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Les Voyages de Gulliver

Chapter 5: EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE
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About This Book

A framed narrative recounts four sea voyages to fantastical societies: an island of miniature inhabitants who bind and observe the narrator; a land of giants that inverts scale and social perspective; a sequence of learned but impractical islands and neighboring territories where abstruse theorizing, vain policies and peculiar customs are scrutinized; and a final country governed by highly rational horses whose contrast with coarse humanlike creatures prompts severe moral reflection. Each voyage combines travel episodes with pointed satire to examine politics, scientific pretension, moral blindness, and the contradictions of human nature.

Le vaisseau s'avança environ à une demi-lieue de la baie, et envoya sa chaloupe avec des tonneaux pour y faire aiguade. Cet endroit était connu et pratiqué souvent par les voyageurs, à cause du ruisseau. Les mariniers, en prenant terre, virent d'abord mon canot, et, s'étant mis aussitôt à le visiter, ils connurent sans peine que celui à qui il appartenait n'était pas loin. Quatre d'entre eux, bien armés, cherchèrent de tous côtés aux environs et enfin me trouvèrent couché la face contre terre derrière la roche. Ils furent d'abord surpris de ma figure, de mon habit de peaux de lapins, de mes souliers de bois et de mes bas fourrés. Ils jugèrent que je n'étais pas du pays, où tous les habitants étaient nus. Un d'eux m'ordonna de me lever et me demanda en langage portugais qui j'étais. Je lui fis une profonde révérence, et je lui dis dans cette même langue, que j'entendais parfaitement, que j'étais un pauvre yahou banni du pays des Houyhnhnms, et que je le conjurais de me laisser aller. Ils furent surpris de m'entendre parler leur langue, et jugèrent, par la couleur de mon visage, que j'étais un Européen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire par les mots de yahou et de Houyhnhnm; et ils ne purent en même temps s'empêcher de rire de mon accent, qui ressemblait au hennissement d'un cheval.

Je ressentais à leur aspect des mouvements de crainte et de haine, et je me mettais déjà en devoir de leur tourner le dos et de me rendre dans mon canot, lorsqu'ils mirent la main sur moi et m'obligèrent de leur dire de quel pays j'étais, d'où je venais, avec plusieurs autres questions pareilles. Je leur, répondis que j'étais né en Angleterre, d'où j'étais parti il y avait environ cinq ans, et qu'alors la paix régnait entre leur pays et le mien; qu'ainsi j'espérais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en ennemi, puisque je ne leur voulais aucun mal, et que j'étais un pauvre yahou qui cherchais quelque île déserte où je pusse passer dans la solitude le reste de ma vie infortunée.

Lorsqu'ils me parlèrent, d'abord je fus saisi d'étonnement, et je crus voir un prodige. Cela me paraissait aussi extraordinaire que si j'entendais aujourd'hui un chien ou une vache parler en Angleterre. Ils me répondirent, avec toute l'humanité et toute la politesse possibles, que je ne m'affligeasse point, et qu'ils étaient sûrs que leur capitaine voudrait bien me prendre sur son bord et me mener gratis à Lisbonne, d'où je pourrais passer en Angleterre; que deux d'entre eux iraient dans un moment trouver le capitaine pour l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses ordres; mais qu'en même temps, à moins que je ne leur donnasse ma parole de ne point m'enfuir, ils allaient me lier. Je leur dis qu'ils feraient de moi tout ce qu'ils jugeraient à propos.

Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures; mais je leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que mes malheurs m'avaient troublé l'esprit. Au bout de deux heures, la chaloupe, qui était allée porter de l'eau douce au vaisseau, revint avec ordre de m'amener incessamment à bord. Je me jetai à genoux pour prier qu'on me laissât aller et qu'on voulût bien ne point me ravir ma liberté; mais ce fut en vain; je fus lié et mis dans la chaloupe, et, dans cet état, conduit à bord et dans la chambre du capitaine.

Il s'appelait Pedro de Mendez. C'était un homme très généreux et très poli. Il me pria d'abord de lui dire qui j'étais, et ensuite me demanda ce que je voulais boire et manger. Il m'assura que je serais traité comme lui-même, et me dit enfin des choses si obligeantes, que j'étais tout étonné de trouver tant de bonté dans un yahou. J'avais néanmoins un air sombre, morne et fâché, et je ne répondis autre chose à toutes ses honnêtetés, sinon que j'avais à manger dans mon canot. Mais il ordonna qu'on me servît un poulet et qu'on me fît boire du vin excellent, et, en attendant, il me fit donner un bon lit dans une chambre fort commode. Lorsque j'y eus été conduit, je ne voulus point me déshabiller, et je me jetai sur le lit dans l'état où j'étais. Au bout d'une demi-heure, tandis que tout l'équipage était à dîner, je m'échappai de ma chambre dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver à la nage, afin de n'être point obligé de vivre avec des yahous. Mais je fus prévenu par un des mariniers, et le capitaine, ayant été informé de ma tentative ordonna de m'enfermer dans ma chambre.

Après le dîner, dom Pedro vint me trouver et voulut savoir quel motif m'avait porté à former l'entreprise d'un homme désespéré. Il m'assura en même temps qu'il n'avait envie que de me faire plaisir, et me parla d'une manière si touchante et si persuasive que je commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable. Je lui racontai en peu de mots l'histoire de mon voyage, la révolte de mon équipage dans un vaisseau dont j'étais capitaine, et la résolution qu'ils avaient prise de me laisser sur un rivage inconnu; je lui appris que j'avais, passé trois ans, parmi les Houyhnhnms, qui étaient des chevaux parlants et des animaux raisonnants et raisonnables. Le capitaine prit tout cela pour des visions et des mensonges, ce qui me choqua extrêmement. Je lui dis que j'avais oublié de mentir depuis que j'avais quitté les yahous d'Europe; que chez les Houyhnhnms on ne mentait point, non pas même les enfants et les valets; qu'au surplus, il croirait ce qu'il lui plairait, mais que j'étais prêt à répondre à toutes les difficultés qu'il pourrait m'opposer, et que je me flattais de lui pouvoir faire connaître la vérité.

Le capitaine, homme sensé, après m'avoir fait plusieurs autres questions pour voir si je ne me couperais pas dans mes discours, et avoir vu que tout ce que je disais était juste, et que toutes les parties de mon histoire se rapportaient les unes aux autres, commença à avoir un peu meilleure opinion de ma sincérité, d'autant plus qu'il m'avoua qu'il s'était autrefois rencontré avec un matelot hollandais, lequel lui avait dit qu'il avait pris terre, avec cinq autres de ses camarades, à une certaine île ou continent au sud de la Nouvelle-Hollande, où ils avaient mouillé pour faire aiguade; qu'ils avaient aperçu un cheval chassant devant lui un troupeau d'animaux parfaitement ressemblants à ceux que je lui avais décrits, et auxquels je donnais le nom yahous, avec plusieurs autres particularités que le capitaine me dit qu'il avait oubliées, et dont il s'était mis alors peu en peine de charger sa mémoire, les regardant comme des mensonges.

Il ajouta que, puisque je faisais profession d'un si grand attachement à la vérité, il voulait que je lui donnasse ma parole d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage, sans songer à attenter sur ma vie; qu'autrement il m'enfermerait jusqu'à ce qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce qu'il exigeait de moi, mais je lui protestai en même temps que je souffrirais plutôt les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à retourner parmi les yahous de mon pays.

Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour témoigner au capitaine combien j'étais sensible à ses honnêtetés, je m'entretenais quelquefois avec lui par reconnaissance, lorsqu'il me priait instamment de lui parler, et je tâchais alors de lui cacher ma misanthropie et mon aversion pour tout le genre humain. Il m'échappait néanmoins, de temps en temps, quelques traits mordants et satiriques, qu'il prenait en galant homme, et auxquels il ne faisait pas semblant de prendre garde. Mais je passais la plus grande partie du jour seul et isolé dans ma chambre, et je ne voulais parler à aucun de l'équipage. Tel était l'état de mon cerveau, que mon commerce avec les Houyhnhnms avait rempli d'idées sublimes et philosophiques. J'étais dominé par une misanthropie insurmontable; semblable à ces sombres esprits, à ces farouches solitaires, à ces censeurs méditatifs, qui, sans avoir fréquenté les Houyhnhnms, se piquent de connaître à fond le caractère des hommes et d'avoir un souverain mépris pour l'humanité.

Le capitaine me pressa plusieurs fois de mettre bas mes peaux de lapin, et m'offrit, de me prêter de quoi m'habiller de pied en cap; mais je le remerciai de ses offres, ayant horreur de mettre sur mon corps ce qui avait été à l'usage d'un yahou. Je lui permis seulement de me prêter deux chemises blanches, qui, ayant été bien lavées, pouvaient ne me point souiller. Je les mettais tour à tour, de deux jours l'un, et j'avais soin de les laver moi- même. Nous arrivâmes à Lisbonne, le 5 de novembre 1715. Le capitaine me força alors de prendre des habits, pour empêcher la canaille de nous tuer dans les rues. Il me conduisit à sa maison, et voulut que je demeurasse chez lui pendant mon séjour en cette ville. Je le priai instamment de me loger au quatrième étage, dans un endroit écarté, où je n'eusse commerce avec qui que ce fût. Je lui demandai aussi la grâce de ne dire à personne ce que je lui avais raconté de mon séjour parmi les Houyhnhnms, parce que, si mon histoire était sue, je serais bientôt accablé des visites d'une infinité de curieux, et, ce qu'il y a de pis, je serais peut-être brûlé par l'Inquisition.

Le capitaine, qui n'était point marié, n'avait que trois domestiques, dont l'un, qui m'apportait à manger dans ma chambre, avait de si bonnes manières à mon égard et me paraissait avoir tant de bon sens pour un yahou, que sa compagnie ne me déplut point; il gagna sur moi de me faire mettre de temps en temps la tête à une lucarne pour prendre l'air; ensuite, il me persuada de descendre à l'étage d'au-dessous et de coucher dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la rue. Il me fit regarder par cette fenêtre; mais au commencement, je retirais ma tête aussitôt que je l'avais avancée: le peuple me blessait la vue. Je m'y accoutumai pourtant peu à peu. Huit jours après, il me fit descendre à un étage encore plus bas; enfin, il triompha si bien de ma faiblesse, qu'il m'engagea à venir m'asseoir à la porte pour regarder les passants, et ensuite à l'accompagner dans les rues.

Dom Pedro, à qui j'avais expliqué l'état de ma famille et de mes affaires, me dit un jour que j'étais obligé en honneur et en conscience de retourner dans mon pays et de vivre dans ma maison avec ma femme et mes enfants. Il m'avertit en même temps qu'il y avait dans le port un vaisseau prêt à faire voile pour l'Angleterre, et m'assura qu'il me fournirait tout ce qui me serait nécessaire pour mon voyage. Je lui opposai plusieurs raisons qui me détournaient de vouloir jamais aller demeurer dans mon pays, et qui m'avaient fait prendre la résolution de chercher quelque île déserte pour y finir mes jours. Il me répliqua que cette île que je voulais chercher était une chimère, et que je trouverais des hommes partout; qu'au contraire, lorsque je serais chez moi, j'y serais le maître, et pourrais y être aussi solitaire qu'il me plairait.

Je me rendis à la fin, ne pouvant mieux faire; j'étais d'ailleurs devenu un peu moins sauvage. Je quittai Lisbonne le 24 novembre, et m'embarquai dans un vaisseau marchand. Dom Pedro m'accompagna jusqu'au port et eut l'honnêteté de me prêter la valeur de vingt livres sterling. Durant ce voyage, je n'eus aucun commerce avec le capitaine ni avec aucun des passagers, et je prétextai une maladie pour pouvoir toujours rester dans ma chambre. Le 5 décembre 1715, nous jetâmes l'ancre sur la côte anglaise, environ sur les neuf heures du matin, et, à trois heures après midi, j'arrivai à Redriff en bonne santé, et me rendis au logis. Ma femme et toute ma famille, en me revoyant, me témoignèrent leur surprise et leur joie; comme ils m'avaient cru mort, ils s'abandonnèrent à des transports que je ne puis exprimer. Je les embrassai tous assez froidement, à cause de l'idée de yahou qui n'était pas encore sortie de mon esprit.

Du premier argent que j'eus, j'achetai deux jeunes, chevaux, pour lesquels je fis bâtir une fort belle écurie, et auxquels je donnai un palefrenier du premier mérite, que je fis mon favori et mon confident. L'odeur de l'écurie me charmait, et j'y passais tous les jours quatre heures à parler à mes chers chevaux, qui me rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms.

Dans le temps que j'écris cette relation, il y a cinq ans que je suis de retour de mon voyage et que je vis retiré chez moi. La première année, je souffris avec peine la vue de ma femme et de mes enfants, et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux. Mes idées changèrent dans la suite, et aujourd'hui je suis un homme ordinaire, quoique toujours un peu misanthrope.

Chapitre XII

Invectives de l'auteur contre les voyageurs qui mentent dans leurs relations. Il justifie la sienne. Ce qu'il pense de la conquête qu'on voudrait faire des pays qu'il a découverts.

Je vous ai donné, mon cher lecteur, une histoire complète de mes voyages pendant l'espace de seize ans et sept mois; et dans cette relation, j'ai moins cherché à être élégant et fleuri qu'à être vrai et sincère. Peut-être que vous prenez pour des contes et des fables tout ce que je vous ai raconté, et que vous n'y trouvez pas la moindre vraisemblance; mais je ne me suis point appliqué à chercher des tours séduisants pour farder mes récits et vous les rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en à vous- même de votre incrédulité; pour moi, qui n'ai aucun génie pour la fiction et qui ai une imagination très froide, j'ai rapporté les faits avec une simplicité qui devrait vous guérir de vos doutes.

Il nous est aisé, à nous autres voyageurs, qui allons dans les pays où presque personne ne va, de faire des descriptions surprenantes de quadrupèdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons extraordinaires et rares. Mais à quoi cela sert-il? Le principal but d'un voyageur qui publie la relation de ses voyages, ne doit- ce pas être de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus sages, et de leur proposer des exemples étrangers, soit en bien, soit en mal, pour les exciter à pratiquer la vertu et à fuir le vice? C'est ce que je me suis proposé dans cet ouvrage, et je crois qu'on doit m'en savoir bon gré.

Je voudrais de tout mon coeur qu'il fût ordonné par une loi, qu'avant qu'aucun voyageur publiât la relation de ses voyages il jurerait et ferait serment, en présence du lord grand chancelier, que tout ce qu'il va faire imprimer est exactement vrai, ou du moins qu'il le croit tel. Le monde ne serait peut-être pas trompé comme il l'est tous les jours. Je donne d'avance mon suffrage pour cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprimé qu'après qu'elle aura été dressée.

J'ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec un plaisir infini; mais depuis que j'ai vu les choses de mes yeux et par moi-même, je n'ai plus de goût pour cette sorte de lecture; j'aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense comme moi.

Mes amis ayant jugé que la relation que j'ai écrite de mes voyages avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et j'ai consenti à l'impression. Hélas! j'ai eu bien des malheurs dans ma vie; je n'ai jamais eu celui d'être enclin au mensonge:

…..Nec, si miserum fortuna Sinonem Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget.

(Vigile, Enéide, liv. II.)

Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur à publier des voyages; que cela ne demande ni science ni génie, et qu'il suffit d'avoir une bonne mémoire ou d'avoir tenu un journal exact; je sais aussi que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de dictionnaires, et sont au bout d'un certain temps éclipsés, comme anéantis par une foule d'écrivains postérieurs qui répètent tout ce qu'ils ont dit et y ajoutent des choses nouvelles. Il m'arrivera peut-être la même chose: des voyageurs iront dans les pays où j'ai été, enchériront sur mes descriptions, feront tomber mon livre et peut-être oublier que j'aie jamais écrit. Je regarderais cela comme une vraie mortification si j'écrivais pour la gloire; mais, comme j'écris pour l'utilité du public, je m'en soucie peu et suis préparé à tout événement.

Je voudrais bien qu'on s'avisât de censurer mon ouvrage! En vérité, que peut-on dire à un voyageur qui décrit des pays où notre commerce n'est aucunement intéressé, et où il n'y a aucun rapport à nos manufactures? J'ai écrit sans passion, sans esprit de parti et sans vouloir blesser personne; j'ai écrit pour une fin très noble, qui est l'instruction générale du genre humain; j'ai écrit sans aucune vue d'intérêt et de vanité; en sorte que les observateurs, les examinateurs, les critiques, les flatteurs, les chicaneurs, les timides, les politiques, les petits génies, les patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes, n'auront rien à me dire et ne trouveront point occasion d'exercer leur odieux talent.

J'avoue qu'on m'a fait entendre que j'aurais dû d'abord, comme bon sujet et bon Anglais, présenter au secrétaire d'État, à mon retour, un mémoire instructif touchant mes découvertes, vu que toutes les terres qu'un sujet découvre appartiennent de droit à la couronne. Mais, en vérité, je doute que la conquête des pays dont il s'agit soit aussi aisée que celle que Fernand Cortez fit autrefois d'une contrée de l'Amérique, où les Espagnols massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes. Premièrement, à l'égard du pays de Lilliput, il est clair que la conquête n'en vaut pas la peine, et que nous n'en retirerions pas de quoi nous rembourser des frais d'une flotte et d'une armée. Je demande s'il y aurait de la prudence à aller attaquer les Brobdingnagniens. Il ferait beau voir une armée anglaise faire une descente en ce pays-là! Serait-elle fort contente, si on l'envoyait dans une contrée où l'on a toujours une île aérienne sur la tête, toute prête à écraser les rebelles, et à plus forte raison les ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet empire? Il est vrai que le pays des Houyhnhnms paraît une conquête assez aisée. Ces peuples ignorent le métier de la guerre; ils ne savent ce que c'est qu'armes blanches et armes à feu.

Cependant, si j'étais ministre d'État, je ne serais point d'humeur de faire une pareille entreprise. Leur haute prudence et leur parfaite unanimité sont des armes terribles. Imaginez-vous, d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur se jetant sur une armée européenne! Quel carnage ne feraient-ils pas avec leurs dents, et combien de têtes et d'estomacs ne briseraient-ils pas avec leurs formidables pieds de derrière? Certes, il n'y a point de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer ce qu'Horace a dit de l'empereur Auguste:

Recalcitrat undique tutus.

Mais, loin de songer à conquérir leur pays, je voudrais plutôt qu'on les engageât à nous envoyer quelques-uns de leur nation pour civiliser la nôtre, c'est-à-dire pour la rendre vertueuse et plus raisonnable.

Une autre raison m'empêche d'opiner pour la conquête de ce pays, et de croire qu'il soit à propos d'augmenter les domaines de Sa Majesté britannique de mes heureuses découvertes: c'est qu'à dire le vrai, la manière dont on prend possession d'un nouveau pays découvert me cause quelques légers scrupules. Par exemple, une troupe de pirates est poussée par la tempête je ne sais où. Un mousse, du haut du perroquet, découvre terre: les voilà aussitôt à cingler de ce côté-là. Ils abordent, ils descendent sur le rivage, ils voient un peuple désarmé qui les reçoit bien; aussitôt ils donnent un nouveau nom à cette terre et en prennent possession au nom de leur chef. Ils élèvent un monument qui atteste à la postérité cette belle action. Ensuite, ils se mettent à tuer deux ou trois douzaines de ces pauvres Indiens, et ont la bonté d'en épargner une douzaine, qu'ils renvoient à leurs huttes. Voilà proprement l'acte de possession qui commence à fonder le droit divin.

On envoie bientôt après d'autres vaisseaux en ce même pays pour exterminer le plus grand nombre des naturels; on met les chefs à la torture pour les contraindre à livrer leurs trésors; on exerce par conscience tous les actes les plus barbares et les plus inhumains; on teint la terre du sang de ses infortunés habitants; enfin, cette exécrable troupe de bourreaux employée à cette pieuse expédition est une colonie envoyée dans un pays barbare et idolâtre pour le civiliser et le convertir.

J'avoue que ce que je dis ici ne regarde point la nation anglaise, qui, dans la fondation des colonies, a toujours fait éclater sa sagesse et sa justice, et qui peut, sur cet article, servir aujourd'hui d'exemple à toute l'Europe. On sait quel est notre zèle pour faire connaître la religion chrétienne dans les pays nouvellement découverts et heureusement envahis; que, pour y faire pratiquer les lois du christianisme nous avons soin d'y envoyer des pasteurs très pieux et très édifiants, des hommes de bonnes moeurs et de bon exemple, des femmes et des filles irréprochables et d'une vertu très bien éprouvée, de braves officiers, des juges intègres, et surtout des gouverneurs d'une probité reconnue, qui font consister leur bonheur dans celui des habitants du pays, qui n'y exercent aucune tyrannie, qui n'ont ni avarice, ni ambition, ni cupidité, mais seulement beaucoup de zèle pour la gloire et les intérêts du roi leur maître.

Au reste, quel intérêt aurions-nous à vouloir nous emparer des pays dont j'ai fait la description? Quel avantage retirerions-nous de la peine d'enchaîner et de tuer les naturels? Il n'y a dans ces pays-là ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne méritent donc pas de devenir l'objet de notre ardeur martiale et de notre zèle religieux, ni que nous leur fassions l'honneur de les conquérir.

Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis prêt à attester, quand on m'interrogera juridiquement, qu'avant moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées: je prends à témoin les naturels, dont la déposition doit faire foi. Il est vrai qu'on peut chicaner par rapport à ces deux yahous dont j'ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la tige de tous les yahous de ce pays-là. Mais il n'est pas difficile de prouver que ces deux anciens yahous étaient natifs d'Angleterre; certains traits de leurs descendants, certaines inclinations, certaines manières, le font préjuger. Au surplus, je laisse aux docteurs en matière de colonies à discuter cet article, et à examiner s'il ne fonde pas un titre clair et incontestable pour le droit de la Grande-Bretagne.

Après avoir ainsi satisfait à la seule objection qu'on me peut faire au sujet de mes voyages, je prends enfin congé de l'honnête lecteur qui m'a fait l'honneur de vouloir bien voyager avec moi dans ce livre, et je retourne à mon petit jardin de Redriff, pour, m'y livrer, à mes spéculations philosophiques.

EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE

Cinq ans après avoir publié le Voyage au pays des Houyhnhnms,— dit M. Taine dans sa remarquable étude sur Jonathan Swift,—il écrivit en faveur de la malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son désespoir et de son génie, sous ce titre: Proposition modeste pour empêcher que les enfants des pauvres en Irlande soient une charge à leurs parents et pour qu'ils soient utiles à leur pays (1729). Nous empruntons à M. Taine la traduction des principaux passages de cet écrit, qui est resté d'une piquante actualité.

«C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans cette grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes couvertes de mendiantes suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur pour avoir l'aumône… Tous les partis conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui, dans le déplorable état de ce royaume, un très grand fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un beau moyen aisé et peu coûteux de transformer ces enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si grand service au public, qu'il mériterait une statue comme sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer une idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre objection.

«J'ai été assuré par un Américain de ma connaissance à Londres, homme très capable, qu'un jeune enfant bien portant, bien nourri, est, à l'âge d'un an, une nourriture tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou bouilli, à l'étuvée ou au four; et je ne doute pas qu'il ne puisse servir également en fricassée ou en ragoût.

«Je prie donc humblement le public de considérer que des cent vingt mille enfants, on en pourrait réserver vingt mille pour la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat très raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre et de sel, il serait très bon, bouilli, le quatrième jour, particulièrement en hiver.

«J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, atteindre vingt-huit livres.

«J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de mendiant (et dans cette liste je mets tous les cottagers, laboureurs, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont environ de deux schillings par an, guenilles comprises, et je crois que nul gentleman ne se plaindra pas de donner dix schillings pour le corps d'un bon enfant gras, qui lui fournira au moins quatre plats d'excellente viande nutritive.

«Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau convenablement préparée fera des gants admirables pour les dames et des bottes l'été, pour les gentlemen élégants.

«Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera pas; pourtant je leur recommanderais plutôt d'acheter les enfants vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir, au couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.

«Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et visibles aussi bien que de la plus grande importance.

«Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre des papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés, puisqu'ils sont les principaux producteurs de la nation.

«Secondement, comme l'entretien de cent mille enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix schillings par tête chaque année, la richesse de la nation s'accroîtrait par là de cinquante mille guinées par an, outre le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous les gentlemen de fortune qui ont quelque délicatesse dans le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit étant uniquement de notre cru et de nos manufactures.

«Troisièmement, ce serait un grand encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et pénalités. Cela augmenterait les soins et la tendresse des mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi en quelque sorte par le public lui-même.—On pourrait énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition de quelques milliers de pièces à notre exportation de boeuf en baril, l'expédition plus abondante de la chair du porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses par amour de la brièveté.

«Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions à trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci, parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine, aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant aux jeunes laboureurs, leur état donne des espérances pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement que si en quelques occasions on les loue par hasard comme manoeuvres, il n'ont pas la force d'achever leur travail. De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent heureusement délivrés de tous les maux à venir.»

Swift finit par cette ironie de cannibale:

«Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le moindre intérêt personnel dans l'accomplissement de cette oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont par cet expédient je puisse tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf ans et ma femme ayant passé l'âge où elle aurait pu devenir mère.» Ce que l'auteur dit des gros-boutiens, des hauts-talons et des bas-talons dans l'empire de Lilliput regarde évidemment ces malheureuses disputes qui divisent l'Angleterre en conformistes et en non conformistes, en tories et en wihgs. (Note du traducteur.) Anciens termes du jargon scolastique. Vieillard. Variante du célèbre vers de Térence: «Je suis homme et pense que rien de ce qui concerne les hommes ne doit m'être indifférent.» Nihil caballini, rien de ce qui concerne les chevaux. «Si le sort fait de Sinon un malheureux, au moins n'en fera-t-il pas un menteur et un fourbe.» Horace, Satires, livre II, sat. 1: Flacci Verba per attentam non ibunt Cæsaris aurem: Cui male si palpere, recalcitrat undique tutus.

«Les vers de Flaccus (Horace) n'iront pas fatiguer l'oreille de César: quand on le caresse maladroitement, il se cabre contre la louange, tant il se tient sur ses gardes» Allusion à la conquête du Mexique par les Espagnols, qui exercèrent des cruautés inouïes à l'égard des naturels du pays.

End of Project Gutenberg's Les Voyages de Gulliver, by Jonathan Swift