CARTE DES VOYAGES DE DENHAM ET DE CLAPPERTON
d'après
la relation du 2e voyage de Clapperton.
Gravé par E. Morieu.
Les résultats de cette expédition étaient donc considérables. C'était pour la première fois qu'on entendait parler des Felatahs, et leur identité avec les Fans allait être démontrée par le second voyage de Clapperton. On savait qu'ils avaient créé dans le centre et dans l'ouest de l'Afrique un immense empire, et il était bien constaté que ces peuples n'appartenaient pas à la race nègre. L'étude de leur langage et des rapports qu'il présente avec certains idiomes non africains allait jeter un jour tout nouveau sur l'histoire des migrations des peuples. Enfin, on connaissait le lac Tchad, sinon dans son entier, du moins dans sa plus grande partie. On lui savait deux affluents: l'Yeou, dont le cours se trouvait en partie relevé et dont la source était indiquée par les rapports des indigènes, et le Chary, dont la partie inférieure et l'embouchure avaient été visitées avec soin par Denham. Quant au Niger, les informations que Clapperton avait recueillies de la bouche des indigènes étaient encore bien confuses, mais de leur ensemble on pouvait inférer qu'il se jetait dans le golfe de Benin. D'ailleurs, Clapperton se promettait de revenir, après un court repos en Angleterre, et, partant de la côte de l'Atlantique, de remonter le Kouara ou Djoliba, comme on appelait le Niger, en divers endroits de son cours, de mettre fin au débat, depuis si longtemps soulevé, en faisant de ce fleuve un cours d'eau différent du Nil, de relier ses nouvelles découvertes avec celles de Denham, et enfin d'achever la traversée de l'Afrique, suivant une diagonale allant de Tripoli au golfe de Benin.
II
Second voyage de Clapperton.—Arrivée à Badagry.—Le Yourriba et sa capitale Katunga.—Boussa.—Tentatives pour obtenir un récit fidèle de la mort de Mungo-Park.—Le Nyffé, le Gouari et le Zegzeg.—Arrivée à Kano.—Déboires.—Mort de Clapperton.—Retour de Lander à la côte.—Tuckey au Congo.—Bowdich chez les Aschanties.—Mollien aux sources du Sénégal et de la Gambie.—Le major Gray.—Caillié à Tembouctou.—Laing aux sources du Niger.—Richardet et John Lander à l'embouchure du Niger.—Cailliaud et Letorzec en Égypte, en Nubie et à l'oasis de Siouah.
Dès que Clapperton fut revenu en Angleterre, il s'empressa de soumettre à lord Bathurst le projet qu'il avait formé de se rendre à Kouka en partant de Benin, c'est-à-dire en suivant le chemin le plus court,—chemin qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait parcouru,—et en remontant le Niger depuis son embouchure jusqu'à Tembouctou.
Trois personnes furent adjointes à Clapperton pour cette expédition, dont il avait le commandement: le chirurgien Dickson, le capitaine de vaisseau Pearce, excellent dessinateur, et le chirurgien de marine Morrison, très versé dans toutes les branches de l'histoire naturelle.
L'expédition arriva, le 26 novembre 1825, dans le golfe de Benin. Dickson ayant demandé, on ne sait sous quel motif, à voyager seul pour gagner Sockatou, fut débarqué à Juidah. Un Portugais, nommé de Souza, l'accompagna jusqu'à Dahomey avec Columbus, qui avait été le domestique de Denham. A dix-sept journées de cette ville, Dickson atteignit Char, puis Youri, et l'on n'entendit plus jamais parler de lui.
Les autres explorateurs avaient gagné la rivière de Benin, qu'un négociant anglais du nom de Houtson leur conseilla de ne pas remonter, car le roi des contrées qu'elle arrosait nourrissait une haine profonde contre les Anglais, qui mettaient obstacle à son commerce le plus rémunérateur, la traite des esclaves.
Il valait bien mieux, disait-il, aller à Badagry, lieu aussi rapproché de Sockatou, et dont le chef, bien disposé pour les voyageurs, leur fournirait, sans doute, une escorte jusqu'aux frontières du royaume de Yourriba. Houtson habitait le pays depuis plusieurs années; il en connaissait les mœurs et la langue; Clapperton jugea donc utile de se l'attacher jusqu'à Eyes ou Katunga, capitale du Yourriba.
L'expédition débarqua, le 29 novembre 1825, à Badagry, remonta un bras de la rivière de Lagos, puis, pendant près de deux milles, la crique de Gazie, qui traverse une partie du Dahomey, et, descendant sur la rive gauche, elle s'enfonça dans l'intérieur. Le pays était tantôt marécageux, tantôt admirablement cultivé, et planté d'ignames. Tout respirait l'abondance. Aussi, les nègres se montraient-ils très récalcitrants au travail. Dire à quels interminables «palabres» (pourparlers) il fallut avoir recours, quelles négociations il fut nécessaire de mener, quelles exactions il fallut subir pour se procurer des porteurs, serait impossible.
Les explorateurs, au milieu de ces difficultés, atteignirent cependant Djannah, à soixante milles de la côte.
«Nous avons vu ici, dit Clapperton, plusieurs métiers de tisserand en mouvement. Il y en avait huit ou dix dans une maison; c'était réellement une manufacture en règle.... Ces gens fabriquent aussi de la faïence, mais ils préfèrent celle qui vient d'Europe, quoi qu'ils ne fassent pas toujours un usage convenable des différents objets. Le vase dans lequel le «cabocir» (chef) nous offrit de l'eau à boire, fut reconnu par M. Houtson pour un joli pot de chambre qu'il avait vendu l'année précédente à Badagry.»
Tous les membres de l'expédition étaient gravement atteints de fièvres, engendrées par la chaleur humide et malsaine de la contrée. Pearce et Morrisson moururent le 27 septembre, l'un auprès de Clapperton, l'autre à Djannah, avant d'avoir atteint la côte.
Dans toutes les villes que Clapperton traversait, à Assoudo, qui ne compte pas moins de dix mille habitants, à Daffou, qui en renferme cinq mille de plus, un bruit singulier semblait l'avoir précédé. Partout on disait qu'il venait rétablir la paix dans les pays où régnait la guerre, et faire du bien aux contrées qu'il explorerait.
A Tchow, la caravane rencontra l'émissaire que le roi du Yourriba envoyait au devant d'elle avec une suite nombreuse, et entra bientôt à Katunga. Cette ville «est entourée et entremêlée d'arbres touffus décrivant une ceinture autour de la base d'une montagne rocailleuse composée de granit et longue d'environ trois milles; c'est un des plus beaux tableaux qu'il soit possible de voir.»
Clapperton séjourna dans cette ville depuis le 24 janvier jusqu'au 7 mars 1826. Il y fut reçu avec beaucoup de cordialité par le sultan, auquel il demanda l'autorisation d'entrer dans le Nyffé ou Toppa, afin de gagner par là le Haoussa et le Bornou. «Le Nyffé était désolé par la guerre civile, et l'un des prétendants au trône avait appelé à son aide les Felatahs, répondit le sultan; il ne serait donc pas prudent de prendre ce chemin, et mieux vaudrait passer par la province de Youri.» Quoi qu'il en eût, Clapperton dut se soumettre.
Mais il avait profité de son séjour à Katunga pour faire quelques observations intéressantes. Cette ville ne renferme pas moins de sept marchés différents, où l'on vend des ignames, du grain, des bananes, des figues, du beurre végétal, des graines de coloquinte, des chèvres, des poules, des moutons, des agneaux, de la toile et une foule d'instruments aratoires.
Les maisons du roi et de ses femmes sont entourées de deux grands parcs. Les portes et les poteaux qui soutiennent les verandahs sont ornés de sculptures, représentant, soit un boa qui tue une antilope ou un cochon, soit des troupes de guerriers accompagnées de tambours,—sculptures qui ne sont pas trop mal exécutées.
«L'aspect général des Yourribani, dit le voyageur, me paraît offrir moins des traits caractéristiques des nègres que celui d'aucun des autres peuples que j'ai vus; leurs lèvres sont moins épaisses, leur nez se rapproche plus de la forme aquiline que ceux des nègres en général. Les hommes sont bien faits et ont un maintien aisé qui ne peut manquer d'attirer l'attention. Les femmes ont presque toutes l'air plus commun que les hommes, ce qui peut provenir de ce qu'elles sont exposées au soleil et des fatigues qu'elles sont obligées de supporter, tous les travaux de la terre retombant sur elles.»
Quelque temps après être sorti de Katunga, Clapperton traversa la rivière de Moussa, affluent du Kouara, et entra à Kiama, l'une des villes par lesquelles passe la caravane qui, du Haoussa et du Borgou, va au Gandja, sur les frontières de l'Achantie. Elle ne renferme pas moins de trente mille habitants, qui sont regardés comme les plus grands voleurs de toute l'Afrique. «Il suffit d'appeler quelqu'un natif du Borgou pour le désigner comme un larron et un assassin.»
Au sortir de Kiama, le voyageur rencontra la caravane du Haoussa. Des bœufs, des ânes, des chevaux, des femmes et des hommes, au nombre d'un millier, marchaient les uns derrière les autres, en formant une ligne interminable, qui offrait le coup d'œil le plus singulier et le plus bizarre. Quelle étrange bigarrure, depuis ces jeunes filles nues et ces hommes pliant sous le fardeau, jusqu'à ces marchands gandjani, vêtus d'une manière aussi fantastique que ridicule, et montés sur des chevaux estropiés qui boitaient en marchant!
Clapperton dirigeait maintenant sa marche vers Boussa, lieu où Mungo-Park avait péri sur le Niger. Avant de l'atteindre, il lui fallut traverser l'Oli, affluent du Kouara, et passer par Ouaoua, capitale d'une province du Borgou, dont l'enceinte carrée peut contenir dix-huit mille habitants. C'est l'une des villes les plus propres et les mieux bâties qu'on rencontre depuis Badagry. Les rues sont propres, larges, et les maisons circulaires ont un toit conique en chaume. Mais il est impossible, dans l'univers entier, d'imaginer une ville où l'ivrognerie soit plus générale. Gouverneur, prêtres, laïques, hommes, femmes, boivent avec excès du vin de palme, du rhum qui vient de la côte et «du bouza». Cette dernière liqueur est un mélange de dourrah, de miel, de poivre du Chili et de la racine d'une herbe grossière que mange le bétail, le tout additionné d'une certaine quantité d'eau.
«Les Ouaouanis, dit Clapperton, ont une grande réputation de probité. Ils sont gais, bienveillants et hospitaliers. Je n'ai pas vu de peuple en Afrique qui fût aussi disposé à donner des renseignements sur la contrée qu'ils habitent, et, ce qui est très extraordinaire, je n'ai pas aperçu un seul mendiant parmi eux. Ils nient qu'ils soient originaires du Borgou et disent qu'ils sont issus des Haoussani et des Nyffeni. Leur langue est un dialecte de celle des Yourribani, mais les femmes ouaouanies sont jolies et les Yourribanies ne le sont pas; les hommes sont vigoureux et bien faits, ils ont l'air débauché. Leur religion est en partie un islamisme relâché, et en partie le paganisme.»
Depuis la côte, Clapperton,—et sa remarque est précieuse,—avait rencontré des tribus Felatahs encore païennes, parlant la même langue, ayant les mêmes traits et la même couleur que les Felatahs musulmans. Ils étaient évidemment de la même race.
Boussa, que le voyageur atteignit enfin, n'est pas une ville régulière; elle est composée de groupes de maisons épars dans une île du Kouara par 10° 14´ de latitude nord et 6° 11´ de longitude à l'est du méridien de Greenwich. La province dont elle est la capitale est la plus peuplée du Borgou. Les habitants sont païens, de même que le sultan, bien que son nom soit Mohammed. Ils se nourrissent de singes, de chiens, de chats, de rats, de poissons, de bœuf et de mouton.
«Pendant que j'étais avec le sultan, dit Clapperton, on a apporté son déjeuner; je fus invité à y prendre part; il consistait en un gros rat d'eau grillé et encore revêtu de sa peau, un plat de très beau riz bouilli, du poisson sec cuit à l'étuvée dans de l'huile de palme, des œufs d'alligator frits ou à l'étuvée, et enfin de l'eau fraîche du Kouara. Je mangeai du poisson à l'étuvée et du riz, et l'on se divertit beaucoup de ce que je ne voulus tâter ni du rat ni des œufs d'alligator.»
Le sultan reçut le voyageur avec affabilité et lui apprit que le sultan d'Youri tenait depuis sept jours des bateaux prêts, afin qu'il pût remonter le fleuve jusqu'à cette ville. Clapperton répondit que, la guerre ayant fermé toutes les issues entre le Bornou et Youri, il préférait s'avancer par le Koulfa et le Nyffé. «Tu as raison, dit le sultan, tu as bien fait de venir me voir, tu prendras telle route que tu voudras.»
Dans une audience subséquente, le voyageur s'informa des Européens qui, il y avait une vingtaine d'années, avaient péri sur le Kouara. Cette demande mit évidemment le sultan mal à son aise. Aussi ne répondit-il pas franchement. Il était alors, dit-il, trop jeune pour avoir su bien exactement ce qui s'était passé.
«Je n'ai besoin, répondit Clapperton, que d'avoir les livres et papiers qui leur appartenaient et de voir l'endroit où ils ont péri.
—Je n'ai rien de ce qui leur a appartenu, répondit le sultan. Quant au lieu de leur mort, n'y va pas! C'est un très mauvais endroit.
—On m'a dit qu'on pouvait y voir encore une partie du bateau qui les portait. Est-ce vrai? demanda Clapperton.
—Non, non, on t'a fait un faux rapport, reprit le sultan. Il y a longtemps que les grandes eaux ont emporté ce qu'il en restait entre les rochers.»
A une nouvelle demande relative aux papiers et journaux de Mungo-Park, le sultan répondit qu'il ne possédait rien, que ces papiers avaient été entre les mains de quelques savants, mais que, puisque cela tenait tant au cœur de Clapperton, il les ferait rechercher. Après avoir remercié, le voyageur demanda l'autorisation d'interroger les vieillards de la ville, dont plusieurs avaient dû être témoins de l'événement. A cette question, l'embarras se peignit sur la figure du sultan, qui ne répondit pas. Il était donc inutile de le presser davantage.
«Ce fut un coup mortel pour mes recherches ultérieures, dit Clapperton, car chacun montrait de l'embarras, quand je demandais des détails et disait: L'affaire est arrivée avant que j'aie pu m'en souvenir; ou bien, je n'étais pas témoin. On me désigna le lieu où le bateau s'était arrêté et où son malheureux équipage avait péri, mais on ne le fit qu'avec précaution et comme à la dérobée.»
Quelques jours plus tard, Clapperton apprenait que le dernier iman, qui était Felatah, avait eu en sa possession les livres et les papiers de Mungo-Park. Par malheur, cet iman venait de quitter Boussa depuis quelque temps. Enfin, à Koulfa, le voyageur recueillait des renseignements qui ne lui permettaient pas de douter que Mungo-Park n'eût été tué.
Au moment où Clapperton quitte le Borgou, il ne peut s'empêcher de remarquer combien est menteuse la mauvaise réputation de ses habitants, partout traités de voleurs et de bandits. Pour son compte, il avait traversé tout leur pays, il avait voyagé et chassé seul avec eux, et il n'avait jamais eu à leur faire le moindre reproche.
Le voyageur va maintenant essayer de gagner Kano en traversant le Kouara et en passant par le Gouari et le Zegzeg. Il arrive bientôt à Tabra, sur le May-Yarrow, où résidait la reine-mère de Nyffé; puis, il va voir le roi à son camp, qui était peu éloigné de la ville. C'était, au dire de Clapperton, le coquin le plus effronté, le plus abject et le plus avide qu'il fût possible de rencontrer, demandant tout ce qu'il voyait et ne se laissant rebuter par aucun refus.
«Il a occasionné, dit le voyageur, la ruine de son pays par son ambition de nature et par son appel aux Felatahs, qui sont venus à son secours et qui se débarrasseront de lui du moment qu'il ne leur sera plus bon à rien. Il est cause que la plus grande partie de la population industrieuse du Nyffé a été tuée ou vendue comme esclave ou a fui de sa patrie.»
Clapperton fut forcé par la maladie de résider plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu à Koulfa, ville commerçante, sur la rive septentrionale du May-Yarrow, qui renferme de douze à quinze mille habitants. Depuis vingt ans exposée aux incursions des Felatahs, cette cité avait été brûlée deux fois en six ans. Clapperton y fut témoin de la célébration de la fête de la nouvelle lune. Ce jour-là, chacun fait et reçoit des visites. Les femmes ont la laine de leur chevelure nattée et teinte d'indigo, ainsi que les sourcils. Leurs cils sont peints avec du khol, leurs lèvres sont teintes en jaune, leurs dents en rouge; leurs mains et leurs pieds sont coloriés de henné. Elles mettent pour cette circonstance leurs vêtements les plus beaux et les plus gais, et elles portent leurs verroteries, leurs bracelets et leurs anneaux de cuivre, d'argent, d'étain ou de laiton. Elles profitent de cette fête pour boire autant de bouza que les hommes, pour se mêler à leurs chants et à leurs danses.
Le voyageur pénétra bientôt dans la province de Gouari, après avoir quitté celle de Kotong-Kora. Conquis avec le reste du Haoussa par les Felatahs, le Gouari s'était insurgé à la mort de Bello Ier, et depuis cette époque, il avait su, malgré les tentatives des Felatahs, conserver son indépendance. La capitale de cette province, qui porte aussi le nom de Gouari, est située par 10° 54´ de latitude nord et 8° 1´ de longitude est de Greenwich.
A Fatika, Clapperton entra dans le Zegzeg, territoire soumis aux Felatahs; puis, il visita Zariyah, ville singulière, où l'on voyait des champs de millet, des jardins potagers, des plantations d'arbres touffus, des marais et des pelouses,—il y avait même des maisons. La population passait pour être plus considérable qu'à Kano et était estimée à quarante ou cinquante mille habitants, presque tous Felatahs.
La caravane rencontra l'émissaire du roi du Yourriba. (Page 99.)
Le 19 septembre, après tant de traverses et de fatigues, Clapperton pénétrait enfin à Kano. Dès le premier jour, il s'aperçut qu'on aurait préféré le voir arriver par l'est, car la guerre avec le Bornou avait intercepté toutes les communications avec le Fezzan et Tripoli. Laissant le bagage à la garde de son domestique Lander, Clapperton alla presque aussitôt à la recherche du sultan Bello, qui se trouvait, disait-on, dans les environs de Sockatou. Ce voyage fut extrêmement pénible. Clapperton y perdit ses chameaux, ses chevaux, et ne put se procurer, pour emmener le peu qu'il avait avec lui, qu'un bœuf galeux et malade, de sorte que lui-même et ses serviteurs durent porter une partie de la charge.
Notre marche fut lente. (Page 107.)
Bello accueillit Clapperton avec bonté et lui envoya des provisions et des chameaux. Mais, comme le sultan cherchait à réduire la province de Gouber révoltée contre lui, il ne put tout d'abord accorder une audience au voyageur pour s'entretenir des intérêts multiples que le gouvernement anglais avait chargé Clapperton de traiter.
A la tête de cinquante à soixante mille soldats, dont les neuf dixièmes étaient à pied et revêtus d'armures ouatées, Bello attaqua Counia, capitale du Gouber. Ce fut le plus pauvre combat qu'il soit possible d'imaginer, et la guerre se termina après cette tentative avortée. Cependant, Clapperton, dont la santé était profondément altérée, gagna Sockatou, puis Magoria, où il vit le sultan.
Dès qu'il eut reçu les présents qui lui étaient destinés, Bello ne montra plus des dispositions aussi amicales. Bientôt même, il prétendit avoir reçu du cheik El-Khanemi une lettre pour l'engager à se défaire du voyageur, qui n'était qu'un espion, et à se défier des Anglais, dont les projets étaient, après s'être renseignés sur les ressources du pays, de s'y établir, de s'y créer des partisans et de profiter ensuite des troubles qu'ils auraient suscités pour s'emparer du Haoussa comme ils avaient fait de l'Inde.
Ce qui ressortait le plus clairement de toutes les difficultés élevées par Bello, c'est qu'il désirait vivement se rendre maître des présents destinés au sultan du Bornou. Cependant, il lui fallait un prétexte; il crut l'avoir trouvé en répandant le bruit que le voyageur portait des canons et des munitions à Kouka. En toute conscience, Bello ne pouvait, disait-il, permettre qu'un étranger traversât ses États pour mettre son irréconciliable ennemi en état de lui faire la guerre. Bien plus, Bello prétendit forcer Clapperton à lui lire la lettre de lord Bathurst au sultan du Bornou.
«Tu peux la prendre si tu veux, répondit le voyageur, mais je ne te la donnerai pas. Tout t'est possible, puisque tu as la force, mais tu te déshonoreras en le faisant. Pour moi, ouvrir cette lettre, ce serait faire plus que ma tête ne vaut. Je suis venu à toi avec une lettre et des présents de la part du roi d'Angleterre, d'après la confiance que lui a inspirée ta lettre de l'année dernière. J'espère que tu n'enfreindras pas ta parole et ta promesse pour voir ce que contient cette lettre.»
Le sultan fit alors un geste de la main pour donner congé au voyageur, qui se retira.
Cependant, cette tentative ne fut pas la dernière, et les choses allèrent même beaucoup plus loin. Quelques jours plus tard on vint encore demander à Clapperton de livrer les présents destinés à El-Khanemi. Sur son refus, on les lui enleva.
«Vous vous conduisez envers moi comme des voleurs, s'écria Clapperton. Vous manquez essentiellement à la foi jurée. Aucun peuple dans le monde ne se conduirait ainsi. Vous feriez mieux de me couper la tête que de faire une chose semblable, mais je suppose que vous en viendrez là, quand vous m'aurez tout enlevé.»
Bien plus, on voulut lui prendre ses armes et ses munitions. Clapperton s'y refusa avec la dernière énergie. Ses domestiques effrayés l'abandonnèrent, mais ils ne tardèrent pas à revenir, prêts à se soumettre aux mêmes dangers que leur maître, pour lequel ils avaient la plus vive affection.
A ce moment critique s'arrête le journal de Clapperton. Il y avait plus de six mois qu'il était à Sockatou, sans avoir pu se livrer à aucune exploration, sans avoir réussi à mener à bien la négociation pour laquelle il était venu de la côte. L'ennui, les fatigues, les maladies, ne lui avaient laissé aucun repos, et son état était tout à coup devenu très alarmant. Son domestique, Richard Lander, qui l'avait rejoint à Sockatou, se multipliait en vain.
Le 12 mars 1827, Clapperton fut attaqué d'une dysenterie que rien ne put arrêter, et ne tarda pas à s'affaiblir. Comme on était dans le rhamadan, Lander ne pouvait obtenir aucun service, pas même des domestiques. Et cependant la maladie faisait tous les jours des progrès, que développait une chaleur accablante. Pendant vingt jours, Clapperton resta dans le même état de faiblesse et d'affaissement; puis, sentant sa fin approcher, il donna ses dernières instructions à Richard Lander, son fidèle serviteur, et s'éteignit dans ses bras, le 11 avril.
«Je fis avertir le sultan Bello, dit Lander, de la perte cruelle que je venais de faire, en lui demandant la permission d'enterrer mon maître à la manière de mon pays et le priant de me faire désigner l'endroit où je pourrais déposer sa dépouille mortelle. Mon messager revint bientôt avec le consentement du sultan, et le même jour, à midi, quatre esclaves me furent amenés de la part de Bello pour creuser la fosse. Me proposant de les suivre avec le corps, je le fis placer sur le dos de mon chameau et je le couvris du pavillon de la Grande-Bretagne. Notre marche fut lente et nous nous arrêtâmes à Djungari, petit village bâti sur une éminence à cinq milles dans le sud-est de Sockatou. Le corps fut enlevé de dessus le chameau et placé d'abord sous un hangar, tandis que les esclaves creusaient la fosse, ensuite transporté près d'elle, lorsqu'elle fut achevée. J'ouvris alors un livre de prières, et, d'une voix entrecoupée de sanglots, je lus l'office des morts. Personne ne prêtait l'oreille à cette triste lecture et n'allégeait ma douleur en la partageant. Les esclaves se tenaient à quelque distance; ils se querellaient et faisaient un bruit indécent. La cérémonie religieuse terminée, le pavillon fut enlevé et le corps déposé doucement dans la terre. Et moi je pleurai amèrement sur les restes inanimés du meilleur, du plus intrépide et du plus digne des maîtres.»
La chaleur, la fatigue et la douleur accablèrent si bien le pauvre Lander, qu'il fut pendant plus de dix jours dans l'impossibilité absolue de quitter sa hutte.
Bello s'informa plusieurs fois de l'état de santé du malheureux domestique, mais celui-ci ne se trompa pas à ces démonstrations du sultan; elles n'étaient inspirées que par le désir de s'emparer des caisses et des bagages du voyageur, qu'on croyait remplis d'or et d'argent. Aussi, l'étonnement de Bello fut-il à son comble, en constatant que Lander ne possédait même pas la somme suffisante pour acquitter les frais de son voyage jusqu'à la côte. Mais ce que le sultan n'apprit jamais, c'est que Lander avait eu la précaution de cacher sur lui une montre d'or qui lui restait, avec celles des capitaines Pearce et Clapperton.
Cependant, Lander comprenait qu'il lui fallait à tout prix et au plus vite regagner la côte. Au moyen de quelques présents adroitement distribués, il gagna plusieurs conseillers du sultan, qui représentèrent à celui-ci que, si le voyageur venait à mourir, on ne manquerait pas de répandre le bruit que Bello l'avait fait assassiner ainsi que son maître. Bien que Clapperton eût conseillé à Lander de se joindre aux marchands arabes qui gagnent le Fezzan, celui-ci, craignant que les papiers et les journaux de l'expédition ne lui fussent enlevés, se détermina à regagner le littoral.
Le 3 mai, Lander partit enfin de Sockatou, se dirigeant vers Kano. Si, pendant la première partie de ce voyage, Lander avait failli mourir de soif, la seconde fut moins pénible, car le roi de Djacoba, qu'il eut pour compagnon de route, le traita avec affabilité et l'engagea même à visiter son pays. Il lui raconta qu'il avait pour voisins des peuples nommés Nyam-Nyams, qui lui avaient servi d'alliés contre le sultan de Bornou, et, qu'à la suite d'un combat, ces Nyam-Nyams, après avoir enlevé les cadavres de leurs ennemis, les avaient rôtis et mangés. C'est, croyons-nous, depuis Hornemann, la première fois que paraît, dans une relation de voyage, avec cette réputation d'anthropophagie, ce peuple qui devait être le sujet de tant de fables ridicules.
Lander entra le 25 mai dans Kano et, n'y faisant qu'un court séjour, prit la route de Funda, au bord du Niger,—route qu'il comptait suivre jusqu'à Benin. Le voyageur trouvait d'ailleurs plusieurs avantages à cette direction. Si le chemin était plus sûr, il était en même temps nouveau, et Lander pourrait ajouter ainsi aux découvertes précédemment faites par son maître.
Kanfou, Carifo, Gowgie, Gatas furent successivement visitées par Lander, qui constata que les habitants de ces villes appartiennent à la race du Haoussa et payent tribut aux Felatahs. Il vit aussi Damoy, Drammalik, Coudonia, rencontra une grande rivière qui coulait vers le Kouara, visita Kottop, grand marché de bœufs et d'esclaves, Coudgi et Dunrora, en vue d'une longue chaîne de hautes montagnes qui courent à l'est.
A Dunrora, au moment où Lander faisait charger ses bêtes de somme, quatre cavaliers, aux chevaux couverts d'écume, se précipitèrent chez le chef et, de concert avec lui, forcèrent le voyageur à retourner sur ses pas pour aller trouver le roi du Zegzeg, qui avait, disaient-ils, le plus grand désir de le voir. Il n'en était pas de même de Lander, qui voulait au contraire gagner le Niger, dont il n'était plus très éloigné et qu'il comptait descendre jusqu'à la mer. Cependant, il fallut céder à la force. Les guides de Lander ne suivirent pas tout à fait la même route que celui-ci avait prise pour venir à Dunrora, ce qui permit au voyageur de voir la ville d'Eggebi, gouvernée par un des principaux guerriers du souverain de Zegzeg.
Le 22 juillet, Lander entrait à Zegzeg. Il fut aussitôt reçu par le roi, qui lui déclara ne l'avoir fait revenir sur ses pas que parce que, la guerre ayant éclaté entre Bello et le roi de Funda, ce dernier n'aurait pas manqué de le faire périr lorsqu'il aurait appris qu'il avait porté des présents au sultan des Felatahs. Lander eut l'air de se laisser prendre à ces protestations d'intérêt, mais il comprit que la curiosité et le désir d'obtenir quelques présents avaient fait agir le roi de Zegzeg. Il s'exécuta donc, en s'excusant de la pauvreté de ses cadeaux sur ce qu'il avait été dépouillé de ses marchandises, et il obtint bientôt la permission de partir.
Ouari, Ouomba, Koulfa, Boussa et Ouaoua marquent les étapes du voyage de retour de Lander à Badagry, où il entra le 22 novembre 1827. Deux mois plus tard, il s'embarquait pour l'Angleterre.
Si le but commercial, principal objectif du voyage de Clapperton, était complètement manqué, grâce à la jalousie des Arabes, qui avaient changé les dispositions de Bello, parce que l'ouverture d'une nouvelle route aurait ruiné leur commerce, la science, du moins, profitait largement des travaux et des fatigues de l'explorateur anglais.
Dans son histoire des voyages, Desborough Cooley apprécie ainsi qu'il suit les résultats obtenus à cette époque par les voyageurs dont nous venons de résumer les travaux:
«Les découvertes, faites dans l'intérieur de l'Afrique par le capitaine Clapperton, dépassent de beaucoup, au double point de vue de leur étude et de leur importance, celles de tous ses prédécesseurs. Le 24° de latitude était la dernière limite qu'avait atteinte au midi le capitaine Lyon; mais le major Denham, dans son expédition à Mandara, parvint jusqu'au 9° 15´ de latitude, ajoutant ainsi 14° 3/4 ou neuf cents milles aux pays découverts par les Européens. Hornemann, il est vrai, avait déjà traversé le désert, et s'était avancé au midi jusqu'à Nyffé, par 10° 1/2 latitude, mais nous ne possédons aucune relation de son voyage. Dans sa première expédition, Park atteignit Silla par 1° 34´ longitude ouest, éloigné de onze cents milles de l'embouchure de la Gamba. Enfin Denham et Clapperton, depuis la côte orientale du lac Tchad (17° longitude) jusqu'à Sockatou (3° 1/2 longitude), explorèrent cinq cents milles de l'est à l'ouest de l'Afrique; de sorte que quatre cents milles seulement demeuraient inconnus entre Silla et Sockatou; mais, dans son second voyage, le capitaine Clapperton obtint des résultats dix fois plus importants. Il découvrit, en effet, la route la plus courte et la plus commode pour se rendre dans les contrées si populeuses de l'Afrique centrale, et il put se vanter d'avoir été le premier voyageur qui complétât un itinéraire du continent africain jusqu'à Benin.»
A ces réflexions si judicieuses, à cette appréciation si honorable, il n'y a que peu de chose à ajouter.
Les informations des géographes arabes, et notamment celles de Léon l'Africain, étaient vérifiées, et l'on avait une connaissance approximative d'une partie considérable du Soudan. Si la solution du problème qui agitait depuis si longtemps les savants,—le cours du Niger,—et qui avait décidé l'envoi d'expéditions dont nous allons parler, n'était pas encore complètement trouvée, on pouvait du moins l'entrevoir. En effet, l'on comprenait maintenant que le Niger, Kouara ou Djoliba, de quelque nom qu'on voulût l'appeler, et le Nil, étaient deux fleuves différents, aux bassins complètement distincts. En un mot, un grand pas venait d'être fait.
En 1816, on se demandait encore si le fleuve connu sous le nom de Congo ne serait pas l'embouchure du Niger. Cette reconnaissance fut donc confiée à un officier de marine qui avait donné de nombreuses preuves d'intelligence et de bravoure. Fait prisonnier en 1805, Jacques Kingston Tuckey n'avait été échangé qu'en 1814. Dès qu'il apprit qu'une expédition s'organisait pour l'exploration du Zaïre, il demanda à en faire partie, et le commandement lui en fut confié. Des officiers de mérite et des savants lui furent adjoints.
Tuckey partit d'Angleterre, le 19 mars 1816, ayant sous ses ordres le Congo et la Dorothée, bâtiment-transport. Le 20 juin, il mouillait à Malembé, sur la côte de Congo, par 4° 39´ de latitude sud. Le roi du pays fut scandalisé, paraît-il, en apprenant que les Anglais ne venaient pas acheter des esclaves, et se répandit en injures contre ces Européens qui ruinaient son commerce.
Le 18 juillet, Tuckey remontait le vaste estuaire du Zaïre avec le Congo; puis, lorsque la hauteur des rives du fleuve ne lui permit plus de s'avancer à la voile, il s'embarqua avec une partie de son monde dans ses chaloupes et ses canots. Le 10 août, la rapidité du courant, les énormes rochers dont était tapissé le lit du fleuve, le déterminèrent à s'avancer tantôt par terre, tantôt par eau. Dix jours plus tard, les canots s'arrêtaient définitivement devant une chute infranchissable. On s'avança donc par terre. Mais les difficultés devenaient tous les jours plus grandes, les nègres refusaient de porter les fardeaux, et plus de la moitié des Européens étaient malades. Enfin, alors qu'il était déjà à deux cent quatre-vingts milles de la mer, Tuckey se vit obligé de revenir sur ses pas. La saison des pluies était commencée. Le nombre des malades ne fit que s'accroître. Le commandant, affligé du lamentable résultat de cette excursion, fut à son tour pris de la fièvre et ne rentra à son bord que pour y mourir, le 4 octobre 1816.
Le seul résultat de cette déplorable tentative fut donc une reconnaissance exacte de l'embouchure du Zaïre et un redressement du gisement de la côte, qui était jusqu'alors affecté d'une erreur considérable.
Non loin des lieux où Clapperton devait débarquer un peu plus tard, sur la Côte d'Or, un peuple brave, mais d'instincts féroces, avait fait apparition en 1807. Les Aschanties, venus on ne sait au juste de quel endroit, s'étaient jetés sur les Fanties et, après en avoir fait, en 1811 et en 1816, d'horribles boucheries, ils avaient établi leur domination sur tout le territoire qui s'étend entre les monts Kong et la mer.
Forcément, une grande perturbation en était résultée dans les relations des Fanties et des Anglais, qui possédaient sur la côte quelques établissements de commerce, comptoirs ou factoreries.
En 1816 notamment, le roi des Aschanties avait porté la famine dans les forts britanniques, en ravageant le territoire des Fanties sur lequel ils sont élevés. Aussi le gouverneur de Cape-Coast s'était-il adressé à son gouvernement pour le prier d'envoyer une ambassade à ce vainqueur barbare et féroce. Le porteur de cette dépêche fut Thomas-Édouard Bowdich, jeune homme qui, tourmenté de la passion des voyages, avait secoué le joug paternel, renoncé au commerce et, après s'être marié contre le gré de sa famille, était venu occuper un modeste emploi à Cape-Coast, dont son oncle était le sous-gouverneur.
Sans hésiter, le ministre, adhérant à la proposition du gouverneur de Cape-Coast, avait renvoyé Bowdich en le chargeant de cette ambassade. Mais le gouverneur, prétextant de la jeunesse de celui-ci, nomma, pour chef de la mission, un homme qui, par sa longue expérience, par la connaissance du pays et des mœurs des habitants, lui semblait plus en état de remplir cette tâche importante. Les événements allaient se charger de lui donner tort. Bowdich, attaché à l'expédition, était chargé de la partie scientifique et surtout des observations de longitude et de latitude.
Frédéric James et Bowdich quittèrent l'établissement anglais le 22 août 1817 et arrivèrent à Coumassie, la capitale des Aschanties, sans avoir rencontré d'autre obstacle que la mauvaise volonté des porteurs. Les négociations, qui avaient pour but la conclusion d'un traité de commerce et l'ouverture d'une route entre Coumassie et la côte, furent menées avec un certain succès par Bowdich, James manquant totalement d'initiative et de fermeté. La conduite de Bowdich reçut une si complète approbation que James fut rappelé.
Il aurait semblé que la géographie eût peu de choses à attendre d'une mission diplomatique dans les contrées visitées autrefois par Bosman, Loyer, Des Marchais et tant d'autres, et sur lesquelles on avait les monographies de Meredith et de Dalzel. Mais les cinq mois de séjour à Coumassie, c'est-à-dire à dix journées de marche seulement de l'Atlantique, avaient été mis à profit par Bowdich pour observer le pays, les mœurs, les habitudes et les institutions d'un des peuples les plus intéressants de l'Afrique.
Nous allons résumer brièvement ici le récit de l'entrée pompeuse de la mission à Coumassie. Toute la population était sur pied, formant la haie, et des troupes, dont Bowdich évalue le nombre à trente mille hommes au moins, étaient sous les armes.
Avant d'être admis devant le roi, les Anglais furent témoins d'un spectacle bien fait pour leur donner une idée de la cruauté et de la barbarie des Aschanties. Un homme, les mains liées derrière le dos, les joues percées par une lame, une oreille coupée, l'autre ne tenant plus que par un lambeau, le dos tailladé, avec un couteau passé dans la peau au-dessus de chaque omoplate, traîné par une corde qui lui traversait le nez, était promené à travers la ville au son des tambours, avant d'être sacrifié en l'honneur des Anglais.
«Tout ce que nous avions vu, dit Bowdich, nous avait préparés à un spectacle extraordinaire, mais nous ne nous attendions pas encore à la magnificence qui frappa nos yeux. Un emplacement d'environ un mille carré avait été préparé pour nous recevoir. Le roi, ses tributaires et ses capitaines étaient sur le dernier plan, entourés de leurs suites respectives. On voyait devant eux des corps militaires si nombreux, qu'il semblait que nous ne pourrions approcher. Les rayons du soleil se réfléchissaient avec un éclat presque aussi insupportable que leur chaleur dans les ornements d'or massif qui brillaient de toutes parts. Plus de cent troupes de musiciens jouèrent en même temps à notre arrivée, chacune faisait entendre les airs particuliers du chef à qui elle appartenait. Tantôt on était étourdi par le bruit d'une multitude innombrable de cors et de tambours; tantôt c'était par les accents de longues flûtes qui n'étaient pas sans harmonie et par un instrument du genre des cornemuses qui s'y mariait agréablement. Une centaine de grands parasols ou dais, dont chacun pouvait mettre à l'abri au moins trente personnes, étaient agités sans cesse par ceux qui les portaient. Ils étaient de soie écarlate, jaune et d'autres couleurs brillantes, et surmontés de croissants, de pélicans, d'éléphants, de sabres et d'autres armes, le tout d'or massif. Les messagers du roi, portant sur la poitrine de grandes plaques d'or, nous ayant fait faire place, nous nous avançâmes précédés par les cannes[1] et par le pavillon anglais. Nous nous arrêtâmes pour prendre la main de chacun des cabocirs. Tous ces chefs portaient des costumes magnifiques, avec des colliers d'or massif, des cercles d'or au genou, des plaques en or au-dessus de la cheville, des bracelets ou des morceaux d'or au poignet gauche, et si lourds qu'ils étaient obligés d'appuyer le bras sur la tête d'un enfant. Enfin, des têtes de loup ou de bélier en or de grandeur naturelle étaient suspendues au pommeau de leur épée, dont la poignée était de même métal et dont la lame était souillée de sang. De gros tambours étaient portés sur la tête d'un homme suivi de deux autres qui frappaient l'instrument. Les poignets de ceux-ci étaient ornés de sonnettes et de morceaux de fer qui les accompagnaient, quand ils battaient du tambour. Leur ceinture était garnie des crânes et des os des cuisses des ennemis qu'ils avaient tués dans les combats. Au-dessus des grands dignitaires, assis sur des sièges de bois noir incrustés d'or et d'ivoire, on agitait d'immenses éventails en plumes d'autruche, et derrière eux se tenaient les jeunes gens les mieux faits, qui, ayant sur le dos une boîte en peau d'éléphant remplie de cartouches, tenaient à la main de longs mousquets danois incrustés d'or et portaient à la ceinture des queues de cheval, blanches pour la plupart, ou des écharpes de soie. Les fanfares prolongées des cors, le tapage assourdissant des tambours et, dans les intervalles, le son des autres instruments, annonçaient que nous approchions du roi. Nous étions déjà près des principaux officiers de sa maison; le chambellan, l'officier porteur de la trompette d'or, le capitaine des messagers, le chef des exécutions, le capitaine du marché, le gardien de la sépulture royale et le chef des musiciens étaient assis au milieu de leur suite, brillant d'une magnificence qui annonçait l'importance des dignités dont ils étaient revêtus. Les cuisiniers étaient entourés d'une immense quantité de vaisselle d'argent étalée devant eux, de plats, d'assiettes, de cafetières, de coupes et de vases de toute espèce. Le chef des exécutions, homme d'une taille presque gigantesque, portait sur la poitrine une hache d'or massif, et l'on voyait devant lui le bloc sur lequel on devait abattre la tête des condamnés. Il était teint de sang et couvert en partie d'énormes taches de graisse. Les quatre interprètes étaient entourés d'une splendeur qui ne le cédait à la magnificence d'aucun des autres grands officiers, et leurs marques particulières de distinction, les cannes à pommes d'or, étaient portées devant eux liées en faisceaux. Le gardien du trésor joignait à son luxe personnel celui de la place qu'il occupait, et l'on voyait devant lui des coffres, des balances et des poids en or massif. Le délai de quelques minutes qui s'écoula pendant que nous nous approchions du roi, pour lui prendre la main tour à tour, nous permit de le bien voir. Son maintien excita d'abord mon attention. C'est une chose curieuse que de trouver un air de dignité naturelle dans ces princes qu'il nous plaît d'appeler barbares. Ses manières annonçaient autant de majesté que de politesse, et la surprise ne lui fit pas perdre un instant l'air de calme et de sang-froid qui convient à un monarque. Il paraissait âgé d'environ trente-huit ans et disposé à l'embonpoint; sa figure portait le caractère de la bienveillance.»
Suit une description, qui dure plusieurs pages, de la toilette du roi, du défilé des chefs, des troupes, de la foule, et de la réception qui dura jusqu'à la nuit.
Lorsqu'on lit cette étonnante narration de Bowdich, on se demande si elle n'est pas le produit de l'imagination exaltée du voyageur, si le luxe merveilleux de cette cour barbare, si les sacrifices de milliers de personnes, à certaines époques de l'année, si les mœurs étranges de cette population belliqueuse et cruelle, si ce mélange de civilisation et de barbarie, inconnu jusqu'alors en Afrique, est bien véritable. On serait tenté de croire que Bowdich a singulièrement exagéré les choses, si les voyageurs qui l'ont suivi et les explorateurs contemporains n'avaient confirmé son récit. On demeure donc étonné qu'un pareil gouvernement, fondé seulement sur la terreur, ait pu avoir une durée si longue!
Parmi tant de voyageurs étrangers qui prodiguent leur vie pour contribuer à l'avancement de la science géographique, le Français est heureux lorsqu'il rencontre le nom d'un compatriote. Sans cesser d'être impartial dans l'appréciation de ses travaux, il se sent plus ému à la lecture du récit de ses dangers et de ses fatigues. C'est ce qui arrive, maintenant que nous avons à parler de Mollien, de Caillié, de Cailliaud et de Letorzec.
Gaspard Mollien était le neveu du ministre du Trésor de Napoléon Ier. Embarqué sur la Méduse, il eut le bonheur d'échapper au naufrage de ce bâtiment dans un des canots qui gagnèrent la côte du Sahara et parvinrent, en la suivant, jusqu'au Sénégal.
Le désastre, que Mollien venait d'éviter, aurait tué, dans tout esprit moins bien trempé, le goût des aventures et la passion des voyages. Il n'en fut rien. Dès que le gouverneur de la colonie, le commandant Fleuriau, eut accepté l'offre que le jeune voyageur lui faisait de rechercher les sources des grands fleuves de la Sénégambie et plus particulièrement celles du Djoliba, Mollien quitta Saint-Louis.
Parti de Diedde, le 29 janvier 1818, Mollien, se dirigeant dans l'est, entre le 15e et le 16e parallèle, traversa le royaume de Domel et pénétra chez les Yoloffs. Détourné de suivre la route du Woulli, il prit celle du Fouta-Toro, et, malgré le fanatisme des habitants et leur soif de pillage, il réussit à atteindre le Bondou sans accident. Il lui fallut trois jours pour traverser le désert qui sépare le Bondou des pays au delà de la Gambie; puis, il pénétra dans le Niokolo, contrée montagneuse, habitée par des Peuls et des Djallons presque sauvages.
En sortant du Bandeia, Mollien entra dans le Fouta-Djallon et arriva aux sources de la Gambie et du Rio-Grande, situées à côté l'une de l'autre. Quelques jours plus tard, il voyait celles de la Falémé. Malgré la répugnance et la terreur de son guide, Mollien gagna Timbou, capitale du Fouta. L'absence du roi et de la plupart des habitants lui épargna, sans aucun doute, les horreurs d'une captivité qui aurait pu être longue, si de terribles tortures ne l'avaient abrégée. Fouta est une ville fortifiée, où le roi possède des cases dont les murailles de terre ont de trois à quatre pieds d'épaisseur sur quinze de hauteur.
A peu de distance de Timbou, Mollien se rendit aux sources du Sénégal,—du moins à ce que dirent les noirs qui l'accompagnaient; mais il ne lui fut pas possible de faire des observations astronomiques.
Cependant, l'explorateur ne considérait pas sa mission comme terminée. La solution de l'important problème de la source du Niger s'imposait à son esprit. Mais le misérable état de sa santé, la saison des pluies, le grossissement des fleuves, la terreur de ses guides, qui malgré l'offre de fusils, de grains d'ambre, de son cheval même, refusèrent de l'accompagner dans le Kouranko et le Soliman, et l'obligèrent à renoncer à traverser la chaîne des monts Kong et à revenir à Saint-Louis.
En somme, Mollien avait tracé plusieurs lignes nouvelles dans une partie de la Sénégambie non encore visitée par l'Européen.
«Il est à regretter, dit M. de La Renaudière, qu'exténué de fatigues, se traînant à peine, dans un dénûment absolu et privé de moyens d'observation, Mollien se soit trouvé hors d'état de franchir les hautes montagnes qui séparent le bassin du Sénégal de celui de Djoliba, et forcé de s'en rapporter aux indications des naturels sur les objets les plus importants de sa mission. C'est sur la foi des nègres qu'il croit avoir visité la source du Rio-Grande, de la Falémé, de la Gambie et du Sénégal. S'il lui avait été possible de suivre le cours de ces fleuves au delà de leur point de départ, il eût donné à ces découvertes un degré de certitude qu'elles n'ont malheureusement pas. Toutefois, la position qu'il assigne à la source du Ba-Fing, ou Sénégal, ne peut s'appliquer, dans cette partie, à aucun autre grand courant; en la rapprochant, d'ailleurs, des renseignements obtenus par d'autres voyageurs, on demeurera convaincu de la réalité de cette découverte. Il paraît également constant que ces deux dernières sources sont plus hautes qu'on ne le supposait, et que le Djoliba sort encore d'un terrain supérieur. Le pays s'élève graduellement au sud et au sud-est en terrasses parallèles. Ces chaînes de montagnes augmentent en hauteur à mesure qu'elles s'avancent au midi; elles atteignent leur plus haut point entre le 8e et le 10e degré de latitude nord.»
Telles sont les données qui ressortent de l'intéressant voyage de Mollien dans notre colonie du Sénégal. Ce pays devait être aussi le point de départ d'un autre explorateur, René Caillié.
Né en 1800, dans le département des Deux-Sèvres, Caillié ne reçut d'autre instruction que celle de l'école primaire; mais la lecture de Robinson Crusoé ayant développé dans sa jeune imagination le goût des aventures, Caillié n'eut de cesse qu'il se fût procuré, avec le peu de ressources qu'il possédait, des cartes et des récits de voyages. En 1816, bien qu'il n'eût encore que seize ans, il s'embarquait pour le Sénégal sur la gabarre la Loire.
Le gouvernement anglais organisait à cette époque une expédition pour l'intérieur sous le commandement du major Gray. Afin d'éviter le terrible «almamy» de Timbou, qui avait été si funeste à Peddie, les Anglais s'étaient dirigés par mer vers la Gambie. Le Woulli, le Gabon, furent traversés, et l'expédition pénétra dans le Bondou, que Mollien allait visiter quelques années plus tard, pays habité par un peuple aussi fanatique, aussi féroce que celui du Fouta-Djallon. Les exigences de l'almamy furent telles, que le major Gray se vit, sous prétexte d'une ancienne dette du gouvernement anglais non acquittée, dépouillé de presque toutes ses marchandises, et fut obligé d'envoyer au Sénégal un officier qu'il chargea d'en réunir un nouvel assortiment.
Caillié, ignorant ce début malencontreux et comprenant que le major Gray accueillerait avec plaisir toute nouvelle recrue, partit de Saint-Louis avec deux nègres et gagna Gorée. Mais là, plusieurs personnes qui s'intéressaient à lui le détournèrent de se joindre à cette expédition, et lui procurèrent un emploi à la Guadeloupe. Caillié ne resta que six mois dans cette île, revint à Bordeaux, puis retourna au Sénégal.
Un officier du major Gray, nommé Partarieu, était sur le point d'aller rejoindre son chef avec les marchandises qu'il s'était procurées. Caillié lui demanda à l'accompagner sans appointements et sans engagement fixe. L'offre fut aussitôt acceptée.
La caravane se composait de soixante-dix individus, blancs et noirs, et de trente-deux chameaux richement chargés. Elle quitta Gandiolle, dans le Cayor, le 5 février 1819, et, avant d'entrer dans le Yoloff, traversa un désert, où elle souffrit cruellement de la soif, car, pour emporter plus de marchandises, on avait négligé de prendre une provision d'eau suffisante.
A Boulibaba, village habité par des Foulahs pasteurs, la caravane put se rafraîchir et remplir ses outres pour la traversée d'un second désert.
Évitant le Fouta-Toro, dont les habitants sont fanatiques et voleurs, Partarieu pénétra dans le Bondou. Il aurait bien voulu éviter d'entrer à Boulibané, capitale du pays et résidence de l'almamy; mais les résistances des habitants, qui se refusaient à livrer du grain et de l'eau à la caravane, les ordres précis du major Gray, qui se figurait que l'almamy laisserait passer la caravane, après en avoir tiré contribution, le contraignirent à se rendre dans cette ville.
Le terrible almamy commença par se faire livrer une quantité considérable de présents, mais il refusa aux Anglais l'autorisation de gagner Bakel, sur le Sénégal. Ils pouvaient, disait-il, se rendre à Clégo en traversant ses États et ceux du Kaarta, ou prendre la route du Fouta-Toro. De ces deux routes, la première ne valait pas mieux que la seconde, car il fallait traverser des pays fanatiques. L'intention de l'almamy était donc,—c'est ainsi que les Anglais le comprenaient,—de les faire piller et massacrer, sans en encourir la responsabilité.
L'expédition résolut de s'ouvrir de force un passage. Les préparatifs en étaient à peine commencés qu'elle se trouva environnée d'une multitude de soldats qui, en occupant les puits, la mirent dans l'impossibilité matérielle de passer à l'exécution de ce projet. En même temps, les tambours de guerre retentissaient de tous côtés. La lutte était impossible. Il fallut en venir à un palabre, c'est-à-dire reconnaître son impuissance. L'almamy dicta les conditions de la paix, obtint des Anglais de nouveaux présents et exigea qu'ils se retirassent par le Fouta-Toro.
Bien plus,—sanglant affront à l'orgueil britannique,—les Anglais se virent escortés par une garde, qui devait les empêcher de prendre tout autre chemin. Aussi, dès que la nuit tomba, en présence même des Foulahs qui voulaient s'y opposer, jetèrent-ils au feu toutes les marchandises, dont ceux-ci se promettaient de s'emparer. La traversée du Fouta-Toro, au milieu de populations hostiles, fut encore plus pénible. Sous le plus futile prétexte, les discussions éclataient et l'on était sur le point d'en venir aux mains. Les vivres et l'eau surtout n'étaient livrés qu'à prix d'or.
Enfin, une nuit, M. Partarieu, afin d'endormir la vigilance des indigènes, après avoir déclaré qu'il ne pourrait emporter à la fois tout ce qui lui restait, fit remplir de pierres ses coffres et ses bagages; puis, laissant ses tentes dressées et ses feux allumés, il décampa avec tout son monde et fila vers le Sénégal. Bientôt, ce ne fut plus une retraite, mais une véritable fuite. Effets, bagages, armes, animaux, tout fut abandonné, semé sur la route. Grâce à ce subterfuge et à la rapidité de la course, on put gagner l'établissement de Bakel, où les Français recueillirent avec empressement les débris de l'expédition.
Quant à Caillié, attaqué d'une fièvre qui prit bientôt le caractère le plus alarmant, il regagna Saint-Louis; mais, ne parvenant pas à s'y rétablir, il dut rentrer en France. Ce fut seulement en 1824 qu'il put revenir au Sénégal. Cette colonie était alors gouvernée par le baron Roger, homme ami du progrès et désireux d'étendre, en même temps que nos relations commerciales, nos connaissances géographiques. Le baron Roger fournit donc à Caillié les moyens d'aller vivre chez les Bracknas, pour y apprendre l'arabe et la pratique du culte musulman.