nous appelons chevaux, sont parmi nous des animaux très beaux et très nobles, également vigoureux et légers à la course. Lorsqu'ils demeurent chez les personnes de qualité, on leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars, et on a pour eux toutes sortes d'attention et d'amitié, tant qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais dès qu'ils commencent à vieillir ou à avoir quelques maux de jambes, on s'en défait aussitôt et on les vend à des yahous qui les occupent à des travaux durs, pénibles, bas et honteux, jusqu'à ce qu'ils meurent. Alors, on les écorche, on vend leur peau, et on abandonne leurs cadavres aux oiseaux de proie, aux chiens et aux loups, qui les dévorent. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous aussi bien traités et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens de parler; il y en a qui logent, dès leurs premières années, chez des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers et autres gens semblables, chez qui ils sont obligés de travailler beaucoup, quoique fort mal nourris.» Je décrivis alors notre façon de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je peignis, le mieux qu'il me fut possible, la bride, la selle, les éperons, le fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui traînent un carrosse, une charrette ou une charrue. J'ajoutai que l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque d'une certaine substance très dure, appelée fer, pour conserver leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux.
Mon maître parut indigné de cette manière brutale dont nous traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était très étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses yahous osait jamais prendre cette liberté à l'égard du plus petit Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé, foulé, écrasé, brisé. Je lui répondis que nos Houyhnhnms étaient ordinairement domptés et dressés à l'âge de trois ou quatre ans, et que, si quelqu'un d'eux était indocile, rebelle et rétif, on l'occupait à tirer des charrettes, à labourer la terre, et qu'on l'accablait de coups.
J'eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître, et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer mes idées, parce que la langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes, car ce sont les passions multipliées et subtilisées qui forment la richesse, la variété et la délicatesse d'une langue.
Il est impossible de représenter l'impression que mon discours fit sur l'esprit de mon maître, et le noble, courroux dont il fut saisi lorsque je lui eus exposé la manière dont nous traitons les Houyhnhnms. Il convint que, s'il y avait un pays où les yahous fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y fussent les maîtres, et que tous les autres animaux se soumissent à leurs lois, vu que la raison doit l'emporter sur la force. Mais, considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature telle que moi était trop mal faite pour pouvoir être raisonnable, ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses de la vie. Il me demanda en même temps si tous les yahous de mon pays me ressemblaient. Je lui dis que nous avions à peu près tous la même figure, et que je passais pour assez bien fait; que les jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus délicate, et que celle des femelles était ordinairement, dans mon pays, blanche comme du lait. Il me répliqua qu'il y avait, à la vérité, quelque différence entre les yahous de sa basse-cour et moi; que j'étais plus propre qu'eux et n'étais pas tout à fait si laid; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait qu'ils l'emporteraient sur moi; que mes pieds de devant et de derrière étaient nus, et que le peu de poil que j'y avais était inutile, puisqu'il ne suffisait pas pour me préserver du froid; qu'à l'égard de mes pieds de devant, ce n'était pas proprement des pieds, puisque je ne m'en servais point pour marcher; qu'ils étaient faibles et délicats, que je les tenais ordinairement nus, et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n'était ni si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de derrière; que je ne marchais point sûrement, vu que, si un de mes pieds de derrière venait à chopper ou à glisser, il fallait nécessairement que je tombasse. Il se mit alors à critiquer toute la configuration de mon corps, la platitude de mon visage, la proéminence de mon nez, la situation de mes yeux, attachés immédiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni à ma droite ni à ma gauche sans tourner ma tête. Il dit que je ne pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je portais à ma bouche, et que c'était apparemment pour cela que la nature y avait mis tant de jointures, afin de suppléer à ce défaut; qu'il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de derrière; qu'ils étaient assurément trop faibles et trop tendres pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les broussailles, et que j'avais besoin, pour y remédier, de les couvrir de la peau de quelque autre bête; que mon corps nu et sans poil était exposé au froid, et que, pour l'en garantir, j'étais contraint de le couvrir de poils étrangers, c'est-à-dire de m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, selon lui, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante; qu'enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays avaient une horreur naturelle des yahous et les fuyaient, en sorte que, supposant que nous avions, dans mon pays, reçu de la nature le présent de la raison, il ne voyait pas comment, même avec elle, nous pouvions guérir cette antipathie naturelle que tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et, par conséquent, comment nous pouvions en tirer aucun service. «Enfin, ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matière; je vous tiens quitte de toutes les réponses que vous pourriez me faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter l'histoire de votre vie, et de me décrire le pays où vous êtes né.»